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Arménies - traversées de soi, de l'autre - flux et reflux informulés - quête d'Eden - les saisons d'ordalie - accéder aux métamorphoses - scander les gouffres et les cimes - multiple, errant, total

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     Fresques du monastère Sourp Perguitch [Kaymaklı Manastırı], environs de Trabzon, Turquie, avril 2009
    © http://commons.wikimedia.org


    Le tourisme de la diaspora arménienne en Turquie : entretien avec Anny Bakalian
    par Sinem Adar
    Jadaliyya, 17.11.2014


    [Cet entretien explore le phénomène croissant des Arméniens de la diaspora qui voyagent en Anatolie, sur les pas de leurs ancêtres. En s'intéressant plus particulièrement aux questions suivantes : Quel est le sens du tourisme de la diaspora arménienne en Turquie ? S'agit-il d'un retour à la terre ancestrale ? Quelles émotions les voyageurs partagent-ils durant leur voyage ? Quelles sont les rencontres typiques entre touristes et populations locales ?]

    - Sinem Adar : Tu voyages avec d'autres Arméniens issus de la diaspora dans plusieurs régions d'Anatolie depuis 2009. Commençons par ce qui t'a décidée à entreprendre ces voyages.
    - Anny Bakalian : Comme la plupart des Arméniens, j'ai grandi avec des récits sur les lieux d'où mes ancêtres étaient originaires. Ma grand-mère paternelle et sa sœur parlaient souvent de Kayseri, de ses fruits, allant dans les vignobles l'été, et ainsi de suite. Curieusement, j'ai découvert récemment qu'elles étaient nées et avaient grandi à Adana, mais qu'elles s'identifiaient encore à la ville natale de leurs parents, Kayseri. Mon grand-père paternel, Sarkis Bakalian, que je n'ai jamais connu, est né à Kayseri, puis durant sa jeunesse, il partit à Adana en raison du boom économique. Apparemment, il réussit dans les affaires, alors qu'il n'avait pas fait d'études. Il s'associa avec le mari de sa sœur dans plusieurs entreprises, dont l'importation d'une minoterie électrique depuis Zürich en 1908. Comme l'usine fournissait de la farine à l'armée turque durant la Première Guerre mondiale, Sarkis Bakalian et son clan familial survécurent au génocide. Mon père est né à Mersin fin décembre 1913, mais ses parents fuirent à Chypre en 1919, après avoir été prévenus par un officier turc. Cherchant un lieu pour s'établir, Sarkis Bakalian prit un bateau qui s'arrêtait à Beyrouth, Alexandrie et Marseille. Il choisit Beyrouth, car cette culture lui était familière et les gens parlaient turc au marché.

    Ma grand-mère maternelle était de Kayseri, mais sa famille partit à Istanbul avant le génocide. La famille de mon grand-père maternel était, elle aussi, de Kayseri. Il s'enfuit en Russie lors du génocide et s'installa à Istanbul après l'armistice de 1918. Ma mère est née et a grandi à Istanbul; elle est partie à Beyrouth, lorsqu'elle épousa mon père. Je suis leur aînée, suivie de mon frère et de ma sœur. Outre l'arménien, on parlait souvent le turc dans notre famille; résultat, nous avons appris le turc mécaniquement. Alors que ma grand-mère paternelle et ses enfants ont appris l'arménien à l'école, leur mère ne parlait que le turc. De même, Sarkis Bakalian était turcophone. En fait, le turc était la langue maternelle des Arméniens de Cilicie, comme à Yozgat et Ankara, au 19ème siècle. A la mort de mon arrière-grand-mère, alors que j'avais 18 ans, je ne pratiquais pas le turc, jusqu'à ce que je mette à voyager en Turquie. Aujourd'hui, je comprends des phrases simples en turc, mais j'ai des difficultés à engager une conversation.

    Durant notre enfance, notre mère nous emmenait à Istanbul voir ses parents. Ils vivaient à Bozkurt Caddesi [avenue Bozkurt], dans le quartier de Kurtuluş, près du pasaj où ma mère m'achetait des babouches chez Sevim. Les étés, je me souviens qu'on allait à Büyükdere, Emirgan et une fois à Kartal. Etudiante, j'ai voyagé deux fois en voiture en Turquie, une fois en Cappadoce pour un long week-end; une autre fois, nous avons rejoint Istanbul en longeant la côte méditerranéenne et en passant par Antioche, Alanya, Antalya, İzmir et Bursa. Durant l'été 1976, j'ai voulu aller voir ma grand-mère à Kınalıada, mais je n'ai pas pu obtenir un visa sur mon passeport libanais, parce que l'ASALA [Armée Secrète Arménienne pour la Libération de l'Arménie] avait assassiné des diplomates turcs.

    Etudiant l'histoire de l'art et l'architecture arménienne avec le professeur Dickran Kouymjian à l'Université Américaine de Beyrouth, j'ai eu envie de me rendre à Ani et à Akhtamar. Des années plus tard, je suis revenue à Istanbul en avril 2008. C'était un peu difficile au début, mais j'ai réalisé ensuite que les Turcs à qui j'avais affaire me traitaient comme n'importe quel autre touriste et se fichaient pas mal que je sois Arménienne. En juin 2009, je me suis jointe à un voyage de la National Association for Armenian Research (NAASR) en Cilicie, visitant Kayseri et Adana où mes ancêtres ont vécu. Ce voyage a été comme un rite de passage. A ce jour, j'ai effectué quatre voyages pour visiter les vestiges arméniens en Turquie. En 2009, nous sommes allés aussi à Saimbeyli (Hadjin), Kozan (Sis), Antakya (Antioche), Musa Dagh, Gaziantep (Antep), Süleymanlı (Zeytun) et Elazığ (Kharpert). Voyageaient avec moi ma sœur, mon beau-frère et mon cousin de Beyrouth, plus un couple d'amis. En 2011, j'ai voyagé avec la famille de ma sœur et des amis à Diyarbakır, où une église arménienne était en train d'être reconstruite avec l'aide de la population kurde locale et des financements. Nous avons rencontré l'équipe municipale (belediyesi) de Sur et Büyükşehir, ainsi que des membres du conseil paroissial de l'église Sourp Guiragos. Puis nous sommes allés à Van, Kars, Ani et Trabzon sur la mer Noire. L'année suivante, j'ai participé à un voyage de la NAASR qui partait d'Istanbul. Nous nous sommes arrêtés à İzmit, İzmir, Bodrum, İskenderun, Maraş, Urfa et Kharpert. Mon dernier voyage remonte à juin 2014. Nous avons visité Sivas, Amasya, Muş, Malatya, Kharpert, Erzerum, Ani, Van, pour arriver finalement à Diyarbakır, où nous avons participé à des festivités deux jours durant à Sourp Guiragos.

    - Sinem Adar : Comment l'idée d'un tourisme de la diaspora a-t-elle émergé pour la première fois ?
    - Anny Bakalian : Armen Aroyan est un voyagiste qui guide les Arméniens de la diaspora désireux de se connecter à nouveau avec leurs racines en Turquie. Né en Egypte, il a émigré aux Etats-Unis suite à la nationalisation du canal de Suez, qui s'est traduite par l'exode de plusieurs minorités, dont les Arméniens. Il s'est retrouvé en Californie, où il a travaillé comme ingénieur pour McDonnell Douglas. Dans ses mémoires (encore inédits), Aroyan raconte comment il a découvert sa vocation. En 1983, il se trouvait en Allemagne pour affaires, lorsqu'il est tombé sur une publicité pour des voyages à Istanbul à prix réduit. Malgré son appréhension - un sentiment très répandu parmi les Arméniens de la diaspora, en particulier à cette époque - il s'est convaincu qu'il y avait là une opportunité à ne pas manquer. Le week-end suivant, Aroyan est arrivé à Istanbul, où des Arméniens locaux l'ont chaleureusement accueilli, l'emmenant dans des églises, des cimetières, des écoles et autres lieux arméniens marquants.

    Enhardi par cette première expérience à Istanbul, Aroyan s'est rendu à Antep (actuellement Gaziantep), la ville de ses ancêtres, en 1987. C'est là qu'il a rencontré Ayfer Tuzcu Unsal, une journaliste hors pair à Sabah Gazetesi, qui devint une amie proche. Aroyan écrit qu'Ayfer fut abasourdie quand il lui apprit qu'il était d'Antep. A l'époque, les Arméniens de la diaspora craignaient les Turcs et pensaient que l'Anatolie était un territoire interdit, que les citoyens turcs savaient très peu de choses sur l'histoire de l'Arménie. Finalement, Armen s'est rendu à Cibin, un village au nord-est d'Antep, où son grand-père Armenag Aroyan était né et où il devint le premier habitant à intégrer le Collège Central de Turquie. Armen découvrit ses cousins au second et troisième degré, et d'autres, que nous appelons maintenant les Arméniens islamisés. Il fut aussi conduit au verger, empli de pistachiers, de ses ancêtres, qui porte encore le nom d'Aroyan. D'après son autobiographie, Armen ne put s'empêcher de fondre en larmes. Il quitta Cibin avec un peu de terre et des pistaches pour les offrir à des descendants arméniens de ce village. De retour en Californie, Aroyan partagea ses aventures lors de débats et de diaporamas dans le cadre de communautés arméniennes. Ce qui incita des gens à lui demander de les emmener dans les villages et les villes de leurs ancêtres. Armen Aroyan conduisit son premier groupe de touristes à l'automne 1991. Sur les conseils d'Ayfer Tuzcu Unsal, il engagea un chauffeur, Cemal Kökmen. Comme de plus en plus de gens voulaient visiter l'Anatolie, Cemal associa son fils Seljuk dans cette entreprise. A ce jour, Armen Aroyan et son équipe de chauffeurs, avec leurs confortables fourgonnettes Mercedes Benz Sprinter, ont emmené près de deux mille Arméniens de diaspora vers leur patrimoine.

    Le tourisme de la diaspora arménienne diffère des séjours touristiques conventionnels. Les pèlerinages religieux sont d'une certaine manière plus proches des Juifs et des chrétiens qui entreprennent d'atteindre la "Terre Sainte," ou des catholiques qui se rassemblent au Vatican et des musulmans qui font le Hajj à La Mecque. Néanmoins, dans ces cas, l'Etat hôte - que ce soit Israël, l'Arabie Saoudite ou la Turquie - mobilise une infrastructure en formant des guides habilités à présenter l'histoire nationale aux touristes et donne un point de vue du régime sur des questions litigieuses. En outre, le voyage des pèlerins est fortement articulé via l'itinéraire, les rituels, des rencontres avec les habitants et l'histoire.                 

    En revanche, les expériences d'Aroyan à Antep et Cibin - le moment cathartique où il découvrit la plantation de pistachiers qui porte encore son patronyme - sont devenues comme la référence des "pèlerinages" qu'il organise. Cinq particularités caractérisent ce genre de voyage. Premièrement, un voyage en groupe est adapté à ce type de déplacement, car il n'existe ni cartes, ni guides imprimés pouvant aider les Arméniens de la diaspora ou les conduire aux villages et villes de leurs ancêtres. De nombreux toponymes anciens ont été modifiés; certains villages ont été rasés; et dans les villes, de vieux bâtiments ont été remplacés par de nouveaux édifices. D'autre part, durant ces vingt dernières années, Aroyan a développé sa connaissance de l'histoire de l'Arménie et de la topographie de la Turquie, enregistrant les vicissitudes des vestiges arméniens au fil du temps via des photographies et des films. Il voyage avec toute une série d'ouvrages de référence, dont une publication qui énumère le nom de chaque village, localité et ville en 1915 et maintenant. Parallèlement, le père et le fils, ainsi que leurs chauffeurs, ont mémorisé les routes que leurs clients arméniens peuvent demander à voir.

    Deuxièmement, ce genre de périple met en question le discours officiel de la Turquie concernant le génocide. Le tourisme de la diaspora arménienne donne à voir une histoire subalterne ou minoritaire. Selon la taille du groupe et le budget, soit un chercheur accompagne le voyage en tant que guide, soit Armen Aroyan est chargé d'expliquer à ses ouailles ce qu'ils voient, tout en livrant un contexte historique. Par exemple, Richard Hovannisian, professeur d'histoire à l'Université de Californie Los Angeles (UCLA), participait aux deux excursions de la NAASR, où je me trouvais. Chaque jour, ces spécialistes racontent l'histoire "arménienne" des villages et des localités que le groupe est venu découvrir. En 2014, nous n'avions pas d'historien officiel avec nous, mais ma sœur nous avait préparé un petit guide en recopiant des récits, des photos et autres informations pour chaque site que nous visitions. Les brochures étaient diffusées aux voyageurs.

    Troisièmement, les marques de l'exil liées aux diasporas - séparation, chagrin, nostalgie - rendent le tourisme arménien en Turquie à la fois poignant et exceptionnel. Aucun Arménien ne prend la décision de se rendre en Turquie pour la première fois sans un important examen de conscience. Certains s'interrogent même sur la probabilité des autorités turques de leur nuire ou même de les arrêter. Cet état de fait est incontestablement propre aux Arméniens qui voyagent en république de Turquie. Les diasporas créées par des déplacements forcés - par exemple, les exilés iraniens, birmans ou palestiniens - considèrent un tel voyage comme éprouvant au plan émotionnel et même physiquement risqué, s'ils se rendent en Iran, au Myanmar ou en Israël, respectivement. En résumé, les voyages organisés sont l'idéal pour ceux qui entreprennent leur premier voyage vers leur "foyer" ancestral.

    En général, le tourisme arménien en Turquie prend deux semaines environ. Ceux qui voyagent pour la première fois vers leur terre ancestrale traversent un rite de passage. Ces novices ressentent parfois de la peur, de la colère, une angoisse et de la tristesse. Ce processus débute avec la séparation d'avec leur existence normale, quotidienne. Le rythme journalier du voyage est centré sur la visite de points de repère arméniens, de repas pris en commun, et de longs déplacements en autobus. Cette phase transitionnelle est définie comme liminaire : elle se caractérise par l'ambiguïté et la désorientation, mais aussi l'appropriation de nouveaux apprentissages. Au terme du périple, les pèlerins sont transformés en connaisseurs. Le processus produit une communitas, chacun s'efforçant de partager et de se socialiser, tandis que des amitiés se créent. Le groupe alimente un sentiment de solidarité, un soutien émotionnel et un apaisement. Collectivement, chacun pleure ses ancêtres et se livre à des rites afin de commémorer ce qu'il a perdu en tant que peuple et culture. Interprétations et rituels ponctuent le voyage, à mesure que chaque participant atteint le village et la localité d'au moins un parent ou grand-parent. Paradoxalement, le déni du génocide par l'Etat turc alimente la cassure dans la généalogie arménienne et l'attachement à la terre ancestrale, tout en favorisant l'historiographie arménienne.

    Quatrièmement, des récompenses attendent les Arméniens de la diaspora qui se rendent en Turquie; ils refont le lien avec leur lignée, leur patrimoine et leur récit national. Chaque participant se réapproprie la mémoire de sa famille et celle de la communauté. Ces Arméniens quittent la Turquie avec une connaissance empirique de leurs terres ancestrales, de l'état de leur patrimoine - églises et monastères, maisons dans les villes, villages rasés, réduits à des décombres. Ils interagissent aussi avec des Turcs, des Kurdes, des Hamchènes, des Arméniens islamisés et d'autres habitants. Les rituels, en partie, commémorent leurs morts, et en partie remettent en question le déni du génocide par l'Etat turc.

    Cinquièmement, découvrir les villages, les localités et les villes de leurs parents, grands-parents et arrière-grands-parents connecte à nouveau les voyageurs avec leurs racines et apaise le déplacement. Le voyage est thérapeutique au plan psychologique, non seulement pour les voyageurs, mais aussi pour les Arméniens de la diaspora de retour chez eux. Lorsque les pèlerins retrouvent leur existence quotidienne, ils partagent leurs expériences et leurs impressions avec leur famille, leurs amis et leur communauté. Si les histoires familiales des atrocités turques ne sont pas oubliés, ces récits nouveaux offrent la promesse d'une clôture.

    - Sinem Adar : Peux-tu donner quelques exemples de rituels auxquels se livrent les Arméniens de la diaspora lors de ces excursions ?
    -  Anny Bakalian : En dehors d'Istanbul, j'ai visité toutes les églises apostoliques arméniennes en fonction, qui ne sont pas en ruines et restées sous les auspices du Patriarche arménien de Constantinople. Sourp Asdvadzadzin [Sainte Mère de Dieu], reconstruite en 1997, à Vakıflı (Musa Dagh / Hatay); Karasoun Manouk [Quarante Martyrs] à Iskenderun; et Sourp Kevork [Saint-Georges] à Derik (près de Mardin), sont de petits sanctuaires, modestes. Sourp Krikor Loussavoritch [Saint-Grégoire l'Illuminateur] à Kayseri conserve sa structure originelle, bâtie en 1856, et l'église Sourp Guiragos à Diyarbakır a été reconstruite et consacrée en octobre 2011. Aucune de ces églises ne possède un prêtre à résidence et toutes, exceptée celle de Vakıflı, sont clôturées, sécurisées, avec un gardien vivant à l'intérieur. Au moins une fois par mois, un prêtre, des diacres, une chorale et des fidèles s'envolent d'Istanbul pour célébrer le patron de chaque église. Mes compagnons de voyage allumaient des bougies, chantaient le Hayr Mer (le Notre Père en arménien) et se croisaient, chaque fois qu'ils entraient dans l'une de ces cinq églises. J'ai aussi vu des pèlerins arméniens chanter dans d'anciennes églises arméniennes converties en musées ou en mosquées; mais ce fut possible parce que notre groupe s'est trouvé brièvement être seul dans le lieu. Si beaucoup étaient émus quand le Der Voghormiaétait chanté dans une ancienne cathédrale, transformée en musée, certains se sont récriés contre le Hayr Mer dans une mosquée. Que ce comportement soit considéré comme légitime ou dissident, durant quelques minutes les participants se sont réapproprié leur foi et leurs églises.

    En 2011 et 2014, notre itinéraire croisa le Mont Ararat. Quand nous nous sommes arrêtés pour des photos, les voyageurs arborèrent des tee-shirts rouges, bleus et oranges alignés pour quelques instantanés avec l'Ararat en toile de fond. Les drapeaux tricolores et le Mont Ararat sont hautement symboliques pour les Arméniens de la diaspora. D'après la Bible, l'arche de Noé a atterri sur l'Ararat et la mythologie arménienne postule que le Mont Ararat fut la demeure de Hayk/Haïg, le patriarche légendaire qui fonda la nation arménienne. Depuis le tournant du vingtième siècle, l'Ararat se trouve à l'intérieur des frontières de la Turquie, bien que sa cime couronnée de neige soit nettement visible depuis Erevan. Il évoque les pertes subies par la nation et son aspiration à retrouver son unité. Une photo ou une peinture du Mont Ararat est exposée dans de nombreux foyers arméniens dans la diaspora, symbolisant leur patrimoine. Le rouge, le bleu et l'orange sont les couleurs du drapeau de la première république arménienne (1918-1920), ainsi que de l'actuelle république d'Arménie (depuis 1991). Pour un peuple dont les terres ancestrales étaient occupées par des puissances étrangères depuis des siècles, l'autonomie en 1918 fut libératrice, mais éphémère. Le drapeau tricolore représente donc autonomie et fierté. Les voyageurs ont mis en scène un drapeau éphémère pour signifier que l'Ararat appartient aux Arméniens.

    D'après les historiens, Ani fut la capitale prospère de la dynastie arménienne des Bagratides au Moyen Age, le long de la Route de la Soie, jusqu'à ce qu'elle tombe aux mains des Byzantins, des Turcs et des Mongols, respectivement. Finalement, les derniers habitants abandonnèrent la ville, suite à plusieurs tremblements de terre. Le sort d'Ani aujourd'hui est semblable à celui du Mont Ararat. Elle est située à l'intérieur des frontières de la Turquie, littéralement séparée de la république d'Arménie par la largeur de l'Akhourian, une petite rivière qui se dessèche en août, chaque année. Anı Örenyeri [Ruines d'Ani] est le nom turc pour Ani (entre parenthèses, anı signifie en turc mémoire ou souvenir). Lors du voyage de 2011, deux participants ont ajouté le point à Ani avec des sparadraps et un stylo sur un poteau indicateur, orientant le trafic vers Anı. Cet acte politique élémentaire, mais remarquable, restituait l'orthographe originelle de cette métropole arménienne médiévale.

    Autre exemple de rituels personnels, ce fils qui voyageait à Diyarbakır, en portant une photo de son père. Cela s'est passé en 2011, quand Sourp Guiragos était encore en construction; la photo fut enterrée au sein de l'édifice, fermant une boucle : le retour d'un fils du pays. Un autre participant chamboula le voyage en recueillant de la poussière du village de son père et en la dispersant sur sa tombe en Californie. Une autre voyageuse déposa les lettres de son grand-père sous une pierre dans son village natal. J'ai vu une fille cracher sur un mémorial dédié à des soldats turcs qui auraient été martyrisés par des Arméniens. Elle m'apprit que c'était pour son père, qui était dachnak (membre de la Fédération Révolutionnaire Arménienne). Si tous les voyageurs du groupe trouvèrent ce mémorial offensant, son acte fut davantage provocant - tel père, telle fille.

    Les expériences vécues avec les habitants vont du formidable au décevant. Ma cousine et moi prenions notre petit-déjeuner à Antep en 2009, lorsque quelques femmes s'assirent à notre table. L'une d'elles nous demanda d'où nous venions. Ma cousine répondit qu'elle était de Beyrouth. "Oh, vous êtes Arabes !" dirent-elles. "Non, Ermeni," répliqua ma cousine, "nos grands-parents étaient de Kayseri." Une des femmes - médecin, exerçant à Bursa, à peu près de notre âge - s'approcha de ma cousine, lorsqu'elle fut seule, lui serra la main et lui dit : "Mon père était de Kayseri, les Arméniens lui ont appris le métier de cordonnier. Je suis vraiment désolée pour ce que nous avons fait aux Arméniens." Ce fut une épiphanie pour ma cousine; ces excuses furent un des moments les plus parlants de sa vie. Mais, lors d'une autre rencontre, une famille - des parents et leurs enfants adultes - arrivèrent dans la ville de leurs grands-parents et arrière-grands-parents, munis de photos datant de 1915 environ. Leurs ancêtres étaient cinq frères, des hommes d'affaires et des industriels importants, qui possédaient cinq maisons sur une seule rue. Alors que des immeubles d'habitation modernes avaient remplacé les villas 1900 d'origine, la rue et l'un des immeubles s'appelaient toujours "Beş Kardes" [Les Cinq frères]. Armen Aroyan, la famille et d'autres membres du groupe entrèrent dans un des magasins de la rue Beş Kardes. Après avoir échangé des photos, le commerçant désigna un chandelier accroché dans son magasin et précisa qu'il provenait d'une des cinq maisons. Les fils proposèrent de lui acheter ce luminaire, mais le propriétaire fit valoir que jamais il ne le vendrait, même s'ils lui versaient un million de livres turques (1). Son ton était menaçant et ajoutait l'affront à la blessure.                                               

    A vrai dire, notre accueil à Diyarbakır fut sans pareil. En tant qu'invités des autorités locales et du conseil paroissial de Sourp Guiragos, les voyageurs en 2011 furent conviés à un succulent petit-déjeuner dans la cour de l'église; puis nous avons rencontré les maires Abdullah Demirbaş (commune de Sur) et Osman Baydemir (commune métropolitaine de Diyarbakır) dans leurs bureaux, et en soirée nous fûmes invités à un banquet dans un restaurant à ciel ouvert, près du Tigre. Je dois ajouter que la présence de mon beau-frère fut essentielle pour ce traitement de faveur. En 2009, Hirant revint dans sa Diyarbakır natale quelques heures, pour la première fois depuis son enfance. Il découvrit Sourp Guiragos en ruines, rencontra Abdullah Demirbaş et identifia la boutique de ferronnerie de son père dans le vieux marché - ce fut son moment cathartique ! Depuis, il entretient d'étroites relations avec les maires, qu'il a reçus dans le New Jersey, lors de soirées officielles de collectes de fonds pour Sourp Guiragos.

    En 2014, de nouveaux maires étaient en fonction, mais nous étions escortés par la police dans nos déplacements en ville pour notre sécurité. Une de nos missions était de retrouver la maison d'enfance de Hirant dans la commune de Sur. Il avait recruté depuis l'Australie son cousin aîné, qui avait résidé à Diyarbakır jusque dans les années 1970, pour se joindre à notre excursion. Après le Badarak (office liturgique de l'Eglise apostolique arménienne) à Sourp Guiragos, les voyageurs de la diaspora arménienne suivirent Hirant, son cousin et le chef de la police à travers les étroites ruelles de la vieille ville, jusqu'à ce que nous découvrions la maison où les deux familles et sa grand-mère avaient vécu. Aujourd'hui, le bâtiment a été rénové et appartient à la mairie. Il est utilisé pour la défense des droits des femmes.

    - Sinem Adar : Les Arméniens de la diaspora qui voyagent en Turquie se considèrent-ils chez eux en Anatolie ?
    -  Anny Bakalian : Les voyageurs de la diaspora arménienne en Turquie sont attachés à leur patrimoine - l'Arménie historique et ce qu'il reste de leur culture au plan matériel. Ils découvrent nombre de particularités qu'ils partagent avec les habitants; leur cordialité, leur hospitalité et l'importance des familles. Beaucoup de mets que les grands-mères arméniennes concoctent figurent au menu des restaurants traditionnels en Anatolie. De même, les Arméniens et les Turcs apprécient la même musique, les danses folkloriques et les histoires de Nasreddine Hodja. En revanche, les Arméniens Occidentaux en diaspora trouvent leurs homologues orientaux (dans la république d'Arménie et la diaspora russe) différents. Beaucoup de mots russes se sont infiltrés dans leur dialecte; leur alimentation n'est pas reconnaissable, par exemple le fait de prendre de la crème sure au petit-déjeuner. L'Union Soviétique a notablement modifié leurs valeurs et leurs modèles comportementaux. Malgré tout, la république d'Arménie est le seul pays indépendant que les Arméniens possèdent depuis 1920 - et même cela fut éphémère. Comme je l'ai déjà noté, le drapeau de la République rassemble actuellement les Arméniens à travers le monde au plan symbolique. D'autre part, la république de Turquie continue de nier le génocide et totalise un siècle d'agressions contre les Arméniens, tant chrétiens qu'islamisés, et ce qui subsiste de leur patrimoine.

    Pour ne citer que quelques exemples, en cent ans, la république de Turquie a lancé un nouvel alphabet éliminant les mots arabes, persans et autres, a développé une historiographie nationale, a mis en œuvre une politique de turcisation dans les années 1930, dont le fait de parler le turc et d'adopter des prénoms turcs, et a tenté d'effacer les vestiges arméniens par la destruction, la négligence et la restructuration. Et pourtant, mes compagnons de voyage et moi-même nous retrouvons des vestiges arméniens. A Van, quand les visiteurs pénètrent dans le petit jardin du musée archéologique, ils découvrent des stèles sur la gauche avec une écriture ourartéenne; à droite, se trouvent des pierres tombales avec des inscriptions en turc ottoman. Quand les gens regardent à l'arrière de ces stèles ourartéennes, ils tombent sur des croix sculptées sur l'écriture d'origine. Je sais bien que les humains réutilisent les pierres et autres matériaux de leurs prédécesseurs. La question est : pourquoi les conservateurs de ce musée cachent-ils ces croix ? Le musée possède aussi des pierres tombales et des inscriptions arméniennes dissimulées à l'arrière du bâtiment.

    Les khatchkars (khatch, croix et kar, pierre) sont des stèles commémoratives sculptées portant une croix et d'autres motifs. Elles sont caractéristiques de l'art religieux arménien au Moyen Age dans toute l'Arménie historique (de nos jours, la république d'Arménie, la Turquie, l'Azerbaïdjan et l'Iran). En 2010, l'UNESCO a ajouté les khatchkarsà la Liste du Patrimoine culturel immatériel de l'humanité, pour ce qu'ils représentent et leur art. Entre Tatvan et Bitlis, dans le district de Van, se trouve le petit village de Degirmenalti (anciennement Por). Les vestiges de l'église Sourp Anania (du nom d'Ananias de Damas, un disciple de Jésus) constituent maintenant une mangeoire pour des moutons et des chèvres. La voûte en berceau date du 15ème siècle, mais les fondations remontent au 6ème siècle. Dans l'enceinte de cette ferme en activité, se trouvent des khatchkars, dont un grand nombre date des 14ème et 15ème siècles. Je suis triste de voir que des objets appartenant au patrimoine mondial sont ignorés parce qu'ils sont arméniens.

    En dehors de Trabzon, se trouve une autre ferme en activité; son adresse est Kaymaklı Manastırı. C'était autrefois le monastère Sourp Perguitch (Saint-Sauveur), datant du 15ème siècle. J'ai été émue par les fresques complexes illustrant le Jugement Dernier et autres scènes de la Bible. Elles m'ont rappelé les tableaux de Jérôme Bosch par leurs détails, leurs créatures imaginaires et les portraits des disciples et des mécènes qui ont financé l'ouvrage. Là encore, j'ai découvert des œuvres d'art inestimables risquant d'être détruites ou endommagées.

    - Sinem Adar : A l'approche du centenaire du génocide, penses-tu que le tourisme de la diaspora a un impact sur les relations arméno-turques ?
    - Anny Bakalian : Deux mille membres de la diaspora arménienne séjournant en Turquie, c'est un chiffre minuscule comparé au volume énorme de tourisme que le pays reçoit chaque année, même ceux qui se contentent de voyager en Cappadoce, à Ephèse ou Antalya. Non, les voyageurs arméniens sont insignifiants.

    J'ai l'impression que jusqu'aux années 1990, la Turquie était une société fermée. Quelques représentants de la classe moyenne étudiaient à l'étranger ou faisaient du tourisme; seule la classe dirigeante connaissait l'anglais, le français, l'allemand et d'autres langues; les Gastarbeiters[travailleurs migrants] turcs en Europe s'intéressaient à des choses basiques et pas aux idéologies; par ailleurs, le système éducatif turc était très nationaliste et les médias sous contrôle étroit. Internet peut apporter aux foyers turcs l'histoire et le point de vue arméniens, mais peu de choses sont traduites en turc. De nos jours, davantage de gens apprennent des langues étrangères, suivent des études supérieures, se lient de plus en plus d'amitié et même épousent des gens issus d'autres origines ethniques, religieuses et nationales. Il y a de l'espoir pour l'avenir.

    Nombre d'Arméniens réclament des excuses de la part du gouvernement turc. Certains seraient heureux d'obtenir une expression personnelle de regret, comme cette femme médecin, originaire de Bursa, qui s'en est acquittée auprès de ma cousine. Ni les Arméniens de la diaspora, ni la république d'Arménie ne peuvent contraindre la république de Turquie à reconnaître les atrocités du régime en 1915 et depuis lors.
    Néanmoins, si les citoyens turcs font pression sur leur gouvernement pour qu'il modifie sa politique de déni du génocide, ils peuvent y parvenir. En fin de compte, c'est au peuple turc que cela incombe, à commencer par ses intellectuels.                 

    NdT

    1. Environ 350 euros, au taux de change actuel (mai 2015).

    ___________

    Traduction : © Georges Festa - 05.2015



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    Daniel Melnick
    The Ash Tree
    West of West Books, 2015

    The Armenian Weekly, 29.05.2015


    Un roman "puissant et admirablement rendu" sur l'odyssée d'une famille rescapée du génocide arménien et sa renaissance en Californie a été écrit par Daniel Melnick, professeur émérite d'anglais à l'Université d'Etat de Cleveland (Ohio).

    Intitulé The Ash Tree [Le Frêne], ce roman est publié par West of West Books, une maison d'édition située au centre de la Californie, fondée par l'écrivain Mark Arax. "Daniel a écrit là un livre profond," explique-t-il. "Il est nourri non seulement des persécutions et de l'exil vécus par sa famille juive, mais aussi par le fait que son épouse, Jeanette, est une Arménienne qui a grandi à Fresno."

    "Par son mariage avec Jeanette, Daniel s'est trouvé soudain immergé dans un clan d'Arméniens fermiers, écrivains et poètes, socialistes et capitalistes, et aussi de footballeurs et de joueurs de baseball. Comment donner leur sens, à leur histoire traumatisante et à ce fil tragique qui les a accompagnés en Amérique ? De ces questions est né ce roman, à la fois puissant et admirablement rendu," poursuit Arax.

    The Ash Tree est une histoire intemporelle d'amour, de regrets et d'amour entre Armen Ararat, un survivant du génocide arménien, et une jeune Arméno-américaine prénommée Artemis. Armen aspire à être poète et après s'être caché dans un grenier à Istanbul pour fuir les marches de mort, il part aux Etats-Unis et s'installe dans la vallée ensoleillée de San Joaquin.

    Armen s'inscrit à l'Université de Californie à Berkeley, mais il est bientôt ramené à Fresno à l'appel de la ferme familiale. C'est là qu'il rencontre et épouse Artemis, qui a fait le voyage du Connecticut en Californie. Du fait des exigences de la vie familiale, Armen laisse tomber l'écriture et devient viticulteur, pour perdre ensuite sa ferme lors de la Grande Dépression. Il retourne alors dans la baie de San Francisco avec Artemis, leurs deux fils et leur fillette, où il réussit comme épicier.

    Tandis que le roman pivote de la Turquie à Berkeley, Fresno et San Francisco, pour revenir à Fresno, Armen et sa famille, libres de toute attache, se transforment en de vrais Américains, purs et durs.

    Artemis et sa fille, Juliet, occupent le centre de cet univers dominé par ailleurs par les hommes. Cette mère dynamique, femme de tête, s'acquiert une force et une autorité qui défient les limites de son époque et des lieux où elle vit. Sa fille s'efforce de devenir une jeune femme énergique, indépendante, perspicace, artiste et plus à son aise que sa mère.

    Tigran est le fils aîné - prudent, concentré, solide - tandis que Garo, le cadet, est plein d'entrain, prend des risques, obligeant Tigran à tenter de le protéger plus d'une fois contre son gré. Garo est passionné, charismatique. Large d'esprit, il étreint la vie avec intrépidité, tout en combattant, en dépit des désillusions, son dégoût pour la cruauté et le mal qu'il est amené à croiser.

    La famille découvre que l'Amérique n'est pas cette terre mythifiée d'opportunités, mais qu'elle est gangrenée par la pauvreté, la guerre, le racisme, la censure, la drogue et la corruption. L'histoire tourmentée des Ararat révèle des vérités universelles sur les combats d'innombrables familles, immigrées et autochtones.

    Les cinq membres de la famille Ararat se font ici entendre et nous font partager cette épopée. Alors que la famille se remet du génocide et de son traumatisme générationnel, tous se retrouvent dans cette terre fertile, et pourtant hostile, de la Californie centrale, avant qu'une tragédie ne les frappe à nouveau.

    Le tableau de couverture avec son cadre effiloché et blanchi est dû à l'épouse de l'A., Jeanette Arax Melnick, tandis que le roman s'inspire en partie de la vie de la famille Arax. Combinant histoire et mémoires romancés, The Ash Tree est un roman important, merveilleusement écrit, sur la survie, la renaissance et la douleur.

    Parmi les précédents ouvrages de Daniel Melnick, citons Hungry Generations: a novel (iUniverse, Inc., 2004), un roman sur une communauté de musiciens immigrés qui vécut à Los Angeles dans les années 1940. Né en Californie, il a enseigné à l'Université de Berkeley, où il a soutenu sa thèse de doctorat, ainsi qu'à celle de Cleveland, dont il est professeur d'anglais émérite; il est actuellement chargé de cours à l'Université Case Western Reserve (Cleveland, Ohio).

    The Ash Tree est disponible sur Barnes & Nobles et Amazon.com au prix de 25 dollars (ISBN : 9780981854762). Pour plus d'informations, consulter www.theashtree.net.          

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    Traduction : © Georges Festa - 05.2015

    site de Daniel Melnick : www.danielmelnick.com




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     Micheline Aharonian Marcom
    Draining the Sea
    Riverhead Books, 2008

    par Terry Pitts
    Vertigo, 04.01.2014


    Je suis ce mec qui ramasse des cadavres. Je bouffe des photos, moi aussi je suis mort. Crevé, un fils de pute; du genre à pas regarder en arrière. Rien que l'avenir devant moi, pas de présent; un mec sans histoire; un mec sans espoir...

    Draining the Sea [Assécher la mer] (Riverhead Books, 2008), de Micheline Aharonian Marcom, est le troisième volet d'une trilogie qui comprend Three Apples Fell from Heaven (2001) et The Daydreaming Boy (2004) (1). Sans être véritablement une trilogie, ces trois romans prennent chacun racine dans le génocide arménien. Le premier, Three Apples Fell from Heaven, est un livre poétique, viscéral sur l'oppression brutale, le meurtre et l'exil forcé de plus d'un million d'Arméniens vivant dans ce qui constitue actuellement la Turquie, vers 1917. Dépourvu de narrateur ou personnage principal, il suit les destinées d'êtres pris au piège du chaos. Puis vint The Daydreaming Boy, qui se situe à Beyrouth en 1963, avec les premiers signes de la guerre civile de ce pays, surgissant en toile de fond. Il compte essentiellement un seul personnage, dans la cinquantaine, prénommé Vahé, qui est le produit d'un réseau d'orphelinats mal géré et mis en place pour gérer les enfants orphelins du génocide. A mes yeux, Daydreaming donne l'impression d'un livre de transition, à demi accompli. Vahé est un personnage pathétique, grossier et peu sympathique, tel un réceptacle médiocre et indigne de la langue explosive, onirique de Marcom. J'ai trouvé curieux le fait que son existence indolente, lascive et violente, résulte davantage de l'orphelinat que des lointains événements en Turquie à quoi se rapportent son héritage et sa famille. Le troisième livre, Draining the Sea, nous emmène à la fin du vingtième siècle et aux Amériques, sur les pas d'un émigré à l'ouest du globe. Draining the Sea revient lui aussi à ce genre d'histoire gorgée de sang, dans laquelle nous avait plongé Three Apples, sauf que la violence se déroule ici lors de la guerre civile qui éclata au Guatemala dans les années 1980.

    Draining nous transporte implacablement dans la tête du narrateur de Marcom et ce n'est pas beau à voir. Cet homme qui n'a pas de nom, désagréable, qui vit à Los Angeles, déclare tout de go : "Je suis un mec irritable, gros et moche" et "C'est pas des histoires pour les âmes sensibles." Quand il roule dans les rues et les autoroutes de Los Angeles ou assis à broyer du noir chez lui, il s'adresse obsessionnellement en pensée à une femme prénommée Marta ("l'indigène"), victime d'un massacre dans le village d'Acul, au Guatemala, en 1982. Le narrateur nous fait explicitement savoir qu'il a eu des relations sexuelles avec Marta au Guatemala, avant d'être apparemment responsable ou complice de ses tortures et de sa mort. Du moins, à ce qu'il semble. Le narrateur de Marcom fait aussi entendre, à la façon d'un oracle, l'histoire des Amériques post-colombiennes. "Je suis un scribe, un sténographe du désir," déclare-t-il, renvoyant à ce demi-millénaire de bain de sang, de Columbus au Guatemala. Sa confession rageuse, emplie de dégoût de soi, est une mise en accusation puissante de la colonisation des Amériques, de l'échec du rêve américain et de la psyché de l'homme blanc.

    J'avais pas envie de te buter, pas plus peut-être que j'ai eu envie de buter et de buter une deuxième fois les gamines et les gamins des Gabrielino (leur existence) pour que cet Américain en devienne un : un Américain dans sa ville; une idée d'homme ? et mes idées dans ma tête (à moi ?) bourrées d'histoire par mes profs, de souvenirs de gamins de cour de récréation, fourre-moi la tête dans la crasse, le macadam, cette vision de mains au loin dans la cour de récréation, les filles dans la rangée du fond; la télé qui hurle en arrière-plan. Ces Amériques qui nous font et qui nous défont, défaites, qui te font sans cesse - la maladie, les lois sur le vagabondage, les lois sur le lynchage, les règlements sur les routes des Blancs et les Indiens. - Tu existes, ma chérie ? Et sinon, je peux ?

    Il sait que la civilisation occidentale moderne est déphasée et sa confession se veut un testament et, en partie, une réparation de cette histoire sadique et criminelle. D.H. Lawrence et Walt Whitman sont les anges terrestres, rédempteurs qui planent au-dessus de ce livre et leurs mots sont souvent enchâssés dans le texte de Marcom. Dans tel passage, le narrateur cite Lawrence : "Il nous faut revenir à un rapport, un rapport vivant et nourricier avec le cosmos et l'univers."

    Ce livre m'a hanté pendant plus d'un mois. Le récit et le rappel d'actes sexuels misogynes et de tortures est pénible à lire. Et j'ai sans cesse eu l'impression d'être frustré par mon incapacité à déterminer si le narrateur est véritablement l'auteur de ces actes ou s'il les imagine "simplement," même si je sais que la réponse est double : le narrateur est en même temps un personnage et la voix de l'histoire. Je ne pense pas que l'on puisse douter que ce soit délibéré de la part de Marcom. A travers des personnages désagréables et des actes déplaisants, elle oblige le lecteur à vivre son texte au plan tant viscéral qu'intellectuel. Son objectif semble être de repousser toute lecture facile ou toute interprétation simpliste. L'on est sur la corde raide du début à la fin, mais Marcom ne doute pas que l'on puisse tomber et immédiatement reprendre pied. En fin de compte, j'ai trouvé Draining the Sea le livre le plus étonnant et le plus fort de cette trilogie. (Au fait, le titre provient d'une déclaration du général guatémaltèque Rios Montt : "La guérilla c'est le poisson. Le peuple c'est la mer. Si tu n'arrives pas à attraper le poisson, tu dois assécher la mer.")

    Tous les ouvrages de cette trilogie utilisent des photographies pour ancrer le texte dans l'histoire, opérant comme une sorte de contrôle que des gens réels et des événements réels président aux récits de Marcom. Dans Draining the Sea, chacun des cinq chapitres du livre débute par deux photographies qui font le lien entre la Los Angeles "sans âme," le génocide arménien et la guerre civile au Guatemala.                      

    NdT

    1. Micheline Aharonian Marcom, Le Garçon qui rêvait le jour, traduit de l'anglais par Georges Festa, Genève : MētisPresses, 2014
    Micheline Aharonian Marcom, Trois Pommes sont tombées du ciel, traduit de l'anglais par Georges Festa, Genève : MētisPresses, 2015

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    Traduction : © Georges Festa - 05.2015

    Traduction française en cours (Georges Festa) (à paraître en 2016)



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  • 05/31/15--18:49: Aida Zilelian - Interview


  • © BH Publications Pte Ltd, 2015


    Une évolution étonnante : entretien avec Aida Zilelian
    par Nancy Agabian


    [Aida Zilelian découvrant que son roman The Legacy of Lost Things [La Perte en héritage] aborde la nostalgie : "Tu sais quand tu rêves quelque chose, tu te dis 'J'ai fait un rêve si étrange,' et pendant que tu prononces ces mots à voix haute, tu réalises de quoi parle vraiment ton rêve. Quand j'ai parcouru la version finale, c'est là que j'ai réalisé."]


    Après avoir lu The Legacy of Lost Things, le premier roman d'Aida Zilelian, publié ce mois-ci par les éditions Bleeding Heart, je mourais d'envie d'avoir un échange avec elle. Aida m'avait remis l'ouvrage la soirée du Nouvel An; le lendemain, je lus avidement le volume entier, intriguée par la famille arméno-américaine qu'elle avait couchée par écrit. J'avais envie de découvrir comment elle avait eu une vision aussi nette de ses personnages et comment elle avait entrelacé leurs histoires sans anicroche.

    L'histoire suit les existences de la famille Yessayian au moment où leur fille adolescente, Araxie, disparaît. Tandis qu'elle vadrouille en voiture avec son amie Celeste, nous découvrons les histoires des membres de sa famille. Le récit révèle les erreurs qu'ils ont faites et les regrets auxquels ils vont devoir se confronter. Voyageant avec le temps de Beyrouth à Bucarest et au Queens, les schémas de violence et de honte se répètent à travers les générations, tandis que la nostalgie et l'amour font finalement le lien entre leurs histoires.

    C'était une vraie surprise pour moi de lire un récit aussi grave. J'ai rencontré pour la première fois Aida, lors d'une lecture publique au Gartal, cette série de rencontres littéraires arméniennes que j'organisais au Cornelia Street Cafe à Greenwich Village, il y a quelques années. Sa création m'avait - ainsi que tout le monde dans la salle - fait rire aux larmes. Depuis lors, nos chemins se sont croisés maintes fois dans les milieux littéraires arméniens, sur la scène littéraire du Queens et aux Boundless Tales [Ecritures sans limites] d'Astoria, au Queens, cette série de lectures publiques qu'elle a créée. Au fil des ans, nous nous sommes rencontrées pour parler écriture, édition (son œuvre est parue dans plus de vingt-cinq revues, dont Per Contra, Red Fez, Wilderness House Literary Review, Theurgy, et autres), enseignement (elle enseigne de la 6ème à la terminale) et d'équilibre entre la création littéraire et la vie. A chacune de nos rencontres, elle ne manque jamais de me désarçonner par ses observations espiègles.

    Aida est lauréate 2014 du Tololyan Literary Award pour The Legacy of Lost Things et a été demi-finaliste du Prix du roman Anderbo [Anderbo Novel Contest] en 2011 pour The Hollowing Moon. En tant qu'essayiste m'intéressant à la création romanesque, je lui ai proposé un entretien afin d'en savoir plus sur son processus créateur, mais aussi pouvoir faire le lien entre son sens de l'humour et sa grande capacité à produire des personnages complexes. Elle a accepté et nous sommes convenues d'un moment pour nous parler au téléphone.         

    - Nancy Agabian :Ça doit faire dix ans que j'assiste à tes lectures sur New York. De mémoire, ton œuvre est incroyablement drôle et tu es une sacrée interprète. Mais The Legacy of Lost Things a une tonalité si grave et compte des personnages tragiques. Je me demande si ta vision de l'écriture n'oppose pas la comédie à la gravité ?
    - Aida Zilelian : Je pense que ce qui m'a amenée à écrire dans un style très comique m'a été révélé par David Sedaris. A l'époque où je le lisais, je m'étais éloignée de l'écriture depuis pas mal de temps, et puis soudain les membres de ma famille sont devenues des cibles faciles. Mais, contrairement à d'autres écrivains humoristiques, en fait je manquais de matériau, car combien de membres de ma famille allais-je tourner en ridicule ? Je pense que le côté comique de mon écriture a été comme mon temps de chauffage, un préalable à l'écriture, avant que je ne devienne une écrivaine plus impliquée.

    - Nancy Agabian : Te voyais-tu en écrivaine, avant de t'y engager pour de bon ?
    - Aida Zilelian : Non. J'ai longtemps écrit quand j'étais lycéenne, mais je ne prenais pas vraiment ça au sérieux. Et puis j'ai joué de la musique pendant plus de dix ans, j'écrivais donc les paroles en m'impliquant beaucoup, c'était mon exutoire littéraire. Et puis j'ai senti le besoin de me mettre à jouer de la musique. C'était excitant d'être sur scène, mais ça a perdu de son lustre pour moi dès que j'ai commencé à écrire des histoires. Et puis je me suis dit : "Voyons voir si j'arrive à être publiée." Voilà comment j'ai commencé. Je n'imaginais pas du tout réaliser un objectif ou arriver là où j'en suis dans une carrière d'écrivain. Et puis une histoire en amenait une autre, j'ai écrit un recueil de nouvelles humoristiques [encore inédites], si bien que mon écriture s'est développée à partir de là.

    - Nancy Agabian : C'est intéressant que tu évoques l'écriture de chansons, car quand je pense au langage dans Legacy, il est très direct; il ne s'agit pas d'un langage embelli. Mais c'est très fort. A ton avis, écrire des chansons a-t-il influencé ton style ?
    - Aida Zilelian : C'est drôle, parce que mon dernier récit publié était dans Per Contra. Aaron Poochigian [poète et traducteur], que tu connais, je crois, est publié lui aussi dans cette revue - une coïncidence heureuse - et il remarqué sur Facebook que mon texte était écrit dans une prose concise, clairsemée, quelque chose dans ce genre-là. Je ne me doutais pas du tout que j'écrivais comme ça.

    - Nancy Agabian :Ça fonctionne bien au plan émotionnel : dans le roman la langue est là aussi directe, mais elle te permet de maintenir le suspense, tout en montrant d'autres niveaux, en particulier au plan de la nostalgie. Et puis le livre est admirablement agencé. Tu révèles le passé de chaque personnage, d'une manière très complexe, en opérant des allers et retours dans le temps parallèlement à l'histoire du voyage en voiture d'Araxi au présent. Je me demandais comment cette structure solide a surgi et en quoi elle a influencé ton écriture ?
    - Aida Zilelian : En fait, c'est comme un cliché, mais ça me donnait l'impression de travailler avec une poignée de morceaux d'un puzzle. L'idée était de les disposer avec soin pour que tout puisse se raccorder à la fin. C'était très difficile, en fait, parce que je n'avais pas envie de livrer trop d'informations sur un personnage trop rapidement. J'avais une idée de chaque personnage sur lequel je travaillais, comme sur le passé et le présent, et les histoires individuelles devaient faire lien avec subtilité pour qu'en tant que lecteur, tu puisses apprécier à ton gré chaque personnage. Mais tu peux aussi leur pardonner à ton gré, ou peut-être leur permettre de se racheter.

    - Nancy Agabian : Comme tu commences par le fait qu'Araxi disparaît, il est tentant pour un lecteur de se dire : "Oh ! Toute cette histoire tourne autour d'Araxi !" Il est réconfortant de découvrir ensuite qu'il s'agit des trois générations de sa famille. Mais je me demande si à un certain point Araxi n'a pas un rôle plus central...
    - Aida Zilelian : Le problème c'est que j'avais écrit un premier roman sur Araxi, The Hollowing Moon. Il a retenu une certaine attention - figurant parmi les trois finalistes du Prix du roman Anderbo. Et ce roman est entièrement consacré à Araxi. A son voyage en voiture, son aventure - je hais ce mot -, en fait tout le processus de son départ. J'espère que ce roman sera finalement publié. Il s'agit d'un premier roman, c'est vrai, mais qui donne un très bon aperçu d'Araxi. Si bien qu'en écrivant Legacy, je ne pouvais pas empiéter sur l'intrigue du premier livre. Je devais me rappeler que The Hollowing Moon avait une chance d'être publié et qu'alors tout s'assemblerait car on pourrait voir cette histoire à travers son regard, à elle aussi.

    - Nancy Agabian : As-tu entendu parler du tout dernier roman d'Harper Lee ?
    - Aida Zilelian : Oui, c'est fou ! Tous ces hasards !

    - Nancy Agabian : C'est pareil, non ? Elle écrit tout d'abord ce roman "redécouvert," opère un retour en arrière pour évoquer l'enfance du principal personnage, ce qu'elle a fait, et le résultat est To Kill a Mockingbird. Comme si toi, tu faisais le contraire.                            
    - Aida Zilelian : C'est vrai, et j'espère que, bien que ce soit un premier roman, il attire un peu l'attention, car il rassemble davantage pleinement les éléments du récit. Impossible de me dire : "Oh ! Ce livre ne va pas être publié, je pourrais tout aussi bien aborder en profondeur l'histoire d'Araxi dans Legacy." Je n'ai pas eu le cœur à ça; impossible d'accepter que ce premier livre ne voie jamais la lumière dans le monde de l'édition. Voilà pourquoi je vais m'y atteler.

    - Nancy Agabian : Comment as-tu décidé de démarrer le livre en son absence ?
    - Aida Zilelian : Enseignante et lectrice, j'ai appris que sans un conflit immédiat, il y a peu de raisons de poursuivre une lecture. C'était vraiment délibéré de ma part, parce que tu as envie de savoir tout de go le thème de l'histoire. L'hypothèse était de poser le conflit et de s'en éloigner, et puis d'approfondir les autres personnages, et laisser le conflit planer. En espérant que le lecteur ait envie de lire le reste.

    - Nancy Agabian : Ton traitement des personnages est intéressant. Comme tu l'as dit, nous découvrons leur histoire et leurs défauts. Je me demandais quels livres ou quels personnages ont inspiré ton approche.
    - Aida Zilelian : Je dirai que l'écriture de Khaled Hosseini a profondément influencé la mienne, d'un point de vue culturel. Celle de J. D. Salinger aussi. Je parierais qu'il a probablement inspiré tous les écrivains que je connais. Par sa façon qui n'appartient qu'à lui d'approfondir un personnage, si pleinement, si complètement et avec tant d'originalité.

    - Nancy Agabian : Je trouve intéressant que tu cites Hosseini. Ce que je retiens le plus de The Kite Runner(1) c'est la façon avec laquelle le récit traverse les pays, tandis que les personnages portent avec eux leur histoire.
    - Aida Zilelian : J'en ai retiré surtout leurs défauts. Tu découvres ce père qui semble idéal, ce qu'il n'est pas, en réalité. Tu croises des personnages qui incarnent le mal absolu, et il te faut l'accepter. Et puis on trouve des personnages comme le narrateur, qui est bourré de défauts et qui cherche désespérément une sorte de rédemption. Tout ça m'a aidée à élaborer mes personnages, c'est sûr.         

    - Nancy Agabian : Le personnage qui me paraît le plus conflictuel dans ton livre est Lévon [le père d'Araxi]. On dirait que le sentiment d'insécurité le guide et le ronge au point de commettre des choses horribles. En même temps, il partage un moment avec Sophie [la sœur cadette d'Araxi], où il est vraiment là avec elle, alors qu'elle traverse une épreuve. J'ai trouvé ça intéressant.
    - Aida Zilelian : On pourrait facilement dénigrer ça. Ça été un livre difficile à écrire pour moi, parce que je me souviens d'un prof d'atelier en écriture me disant que soit nous calomnions nos parents, soit nous les divinisons. Et parfois il nous suffit de les faire descendre de leur piédestal pour les regarder, les observer droit dans les yeux, les appréhender globalement.

    - Nancy Agabian : Le fait d'être parent t'a-t-il amenée à décrire les personnages parentaux plus complètement, parce que tu assumes un rôle différent dans ta vie ?
    - Aida Zilelian : De façon inconsciente, probablement. Quand j'écrivais, je ne me disais pas du tout : "Oh ! j'ai mon bébé de six mois là-haut qui fait un petit somme." Je n'ai pas changé de point de vue au plan conscient, mais tu commences à réaliser à quel point c'est difficile d'être un parent. Tu commences à être moins rigide concernant les critiques de tes parents.

    - Nancy Agabian : L'épigraphe du livre contient des vers du poème de Parouir Sévak, "Analyse de la nostalgie." On dirait que chaque personnage possède son propre sentiment de la nostalgie, qui le guide. Quand, dans ton processus, as-tu réalisé que tu écrivais un livre sur la nostalgie ?
    - Aida Zilelian : Sincèrement, je n'ai pas réalisé jusqu'à ce que j'aie achevé le roman. Tu sais quand tu rêves quelque chose, tu te dis "J'ai fait un rêve si bizarre," et pendant que tu prononces ces mots à voix haute, tu réalises de quoi parle vraiment le rêve. Quand j'ai parcouru la version finale, c'est là que j'ai réalisé. C'est comme quelqu'un qui essaie d'attraper son ombre, sans savoir s'y prendre. C'est comme Le mythe de Sisyphe - il pousse le rocher jusqu'au sommet de la colline et puis elle roule en arrière. C'était la passion de Sisyphe, mais aussi son repoussoir, et il se contente de faire ça sans cesse, une ascension répétitive et absurde. Je pensais à ça; comme si, pour chaque personnage, il y a quelque chose de désespéré dans leur nostalgie, puisqu'ils ne savent pas comment... non pas s'arranger, mais comment être en paix avec qui ils sont.

    J'ai grandi avec beaucoup de poésie arménienne, que j'ai en grande partie perdue de vue parce que j'avais rompu avec la communauté pendant pas mal de temps. Je me disais : voilà qui je suis, ça m'a influencée, et j'avais envie de revenir aux écrivains qu'on m'avait enseignés à l'école. Voilà pourquoi j'ai choisi Parouir Sévak, parce que j'ai grandi avec sa poésie, et j'avais envie de trouver quelque chose qui soit suffisamment juste pour pouvoir être communiqué dans le roman.

    - Nancy Agabian : C'est génial d'apprendre comment l'enseignement de la littérature arménienne s'est insinué en toi et fait partie de toi à part entière. Et comment il émerge dans l'écriture.
    Ça fait 100 ans maintenant que le génocide arménien a eu lieu et il existe tout un registre de sentiments à ce sujet, comme la colère au sujet du déni, la fierté d'avoir survécu. Et une vraie détermination à obtenir identification et reconnaissance. Je suis sûre qu'il y aura plein de livres, d'articles et autres productions par des écrivains arméniens. Ça m'a frappée de constater que ton livre ne détaille pas le génocide, mais qu'on sent sa présence et que tu en as conscience en tant que lectrice. Pourrais-tu préciser ce choix ?            
    - Aida Zilelian : Mon grand-père, Garabed Zilelian, a été un orphelin du génocide, et en grandissant j'ai ressenti cette pression véritablement immense et écrasante de faire tout mon possible pour compenser le génocide, comme si c'était ma responsabilité. Résultat, ça m'a rendue... je ne dirai pas désensibilisée, mais dotée de sentiments et de réactions très forts au fait qu'il n'y a pas eu de reconnaissance. Tu commences à te sentir impuissante. Comme si quelqu'un te demandait de compter chaque grain de sable sur une plage, tu sais que c'est impossible, c'est une sensation tellement étouffante. Ça me pesait tellement, de façon très implicite, voilà pourquoi j'ai pris le large.

    Pendant plein de temps je n'ai pas fréquenté d'Arméniens. Et pourtant je suis Arménienne par certains côtés; c'est intégré en moi. Ma façon de faire la cuisine, je parle la langue, ma fille aussi, et mon mari de son côté a envie d'apprendre à parler, parce qu'il adore cette langue !

    Quand j'ai écrit ce livre, je n'avais donc pas envie d'être submergée par des récits sur le génocide. Parce que, tu sais, il y a beaucoup de détails du côté de mon grand-père, des récits concernant ce à quoi il a assisté. Or la troisième génération de survivants du génocide n'a pas été vraiment étudiée. Je pense vraiment que le thème de la fuite, ce thème de la violence, ce thème du chagrin, toutes ces émotions, courent dans nos veines. D'autres Arméniens de la troisième génération ne seront peut-être pas d'accord avec moi là-dessus, mais on est pas mal impactés. Et peu de textes décrivent cet héritage.

    Dans le roman, j'aborde très brièvement le grand-père - le fait qu'il a fui le génocide, que c'est quelqu'un de grossier et violent - tu vois comment son fils devient grossier et violent, et tu vois comment la mère d'Araxi a besoin de fuir, d'ailleurs Araxi elle-même a besoin de fuir. C'est tout simplement un système atroce de régurgitation de toutes ces réactions négatives à une chose atroce qui s'est produite.

    - Nancy Agabian : Pendant que tu parlais, je pensais à l'œuvre de Nancy Kricorian et de Micheline Aharonian Marcom, leur façon de travailler dans un format séquentiel, où le premier roman aborde le génocide, tandis que les autres détaillent les années et les générations qui suivent. Et pourtant ce sont leurs livres traitant directement du génocide qui retiennent le plus l'attention. Je me demande pourquoi ?
    - Aida Zilelian : A mon avis, c'est parce qu'il y a ce besoin insatiable de se sentir validé, et que chaque livre publié constitue une étape insaisissable menant au fait d'être validé. C'est ce qui est arrivé. "Tu as vu ? Encore quelqu'un qui écrit là dessus !" Je ne pense pas que les Arméniens en apprécient les détails sanglants, mais ils se sentent davantage décidés à voir tout cela reconnu.  

    - Nancy Agabian : Or ces livres ont trouvé un public plus large. Peut-être que tout le monde a faim de reconnaissance ? Je me demande comment tu vois ton public.
    - Aida Zilelian : Mon public ? Tous ceux qui ont un ancrage culturel fort, auquel ils se sentent reliés. Je dirais que les lectrices sont peut-être plus intéressées. Et aussi, dans une certaine mesure, les jeunes adultes.

    - Nancy Agabian : Je sais que tu as déclaré travailler à ton prochain livre. Présente-t-il des personnages arméniens ?
    - Aida Zilelian : J'ai l'intention de travailler à deux types d'ouvrages différents. J'en ai déjà commencé un, basé sur le personnage de Sophie dans Legacy. En général, j'ai tendance à emprunter des personnages à des nouvelles, ou dans ce cas à mon roman, et à poursuivre l'idée de développer tel ou tel personnage plus complètement. Pour le moment, j'ai envie de continuer à m'intéresser aux Arméniens de la première génération. A mon avis, le sujet n'a pas été suffisamment traité, le thème central étant naturellement les survivants du génocide. Le second roman que j'ai en tête ramènera en Arménie, juste avant le génocide, comment une famille réussit à s'échapper et à arriver en Amérique. C'est important de prendre en compte non seulement les survivants du génocide, mais aussi de chercher ces Arméniens qui ont fui et comment cette expérience les a affectés - devant abandonner leur existence, leur famille et les sentiments contradictoires de survivre au prix de ce qu'ils doivent sacrifier.

    - Nancy Agabian : Je suis sensible à l'idée que tu continues les récits de la famille Yessayian. Et que tu mettes à jour des histoires encore inédites - de même que Legacy brise le silence. Je suis impatiente de lire tes deux ouvrages. Merci beaucoup pour cet entretien.
    - Aida Zilelian : Non, c'est moi qui te remercie, Nancy, vraiment. C'était super.             

    NdT

    1. Khaled Hosseini, Les Cerfs-volants de Kaboul, traduit de l'américain par Valérie Bourgeois, Paris : Belfond, 2007

    [Nancy Agabian est l'A. du recueil/spectacle poétique Princess Freak (Beyond Baroque Books, 2000) et de mémoires, Me as her again: True Stories of an Armenian Daughter (Aunt Lute Books, 2008); ce dernier ouvrage a été finaliste du Lambda Literary Award, catégorie documentaire LGBT, et sélectionné en vue du Prix international William Saroyan. Ses essais ont paru dans Ararat, The Brooklyn Rail, Women Studies Quarterly (The Feminist Press), outre les anthologies Homelands: Women's Journeys Across Race, Place and Time (Seal Press) et Forgotten Bread: First Generation Armenian American Writers (Heyday Books). Elle anime des ateliers d'écriture à la Gallatin School of Individualized Study à l'Université de New York et via Heightening Stories, un ensemble d'ateliers d'écriture communautaires qu'elle a créé en 2013 pour des gens courageux et conscients au plan social, animés en ligne et à Jackson Heights, dans le Queens.]      

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    Traduction : © Georges Festa - 05.2015
    Avec l'aimable autorisation de la rédaction de Fiction Writers Review.



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    © Raffi Hadidian, série "Street Photography"
    www.flickr.com
    Avec l'aimable autorisation de l'A.


    Les photographies de Los Angeles de Raffi Hadidian :
    isolement et mouvement au sein d'une mégapole
    par Ramela Grigorian Abbamontian
    Asbarez.com, 31.10.2014


    Le photographe libano-arménien Raffi Hadidian (né en 1972) a un appareil photo en main depuis l'âge de 19 ans, mais sa passion pour les images et traduire leur puissance en racontant une histoire a débuté bien plus tôt.

    A l'âge de 6 ans, Hadidian arrive du Liban déchiré par la guerre à Los Angeles. Très vite, il utilise des images visuelles pour reconstituer et donner sens à son lieu de naissance. La première fois, vers 7 ans, il utilise des voitures en miniature Matchbox et de petites boites en papier pour créer une ville improvisée dans un bac à sable avec son frère Ara. Tandis que son frère fait craquer une allumette, Hadidian photographie (à l'aide d'un appareil photo Kodak 110) les flammes d'une ville incendiée. Ce premier souvenir de création d'images révèle une volonté de comprendre la ville de ses origines et sa situation. Les séries visuelles qu'il a réalisées ces dix dernières années dévoilent un désir profondément enraciné de comprendre sa ville actuelle de Los Angeles, livrer une représentation photographique démocratique de ses habitants, et finalement - comme je le propose - passer, ainsi que ses spectateurs, de l'état de voyeurs à celui de témoins et de participants.

    Comme nombre de photographes, Hadidian travaille par séries. L'historien d'art social, aujourd'hui décédé, Albert Boime, a proposé, lors d'entretiens avec l'A., que les artistes travaillent par séries, parce que leurs vécus ne peuvent être saisis en un seule image. Autrement dit, l'acte même de créer une série devient un processus par lequel l'artiste explore non seulement ses sujets, mais aussi lui-même. Les thèmes des séries d'Hadidian sont variés et incluent ce qui suit : conducteurs dans des voitures avoisinantes dans "Portraits in Motion" (2005 - en cours), gens et lieux photographiés tout en conduisant dans "Drive By Shootings" (2005 - en cours), scènes de rue dans "Boulevard of (Broken) Dreams" (2005 - en cours), cyclistes en ville dans "Wind in My Face" (2006 - en cours), moments de calme dans "Tranquil Stills" (2007 - en cours), stabilité architecturale dans "Structures" (2009), merveilles de la nature dans "Backyard Living - It's a Jungle Out There" (2008 - en cours), gorgées d'expresso dans "Holy Shot!" (2008), et paysage à couper le souffle dans "Yosemite 2011." (L'on trouve parfois plus de 400 images dans chaque série. Aucune photographie originale de ces séries n'a de titre, confirmant la nécessité d'images multiples pour saisir les sujets et les sensations.)

    Dans Forget Me Not: Photography and Remembrance (Princeton Architectural Press, 2004), Geoffrey Batchen affirme que "[la] photographie est privilégiée au sein de la culture moderne car, contrairement aux autres systèmes de représentation, l'appareil photo fait plus qu'observer simplement le monde; il est aussi touché par le monde" (p. 31). De même, les séries photographiques d'Hadidian lui permettent d'explorer sa réalité contemporaine : un artiste en diaspora, déplacé, faisant sienne la Los Angeles multiethnique. Chaque série constitue donc un processus par lequel il investit l'environnement qui l'entoure, dévoile les subtilités de la ville, se débat avec son rôle d'artiste, en tentant de déchiffrer le mode de vie de Los Angeles.

    Tandis qu'Hadidian explore le mode de vie accéléré de Los Angeles, il semble d'une certaine manière saisir une réalité tout autre. Par exemple, nous sommes toujours en mouvement à Los Angeles - dans des voitures et des autoroutes - fonçant d'un lieu à un autre. Or, à travers ses photographies, Hadidian nous fait ralentir suffisamment longtemps pour attirer notre attention sur des choses habituellement négligées : les sans-abri dans les rues, les conducteurs dans les voitures toutes proches, les gens à vélo. En créant des photographies magnétiques, il invite les spectateurs à un dialogue avec des réalités souvent éludées. Comme si l'œuvre révélait le "bruit de fond" du mode de vie dans cette métropole.       

    Dans "Boulevard of (Broken) Dreams," Hadidian capture des gens souvent méprisés dans les rues : "[La série] est centrée sur nos vies quotidiennes, les gens qui y vivent, mais en quelque sorte nous avons effacé leur présence" (entretien avec l'A., 18 oct. 2014). Les sujets de cette série sont très divers et vont des sans-abri assis dans des arrêts de bus et au bord des trottoirs, aux piétons se précipitant sur les passages cloutés, aux consommateurs poussant leurs caddies, aux marchands de glace avec leurs chariots, et aux joueurs de dames sur le trottoir. De par leur nature même, ces photographies nécessitent l'inclusion d'un environnement supplémentaire afin de placer le sujet dans un contexte particulier. En tant que tels, ces environnements se font les prolongements de leurs habitants et une part essentielle de leurs identités. Hadidian reprend cette remarque du célèbre photographe Paul Strand pour expliquer son intention présidant à cette série : "C'est une chose de photographier des gens. C'en est une autre de faire en sorte que les autres se préoccupent d'eux en révélant le cœur de leur humanité" (cité dans la page Facebook d'Hadidian). Ne pourrait-on pas suggérer que le témoin de troubles et d'un bouleversement dans un autre pays développe une sensibilité au désastre que sont les souffrances de l'humanité dans sa terre d'adoption ? Hadidian déclare : "Le combat dans la diaspora arménienne pour la survie m'[a] rendu plus sensible à la survie des êtres humains" (entretien avec l'A., 1er nov. 2012).

    Un des thèmes clé qui ressort de cette série est la déconnexion humaine qui prévaut dans nos existences contemporaines. Dans une photographie de cette série, deux hommes assis se font pendant, bras repliés et jambes croisées. Cette congruence visuelle contraste paradoxalement avec leur désengagement mutuel. Au lieu de converser entre eux, les deux hommes sont isolés dans leurs mondes respectifs - ce que soulignent au plan visuel les barres séparant leurs espaces sur le banc; absorbés dans leurs seules pensées, leurs regards se dirigent hors de la composition. En outre, les deux hommes sont dans l'espace en partie cloîtré de l'arrêt d'autobus, attendant l'autobus, faisant ainsi ressortir le déclin de l'espace public dans des métropoles régies par les voitures comme Los Angeles.

    Hadidian articule explicitement son envie d'être un témoin, tout en reconnaissant avoir l'impression d'être un voyeur, lorsqu'il prend ces photographies, soucieux du fait qu'il puisse "saisir quelque chose d'eux [ou] de cet instant." En général, la frontière entre voyeur et témoin est pensée comme indistincte; les images d'Hadidian servent d'intermédiaires entre ces deux rôles. Comme l'a observé un critique d'art : "Il y a l'image comme acte de témoignage, soucieuse de communiquer une réalité que nous devrions connaître ou de faire prendre conscience d'une situation qui requiert une réaction. Et puis il y a l'image voyeuriste, guidée par le plaisir de voir, l'exposition de la souffrance ou l'étalage de l'intimité. D'un côté, un moyen subordonné à une fin; de l'autre, le moyen comme fin en soi : d'un côté, une façon de tendre vers l'autre, de l'autre, rien d'autre que soi" ("Witnesses and Voyeurs,"Art Press, Nov. 2001). Chaque fois que cela lui est possible, Hadidian aborde ces thèmes. Lors de ces échanges, il explique qu'il a envie de rendre public un problème - les rues et la réalité d'un état de fait. En retour, ces thèmes exigent de lui qu'il "les expose avec justesse" (Hadidian, entretien avec l'A., 18 oct. 2014). A l'aide d'images crues et puissantes, Hadidian donne force à ses sujets en leur conférant un espace pictural - ils deviennent les sujets centraux des compositions des photographies. En conséquence, Hadidian et ses photographies se font témoins de la présence absente à Los Angeles.

    "Drive By Shootings" se compose de photographies prises alors qu'Hadidian conduit et "repère quelque chose ou surtout quelqu'un d'intéressant à [ses] yeux." A mon avis, nos existences sont très orientées vers la production - notre intérêt premier semble se focaliser entièrement sur le résultat final. Je fais l'hypothèse que notre Los Angeles communique visuellement ce mouvement qui va d'un point à l'autre : l'environnement regorge de rues à l'infini et d'autoroutes interminables, souvent avec des voyageurs solitaires se dirigeant vers leurs destinations. De manière assez paradoxale, Hadidian est en train de conduire lorsqu'il prend ces photographies de sujets intéressants à ses yeux - beaucoup dans leurs voitures, d'autres dans les rues. Ainsi, ces photographies "immobiles" semblent arrêter suffisamment longtemps le temps et le mouvement pour que nous soyons témoins des détails.

    Tandis que les compositions dans "Drive By Shootings" englobent les sujets au sein du contexte plus large de leur environnement, "Portraits in Motion" comprend des photographies prises de près de gens dans leurs voitures (prises là aussi alors qu'Hadidian est en train de conduire). Dans l'une d'elles, il semble que le monsieur plus âgé ignore totalement l'appareil photo d'Hadidian; sa passagère plus jeune, de son côté, fait face à l'appareil photo - et donc à Hadidian - directement. Son visage calme, avec son regard tranquille et ses lèvres inexpressives, traduit une profonde tristesse. Or elle s'investit dans l'appareil photo avec tant de sincérité que l'on pourrait se demander si elle n'aspire pas à quelque contact humain, fût-ce à travers l'objectif d'un appareil photo. La photographie semble exposer l'isolement et la solitude vécues dans un environnement urbain, où le contact humain existe, mais uniquement de manière superficielle. Les deux sujets sont assis dans le même espace intime d'une voiture, tout en étant déconnectés au plan personnel, sans qu'il y ait la moindre conversation. Il n'est donc pas étonnant que les sujets sur les photographies d'Hadidian soient anonymes. Los Angeles compte-t-elle une population si nombreuse que tout type de contact signifiant soit devenu rare ? Cette aliénation et cet isolement définissent-ils nos existences, nos relations contemporaines ?

    Signifiant important dans cette photographie, la vitre qui sépare, à la fois littéralement et figurativement, le photographe de ses sujets. De fait, elle pose la question suivante : où se situe la frontière entre espace privé et espace public ? Hadidian lui-même en a conscience et précise : "Je trouve intéressant de voir où nous pouvons franchir la ligne entre public et privé. Un morceau de verre représente-t-il un sentiment illusoire d'intimité ?" (extrait de la page Facebook d'Hadidian). Alors que la vitre franchit la frontière entre public et privé, l'acte de photographier sert lui aussi d'intermédiaire entre les rôles de voyeur et de témoin relevés plus haut.

    La fascination d'Hadidian pour les véhicules de transport comme moyen d'explorer notre vécu à Los Angeles est aussi mise en lumière dans une autre série, "Wind in My Face," qui inclut des gens de tous milieux à vélo. Ses photographies ajoutent une autre dimension à la vision qu'a le spectateur de Los Angeles en tant que ville dominée par des voitures solitaires et d'interminables autoroutes; il s'agit de fait d'une ville dotée d'une sous-culture du cyclisme. Là encore, Hadidian photographie des gens avec des objets en mouvement, et pourtant ses photographies semblent arrêter le temps et agir suffisamment longtemps pour que les spectateurs le remarquent.

    Dans une autre photographie de la série "Holy Shot!" Hadidian bouleverse le signifiant d'une activité collective : des tasses d'expresso. On pourrait suggérer que les tasses d'expresso à moitié pleines indiquent un pot interrompu par une vie trépidante. De plus, ces tasses solitaires pourraient représenter l'illusion d'être ensemble avec sa famille et ses amis, tout en soulignant la réalité de la déconnexion et de l'isolement symptomatiques de nos existences contemporaines. La perspective aérienne - et donc, le point de vue distancié - illustre par ailleurs cette idée de déconnexion contemporaine, typique de nos existences à Los Angeles.                         

    En conclusion, les photographies d'Hadidian affirment la présence de sujets souvent délibérément effacés de notre vécu quotidien. Le sociologue et théoricien Roland Barthes soutient dans Camera Lucida: Reflections on Photography (1981) (1), que "toute photographie est un acte de présence." Autrement dit, la force de la photographie comme médium réside aussi potentiellement dans sa capacité à servir de preuve - d'existence et de survie. La matérialité même des photographies, dirais-je, révèle l'instinct de préservation à l'œuvre dans les créations de nombreux artistes de la diaspora arménienne : la volonté d'enregistrer et de préserver plusieurs aspects de leur histoire, qu'elle soit passée ou contemporaine. Cet instinct de préservation transforme le photographe - et par extension, le spectateur - en chroniqueur, témoin et même "porte-parole" de ses sujets et de leur vécu. Convaincu de la puissance de nous transformer inhérente à l'art, je suggère que les photographies d'Hadidian revêtent une urgence certaine : tandis qu'elles dévoilent la condition humaine moderne à Los Angeles, elles nous font prendre simultanément conscience de la déconnexion et de l'isolement qui prévalent dans notre culture. Partant, elles nous poussent à penser le changement. Et peut-être notre situation de spectateurs ou de voyeurs pourra-t-elle évoluer vers celle de témoins et de participants... dans notre vécu quotidien mutuel.

    Les séries photographiques d'Hadidian n'ont jamais été exposées, mais peuvent être visualisées sur Flickr et Facebook. Hadidian est aussi un photographe commercial professionnel, qui a photographié pour une clientèle internationale très connue dans l'industrie du luxe. Ses photographies ont paru dans plus de 90 revues à travers le monde, dont Vanity Fair, Vogue, Town & Country, WhiteWallet Elite Traveler.    

    NdT

    1. Roland Barthes, Camera Lucida: Reflections on Photography, traduit en anglais par Richard Howard, New York : Hill and Wang, 1981

    [Docteur en histoire de l'art de l'Université de Californie Los Angeles (UCLA), Ramela Grigorian Abbamontian est actuellement professeure associée d'histoire de l'art au Pierce College (Los Angeles). Contact : comments@criticsforum.org. Tous les articles publiés dans cette série sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org. Pour s'abonner aux versions électroniques de nouveaux articles, consulter www.criticsforum.org/join. Critics' Forumest un collectif créé pour débattre de questions relatives à l'art et la culture arménienne en diaspora.]  

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    Traduction : © Georges Festa - 05.2015
    Avec l'aimable autorisation de Raffi Hadidian.

    (reproductions soumises à autorisation de l'artiste)



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    Virginia Mendoza
    Heridas del viento
    Createspace, 2015

    par Ander Izagirre


    Les formidables chroniques nomades de Virginia Mendoza à travers l'Arménie viennent de paraître sous la forme d'un livre, Heridas del viento [Les Blessures du vent]. Elle m'a demandé d'en écrire la préface, ce que j'ai eu le bonheur de faire, enthousiasmé par les histoires qu'elle croise en voyageant lentement par les chemins les plus reculés.

    Tout a commencé ici

    Virginia Mendoza raconte que son grand-père mort lui apparut en rêve et lui déclara être né dans la rue des Arméniens. En réalité, son grand-père était né dans la rue de l'Aire, à Terrinches (Ciudad Real) , et Virginia crut que cette apparition était un signal pour voyager en Arménie. Quant à moi, j'ai l'impression que ce rêve lui livra aussi un autre message : qu'elle écoute les anciens. Ce à quoi elle a toujours obéi.

    Mendoza était dans l'attente d'une réponse pour savoir si elle était acceptée dans un programme européen de recherches sur les cultures des minorités ethniques en Arménie, "le seul pays actuel gravé sur la plus ancienne carte du monde." Son grand-père lui apparut en rêve et, comme s'il se pouvait que les morts soient en contact avec la Commission Européenne, peu de temps après, arriva aussi un courrier électronique avec la réponse positive. Mendoza s'envola pour Erevan et se sentit dans une planète lointaine, étrange et attirante, comme le montrent les récits du premier bloc de cet ouvrage, écrits avec cette conscience si vive d'être une extraterrestre qui commençait à déchiffrer les premiers signes : l'alphabet, la montagne qui est un symbole, les vers traduits des poètes, les cimetières, les tables débordantes de nourriture pour l'étranger. Régale l'inconnu et il te dira d'où il vient, pense-t-on dans ce pays. Les familles arméniennes ont régalé Mendoza de pommes de terre frites avec coriandre, saucisses, concombre, fromage et confiture, tandis qu'elle parcourait le pays, qu'elle acceptait que sa route serait celle que lui indiquerait une vache, par exemple, qu'elle empruntait des chemins tortueux, parce que ces chemins hasardeux étaient ceux qui l'intéressaient, qui la conduisaient jusqu'à des enfants avec une croix de sang tracée sur le front. Après quelques explorations, Mendoza décida tout de go qu'elle était "très arménienne."

    Gustave Flaubert soutenait que la nationalité devait être accordée non pas en fonction du lieu de naissance, mais des lieux qui nous attirent en particulier. Il renia la France bourgeoise, bureaucratique et ennuyeuse, voyagea en Egypte et s'émerveilla de l'agitation des ports, du chaos des souks, jusqu'à l'âne qui déféquait sur la place où il prenait le café. Pour Flaubert, la vie était chaotique, impure, sale, sensuelle, et les tentatives civilisées d'instaurer l'ordre impliquaient "une censure négative et hypocrite de notre condition." L'Egypte encourageait des modes de vie qui s'accordaient avec l'identité de Flaubert, valeurs alors réprimées dans la société française.

    Mendoza décrit un pays de gens humbles, hospitaliers, nostalgiques, amènes et, osons le dire, extravagants. Elle le décrit avec étonnement, tendresse, humour et, peu à peu, à mesure que le livre avance, elle le fait chaque fois davantage sien.

    Une prédisposition très forte existe parmi les Arméniens, qui coïncide avec une prédisposition tout aussi forte chez Mendoza : sauvegarder des histoires. Se souvenir, préserver le passé, fixer une identité, pour ne pas se dissoudre tout à fait dans les courants avec lesquels l'histoire a détruit l'Arménie tant de fois. Etre Arménien c'est être en manque : leur manque le Mont Ararat, leur manquent deux mers, leur manquent les villages d'où ils furent expulsés lors du génocide perpétré par les Turcs, leur manquent leurs parents qui furent massacrés ou dispersés au loin, vers de nouvelles frontières. Le livre recueille des récits anciens sur le point de disparaître et d'autres récits nouveaux que l'on aurait cru passés à la trappe : ces femmes qui furent tatoués comme du bétail et utilisées comme esclaves sexuelles par les Turcs, ce soldat qui envoya des lettres sous les bombes de la Seconde Guerre mondiale et qui ne revint jamais, ces familles qui vivent dans des baraques vingt-sept ans après le tremblement de terre qui dévasta le pays, cet ivrogne qui monte sur une terrasse pour raconter le bombardement d'une de ces nombreuses guerres du Caucase qui suivirent la désintégration de l'URSS, la génération de ces gamins qui se demandent si rire est une bonne chose.

    Qu'est-ce que survivre ? se demande ce livre. Mendoza approche les survivants et découvre qu'ils ont survécu, mais non, mais bon, mais presque. Ils, elles, ne veulent pas parler du génocide. Ils sont las de voir que les visiteurs ne s'intéressent qu'à leurs blessures, aux difformités de leurs vies, comme s'ils étaient des monstres de foire. Le côté positif, c'est que Mendoza s'intéresse à leurs existences entières dans leurs plus petits détails, qu'elle partage son temps avec les protagonistes de ses récits, qu'elle les accompagne chez eux et en chemin, qu'elle observe leurs mains usées qui pèlent et font griller des aubergines, qu'elle boit de la vodka avec eux, qu'elle prête l'oreille à des histoires d'amour, des blagues, des chansons, des embrouilles, des prières. C'est alors, tout naturellement, qu'ils se mettent à lui parler du génocide, car le génocide fait déjà partie de toute une vie que Mendoza a écoutée, une vie à laquelle elle rend ainsi justice. Grâce à cette patience, Mendoza met au jour une réponse simple et puissante, à peine une scène, pour suggérer que la survie réside peut-être dans l'amour, dans ce grand-père de 103 ans qui ne buvait jamais de café et qui apprit à le préparer pour l'emmener avec lui tous les matins dans la chambre de son épouse, pour la faire rire aux éclats en blaguant sur sa vieillesse, après quatre-vingts ans de mariage, après un génocide.

    Mendoza passe aussi son temps avec des chrétiens molokans - les buveurs de lait -, avec les yézidis - des nomades zoroastriens, adorateurs du soleil et parfois de l'Athletic de Bilbao -, avec cette femme qui garde chez elle les dieux de l'Arménie païenne, des dieux anciens et las. Elle passe son temps avec un patineur mystique, avec la veuve de cet homme qui creusa un énorme labyrinthe vertical sous sa maison afin de se réfugier dans les entrailles du monde et s'entretenir avec les eaux souterraines (1), avec cet archéologue qui découvrit la chaussure la plus ancienne de l'histoire, renforçant ainsi "cette idée si arménienne que tout a commencé ici."

    Mendoza s'intéresse aux gens enclins aux mondes étranges, qui évoluent entre quête et folie, art et délire, étude et obsession, et son hommage en devient fructueux : dans ces récits que n'importe qui éluderait pour leur côté absurde ou caricaturerait pour leur extravagance, elle décèle des pépites en or. Dans les histoires des anciens, peu à peu, de détail en détail, elle approfondit jusqu'aux sédiments antiques et révélateurs. Elle y découvre des perles de sagesse qui parlent à chacun de nous. Sans s'en rendre compte, Mendoza les rejoint : quelqu'un qui part en quête et en est obsédée, quelqu'un qui préserve et raconte. Si Mendoza est très arménienne, ce n'est pas parce qu'elle croit que tout a commencé dans ce pays, mais parce qu'elle recueille les histoires, les savoirs et les idées des anciens, de nos grands-mères, de nos grands-pères les plus éloignés, parce qu'elle sait que tout a commencé avec eux.  

    NdT

    1. Virginia Mendoza, "Arinj (Armenia) : Levon y su templo subterráneo,"El Puercoespín (Buenos Aires), 29.11.2013 - traduction française parue dans notre blog :

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    Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 06.2015



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    Serge Momjian
    Komitas : The Artist and The Martyr
    Janus Publishing Company Ltd, 2015

    Armenian Voice (Londres), Spring 2015, n° 65


    Komitas est ce prêtre-artiste talentueux qui visite les villages reculés de sa patrie, recueillant et transcrivant des chants populaires. Son long et scrupuleux travail de recherche en tant qu'ethnomusicologue lui permet de retrouver les racines préchrétiennes de la musique sacrée arménienne et d'ennoblir sa musique populaire. Il donne des conférences sur ces thèmes à la Société Internationale de Musique, où il est le premier non-Européen à être admis. Il y joue un rôle essentiel en présentant en Occident le patrimoine musical unique des cultures orientales.

    Bien qu'il soit un musicien célèbre et que ses conférences et chants soient largement plébiscités, ses spectacles profanes de musique sacrée dans sa patrie et à l'étranger l'opposent au clergé conservateur de son Eglise, lui ouvrant les portes de l'enfer. Durant la nuit du 24 avril 1915, connue sous le nom de Dimanche Rouge, Komitas est arrêté ainsi que 200 intellectuels et dirigeants communautaires arméniens, qui seront déportés dans l'intérieur des terres par le gouvernement ottoman, prélude à un plan prémédité visant à anéantir la population arménienne d'Anatolie. Bien que figurant parmi les rares sursitaires, l'atroce cauchemar qu'il a vécu, dont il ne se remettra jamais au plan mental, le conduit dans des hôpitaux psychiatriques, où il passe les vingt dernières années de sa vie, retiré du monde, son univers intérieur complexe hanté par les images tenaces de son passé.

    Ce livre captivant, basé sur des faits et des événements réels, et écrit en commémoration du centenaire du génocide arménien, contribue à donner vie à des périodes et des personnalités disparues grâce à un dialogue divertissant.   

    [De formation littéraire, Serge Momjian a étudié le journalisme à Londres. Il a travaillé comme reporter au Daily Starde Beyrouth et au magazine londonien d'actualités Events. Vers la quarantaine, il a commis plusieurs romans, dont Conflicting Motives (Janus, 1994), The Invisible Line (Minerva Press, 2000), The Singer of the Opera (Book Guild Publishing Ltd, 2004) et Memories of the Past (Austin Macauley Publishers, 2010). Ses œuvres novatrices lui ont valu nombre d'éloges et une réputation méritée. Komitas, The Artist and The Martyr est écrit en commémoration du centenaire du génocide arménien.]    

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    Traduction : © Georges Festa - 06.2015



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     © University of Chicago Press, 2015


    Peter Balakian :
    nouveaux ouvrages parus aux Presses de l'Université de Chicago
    The Armenian Weekly, 01.06.2015


    Deux nouveaux ouvrages de Peter Balakian, Ozone Journal (poèmes) et Vise and Shadow: Essays on the Lyric Imagination, Poetry, Art, and Culture viennent de paraître aux Presses de l'Université de Chicago.

    Le long poème du nouveau livre de Balakian constitue une suite à son opus très remarqué, A-Train/Ziggurat/Elegy (U. of Chicago Press, 2010). Tout en dégageant les restes des survivants du génocide arménien dans le désert syrien avec une équipe de télévision, le personnage parcourt ses souvenirs new-yorkais d'une décennie (les années 1980) de crise - tandis que le sida et le réchauffement climatique sont à l'arrière-plan de ses combats personnels et de sa quête de sens face à la perte et à la catastrophe. Qu'ils explorent les villages indiens autochtones du Nouveau-Mexique, les bidonvilles de Nairobi, ou la frontière arméno-turque, les poèmes de Balakian ne cessent de se colleter à la dureté et à la beauté de la vie contemporaine dans une langue étagée, sensuelle, elliptique et définie par des expressions filées et des tempos mouvants. Ozone Journalsélabore une vision lyrique inventive à une ère globale de danger et d'incertitude.

    "Dans ce nouveau livre, Ozone Journal, Balakian fait avec brio ce que personne d'autre ne fait, à savoir bousculer l'histoire au sein de la poésie, créer une poésie picturale, faire de la peinture une culture, donner vie à la culture, et ce avec une profondeur historique qui trouve sa pleine expression dans la langue,"écrit le poète Bruce Smith.

    Dans Vise and Shadow [Etau et Ombre], Balakian rassemble ses études les plus marquantes de ces vingt-cinq dernières années. Il soutient que la puissance de l'imagination lyrique est en mesure de mettre le vécu sous pression tel un étau, tout en jetant une ombre sur l'histoire. Précis, lyriques et éloquents, les essais de Balakian explorent les manières par lesquelles la poésie aborde le désastre et ingère la violence de masse sans succomber à la didactique.

    Il nous livre de nouveaux aperçus sur les rapports entre traumatisme, mémoire et forme esthétique. Ses essais sur de grandes voix arméniennes (Tcharents, Gorky et Siamanto) et les conséquences du génocide représentent un apport neuf à la littérature et à l'art contemporains. D'autres études s'intéressent à la peinture, au collage, à la chanson et au cinéma comme formes d'un savoir lyrique durable, comprenant T.S. Eliot, Joan Didion, Robert Rauschenberg, Adrienne Rich, Hart Crane, Theodore Roethke, Elia Kazan et Bob Dylan.

    James Carroll écrit à propos de Vise and Shadow: "A l'aide d'une érudition inspirée, les essais de Peter Balakian se déploient dans des genres multiples - poésie, mémoires, cinéma, art visuel, histoire, 'rock littéraire' - pour réaliser un brillant 'collage' de l'imaginaire américain et de la mémoire arménienne. Un ouvrage précurseur, à l'écriture élégante et d'une importance fondamentale." Askold Melncyczuk commente : "Vise and Shadow est à ranger aux côtés des études littéraires de J. M. Coetzee, Adrienne Rich et Seamus Heaney."

    [Titulaire de la chaire Donald M. et Constance H. Rebar de sciences humaines à l'Université Colgate (Hamilton, NY), Peter Balakian est l'A. de sept recueils de poèmes et quatre ouvrages en prose, dont The Burning Tigris: The Armenian Genocide and America's Response (HarperCollins, 2003 - trad. française par Jean-Pascal Bernard, Phébus, 2005), sélection meilleures ventes du New York Times, et de Black Dog of Fate: A Memoir (Basic Books, 1997, rééd. augm. 2009 - trad. française par Georges Festa, MētisPresses, 2011), lauréat 1997 du Prix PEN/Albrand.]               

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    Traduction : © Georges Festa - 06.2015



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  • 06/30/15--13:47: Tanel Bedrossiantz


  •  © Paolo Roversi, Tanel Bedrossiantz, 1992 (détail)
    Epreuve au jet d'encre - Coll. part.
    Robe bustier en velours drapé à seins coniques
    Collection Barbès - Prêt-à-porterFemme automne-hiver 1984-1985


    Self Opera

    Bleu nuit
    Où l'identité interroge
    Velours
    Saisis de vertiges

    Gamme
    A la cigarette fuyante
    Lignes
    Aux mots invisibles

    Questions métisses
    Quand l'Histoire
    S'abolit
    Quand l'instant
    S'invite

    Miroir et collage
    Double échange
    Mis en scène


    © georges festa - 06/2015

    Exposition Jean-Paul Gaultier

    Grand Palais, Galeries Nationales, Paris, 01/04 - 03/08/2015




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    Carte de l'Arménie bagratide vers l'an Mil
    © Sémhur / Wikimedia Commons / CC-BY-SA-3.0


    Hovhannès V de Draskhanakert
    Histoire du peuple arménien
    Université d'Erevan (Arménie), 1996 [en arménien]

    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 01.08.2004


    Traduction dédiée à Arpik Missakian,
    G.F.


    Hovhannès V de Draskhanakert (vers 850 - 929 après J.-C.) est un historien des plus remarquable d'une époque non moins remarquable - le rétablissement aux 9ème et 10ème siècle d'un Etat féodal arménien indépendant, suite à près de quatre siècles d'apatridie. Tout en étant un grand érudit, Draskhanakert fut le chef de l'Eglise arménienne et un politicien énergique, on ne peut plus impliqué dans la vie de son époque, s'efforçant de remédier aux dissensions inter-Arméniens ou cherchant à tenir à distance les assauts arabes en recrudescence. C'est pourquoi il dut fréquemment renoncer à l'existence luxueuse à laquelle il était accoutumé. Il vécut des périodes de réclusion solitaire, enchaîné dans de sombres cachots, fut contraint de fuir pour chercher refuge dans des îles du lac Sevan ou de se cacher dans le repaire de profondes cavernes au sein de roches montagneuses.

    Ecrite au crépuscule de sa vie, l'Histoire du peuple arménien de Draskhanakert est aussi marquante que son auteur et conserve tout son prix à ce jour. Seyant à son époque, c'est l'histoire d'une tentative pour bâtir un Etat. Draskhanakert la présente comme un 'plaidoyer pour l'unification,' qu'il juge essentielle pour surmonter les périls et les difficultés rencontrées par le nouvel Etat arménien. Les récits détaillés du règne des trois premiers rois bagratides - Achot Ier, Smbat Ier et Achot II - sont précédés par un résumé significatif de l'histoire de l'Arménie, depuis les temps les plus reculés. Situant le contexte et précisant ses critères d'excellence, Draskhanakert met en lumière l'entreprise visant à établir les structures et les institutions géographiques, sociales, militaires et politiques d'un Etat fortement centralisé au plan politique, susceptible d'assurer progrès et prospérité à la noblesse féodale.

    Le volume entier est empreint d'une évidente fierté, tout en évitant la grandiloquence. Draskhanakert est des plus réaliste lorsqu'il relate les faiblesses internes préjudiciables ou les menaces terribles que font peser des ennemis extérieurs non encore résignés à l'indépendance de l'Arménie. Qu'elles soient originales, inspirées ou directement empruntées à la Bible, ses images et métaphores confèrent à maints passages une vigueur artistique qui, tout en méditant sur des questions liées à la construction de l'Etat, contiennent des récits saisissants par l'A. de ses aventures, de ses intrigues et errements politiques et diplomatiques, parallèlement à des descriptions obsédantes des souffrances causées par la guerre et le chaos.

    I. L'édification de l'Etat suite à l'époque de l'occupation arabe

    A l'instar de ses prédécesseurs et successeurs, Draskhanakert rappelle avec effroi l'époque de la domination arabe qui, durant presque deux siècles, fut semblable à "un vent brûlant venu du sud," qui détruisit "la puissance des nations et des tribus" et "réduisit en cendres les jardins de la terre." (p. 89) Les "nobles maisons [arméniennes] disparurent et celles qui subsistèrent furent assujetties telles des esclaves." (p. 115) Tout ce processus fut marqué par un net déclin culturel et ainsi "peu de détails nous reste de ce que fit notre noblesse en ces temps." (p. 115)

    Néanmoins, le récit que livre Draskhanakert de l'occupation arabe ne revêt pas ce poids écrasant d'un désespoir complet, évident dans l'Histoirede l'Arménied'Aristakès Lastivertsi (1), car Draskhanakert observe comment, en dépit de son abaissement, la noblesse arménienne survit et s'engage à nouveau pour l'Etat. Parmi ces grands féodaux figurait la Maison des Bagratides qui, réalisant sa force et attentive au reflux de la puissance arabe, prit la tête du combat pour une plus grande autonomie et l'indépendance politique. Le tableau de leurs prouesses par Draskhanakert, décrivant une entreprise ni dépendante, ni redevable envers des puissances étrangères, rappelle celui que dresse Lazare de Pharbe [Ghazar Parpetsi], ce grand historien du 5ème siècle pour qui l'indépendance nationale est un sujet de grande fierté (2).   

    Achot Bagratouni, le futur roi d'Arménie, nous apprend-il, était un homme de talent, qui "méprisait le manque de respect et cherchait toujours à s'améliorer." Diplomate accompli, "il ne guerroyait pas et ne cherchait pas l'affrontement avec ses ennemis, mais grâce à ses qualités de diplomate il les amenait [...] à ses côtés." (p. 135) En 875, ces qualités incitèrent "les princes et la noblesse [arménienne] à se rassembler et à demander à la puissance arabe qu'Achot fût proclamé leur roi." Dix ans plus tard, en 885, bien évidemment à contrecœur, l'émir arabe "confère à Achot la couronne royale" (p. 141). Ainsi émergea le premier Etat arménien relativement indépendant depuis 387, date à laquelle l'Arménie fut répartie entre la Perse et Byzance. Draskhanakert note fièrement qu'à nouveau une dynastie royale arménienne s'emploie à "relever la nation de Torkom" (p. 143).

    Le règne d'Achot Ier inaugura une ère de grandes réformes, mettant en place plusieurs structures essentielles à un Etat indépendant. Avant même son couronnement officiel, avec son frère Abbas, connétable, Achot centralisa le pouvoir politique en "soumettant l'ensemble" des grands ordres "à l'autorité royale" (p. 139). Par la suite, dans le cadre élargi "de son autorité," il mit en place :

    "de grands et nobles ordres, il rétablit et réorganisa l'agencement des domaines, des régions, des villes, des villages et des fermes. Il institua des conditions égales et stables pour les habitants des régions montagneuses ou des plaines. Dans les plaines, il créa des fermes et des centres d'élevage, il fit fructifier les vergers et les jardins. Sans lésiner le moins du monde sur ce qui était digne d'un royaume [...]" (p. 143)

    En dépit de l'implacable hostilité des Arabes, les souverains bagratides successifs s'obstinèrent dans leur ambition visant à étendre leurs frontières territoriales et à renforcer le pouvoir central. Smbat Ier continua l'œuvre de son père "en agrandissant les limites de son royaume et en soumettant [tous ses peuples] à l'impôt royal." (p. 165) Achot II suivit la même voie et "en peu de temps reprit les forteresses de son père, dont les Arabes s'étaient emparé." (p. 245) Parallèlement à cette œuvre militaire, politique et économique, ils prirent des mesures pour préserver l'harmonie sociale, que Draskhanakert considère comme "la base de la paix et du progrès." (p. 31) Achot Ier y contribua grâce à son action caritative, "distribuant à profusion or et argent aux pauvres et aux sans-abri." (p. 143)

    S'ensuivit ainsi une période de prospérité et de progrès :

    " le Seigneur gagna l'Arménie, protégea et couronna de succès toutes les bonnes œuvres. Chacun s'occupa de ce qui lui était échu et, s'appropriant la terre, y bâtit. L'on ensemença les champs et l'on moissonna cent fois [...] Leurs greniers à blé étaient remplis autant que leurs barriques de vin [...] Et les montagnes respiraient la gaieté, parcourues de troupeaux de moutons et de bétail." (p. 203)

    On peut se faire une idée de la grande prospérité contemporaine par les descriptions des prodigalités remises aux puissances étrangères, aux émirats arabes, aux princes byzantins ou par le souverain aux autres féodaux et à l'Eglise (p. 201). Outre l'aristocratie et une classe marchande de plus en plus indépendante, l'Eglise était l'une des plus grandes bénéficiaires de cette accumulation. Tandis que des aumônes étaient dispensées aux miséreux, de fabuleuses richesses coulèrent à flots dans les coffres de l'Eglise. A titre d'exemple, Achot Ier "s'assura que [...] le contenu des coffres du Trésor fussent pleins à ras bord, tandis que des troupeaux entiers de chevaux, de bétail et de moutons étaient remis aux églises orthodoxes en récompense de la Sainte messe [...]" (p. 145).

    Aux yeux de Draskhanakert, toutes ces réalisations marquent le rétablissement d'une continuité avec celles de l'Arménie ancienne, ensevelies par des siècles d'asservissement. Dans son tableau de l'œuvre des Bagratides, les parallèles qu'il établit avec les gloires anciennes ne sont que trop évidentes. Tout en glorifiant le courage, son résumé des débuts de l'histoire arménienne confère à la construction de l'Etat une dimension centrale, soulignant "l'œuvre de construction, d'urbanisme et d'ordonnancement" (p. 9) entreprise par Haïk, le fondateur de la nation arménienne, Ara le Bel, Vagarchag, Dikran [Tigrane] le Grand et par cet homme énergique d'exception que fut le Catholicos Nersès Ier le Grand. Au regard de ces héros, les Bagratides sont considérées comme leurs dignes successeurs.

    II. La résistance à des guerres incessantes de reconquête

    La transition vers la pleine indépendance de l'Arménie ne devait pas se faire en douceur. Bien que contraint de reconnaître l'indépendance de l'Arménie, l'empire arabe n'abandonna jamais l'espoir de rétablir sa domination. Après avoir soumis l'Arménie et son peuple durant près de deux siècles et demi, l'avoir saigné de ses richesses et siphonné de dizaines de milliers de ses habitants réduits en esclavage, cette classe dirigeante considérait l'Arménie comme lui appartenant. Par ailleurs, la situation politique et économique, allant se consolidant, de la dynastie bagratide nouvellement indépendante finit par mettre en péril l'influence et la rente régionale des Arabes. Les émirs arabes redoutaient une alliance de l'Arménie avec les Byzantins, leur ennemi traditionnel. A la nouvelle du traité de Smbat Ier avec l'empereur Léon VI, Afchin est "profondément blessé" et pense "qu'ils peuvent comploter contre lui" (p. 163). Ainsi que l'élite arabe en général, il s'inquiète aussi d'une possible perte économique, si Smbat Ier décide de "refuser de se soumettre à l'impôt qui le frappe." (p. 171) En sorte que le successeur d'Afchin, Youssouf, "fit publier de rigoureuses proclamations exigeant le paiement des impôts royaux et rappelant [...] [au souverain arménien] son inféodation." (p. 207-209)

    Tout au long de son récit, Draskhanakert enregistre à la suite les guerres affaiblissantes de reconquête entreprises contre la nouvelle dynastie des Bagratides par les puissances arabes environnantes et leurs alliés établis en Arménie. "Guidé par de mauvaises pensées," Afchin se précipite "tel un flot rugissant pour plonger l'Arménie dans la terreur et déverser son poison amer sur la tête du roi." (p. 181) Résolu à anéantir Smbat Ier, il "se présente [...] dans la province de Chirak [...] pour lui tendre un piège (p. 189). Youssouf est tout aussi féroce, "grondant tel un lion en cage," tandis qu'il "s'apprête à prendre en chasse Smbat Ier." (p. 219) Outre la guerre directe, les émirats arabes exploitent et aggravent les divisions au sein de la noblesse arménienne, montant plusieurs principautés contre la dynastie bagratide. Ils parviennent à détacher la province du Vaspourakan et son clan dirigeant, les Artsrouni, de la monarchie arménienne, une mesure qui contribua notablement à affaiblir l'Etat arménien nouvellement formé (p. 213).

    Durant ces assauts interminables, le territoire fut près de s'effondrer. Parallèlement aux luttes intestines, ils "mirent à bas prospérité et paix et leur substituèrent destructions et déclin" (p. 261). Tandis que la "tempête ismaélite déferle tel un ouragan, semant la mort et la violence, nous chassant de nos foyers," (p. 223) les Arméniens "deviennent la risée de leurs voisins et conjointement aux troupeaux de moutons [...] sont enlevés [...], conduits en esclavage et vendus." (p. 225) Dans un style quelque peu inspiré, Draskhanakert oppose l'opulence et les merveilles de jadis à la désolation présente. Au point de pousser les gens au cannibalisme (p. 261-265).

    Or les Bagratides s'accrochèrent à leur nouvel Etat avec une obstination des plus remarquable. Grâce à de nouveaux et âpres combats, Achot II rétablit les frontières amoindries de son père. Mais, tandis que Draskhanakert conclut son récit vers 924, nous voyons Achot II se retirer et faire face à une possible défaite. Draskhanakert ne vécut pas assez pour relater l'indépendance plus grande qu'Achot II finit par garantir au nouvel Etat. Or son Histoire s'achève par un appel fort à ce qu'il considère comme un élément essentiel de réussite : l'unification de la noblesse arménienne autour de la dynastie royale.

    III. L'appel à l'unité

    Dans son épilogue, Draskhanakert se propose :

    "de vous transmettre, ô mes lecteurs, l'espoir qu'au lieu d'être à nouveau victimes de ces souffrances [...], vous écoutiez avec soin et intérêt mon appel et mon conseil en faveur de l'unité pour que vous soyez de meilleurs fils de la Croix, que vous figuriez sur la liste des enfants de Dieu et non sur l'échelle de ce maudit profit fratricide." (p. 363)                          

    Il exhorte ainsi ses lecteurs :

    "à ne pas suivre les illusions des imposteurs, ni à dévier ici et là de la voie sûre de la Maison royale, car des deux côtés se cachent des crapules et le sort qui attend ceux qui tombent entre leurs mains est la mort." (p. 365)

    Draskhanakert redoute au plus haut point les dissensions internes. Il relève dans son résumé des temps anciens que si "chacun [lire ici la noblesse] agit à sa guise,""la paix est en danger et la pudeur rabaissée." (p. 61) Il laisse entendre par ailleurs que ce sont ces mêmes forces centrifuges qui ont provoqué la chute de la dynastie arsacide. Il écrit plus loin que la conquête arabe de l'Arménie au 7ème siècle n'aboutit qu'à cause du "manque d'unité au sein de notre noblesse et [de] l'absence d'un chef à la tête des forces armées." (p. 85) Ce défaut refaisant surface sous les Bagratides entrave la réalisation d'une indépendance complète. Faute d'"harmonie et de solidarité de la part de la noblesse," le roi Smbat est dans l'incapacité de "prendre une autre décision" et se voit contraint de plier "devant la volonté" de l'émir arabe (p. 185). Du fait de ces guerres intestines qui compromettent l'indépendance de l'Etat, la noblesse féodale "verse davantage le sang de son prochain que celui de ses ennemis," détruisant de ses propres mains ses "foyers, villes, villages et cités" (p. 261). Conséquence de cette vision de l'histoire et de ses observations contemporaines, Draskhanakert met l'accent sur l'urgence d'une unité politique autour de la monarchie.

    Ce genre d'appels, qui constitue un leitmotiv dans de nombreux traités d'histoire de l'Arménie à l'époque classique et médiévale, requiert plus une explication qu'un rejet, en ce qu'il est plus qu'un mantra dénué de sens ou une vaine invocation d'ordre moral. Au plan historique, ils sont présentés par les membres d'une Eglise relativement unie et sont adressés à un ordre laïc par essence divisé. Ils disent beaucoup sur les rapports entre l'Eglise et la noblesse séculière, lesquels sont fondamentaux pour comprendre l'histoire de l'Arménie classique et médiévale. L'Histoire de Draskhanakert permet avec ce type de matériau de réfléchir à ces questions.

    La réémergence d'un nouvel Etat arménien fut une véritable aubaine pour l'Eglise arménienne. Outre les dons directs en troupeaux de chevaux, de moutons et de bétail, en villages entiers et autres biens meubles (p. 145), des investissements massifs visèrent l'appareil de l'Eglise. Désormais "libres et à l'abri de déprédations par les bandits," les grands féodaux bâtissent "des églises en pierre [...] dans des monastères, des centres urbains, des villages." (p. 203) Dans ce contexte, il n'est pas étonnant de relever que l'Eglise ait pu être directement intéressée par l'unification de la noblesse autour de la monarchie. Ce qui non seulement rendrait le nouvel Etat plus puissant et stable, mais par là même renforcerait la position et la gloire de l'Eglise. Rien d'original, non plus, à noter qu'un Etat aussi centralisé faciliterait l'administration par l'Eglise de ses biens qui s'étendaient sur de nombreux fiefs. Face à une noblesse factieuse, l'appel de l'Eglise à l'unité revêtait et exprimait donc une véritable vision politique et stratégique.

    Cet appel à l'unité, de la part de l'Eglise, était cependant plus que l'expression réaliste et calculée de l'intérêt d'un ordre féodal parasite, bien que puissant. Le fait que l'Eglise fut parasite - survivant grâce au labeur du paysan arménien et aux dons de la noblesse séculière ou de la classe marchande - ne fait aucun doute. Mais elle était en même temps plus que cela. Elle représentait et exprimait les intérêts politiques et sociaux, au sens large, du système féodal arménien dans son ensemble, d'une manière tout autre que la noblesse séculière. Elle ne le faisait pas seulement en raison du fait que ses possessions et ses intérêts s'étendaient à travers une multitude de fiefs séculiers. Bien que dépouillée de sa grandeur des 5ème et 6ème siècles, l'Eglise arménienne continuait de faire partie intégrante de l'Etat et de l'appareil politique arménien. A l'époque de Draskhanakert, elle était aussi essentielle à l'ordre séculier que celui-ci l'était à l'Eglise. Elle constituait un côté de la médaille, l'autre étant la dynastie bagratide, tous deux formant l'épine dorsale du nouvel Etat arménien.

    L'Eglise arménienne représentait la fonction publique de l'Etat arménien au plan politique, produisant la classe lettrée qui occupait les fonctions d'administrateurs, secrétaires, trésoriers et chroniqueurs auprès des dynasties royales et de la noblesse arméniennes. Elle fournissait aussi les structures et les services juridiques de l'Etat, codifiait ses lois et ses principes moraux et idéologiques, et gérait le système éducatif. Elle jouait aussi un rôle essentiel dans le maintien de la paix sociale en offrant un minimum de bien-être social sous la forme d'hôpitaux et autres services aux nécessiteux, nécessaires pour empêcher la rupture du lien social. L'appel de l'Eglise à l'unité, qui résonne à travers les siècles, exprime une prise de conscience de cette réalité. Elle condense aussi dans cet appel sa vision politique stratégique de longue date en faveur d'un Etat arménien centralisé et puissant, pouvant assurer non seulement ses intérêts, mais ceux du système féodal tout entier.

    Dans ses appels à l'unité, Draskhanakert ne répète pas seulement un vain slogan emprunté à ses prédécesseurs. Il exprime les intérêts politiques du nouvel Etat arménien à une époque charnière de transition vers les premières phases d'un Etat-nation moderne. (Il convient de noter ici que, dans l'ouvrage de Draskhanakert, si le terme de "nation" est fréquemment utilisé pour indiquer le système féodal, il est aussi usité pour décrire l'ensemble plus large de ces classes sociales identifiées comme arméniennes en raison de leur religion.) Draskhanakert et d'autres penseurs arméniens qui suivirent ont beaucoup à voir avec ces intellectuels européens qui, plus tard, sous le régime féodal en Europe, soutinrent de même la monarchie absolutiste et un Etat centralisé comme première étape vers le développement d'une nation moderne.

    IV. Penseur de la Renaissance, bâtisseur de nation et historien

    L'Histoire de Draskhanakert n'atteint pas, et n'aurait pu atteindre, à la perfection artistique de ses prédécesseurs de l'Age d'or du 5ème siècle. Mais elle a pour socle le riche héritage du passé, avec lequel elle partage une continuité. En lançant son "appel à l'unification" et en exposant son argumentation en faveur d'un Etat centralisé, Draskhanakert ne s'appuie pas seulement sur son expérience contemporaine, mais tel un véritable penseur de la Renaissance, il compte sur la raison humaine et l'héritage de l'époque classique de l'histoire arménienne.

    Intellectuel d'un nouvel ordre arménien, Draskhanakert s'enorgueillit des prouesses de la raison humaine et des possibilités de l'intelligence. Convaincu que les "vérités et possibilités" ultimes de la nature et de la vie restent "éloignées de la compréhension humaine," il pense néanmoins qu'avec l'aide de Dieu et

    "d'une audace louable et modérée, des hommes [ont pu] présenter à l'aide d'une vertueuse rationalité [...] l'ordre en mutation de l'histoire [...] [et] grâce aux richesses de leur esprit, espérer mener à bien de grands choses pour le pays." (p. 7)           

    Draskhanakert se montre aussi respectueux de la science et des réalisations des Arméniens en particulier. Soulignant que des "artistes et hommes de science" arméniens ont développé un calendrier arménien, il s'enorgueillit du fait que cela "nous évita d'emprunter tels des mendiants aux nations étrangères." (p. 69) Ailleurs, évoquant la création du calendrier arménien, il écrit que celui-ci a éliminé "notre dépendance à l'égard du calendrier romain" (p. 95-97). Cette combinaison de fierté en la raison humaine et d'identité arménienne procure à Draskhanakert confiance et audace pour opérer un correctif inédit quant à ce qu'il considère comme une inexactitude dans la Bible. Il affirme que

    "la Bible présente et précise insuffisamment l'histoire jusqu'à notre Torkom. Elle n'explique pas pourquoi, ni où, ni comment, ni qui gouverna l'Arménie, ni d'où sa noblesse et ses rois descendent." (p. 17)

    Il entreprend ainsi de combler ce vide par sa chronique détaillée de l'Arménie, depuis les temps les plus reculés. Ce qu'il fait en revenant aux classiques, "aux pères" (p. 9). Il se réfère directement à Mesrop, le créateur de l'alphabet arménien, et souvent à Moïse de Khorène, qui fonda au 5ème siècle l'historiographie arménienne, ainsi qu'à des historiens tels qu'Agathange (3) et Shabouh, qui le précédèrent de plus près, et d'autres encore issus de la tradition culturelle intellectuelle arménienne. (Le fait que Draskhanakert ait pu s'appuyer sur l'œuvre de ses anciens prédécesseurs témoigne des efforts immenses et durables de ceux qui copièrent et préservèrent ces anciennes chroniques, souvent dans les temps les plus horribles de guerres, de persécutions et de massacres. Thème d'une autre fresque des réalisations humaines !)

    En s'appropriant l'héritage du passé, en exposant les vertus de la raison et en exhortant à imiter la grandeur de l'Arménie ancienne, Draskhanakert incarne une époque nouvelle de l'histoire arménienne, née avec la dynastie bagratide, une époque de renaissance et de redressement qui produira de véritables merveilles de culture et de civilisation, lesquelles n'eurent malheureusement pas l'occasion de pleinement s'épanouir et se développer. Pour ceux qui souhaitent apprendre de l'histoire, ce volume apporte beaucoup.

    NdT

    1. Eddie Arnavoudian, "The History : On the depredations visited upon us by foreign nations around us, by Arisdaghes Lasdivertzi, Groong, 03.04.2000 - traduction française parue dans notre blog :
    2. Eddie Arnavoudian, "The History of the Armenians, by Khazar Barpetzi,"Groong, 19.10.2001 - traduction française parue dans notre blog :
    3. Eddie Arnavoudian, "The History by Agatangeghos,"Groong, 01.05.2001 - traduction française parue dans notre blog :

    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri(Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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    Traduction : © Georges Festa - 06.2015
    Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.



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     © Libros del Zorzal, 2015


    "La littérature n'a que faire de la pureté"
    Entretien avec Ana Arzoumanian
    par Silvina Friera
    Página/12 (Buenos Aires), 26.05.2015


    [L'écrivaine observe que la fiction devrait sortir "des espaces confortables pour rejoindre des lieux impurs et dérangeants." Ce que fait son roman qui, bien au-delà de la mémoire des Arméniens de la diaspora, assume "la voix de l'appel au présent de l'Arménie actuelle."]

    Le fourvoiement au grand jour, au-dessus des ruines frontalières qui projettent leurs ombres sur la trame de l'occulte, se fait le requiem d'une voix en extinction, la voix d'un ex-soldat arménien qui a combattu durant la guerre du Karabagh. Le conflit débuta lorsque la république du Haut-Karabagh proclama son indépendance en 1991, quelques mois avant la chute de l'Union Soviétique, et s'acheva en 1994, bien que jamais la paix n'ait atteint cette région du Karabagh, dont le nom plus ancien est Artsakh et correspondant à l'une des quinze provinces de l'Arménie historique. "Je voulais que tout s'arrête. Et ça s'est arrêté. Pendant combien de temps peut-on continuer à supporter les images ? Tacite avait raison quand il disait que la guerre commence à se perdre par les yeux. Que ce sont les fantômes des soldats morts qui gagnent une guerre," raconte le soldat à une Argentine, descendante d'Arméniens, deux corps sans noms et aux identités diluées qui tentent de dépasser les limites amoureuses d'une géographie rongée par un beau et déchirant texte amphibie, une sorte de roman lyrique, Del vodka hecho con moras [Vodka aux mûres] (Libros del Zorzal) d'Ana Arzoumanian.

    "Le livre a commencé à s'écrire avec les séjours que j'ai fait en Arménie pour essayer de comprendre ce qui se passait là-bas - explique Arzoumanian à Página/12. Il existe un vide et une tension entre les Arméniens de la diaspora et ceux d'Arménie, et je sentais une certaine méfiance réciproque, j'avais envie de savoir pourquoi. La seule manière était de m'immerger dans le texte, qui a à voir avec une chose amoureuse, un amour cruel, une relation particulière, rare, entre une Arménienne de la diaspora et un Arménien d'Arménie, une rencontre presque impossible. Les gens de plus cinquante ans ont un peu la nostalgie, ils pensent qu'avant c'était bien mieux, parce qu'ils avaient la garantie des services publics et de la santé et que les écrivains pouvaient publier leurs livres. Mais avec la chute de l'Union Soviétique, ils ont dû soudain se livrer à la concurrence, ce à quoi ils n'étaient pas préparés. Les plus jeunes ont tout de suite adopté les formes nouvelles. D'un côté, ils courent après l'argent et de l'autre ils sentent que l'argent et tout cet univers sont mesquins et snob." Un de ces voyages vers la terre qu'avait fui son grand-père, le premier que fit la narratrice, poétesse, essayiste et traductrice, eut lieu en 2010 lors du tournage d'A-Un Diálogo sin fronteras, réalisé par Ignacio Dimattia.

    - Silvina Friera : Dans le roman apparaissent beaucoup d'expressions russes et, à un moment, il est fait mention d'une réforme de l'orthographe de l'arménien. Ce qui est intéressant pour les lecteurs, c'est cette très grande proximité entre Arméniens et Russes. Qu'en a-t-il été de la langue arménienne ?
    - Ana Arzoumanian : Avec l'appartenance à l'Union Soviétique, la lingua franca était le russe; l'arménien était alors enseigné dans les collèges, mais il était obligatoire de savoir le russe. En 2010 encore, les affiches des supermarchés arméniens étaient écrites en russe. La prononciation de l'arménien ne ressemble pas à celle de l'arménien de la diaspora.

    - Silvina Friera : Voilà pourquoi, à un moment, il lui dit qu'elle parle peu, qu'elle ne comprend pas bien l'arménien, c'est ça ?
    - Ana Arzoumanian : Oui, le jeu  qui se joue entre les corps est un jeu de tension entre les langues, car ils ne se comprennent pas. Mais il y a aussi un jeu porté à l'extrême entre ce bloc soviétique antérieur ou contemporain de la Guerre froide et l'Occident, cette lutte que l'on perçoit encore. Cette réforme de l'orthographe était censée éviter la communication et ainsi chaque fois qu'on pouvait écrire moins, on comprenait moins; l'idée était de bloquer le lien de l'arménien soviétique avec l'arménien diasporique. Le personnage masculin du livre est un ex-soldat qui continue à servir son armée, mais qui en réalité meurt à cause d'une mauvaise organisation de son armée, il meurt en dehors de la zone de combat et il meurt au-delà du combat, quelque chose s'est produit après la guerre et a été peu étudié, excepté quelques photographies qui ont pris des images de la zone. Il parle de cette folie qui plane autant sur l'armée qu'au dehors. Le Karabagh est une zone très complexe, qui se situe à la limite. Cette sensation de voir que les gens sont au bord est poignante. D'un côté, elle semble très vitale parce qu'ils veulent tout lui offrir, mais ils offrent tout parce qu'ils sentent qu'ils pourraient tout perdre le lendemain.

    -  Silvina Friera : A un moment du roman, l'Arménie est présentée comme un pays voyageur : "Nous ne sommes pas des Caucasiens, et pourtant nous vivons dans le Caucase." C'est une définition non exempte de polémique puisqu'elle exclurait ceux qui n'ont jamais quitté le pays...
    - Ana Arzoumanian : Oui. Un essayiste français a proposé de promouvoir l'idée d'une Arménie transnationale, en ce sens qu'elle embrasserait tous les lieux de ces voyages. Les Arméniens d'Arménie n'aiment pas qu'on leur dise que l'Arménie est un pays voyageur. Il existe une tension entre un certain sédentarisme et le nomadisme; il existe deux versants de l'appartenance et du fait de planter sa tente où que ce soit, qui se traduit dans le livre par cette relation amoureuse rare consistant à planter sa tente où que ce soit dans le corps. Il n'y a pas d'espace dans le corps où lui ou elle puissent habiter pleinement; les idées romantiques ou de l'amour traditionnel ne les habitent pas. Ce qui m'intéressait, c'était de travailler ce qui se passait dans leurs corps; le texte explore les marges en rendant compte de ce qui se passe, de cette toile de fond, mais dans la première scène il n'y a qu'eux deux. Le mot qui les représente, ainsi que la question politique, est la dilution, quelque chose qui se dissout. L'union s'est dissoute, la fraternité apparente entre les pays s'est dissoute, la langue s'est dissoute, la frontière s'est dissoute. Ils ont envie et ils n'ont pas envie de se dissoudre l'un dans l'autre. Et ils y arrivent à peine dans une région qui est l'Arménie, tout en ne l'étant pas, parce que cette zone du Karabagh n'est pas l'Arménie.

    - Silvina Friera : Que se passe-t-il avec ces identités aussi limite ?
    - Ana Arzoumanian : L'identité argentine est aussi mise en question : qu'est-ce qu'être Argentin au sud du sud ? et aussi comment les choses se mélangent ? Un réalisateur de films, qui a lu le livre, m'a dit que ça lui a fait penser à une autopsie de l'identité et que le récit utilisait le sexe pour cette autopsie. Peut-être... C'est vrai, parce que les personnages n'ont pas d'identité précise. Peut-être fait-il partie de cette époque qui n'a pas d'identité unique, mais multiple. Le personnage masculin qui a été soldat, qui appartient à une terre et semble posséder une identité plus fixe, se dilue de même dans son propre corps, avec sa propre mort, quand il lui dit qu'elle ne compte pour rien. Il s'agit d'une époque mouvante où la fixité est mise en question. Ce sont deux identités semblables, mais en contrepoint. J'ai l'impression que le mot d'ordre est de penser les Arménies au pluriel. Le glissement des langues entre l'arménien, le castillan et le russe donne une certaine idée de confusion. Le territoire du langage n'est pas non plus très clair, là aussi quelque chose se dérobe.

    - Silvina Friera : Il y a ce point polémique dans le roman lorsqu'il lui dit : "Ne parlons pas de ce fameux un million cinq cent mille." Il ne s'agit pas d'une posture négationniste du génocide, mais on a l'impression qu'il demande la nécessité d'oublier.
    - Ana Arzoumanian : Pour moi, c'est l'endroit le plus difficile du livre, parce que j'explore la mémoire de ce million cinq cent mille, et pourtant dans mes voyages en Arménie j'ai croisé d'autres besoins. Plusieurs écrivains arméniens me disaient : "Alors que vous autres - s'adressant à l'Arménie de la diaspora - vous investissez toute cette énergie sur le génocide en nous qui sommes en train de mourir - près d'un million a quitté le pays pour des motifs économiques et sont allés en Russie ou aux Etats-Unis - aujourd'hui, nous sommes moins de trois millions d'habitants."Ça été un appel très fort et j'ai eu l'impression que m'était échue la responsabilité de travailler pour la mémoire, pour ces morts qui font partie de notre famille, mais aussi la responsabilité du présent. J'avais une idée plus romantique et je pensais que si on travaillait sur la mémoire, on évitait que les choses recommencent. Et vu ce qui se passe, on se pose des questions et on se demande quoi faire avec ça. Poser à la limite cette question dans la fiction et la rendre visible, la faire transparaître, me paraissait une bonne chose. Le lieu de la mémoire du génocide est pur, mais au lieu de le laisser dans un lieu aussi pur, je lui ai donné cette voix qui est la voix de l'appel au présent de l'Arménie actuelle. Qui est la voix de l'appel de l'Arménien d'Arménie et que l'Arménien de la diaspora n'écoute pas du tout et quand surgit un débat à ce sujet, il y a toujours un violent conflit. Je me trouvais à la frontière avec la Turquie du côté arménien, dans un village, avec une femme dans la cinquantaine qui paraissait âgée, qui avait à peine de quoi vivre, sans travail et dont les fils avaient quitté la maison. Quand nous sommes montées sur la terrasse de sa maison, on voyait une montagne qui disait : "Heureux celui qui est né en Turquie." Chaque fois qu'elle sort de chez elle, cette femme voit ça... Ça m'a frappée au point que je me suis mise à pleurer. Elle m'a prise dans ses bras et m'a dit : "Ne t'inquiète pas, les gens de la diaspora viennent, ils voient ça, ils pleurent et puis ils s'en vont." J'ai ressenti une grande responsabilité et en même temps beaucoup de peine et je me suis dit : "Plus jamais je ne pourrai écrire." Comment oser parler de l'Arménien quand ce peuple subit dans son corps tous les jours et vit cette réalité ? Pendant que moi, je suis tranquille chez moi, dans une société qui m'apporte des garanties, et que j'écris. La première chose à laquelle j'ai pensé c'était que je n'écrirai plus jamais au sujet de l'Arménien. Mais ensuite le temps a passé et quelque chose s'est produit de nouveau...                    

    Le soupir d'Ana, comme si quelque chose désarmait à nouveau ces mots, n'arrive pas à esquiver l'accumulation d'images qui reviennent. Après cette visite dans ce village, ce fut un collège au milieu de nulle part, presque en ruines, avec des gamins qui suivaient un cours de danse. "J'ai commencé à pleurer là aussi parce que ces gosses étaient impeccables, habillés comme s'ils étaient au Bolchoï. Le maître demandait à des gamins de cinq, six ans, d'être précis à chaque pas, chaque mouvement. Et le maître était en costume. J'ai senti cette obstination à construire en dépit de tout. J'ai eu l'impression qu'il fallait bousculer les espaces de confort de la diaspora et aussi de tous les autres lieux de mémoire; certains espaces de mémoire sont confortables parce que c'est bien de se trouver là. "Qui dirait que construire la mémoire est une mauvaise chose ?" demande l'écrivaine. "Il me semble qu'il faut toucher ces espaces confortables pour veiller à ce que cela n'occulte pas d'autres choses. La littérature n'a que faire de la pureté et des espaces confortables pour gagner des lieux impurs et dérangeants. Je ne pourrais pas le dire en dehors de la fiction, mais j'ai pris la liberté de placer ça dans la bouche d'un personnage."

    - Silvina Friera : Il y a quelque chose de plus osé que dit ce personnage : "Tuer ce n'est pas assassiner." Comment expliqueriez-vous cette affirmation ?
    -  Ana Arzoumanian : Quand il dit ça, il pense à la guerre du Karabagh. Cela fait partie d'une réalité où tuer signifie la défense de la vie. Lors d'un de mes voyages en Arménie, j'ai visité une école primaire dont les enfants de douze ans portaient un uniforme militaire, chose impensable, selon moi, vu de chez nous. La maîtresse, qui parlait un castillan à moitié russe, m'a demandé pourquoi je m'en offusquais : "Si ces gamins ne savent pas ça, les autres vont les tuer, c'est aussi simple que ça. Ou on les tue, ou ils nous tuent." Il y a un reste de violence non élaborée qui continue de planer. Cette violence est encore effervescente et se nourrit des jeunes. Vivre la situation de savoir que l'on peut mourir à n'importe quel moment ou tuer à n'importe quel moment est si extrême que tout occupe un autre espace, un autre lieu. Le plus intéressant c'est de travailler avec les zones de perdition. Autant l'assimilation à des sociétés où l'on vit est une bonne chose, puisque c'est se montrer à cette culture hôte, autant c'est considéré comme une acculturation, comme une perte de la culture originelle. Ce qui amène à penser l'origine. Qu'est-ce qu'être Européen ou Asiatique, puisque le roman débute à la limite entre l'Europe et l'Asie, qui est très complexe et qui implique aussi une responsabilité pour les Européens eux-mêmes qui se désintéressent de cette limite, qui se trouvent dans une zone de confort et décident quelles guerres sont bonnes et lesquelles sont mauvaises. Ou qui décrètent que l'on peut envahir tranquillement l'Asiatique parce qu'il y a quelque chose à sauver chez l'Asiatique. Peut-être est-ce plus facile depuis l'Amérique de critiquer cette zone européenne, puisque une grande partie de la diaspora arménienne en Europe occupe une position plus européisante et de confort avec le discours tenu lequel, du reste, ne correspond pas à la réalité. Ici, depuis l'Amérique, nous avons une vision bien plus riche, puisque nous pouvons voir les nuances et l'opacité de toute cette conception que les Européens défendent à outrance. Les poètes arméniens me demandaient : "En quoi la poésie arménienne intéresse-t-elle les Argentins ?" Ils ont du mal à comprendre qu'existe ici cette curiosité pour tout cet univers; une distance que nous cherchons à réduire grâce à la littérature et à l'art. Nous sommes attentifs et toujours demandeurs de ce qui se passe dans les Balkans, au Moyen Orient, ce qui nous donne une autre vision que celle qu'a l'Arménien d'Europe.         

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    Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 07.2015 



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    Yéghiché
    Histoire de Vardan
    Le Caire (Egypte) : Housapper, 1950, 324 p. [en arménien]

    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 30.12.2001


    Relation de la révolte au 5ème siècle, sous l'égide de l'Eglise arménienne, contre le pouvoir impérial perse, l'Histoire de Vardan de Yéghiché constitue tout autant une défense inspirée du droit à l'insurrection contre un pouvoir illégitime. Bien qu'écrite après la défaite décisive des Arméniens lors de la bataille d'Avaraïr en 451, elle se lit comme un appel sans concession à résister, une invocation contre la capitulation et la démoralisation, et une proclamation du bien-fondé des rebelles. Yéghiché fait passer son message auprès des siens par un amalgame de science et d'art, de réalité et de fiction, d'histoire et de mythe, de politique et de philosophie, de poésie et de prose. Déployant son érudition intellectuelle et philosophique et son don pour l'hyperbole, l'exagération poétique et l'invective géniale, il crée un drame épique, composé de défi et de révolte.

    L'Histoire de Vardan n'est pas sans défauts, ni imperfections, parfois notables. Le plus frappant est l'absence de cette vision large de la nation et de l'appartenance nationale que l'on trouve chez Lazare de Pharbe (1) ou Moïse de Khorène (2). Soucieux des intérêts immédiats et plus proches de l'Eglise, il affiche peu d'intérêt explicite pour le sort de l'Etat et de la nation dans son ensemble. Découlant de cela et de l'approche religieuse en général plus fervente de Yéghiché, la tension perceptible entre les affirmations péremptoires du devoir pour tout chrétien de se soumettre à l'autorité séculière et la défense de ce qui constitue, de fait, une révolte politique à son encontre. Ces défaillances et d'autres, ainsi que certaines inconséquences internes significatives, refusent à son œuvre la même valeur artistique et intellectuelle universelle et durable d'autres classiques contemporains. L'ouvrage revêt toutefois un intérêt et une résonnance particulière, outre le fait de contenir maints passages d'une beauté artistique et au style fascinant, que l'on peut lire avec plaisir et profit.

    1. Le style et le message

    Pour un penseur aux 5ème et 6ème siècles, la notion d'art pour l'art est aussi éloignée que l'étoile la plus distante et invisible. Elle ne fait pas partie de leur univers mental. Le Livre, en tant que trésor et fontaine de savoir, guide l'action. Il contribue à inciter le lecteur et celui qui écoute, "qu'il soit prêtre, prince ou homme du peuple,"à comprendre et à faire face aux multiples problèmes de la vie, qu'ils soient d'ordre politique, social ou individuel. Lazare de Pharbe (3) exprime le mieux cette vision classique et foncièrement valable de la littérature - vision qui est aujourd'hui sujette à tant de mépris. Pharbe écrit afin que

    " la multitude, entendant l'histoire de l'homme vertueux, cherche à l'imiter. L'homme brave, apprenant le courage de ses prédécesseurs, redoublera d'efforts, léguant les récits mémorables de leurs actions et ceux de leur nation. Quant au paresseux et au bon à rien, ce genre d'histoires pourra leur inspirer une jalousie positive et les inciter à s'améliorer."             

    Moins précis, avec une nuance poétique, Yéghiché soutient qu'une œuvre écrite doit apporter "réconfort aux proches, espoir au désespéré et encouragement au courageux."

    Avec de tels objectifs en tête et n'écrivant que cinquante ou soixante-dix ans environ après la création de l'alphabet arménien, l'on comprend pourquoi Yéghiché et ses contemporains ont employé cette combinaison de différentes formes littéraires et intellectuelles, qui deviendra un trait distinctif de la littérature arménienne classique. Ni la forme de l'exposé n'est fortuite, ni le choix de telle ou telle forme à quelque endroit du texte n'est arbitraire. Yéghiché et ses contemporains s'adressent à un public des plus inégal, divers au plan intellectuel et culturel. Le clergé aurait été naturellement leur principal lecteur, étudiant le livre et le lisant au prince et à l'homme du peuple. Or ni le clergé, ni son public ne répondent aux mêmes normes éducatives, ne partagent les mêmes traditions culturelles, ni le même savoir au plan philosophique et politique. Beaucoup sont encore à demi-analphabètes, plus encore sont illettrés. D'autres sont mus essentiellement par la ferveur religieuse ou la simple superstition, la plupart sont totalement étrangers aux thèmes philosophiques, et d'autres encore restent fidèles à l'influence des croyances intellectuelles et populaires païennes, qui demeurent largement répandues. L'œuvre écrite doit répondre aux niveaux et aux attentes de chacun.

    Le style et la structure bigarrée de l'Histoire de Vardan de Yéghiché découle de ces préoccupations. Il n'est ni un "historien objectif," ni un érudit dans sa "tour d'ivoire," ni un artiste et un poète non engagé. C'est un militant et un idéologue dévoué de l'Eglise arménienne au 5ème siècle, alors à l'apogée de sa puissance et l'unique force nationale au regard de la politique arménienne. Son exposé tout entier représente donc un plaidoyer engagé pour les droits et privilèges traditionnels de cette Eglise. En ce sens, l'ouvrage constitue de fait un pamphlet de propagande, polémique, passionnément partisan au plan politique, recourant à tous les dispositifs de persuasion. Or un solide rationalisme en est le fondement.

    En inaugurant son récit, Yéghiché souligne l'importance décisive du savoir. Répétant l'aphorisme selon lequel "la mort qui n'est pas comprise est la mort véritable, tandis que celle qui est comprise est immortalité," il ajoute que "le mal et le malheur nous frappent, suite à une mauvaise éducation." Ainsi, "mieux vaut avoir la vue aveugle, que l'âme aveugle. Tout comme l'âme est supérieure au corps, la maîtrise de l'âme ouvre de plus vastes horizons que celle du corps." Sur la base de ce rationalisme, Yéghiché développe un cadre vérifiable d'analyse historique et politique dans lequel il mêle polémique philosophique / théologique contre le zoroastrisme (bien étudiée dans le vol. 1 de l'Histoire de la pensée philosophique arménienne, d'Henrik Gabriélian) (4), fiction, poésie, hagiographie, déclamation et invective afin de créer des degrés supplémentaires dans le simple récit d'une résistance légitime. Une méthode apparemment aussi éclectique n'en diminue pas nécessairement le mérite artistique ou intellectuel. Dans des mains habiles elle peut produire, et a produit, une œuvre cohérente et marquante, dont le message est alors communiqué avec encore plus d'énergie et de force.

    2. L'analyse politique

    L'ouvrage de Yéghiché ne s'ouvre pas par une déclamation religieuse, mais par une analyse politique toute prosaïque. Disséquant la stratégie de l'empire perse contre les communautés et les nations chrétiennes en son sein. Le roi Yazdgard II relève avec dépit que "le christianisme gagne chaque jour dans toutes les régions qu'il traverse." (p. 111) Auparavant tolérées, ces communautés risquent désormais de devenir une cinquième colonne au service de l'ennemi héréditaire venu de l'Ouest - l'empire byzantin haï. Les conseillers de Yazdgard II conseillent donc que, si le roi parvient à "convertir à une religion unique toutes les nations et tous les peuples sous [sa] juridiction," non seulement il garantirait ses frontières existantes, mais il parviendrait aussi "à soumettre même la terre des Grecs." (p. 103)

    Pour Yazdgard II, sa campagne visant à éliminer le christianisme de son empire est ainsi la composante d'un combat politique. Se mettant à l'œuvre, il exige que "tous les peuples et nations vivant sous mon autorité devront désormais cesser de se livrer à un faux culte et venir s'agenouiller devant le dieu Soleil et, sans exception, s'acquitter de toutes les obligations religieuses requises." (p. 11) Yazdgard II donne simultanément "des instructions pour spolier des chrétiens vivant en Perse de tous leurs "biens et possessions" (p. 106). Lors de "ce brigandage," Yéghiché observe que les chrétiens sont, naturellement, "aussi torturés" (p. 102). Tandis que "toutes les nations" sont soumises à ce "désordre," l'Eglise arménienne constitue sa cible principale. Elle est "la plus forte" et compte "les plus fervents," parmi lesquels se distinguent ceux originaires des "nobles maisons" (p. 100). De fait, malgré la fin de la monarchie arménienne en 428, l'Eglise arménienne demeurait une force nationale indépendante, des plus puissante, qui continuait de nourrir de grandes ambitions politiques.

    Afin de soumettre l'Eglise arménienne, Yazdgard II lance donc un assaut sans précédent dans l'histoire, espérant lui porter un coup fatal. Désireux de détruire ce bastion en puissance d'un Etat arménien résurgent, indépendant, le souverain perse a tout d'abord l'habileté d'écarter la noblesse arménienne de la scène. Noblesse qui pouvait, alliée à l'Eglise, présenter une menace militaire potentielle, car bien que soumise au pouvoir perse, la noblesse avait gardé le contrôle de ses propres forces militaires (p. 101). Une fois levé cet obstacle, Yazdgard II et ses conseillers aux affaires religieuses réclament à l'Arménie l'acceptation d'un ensemble de propositions qui disloquent de fait le pouvoir et l'autorité économique, sociale et politique de l'Eglise.

    En cas de succès, l'assaut de Yazdgard II "transformera l'indépendance [antérieure] de l'Eglise en servitude." Les fondements économiques de l'Eglise sont ciblés via l'imposition, pour la première fois, d'un fardeau énorme de taxes. Le pouvoir social de l'Eglise devait être amoindri de manière drastique via le retrait de sa juridiction légale sur les affaires intérieures arméniennes. En outre, un édit impérial exige le démantèlement d'un vaste réseau de monastères et la soumission du clergé au pouvoir séculier. Pour couronner le tout, le chef du gouvernement arménien est remplacé par un Perse, tandis qu'un grand prêtre païen est nommé comme "juge et juré territorial," afin d'"entraver la gloire de l'Eglise." (p. 114-115)

    Tel est le contexte dans lequel Yéghiché attise les émotions et les passions contre Yazdgard II et ses affidés en matière de religion. Ils s'en prennent aux fondations mêmes de l'Eglise - principale gardienne des us et coutumes arméniens, ainsi que de sa tradition intellectuelle et culturelle nouvellement créée. Ils représentent donc une véritable plaie avec laquelle il ne saurait y avoir de compromis. Le roi de Perse et ses alliés sont ainsi pareils à des serpents venimeux et des bêtes féroces (p. 110), au diable incarné (p. 131), à de violents va-t-en-guerre assoiffés de sang (p. 103), tout de bile et de venin. La calomnie revêt un fondement rationnel, lequel découle d'un examen sérieux du rôle politique et des actions militaires de son adversaire.

    2. L'organisation de l'insurrection

    Face à un tel adversaire, la réaction de l'Eglise est immédiate, décisive et globale. Grâce à son appareil organisationnel à l'échelle du pays, elle commence à organiser un soulèvement au plan national. Suite à plusieurs grands rassemblements, "les évêques regagnèrent leurs évêchés et envoyèrent [des émissaires] dans tous les villages et les fermes, ainsi que dans les nombreuses forteresses des provinces montagneuses. Ils rassemblèrent de grandes foules d'hommes et de femmes, de gens du peuple et d'hommes libres, de prêtres et de moines. Ils leur expliquèrent, les encouragèrent et en firent tous des soldats du Christ." (p. 141)

    Bien que dirigée par l'Eglise, Yéghiché présente la résistance comme un vaste soulèvement populaire, une insurrection à l'échelle nationale, qui implique toutes les couches de la population, quels que soient la classe ou le statut social. En résistance, il n'est "pas fait de différence entre le seigneur et le serviteur, entre l'homme libre sensible et le paysan robuste, et nul ne semble inférieur en matière de courage." Tous sont "de bonne volonté, les hommes comme les femmes, les anciens comme les jeunes" (p. 149-50). Tandis que l'organisation du soulèvement avance, "tous, non seulement les hommes courageux, mais aussi ceux mariés, sont prêts au combat, leur casque ajusté, l'épée à la taille et le bouclier au bras." (p. 142)

    L'Eglise considère cet affrontement comme vital au point que, plus tard, à la veille de la bataille d'Avaraïr, Ghevond Eretz [Léonce le Prêtre], le principal chef arménien, stratège et tacticien de la révolte, demandera de rompre radicalement avec la tradition : "Vous savez tous que, jadis, lorsque vous [la noblesse] partiez à la guerre, vous gardiez toujours le clergé au sein de l'armée. Or, au moment de la bataille, vous nous reléguiez dans des lieux plus sûrs. Mais aujourd'hui, évêques, sages, prêtres, récitants et lecteurs, tous selon les règles établies, sont en armes, prêts et désireux de se joindre au combat pour anéantir les ennemis de la vérité." (p. 186)

    Animés d'une telle fougue et assurés du soutien populaire, les dirigeants de l'Eglise lancent leur contre-offensive. Bien que "n'ayant pas pleinement conscience de l'attitude de l'ensemble de la noblesse arménienne et n'étant pas entièrement informés de la puissance des grands-prêtres perses," ses dirigeants appellent le peuple à "décapiter" les forces zoroastriennes et à "les refouler dans leurs foyers." Yéghiché relate en détail les assauts lors desquels les Arméniens "mirent à bas et détruisirent" nombre de "forteresses et [de] villes dont les Perses avaient pris le contrôle" (p. 150), "réduisant à néant les ordres de l'empereur."

    Enhardis par ces succès et consciente de la persistance des ambitions de la Perse, l'Eglise repousse à juste titre une proposition désespérée de compromis, qu'elle considère comme une tromperie, qui tout en accordant aux Arméniens la liberté de culte ne rend pas à l'Eglise son pouvoir et son indépendance antérieure. Le décor est planté pour un conflit décisif entre une Eglise arménienne insurgée, soutenue par le peuple, et un empire perse déterminé. En dépit d'une infériorité en nombre et "bien que n'ayant ni roi, ni chef," ni "le moindre espoir d'une aide extérieure" [des Byzantins], les insurgés "ne vivent pas dans la crainte" du combat final, convaincus qu'"avec l'aide de Dieu quelques-uns peuvent égaler une multitude." (p. 154-155)

    Il n'est pas indifférent que, dans son récit de la résistance et de la révolte, Yéghiché souligne à plusieurs reprises le rôle essentiel joué par le peuple. Or qu'est-ce qui a pu pousser un membre éduqué de l'élite féodale à traiter les classes inférieures avec un évident respect ? En racontant de la sorte cette histoire, peut-être espérait-il lier les générations populaires à venir, potentiellement hostiles, plus étroitement à l'Eglise ? Peut-être était-ce là une forme de guerre théologique contre un paganisme résurgent ? Peut-être aussi s'agissait-il d'une tentative pour s'assurer la loyauté d'une paysannerie importante, indépendante et libre, ou cela faisait-il partie d'une affirmation par le clergé de son autorité sociale à l'encontre de cette partie de la noblesse séculière, qui n'était pas toujours fidèle aux préceptes chrétiens.

    Quel que soit le verdict, Yéghiché enregistre clairement les raisons pour lesquelles la population en général a pu soutenir une campagne orchestrée par une Eglise qui n'était guère moins qu'une autre classe féodale oppressive. Le pouvoir perse était encore plus haï. Ses impôts écrasants étaient déjà "collectés plus à la manière de bandits se livrant au pillage que d'un Etat digne de ce nom." De nouveaux impôts menaçaient désormais de "réduire à néant le fermier," précipitant la population dans une "misère extrême." Il y avait donc confluence d'intérêt entre l'Eglise et la population paysanne à résister contre l'empiètement de la Perse, permettant à l'Eglise d'émerger comme une puissance majeure au sein de la révolte nationale contre le pouvoir étranger.

    4. Vasak de Siounie et l'unité nationale

    Pour Yéghiché, l'échec du soulèvement n'était ni prédestiné, ni le résultat d'un quelconque équilibre politique-militaire défavorable des forces. La victoire pouvait être assurée, malgré les obstacles, si les Arméniens avaient préservé l'unité nationale. Jusqu'à Vardan, Yéghiché "ne craint pas de raconter l'histoire des coups qui ont accablé notre nation [de la part de] nos ennemis extérieurs. Quelques-uns ont réussi à nous vaincre, tandis que nous les avons vaincus à maintes reprises, car nous étions alors restés unis et égaux." (p. 167)

    Or, durant la révolte de Vardan, l'unité arménienne est mise à mal par Vasak de Siounie, le gouverneur de l'Arménie, nommé par la Perse, lequel se désolidarise en acceptant les propositions impériales de compromis. Le péché mortel, impardonnable de Vasak est d'agir en tant qu'espion, informateur et cinquième colonne. C'est cela, plutôt que son apostasie religieuse, qui lui est essentiellement reproché. Il "fait défection" et "rassemble des éléments corrompus au sein d'une force militaire [opposée]." En informant les Perses, il met au jour "la désunion et la division dans l'armée arménienne." (p. 170) Ces agissements et d'autres "déstabilisent et répandent la confusion à travers l'Arménie, semant la division et la discorde entre frères, entre père et fils, et entraînant des troubles dans une terre autrefois paisible." (p. 172)

    Vasak communique aussi des secrets militaires essentiels plus détaillés au commandement perse. Il fournit des renseignements sur "le nombre de troupes alignées avec Vardan [Mamikonian]," l'état de préparation des forces armées arméniennes, leur moral, leur armement, le nombre de soldats possédant une armure, le nombre de fantassins, ainsi que leur armement en arcs et flèches et leur protection en boucliers (p. 172-3). Le tout permet aux Perses de prendre d'opportunes mesures défensives et de vaincre les insurgés lors de la bataille décisive d'Avaraïr. D'où la haine viscérale de Yéghiché envers Vasak. Qui aide activement le mal absolu. Et qui, lui aussi, est donc condamné comme un vénal flagorneur, méritant de "mourir comme un chien et de pourrir comme un âne." A elle seule, l'invective n'est pas sans effet. Or avec Yéghiché, le caractère odieux de Vasak ne constitue pas un vice moral abstrait, mais l'expression directe de sa trahison politique.

    A l'opposé des êtres malfaisants figurent les vertueux et fidèles Ghevond Eretz, Vardan Mamikonian et les innombrables martyrs qui combattent et périssent, les armes à la main, à Avaraïr. Refusant de faire la moindre concession face aux tortures les plus atroces et la mort inévitable, ils incarnent la bravoure, le courage, la noblesse, l'intelligence et la sagesse. Présentés comme les chefs de tout un peuple debout en armes, il est aisé de voir comment leur histoire devint un trait distinctif de l'identité nationale arménienne moderne. Lors de la renaissance arménienne au 19ème siècle, des intellectuels révolutionnaires encouragèrent avec enthousiasme la commémoration du soulèvement de Vardan et, contre une Eglise bornée, cherchèrent à en faire l'apanage du mouvement nationaliste laïc et démocratique émergent, opposé à l'oppression et à l'injustice du colonialisme ottoman et tsariste.

    Nombre de commentateurs, incapables d'apprécier l'unité fondamentale de ses formes diverses, n'ont pas saisi le message central de l'Histoire de Vardan. L'éminent historien Hrant K. Armen, se focalisant sur la dimension religieuse, présente Yéghiché comme une sorte de farouche fanatique, enclin à diaboliser toute opposition au nom du dogme théologique. Hagop Ochagan reproche à Yéghiché de "ne pas posséder le sérieux que l'on attend d'un historien." D'autres ont réduit l'œuvre de Yéghiché à tel ou tel trait particulier : une histoire, un poème épique, une fable morale exaltée, une pieuse hagiographie chrétienne, etc. L'Histoire de Vardan est naturellement tout cela. Mais dans son unité, avec toutes ses forces et ses faiblesses, elle est aussi bien davantage.                                                

    NdT

    1. Eddie Arnavoudian, "The History of the Armenians, by Khazar Barpetzi, Groong, 19.102.001 - traduction française parue dans notre blog :
    2. Eddie Arnavoudian, "The History of the Armenians, by Moses of Khoren [Movses Khorenatzi], Groong, 12.03.2001 - traduction française parue dans notre blog :
    3. Cf. note 1.
    4. H. Gabrielian, Hay pilisopayakan mtki patmoutioun, Erevan, 1956, 2 vol.

    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri(Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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    Traduction : © Georges Festa - 07.2015



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     © Ceibo ediciones, 2012


    Reconstruction de la mémoire arménienne dans Mar Negrod'Ana Arzoumanian
    par Daniela Fernandez
    Pontificia Universidad Católica de Chile
    [Université Catholique Pontificale du Chili]



    Le privilège séminal de l'écrit parce qu'une voix qui n'est pas écoutée finit par se taire. Voilà pourquoi j'écris. J'écris que tu ne me parles pas. Qu'une demandeuse c'est celle qui représente, la requérante d'un procès, qui demande.
    Ana Arzoumanian

    Dans son dernier roman Mar Negro (2012), Ana Arzoumanian se plonge dans la mer de l'autofiction pour montrer ce qui a été réduit au silence : le génocide arménien, peuple dont descend l'écrivaine argentine. Pour reconstruire la mémoire de ce massacre, elle recourt au personnage du grand-père de la protagoniste et à ce même corps féminin qui fonctionne comme instrument du souvenir, afin de mettre sur la table ce qui a été tu par l'histoire universelle, formant comme une blessure non refermée pour les héritiers de cette culture.

    Le roman avance en recouvrant cette mémoire perdue, entrelaçant fiction et réalité, réunissant des géographies diverses : l'orientale et l'occidentale, aussi bien européenne que latino-américaine, en se divisant en quatre parties, qui à leur tour constituent quatre villes remarquables quant à la restitution de ce passé : Buenos Aires, Berlin, Jérusalem et Karabagh, lesquelles sont rapprochées par la narration via des parallélismes et la trajectoire des personnages, dépassant ainsi la division en chapitres formant un tout unitaire, où transpire l'érotique comme élément facilitateur du souvenir, en rendant visible cette histoire. Ainsi s'imbriquent deux catégories transcendantales dans l'œuvre de l'A. : le corps féminin et la mémoire.

    S'agissant de la mémoire et de l'acte de se souvenir, Ricœur, dans son livre La memoria, la historia, el olvido (1), postule que l'acte de mémoire est un processus actif - "Se souvenir ce n'est pas seulement accueillir, recevoir une image du passé; c'est aussi la chercher, faire quelque chose." (p. 81) -, ce qui pour Bergson se constitue comme un effort de mémoire et que Freud nomme travail de remémoration. Selon Ricœur, de ce processus découle une nécessité pour la configuration des faits à travers le langage, mettant en évidence l'historicité de l'expérience temporelle. En outre, l'auteur établit un troisième moment mimétique de l'expérience poétique en rapport avec la réalité, où se produit la guérison : provoquant un passage de l'état de "maladie"à un état de "santé," lequel s'effectue via l'acte créateur de la refiguration. Faire acte de mémoire constitue dès lors un pouvoir, qui se croise avec l'acte historique, à partir duquel il opère une "représentation présente d'une chose absente, marquée au sceau de l'antériorité." (p. 593) Ce travail, en retour, peut être à son tour volontaire ou involontaire, comme le montre Proust.

    Le corps, pour sa part, se présente comme objet de contrôle et sujet d'une domination patriarcale d'une culture supérieure qui accomplit le génocide. Dans le roman sont mis en relief des corps féminins en souffrance, tandis que le corps est réaffirmé en tant que phénomène de préférence féminin, lequel est utilisé au présent de la narration comme dispositif faisant le lien avec l'extérieur, en l'occurrence avec le passé, sans tomber pour autant dans sa totale instrumentalisation. Un discours du corps féminin s'articule, qui rend compte des dispositifs de contrôle dont la femme veut s'emparer, en se transformant en bouc émissaire de son propre corps.

    Le Breton aborde le rapport du corps de la femme avec le sang, marquant la menstruation, comme le lieu à partir duquel la femme établit des relations avec son entourage, ces relations étant stériles : la femme sanguinolente ruine ce qu'elle touche, en s'articulant comme un obstacle à un quelconque processus de transformation qui rappelle une fécondation (2). Ce qui se nourrit de la conception du corps comme champ de force de résonance avec les processus vitaux qui l'entourent, uni au monde et au cosmos, à l'opposé de la conception moderne du corps : laquelle implique que l'homme soit séparé du reste. Le corps est alors à la limite du moi, tandis qu'il se codifie comme quelque chose d'autre. Il se constitue en outre, à la façon d'une fausse évidence comme effet de la construction sociale et culturelle (Le Breton, p. 28), genre auquel appartient l'espace à partir duquel il est possible de réaliser une fiction et non l'histoire.

    A partir de ce cadrage biopolitique, plus spécifiquement d'Esposito (3), le corps se constitue comme un champ de bataille, à partir duquel la préservation de la vie de l'Etat national peut s'accomplir à travers la mort de l'autre, unissant le nationalisme au racisme. La souveraineté exerce son emprise à travers le droit à donner la mort et la biopolitique comme attention apportée à la vie se transfigure en tant qu'attention apportée à la vie du dominateur, lequel donne la mort pour sa propre préservation. L'autre qui est perçu comme une arme offensive, qui suscite suspicion et méfiance, et qui est par conséquent exterminé. Ce qui prend aussi la forme d'une peur de l'immigration : laquelle provoque un syndrome immunitaire de fermeture, défini au plan ethnique.

    Concernant Mar Negro, le point de départ de la narration et de la reconstruction suivante de la mémoire se concrétise à partir du plan privé-personnel : l'habitation, le lit, le sexe et finalement le corps est le lieu à partir duquel il est possible d'évoquer cette autre histoire : celle du grand-père, un personnage qui fonctionne comme chiffre de l'histoire collective du génocide.

    La fiction se construit autour de l'histoire de ce personnage : un Arménien qui a fui en Argentine sans possibilité de retour. Le grand-père s'installe à Buenos Aires et se met à photographier des gens dans les places publiques, le tout entrelacé à l'histoire de la narratrice qui, à la base, se compose de rencontres sexuelles sadiques avec un homme. Cette pulsion érotique, où le sang est toujours présent, s'affiche comme une quête de mémoire dans le corps même de ces personnages qui entretiennent ces rapports : "Mon grand-père sait que sa souffrance peut se loger dans mon corps." (p. 53) Ainsi se tissent les deux récits unis par la douleur, à travers laquelle la mémoire s'insinue dans le corps féminin, en ce que l'on accède via la torture sexuelle, produisant une évacuation du corps, à cette reconstruction de l'histoire perdue pour se libérer du traumatisme, en même temps qu'il s'emplit de fluides corporels. Lors de ce processus la victime en vient à occuper le lieu du perpétrateur comme forme de revendication, la plus évidente étant celle qui se produit dans le chapitre sur Berlin, où l'un des personnages donne la mort au génocidaire. Or ce processus se manifeste aussi dans les scènes sexuelles, où la femme est le bouc émissaire de son propre corps et a besoin de la présence de la violence durant l'acte sexuel qui se mue en rite; elle réclame la violence, n'étant pas la victime passive du pouvoir de l'homme, mais au contraire, étant celle qui réclame l'agression érotique, subvertissant le statut subalterne du corps féminin. Le rite se transforme dans la mesure où l'acte sexuel est conçu comme une cérémonie d'évacuation du traumatisme et d'occupation; comme quête de la mémoire perdue, de la part du sujet féminin.

    En tant qu'espace organique, le corps est aussi le véhicule reconstructeur de la mémoire, où se représente la souffrance vécue par les ancêtres (Ricœur). Cette espace doit être féminin, la femme est le sujet de la remémoration. Ce faisant, le passé (génocide) s'actualise au présent comme souffrance physique provoquée par l'auto-agression et le sadisme sexuel, dévoilant le traumatisme encore présent chez les héritiers de cette histoire tue, dont il ne reste que des fragments. L'A. s'approprie les techniques de violence exercées par la culture oppressive, afin de libérer cette mémoire; en même temps, comme le relève Jean Bessière (4), le "récit littéraire comme phénomène artistique reproduit [ces] paradoxes," produisant une narration discontinue, qui légitime l'impossibilité de dire à travers le langage, laissant cette tâche aux mains des images.                         

    Ainsi la mémoire qui est présentée comme fragmentaire dans le récit et qui s'élabore via la destruction de la matérialité corporelle, transforme tout ce qui est lié à l'expérience quotidienne en quelque chose d'inutile : l'acte sexuel ne procrée pas, et le grand-père parcourt la ville en prenant des photos qu'il conserve, pour ensuite les mettre au rebut. Le corps ne fonctionne ni comme source de vie, ni comme corps de travail, son utilité réside ailleurs. Ce destin improductif change dès la seconde partie de l'œuvre, où un nouveau protagoniste réussit à se venger, donnant la mort à un génocidaire, bien que ce personnage soit présenté d'une manière ambivalente et qu'il s'auto-victimise en étant traduit en justice. Puis, dans la dernière partie, sont repris les personnages du début et là la femme qui auparavant s'infligeait des blessures, se lie à un groupe subversif et commet un auto-attentat, faisant exploser son corps.

    C'est ainsi que narration, mémoire et corps se constituent comme fragments dans l'œuvre d'Ana Arzoumanian, en ce qu'à travers la reconstruction de cette mémoire collective fragmentaire doivent être dépassées les barrières du corps individualisé, afin qu'il se transforme en sujet collectif et objet de mémoire, instituant la blessure comme dépassement de cette limite. La communauté [qui] fait face aux limites de ce corps comme facteur d'individualisation (p. 29), parvient à les dépasser, produisant une structure symbolique qui permet de faire le lien avec le plus étendu, à savoir le corps : elle unit l'énergie collective et l'homme s'inclut dans un groupe (p. 32).

    Le mécanisme biopolitique est alors utilisé au sens où "sont mises à bas les distinctions modernes entre public et privé, Etat et société, situation locale et globale, et que, par ailleurs, s'épuisent plusieurs sources de légitimation, la vie elle-même se situe au centre de tout processus politique" (5), contre le dispositif immunitaire : lequel cherche à enfermer l'individu dans sa particularité. Mar Negro réalise cet acte, en le transformant en artifice, en ce qu'il vise l'affection comme lien avec la communauté, entendue comme charge partagée, luttant contre l'immunité moderne qui détruit cette expérience commune, pointant une biopolitique affirmative : communautaire.

    La discontinuité de la narration donne aussi lieu à l'entrecroisement de discours distincts : le discours technique de la photographie, le discours historique privé et public, le discours religieux (musulman), le judiciaire et le sexuel. L'écriture n'est pas non plus uniforme et, passée la première partie, le roman adopte un rythme plus vertigineux, s'adaptant à la versification poétique, ce qui dynamise beaucoup plus la narration, créant une expérimentation à plusieurs niveaux : avec le corps, le mot et les images, ce qui permet l'intercalation de l'histoire familiale, publique et personnelle; celles-ci étant toujours une quête de ce qui a été perdu. Le processus d'écriture part aussi d'une quête personnelle, née de la découverte par l'A. d'une Bible ayant appartenu à son grand-père, où sont écrits les noms de ses filles abandonnées suite à son exil forcé. Il s'agit là du point de départ de l'écriture qui tente de recomposer cette histoire, en présentant l'obsession d'un survivant consistant à combler un vide dans l'histoire personnelle, lequel se résout au moyen de la fiction. Le roman lui-même le prouve, en affirmant : "Se confronter à quelque chose d'autre et tomber aussi sec. Puis revenir à ce qu'on a croisé. Inventer."

    Les fragments de la mémoire, tout comme les différents discours présents, se superposent, telle une pile de photographies, les mêmes qu'accumulait le grand-père de la narratrice, tandis que la photographie est utilisée comme mécanisme de narration de ces petits morceaux qui s'assemblent via leur agencement semblable à un collage d'images : "Je découpe les mots, je les place l'un à côté de l'autre." (p. 36) Cette construction apparaît comme une réponse à une impossibilité du langage chez les sujets qui se configurent en elle : il s'agit d'une reconstruction de cette mémoire traumatique passée sous silence, et ce parce que les Arméniens se sont vus obligés de taire et d'oublier leur propre langue : "S'ils parlaient en arménien, ils leur coupaient la langue. L'utilisation de sept mots à la suite en hayerenétait un motif de blasphème" (p. 59); voilà pourquoi "on ne peut pas dire, mais montrer" (p. 36). Cette perte du dire est postulée dès le début du récit, et sa légitimité se nourrit du désir de rester en vie, raison pour laquelle la blessure ne se referme pas et se transmet à ceux qui restent : "Sont orphelins du verbe l'assassin et la victime, les spectateurs, les témoins qui voient et ceux qui ne voient pas, les juges qui rendent justice et condamnent, le tribunal." (p. 12) Ce silence quant au génocide non reconnu [par l'histoire officielle] déforme le processus de la mémoire, face à quoi Ana Arzoumanian écrit la résistance, résolvant ce problème en la reconstruisant à travers les images, où la photographie semble plus fiable et plus sûre que le mot : "L'écriture va à l'oreille, représente des sons. La lumière les dépasse en vitesse." (p. 35)

    Le corps féminin comme espace de représentation de la souffrance du passé est un corps aux marques biopolitiques qui parle, est un espace de domination, soumis à ses techniques, qui est subverti et utilisé comme espace de résistance à la disparition d'une culture qu'il remémore; pour reprendre les termes de Silvia Federici (6), le corps est pour les femmes le principal terrain de leur exploitation et de leur résistance, corps féminin qui se sont approprié l'Etat et les hommes (p. 144); d'où le cadrage biopolitique que lui donne le roman, selon lequel la soumission du corps au régime politique, qui forme le territoire principal des politiques sociales, économiques, d'extermination, de génocide et de guerre; et qu'utilise à présent Arzoumanian dans son travail de revendication de la mémoire, composant finalement une sorte de ruse du faible.

    Ce faisant, il n'est pas de vie sans mort, création et destruction font jeu égal et le corps se mue en un élément mythifiant du sujet collectif et individuel. Face à la souffrance, comme élément facilitateur, et non comme un mal absolu dans le présent de l'histoire, opposé au dispositif biopolitique de l'anesthésie. Néanmoins, ce dépassement des dispositifs de contrôle et leur utilisation par le sujet subalterne ne parviennent pas à se concrétiser dans un discours cohérent de l'opprimé, ne laissant au lecteur que des fragments de cette mémoire, qui n'arrive pas à dépasser le terrain de la violence, à l'intérieur du corps du roman. Cependant, au final, apparaît un corps féminin totalement fragmenté; sur cette scène s'intercalent des fragments musicaux, ce qui suggère une projection dans l'avenir, comme quête de la beauté tant dans le corps que dans l'art, bien que cette projection ne soit en rien manifeste et que le roman mette en doute l'agencement de sa parole par le sujet subalterne et que, comme le propose Spivak (7), l'action et la parole n'arrivent aucunement à se concilier.                  

    NdT

    1. RICOEUR, Paul. La memoria, la historia, el olvido. Traducción de Agustín Neira. Madrid : Trotta, 2003.
    2. LE BRETON, David. La sociología del cuerpo. Traducción de Paula Mahler. Buenos Aires : Nueva Visión, 2008, p. 27.
    3. PAZ ESCARATE, C. "Roberto Esposito: el sentido de una comunidad biopolítica."Mensaje, n° 576 (ene. - feb. 2009), p. 48-50.
    4. Cité in : DEMA, Pablo. "El relato literario y la memoria colectiva."Borradores (Universidad Nacional de Río Cuarto), vol. VIII-IX, 2008 -
    5. ESPOSITO, Roberto. Bíos. Biopolítica y filosofía. Traducido por Carlo R. Molinari Marotto. Buenos Aires : Amorrortu, 2011. 
    6. FEDERICI, Silvia. Calibán y la bruja. Mujeres, cuerpo y acumulación originaria. Traducción : Verónica Hendel y Leopoldo Sebastián Touza. Madrid : Traficantes de Sueños, 2010
    7. SPIVAK, Gayatri Chakravorty. "¿Puede hablar el sujeto subalterno?"Orbis Tertius (Universidad Nacional de la Plata, Facultad de Humanidades y Ciencias de la Educación), 1998, año 3, no. 6, p. 175-236.

    Autre étude signalée en note par l'A. :

    JEFTANOVIC, Andrea. "Cinco llaves para nadar en el Mar Negro."Taller de letras(Pontificia Universidad Católica de Chile), n° 51, segundo semestre 2012, p. 313-318
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    Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 07.2015





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     © Yerani (Chypre), 2014


    L'exil, un jeune garçon et un chien nommé Kaylo :
    un premier roman s'intéresse aux massacres hamidiens

    par Amanda Berger
    The Armenian Weekly, 07.08.2015


    In the Shadow of the Sultan [Dans l'ombre du sultan], premier roman de R. P. Sevadjian, relate l'odyssée d'un jeune Arménien qui, après le meurtre de son père, s'enfuit de chez lui et parcourt plus de 300 kilomètres pour rejoindre sa famille. Le récit a pour cadre l'empire ottoman en 1896 lors des massacres hamidiens, qui causèrent la mort et l'exode forcé de dizaines de milliers d'Arméniens. Le roman livre un aperçu de l'histoire et de la culture arméniennes, tout en suivant l'existence d'un jeune Arménien contraint de subir maintes épreuves avec pour tout compagnon son chien, Kaylo. Le principal personnage et narrateur du récit incarne l'Arménien Occidental en quête du foyer dont il a été privé - solide et résistant, et par-dessus tout plein d'espoir.

    Sevadjian prouve que, si la peur perce toutes nos défenses, l'espoir est essentiel à notre humanité. Bien que le personnage principal mène une existence relativement aisée en Arménie Occidentale avec sa famille, ses droits sont limités au regard de la loi, il est étroitement surveillé par les gendarmes et est traité avec le même mépris réservé aux autres Arméniens. Une peur sous-jacente alimente toutes les commodités dont il bénéficie. Il rêve de rentrer chez lui et de devenir vétérinaire, même s'il est préparé à quitter son lieu de naissance sans le privilège de savoir ce qui l'attend.

    Le narrateur fait face à des gens désireux de le spolier ou de lui nuire, mais aussi à d'autres, résolus à l'aider dans son périple. Kaylo, son chien de berger, est parfois le seul auquel il puisse faire confiance. Entre coups et agressions de la part de gens, qui lui reprochent d'être un "riche garçon arménien," il va son chemin, impatient de retrouver sa famille. L'espoir lui donne des ailes, même si les jours se succèdent, marqués par la diminution de ses réserves de nourriture, représentant chaque tranche de bastegh, chaque morceau de fromage et toutes ces marques qu'il taille le long d'un bâton pour indiquer le passage des jours. Sevadjian attire fréquemment l'attention sur le temps, soigneusement indiqué. Pas un seul jour de l'odyssée du jeune garçon ne manque à l'appel.

    La crainte de l'incertitude est palpable, mais il s'agit d'une histoire où l'espoir pousse en avant les personnages. Tout en voyageant avec la caravane et Baron Garabed, le jeune garçon entonne un chant, "Cilicie," qui reflète son propre exil et le déchirement qu'il ressent à l'idée de plus jamais pouvoir revenir dans sa patrie.

    Il sait que jamais il ne reviendra chez lui. Le temps qu'il a passé dans son pays avec sa famille constitue "l'avant," tandis que le moment qui succède au meurtre de son père représente "l'après" - à savoir là où son odyssée commence, marquée par les gens qu'il rencontre, la disparition quantifiable de nourriture et le temps qui passe.       

    [Originaire de Livonia, Michigan, Amanda Bergerest étudiante en deuxième année à l'Albion College (Albion, Mich.), où elle suit des études d'anglais, option affaires et entreprises. Amanda passe son temps à jouer de la flûte, écrire des histoires et peaufiner sa collection d'ouvrages. Elle est actuellement stagiaire à The Armenian Weekly, dans le cadre des stages de journalisme de l'Armenian Students' Association of America Inc. (ASA).]  
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    Traduction : © Georges Festa - 08.2015



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     © İletişim, 2015


    La majorité des habitants de l'Anatolie ont des grands-mères arméniennes, déclare un écrivain turc
    Asbarez.com, 10.08.2015


    ISTANBUL (PanArmenian) - Vercihan Ziflioğlu, écrivain et correspondant du journal arménien Agos, basé en Turquie, vient de publier un nouvel ouvrage sur les Arméniens cachés de Turquie, intitulé Araftaki Ermenilerin Hikâyesi [Histoire des Arméniens au Purgatoire], signale le site www.ermenihaber.am, qui cite son homologue www.demokrathaber.net.

    Dans ce livre, Ziflioğlu analyse le combat des Arméniens contraints de dissimuler leur identité et de vivre dans une société musulmane durant les cent années qui ont suivi le début du génocide arménien.

    L'ouvrage comprend une chronologie des évolutions marquantes concernant les crypto-Arméniens, ou Arméniens "cachés", en Turquie, du meurtre de Hrant Dink, le 19 janvier 2007, à la publication du livre-événement de Fethiyé Çetin, Le livre de ma grand-mère (1), aux annonces publiées dans le journal Agos par des gens en quête de leurs familles, à la restauration et à la réouverture des églises arméniennes à Van, Kayseri et Diyarbakır, ainsi que d'autres faits.

    Ziflioğlu évoque aussi les Arméniennes qui furent enlevées lors du génocide. Soulignant le fait que ce sont principalement des Kurdes qui vivent dans les régions auparavant peuplées par les Arméniens, l'A. écrit que "quatre habitants sur cinq [que nous avons rencontré] en Anatolie [ont] des grands-mères arméniennes."      

    NdT

    1. Fethiyé Çetin. Le livre de ma grand-mère. Traduit du turc par Alexis Krikorian et Laurence Djolakian. Editions de l'Aube, 2006. 142 p.  

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    Traduction : © Georges Festa - 08.2015



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    Un séminaire international jette les bases d'un 'Réseau européen des diasporas'


    PARIS - Le 28 juin dernier, l'Union Générale Arménienne de Bienfaisance (UGAB) Europe, l'European Union of Jewish Students et Phiren Amenca ont lancé conjointement leur projet-phare "Une Europe des Diasporas," lors d'un séminaire de trois jours à Paris. L'événement a réuni 40 militants, universitaires et spécialistes venus de 15 pays afin de comparer les expériences entre les diasporas arménienne, juive et rom en Europe.

    Le réseau "Une Europe des Diasporas" a pour ambition d'aider à développer, affirmer et populariser la notion de diasporas européennes et d'encourager l'idée selon laquelle les identités n'ont besoin d'être liées ni à un territoire, ni à une source de pouvoir, pour être légitimes et valables. "Nous estimons que l'affirmation des diasporas sera importante pour le reste de la société en Europe, ainsi que pour les groupes concernés. Le réseau étudie aussi les opportunités que l'Europe peut apporter aux diasporas et réciproquement. Ensemble nous chercherons à développer un calendrier concret comme base d'un dialogue commun avec les institutions européennes," précise Nicolas Tavitian, directeur de l'UGAB Europe.

    Lors de ce séminaire, les participants ont eu la possibilité d'exposer leurs préoccupations et leurs aspirations, et d'explorer les domaines dans lesquels une coopération pourrait être particulièrement utile, comme le recensement des discours de haine et des discriminations. Ils ont aussi décidé de coopérer au sujet de la mémoire et de la commémoration des génocides, des événements qui ont impacté ces trois communautés et dont l'héritage reste perceptible dans la société européenne.

    Ce séminaire s'est tenu dans un contexte de manifestations de plus en plus fréquentes et violentes d'antisémitisme en Europe, de discrimination et d'un discours hostile au sein de l'opinion contre les Roms, outre les tensions et polémiques à travers le monde concernant les récentes commémorations du génocide arménien.

    La manifestation a aussi accueilli comme intervenants Georges Prévélakis, professeur à l'Université Paris I - Panthéon Sorbonne, et Philippe Lazar, éditeur de la revue Diasporiques, pour débattre du phénomène diasporique et des perspectives des diasporas dans les sociétés européennes modernes. Prévélakis souligna l'importance des diasporas en tant que réseaux, leur rôle historique de réseaux de confiance dans le commerce et leur importance résurgente au sein des entreprises internationales. Lazar évoqua la culture des diasporas, soutenant que leur connectivité transnationale est une étape vers la rupture des frontières qui séparent les identités nationales. Lazar est allé jusqu'à plaider pour la reconnaissance officielle des diasporas au niveau international. "Le minimum serait maintenant de demander aux Nations Unies d'étendre ce qu'elles ont appelé en 1945 un principe d'"autodétermination des peuples" au droit pour tout "peuple" de vivre en diaspora et pas seulement dans un Etat-nation. Une telle décision permettrait tout d'abord de jeter les bases d'une véritable reconnaissance du droit d'exister pour les populations ne possédant pas leur propre territoire comme les Roms en Europe," a-t-il déclaré.

    Le prochain séminaire aura lieu à Budapest en octobre 2015 et abordera les préjugés, le déni et les discriminations. Le troisième séminaire de ce programme - prévu à Sofia, en Bulgarie, en janvier 2016 - s'intéressera aux questions relatives à l'enseignement, en mettant l'accent sur les besoins spécifiques des enfants issus des diasporas dans les systèmes éducatifs en Europe.        

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    Traduction : © Georges Festa - 08.2015



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  • 09/01/15--11:02: Baal Forever



  • Temple de Baal (Palmyre), vue d'un arc, 2005
    © https://commons.wikimedia.org


    Baal Forever



    De toutes nos forces
    Plonger dans l'azur

    Piliers d'éternité
    Irrigués de clés

    L'échelle vitale
    Promesse d'harmonie

    Suivre les signes
    Comme autant de notes

    De tous côtés
    Proclamer l'appel

    Seuils initiatiques
    Ourlés de pierre

    L'arche mystique
    Prodigue de secrets

    Entendre l'appel
    Comme autant de vies

    © georges festa - 09.2015


    Illustration : « Arche Temple Bel Syrie Palmyre 2005 ». Sous licence CC BY 1.0 via Wikimedia Commons - https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Arche_Temple_Bel_Syrie_Palmyre_2005.jpg#/media/File:Arche_Temple_Bel_Syrie_Palmyre_2005.jpg



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  • 10/16/15--11:27: Patrick Altes - Santa Cruz


  •  Patrick Altes - Santa Cruz - série "The myth of origins"
    © http://patrickaltes.com




    Rideau de sable
    Qui épouse les formes
    Coupe métisse
    où se mêlent les contraires

    Faire d'une carte
    La boussole des mémoires
    Inventer des rives
    L'ancrage du sang

    Terres et signes
    Lorsque les sillons
    se font mosaïques
    Remonter le fleuve

    Les archéologies vives
    Ici et là-bas
    Les mirages
    D'Orphée

    Brisures et courbes
    Creuser la terre
    Comme on effleure
    les disparus

    Limon de chairs
    et de cendres
    Nos voies lactées
    souveraines

    © georges festa - 10.2015
    Avec l'aimable autorisation de Patrick Altes

    Musique : Deleyaman, Murdered Days, album The Edge, 2014




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    © I.B. Tauris, 2015


    Présence de l'absence : photographier la perte et la violence



    NEW HAVEN, Connecticut - Armen T. Marsoobian, directeur du département de philosophie à la Southern Connecticut State University et auteur de Fragments of a Lost Homeland - Remembering Armenia (I.B. Tauris, 2015), était l'invité d'un dîner-débat organisé par l'Institut d'Etudes arméniennes de l'University of Southern California (USC). Cette manifestation s'est tenue le 16 septembre au Ground Zero Coffeehouse de l'USC. Marsoobian s'est entretenu avec Varun Soni, doyen d'Etudes religieuses à l'USC.

    Le Center for Advanced Genocide Studies [Centre d'Etudes avancées sur le génocide] de la Fondation de la Shoah à l'USC co-parrainait l'évènement.

    Petit-fils de survivants du génocide, Marsoobian a consacré ces dernières années à présenter des expositions en Turquie d'archives photographiques rassemblées par sa famille, qui étaient tous photographes et furent ainsi épargnés par les gouverneurs ottomans, lesquels en avaient besoin. Alors que la plupart des foyers arméniens ne possède pas la moindre image de leurs familles, Marsoobian en a des centaines.   

    "Ces photographies témoignent en quelque sorte des identités des Arméniens à l'époque la plus dure du génocide arménien. Elles documentent une existence et une culture qui ont été effacées et sur lesquelles la nouvelle génération en Turquie sait peu de choses," relève Marsoobian.  

    Dès que Marsoobian a entamé le processus d'archiver et d'exposer ce qui lui fut légué par sa famille de photographes, le périple universitaire se fit personnel et émotionnel. Il évoqua ses voyages en Anatolie et l'importance d'arpenter le territoire et de voir les lieux exacts qui présidèrent à la naissance de la culture arménienne.   

    L'histoire familiale de Marsoobian est faite de prospérité, de culture vivante et de perte soudaine. Lors de cet entretien, il relata une discussion entre ses grands-parents durant l'été 1915. Après avoir perdu la protection de la police, la famille fut obligée de choisir entre rejoindre les marches de mort avec le reste des exilés ou de se convertir et de vivre en tant qu'Arméniens islamisés. Ils choisirent cette dernière option, changèrent de noms et devinrent des Arméniens cachés.

    "A mesure que passent les générations qui ont pu survivre en se convertissant de gré ou de force, elles partagent leurs secrets avec leurs familles. Tout d'un coup, des dizaines de milliers de citoyens de Turquie découvrent leurs racines arméniennes. Et ce dans un pays où être Arménien est l'objet d'insultes. Nous abordons une période très intéressante et difficile dans les relations arméno-turques, et le trésor familial d'Armen Marsoobian aide chacun à mieux comprendre le passé et peut-être l'avenir," précise Salpi Ghazarian, directrice de l'Institut d'Etudes arméniennes à l'USC.    

    Marsoobian continuera de présenter ses expositions en Turquie et à travers le monde. Il est convaincu que le fait de partager ce genre de photos est important pour la petite communauté arménienne subsistant à Istanbul et le reste des Arméniens - qu'ils soient redécouverts ou encore cachés.

    La vidéo intégrale du débat est consultable sur

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    Traduction : © Georges Festa - 10.2015



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    © http://www.galerie-abakus.de/


    Cartographier la perte et le renouveau d'une culture
    par Muriel Mirak-Weissbach



    BERLIN - Tandis que le Pavillon des arts d'Arménie recevait le Lion d'Or de la Biennale de Venise cette année, à Berlin deux artistes arméniens ont joint leurs efforts pour commémorer les victimes de 1915 dans une exposition à l'approche conceptuelle unique. Organisée à la Galerie ABAKUS du 10 mai au 20 juin, cette exposition présentait des œuvres de Vazgen Pahlavuni-Tadevosyan, alias VAZO, et Harutiun (Archi) Galentz.

    Né à Gumri en 1955, VAZO a étudié à l'Académie des Beaux-Arts d'Erevan (1972-74) et à Leningrad (1978-80). En 1998, il a fondé la Biennale Internationale d'Art contemporain, en réaction au tremblement de terre de Gumri. Il a exposé en Arménie, à Téhéran, Paris, à la Biennale de Samara, à Stuttgart, Strasbourg et Berlin. Il vit et travaille en France et en Arménie.

    Né à Moscou en 1971, Galentz a étudié à l'Institut des Beaux-Arts et du Théâtre d'Erevan (1992-1997), à l'Université des Beaux-Arts de Berlin, et a organisé depuis 1989 plus de 80 expositions à travers le monde. Il est actif en tant que commissaire d'expositions et conférencier, et a cofondé une plate-forme dédiée aux artistes arméniens. Il vit et travaille à Moscou, Erevan et Berlin, dans son atelier d'artistes, l'InteriorDAsein. (1)   

    L'exposition s'intitulait "Abstandskartographien" [Cartographie à distance], un terme auquel, reconnaît l'historien d'art, le docteur Peter Michel, qui prit la parole lors du vernissage, "il convient de se familiariser.""L'on entend par là, a-t-il expliqué, une distance historique, mais qui en même temps rapproche de son histoire personnelle [...] et le rejet de toutes les tentatives visant à faire oublier le génocide, amoindrir le courage et la dignité des ancêtres." A cet égard, un autre concept, qui lui est lié, celui d'une "cartographie intérieure," entre en jeu, a-t-il ajouté, "l'idée de penser en termes d'images mémorielles, de revendiquer sa place et son identité naturelle."

    Dans cette exposition, les deux artistes (qui se connaissent depuis quinze ans) ont travaillé avec des éléments issus de la cartographie, dont des cartes, des atlas et des globes terrestres. Comme l'a souligné Peter Michel : "La cartographie, la science de la construction des cartes et des représentations en forme de carte, peut aussi devenir, en tant que notion stimulant l'imaginaire, un dispositif artistique." Les deux artistes se servent de ces éléments comme métaphores. Galentz présentait six productions avec des objets picturaux et une sculpture développant le thème de la perte des paysages culturels. VAZO présentait sa "Collection of interrupted songs" [Recueil de chants interrompus], ainsi que trois nouveaux ouvrages illustrés, et une construction originale en papier explorant la "cartographie intérieure," où l'on pourrait aussi voir une cartographie intérieure de l'esprit. Comme l'a expliqué Peter Michel, dans l'objet mural en six éléments de Galentz, intitulé "Prayer Rug" [Tapis de prière], il utilise des variations chromatiques comme dans la cartographie, tout en renvoyant à l'artisanat arménien. Pour exprimer la "disparition progressive de la patrie et de la culture" dans une sculpture intitulée "Hayk, or the Armenian globe," Galentz redéfinit l'idée-même d'un globe. Ici, il "revêt une forme cubique inhabituelle, et l'ensemble de ses six côtés montrent comment les frontières se déplacent et l'Arménie passe en-dessous, petit à petit."

    L'œuvre saissante de VAZO, une bande de papier longue d'un mètre quatre-vingt, occupe tout le mur d'une des salles. Intitulée "Endless going" ou "Endless walking," cette longue composition de papier à l'aquarelle et à l'encre de Chine, est dédiée à la mémoire du Père Komitas qui, selon le catalogue de l'exposition, "comme passeur entre la tradition instrumentale et la culture archivistique occidentale, est devenu une figure emblématique pour les Arméniens."

    Peter Michel a ouvert son discours en faisant référence au combat des artistes arméniens pour composer avec le génocide, qui inclut la destruction d'une immense richesse artistique et culturelle, allant des écoles aux églises et aux cloîtres, et mentionna deux noms d'artistes précédents. Akop Kodshoyan (1883-1959), qui survécut au génocide à l'âge de 32 ans, partit étudier à Munich, Paris et Moscou, dédiant l'œuvre de sa femme aux traditions arméniennes. L'autre fut Minas Avétissian, qui dédia une peinture à l'huile, intitulé "Le chemin,"à ses parents. Cette œuvre, détruite lors d'un incendie et qui n'existe qu'en photographie, fut peinte en 1967, l'année où le mémorial du génocide fut construit à Erevan. Michel l'a comparée à une œuvre de Galentz, intitulée "Armenia. A Requiem," peinte en 1995, lors du 80ème anniversaire du génocide. En conclusion, Michel exprima sa reconnaissance à Galentz et VAZO pour avoir "donné l'exemple," en ce sens qu'ils "s'inclinent devant les victimes, leur volonté de vivre et les réalisations artistiques de leur peuple. Ce que nous faisons avec eux."   

    Note

    1. Voir "A Cultural Capital of the Diaspora in Berlin,"The Armenian Mirror-Spectator, March 3, 2014

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    Traduction : © Georges Festa - 10.2015

    Lien Galerie ABAKUS (Berlin) :

    Lien Atelier InteriorDAsein :



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