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Arménies - traversées de soi, de l'autre - flux et reflux informulés - quête d'Eden - les saisons d'ordalie - accéder aux métamorphoses - scander les gouffres et les cimes - multiple, errant, total

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     © Salor Press, 2015


    As the Poppies Bloomed : amour et haine en 1915
    par Christopher Atamian



    Premier roman de Maral Boyadjian, As the Poppies Bloomed [Quand les coquelicots sont en fleurs] est le récit romancé du vécu de sa famille lors du génocide arménien de 1915, qui décima les familles des quatre grands-parents de l'A. C'est peut-être pourquoi cette évocation affectueusement écrite et parfois lyrique des événements dans le petit village de Salor semble aussi vraie - par moments les personnages sautent presque de la page au lecteur. Dans d'autres, le récit donne l'impression d'un conte. L'attention soignée portée aux détails anthropologiques comme les traditions du village ou les formes et les matières des tapis, des assiettes et de toutes sortes d'ustensiles quotidiens est tout aussi unique : "Aujourd'hui, Anno rejoindra l'autre femme et les enfants de plusieurs familles pour vanner le grain. Le blé sera étendu en minces couches sur de larges tissus bien propres et frappé à l'aide de bâtons pour le séparer des balles. Puis, munis de pelles, ils projetteront le grain et la balle en l'air pour que la balle s'envole et que le grain retombe avec soin sur le tissu." Même si le livre n'a pas vraiment le poids stylistique ou philosophique du Fou de Raffi, un classique écrit en arménien, il m'y a fait penser parfois, tandis que je m'acheminais vers sa conclusion inévitable.         

    Nous sommes en 1913, lorsque le livre s'ouvre dans la région de Kars, dans le petit village de Salor. Les Arméniens ont déjà été dispersés, suite aux massacres de 1896 organisés par Abdülhamid II et aux incursions incessantes des Kurdes et des Turcs. En tant que population autochtone de l'Arménie/Anatolie Occidentale et la plus industrieuse avec les Grecs, les Arméniens avaient depuis longtemps abandonné les traditions guerrières et nomades que cultivaient encore nombre de Kurdes et de Turcs et étaient mal préparés à se défendre. Chrétiens en terre musulmane, ils ne pouvaient porter des armes, excepté lors des mariages, en sorte qu'ils devaient se résoudre à dissimuler ici un mousquet, et là un pistolet. A savoir une piètre consolation ou protection face à l'armée ottomane : "Mais, comme l'observe un fédayi ou combattant de la liberté, comment une poignée d'hommes comme nous, munis des seuls fusils que nous pouvons passer en contrebande, protègera-t-elle notre peuple de toute l'armée turque ?" La réponse évidente est qu'ils n'en sont pas capables - la tragédie sur le point de s'abattre sur le village est donc doublement inquiétante.

    As the Poppies Bloom est aussi une histoire d'amour : au début du livre, Anno, 15 ans, se cache dans un puits où elle a convenu d'un rendez-vous avec son jeune amant, Daron. A une époque où les unions sont arrangées et où les familles marient leurs enfants à d'autres familles qui leur sont proches, il semble que ce mariage n'adviendra jamais. C'est dans ce contexte que peut-être le message le plus important du roman de Boyadjian apparaît : le fait qu'en dépit de tous les obstacles et des persécutions les plus atroces, l'amour peut encore l'emporter... et que les descendants de ces courageux montagnards parviendront à survivre aux massacres les plus terribles qu'un groupe ethnique ait eu à connaître dans l'histoire. Au fil du récit, les villageois de Salor tentent d'organiser une défense contre l'armée ottomane. Certains protagonistes survivent, d'autres non - les détails parfois abrupts qui émaillent une suite néanmoins prévisible d'évènements linéaires sont pour la plupart bien amenés. On peut lire ou ignorer la conclusion du livre, qui fait intervenir Daron et sa famille en Californie du Sud, près de soixante ans plus tard - je ne suis pas sûr qu'elle ajoute ou qu'elle enlève quoi que ce soit à la puissance d'ensemble du roman.

    Même si Boyadjian garde une certaine réserve lorsqu'elle décrit certains massacres, je dois dire que j'ai trouvé presque insupportable la lecture des meurtres, viols, castrations et autres atrocités qui s'abattent sur ces pauvres villageois sans défense. Le fait que Boyadjian, près de quatre générations plus tard, puisse écrire un roman aussi dérangeant dans la sécurité de sa Californie du Sud, donne une idée de la volonté farouche que montrent les personnages de son roman, face à la pire des situations. Poppiesest une histoire d'amour, de perte et finalement de salut - le meilleur type d'histoire à notre actif pour nous souvenir des pires, comme des meilleures, facettes de la condition humaine.  

    (Cette recension est parue, à l'origine, dans le magazine en ligne, The Huffington Post.)      

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    Traduction : © Georges Festa - 10.2015



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     © Peter E. Randall, 2015


    La destruction du village ottoman de Tadem
    par Aram Arkun


    WATERTOWN, Massachusetts - Avocat à succès depuis plus de cinquante ans et figure active de la communauté arménienne des Etats-Unis, Robert Aram Kaloosdian a grandi avec ses parents, qui ont tenté de le protéger, en partie du moins, de la pleine nature du sort des Arméniens de Tadem, le village de son père, dans la province de Kharpert (Harpout) de l'empire ottoman. Et pourtant il y a pensé, des années durant. Grâce à ses recherches, il a recomposé une microhistoire des événements survenus à Tadem de la fin des années 1880 aux années 1920, qu'il publie sous la forme d'un livre, Tadem, My Father's Village: Extinguished during the 1915 Armenian Genocide [Tadem, le village de mon père : anéanti durant le génocide arménien de 1915] (Portsmouth, NH: Peter E. Randall Publisher, 2015). Il s'agit d'un exposé émouvant et bien écrit des événements de plus en plus violents et destructeurs de cette période finale de l'existence de cet ancien village arménien, du point de vue des Arméniens de Tadem.

    Kaloosdian écrit : "Mon objectif est de préserver la mémoire de ce village, de documenter son existence et de montrer que les survivants se souviennent de ce qui s'y est passé" (p. xiii). Il s'est appuyé sur des entretiens oraux qu'il a eus avec son père et de nombreux autres survivants âgés, ainsi que sur leurs comptes rendus écrits, publiés plus tôt et inédits, dont des lettres et des mémoires. Il a aussi utilisé des entretiens en histoire orale menés par d'autres Arméniens.

    Après avoir livré un rapide tour d'horizon, l'A. en vient directement aux événements des massacres hamidiens de 1895, qui prirent la forme de massacres, de pillages et de viols à Tadem. Sur une population totale d'environ 2 000 habitants, il y eut 270 victimes. Le gouvernement ottoman, souligne-t-il, ne fut pas seul responsable de ces crimes : "Le problème, dans le village de mon père, comme dans des centaines d'autres villages et villes qui furent pillés et incendiés, et dont les habitants furent massacrés par milliers, c'était le mafieux local, couvert par les autorités ottomanes pour terroriser, spolier et soumettre les Arméniens" (p. 28). Ce Turc, Hadji Bego, et sa famille, continueront de jouer un rôle majeur dans la destruction du village, vingt ans plus tard.

    Le climat de peur et de dénuement créé par les massacres de 1895 permet à Hadji Bego de continuer à dominer l'existence du village durant les décennies qui suivent. Quelques Arméniens émigrent en Amérique pour gagner de l'argent, tandis que le rétablissement en 1908 de la Constitution ottomane n'apporte guère de soulagement aux Arméniens du lieu. De fait, les tensions s'exacerbent entre Arméniens et Turcs, lorsque les Arméniens se sentent libres de s'organiser au plan politique.

    Les Arméniens commencent à être enrôlés dans l'armée ottomane, que les Arméniens de Tadem ne semblent pas, en général, porter dans leurs cœurs. Lorsque la Première Guerre mondiale débute, plus de 30 Arméniens de Tadem rejoignent l'armée. D'autres sont envoyés avec leurs bœufs et leurs charrettes aider à transporter des fournitures. La plupart seront tués par des soldats ou des gardiens turcs, et seul un petit nombre revint.

    Début avril 1915, des soldats et des gendarmes ottomans se présentèrent au village en quête d'armes. La plupart des Arméniens de Tadem n'en possédaient pas, et pour éviter d'être maltraités, furent obligés d'acheter des fusils à des musulmans locaux pour les remettre aux gendarmes. De nombreux villageois furent torturés, et 12 hommes, réputés avoir avoué, furent arrêtés et incarcérés ainsi qu'un prêtre et sept hommes âgés. Ils furent tous finalement tués.

    Puis, au début du printemps, près de 200 hommes furent emmenés par les soldats. Mis à part les plus âgés et les plus jeunes, emmenés par erreur, tous furent mis à mort. Lors d'une seconde vague, plusieurs centaines d'autres hommes furent emmenés et liquidés.

    Privés de chefs, le reste des villageois fut déporté le 3 juillet, tandis que certains Arméniens plus jeunes furent autorisés à se convertir à l'islam et à rester dans des familles turques. Les Kurdes voisins profitèrent de la situation et accaparèrent butin, ouvriers et épouses. Le parrain local de Tadem, Hafiz, le fils de Hadji Bego, exigea une pièce d'or en plus des femmes en chemin, avant qu'elles ne quittent sa zone d'influence. Tandis que les Arméniens de Tadem marchaient, ils étaient exposés aux massacres et dépouillés de tout ce qu'ils avaient réussi à conserver. Ils continuèrent, privés de nourriture, d'eau et même de vêtements. Des femmes abandonnèrent leurs enfants en route, n'ayant plus la force de les porter. A l'occasion, des Turcs et des Kurdes arrachaient de force aux Arméniens les enfants qui leur plaisaient.

    Sur le dernier convoi de 300 personnes parti de Tadem, à peine 25 Arméniens survécurent et se retrouvèrent à Deir-es-Zor. Parmi eux, cinq femmes de Tadem réussirent à tisser des liens d'amitié avec quelques Arméniens débrouillards d'Adapazar et gagnèrent l'Irak. Grâce à leur aide, elles arrivèrent finalement à Mossoul, alors occupée par les Anglais, ce qui mit fin à leur captivité.

    Quelques garçons, dont Boghos, le père de Kaloosdian, restèrent dans des familles musulmanes locales dans la région de Tadem, travaillant à leur service dans l'agriculture. Ce que firent aussi quelques Arméniennes. Jaloux de la richesse des Turcs de Tadem, obtenue grâce au travail de ces Arméniens, des Turcs des villages environnants obtinrent du gouvernement d'organiser la déportation de ceux qui étaient restés. Entre 200 et 250 personnes - enfants, femmes et personnes âgées - furent emmenées, tandis que quelques Arméniens, comme Boghos, le père de Kaloosdian, réussirent à se cacher et à éviter d'être capturés. Le convoi fut massacré à seulement une journée de marche de Tadem, dans un profond ravin isolé, par des gendarmes locaux et une foule nombreuse, en colère, de Turcs venus des villages avoisinants. Seule une poignée parvint à survivre. Moins de 200 Arméniens continuèrent à vivre à Tadem jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale, la plupart comme serfs ou employés dans des familles turques.

    Les Turcs détruisirent les deux églises, ainsi que l'école de Tadem, et changèrent le toponyme en Kala Koy. Puis des immigrés musulmans, originaires d'Alashgerd, furent amenés au village à l'automne 1915. Ils restèrent jusqu'au printemps 1916 et furent remplacés par des Kurdes venus de Van. Episodiquement, le gouvernement envoyait des gendarmes à la recherche des derniers Arméniens pour les déporter ou les tuer. Les Turcs de Tadem, qui avaient besoin des Arméniens comme force de travail, obligèrent les garçons à se convertir à l'islam et les firent circoncire. Ils continuèrent à travailler aux champs sans être payés.

    L'ouvrage est divisé en trois chapitres. La première partie, la plus large, concerne la vie à Tadem et le génocide arménien, évoqué plus haut. La seconde décrit la fuite de Boghos, le père de Kaloosdian, à travers le plateau montagneux du Dersim, peuplé majoritairement de Kurdes, en 1917 jusqu'à Erzindjan, une ville située dans la zone sous occupation russe, au nord du Dersim. Les Russes et les Arméniens se retirèrent de cette région en 1918. Boghos participa à la défense de la ville d'Erzeroum, dont les Ottomans s'emparèrent, provoquant son évacuation précipitée par les Arméniens. Boghos se retrouva à Tiflis et, de là, décida de partir en Amérique, où il avait de la famille. Il prit le Transsibérien de Samara à Vladivostok avec son ami Hovannès Der Hovannessian, puis rejoignit par bateau Yokohama et, de là, Seattle.

    La troisième partie relate sa vie aux Etats-Unis. Boghos et deux autres amis arméniens arrivèrent à Seattle le 23 août 1919, et prirent rapidement un autre grand chemin de fer, le Trans-Continental Railway, à travers les Etats-Unis jusqu'à Boston. Il retrouva deux frères aînés et un cousin à Providence, puis commença à travailler dans leur confiserie. Boghos partit ensuite à Watertown, dans le Massachusetts. Kaloosdian livre quelques aperçus sur l'entraide et la vie des Arméniens de Tadem aux Etats-Unis, dont les sections de la Fédération Révolutionnaire Arménienne et du Parti libéral démocratique arménien, qui faisaient office de foyers de la vie communautaire arménienne à Watertown. Kaloosdian précise à propos de ses visites, enfant, dans ce dernier lieu, que "c'est là où je suis devenu fier de mon double héritage."

    Kaloosdian conclut par une brève relation de ses voyages en 1993 et 1999 à Tadem, appelé maintenant Tadim, où il rencontra un descendant de Hadji Bego et d'un autre ponte local turc.

    Dans une postface, Kaloosdian apporte quelques éléments d'information qu'il a rassemblés au sujet des survivants qui ne figurent pas au centre de son récit principal. Dans les annexes, il livre quelques dates essentielles dans la vie des personnages clé qu'il évoque, comme les dates de naissance, de mort et d'immigration aux Etats-Unis : les noms des Arméniens de Tadem qui arrivèrent aux Etats-Unis avant la Première Guerre mondiale et qui rejoignirent la Légion Arménienne sous commandement français afin de combattre les Ottomans durant la guerre; une liste incomplète des femmes de Tadem qui survécurent aux déportations de juillet 1915; une liste incomplète des combattants partisans qui luttèrent sous l'autorité d'Hovannès Der Hovannessian; ainsi qu'un glossaire des mots arméniens et turcs utilisés dans le texte. Son ouvrage inclut une brève bibliographie et un index, ainsi que huit cartes et de nombreuses photographies en noir et blanc.

    Une table généalogique de la famille Kaloosdian eût été utile pour garder la trace des relations entre plusieurs individus.

    Kaloosdian se révèle le digne successeur de ces travailleurs apparemment infatigables, qui ont compilé les histoires de plusieurs centaines de villes et villages arméniens ottomans après le génocide, afin de témoigner de leurs mondes perdus. Ces derniers écrivaient en arménien et étaient souvent, en fait, des survivants ou leurs contemporains. Kaloosdian a grandi aux Etats-Unis, entouré de la génération précédente, et a pu par chance, des années plus tard, interviewer ses représentants à temps pour élaborer un panorama exhaustif des évènements politiques et sociaux intervenus à Tadem. Avec habileté, il adapte en anglais leurs récits. L'odyssée de son père occupe une place centrale dans le livre, tout en se mêlant avec aisance aux histoires de nombreux autres villageois.

    La valeur des témoignages d'Arméniens aujourd'hui disparus est importante. Ils éclairent grandement la dynamique locale du génocide arménien, ainsi que ses suites. Kaloosdian utilise quelques sources d'archives non arméniennes, écrites en anglais, mais avec retenue. Ce qui laisse toute latitude à un autre auteur d'utiliser davantage de sources d'archives européennes et américaines, ainsi que des matériaux ottomans et turcs, pour écrire un autre type de microhistoire.  

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    Traduction : © Georges Festa - 10.2015

    site des éditions Peter E. Randall (Portsmouth, New Hampshire) :



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    Karnig Panian
    Goodbye, Antoura
    Translated by Simon Peugekian
    Stanford University Press, Redwood City, 2015

    par Rupen Janbazian
    The Armenian Weekly, 16.10.2015


    Lorsque l'on aborde la signification des publications sur le génocide arménien lors du Centenaire de ce crime, il est essentiel de saisir l'importance et tout le prix des mémoires et des témoignages de première main. Même si leur parcours est souvent poignant, les mémoires sur le génocide s'avèrent une lecture importante pour ceux qui tentent de mieux comprendre cette atrocité.

    Les récits des survivants ne permettent pas seulement aux lecteurs d'avoir un regard en profondeur sur un génocide, mais peuvent aussi être interprétés comme des actes de résistance contre la tentative d'anéantissement.

    L'année 2015 voit paraître en anglais l'histoire de Karnig Panian. Panian a été longtemps enseignant et proviseur-adjoint du Lycée [djémaran] arménien de Beyrouth. Publié auparavant à deux reprises dans son arménien originel par les Presses Hamaskaïne et le Catholicossat arménien de la Grande Maison de Cilicie, Goobye, Antoura est paru en traduction anglaise aux Presses de l'université de Stanford en avril. Habilement traduit par Simon Beugekian, qui a traduit Zartonk [Զարթօնք / Réveil], de Malkhas, un classique du roman arménien, récemment publié en anglais (1), la publication de Goodbye, Antoura [Adieu Antourah] rend pour la première fois le récit de Panian accessible à un public plus large, anglophone - un événement longtemps attendu. Via cette parution, l'histoire de Panian s'ajoute à une longue liste de mémoires de survivants, faisant office de preuve historique face au déni continu du génocide arménien.

    Grâce à l'introduction et à la postface du professeur Keith Watenpaugh, les lecteurs sont en mesure de situer l'histoire de Panian dans le contexte plus large du génocide arménien et de la Première Guerre mondiale, tandis que l'émouvante préface du docteur Vartan Gregorian souligne la signification des mémoires pour ne jamais oublier les souffrances qu'endurèrent les survivants du génocide.

    Panian est né à Gurin (actuellement Gürün, en Turquie) en 1910. Au début du livre, le lecteur est transporté dans l'univers de Panian, fait de cerisiers et d'une enfance heureuse dans son village natal, la terre prospère d'un peuple travailleur, au sein d'une famille dynamique. Le tableau du Gurin d'avant 1915 que livre Panian tient d'un paradis ; une sorte de jardin d'Eden, vu à travers le regard d'un enfant de cinq ans, totalement plongé dans la vie arménienne et élevé dans le culte de sa famille et des siens. Le Gurin de Panian est juxtaposé au perfide désert de Syrie et à l'orphelinat d'Antourah, au Liban - dont il subira les horreurs peu après.

    La description par Panian des épreuves qu'il traverse dans le désert syrien, aux mains des soldats turcs, est des plus dérangeante. Même s'il n'était qu'un gamin à l'époque des déportations, il est capable de se souvenir et de donner en détail une image sinistre du désespoir physique et émotionnel qu'il dut, comme tant d'autres, endurer. "Ces gens, qui quelques semaines plus tôt seulement, menaient une existence prospère, vivaient chez eux, priaient dans leurs églises, travaillaient aux champs et aidaient les moins chanceux, étaient devenus une race de semi-cadavres décharnés. Telles des plantes déracinées et rejetées, ils mouraient désormais à petit feu, se flétrissant,"écrit-il, relatant sa marche forcée à travers le désert aux côtés de sa mère, de sa sœur et de son grand-père.

    Suite à la mort des membres de sa famille dans un camp de réfugiés, Panian est conduit à l'orphelinat d'Antourah, où des enfants arméniens survivants furent systématiquement et brutalement conditionnés pour être élevés en tant que Turcs. Cet orphelinat - qui faisait office de foyer de turcisation - était une idée de Djémal Pacha, l'un des architectes du génocide arménien. Là, les jeunes orphelins étaient totalement déshumanisés et dépouillés de leur patrimoine culturel et ethnique, se voyant attribuer des noms turco-musulmans et élevés dans le sentiment qu'être Arménien était une tare. "Nous étions tous humiliés, on nous rappelait qu'être Arménien était un crime,"écrit Panian dans les pages qu'il consacre à l'orphelinat.    

    Entre 1915 et 1918, sur les 1 200 orphelins arméniens d'Antourah, 300 moururent du fait des conditions déplorables de famine, de maladies et des mauvais traitements. En dépit de ces horreurs, Panian ranime son lecteur, rappelant la volonté désespérée des orphelins de s'accrocher à leur identité arménienne. "Cela faisait trois ans que nous avions été transférés à l'orphelinat et, de toute évidence, la tentative de l'administration pour nous turciser était un échec complet. Lorsque nous tenions tête aux maîtres ou au directeur, nous ne nous sentions jamais seuls. Nous ne faisions qu'un, luttant tous ensemble."

    Panian décrit une bande de gamins qui, à une époque des plus sombre et désespérée, parvient à supporter et à tenir bon grâce à leur esprit de camaraderie. "A Antourah, nous combattions un ennemi désireux de détruire notre identité. Nous n'avions ni mères, ni pères, ni même de bons maitres et éducateurs, pour nous transmettre leur sagesse. Les plus grands étaient nos modèles. Nous leur donnions la réplique, réalisant qu'ils faisaient de leur mieux pour être de bons exemples. Ils nous encourageaient à maintenir notre langue en vie, prier notre Dieu et ne jamais oublier que nous étions Arméniens,"écrit Panian.

    Bien que parfois des plus sombre, le périple de Panian vers son salut et sa mutation finale en intellectuel et éducateur responsable au sein de la diaspora arménienne représente une aventure empreinte d'espérance, de courage et d'optimisme. Ses descriptions des horreurs qu'il fut contraint de vivre, couplées à l'espoir des promesses d'une vie nouvelle après Antourah, font de la traduction anglaise de Goodbye, Antouraun ajout précieux à la bibliothèque déjà riche des mémoires sur le génocide, donnant la parole aux survivants.

    Dans Goodbye, Antoura, Panian déclare que l'empire ottoman "mit en œuvre silencieusement son programme génocidaire face à l'indifférence du monde." Un siècle plus tard, difficile pour le monde de rester indifférent à une histoire à laquelle ses mots redonnent vie si brillamment.       


    NdT

    1. Malkhas [Ardachès Hovsépian]. Awakening. Translated by Simon Beugekian. Sardarabad (Glendale, CA), 2015, 3 vol. L'ouvrage parut en arménien en 1933.  


    [Rupen Janbazian est co-éditeur du magazine Ardziv. Diplômé de l'université de Toronto, où il a suivi un double cursus en Histoire et en Civilisations du Moyen-Orient, il a exercé au sein de plusieurs instances locales et nationales de l'Armenian Youth Federation (AYF) du Canada et de l'Association Hamaskaïne de Toronto et est membre du Conseil d'administration de l'Armenian National Committee (ANC) de Toronto. Janbazian enseigne aussi l'histoire de l'Arménie et anime des ateliers d'écriture à l'Armenian Private School (Armenian Relief Society - A.R.S.) de Toronto.]
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    Traduction : © Georges Festa - 10.2015



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    Ivan Aïvazovski, Le Catholicos Khrimian Hayrig près d'Etchmiadzine, huile sur toile, 1895
     © https://commons.wikimedia.org


    ՀԱՅՐԻԿ ՀԱՅՐԻԿ [Hayrig Hayrig]
    par Vahe H. Apelian
    Keghart.com, 27.08.2015


    J'ai lu récemment ՀԱՅՐԻԿ ՀԱՅՐԻԿ [HAYRIG HAYRIG], qui éclaire d'un jour nouveau cet homme, Mkrtich Khrimian, davantage connu dans l'histoire arménienne par son surnom "Hayrig," suggérant un père affectueux et attentionné. Ara Aginian, décédé en 1976, écrivit ce livre qui parut sous forme de supplément dans un journal arménien. Les éditions Aras ont publié en 2004, à Istanbul, l'édition que j'ai lue.

    L'ouvrage, qui est un essai biographique, débute à l'époque où Mkrtich, jeune immigré de 16 ans, pose le pied à Istanbul et s'achève par sa mort à l'âge de 87 ans à Etchmiadzine. Certains entretiens cités dans le livre sont réputés avoir eu lieu, mais l'ensemble du récit est probablement en partie le fruit de l'imagination de l'A., afin de rendre son récit cohérent et lisible.

    En lisant ce livre, il devient évident que Khrimian sortait du lot. Sa vie durant, de l'adolescent immigré d'Istanbul au vénérable pontife, il séduisit tout un chacun par ses attributs physiques. Il était grand, beau garçon, aux yeux bleus expressifs. Même l'éminent historien anglais H.F. B. Lynch, qui le rencontra lors de son intronisation comme catholicos, fait état de cette impression. Ses dons eussent permis à tout ambitieux de s'élever dans l'échelle sociale. Il appréciait, d'autre part, la compagnie des petites gens et resta totalement imperméable au statut social et à la richesse. Il distribuait le salaire qu'il percevait en tant que haut dignitaire de l'empire ottoman, ce qui le mit souvent en difficulté.

    La classe dirigeante arménienne d'Istanbul, désireuse de côtoyer le Patriarche qui siégeait au sommet de son ordre social, fut consternée de le voir aller à la rencontre et fréquenter des immigrés arméniens, venus de l'intérieur du pays, lesquels occupaient des emplois subalternes et vivaient dans des foyers (khans). Lorsque cette même élite se récria contre son comportement sans précédent jusqu'alors, qui ne saurait, disaient-ils, convenir à un Patriarche en exercice, il les envoya balader, en leur répondant : "Ça n'aurait pas dû arriver et c'est arrivé ! Vous n'aviez pas vu ça avant, maintenant vous voyez !" Cinq ans après sa démission en tant que Patriarche, son successeur, Nersès II Varjapétian, le nomma en 1878 pour diriger la délégation arménienne au Congrès de Berlin, alors que Khrimian connaissait peu le turc, mis à part d'autres langues étrangères, et n'occupait aucune fonction administrative. Il fut choisi pour diriger la délégation en raison de sa forte personnalité, de son physique imposant et de la loyauté qu'il professait.

    Mkrtich Khrimian naquit en 1821 (1820 ?) dans une famille aisée de marchands, peut-être originaires de Crimée, Khrim en arménien. Sa vie se compose de deux périodes distinctes. Il passa les trente-quatre premières années de son existence comme laïc, cherchant sa voie. Ses seize premières années se déroulèrent à Van auprès de ses parents et des prêtres du lieu, à apprendre comment lire et écrire l'arménien, une rareté à l'époque dans l'intérieur des terres. Il arriva à Istanbul à 16 ans en quête de savoir, alors que les autres immigrés cherchaient du travail pour s'en sortir. Il s'acquit très rapidement une réputation de jeune homme prometteur, hors de l'ordinaire. Peu de temps après son arrivée, il devint le protégé d'un amira arménien qui l'hébergea dans son palais et le nomma tuteur de ses deux enfants, lui trouvant une place d'enseignant dans une école arménienne.

    Son séjour à Istanbul dura quatre ans. Il revint dans sa famille, découvrant que son père était décédé. Il se lança dans des entreprises commerciales qui s'avérèrent désastreuses au plan financier. Heureusement, sa famille aisée pouvait compenser les pertes. Cédant à contrecœur aux souhaits de sa mère, il épousa la jeune fille qui lui avait été choisie, selon la coutume d'alors. Il devint un père attentionné pour sa fille, grâce à quoi il noua un attachement avec son épouse avec qui il ne partageait pas grand chose. Son envie de voyager, en quête de savoir, l'emporta finalement et il partit, entamant un pèlerinage pour faire le lien avec les racines de son peuple. Il visita Etchmiadzine et d'autres sites historiques arméniens, revint à Istanbul et publia son premier livre, grâce à la générosité de l'amira Ayvazian, en mémoire du fils de cet amira, dont Khrimian avait été le tuteur. Il revint chez lui après sept ans d'absence pour découvrir que sa femme, sa fille et sa mère étaient décédées. C'est alors qu'il eut la révélation de l'appel du célibat et de la prêtrise, mieux à même de lui permettre d'éclairer son peuple, qui de fait ne vivait pas seulement dans une misère abjecte, mais aussi dans l'ignorance.                      

    Durant la seconde période de son existence comme prêtre célibataire, il resta un franc-tireur, même s'il gravit tous les échelons de la hiérarchie jusqu'au sommet comme Catholicos de Tous les Arméniens. Au lieu de trouver dans l'Eglise les outils et le soutien dont il avait besoin pour éclairer les masses arméniennes, il découvrit un clergé frileux, vilipendant ses entreprises, parallèlement à l'opposition des grands propriétaires terriens arméniens. La création d'une première imprimerie arménienne au cœur de l'Anatolie fut pour lui un combat ardu. Il devint un paria, suscitant une animosité grandissante, quoi qu'il fît. Certains Arméniens conspirèrent contre lui et manigancèrent deux tentatives d'assassinat. Allant jusqu'à monter les autorités turques à son encontre. Mais il se gagna les cœurs de la population au sens large, qui se mit à l'appeler Hayrig, un surnom affectueux qui lui plaisait beaucoup. Et c'est sur son instance qu'il gravit les échelons ecclésiastiques, leur restant toujours fidèle.

    Six ans après la ratification de la Constitution nationale arménienne par la Sublime Porte, il fut élu Patriarche de Constantinople en 1869. Peu après son élection, il fit de l'amendement de la Constitution sa priorité. La centaine de milliers d'Arméniens d'Istanbul comptaient trois fois plus de représentants au sein de l'Assemblée Nationale que l'ensemble des Arméniens dans l'intérieur des terres, qu'il estimait à trois millions. Un chiffre plausible, étant donné que les massacres hamidiens et d'Adana, parallèlement à l'usurpation rampante des existences et des biens des Arméniens, n'avaient pas encore eu lieu, décimant la population à hauteur de deux millions, à l'aube du génocide.

    Il rencontra une violente opposition de la part des élites. Ne pouvant amender la Constitution afin que ses fidèles pussent être représentés de manière plus équitable, faire entendre leurs doléances et que des mesures fussent prises, il se démit en 1873, mais continua de demeurer une autorité morale et un intellectuel avec lequel il fallait compter. De connivence avec les Arméniens, la Sublime Porte finit par le contraindre à un "pèlerinage permanent"à Jérusalem en 1890. Au grand scandale de la population de Jérusalem, ses coreligionnaires le traitèrent plus en paria que dans sa patrie. Or tous, ennemis comme amis, savaient qu'ils avaient affaire à un être d'exception, lequel inspirait au peuple une loyauté et une estime inébranlables. Lorsque le siège du Catholicos de Tous les Arméniens devint vacant par la mort de son prédécesseur, il fut élu à l'unanimité Catholicos de Tous les Arméniens en 1892. Son voyage de Jérusalem à Etchmiadzine prit des mois. Pas une communauté ne voulut manquer le pontife nouvellement élu sur sa route pour occuper le trône établi par Grégoire l'Illuminateur.

    Son règne comme chef suprême de l'Eglise arménienne fut peut-être le couronnement de ses longues années de service auprès du peuple. Peut-être en fut-il radouci. La population dans son ensemble le comprit mieux. Ces années se révélèrent des années harmonieuses entre le berger et ses ouailles, tous milieux confondus. Sa réputation de champion de la nation arménienne se renforça encore lorsque l'Aigle vieillissant, auquel il aimait se comparer, s'opposa avec succès aux ordres du tsar tout-puissant, désireux de nationaliser les biens de l'Eglise arménienne.

    Il fut un écrivain et un éditeur prolifique. Il créa la première imprimerie en Arménie Occidentale et lança un journal intitulé Artsvi Vaspourakan (L'Aigle de Van) en 1855. En 1863, il lança un journal du même ordre, intitulé Artsvik Darno (L'Aigle du Taron). Outre ces deux journaux, l'ouvrage que j'ai lu le crédite de quinze ouvrages parus entre 1849 et 1909. A l'instar de Khatchatour Abovian (1809-1848) en Arménie Orientale, il écrivait dans un arménien occidental dialectal, pimenté d'arménien littéraire et classique. Il cultivait un respect particulier pour les écrivains arméniens. Lorsque le jeune poète Bédros Tourian, qui lui avait dédié un poème lors de son élection comme nouveau Patriarche de Constantinople, mourut à l'âge de 21 ans, ses disciples demandèrent à ce qu'un orchestre accompagnât son cercueil, conformément aux dernières volontés du jeune poète. La présence d'un orchestre lors de funérailles était du jamais vu, en sorte que l'Eglise ne leur accorda pas son autorisation. En désespoir de cause, ils en appelèrent au Patriarche Khrimian qui leur déclara - réponse restée dans les annales - qu'il ne leur donnerait pas non plus sa permission, mais qu'il les pardonnerait, au cas où ils passeraient outre.                  

    A ce jour, Khrimian Hayrig est davantage connu comme messager du célèbre discours qu'il prononça en 1878 à son retour du Congrès de Berlin, où il avait dirigé la délégation arménienne. Ce discours reste connu dans l'histoire de l'Arménie comme le "Discours de la louche de fer (ou de papier)." Il y compare son expérience du Congrès de Berlin à une fête où les participants, à l'aide de leurs louches en fer, se servent du harissa, un plat arménien très apprécié. De son côté, il tient une louche en papier et ne peut donc rien ramasser pour lui, alors qu'il est le plus grand et le plus imposant des délégués. Il exhorte alors la population à s'armer et à s'armer mutuellement.

    De nos jours, il n'est pas rare de lire que ce fut un révolutionnaire, citant à l'appui ce fameux discours. La lecture de cet ouvrage m'a permis de réaliser que ce genre d'interprétation est par trop simpliste. Les révolutionnaires ont pour ambition de renverser un ordre existant et de lui substituer un ordre idéologiquement plus favorable. Pour établir un parallèle, en langage moderne, Khrimian était plus un avocat du droit du peuple à porter les armes, le Saint Graal de la Constitution américaine, qu'un défenseur de la révolution. Jamais il ne plaida pour renverser par les armes l'Etat, que ce soit celui du sultan ou du tsar. Il ne voyait pas comment remplacer ces Etats.

    Des membres du plus ancien parti politique arménien, le parti Hentchak, tentèrent de l'entraîner dans leur sillage, tandis qu'il se trouvait en Arménie Occidentale. Il refusa d'avoir affaire à eux. Le parti Dachnak fut créé à Tiflis en 1890, deux ans avant son élévation au catholicossat. Le parti se tint à ses côtés contre la nationalisation des biens de l'Eglise, mais il est peu probable qu'il y ait eu quelque affinité idéologique entre lui et ce parti. Il était et resta en son for intérieur un ecclésiastique, soucieux de protéger l'institution qu'était l'Eglise arménienne. Il désirait améliorer le sort du peuple arménien dans le cadre de l'ordre établi. Les notions d'Arménie libre et indépendante ou de socialisme lui étaient étrangères. Il ne voulait qu'une chose : protéger les Arméniens de toute usurpation illégitime. Lorsque la Sublime Porte et les Puissances européennes se révélèrent incapables ou rétives à assurer la caractère sacré du labeur, de l'honneur, des vies et des biens du peuple arménien, il l'exhorta à prendre en main son destin et à s'assurer ces mêmes droits.

    Il décéda le 27 octobre 1907 et est enterré à Etchmiadzine.

    HAYRIG HAYRIG constitue une lecture fascinante, dressant le portrait d'un monde dont le génocide finira par faire table rase.          

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    Traduction : © Georges Festa - 10.2015



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     Missak Medzarentz (1886-1908) - Daniel Varoujan (1884-1915)
    © http://granish.org - http://gradaran.mskh.am


    Missak Medzarentz et Daniel Varoujan vus par leurs contemporains
    (Erevan, 1986)
    Hrant Tamrazian, "Missak Medzarentz,"Lyriques arméniens, Erevan, 1996, vol. I
    (en arménien)

    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 13.07.2015


    I.

    Souvenirs contemporains sur Missak Medzarentz et Daniel Varoujan

    Les souvenirs relatifs à de grands écrivains (Missak Medzarentz et Daniel Varoujan vus par leurs contemporains, Erevan, 1986, 344 p. - en arménien) sont naturellement des plus précieux par le grand nombre de faits, d'évènements, d'impressions et d'anecdotes contribuant à enrichir le tableau biographique. Mais ils ont besoin d'être lus avec discernement, si l'on veut distinguer l'authentique de l'hagiographique, la sincérité de ceux qui prennent le train en marche, en particulier ceux qui n'ont aucune honte à prétendre avoir été aimés de célébrités !

    Missak Medzarentz

    Missak Medzarentz connut une brève existence, avant d'être terrassé à 22 ans par la tuberculose. Ses deux minces recueils de poésie, le premier publié un an et le second trois mois avant sa mort en 1906, suscitèrent un engouement immédiat. Au dire de la plupart, contrairement à Bédros Tourian avec lequel on le compare, et qui mourut lui aussi à 21 ans, Medzarentz semble avoir été totalement apolitique. Ici, nulle allusion à la vie publique, au dévouement social ou national, nulle trace d'épanchement patriotique.

    Issu néanmoins d'une famille très aisée du centre de l'Arménie, à Pinguian, non loin de Kharpert et d'Aghn, Medzarentz aimait la compagnie des petites gens, allant là où d'autres ne l'eussent fait. Sévère pour ceux qui grandissent indifférents à leurs racines et bien qu'ayant lui-même émigré à Istanbul, où en 1905 la maladie le contraignit à abandonner ses études, Medzarentz ne perdit jamais le lien avec sa terre d'attache. Son environnement naturel et sa vie sociale tinrent une place éminente dans sa conscience, laquelle en accumula aussi les sons et les couleurs, la musique paysanne et les chants qui tous se déversent dans sa poésie.

    Parallèlement à la poésie et à la chanson populaire paysanne, Medzarentz vouait un culte à Grégoire de Narek. Mais ses centres d'intérêt étaient aussi internationaux. Il se plongea dans la poésie française et anglaise, deux langues qu'il maîtrisait parfaitement, parlant apparemment l'anglais avec un impeccable accent britannique. Lecteur avide, il était aussi traducteur, de Rudyard Kupling entre autres. Mais l'écriture fut son premier amour. Incapable peut-être de vivre une existence "normale," il vécut à travers l'écriture et avec une intensité et une concentration qu'il espérait peut-être voir compenser la disparition précoce de son éclat.

    Jeune homme vif, spirituel, intelligent, Medzarentz détestait les œufs et le fromage et était méticuleux à l'extrême quant à la propreté et l'hygiène personnelles. Dans ses écrits il était tout aussi déterminé et exigeant, produisant des ébauches sans fin, en quête de perfection. Lorsqu'il envoyait son travail à l'imprimeur, il insistait avec force pour que les éditeurs laissent toute sa ponctuation intacte. La poésie qui en est résulté s'est assurée un succès durable.

    Dans l'histoire sociale et politique de l'Arménie, la ville natale de Medzarentz, Pinguian, est elle aussi importante, son destin emblématique des défis et des évolutions que connut le mouvement national arménien dans une terre aux nationalités multiples. Au sein des communautés turque et kurde, Pinguian était envié pour son progrès économique, favorisé aussi par des barrières défensives naturelles et une population qui, ayant accès aux armes, était prête à les utiliser pour sa défense. De petite taille, le lieu constituait néanmoins un noyau significatif pour le développement national arménien et fut ainsi ciblé et réduit à l'état de décombres lors du massacre de 300 000 Arméniens par les Ottomans en 1895-96, prélude au génocide vingt ans plus tard.

    Daniel Varoujan

    A 12 ans, Daniel Varoujan venait juste d'arriver à Istanbul, lorsque les pogroms anti-Arméniens de 1895-96 éclatèrent dans la capitale ottomane. Le futur poète fut dévasté par le carnage dont il fut témoin. Garçon calme et réfléchi, il devint rebelle et agressif. Il restera rebelle et agressif, mais pour venir en aide au mouvement national arménien, aux opprimés, aux dépossédés, aux miséreux, aux exclus et aux parias. Précoce, rien n'échappait à son attention et il ne cessait de poser des questions. Surmontant un premier manque de confiance, Varoujan devint un maître inspirant et un orateur magnétique, hypnotisant le public lorsqu'il déclamait ses poèmes.

    Ses écrivains arméniens favoris étaient le Père mékhitariste Léonce Alishan et Raffi, auteur de romans historiques. Mais en tête de liste figurait le fondateur du roman arménien moderne, Khatchatour Abovian. Il tenait aussi en haute estime Serpouhie Dussap, la première romancière arménienne et, malgré leurs styles poétiques différents, fut le premier à applaudir Medzarentz. S'il appréciait la langue de Toumanian dans Anouch, Varoujan la jugeait incompatible avec Les Enragés du Sassoun, l'épopée nationale arménienne, espérant conférer à cette épopée son style volcanique et sa langue théâtrale. Hanté par l'écriture, il n'utilisait que du papier ligné blanc et ne poursuivait que lorsqu'il était pleinement satisfait de l'écriture manuscrite du vers qu'il venait juste d'achever !

    Critique envers tout pouvoir arbitraire, antidémocratique et obscurantiste, Varoujan rejetait précisément toute glorification de l'Eglise, même s'il reconnaissait son importance en tant qu'institution nationale et sociale. Il s'opposa violemment à l'Eglise, y compris dans sa vie personnelle, lorsque sa communauté se déchira au sujet du projet de mariage entre le poète, né catholique romain, et Araxie, membre de l'Eglise orthodoxe arménienne. Araxie, issue d'une famille aisée, promise à un mariage arrangé avec un autre homme, de rang supérieur ! Le problème fut réglé à l'avantage du couple grâce à la détermination sans faille d'Araxie et peut-être aussi par la menace d'un recours à la force, suite à une visite aux familles de Mourad de Sébastia, un commandant de la guérilla arménienne et ami proche de Varoujan ! Par une sorte de compromis, deux prêtres, un pour chaque confession, présidèrent au mariage.

    La foi incroyablement naïve de Daniel Varoujan dans le régime Jeune-Turc est choquante. En dépit de toutes les preuves de la nature meurtrière du nationalisme ottoman et Jeune-Turc, il vit jusqu'à la fin l'avenir des Arméniens au sein d'une entité ottomane réformée. Rumeurs, racontars et peur régnaient. Et pourtant il resta totalement imperméable, davantage même qu'une intelligentsia stambouliote déjà blindée. Restèrent-ils, lui et eux, délibérément aveugles à tous les signes, à toutes les preuves, à tout ce qui était rapporté de la répression, des assassinats, du dispositif et de la mobilisation anti-Arméniens qui sévissaient dans tout l'empire en train de pourrir et de mourir ?

    La mort de Varoujan fut une tragédie des plus surréaliste. Ses illusions dans la capacité du pouvoir ottoman/Jeune-Turc à réformer, y compris lors de son arrestation, témoignent d'une inaltérable sérénité intérieure, au mépris de toute l'urgence de sa sécurité ! Lors même des mois que dura son emprisonnement, confiant dans sa libération, il écrivit sans cesse, produisant quasiment un recueil entier de poésie. Puis son assassinat, écorché vif, son corps et son recueil de poèmes livrés aux flammes !

    Sonder un tel désastre personnel passe l'esprit et l'émotion. Quel crime épouvantable, indicible, que ce meurtre d'un jeune poète, le plus naïf de l'intelligentsia patriote, celui qui avait le plus confiance en ceux qui donnèrent l'ordre de l'écorcher vif. Dans l'histoire de cette seule mort on peut lire toute la machinerie génocidaire de l'Etat ottoman en œuvre : la police et l'armée, le réseau de l'organisation politique Jeune-Turc, les bandits et les criminels mercenaires qu'ils relâchèrent de prison pour former des escouades de mort.

    II.

    Hrant Tamrazian sur Missak Medzarentz

    L'essai important de Hrant Tamrazian sur le poète Missak Medzarentz (Lyriques arméniens, Erevan, 1996, vol. 1, p. 105-185 - en arménien) est un exercice de création, inspiré. Tamrazian commence par rappeler que les grands poètes sont toujours plus que de simples individualités, leur œuvre reflétant une part d'universalité. Désireux de situer et de mesurer à sa juste valeur son sujet, Tamrazian critique parallèlement Yéghiché Tcharents pour avoir réduit Medzarentz à un brillant poète de la nature, oubliant qu'en poésie le monde de la nature sert à éclairer la tragédie humaine, révéler le flux et le reflux de l'esprit, de l'âme, de la sensibilité et de l'émotion humaine.

    Empreinte de stupéfiantes images de la nature, la poésie de Medzarentz est une poésie de la souffrance, de la tragédie, de la mort, mais c'est aussi un combat pour la vie, la beauté, et même l'immortalité. C'est l'art comme manifestation de l'instinct vital, une manifestation forgée à partir des images du monde de la beauté de la nature, dont le poète a hérité du monde de son enfance et qui est demeurée en lui, une retraite spirituelle d'où il peut se colleter avec la mort. Dans cette lutte pour la vie et la lumière, la poésie de Medzarentz s'épanouit avec une générosité et une solidarité passionnées pour ses semblables, une poésie qui peut se comparer à la meilleure, au plan international.

    L'affirmation du talent poétique chez Tamrazian inclut une comparaison éclairante avec la poésie plate et monotone d'Ardachès Haroutiounian (1873-1915), réputée avoir eu une influence notable sur Medzarentz. Tamrazian nous rappelle que le poète était en outre une lecteur attentif de Grégoire de Narek, dont il retint le message humaniste dissimulé sous le manteau religieux. Sa célèbre "Autocritique" est estimée aussi pour son grand humanisme, son opposition à la platitude symboliste et à l'isolement social, et son empressement à être rigoureux et critique vis-à-vis de sa propre poésie, sans pour autant faire montre d'une fausse humilité.      

    Inventif en diable, Tamrazian s'avance parfois en territoire douteux. Signe, peut-être, des exigences de la bureaucratie soviétique d'alors, il affirme, sans la moindre citation à l'appui, que le retour de Medzarentz dans les lieux de sa jeunesse fut guidé par la volonté d'une émancipation politique des contradictions nationales et sociales de son époque. Autant contester cette thèse intenable selon laquelle Bédros Tourian, contrairement à Medzarentz, n'avait aucun arrière-pays fait de beauté, d'où il eût affirmé la vie. Tout le contraire ! Il n'en reste pas moins que Tamrazian continue de valoir, comme toujours, le détour.   

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    Traduction : © Georges Festa - 10.2015



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     © Cambridge University Press, 2015


    Un ouvrage consacré à la photographie humanitaire reprend un chapitre de Peter Balakian sur le génocide arménien et la culture visuelle


    NEW YORK - Humanitarian Photography: A History, édité par Heide Fehrenbach et Davide Rodogno, et récemment paru aux Presses de l'Université de Cambridge, propose parmi ses douze chapitres celui de Peter Balakian, intitulé "Photography, Visual Culture, and the Armenian Genocide" [Photographie, culture visuelle et génocide arménien].

    Membre du Conseil d'administration de la Northern Illinois University, où elle enseigne l'histoire, l'éditrice Heide Fehrenbach a récemment déclaré dans un entretien au magazine Newsroom de cette même université : "Ce livre étudie comment des stratégies de représentation visuelle ont donné naissance à un "imaginaire humanitaire," qui non seulement reflète, mais a aussi influencé, l'évolution historique de l'humanitarisme comme tel." Elle ajoute : "Ces études explorent toute une série d'événements historiques comme les famines en Inde à la fin du 19ème siècle, les atrocités au Congo des années 1890 à 1910, le génocide arménien, les guerres coloniales et mondiales, ainsi que la crise au Biafra dans les années 1960, entre autres, et met l'accent sur certains aspects controversés et abusifs de la photographie humanitaire, y compris les tentatives pour la réguler ces dernières années."

    "Des questions éthiques entourent depuis longtemps l'utilisation de photos de la souffrance humaine et la question de savoir si ces photos en elles-mêmes peuvent être traumatisantes," poursuit-elle. "D'un côté, ces photos vous ouvrent les yeux sur la vérité, mais quels sont les dilemmes provoqués par cette photographie ? Telle est la tension présente dans la photographie humanitaire. [...] En tant que spectateurs, une part de la réaction que nous avons est monétaire, nous voulons faire quelque chose pour atténuer les souffrances. Mais il nous faut aussi penser notre positionnement éthique."

    L'étude de Balakian soutient, entre autres, que le génocide arménien a donné naissance à une culture visuelle de la complexité, marquée par un contraste saillant entre les images ad hoc prises par des témoins oculaires non-professionnels lors du génocide et les images très travaillées et scénarisées pour un large public, prises par et pour le Near East Relief [Secours Proche-Orient], durant la campagne d'assistance et de sauvetage qui suivit la Première Guerre mondiale. Balakian écrit : "Les deux segments de la culture visuelle dans le cas arménien, pourrait-on dire, vont du cru au cuit, et ce faisant, nous montrent comment la commercialisation d'un mouvement humanitaire religieux articule son projet visuel par opposition aux images brutes, prises de ce même événement historique, dans des conditions différentes, durant la période des massacres." L'étude présente six images importantes. Balakian est titulaire de la chaire Donald and Constance H. Rebar à l'Université de Colgate (Hamilton, NY) et vient de publier deux ouvrages, Vise and Shadow: Essays on the Lyric Imagination, Poetry, Art, and Culture et Ozone Journal poems, tous deux publiés aux Presses de l'Université de Chicago.          

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    Traduction : © Georges Festa - 10.2015



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    © United Artists, 1998


    "L'Homme au masque de fer" serait un prélat arménien
    par Arthur Hagopian


    SYDNEY, Australie - Depuis trois siècles, fins limiers, chercheurs et tenants du complot extrapolent sur l'identité de "l'homme au masque de fer," l'énigmatique prisonnier de la célèbre Bastille.

    Depuis que la légende a été immortalisée dans l'œuvre du grand écrivain français Alexandre Dumas, auteur de l'ouvrage éponyme, les spéculations sur l'identité du prisonnier vont bon train, vérité et fiction suivant un chemin alambiqué, leur mélange rendant difficile le fait de donner foi au récit de trahison et à l'intrigue de Dumas.  

    Le mythe dominant soutient que le prisonnier était le jumeau secret du Roi-Soleil Louis XIV (1643-1715). Et l'année dernière, le cryptologue français Etienne Bazeries a affirmé avoir décodé un chiffre, censé révéler que l'homme au masque de fer fut un officier militaire, identifié comme étant Vivien de Bulonde, lequel fut puni pour sa lâcheté face à l'avancée des troupes autrichiennes, en étant forcé de porter un masque de fer.

    Or, parmi les annales oubliées d'un des plus grands historiens de l'Arménie, Maghakia Ormanian (1841-1918), gît une hypothèse plus ésotérique : il est clair, en fait plus que possible, que le prisonnier de la Bastille fut, en réalité, un religieux arménien, un dignitaire de l'Eglise apostolique arménienne, un lignage équivalent au royal pedigree du héros princier de Dumas.      

    Les deux princes étaient contemporains. A l'instar de son romanesque jumeau, l'Arménien fut la victime innocente de machinations politiques, détenu à la Bastille et soumis à un châtiment cruel et humiliant. L'Homme au masque de fer, de Dumas, a ainsi fort bien pu s'inspirer de l'histoire des mésaventures de cet Arménien.

    Ormanian raconte que l'ecclésiastique, Avédik Yevtogiatsi [Avétik de Tokat], fut patriarche de Constantinople, puis de Jérusalem, au début du 18ème siècle, mais qu'il s'attira les foudres des intérêts français, en raison de ses positions fermement anticatholiques.

    Dans son ouvrage monumental sur les patriarches arméniens de Jérusalem, qui lui demanda dix années de compilation, le chercheur et historien Haïg Krikorian, aujourd'hui décédé, cite Ormanian et relève que, même si Avédik Ier comptait des amis influents et de fidèles partisans dans la capitale ottomane d'alors (Constantinople), les manœuvres de l'envoyé de la France auprès de la Cour du sultan, Charles Ferriol, marquis d'Argenson, conduisirent finalement à la chute de l'ecclésiastique.

    Il y a deux ans, une érudite française, Arlette Lebigre, a évoqué "l'épopée d'un énigmatique patriarche arménien," nommé Avediguian [Avétikian], confirmant en tous points le récit par Ormanian de la détention d'un religieux arménien à la Bastille, et relançant le lien avec l'Homme au masque de fer.

    Sa captivité en France, écrit-elle, compromit les relations politiques et diplomatiques entre le Roi-Soleil et la Sublime Porte. Sans que de nouveaux détails soient livrés quant au mystérieux prisonnier.

    Les documents qu'Arlette Lebigre a mis au jour révèlent quelques données précieuses sur cet homme "corpulent," qui fut embastillé le 18 décembre 1709. Ce pouvait être un espion ou un élément subversif, affirme-t-elle, relevant que les mésaventures de cet "anti-héros" sont dignes d'un roman d'Alexandre Dumas, tel L'Homme au masque de fer.

    Ferriol se fit le "soutien actif et enthousiaste de la campagne des Jésuites visant à convertir les Arméniens" et les inciter à déclarer allégeance au Pape catholique, plutôt qu'au Catholicos arménien, chef de l'Eglise arménienne à travers le monde.

    Malgré l'opposition formidable organisée par Avédik Ier, Ferriol ne renonça pas et fit en sorte de convaincre le sultan d'exiler Avédik Ier sur une île, sur la côte méditerranéenne de la Syrie. "Jamais je n'aurai de paix tant que je ne l'aurai pas mis à bas," se promit Ferriol, d'après Ormanian.

    En secret, Ferriol s'assura l'aide de quelques prêtres malveillants et d'importants marchands pour amonceler de nouveaux malheurs sur la tête d'Avédik Ier, se livrant à une haineuse course contre la montre avec les partisans de ce dernier.

    Mais les aléas de la politique et des sympathies politiques hésitantes, encouragées par de généreux bakchichs versés aux autorités turques, firent dérailler les plans de Ferriol et virent Avédik Ier réinstallé comme Patriarche de Jérusalem, mais seulement après que le sultan, exaspéré par les manigances des Français, ait décrété que désormais Avédik Ier devait renoncer à son trône de Constantinople et gagner Jérusalem.

    Acculé, Ferriol contre-attaqua promptement. Tandis qu'Avédik attendait qu'un navire le conduisît en Terre Sainte, il fut pris de court par un vice-consul français, nommé Bonald, lequel soudoya l'escorte turque d'Avédik pour qu'elle disparaisse, et faire croire à l'Arménien qu'un bateau, qui venait juste d'apparaître à l'horizon, était un vaisseau vénitien en route pour Jaffa.

    C'était une ruse et elle fonctionna. Le navire se dirigeait en réalité vers l'ouest, à Messine, en Sicile, alors sous domination espagnole, note Krikorian.

    Avédik était handicapé par son ignorance du français et ne pouvait comprendre ce qui se tramait entre Bonald et ses sbires, dont le capitaine du navire qui se mit à dépouiller, dès son embarquement, Avédik de tous ses biens, dont une bourse contenant 180 pièces d'or (une somme importante à l'époque), ses habits ecclésiastiques, sa bague épiscopale et sa montre de poche.

    Lorsqu'ils atteignirent Messine, le capitaine remit Avédik au consul de France, Paul Soulier, qui l'attendait et "le conduisit sans cérémonie à la prison de l'Inquisition sur l'île," où il demeura plusieurs mois.

    Avédik Ier parvint cependant à faire passer clandestinement un message à ses partisans, grâce à l'aide d'un marin grec compatissant, pour avertir ses fidèles de son enlèvement.

    La fureur et la consternation que cette missive suscita, poussa le sultan à réprimander vertement Ferriol et à exiger le retour du religieux disparu.

    Mais les roues de la fortune prirent à nouveau un tour funeste, lorsque le roi de France, sur ordre du Pape Clément XI, ordonna le transfert d'Avédik Ier à Marseille, "où il fut soumis à une abjecte humiliation."

    "Ils lui rasèrent la barbe, ôtèrent ses habits religieux et le vêtirent à la mode française," avant de le conduire en secret sur la prison insulaire du Mont Saint-Michel," note Krikorian, qui cite Ormanian.

    Là, dans ce sombre et humide donjon, Avédik ne pouvait que méditer sur les mésaventures d'un homme, dont le seul but dans la vie était de servir un Dieu bienveillant.

    Le 8 septembre 1709, Avédik fut à nouveau enlevé en secret, cette fois vers la Bastille et sa perte.

    Et c'est là où la légende et la confusion avec l'Homme au masque de fer naquirent.

    "Impossible de ne pas marquer une pause et de ne pas considérer le courage et le sort si tragique d'Avédik, qui à une époque, fut pris pour l'Homme au masque de fer [Yergateh Timagov Mart]," note Ormanian, d'après Krikorian.

    Ce qui s'est passé à la Bastille demeure un mystère. Mais, selon les historiens arméniens, l'Eglise catholique intervint à nouveau dans la personne du cardinal de Paris, Louis Antoine Noyal, qui avait bon espoir de convertir le religieux arménien.               

    Avédik Ier fut victime à la fois des Turcs et des Français, fut par deux fois poignardé et laissé pour mort, exilé, puis porté aux nues, mais en fin de compte, il subit le même sort que l'homme au masque de fer de Dumas : l'oubli.

    Ses restes reposent dans une tombe du cimetière de l'église Saint-Sulpice à Paris, où il fut enterré après sa mort, le 11 juillet 1711, à l'âge de 54 ans.  

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    Traduction : © Georges Festa - 10.2015
    Voir aussi l'étude de Jules Mathorez, Les Arméniens en France du XIIe siècle au XVIIIe siècle, Paris : [s.n.], 1918, 19 p. [extrait de la Revue Historique, 1918, Tome CXXVIII], p. 9-10, cité in : http://www.globalarmenianheritage-adic.fr/fr_9informationcitoyenne/em02xvxvixviixviii/avetik/00.htm



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     © Dalkey Archive Press, 2008


    Entretien avec Micheline Aharonian Marcom
    par Greg Gerke
    The Rumpus, 05.12.2011


    Micheline Aharonian Marcom vit au nord de la Californie et enseigne au Mills College. Elle est l'A. de quatre romans : Three Apples Fell from Heaven (1), The Daydreaming Boy (2), Draining the Sea(3) et The Mirror in the Well, et a été lauréate d'une bourse de la Fondation Lannan et d'un Whiting Writer's Award. Son dernier ouvrage, publié chez Dalkey Archive Press, raconte l'histoire des aventures d'une femme mariée anonyme et de son éveil sexuel qui s'ensuit. La narration alterne entre la deuxième et la troisième personne, fracturant avec force le récit, tout en multipliant ses significations. La prose est accomplie, son langage poli guidant le lecteur à travers son ragoût de sentiments et de sexe. Nous avons évoqué le livre, sa langue charnelle, l'érotisme, ainsi que les avantages et inconvénients des médias sociaux.

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    - The Rumpus : Tu as déclaré que ce roman, The Mirror in the Well, est venu à toi plus rapidement que les trois autres que tu as écrits. Comment un livre se fraie-t-il un chemin dans ton esprit, puis sur le papier ? Y a-t-il une idée ou une image récurrente qui n'arrive pas à sortir ? S'agit-il plus d'un processus magique ou passes-tu par plusieurs paliers pour t'imprégner des phrases et les rendre cohérentes ?
    - Micheline Aharonian Marcom : Voilà ce que je peux dire. Chaque livre que j'ai écrit est différent des autres, et chacun semble avoir son propre calendrier, ses exigences et ses défis formels. Quant à Mirror, mon quatrième livre, je l'ai écrit au moment où j'achevais le troisième, Draining the Sea - un livre que j'ai mis quatre ans à écrire et qui m'a demandé bon nombre de recherches et de voyages : j'ai fait quatre voyages au Guatemala, tout en l'écrivant. En finissant Draining, je savais que j'avais envie d'écrire quelque chose de très différent, pas un livre sur la guerre ou des événements historiques; ce qui m'intéressait, c'était d'écrire un roman qui ne me demanderait pas des années de recherches ou de voyager, un "drame familial," je suppose, provenant plus directement du domaine de l'imaginaire et ne reposant pas en tant que tel sur des événements historiques. Et puis j'avais envie d'écrire quelque chose de léger, et après trois romans donnant la parole à un homme - donner, plus particulièrement, la parole à un personnage féminin. La première scène dans Mirrorest la première qui s'est présentée à moi : la scène entre les deux amants adultérins dans un motel. Je suppose que j'ai réalisé le récit au fur et à mesure, même si je savais que ce livre parlerait d'amour interdit et de tabous brisés. Et puis j'avais envie d'explorer le terrain de la sexualité féminine sans me censurer. J'adore la série des Tropiquesd'Henry Miller, ils m'ont inspirée - son regard débridé et franc sur tout, y compris de l'intérieur de la couche des amants. Il m'a poussée à faire de même pour une Américaine contemporaine. Ecrire un livre, en fait, du point de vue du sexe féminin, où le mot "chatte," ce vieux mot anglo-saxon, à la fois beau et fort, du vieux norrois, est, j'espère, un peu plus réhabilité en tant que mot [...] et le tabou relatif à son utilisation mis à bas.

    - The Rumpus : Voici l'ouverture d'un chapitre un peu plus loin dans le livre :

    She looks at the unaroused cunt. The cunt is covered in black hair. The outer lips are pale-leg white and then change into darkbrown; the inner lips are black-edged and then brown and pink. The clitoris peeks out red of its darkbrown overcoat, pulls back at a rough touch like a tentative animal. She opens her sex with her fingers, licks smells her fingers, she loves the smell of her cunt, the cunt slit is pink-red, her own secretions aid in her movements; she licks her fingers, she uses the spit-covered fingers to finger the cunt. She has never looked closely at her cunt before, it is forbidden and she knows and as a girl she closed her legs; as a girl she was ashamed of her fat mound, her public hair, the smell when a boy would remove her pants, the fluids of the body. The lover has taught her to love her cunt because the cunt is her center, the cunt is pleasure, the cunt knows and knew him, picked him from a cavalcade of other men."(p. 98)         

    [Elle regarde sa chatte ensommeillée. La chatte est couverte de poils noirs. Les grandes lèvres ont la pâleur des jambes blanches, puis virent au brun sombre; les petites lèvres sont ourlées de noir, puis brunes et roses. Le clitoris émerge, rouge, de son manteau brun foncé, se rétracte au toucher rêche tel un animal hésitant. Elle ouvre son sexe à l'aide de ses doigts, lèche, sent ses doigts, elle adore l'odeur de sa chatte, la fente de sa chatte est rose-rouge, ses sécrétions l'aident dans ses mouvements; elle lèche ses doigts, elle se sert de ses doigts couverts de salive pour se toucher la chatte. Jamais, avant, elle n'avait regardé d'aussi près sa chatte, c'est interdit, elle le sait, jeune fille elle serrait les jambes; jeune fille elle avait honte de sa motte toute plate, de ses poils pubiens, de l'odeur quand un garçon lui ôtait sa culotte, les fluides corporels. Son amant lui a appris à aimer sa chatte car sa chatte c'est son centre, la chatte est plaisir, la chatte le connaît, le connaissait, lui l'élu parmi toute une cavalcade d'autres hommes." (p. 98)

    Ce passage est d'une prodigalité charnelle. La voix narratrice est concise et contrôlée, même si la voix à la deuxième personne en explore une troisième, puis se retire. Directe, mais pas froide. La répétition de "chatte" et le gros plan sur les parties génitales à l'attention du lecteur, tout contribue à imprimer la situation sexuelle sur le lecteur d'une manière très chargée. Qu'est-ce qui t'a poussée à utiliser cette voix pour ce roman en particulier ?
    - Micheline Aharonian Marcom : Je n'ai jamais eu l'impression d'"utiliser" une voix, j'écoute plutôt une voix et je l'enregistre aussi fidèlement qu'elle vient à moi et que je le peux. Je pense que le sexe féminin est très mal perçu, y compris dans notre société censée être "ouverte" au plan sexuel. C'est le lieu du plaisir chez une femme, et la source de la venue au monde de (la plupart des) enfants, et un ancien symbole de pouvoir et de fécondité, et on nous raconte directement ou indirectement à l'époque moderne que c'est sale, honteux, moche, odorant et qu'on doit le cacher. Comme dit D.H. Lawrence, les sociétés protestantes jettent l'opprobre sur le sexe, or c'est leur mentalité grossière qui aligne le sexe et les organes génitaux de la femme sur la dégradation et la souillure. C'est une chose horrible, à mon avis, et qui doit être combattue frontalement au moyen de l'art.

    - The Rumpus : Dans des relations comme celle que tu décris - où quelqu'un suit son désir qui s'alimente de l'extase - penses-tu que le désir de communier meure de lui-même, comme un serpent qui se mord la queue ? A la lecture du livre, j'en suis sorti avec le sentiment que plus cette liaison évolue entre l'homme et la femme, plus il devient évident que le sexe connaît de strictes limites. Quelqu'un pourrait avoir envie d'éprouver sans arrêt le plaisir d'être conduit à la volupté, mais à travers cette proposition : la vie passe, le temps passe, les choses changent. En fin de compte, l'érotisme est-il voué à l'échec ?
    - Micheline Aharonian Marcom : Drôle de question : l'érotisme voué à l'échec ! J'en doute... L'érotisme guide apparemment la plupart des relations, et pas seulement entre amants. L'énergie érotique est une force très puissante, elle bouleverse les choses, pousse les gens à briser les règles, à faire des folies ! La raison n'a aucune chance face à lui. Mais elle semble aussi se métamorphoser et se déplacer... Une énergie érotique particulière, à mon avis, est créée par exemple par la rupture d'un tabou : comme avec ces deux amants adultérins : ils baisent à la périphérie de leurs mariages et c'est torride pour les deux. Il est peut-être vrai que ce genre d'énergie sexuelle décroît avec le temps - tout comme l'élan originel perd de son lustre. Et alors, je suppose, on passe à quelque chose d'autre. Mais l'érotisme est éternel, comme la joie.

    - The Rumpus : Tu as un site personnel, mais tu n'es pas sur Facebook. Pourquoi résistes-tu à ce phénomène apparemment adopté par tant de gens ? En quoi internet, en général, facilite-t-il ou nuit-il à ton écriture ?
    - Micheline Aharonian Marcom : J'ai un site malheureusement périmé, que je m'efforce de mettre à jour. Pour moi, internet, comme les réseaux sociaux, dépend de ta façon de t'en servir, du temps que tu y consacres. J'étais plutôt contre les réseaux sociaux, mais je constate que ça peut être un bon outil pour les artistes, une façon pour nous de nous parler en dehors des critères économiques et à travers les langues et les frontières. J'ai commencé à changer vraiment d'avis quand j'ai vu comment de jeunes Egyptiens utilisaient Facebook, par exemple, pour commencer à fédérer leur mouvement pour la justice sociale dans leur pays. Et un de mes amis iraniens m'a montré comment, en Iran aussi, jusqu'à ce que le gouvernement bloque, beaucoup de choses se communiquaient via les médias sociaux. Donc je ne suis pas contre. J'utilise internet régulièrement pour mes recherches. C'est génial, mais tu dois faire preuve de discernement, en particulier si tu cherches du contenu. En ce moment je fais des recherches sur un livre qui se déroule au Mexique et j'arrive à lire des articles du monde entier sur la guerre de la drogue au Mexique : c'est inestimable et tellement plus facile qu'il y a dix ans, quand j'ai commencé à chercher des romans. Mais, mais comme nous le savons tous, dans la "démocratie" d'internet, beaucoup de bruit est créé... et la qualité et la validité de ce qui est diffusé varie énormément.

    - The Rumpus : Tes romans abordent quelques-unes des atrocités de ce monde. Three Apples Fell from Heaven a trait au génocide arménien. The Daydreaming Boy a pour personnage principal un survivant du génocide et Draining the Seas'intéresse à la guerre civile au Guatemala vu par un soldat américain, complice des massacres de civils qui s'y sont déroulés. Tu as déclaré que des gens t'ont demandé des œuvres plus commerciales, avec des thèmes plus consensuels. Pourrais-tu dire un mot sur ta fidélité à ta vision, à une époque où certains écrivains écrivent davantage de livres à thème pour rester viables ?
    - Micheline Aharonian Marcom : Rester fidèle à ma vision, au monde tel qu'il m'apparaît, à mon approche esthétique, même lorsqu'elles contredisent la culture dominante, compte beaucoup pour moi, comme, je crois, pour tout artiste. C'est ce que nous avons : notre voix, notre intuition, la vérité telle que nous la comprenons et la concevons. Quand j'écris un livre, j'écris de mon mieux et tant de choses à mes yeux obéissent aux besoins du livre, aux exigences du sujet - j'adore les livres, j'en ai toujours. Ils ont toujours fait partie des lieux où je me suis sentie très heureuse au monde. Quand j'étais plus jeune, j'adorais lire de la fiction - j'adorais les histoire de tapis magique ! Maintenant j'ai besoin d'autres choses - j'ai besoin d'une langue et d'une forme belles, à la fois singulières et étranges, qui font vivre en moi le livre d'un écrivain et qui parlent à mon intellect et, si j'ose dire, à mon âme.                   

    NdT

    1. Micheline Aharonian Marcom. Three Apples Fell from Heaven. New York: Riverhead Books, 2001 - Trad. française par G. Festa, Genève : MētisPresses, 2015
    2. Micheline Aharonian Marcom. The Daydreaming Boy. New York: Riverhead Books, 2004 - Trad. française par G. Festa, Genève : MētisPresses, 2014
    3. Micheline Aharonian Marcom. Draining the Sea. New York: Riverhead Books, 2008 - Trad. française en cours (G. Festa)

    [Plusieurs textes de fiction et études de Greg Gerke ont paru ou sont à paraître in Tin House, The Kenyon Review Online, Denver Quarterly, Quarterly West, Mississippi Review, LIT, Film Comment, et autres. Il vit à Brooklyn.]   

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    Traduction : © Georges Festa - 10.2015



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     Vue de Sivas (Turquie), juillet 2006
    © Jarekt - CC BY-SA 3.0 / https://commons.wikimedia.org


    Récits de l'après-génocide

    Akhtamar on line (Rome), n° 207, 01.10.2015


    Le nom de Kévork Halagian [George Haladjian] (1885-1966) ne dira rien à beaucoup de gens, et pourtant il s'agit d'un personnage méritant, d'une ingéniosité incroyable, au point qu'on ne sait s'il faut l'appeler un bienfaiteur ou un héros; ou bien les deux en même temps, mais aussi quelque chose de plus. En fait, l'on ne peut qu'être émerveillé par l'habileté et l'audace, outre le patriotisme, de cet Arménien qui, tout en étant incarcéré en Turquie, voici 90 ans, mena à bien des entreprises incroyables, sauvant la vie de nombre de ses compatriotes.

    Né dans le village arménien de Khndzorek, dans la région du Dersim (l'actuel Tunceli en Turquie), située juste au sud de l'Euphrate oriental, il grandit dans le voisinage immédiat de villages kurdes, fraternisant dès sa prime jeunesse avec leurs habitants, parlant leur langue, jouant avec leurs enfants. Une fois ses études achevées, il se consacra à l'enseignement, visitant au long et en large toutes les localités, les montagnes, les fleuves et les vallées de la région du Dersim, territoire montagneux où, aux côtés des villages kurdes, s'en trouvaient aussi d'autres, peuplés d'Arméniens. Il se rendit dans tous les villages de la région, se liant d'amitié avec les divers chefs de tribus kurdes, prit part à leur vie quotidienne, aux rites, aux cérémonies, aux querelles de la population du lieu, connut les diverses tribus kurdes et enseigna la langue kurde, en caractères arméniens, aux enfants kurdes. Il visita les monastères et les églises arméniennes, les sanctuaires musulmans, recueillant un inestimable matériau sur l'ethnographie et le folklore arménien et kurde de la région.

    En 1925, alors qu'à Constantinople, marié et père d'une petite fille, il gérait une activité commerciale, il fut arrêté sous l'accusation de conspirer avec les Kurdes contre l'Etat turc. A cette époque, dans les provinces orientales de la Turquie, un soulèvement kurde avait débuté, férocement combattu par le dictateur de la Turquie nouvelle, Mustafa Kemal Atatürk. Kévork Halagian fut transféré à Kharpert devant le Tribunal de l'Indépendance, qui le condamna à mort, commuant la peine à 15 ans de bagne et 101 ans de détention en forteresse, devant être purgés à Sébaste (l'actuelle Sivas). Incarcéré dans cette ville, il réussit, grâce à son esprit d'entreprise, à se faire bien voir de l'économe de la prison, à qui il enseigna une méthode pour tenir la comptabilité d'une façon beaucoup plus facile que celle usitée par ce dernier. Familiarisé avec la comptabilité, il proposa, et fit adopter, au directeur de la prison un système de gestion grâce auquel celui-ci doubla ses revenus.

    Tout ceci lui valut la bienveillance, sinon la complicité, du directeur, grâce à qui il fut transféré dans un atelier de la prison beaucoup plus confortable, avec une chambre individuelle, son propre bureau et la liberté de recevoir des visites. Il y avait alors à Sébaste près de 2000 Arméniens, survivants du génocide et réfugiés des villages environnants. Beaucoup étaient des enfants ou des femmes, qui avaient été enlevées et conduites dans les harems de personnalités turques. Tout en étant en prison, Halagian prit contact avec ses compatriotes présents dans la ville et constitua un comité de trois femmes, qu'il chargea de localiser les Arméniennes recluses dans les harems turcs. Ces dames se mirent rapidement à l'œuvre et découvrirent un certain nombre de femmes et d'adolescentes retenues par des Turcs; elles les contactèrent afin de les aider à fuir et les mettre à l'abri à Constantinople ou à l'étranger. Mais, pour ce faire, une certaine somme était nécessaire et c'est pourquoi Halagian fit venir le prêtre arménien de cette ville, en lui demandant d'écrire à Constantinople, au Patriarcat arménien, pour que ce dernier envoyât de l'argent. Le prêtre, peureux de nature, refusa, mais devant l'insistance d'Halagian, fut contraint d'écrire, moyennant quoi une somme parvint, permettant de mettre à l'abri de nombreuses femmes. Il y eut ensuite le cas particulier d'une jeune Arménienne, hébergée dans un orphelinat turc, dont la direction avait décidé de la marier à un Turc. Le comité des trois dames ne savait comment la sauver; aussi, après s'être rendues à la prison, demandèrent-elles conseil à Halagian, qui leur dicta la stratégie à suivre. La jeune Arménienne reçut pour instruction de se plaindre à maintes reprises auprès de la direction de l'orphelinat, racontant que, plusieurs fois, des hommes avaient tenté de la violer. C'est pourquoi la jeune fille déclara avoir peur et, durant toute une semaine, ne voulut pas sortir. Puis, huit jours plus tard, elle sortit à nouveau et, conformément aux accords passés, elle se réfugia auprès de la famille d'une des trois dames arméniennes. N'étant pas rentrée à l'orphelinat, là tout le monde crut qu'elle avait été violée et, comme les violeurs devaient être Turcs, la direction se réjouit qu'une "infidèle" ait été épousée par un musulman. Puis, dans le calme et confiée à des gens sûrs, la jeune fille fut envoyée à Constantinople.

    Dans la ville de Sébaste se trouvaient de nombreux enfants arméniens qui, n'allant pas à l'école, les écoles arméniennes étant interdites et ne voulant pas s'inscrire dans les écoles turques, passaient leur temps dans la rue. Aussi Halagian fit venir dans sa prison deux Arméniennes, qui avaient été institutrices, ainsi que quelques Arméniens aisés, à qui il demanda de trouver un lieu où fut établie, en grand secret, une école clandestine, avec une cinquantaine d'élèves. Ils firent par la suite arriver de Constantinople des abécédaires et des livres de grammaire arménienne.

    Or le chef de la police de Sébaste était un ennemi juré d'Halagian et ne voyait pas d'un bon œil sa situation de détenu privilégié; aussi se démena-t-il pour le faire retourner en prison, purement et simplement. Mais, là aussi, Halagian réussit à tourner la situation à son avantage. Pendant ce temps, il lança des cours pour les détenus, leur enseignant les mathématiques et le français; puis, étant donné que dans la prison se trouvaient des clans à base ethnico-religieuse - Turcs, Kurdes, Alévis, Lazes, etc. -, il fit en sorte, se tenant en coulisse, de monter contre les Turcs, qui dominaient la population carcérale, les autres groupes. Il y eut des heurts violents, avec des morts et des blessés, suite à quoi la domination des Turcs fut écrasée et Halagian, véritable manœuvrier de ces combats, assuma le rôle de médiateur et de chef incontesté et respecté de toute la population carcérale.

    La vie des Arméniens demeurés à Sébaste était des plus misérable, soumis en toutes circonstances aux vexations des autorités locales et aux mauvais traitements de la population turque; aussi nombre d'entre eux désiraient émigrer et partir en Arménie. Comme il existait encore, à cette époque, une mission commerciale de l'Arménie à Constantinople, Halagian lui écrivit pour lui demander, au nom des requérants, de pouvoir les faire transférer en Arménie. Après un long silence, la réponse arriva, au terme de laquelle le gouvernement arménien, avant d'octroyer le permis d'immigrer, posait de nombreuses questions, toutes plus ardues les unes que les autres. Impossible, en particulier, de fournir une réponse à l'une d'elles : il était demandé de fournir les données, région par région, du nombre d'Arméniens restés dans les régions intérieures de la Turquie. Les Arméniens, auxquels fut transmise la réponse du gouvernement arménien, consultèrent, effondrés, Halagian qui les rassura, leur disant qu'il ferait le nécessaire. Et, de fait, il fit venir à l'instant auprès de lui plusieurs détenus kurdes, tous originaires de différentes régions et leur demanda d'écrire à leurs proches, pour qu'ils puissent répondre, en fournissant les données, ville après ville et village après village, relatives aux Arméniens habitant leurs régions d'origine. De par son autorité et son ascendant sur les prisonniers, il fut facile d'obtenir des réponses aux questions posées par le gouvernement arménien, à qui fut expédiée toute cette documentation, grâce à laquelle de nombreux Arméniens purent s'installer en Arménie.

    Au faîte de son efficacité, Halagian réussit à faire commémorer en grande pompe par toute la prison la date du 24 avril, anniversaire du génocide, et le 28 mai, anniversaire de l'indépendance de l'Arménie.

    Or le chef de la police continuait de comploter contre Halagian et, contre la promesse d'un aménagement de peine à un détenu de l'ethnie Laze, il le convainquit d'empoisonner Halagian, en déposant continuellement du poison à action lente dans son eau potable. Mais Halagian, qui n'était pas né de la dernière pluie, soupçonna quelque chose et, grâce à son ascendant sur les détenus, fit avouer le conjuré et la tranquillisa, en lui disant de continuer à déposer son poison, pour ne pas renoncer aux aménagements de peine promis par le chef de la police, car quant à lui, il ne s'empoisonnerait pas, ne buvant pas d'eau depuis sa détention.

    En 1928, le gouvernement turc ayant entamé des négociations avec les rebelles kurdes, des prisonniers politiques, condamnés pour avoir participé au soulèvement des Kurdes, furent libérés. Halagian fut lui aussi relâché, mais un guet-apens fut projeté afin de le liquider durant le voyage; bien évidemment, l'organisateur n'avait pas réalisé qu'il avait affaire à plus malin que lui. Et, de fait, il réussit à éviter facilement ce piège et à gagner, sain et sauf, Constantinople, d'où il partit en Amérique où, en 1932, il publia ses mémoires intitulés Vers la potence (1). Il est décédé en Arménie en 1966.                   

    NdT

    1. George Haladjian. Vers la potence [en arménien]. Traduction américaine [To the gallows] en cours [Mher Beyleryan] - http://www.aysor.am/en/news/2015/05/11/%E2%80%9CThe-Armenian-Genocide-Breaking-the-Silence%E2%80%9D-%E2%80%9CHundred-Years-of-Sin%E2%80%9D-a-book-about-return/948696(trad. à paraître sur notre blog)

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    Traduction de l'italien : © Georges Festa - 10.2015



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    © Mesrobian Support Group, 2015


    Une pièce consacrée aux souffrances des Arméniens de Russie durant la Seconde Guerre mondiale, portée à la scène

    Lecture publique de Displacement, une pièce de Shauna Vartanian, mise en scène par Yervand Von Kochar et présentée par Bianca Bagatourian

    Asbarez.com, 24.09.2015


    Displacement [Exode] est l'histoire de l'exode des Arméniens de Russie durant la Seconde Guerre mondiale et son impact durable sur la population d'alors et, plus largement, la communauté arménienne contemporaine.

    La distribution comprend les comédiens Ken Davitian (Borat, The Artist, Abstraction), Adriana Sevahn Nichols (Law & Order, Sex and the City), Ramy Zada (The X-Files: The Goldberg Variations), Jade Hykush (Chasing Tchaikovsky), Dylan Nalbandian (Sex, Death and Bowling) et Hratch Titizian (NCIS, Homeland, Mad Men).

    Yervand Von Kochar, lauréat du Isaakyan Annual Prize for Playwriting [Prix annuel Isaakyan du Scénario] et du Los Angeles Weekly Award for Art Direction [Prix de la Mise en scène du Los Angeles Weekly], mettront en scène cette lecture publique.  

    Dramaturge et fondatrice de l'Armenian Dramatic Arts Alliance (ADAA), Bianca Bagatourian précise : "Durant toutes ces années passées à suivre le William Saroyan Playwriting Award [Prix William Saroyan du Scénario], doté de 10 000 $, pour l'ADAA, jamais je n'étais tombée sur une histoire abordant l'exode des Arméniens durant la Seconde Guerre mondiale. Il s'agit d'une histoire importante qu'il est nécessaire de raconter et de rappeler à notre communauté. J'ai conseillé à Shauna de franchir le pas en portant à la scène l'histoire de sa famille et celle d'autres Arméniens déplacés, pour que leur parole puisse être entendue."

    La dramaturge Shauna Vartanian poursuit : "J'ai été très heureuse de voir Displacement faire l'objet d'une lecture publique au Hothouse, au théâtre de Pasadena en mai 2013. Et maintenant, je suis encore plus heureuse de transmettre cette histoire à notre communauté d'expatriés à Montebello."

    Lecture présentée par le Mesrobian Support Group (organisation à but non lucratif / tous dons déductibles des impôts). Les recettes seront versées à l'Armenian Mesrobian School. La lecture publique aura lieu à l'Armenian Apostolic Holy Cross Cathedral [cathédrale apostolique arménienne de Sainte-Croix], Bagramian Hall, 900 W. Lincoln Ave., Montebello, CA 90640, dimanche 8 novembre 2015. Une réception suivra. Des billets de 10 $ peuvent être achetés sur www.itsmyseat.com ou contacter Lydia Minasian au 323.726.7181. Le prix des tickets à l'entrée sera de 15 $. Venez réserver vos places à l'ouverture des portes à 16h30. En raison du caractère privé du spectacle, l'obtention d'une place assise hors délais n'est pas possible. Le spectacle débutera à 17 heures précises.   

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    Traduction : © Georges Festa - 10.2015

    site de l'Armenian Dramatic Arts Alliance : www.armeniandrama.org



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    © American Armenian International College / Haigazian College University, 1988


    Ararat-Eskijian Museum (Mission Hills, CA)
    Conférence sur "Les orphelins arméniens qui devinrent peintres"

    Massis Post, 17.08.2015


    MISSION HILLS, CA - L'Ararat-Eskijian Museum et la National Association for Armenian Studies and Research (NAASR) [ont présenté] une conférence illustrée du professeur Levon Chookaszian, directeur de la Chaire UNESCO d'Histoire de l'Art à l'Université d'Etat d'Erevan, intitulée "The Armenian Orphans Who Became Painters" [Les orphelins arméniens qui devinrent peintres], dimanche 23 août 2015 à 16h.

    Parmi ces orphelins qui survécurent par miracle au génocide arménien et qui ont grandi dans différents orphelinats, bon nombre d'entre eux devinrent des peintres et sculpteurs célèbres.

    Malheureusement, à ce jour, aucune étude spécifique n'a été consacrée à ces artistes orphelins.

    Certains sont devenus de grands peintres comme Levon Tutunjian (1906-1968), né en Arménie, le peintre et sculpteur Khoren Der Harootian (1909-1991), né à Ashotavan (rebaptisé Ashuan), Kero Antoyan (1912-1994), originaire de la région du Dersim, Simon Samsonian (1915-2004), originaire de la région de Samsun, Haroutioun Galentz (Harmandarian) (1910-1967), né à Kyurin. L'art abstrait et le Surréalisme constituèrent une forme d'expression et un style qui leur étaient très proches. Ils exprimèrent leurs souvenirs de leur patrie, "évoquèrent" la nostalgie liée à leur condition de réfugiés, et relatèrent ces événements atroces dont ils furent témoins au travers de leur art.

    Professeur d'histoire de l'art arménien à l'Université d'Etat d'Erevan, le docteur Levon Chookaszian fait autorité dans le monde de l'art arménien. Il est l'auteur de deux monographies : l'une sur l'art du miniaturiste arménien Grigor Tsaghkogh, au 13ème siècle, parue en 1986, et l'autre sur l'art du peintre Arshag Fetvadjian, publiée en 2011. Chookaszian enseigne à l'Université d'Etat d'Erevan depuis 1978 et est l'un des fondateurs du département d'Histoire de l'art. En 1996, il a créé la Chaire UNESCO d'Histoire de l'art arménien. Depuis 1992, il a prononcé près de deux cents conférences dans des universités, bibliothèques et musées à travers le monde.

    En 2015, le professeur Chookaszian a été admis à l'Académie des Sciences de Milan, en Italie.

    Pour plus d'informations, appeler l'Ararat-Eskijian Museum au 747-500-7585 ou par courriel : ararat-eskijian-museum@netzero.net

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    Traduction : ©  Georges Festa - 10.2015

    site du Musée Ararat-Eskijian : http://ararat-eskijian-museum.com/




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     © Sardarabad Bookstore - Sosé & Allen's Legacy Foundation, 2015


    Lancement de la première traduction en anglais de Zartonk [Réveil], de Malkhas [Ardachès Hovsépian], en octobre 2015

    Asbarez.com, 23.09.2015


    GLENDALE, CA - Les éditions Sardarabad [ont accueilli] la publication d'Awakening [Réveil], jeudi 8 octobre 2015 à 19h. Cet événement s'est tenu au Glendale Adult Recreation Center, situé au 201 E Colorado St. Glendale, CA 91205.

    L'événement a marqué le lancement de la première traduction anglaise du classique en quatre parties de Malkhas, Zartonk [Réveil], un roman arménien publié initialement à Boston, au Massachusetts en 1933. Une table ronde a abordé l'historique du projet en présence du traducteur, des éditeurs et de l'équipe de publication.

    Ce projet de traduction, qui a débuté quatre ans plus tôt, a abouti lorsque les éditions Sardarabad se sont associées à la Sosé & Allen's Legacy Foundation, constituant une équipe composée de Simon Beugekian (traducteur), du docteur Carole Viers-Andronico (éditrice), du docteur Talar Chahinian (directrice éditoriale) et de Sako Shahinian (directrice artistique).

    Awakening (présenté en trois volumes) raconte les années d'apprentissage de jeunes Arméniens durant la période de l'histoire arménienne connue sous le nom de "Zartonk." Signifiant réveil en arménien, "zartonk" renvoie à la prise de conscience collective au sein des Arméniens qui vivaient à travers trois empires : russe, ottoman, perse. A travers les existences entremêlées de ses personnages, Awakeningrelate des histoires de militantisme et d'héroïsme, d'amour et de camaraderie, émergeant après des années de servitude, d'oppression et d'ignorance. Le récit se déroule sur une période de quinze années (1903-1918) et donne un aperçu du mouvement révolutionnaire arménien, du génocide de 1915 et de la création de la première république indépendante d'Arménie.

    Suite à sa parution initiale en 1933, Zartonkfut reproduit sous forme de fascicule et réédité dans plusieurs communautés de la diaspora. Au cours de sa longue histoire éditoriale, Zartonk devint un élément de base et un symbole de la littérature populaire pour des générations d'Arméniens qui ont grandi en diaspora. Les qualités de ce roman plein d'action, qui se lit d'une traite, l'histoire d'amour romantique qui en est le cœur, et ses descriptions frappantes de la vie arménienne dans les villages de l'empire ottoman et les villes au centre du Caucase ont inspiré nombre d'Arméniens de diaspora, en quête de leur histoire.

    Entrée libre. Une vente d'ouvrages et une réception ont complété le programme.

    Pour plus d'informations, consulter https://www.facebook.com/events/846871678745280/

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    Traduction : © Georges Festa - 10.2015

    Sur Malkhas [Ardachès Hovsépian] (1877-1962), voir ce résumé biographique : http://www.azator.gr/yushatetr/1797-malhasardashes-hovsepian[en arménien]

    site des Editions Sardarabad Bookstore : http://www.sardarabad.org/



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     Vieille ruelle typique d'Alep, 1995
    © Spielvogel - CC0 1.0 - https://commons.wikimedia.org


    Zaroukian : "Alep la sublime"
    par Jennifer Manoukian
    The Armenian Weekly, 11.12.2012


    Les passages qui suivent sont extraits des mémoires d'Antranik Zaroukian, Երազային Հալէպը [Alep la sublime]. Eminent écrivain et éditeur au sein de la diaspora arménienne, Zaroukian vécut et travailla parmi les communautés arméniennes de Syrie et du Liban. Né en 1913 dans la ville ottomane de Gurin (actuellement Gürün), Zaroukian fut sauvé durant les massacres et emmené à Alep, où il fut élevé dans un orphelinat arménien. Il est très connu pour ses mémoires sur cette période de sa vie, Մանկութիւն չունեցող մարդիկ [Des Hommes sans enfance] (1), ainsi que pour son long poème, Թուղթ առ Երեւան [Lettre à Erevan] et divers textes en prose et poèmes publiés dans Nayiri, la revue littéraire basée à Alep, puis à Beyrouth, qu'il fonda et édita.    

    A la mort de Zaroukian en 1989, Alep ressemblait encore à la ville qu'il avait connue, jeune homme, cette ville qu'il décrit avec tant de fierté dans Alep la sublime. A travers les extraits qui suivent, nous sommes transportés au milieu du 20ème siècle, où Alep était un foyer actif de la vie arménienne, un havre de paix pour les Arméniens qui reconstruisaient lentement leur communauté. Dans ce mémoire, Zaroukian nous montre comment, à bien des égards, les Arméniens firent leur la ville d'Alep.

    Dans les années 1940 et 1950, la communauté arménienne d'Alep était très active au plan culturel, et la ville continua de faire office de bastion de l'identité arménienne en diaspora jusqu'au 21ème siècle, grâce à ses nombreuses organisations culturelles et écoles qui insufflaient aux jeunes Arméniens un sentiment de responsabilité quant à la préservation de leur langue et de leur culture. De nos jours, nombre d'Arméniens d'Alep enseignent dans des écoles arméniennes à travers la diaspora, transmettant une passion pour la culture arménienne à leurs élèves, où qu'ils aillent. De fait, c'est grâce au dévouement d'un professeur arménien, né à Alep, que j'ai développé un amour pour la langue arménienne et acquis les connaissances nécessaires pour traduire des textes tels que celui qui suit.

    Alep a forgé des dirigeants et des éducateurs arméniens, qui ont enrichi les communautés arméniennes en diaspora durant trois générations, mais son avenir est maintenant en grand danger. L'ampleur de cette perte a le pouvoir d'anéantir non seulement les Arméniens d'Alep, mais la diaspora arménienne tout entière. Il est essentiel que les communautés de la diaspora tendent la main à Alep et lui apportent leur soutien pour protéger l'un des derniers remparts de la culture arménienne en diaspora demeuré à ce jour.

    NdT

    1. Zaroukian, Antranik. Des Hommes sans enfance. Traduit de l'arménien par Sarkis Boghossian. Les Editeurs Français Réunis, 1977

    ***

    Nuits d'Alep.

    En été, ma mère sortait nos matelas de nos chambres, pour que nous puissions dormir au grand air. Lors de ces nuits noires et profondes de la ville d'Alep, nous contemplions les étoiles les plus brillantes du ciel et la lune la plus pleine, la plus éclatante qui fût au monde. Du silence infini de la nuit surgissait un déploiement erratique d'étoiles filantes, une mêlée de lumières qui déposait une traînée de plumes argentées sur son sillage.

    Nuits d'Alep.

    A Alep, il n'y avait pas encore de bus pour faire trembler le sol et les anciennes murailles; les voitures étaient un spectacle rare et ne servaient qu'à transporter les gens hors de la ville. Seules les calèches encerclaient les rues; nous pouvions entendre le battement rythmé des sabots sur le pavé noir, mais cette mélodie perçante se radoucissait avant d'atteindre notre terrasse du troisième étage et, tandis que la nuit s'avançait, elle disparaissait à son tour. Nous devions tendre l'oreille pour entendre le bruit lointain de la patrouille de nuit, sifflant de rue en rue, ou le morne cliquetis des caravanes allant et venant dans les faubourgs de la ville, aux aurores. Ces sons s'insinuaient dans mes rêves, me berçant dans le doux sommeil des heures matinales.

    Pour moi, le ciel devint un journal, et même un livre illustré de souvenirs, lorsque les événements et les gens du jour, leurs faits et leurs dires, défilaient à nouveau devant moi. Au point qu'il me fallait attendre la venue de la nuit - allongé sur le dos, la tête sur un oreiller et les yeux fixant les étoiles - pour que les événements du jour se fissent plus simples et plus clairs dans cet environnement calme et serein, quand bien même j'avais vu ou participé à ces événements durant la journée. Ma routine quotidienne reprenait le dessus la nuit, telle la pellicule d'un film se déroulant une deuxième fois; les gens et les événements semblaient plus nets, et je découvrais des détails, des subtilités et des nuances qui m'avaient échappé lors du premier visionnage.

    Et quand je me souviens du passé, de mes rêves et de mes journées à Alep, les gens et les événements se présentent à moi non pas dans leurs lieux et moments véritables, mais dans le vaste ciel nocturne sur le toit de l'Hôtel Marsilia. Le bouillonnement, la folie, la bêtise de mon adolescence dans les rues, les maisons et les jardins d'Alep se sont apaisés au fil du temps, mais le ciel en gardait les traces, les restituant nuit après nuit, recréant l'album originel...

    ***

    Il est écrit que les premières amours ne naissent pas par hasard et, quand bien même, ont rarement une fin heureuse. Cela étant, ce sont les premières, elles demeurent pures et sublimes, tel un coucher de soleil qui n'en finit pas, embrumé d'un doux chagrin...

    Le ciel parsemé d'étoiles d'Alep - proche confident - me rappelle, une par une, mes premières amours, mes premières crises et mes premières émotions. Je me souviens de ces journées; en réalité, de ces nuits. Et tandis que j'écris ces lignes, d'instinct, mes yeux se lèvent, espérant trouver le ciel, mais il n'y a qu'un plafond blanc au-dessus de moi...   

    Très tôt, ma compréhension claire de la vie, qui a mûri avec les ans et s'est enracinée en moi, prit son essor depuis le ciel et les étoiles qui dominaient l'Hôtel Marsilia.

    Sur ce toit, ce n'était pas l'aube qui annonçait le matin, mais l'appel qui nous parvenait d'en bas : Halib ! [Lait !]

    C'était le laitier.

    Jamais ils ne mêlaient de l'eau au lait, et à mon époque, Alep était aussi pure que ce lait. (1)

    ***

    Pâques à Alep...

    Des milliers d'Arméniens ont fui la Syrie et le Liban aux quatre coins du monde; de l'Arménie au Canada, de l'Argentine à l'Australie. Parmi eux figure une génération de trentenaires et plus, pour qui Pâques à Alep demeure un souvenir ineffaçable. Pendant vingt ans, la ville d'Alep fut le cœur de la diaspora, et durant les trois jours que durait Pâques, ce cœur battait à l'unisson de la nation. Deux à trois mille jeunes Arméniens, garçons et filles, accourus de toute la région dans un terrain de sport, transformaient la ville en un jardin empli de fleurs qui parfumaient l'air de leur fraîcheur et de l'identité arménienne. Ces journées rappelaient les festivités de Navasart (2), que nous découvrions dans les livres, puis, après les jeux et les compétitions, les enfants déferlaient sur le principal boulevard de la ville, tel un torrent, accompagnés du vrombissement et des sons rythmés des cuivres de la fanfare en marche.      

    Pâques à Alep restera la plus grande source de joie pour tout Arménien l'ayant vécu, où qu'il vive au monde désormais.

    Sur ce même terrain de sport, j'ai vu Hagop Ochagan (3) être ovationné par vingt mille Arméniens. Tandis qu'il était convié au micro, il me serra le bras avec une telle émotion que j'en eus des bleus, des jours durant.  

    J'ai vu Chavarch Missakian (4), oubliant momentanément l'arménien moderne, murmurer "Oh ! Ramène-moi au temps de Navasart !" (5) en arménien classique, comme en prière.

    J'ai vu Dro (6), ses yeux accoutumés à voir des parades militaires, poser sa large main, pareille à celle d'un ours, sur mon épaule et me dire : "J'aimerais voler parmi ces enfants et les serrer dans mes bras !"

    Pâques à Alep...

    Notes

    1. Dans la phrase originelle, Zaroukian joue avec les mots halib, le mot arabe pour lait, et Haleb, le mot arabe et arménien désignant Alep.
    2. Navasart était une fête préchrétienne et une compétition d'athlétisme qui marquait le début du nouvel an, à chaque mois d'août.
    3. Hagop Ochagan (1883-1948) fut l'un des plus éminents critiques littéraires et l'un des auteurs les plus prolifiques dans l'histoire de la littérature arménienne.
    4. Chavarch Missakian (1884-1957) fut éditeur et journaliste, fondateur du journal franco-arménien Haratch en 1925.
    5. Vers repris d'un poème de l'époque préchrétienne, intitulé "Les Dernières paroles du roi Ardachès [Artaxias]."
    6. Dro (1884-1956), alias Drastamat Kanayan, général, révolutionnaire et homme politique arménien.  

    [Jennifer Manoukian est traductrice de littérature arméno-occidentale. Elle est titulaire d'une maîtrise en Etudes Moyen-Orientales, Sud-Asiatiques et Africaines de l'Université Columbia, ainsi que d'une licence en Littérature française et Etudes Moyen-Orientales de l'Université Rutgers. Sa première longue traduction, The Gardens of Silihdar [Les Jardins de Silihdar], de Zabel Essayan, est parue aux Presses de l'Armenian International Women's Association (AIWA) en 2014.]
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    Traduction : © Georges Festa - 10.2012



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  • 10/29/15--05:38: Nancy Kricorian - Interview


  •  © Houghton Mifflin Harcourt, 2013


    Où il est question de proverbes, de politique et de Paris : entretien avec Nancy Kricorian
    par Liana Aghajanian
    Jadaliyya, 28.12.2013


    Nancy Kricorian adore les proverbes, arméniens en particulier. Elle les collecte depuis des années, les dénichant dans des livres et aux quatre coins d'internet, les préservant dans sa collection sans cesse croissante, qu'elle partage via les réseaux sociaux. Son préféré actuellement - "La loi est écrite pour les riches, le châtiment pour les pauvres" - va comme un gant à cette romancière, poétesse et militante, qui s'efforce de mettre en lumière ceux qui sont en marge de la société, que ce soit à travers ses romans ou les diverses campagnes qu'elle met en œuvre en tant que responsable de CODEPINK: Women for Peace, un mouvement civique pour la justice sociale et antimilitariste.

    Née à Watertown, dans le Massachusetts, Kricorian a été remarquée pour ses roman Zabelle (1998), décrit comme "envoûtant et convaincant" par le New Yorker, et Dreams of Bread and Fire (2003), où l'on suit la protagoniste, Ani Silver, devenir adulte entre romance et ses études, mais aussi à travers le passé tragique de sa famille lors du génocide arménien. "Kricorian fait pour les jeunes femmes ce que James Joyce a fait pour les hommes dans la cinquantaine," se pâme le Los Angeles Times Book Review : "Elle nous permet d'avancer tant bien que mal, sans encombre, parmi les débris d'un nouvel amour, d'un refus, du sexe et de l'identité."   

    Le tout nouveau livre de Kricorian, All the Light There Was, publié en 2013, raconte l'histoire d'une famille arménienne durant l'occupation de Paris par les Nazis dans les années 1940, à travers le récit frappant de la jeune Maral Pegorian, âgée de 14 ans. L'héroïne nous plonge dans la vie en temps de guerre dans le quartier de Belleville, décrivant l'engagement de son frère dans la Résistance et son idylle avec Zaven, proche ami de son frère et voisin. Mais, tandis que Zaven s'enfuit pour éviter la conscription, la guerre envahit l'existence de Maral d'une manière à laquelle elle n'est pas préparée.

    Contrairement à ses deux romans précédents, qui reprenaient des thèmes autobiographiques, All the Light There Was représente un territoire neuf pour l'A., laquelle s'est projetée dans l'univers de Pegorian avec tant de vivacité que le récit en est venu à envahir sa propre réalité.    

    Je me suis entretenue avec Kricorian de chez elle,  à New York, où elle mène des recherches approfondies pour son prochain roman, qui se déroule à Beyrouth pendant la guerre civile et dont les personnages, vous l'aurez deviné, sont arméniens.

    ""C'est la communauté dont je suis issue; je connais bien," explique Kricorian sur son choix du vécu arménien. "Ça concerne aussi mon engagement fort pour les droits de l'homme, la justice sociale et l'énoncé de la vérité; j'ai l'impression qu'il reste tant de choses à explorer dans le vécu de la diaspora arménienne. C'est lié à toutes mes préoccupations d'ordre politique."

    - Liana Aghajanian : Tes romans ont tous à voir avec certains aspects de l'identité arménienne, plus particulièrement la diaspora arménienne. Qu'es-ce qui t'attire dans cette thématique culturelle spécifique ?
    - Nancy Kricorian : J'ai grandi dans la communauté arménienne. Jai grandi dans une maison individuelle à Watertown, au Massachusetts; dans le quartier où j'ai grandi, la moitié des familles étaient arméniennes. J'allais à l'église arménienne et un tiers de mes camarades d'école étaient arméniens. J'étais complètement intégrée à la communauté et j'avais une envie folle d'en sortir, de me barrer, si bien que quand je suis arrivée à la fac, je me suis dit "Je me barre," mais c'est alors que mon imaginaire a joué. Je me suis retrouvée dans ce lieu d'adoption.

    - Liana Aghajanian : Tu opères ce changement et cette mutation, et puis, à un moment donné, la boucle est bouclée.
    - Nancy Kricorian : Mais tu reviens ailleurs; tu choisis comment t'engager dans cette communauté et c'est ton choix. Ce n'est pas comme si tu faisais un tour pour revenir ensuite au même endroit. Tu reviens à tes sujets et tes préoccupations avec un nouvel ensemble d'outils que tu as constitué après ton départ.

    - Liana Aghajanian : Ta dernière œuvre, All the Light There Was, t'a demandé dix ans de recherches. Quel a été le processus ?
    - Nancy Kricorian :Ça été très, très long, mais deux facteurs ont joué. Mes deux premiers livres étaient basés sur le vécu et les récits de ma famille. Pour celui-ci, comme ma famille ne se trouvait pas en France durant l'Occupation, j'ai dû mener des recherches approfondies. Je sais bien que chaque écrivain a sa méthode, mais il me fallait être certaine d'avoir tous les faits en main. L'idée de faire un anachronisme me rendait folle, et je voulais être aussi exacte que possible, au plan des faits. Et puis les deux autres éléments qui ont joué, ça été mes enfants. Il s'avère qu'il est plus difficile de faire une place à l'écriture dans ta tête, quand tes enfants passent de 7 à 17 ans. Quand ils sont plus jeunes, ils sont physiquement plus fatigants, tu as plus de place dans ta tête pour ton travail, et puis j'ai découvert, à mesure qu'ils grandissaient, qu'ils me demandaient plus, au plan intellectuel. Parallèlement, je travaille aussi pour CODEPINK. Je travaille trente heures par semaine pour cette organisation féministe antimilitariste, et ça me prend aussi du temps.

    - Liana Aghajanian : En fait, tu as résidé à Paris. Tu avais envie de vivre ce que vivaient tes personnages. Pourquoi était-ce si important pour toi ?
    - Nancy Kricorian : Je devais tout mettre en place dans ma tête. Il me fallait avoir l'appartement, les rues, le lycée, le parc où elle fait la rencontre du garçon qu'elle observe. Me rendre à Paris m'a aidée à le faire, en lisant énormément sur Belleville pendant l'Occupation, des mémoires, des lettres, pour tout mettre en place dans ma tête, si bien que, quand je travaillais dessus, j'étais là-bas.
    Je n'avais en fait que deux bonnes heures d'écriture dans ma tête, chaque jour. Ce n'est pas comme 24 heures sur 24 pendant dix ans; c'était plus du genre lundi à vendredi, deux heures par jour, j'étais à Paris durant l'Occupation, et puis des éléments qui allaient et venaient, durant le reste de la semaine.

    - Liana Aghajanian : Durant le processus d'écriture, tu pensais aussi que tes personnages prenaient vie; à un moment donné, tu t'es constitué des réserves.            
    - Nancy Kricorian : Je me disais : "Oh ! la pauvre Maral ! elle n'a pas de savon," et alors je vérifiais - j'aurais stocké tout ce savon, en me disant : "Bon, si jamais il y a la guerre, on n'aurait pas de savon, nous non plus. Mieux vaut que j'économise le savon." [rires]
    Des gens m'ont dit qu'en lisant ce livre, ils avaient l'impression d'avoir faim et d'avoir froid, et c'est ce que je ressentais, en fait, quand je travaillais dessus. Le fait de mettre en place les choses et de m'y investir ? J'étais vraiment dedans, et puis ça s'est comme déversé dans cette hantise du froid et de la faim, d'être sans savon dans ma vie ici.
    Quand j'ai dit à mon mari que mon prochain livre serait sur les Arméniens à Beyrouth pendant la guerre civile, il m'a répondu : "Ma chérie, tu vas te mettre à récupérer des douilles ?"

    - Liana Aghajanian : Comment en es-tu venue à choisir une très jeune fille comme personnage principal, et comment as-tu opéré cette transition consistant à parler en son nom plutôt qu'un adulte ?
    - Nancy Kricorian : J'ai l'impression que c'est raconté par la jeune fille, mais en réalité c'est Maral devenue adulte, au moins quinze ans après la guerre. Ça part de ses 14 ans jusqu'à 21 ans. Je m'intéresse par ailleurs au vécu de la diaspora arménienne, je suis aussi profondément féministe et le vécu des femmes m'intéresse vraiment - ça à voir avec le fait de vouloir raconter des histoires inédites et aussi dire des choses d'un point de vue féminin.
    Des livres et des films ont été écrits sur Missak Manouchian et l'engagement des Arméniens dans la Résistance française, mais je n'avais pas envie que ce soit héroïque, où des gens font sauter des trucs et assassinent des Nazis. En fait, j'avais envie d'expliquer comment une jeune fille banale survit et vit à travers cette expérience, comment on reste humain et comment on vit son quotidien.

    - Liana Aghajanian : Le mot que j'utilise souvent pour décrire l'expérience collective arménienne est celui de "résilience." Quand on est passé par tout - la guerre, le génocide, la migration forcée, et plus - et qu'on arrive à survivre à tout ça, "résilience" semble approprié. Comment résumes-tu cette expérience ?
    - Nancy Kricorian : Ce que j'aime dans tout ça c'est une sorte d'humour et de tristesse, mais le mot résilience est vraiment un mot clé. En y pensant maintenant, je commence à voir les Arméniens comme des oiseaux. Pense à tous ces oiseaux qui comptent pour les Arméniens : des chants et des poèmes leur sont dédiés, comme la grue et l'hirondelle. Pense juste aux Arméniens comme à des oiseaux qui construisent des nids démolis sans cesse, et qu'ils continuent de reconstruire; ils partent ailleurs et reconstruisent. Je trouve ça vraiment fascinant et inspirant.

    - Liana Aghajanian : Je me souviens d'avoir lu un texte de toi, où tu évoques une table ronde sur la transmission du traumatisme. Notamment un épisode avec un psychologue turc, qui nie l'existence d'un quelconque génocide. Tu déclares ne pas te cramponner au statut de victime comme identité, et pourtant impossible de te voler ta vérité au nom du dialogue. Tu es la petite-fille de survivants du génocide - peux-tu expliquer la transmission du traumatisme ?
    - Nancy Kricorian : C'est cette idée que tu grandis avec ces histoires qu'on te raconte - tu grandis avec ces histoires traumatisantes qui, pour beaucoup, restent tues - transmises en quelque sorte à la génération suivante. Il y a un passage dans Zabelle où Zabelle dit quelque chose comme ça : "On ne parle pas de cette époque, mais ils étaient comme des animaux morts et pourrissants derrière les murs de notre maison." Donc c'est cette idée de cette odeur atroce qui imprègne l'air, tu n'as même pas besoin d'en parler, c'est transmis, on le ressent, on le sait.

    - Liana Aghajanian : Tu t'es engagée avec CODEPINK: Women for Peace juste avant le début de la guerre en Irak. Tu as participé à des manifestations et mené des campagnes au niveau local et national - il y a beaucoup de belles photos de toi brandissant des pancartes disant "Aimez les troupes, pas la guerre" - et en train de coordonner la "Stolen Beauty Campaign," qui boycotte l'entreprise Ahava Cosmetics, dont les produits proviennent des ressources naturelles de Cisjordanie. Que retires-tu de ton expérience avec CODEPINK ?
    - Nancy Kricorian : Une des réussites de CODEPINK, c'est d'avoir amplifié la parole de femmes originaires d'endroits où les Etats-Unis mènent des guerres et des occupations. Nous avons donc fait venir des femmes d'Irak et d'Afghanistan. Nous avons aidé à organiser une tournée littéraire pour la députée afghane Malalaï Joya (pour son livre A Woman Among Warlords) (1), où je l'ai hébergée quelques jours dans notre appartement. Nous avons travaillé avec Jewish Voice for Peace en organisant une tournée pour deux jeunes Israéliennes emprisonnées pour avoir refusé de servir dans l'armée israélienne; nous les avons hébergées, nous avons participé à plusieurs de leurs manifestations et nous avons été aussi leurs hôtes. J'aime faire ça, les entourer, écouter ce qu'elles ont à dire et amplifier leur parole, que l'on n'entend pas dans la grande presse.              
       
    NdT

    1. JOYA, Malalaï. Au nom de mon peuple. Traduit de l'anglais par Dominique Haas. Paris : Presses de la Cité, 2010

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    Traduction : © Georges Festa - 10.2015



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     © http://www.armeniangenocidereparations.info/


    2015 et au-delà
    par Henry Theriault
    The Armenian Weekly, 15.05.2015


    Cet article développe des observations de l'A. présentées à l'Université McGill et l'Université de Toronto, les 18 et 20 mars 2015, respectivement.

    Il est un faux truisme, souvent répété, sur le génocide, à savoir que le déni est la phase finale d'un génocide. La chose est acceptée à un point si indiscutable qu'elle se fraie même une voie dans les théories officielles du génocide. C'est malheureusement totalement faux. Le déni n'est pas la phase finale du génocide, mais il est, au contraire, présent dans la plus grande partie du processus génocidaire. Lorsqu'ils s'y livrent, les perpétrateurs nient presque inévitablement qu'ils commettent un génocide. Par exemple, Talaat et ses affidés maintenaient catégoriquement que la violence qu'ils exerçaient contre les Arméniens n'était pas une extermination de masse unilatérale, mais au contraire une réaction à la révolte et la perfidie violente des Arméniens à Van et ailleurs. Ils soutenaient que les déportations avaient pour but de déplacer les Arméniens vers d'autres régions de l'empire, et non un moyen de détruire la population arménienne, village après village, ville après ville.

    Nous observons des variations sur ce thème, dans tous les cas. Les Etats-Unis n'ont pas pourchassé les communautés américaines autochtones, n'ont pas tué ceux qui étaient sous leur contrôle et ne les ont pas forcés à intégrer des réserves destructrices; non, mon pays a combattu de soi-disant "sauvages" dans toute une série de "guerres indiennes." (Il suffit de consulter les témoignages historiques de violence extrême exercée par l'armée et la population des Etats-Unis, en général, qui ont torturé, violé, tué, puis mutilé des Américains autochtones, pour voir qui ont été les vrais sauvages.) Les Tasmaniens tuaient le bétail et même les colons, tandis que les Héréros se révoltaient. Les Juifs ont ourdi un complot mondial qui s'apprêtait à dominer d'honnêtes Aryens et devait être stoppé par les moyens les plus brutaux possibles. Les militants pro-démocratie en Indonésie constituaient en fait une insurrection communiste, tandis que les Mayas du Guatemala, qui semblent être des gens travailleurs dans une misère extrême, essayant simplement de survivre aux attaques de leur gouvernement et de l'élite fortunée de leur pays, sont en réalité des communistes, décidés à détruire les valeurs positives de leur société et à imposer un ordre politique et social détestable. Les Tutsis s'acharnaient à dominer les Hutus, qui n'avaient d'autre choix que de réagir, et ce sont les musulmans bosniaques, et non les Serbes, qui furent les agresseurs, bien que ces derniers fussent de loin bien plus puissants au plan militaire. De nos jours, la soi-disant rébellion dans les régions des Monts Nouba et du Nil Bleu ne laisse pas d'autre choix à "l'homme d'Etat" Omar el-Béchir de bombarder des milliers de civils à l'aide d'avions Antonov.

    Le déni n'est pas une phase du génocide, mais fait partie de la mise en œuvre du génocide, en particulier lorsque les persécutions conduisent les perpétrateurs chevronnés à préparer leur défense face à des juridictions internationales, alors que le sang coule encore.       

    Il est certain que le déni est fréquent après un génocide, comme le faux truisme le relève justement. Mais ce n'est pas une phase finale. En effet, tant que le déni perdure, nous pouvons être sûrs que le processus génocidaire est toujours à l'œuvre. Le déni accompagne ce dispositif et encourage ses objectifs visant à "éliminer les conséquences" du génocide pour le groupe perpétrateur, y compris plusieurs générations et plusieurs siècles après la violence et la destruction. Le déni n'est pas la phase finale du génocide; il est la consolidation du génocide. (1) Un génocide est consolidé après la phase de destruction directe - parfois longtemps après - lorsque le groupe perpétrateur a rendu définitifs et irrévocables tous les différents bénéfices démographiques, politiques, identitaires, militaires, culturels, financiers, territoriaux et autres avantages matériels et symboliques réalisés et découlant du génocide, lorsque la situation post-génocidaire a été rendue totalement, complètement et irrémédiablement permanente, en sorte que, que le groupe victime ait disparu ou qu'il perdure encore, sa situation restera identique, dans la position durable de victime privée de compensations et de réparations. Au fil du temps, déni, traités motivés au plan géopolitique et autres facteurs contribuent tous au processus de consolidation. Ce qui est frappant au sujet de la consolidation, c'est que, quelle que soit la portée avec laquelle des forces complexes peuvent être blâmées au regard de la phase directe d'un génocide et laissent place à la repentance par le groupe perpétrateur, la consolidation est réalisée en pleine connaissance de ce qui est fait au moyen d'un génocide et de l'obligation morale de réparer que cela impose, et dans un rejet délibéré par le groupe perpétrateur de tout ce que les victimes ont pu faire de bien.

    Un génocide rompt en profondeur le statu quo préexistant et dévaste, en particulier, la communauté victime. Tout simplement parce que la fin de la violence et des destructions d'un génocide ne signifie pas que leurs conséquences soient atténuées. Au contraire, tant que l'impact d'un génocide sur ses victimes demeure non réparé, cet impact continue de les dévaster à perpétuité. Malgré les vœux pieux de philosophes tels que Jeremy Waldron, comme l'a souligné Jermaine McCalpin (2), le temps ne cicatrise pas les blessures d'un génocide. Au contraire, d'une génération à l'autre, de plus en plus de gens sont blessés, avilis et agressés par la violence originelle. A chaque jour qui passe sans réparation, la portée de la destruction s'accroît. Le point limite final de ce processus n'est pas la réussite du déni, mais le point auquel le déni n'est plus nécessaire, puisque l'impact du génocide est devenu totalement irréparable, alors que les conséquences du génocide s'affirment sans cesse au sein du statu quo social, politique et économique global. Le déni ne s'achève pas avec le succès du déni, mais avec la consolidation totale et complète du génocide. Les génocides sont niés car leurs effets - à la fois matériels et en termes de mémoire historique - restent, heureusement, contestés. La consolidation peut advenir grâce au déni, au moment où le déni a effacé le génocide si complètement qu'il n'obtiendra jamais une prise en compte politique et juridique contemporaine, mais elle peut aussi se produire, lorsque le génocide est connu de tous et pourtant considéré comme si éloigné des préoccupations actuelles que ses résultats sont en général acceptés.

    Ceci est évident à travers quelques exemples. Les génocides des Héréros, des Aborigènes d'Australie, des Canadiens autochtones et des Américains autochtones sont encore niés activement, précisément parce que les groupes victimes vivent encore les impacts des préjudices liés au massacre direct, à la destruction religieuse et culturelle, à l'internement dans des réserves, à l'avilissement des familles via des pensionnats et autres transferts forcés d'enfants de leurs groupes d'origine, etc., en sorte qu'un processus réparateur pourrait véritablement traiter ces dommages. Le déni empêche les réparations. Le déni de la Shoah continue, parce que les maux de l'antisémitisme qu'il a portés au maximum à un point terrifiant demeurent des forces vives dans la société humaine, à travers le globe; la Shoah perdure à travers son héritage consistant à faire des Juifs, déjà considérés comme des cibles idéales de l'oppression et de la violence, les cibles idéales d'une extermination en masse. Les dénis du Bangladesh, du Timor Oriental, du Cambodge et d'autres cas continuent parce que perpétrateurs et survivants vivent encore, et que le profond dommage causé à chacune de ces sociétés reste largement ignoré. La liste des génocides niés s'allonge.

    Personne ne nie les génocides de Mélos et de Carthage, des Cathares ou ceux perpétrés par Gengis Khan, car la destruction qu'ils ont infligée au monde a été depuis longtemps totalement et irréparablement intégrée à l'ordre mondial. Pour ces génocides et tant d'autres, "s'en sortir" de toutes les manières possibles a constitué la phase finale. Combien de soi-disant grandes sociétés et grands Etats célébrés de nos jours et par le passé le sont du fait de leur succès total en matière de consolidation des génocides qu'ils ont perpétrés ?

    Le faux truisme reflète un effet important du déni. Des années de déni après un génocide ébranlent en fait le cadre à travers lequel un génocide est perçu et compris. Face à une puissante campagne de déni, survivants et autres concernés, y compris au sein du groupe perpétrateur, se retrouvent dans un combat apparemment interminable, décourageant, humiliant et épuisant, pour obtenir simplement que la vérité soit reconnue par suffisamment de gens pour qu'elle ne soit pas effacée des annales de l'histoire humaine. Assez rapidement, le génocide en tant que tel se perd dans le combat contre le déni. Le combat contre le déni devient une fin en soi. La défaite du déni dans de telles circonstances tend à être considérée comme une justice rendue au génocide. Grâce à quoi, vaincu ou non, le déni l'emporte, en empêchant un groupe victime de voir que la défaite du déni ne lui rend pas justice, mais ne fait que le ramener au point de départ, à partir duquel un processus de justice peut enfin être lancé. Pour les génocides anciens, les groupes victimes et autres oublient que la reconnaissance du génocide contre le déni ne répare pas les dommages causés par le génocide, mais traite simplement le problème secondaire du déni. Ce n'est qu'en s'attaquant directement et substantiellement à ces dommages par un processus global de réparations que le monde peut faire son possible pour apporter la justice au groupe victime et à l'ensemble de l'humanité. (3)

    L'attention récente portée aux réparations dans le cas arménien représente une évolution importante, qui dépasse l'accent mis sur le déni. Dans cette optique, il est clair que 2015, le 100ème anniversaire, ne devrait pas être conçu comme un point culminant dans l'histoire post-génocidaire du génocide ottoman des groupes minoritaires chrétiens. Si une reconnaissance advenait cette année, comme cela est possible - bien que je ne retienne pas mon souffle - cela signifiera seulement qu'enfin, un siècle après, les groupes victimes et autres concernés par les droits de l'homme pourront finalement commencer à aborder les dommages causés. Or les effets du génocide ne se mesurent pas par petits paquets de 10 ans, 50 ans ou 100 ans, que nous distinguons, après tout, du fait simplement d'un hasard de l'évolution qui nous a donné 10 doigts pour compter. Tant que des gens, en particulier ceux extérieurs aux communautés victimes qui ont besoin d'une belle histoire avant d'être disposés à s'intéresser à un héritage de violence de masse, attachent de l'importance à ce genre d'intervalles chronologiques, les conséquences du génocide se périment au sein d'une histoire complexe de chaînes causales matérielles et sociales, en sorte qu'aucune année ou date en particulier n'a véritablement de sens. Ou, pour être plus exact, chaque année et, en fait, chaque jour dans le long sillage d'un génocide ont une grande importance, jusqu'à ce que les préjudices soient traités d'une manière substantielle, véritablement transformatrice pour les groupes victime et perpétrateur.

    L'Armenian Genocide Reparations Study Group (AGRSG - Groupe d'Etudes sur les Réparations du Génocide Arménien), que j'ai créé en 2007 avec Alfred de Zayas, avocat et juriste de renom international, Ara Papian, ancien ambassadeur d'Arménie au Canada et expert en diplomatique, et Jermaine McCalpin, dynamique politologue jamaïcaine, aide à accomplir ce centrage sur les réparations. Le Rapport final de l'AGRSG (4) analyse les préjudices causés et les justifications juridiques, historiques et éthiques présidant aux réparations, et propose ensuite un processus judiciaire transitoire et novateur pour les mettre en œuvre. Le rapport inclut la délimitation des restitutions territoriales et autres qui devraient être réalisées par la Turquie et l'analyse des modalités par lesquelles les réparations devraient être utilisées par la partie arménienne dans son ensemble, afin d'assurer la viabilité future de son Etat et de son identité globale.

    Les dommages causés par le génocide arménien continuent d'être très présents aujourd'hui. Ils comprennent le dramatique impact démographique sur la population arménienne via le massacre direct et indirect, ainsi que l'assimilation forcée qui a réduit la population arménienne de l'empire ottoman à moins de 40 % de ses effectifs d'avant le génocide, mais aussi l'impact combiné sur le taux de natalité et le maintien de ses effectifs exercé par le viol et autres tortures; la misère rampante; les effets à long terme de la malnutrition; la dispersion globale; la perte des institutions religieuses, éducatives et autres, nécessaires à la cohésion des communautés arméniennes; et bien plus encore. Ajoutons à ces dommages les biens immenses perdus par les Arméniens. Non seulement les Arméniens ont été spoliés de pratiquement toutes leurs terres, entreprises, fermes, inventaires de magasins, stocks de nourriture et autres possessions de ce type, mais l'expropriation en masse est allée jusqu'aux objets les plus ordinaires, allant des chaudrons et casseroles de cuisine aux vêtements et aux chaussures que portaient les déportés. Le militant et écrivain turc Temel Demirer a déclaré à propos de ce vol massif que c'est grâce à ces biens des Arméniens que l'économie nationale de la nouvelle république de Turquie en 1923 fut fondée. (5) Qui plus est, depuis cette époque, les Arméniens ont perdu tout ce qui aurait pu être édifié à partir de cette richesse, qui se combine chaque jour, nombre d'entre eux s'étant appauvris au cours du siècle passé, puisque ce qui leur appartenait était nié. Et cette masse de ressources matérielles n'a pas simplement disparu. De riches familles turques, le gouvernement et des citoyens ordinaires ont perçu les bénéfices cumulatifs de tout ce que cette richesse leur a permis de construire, de son intérêt accumulé quotidiennement. De fait, des chercheurs comme Uğur Ümit Üngör et Mehmet Polatel ont retrouvé la trace des biens arméniens expropriés en remontant jusqu'aux familles dirigeantes contemporaines, au plan national et régional, certaines fortunes familiales ayant été bâties à partir des biens dérobés aux Arméniens exterminés. (6)

    La destruction des aspects religieux, éducatifs, culturels, artistiques et autres de l'existence collective des Arméniens, couplée à l'effondrement démographique et à la dispersion globale, ont rendu l'identité et le peuple arménien fragiles, exigeant des efforts continuels, épuisants de la part des membres de la communauté pour simplement empêcher leur effacement. La destruction démographique, ainsi que les expropriations territoriales, tant individuelles qu'étatiques, de la période 1915-1923 constituent le facteur le plus important dans cette réalité que la république d'Arménie actuelle est un petit pays sans accès à la mer, de 3 millions d'habitants à peine, faisant face à une Turquie géante au plan économique et puissante au plan militaire de 70 millions d'habitants - une Turquie hostile qui bénéficie d'une formidable puissance régionale et d'une prééminence géopolitique, qui lui laisse quasiment les mains libres dans ses relations avec la république d'Arménie. Même si le génocide s'était produit sans que les forces ultranationalistes d'Atatürk n'envahissent et ne conquièrent la majeure partie de la république d'Arménie de 1918, l'historien Richard Hovannisian estime que l'actuelle république d'Arménie serait un Etat beaucoup plus vaste et solide, avec une population de l'ordre de 20 millions d'habitants. (7) Que signifierait actuellement pour une telle Arménie le fait de faire face à une Turquie plus petite au plan territorial et démographique ? Il est certain que les Arméniens peuplant la république et à travers le monde seraient infiniment plus en sécurité et profiteraient d'un niveau de bien-être collectif qui s'évanouit le 24 avril 1915.

    Les Arméniens de Turquie ont supporté une grande part de l'impact du génocide. Après quasiment un siècle de souffrances dans un silence relatif, cet héritage d'oppression et de violence est maintenant bien connu. Si l'on songe aux Américains autochtones des Etats-Unis, aux Mayas du Guatemala, aux survivants d'abus sexuels dans l'enfance et autres groupes similaires, il semble évident que la situation la plus difficile qu'un groupe ou qu'un individu victime puisse connaître - par delà même la situation terrible de toutes les victimes - soit de rester soumis au groupe ou à l'individu perpétrateur. Bien au-delà des effets douloureux, dégradants du déni pour un groupe rescapé, la situation de ceux qui se trouvent encore sous la domination du perpétrateur est d'être constamment obligé de vivre au sein du monde de violence et de puissance du dommage originel, en se sentant toujours sur le point d'être replongé dans la violence, sans pouvoir fuir la terreur, ni avoir de place simplement pour pleurer ce qui s'est passé. D'autant que les groupes et individus perpétrateurs semblent ne jamais se satisfaire de ce niveau de nuisance continue exercée à l'encontre de leurs victimes, poursuivant, comme nous l'avons vu avec la Turquie, dans cette voie, comme la répression des fondations des minorités non musulmanes, l'expropriation de leurs biens (8) et l'assassinat de Hrant Dink.                            

    Les réparations relatives au génocide arménien sont certainement justifiées au plan juridique, historique et moral, dans l'abstrait. Or, tandis que la république d'Arménie se débat au plan économique et politique, que la diaspora arménienne dépense une énergie de plus en plus grande pour être de moins en moins efficace au regard de la préservation de l'identité arménienne, et que les Arméniens de Turquie continuent de vivre sous la menace et l'oppression, les réparations sont une nécessité absolue, si la république d'Arménie, la diaspora arménienne et la communauté arméno-turque ont quelque avenir, et si le génocide de 1915 ne doit pas aboutir en 2065. L'évolution actuelle rend tout-à-fait possible que l'Etat échoue durant le prochain demi-siècle, que la communauté arméno-turque devienne un groupe définitivement soumis, sans le moindre espoir d'une véritable participation en tant que citoyens de plein droit dans leur Etat et sa société, et que l'identité arménienne devienne un effet résiduel et déclinant du génocide, plutôt que le point d'ancrage d'une communauté bien vivante qu'il devrait être.

    L'histoire exhaustive du génocide arménien est loin d'être écrite.

    Parallèlement à cette analyse de la nécessité des réparations, il convient de considérer certaines objections courantes soulevées contre les réparations, dans un cas comme le génocide arménien. Premièrement, un autre faux truisme est que le temps cicatrise toutes les blessures. Rien de plus faux, à moins d'entendre par cicatriser le fait que des groupes perpétrateurs et le monde en général puissent finalement oublier un génocide passé, lorsque le groupe victime finit par disparaître dans une ultime victoire du génocide. Tant que les dommages d'un génocide ne sont pas traités, ils perdurent et, en fait, s'aggravent au fil du temps, chaque génération du groupe victime se débattant avec ces mêmes dommages.

    Si le temps est compté, il est compté pour les groupes perpétrateurs. A mesure que les Arméniens, les Assyriens et les Grecs rejoignent ce que j'appellerai le "Club des centenaires," dont l'expérience de la destruction dure depuis plus d'un siècle, c'est la Turquie qui devrait regarder le sable s'écouler dans le sablier avec pressentiment et inquiétude. Au fil du temps, les dommages deviennent plus difficiles à réparer, et ceux qui, dans les communautés victimes, ont vécu et sont morts privés de justice ne pourront jamais l'obtenir. Déjà, le Japon est sur le point de laisser tomber l'idée même de réparation pour tous les dommages causés aux "femmes de réconfort" - en réalité, nombre d'entre elles, sinon la plupart, étaient des jeunes filles mineures - que son gouvernement militaire soumit à un terrible servage sexuel durant la période 1931-1945. Ces jeunes filles et ces femmes furent internées dans d'atroces cantonnements et violées parfois 30 fois par jour, 6 jours par semaine, durant des mois et même des années. Beaucoup sont mortes, mais celles qui ont survécu réclament depuis un quart de siècle des excuses et une compensation significative via des réparations matérielles (nécessaires pour des choses comme leurs frais médicaux, alors qu'elles gèrent les effets à long terme de leur horrible captivité, souvent sans enfants pour les aider, en raison des hystérectomies pratiquées de force sur elles). Le Japon refuse et nie, et actuellement de nombreuses anciennes "femmes de réconfort" sont décédées. Le Japon a déjà manqué une occasion avec elle, et en tant qu'Etat et société, doit assumer la tache de ce terrible abus des droits de l'homme, tant qu'il continuera d'exister. Et lorsque la dernière ancienne "femme de réconfort" sera décédée, la tache sera complète. J'ai qualifié ce type d'impact de "dommage impossible." (9)        

    La Turquie et d'autres perpétrateurs similaires profitent du fait que les groupes nationaux, ethniques, raciaux et religieux, s'ils survivent à une tentative d'anéantissement, acquièrent avec le temps une cohésion identitaire, en sorte que, tant que le génocide ne connaît pas une réussite totale, il y a toujours un groupe pouvant accueillir des entreprises de réparation. Naturellement, la Turquie a déjà irrévocablement perdu sa plus grande opportunité de réparer le dommage causé aux survivants et à elle-même, puisqu'il n'y a quasiment plus de survivants directs du génocide qui soit en vie aujourd'hui. Rien ne peut plus être fait concernant cette chance délibérément perdue. Mais beaucoup peut encore être fait. Malheureusement, chaque jour, le dommage s'accroît et il y a de plus en plus de membres du groupe victime qui ont vécu et qui meurent sans réparation, et qui représentent donc une tache permanente grandissante pour l'Etat et la société perpétrateurs. Non seulement la Turquie, les Etats et les sociétés similaires ont échoué jusqu'ici à rendre justice aux Arméniens, aux Assyriens, aux Grecs et aux autres groupes victimes, respectivement, mais ils mettent en échec leurs propres générations à venir, en leur imposant le stigmate d'un génocide de plus en plus irréparable.

    Deuxièmement, même en mettant de côté le statut juridique de la Turquie au regard de la perpétration du génocide arménien par la continuité étatique de l'empire ottoman et les forces de la république de Turquie, de 1919 à 1923, les Turcs de l'actuelle république de Turquie ont pour responsabilité de traiter les dommages causés par le génocide. Ils ne sont aucunement à blâmer pour cela (10), même s'ils le nient (bien qu'ils soient, cela dit, coupables de déni). Mais, comme leur Etat et leur société continuent de détenir les bénéfices réalisés et d'en tirer profit pour eux, comme les Arméniens continuent de souffrir des pertes matérielles, politiques et identitaires qu'ils ont subies, les Turcs d'aujourd'hui ont l'obligation de réparer ces dommages autant que possible. Naturellement, rien de semblable à une réparation pleine et entière n'est possible. Elles ne peuvent ramener les morts, ni faire reculer le déni pour effacer tout le préjudice réalisé, alors que les dommages causés aux Arméniens qui ont vécu et qui sont morts se sont aggravés, un siècle durant. Or, comme le montre le rapport de l'AGRSG, des réparations symboliques et matérielles significatives sont tout à fait possibles aujourd'hui; elles ne requièrent que la volonté politique et éthique de les mettre en œuvre. Les mettre en œuvre n'est pas injuste à l'égard des Turcs d'aujourd'hui. Il ne s'agit pas d'un fardeau que leur imposeraient les Arméniens, qui devraient simplement disparaître en douce. Au contraire, le fardeau du génocide est imposé aux Turcs et aux Arméniens d'aujourd'hui par les perpétrateurs du génocide, qui ont condamné leurs descendants à cette souillure morale du génocide depuis le siècle précédent et au-delà. Quelle que soit la portée des réparations réalisées par les Turcs aujourd'hui, le fardeau qu'ils assument en accordant des réparations n'est qu'une fraction infime du fardeau de perte et de souffrance, que le génocide continue d'imposer aux Arméniens. La campagne pour les réparations demande aux Turcs d'aujourd'hui d'assumer simplement une petite partie du fardeau que portent les Arméniens, de partager simplement une part de l'injustice, que l'histoire leur a imposé. S'il s'agit d'un sacrifice pour les Turcs d'aujourd'hui, ce sacrifice est opportun. Un tel sacrifice entérine la pleine réhabilitation de l'Etat et de la société turque, qui ont été forgés en partie par les nombreux perpétrateurs du génocide au sein du gouvernement et de l'armée de la république de Turquie, et qui ont conservé en profondeur, dans leur culture politique, les mêmes réflexes génocidaires à l'égard des victimes passées, tout en plaçant le génocide au premier plan. Les réparations sont nécessaires à la réhabilitation de l'Etat et de la société turque, comme peuvent en témoigner assurément les Kurdes, les Arméniens subsistants et autres communautés de Turquie.

    Même une restitution territoriale substantielle à la république d'Arménie, qui semble susciter une crise existentielle chez certains Turcs, n'est pas une imposition totalement irrationnelle. Comment les Arméniens osent-ils, disent ou pensent de nombreux Turcs, réclamer une terre turque ? Or ce type même de réflexion trahit le problème. Cette terre est devenue turque grâce à l'idéologie génocidaire qui l'a dépeuplée de ses Arméniens. Posséder cette terre en dépit de la justice revient à se cramponner à l'idéologie génocidaire. Voilà pourquoi les réparations territoriales sont essentielles pour que la Turquie soit réhabilitée du génocide.

    Une autre objection est que la demande de réparations, notamment territoriales, n'est qu'un vain mirage maintenu par de soi-disant "nationalistes arméniens" induits en erreur, qui refusent de vivre dans la réalité. La realpolitik constitue la morale dominante des relations internationales, et ne laisse aucune place à des impératifs moraux visant la réparation. Les Arméniens sont trop faibles pour imposer des réparations, et devraient se concentrer sur ce qui est véritablement possible. Qui plus est, le droit international, bien que fondé en grande partie sur le principe selon lequel les dommages doivent être réparés, ne possède tout simplement pas les mécanismes juridiques et procéduriers pour traiter le cas arménien et d'autres cas de longue date. Comme les groupes perpétrateurs tiennent bon depuis si longtemps, ils ont en fait rendu le droit non pertinent. Et même là où des lois et des procédures sont disponibles, les tribunaux locaux ne veulent pas avoir affaire à des questions aussi fondamentales, tandis que les tribunaux internationaux sont soumis à toute une série de forces politiques qui renvoie à nouveau cette affaire à la realpolitik. Où que se tournent des groupes victimes comme les Arméniens, la situation semble désespérée.

    C'est exactement ce que ceux qui savent que leur pouvoir repose sur le génocide et l'oppression veulent qu'ils pensent. L'on dit sans cesse aux groupes victimes, aux groupes opprimés, qu'il n'y a pas d'espoir, qu'ils n'ont aucun pouvoir, que le realpolitik prévaut à chaque fois sur la morale. Pourquoi les puissants disent-ils cela ? Parce qu'ils savent que pour conserver leur pouvoir et leurs avantages mal acquis, ils doivent convaincre leurs victimes de le croire. Car, une fois que les groupes victimes croient que rien ne peut changer, rien ne changera. Félicitons-nous que les esclaves et les abolitionnistes aux Etats-Unis et à travers le monde occidental n'aient pas cru que le système de l'esclavage des Africains fût inévitable et ne pût s'effondrer. D'innombrables propriétaires d'esclaves au sud des Etats-Unis ont certainement fait valoir cette thèse en 1855, pour finalement voir l'esclavage s'achever en une décennie. Et leurs descendants firent de même au sujet de la ségrégation, mais Martin Luther King, Jr., Malcolm X et des millions d'autres refusèrent d'y croire et continuèrent de faire pression, jusqu'à ce que le monde ait changé. L'on a sûrement dit à Gandhi en 1935 que la décolonisation était un vain mirage, et heureusement il refusa de se plier à une "réalité" aussi oppressive. Rien dans ce monde n'est donné, et autant l'histoire humaine est peuplée par le génocide et l'oppression, autant elle est peuplée par les efforts de ceux qui s'y opposent et en triomphent. Quand bien même nous puissions débattre de la nature de la "justice" comme cadre philosophique, des théories éthiques divergentes semblent toutes s'accorder sur le fait que causer des souffrances à autrui est mal et impose une obligation d'aider ceux qui subissent ces souffrances. Plutôt que de succomber aux limites apparentes de la politique et du droit, s'ils ne permettent pas de faire prévaloir la justice (même si, de tout temps, la promotion de la justice a été leur unique validation), à nous de transformer la politique et de réécrire le droit. La politique et le droit doivent se conformer à la justice véritable, et non dicter à l'humanité une ombre chétive, anémique de ce qui est juste.

    Les exemples de King, de Gandhi et d'autres laissent supposer quelque chose d'autre, que nous devrions considérer. J'ai parlé plus haut de l'importance des réparations collectives pour des peuples comme les Arméniens, quant aux réparations individuelles, qui ne contribuent pas à la reconstruction et à la refondation du peuple dans son ensemble. (11) Mais j'aimerais maintenant pousser ces idées plus avant. La réalité actuelle que nous vivons à travers le globe est un ordre mondial forgé grâce aux forces de la guerre agressive, du colonialisme, de l'esclavage, de l'apartheid, de l'exploitation économique, du viol de masse et du sexisme, et, naturellement, du génocide.

    On pourrait objecter que, puisque les forces profondes de changement destructeur sont aussi dramatiques et flagrantes, et que leur résultat est si souvent absent que cela signifie qu'il n'y a rien à voir, le processus de déni inhérent aux règlements politiques et aux sociétés humaines nous amène tous, d'autant plus volontiers, à ne pas saisir l'impact du passé sur le présent. Benedict Anderson a certes relevé le processus par lequel ce qui devint des nations en Europe et ailleurs fut bâti via un processus d'homogénéisation linguistique et conceptuel (12), mais comme Ernest Renan l'a expliqué un siècle avant lui, ce processus de formation d'une nation s'accomplit à travers une longue période de destruction qui peut inclure à la fois l'élimination physique de populations divergentes et la destruction culturelle de groupes concurrents, au plan linguistique, ethnique et autres. (13) N'oublions pas que la christianisation des Arméniens au 4ème siècle de notre ère fut menée grâce à la destruction généralisée et maintenant tout à fait regrettable de la religion, de la culture et de l'art du paganisme préexistant. Reconnaître les forces de changement destructeur qui ont forgé la réalité que nous habitons n'est guère difficile, dès lors que nous savons que nous partons en quête de présences incongrues et d'absences lumineuses, éclatantes. Prenons l'Europe, par exemple, avec sa multitude de cultures; de langues; de règlements politiques; de grandes traditions philosophiques, littéraires et artistiques. Et pourtant, au milieu de notre regard, un remords tenace aux confins de la conscience et de l'histoire nous interroge : où sont les Juifs ? Répondre en Israël ou aux Etats-Unis, au Canada ou ailleurs élude la question. Conglomérat de groupes partageant une religion et un sentiment d'identité dans des régions allant de la Russie à la France, ce groupe a joué un rôle central dans la constitution même de l'identité et de la société européenne pendant un millénaire, mais maintenant il a presque disparu, comparé à cette présence antérieure, ses apports considérables rayés de la carte, au fil des siècles, via les expulsions d'Angleterre, les conversions forcées en Espagne, les pogroms en Russie, etc., et puis, bien sûr, ce moment culminant de l'antisémitisme destructeur à l'échelle du continent, la Shoah. Le monde qui est le nôtre aujourd'hui est le produit de ce traitement des Juifs.

    L'absence des Juifs en Europe est inversement proportionnel à la présence des Afro-Américains aux Etats-Unis. Ils sont présents au quotidien, aux plus hauts échelons de la célébrité, de la politique et des affaires, mais aussi dans les grands ghettos qui ponctuent les villes, grandes et petites, des Etats-Unis, dans le système des prisons aux Etats-Unis qui incarcère plus de gens que dans le reste du monde combiné, et dans les hantises de la bonne société blanche. Combien de milliers d'heures sont-elles consacrées par les débats télévisés et les rapports universitaires et gouvernementaux pour tenter d'expliquer pourquoi la majorité des Afro-Américains vivent une pauvreté et une violence endémiques ? Pourquoi y a-t-il un pourcentage aussi élevé de Noirs pauvres ? La réponse semble si complexe qu'il est impossible d'y répondre. Pourquoi ? Je trahis peut-être les simples limites de mon esprit en soulignant ce qui semble évident, mais la misère des Noirs ne résulte-t-elle pas directement de l'esclavage, des lois Jim Crow sur la ségrégation et la discrimination, ou plus exactement du fait que les torts extrêmes créés par ces dernières n'ont jamais été réparés ? La libération des esclaves a succédé à des générations marquées par l'analphabétisme et l'exclusion éducative imposés par la loi et la violence; par la destruction des familles, la torture, le viol et la déchéance qui ont miné au plan matériel et traumatisé au plan psychologique cette population; et par la perte de 250 ans de travaux forcés extorqués pour bâtir les colonies anglaises, puis les Etats-Unis. Si, pendant une brève période durant la reconstruction, quelques réparations mineures furent réalisées, sous la forme de terres nécessaires aux anciens esclaves pour devenir des citoyens de la classe ouvrière, ces 40 acres [16 hectares] et un mulet furent rapidement récupérés par l'Oncle Sam et les propriétaires d'esclaves, ainsi dédommagés de la perte de leur bien - leur bien. L'immense majorité des Afro-Américains fut raccordée à l'économie capitaliste, déjà des plus inhospitalière, des Etats-Unis, sans capital, ni formation, ni études, ni être pleinement reconnus en tant qu'êtres humains. Faut-il s'étonner qu'ils aient commencé pauvres ? Qu'ils soient restés pauvres ? En dépit de la mobilité ascendante (et descendante) aux Etats-Unis, une classe sociale est en général constante d'une génération à l'autre, pour une simple raison d'héritage. Ceux qui ont de l'argent le remettent à leurs descendants, lesquels sont raccordés à l'économie en ayant des biens, alors que ceux qui en sont démunis n'ont rien à offrir à leurs enfants, lesquels se retrouvent au même niveau inférieur que leurs parents, grands-parents et arrière-grands-parents. Ajoutons à cela la puissance d'exclusion et de discrimination des lois Jim Crow, qui ont empêché les Noirs de rejoindre les divers groupes immigrés caucasiens dans leur ascension économique et ont retiré tout ce qu'ils pouvaient acquérir, afin de les maintenir là même où ils avaient toujours été, alors la misère des Noirs aujourd'hui n'est pas seulement explicable, mais inévitable.

    Si rétablir chaque exemple de ce genre d'injustice historique constitue un pas dans la bonne direction, cette approche des réparations n'est pas simplement un agrégat de cas à partir de groupes isolés. Les réparations sont un processus de transformation globale grâce auquel nous pouvons enfin commencer à remanier notre monde, en quittant les structures résultant du génocide et de toutes ces autres forces destructrices, terribles, pour une vision dans laquelle tous les êtres humains ont une dignité et suffisamment à se nourrir, dans laquelle tous les peuples peuvent vivre, libérés de la violence et de la déchéance. La "solidarité," dans son sens véritable, ne signifie pas seulement reconnaître la similitude d'expériences et de combats et rassembler des groupes différents au sein d'un réseau de soutien mutuel. Elle est bâtie sur la reconnaissance du fait que les groupes victimes sont réunis dans un monde unique, unifié et partagé, forgé par le génocide, l'esclavage, l'impérialisme, etc., et qu'en profondeur, ils font face à une puissance commune d'oppression et de destruction, laquelle doit être traitée globalement, pour que le succès local d'un seul groupe ne soit pas cyniquement contrebalancé par une évolution dans la structure qui signifierait la victimisation d'autres groupes. Le problème est si important et le rôle des groupes individuels si imbriqués qu'il ne peut être résolu pour chaque groupe que par une approche globale coordonnée. A mesure que chaque groupe spécifique réclame justice contre l'héritage de la violence de masse et l'oppression qu'il a vécu, il doit le faire de manière à entrer en résonnance avec et promouvoir tous les autres groupes dans le combat pour la justice à travers le monde.                                                    

    Posée ainsi, la tâche ci-dessus semble des plus décourageante. Si le monde a pris plus d'un demi-millénaire pour devenir ce qu'il est aujourd'hui, il va de soi qu'une mutation de cette ampleur ne se fera pas en un jour grâce à quelque révolution imaginaire. Heureusement, durant ces dix dernières années, un mouvement pour des réparations globales a émergé. Juifs, Héréros, Afro-Américains, Américains autochtones du Nord et du Sud, Aborigènes, Noirs d'Afrique du Sud, anciennes "Femmes de réconfort," Assyriens, Grecs, toute une foule d'autres groupes et, bien sûr, les Arméniens prennent de plus en plus conscience de leur cause commune et travaillent à ce noble objectif d'un monde réparé. Quel que soit le temps que cela prendra, si nous nous engageons pour un ordre mondial véritablement juste et bienveillant, nous devons tous prendre une part active à ce combat.

    Notes

    1. Ce concept et cette approche sont pour la première fois présentés in Henry C. Theriault, "Denial of Ongoing Atrocities as a Rationale for Not Attempting to Prevent or Intervene," in Samuel Totten, ed., Impediments to the Prevention and Intervention of Genocide: A Critical Bibliographic Review. "Genocide: A Critical Bibliographic Review" book series, Vol. 9 (New Brunswick, NJ, USA: Transaction Publishers, 2013), p. 47-75.
    2. Jermaine O. McCalpin, "Reparations and the Politics of Avoidance in America,"The Armenian Review53:1-4 (2012), p. 11-32.
    3. Cette argumentation est développée in Henry C. Theriault, "From Unfair to Shared Burden: The Armenian Genocide's Outstanding Damage and the Complexities of Repair,"The Armenian Review53:1-4 (2012), p. 121-166.
    4. Le rapport complet est consultable sur www.armeniangenocidereparations.info.
    5. Temel Demirer, prés., table ronde "The 'Armenian Issue': What Is and How Is It to Be Done ?", colloque "1915 within Its Pre- and Post-historical Periods: Denial and Confrontation," Ankara, Turquie, 25 avril 2010.
    6. Uğur Ümit Üngor et Mehmet Polatel, Confiscation and Destruction: The Young Turk Seizure of Armenian Property (London, UK: Continuum International Publishing Group, 2011).
    7. Richard G. Hovannisian, conférence, Armenian Relief Society Armenian Summer Studies Program, Amherst College, July 1991.
    8. Sait Çetinoğlu, "Foundations of Non-Muslim Communities: The Last Object of Confiscation,"International Criminal Law Review 14:2 (2014), p. 396-406.
    9. Henry C. Theriault, "Repairing the Irreparable: 'Impossible' Harms and the Complexities of 'Justice,'" in José Luis Lanata, ed., Prácticas Genocidas y Violencia Estatal: en Perspectiva Transdisciplinar (San Carlos de Bariloche, Argentina: IIDyPCa-CONICET-UNRN, 2014), p. 182-215.
    10. Cette distinction est mise en forme par George Sher dans son traitement de la différence entre "faute" et "responsabilité" in "Blame for Traits," conférence plénière, 28th Conference on Value Inquiry, Lamar University, Beaumont, TX, USAn 14 avril 2000.
    11. Henry C. Theriault, "Reparations for Genocide: Group Harm and the Limits of Liberal Individualism,"International Criminal Law Review 14:2 (2014), p. 441-469.
    12. Benedict Anderson, Imagined Communities: Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, rev. ed. (London, UK: Verso-New Left Books, 1991).
    13. Ernest Renan, "What Is a Nation ?", Martin Thom (trans.), in Homi K. Bhabha, ed., Nation and Narration (New York, NY, USA: Routledge, 1990), p. 8-22.


    [Docteur en philosophie, mention Philosophie sociale et politique, de l'université du Massachusetts (1999), Henry C. Theriaultenseigne depuis 1998 au Worcester State College, où il dirige le département de Philosophie. Il est depuis 2007 corédacteur en chef de la revue scientifique Genocide Studies and Prevention. Ses recherches sont centrées sur les approches philosophiques des questions liées au génocide, en particulier la négation du génocide, la justice à long terme et le rôle de la violence contre les femmes lors d'un génocide. Il est l'A. de nombreuses conférences aux Etats-Unis et à travers le monde.]

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    Traduction : © Georges Festa - 10.2015
    Reproduction expressément soumise à autorisation de l'A. et du traducteur.



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  • 11/09/15--15:27: David Apikian - 2




  • © David Apikian, série "City," 1997


    Dans le viseur. Au point exact. Où l'horizon tranche. Où les logiques se tordent. Regard métamorphique. De jouissance. Ou de mort. Chaque élément tisse sa toile. Infini en fusion. Quand les particules s'accélèrent. S'arrachent au réel. Trop réel. Pellicules en condensation. Gouffre tapissé. Dans les ailes de l'ange. Ici tu n'es plus. Et tu es tout. Démultiplier. Pour une ultime naissance. C'est alors. Dans ce tournoiement lire une équivalence. Absolue, irrémédiable. Les atterrissages. Hors sol. Roue d'éternité. Dont chaque branche est l'étoile. Les soleils cannibales. Au plus profond de la matière. Résumé de l'histoire du monde. Stèles, camps, cimes. L'œil satellite. Machine à démesurer. Les étagements impossibles. Fuyants. Car il n'est ni arrivée, ni fin. Tonalités de la structure. Qui se joue des nombres. Les mille et un livres. Les mille et un signes. Ground zero. Où l'un est le multiple. Convoquer une dernière fois. Sommations de l'aube. Enième partie d'échecs. En coupe stratigraphique. Au plus près de la geste. Vertiges d'Ulysse.

    © georges festa - 11.2015

    musique : Erkki-Sven Tüür, Dedication, for cello and piano, 1990


    David Apikian
    Exposition collective "Chroniques"
    Bastille Design Center, Paris
    Vernissage 12 novembre 2015





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    © Denis Donikian
    Peinture géonirique - Cent titres 9
    100 x 81 cm, 2000 (huile sur toile)

    www.denisdonikian.com



    Lorsque le ciel se fait sang
    Lorsque les signes t'emportent

    L'écume des soleils
    Nos brûlures en suspens

    Lave mêlée d'ombres
    Sourires de l'instant

    Fresque en miniature
    Les épousailles

    Lorsque tout s'enflamme
    Lorsque les ors et la nuit

    Eros en majesté
    Tandis que se profilent

    Les menaces sourdes
    Cendres de l'histoire

    Vision panoramique
    Au plus près des corps

    Lorsque tu te lèves
    Lorsque tu te fonds

    © georges festa - 11.2015

    musique : Philip Glass, Metamorphosis 1, 2006




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    © Nicole Guiraud, Die Hoffnung - L'Espérance - The Aspiration
    Privatmuseum - Musée privé - Private Museum
    1978-1998 - Vitrine n° 5
    Diverse Materialien - Matériaux divers - Different Materials
    Stuttgart, Friedenstr., 1998


    L'autel

    Ce qui reste
    Aux naufragés
    Bouteille à la mer
    Vagues amères

    Déposer ici
    Ce qui fut là-bas
    Donner à voir
    Le miracle

    Rassembler
    Ce qui échappe
    Convoquer
    Ce qui soulève

    La clef
    Toujours accrochée
    Comme un seuil
    Qui revient

    Bleu des cartes
    Pour effacer
    La nuit

    Pierres et vasques
    Pour recueillir
    L'invisible

    Ce qui surgit
    De l'absence
    Jeter l'ancre

    © georges festa - 11.2015

    musique : Philip Glass, The Hours, 2005


    Galerie Peter Herrmann, Berlin :



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    © Christian Rouchouse
    Irradiés autant qu'invisibles...
    composition photographique


    Polyptique

    Pluie de cendres
    Ou zébrures
    Ici fut l'homme

    Extases
    en décomposition
    In memoriam

    Les échelles
    de l'innommable
    Regards

    Au plus obscène
    La chair
    Devenue autre

    Ce qui sera
    Compté
    Une dernière fois

    L'orant invisible
    Qui oppose
    Le précaire

    Hors nature
    Acéphales
    Quand les mots

    Ne sont plus
    Ce que le corps
    Arrache

    Dédale
    Où s'enfuient
    Nos raisons

    Patchworks
    d'après
    la catastrophe

    Les onze versets
    du psaume
    impossible

    © georges festa - 11.2015


    http://www.artistesalabastille.com/chroniques-2015/



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    Le mal peut être à la fois banal et extrême.
    C'est dans le vide de la pensée que s'inscrit le mal.

    Seul le bien est radical. 

    Hannah Arendt





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