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Arménies - traversées de soi, de l'autre - flux et reflux informulés - quête d'Eden - les saisons d'ordalie - accéder aux métamorphoses - scander les gouffres et les cimes - multiple, errant, total

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  • 05/31/15--18:49: Aida Zilelian - Interview


  • © BH Publications Pte Ltd, 2015


    Une évolution étonnante : entretien avec Aida Zilelian
    par Nancy Agabian


    [Aida Zilelian découvrant que son roman The Legacy of Lost Things [La Perte en héritage] aborde la nostalgie : "Tu sais quand tu rêves quelque chose, tu te dis 'J'ai fait un rêve si étrange,' et pendant que tu prononces ces mots à voix haute, tu réalises de quoi parle vraiment ton rêve. Quand j'ai parcouru la version finale, c'est là que j'ai réalisé."]


    Après avoir lu The Legacy of Lost Things, le premier roman d'Aida Zilelian, publié ce mois-ci par les éditions Bleeding Heart, je mourais d'envie d'avoir un échange avec elle. Aida m'avait remis l'ouvrage la soirée du Nouvel An; le lendemain, je lus avidement le volume entier, intriguée par la famille arméno-américaine qu'elle avait couchée par écrit. J'avais envie de découvrir comment elle avait eu une vision aussi nette de ses personnages et comment elle avait entrelacé leurs histoires sans anicroche.

    L'histoire suit les existences de la famille Yessayian au moment où leur fille adolescente, Araxie, disparaît. Tandis qu'elle vadrouille en voiture avec son amie Celeste, nous découvrons les histoires des membres de sa famille. Le récit révèle les erreurs qu'ils ont faites et les regrets auxquels ils vont devoir se confronter. Voyageant avec le temps de Beyrouth à Bucarest et au Queens, les schémas de violence et de honte se répètent à travers les générations, tandis que la nostalgie et l'amour font finalement le lien entre leurs histoires.

    C'était une vraie surprise pour moi de lire un récit aussi grave. J'ai rencontré pour la première fois Aida, lors d'une lecture publique au Gartal, cette série de rencontres littéraires arméniennes que j'organisais au Cornelia Street Cafe à Greenwich Village, il y a quelques années. Sa création m'avait - ainsi que tout le monde dans la salle - fait rire aux larmes. Depuis lors, nos chemins se sont croisés maintes fois dans les milieux littéraires arméniens, sur la scène littéraire du Queens et aux Boundless Tales [Ecritures sans limites] d'Astoria, au Queens, cette série de lectures publiques qu'elle a créée. Au fil des ans, nous nous sommes rencontrées pour parler écriture, édition (son œuvre est parue dans plus de vingt-cinq revues, dont Per Contra, Red Fez, Wilderness House Literary Review, Theurgy, et autres), enseignement (elle enseigne de la 6ème à la terminale) et d'équilibre entre la création littéraire et la vie. A chacune de nos rencontres, elle ne manque jamais de me désarçonner par ses observations espiègles.

    Aida est lauréate 2014 du Tololyan Literary Award pour The Legacy of Lost Things et a été demi-finaliste du Prix du roman Anderbo [Anderbo Novel Contest] en 2011 pour The Hollowing Moon. En tant qu'essayiste m'intéressant à la création romanesque, je lui ai proposé un entretien afin d'en savoir plus sur son processus créateur, mais aussi pouvoir faire le lien entre son sens de l'humour et sa grande capacité à produire des personnages complexes. Elle a accepté et nous sommes convenues d'un moment pour nous parler au téléphone.         

    - Nancy Agabian :Ça doit faire dix ans que j'assiste à tes lectures sur New York. De mémoire, ton œuvre est incroyablement drôle et tu es une sacrée interprète. Mais The Legacy of Lost Things a une tonalité si grave et compte des personnages tragiques. Je me demande si ta vision de l'écriture n'oppose pas la comédie à la gravité ?
    - Aida Zilelian : Je pense que ce qui m'a amenée à écrire dans un style très comique m'a été révélé par David Sedaris. A l'époque où je le lisais, je m'étais éloignée de l'écriture depuis pas mal de temps, et puis soudain les membres de ma famille sont devenues des cibles faciles. Mais, contrairement à d'autres écrivains humoristiques, en fait je manquais de matériau, car combien de membres de ma famille allais-je tourner en ridicule ? Je pense que le côté comique de mon écriture a été comme mon temps de chauffage, un préalable à l'écriture, avant que je ne devienne une écrivaine plus impliquée.

    - Nancy Agabian : Te voyais-tu en écrivaine, avant de t'y engager pour de bon ?
    - Aida Zilelian : Non. J'ai longtemps écrit quand j'étais lycéenne, mais je ne prenais pas vraiment ça au sérieux. Et puis j'ai joué de la musique pendant plus de dix ans, j'écrivais donc les paroles en m'impliquant beaucoup, c'était mon exutoire littéraire. Et puis j'ai senti le besoin de me mettre à jouer de la musique. C'était excitant d'être sur scène, mais ça a perdu de son lustre pour moi dès que j'ai commencé à écrire des histoires. Et puis je me suis dit : "Voyons voir si j'arrive à être publiée." Voilà comment j'ai commencé. Je n'imaginais pas du tout réaliser un objectif ou arriver là où j'en suis dans une carrière d'écrivain. Et puis une histoire en amenait une autre, j'ai écrit un recueil de nouvelles humoristiques [encore inédites], si bien que mon écriture s'est développée à partir de là.

    - Nancy Agabian : C'est intéressant que tu évoques l'écriture de chansons, car quand je pense au langage dans Legacy, il est très direct; il ne s'agit pas d'un langage embelli. Mais c'est très fort. A ton avis, écrire des chansons a-t-il influencé ton style ?
    - Aida Zilelian : C'est drôle, parce que mon dernier récit publié était dans Per Contra. Aaron Poochigian [poète et traducteur], que tu connais, je crois, est publié lui aussi dans cette revue - une coïncidence heureuse - et il remarqué sur Facebook que mon texte était écrit dans une prose concise, clairsemée, quelque chose dans ce genre-là. Je ne me doutais pas du tout que j'écrivais comme ça.

    - Nancy Agabian :Ça fonctionne bien au plan émotionnel : dans le roman la langue est là aussi directe, mais elle te permet de maintenir le suspense, tout en montrant d'autres niveaux, en particulier au plan de la nostalgie. Et puis le livre est admirablement agencé. Tu révèles le passé de chaque personnage, d'une manière très complexe, en opérant des allers et retours dans le temps parallèlement à l'histoire du voyage en voiture d'Araxi au présent. Je me demandais comment cette structure solide a surgi et en quoi elle a influencé ton écriture ?
    - Aida Zilelian : En fait, c'est comme un cliché, mais ça me donnait l'impression de travailler avec une poignée de morceaux d'un puzzle. L'idée était de les disposer avec soin pour que tout puisse se raccorder à la fin. C'était très difficile, en fait, parce que je n'avais pas envie de livrer trop d'informations sur un personnage trop rapidement. J'avais une idée de chaque personnage sur lequel je travaillais, comme sur le passé et le présent, et les histoires individuelles devaient faire lien avec subtilité pour qu'en tant que lecteur, tu puisses apprécier à ton gré chaque personnage. Mais tu peux aussi leur pardonner à ton gré, ou peut-être leur permettre de se racheter.

    - Nancy Agabian : Comme tu commences par le fait qu'Araxi disparaît, il est tentant pour un lecteur de se dire : "Oh ! Toute cette histoire tourne autour d'Araxi !" Il est réconfortant de découvrir ensuite qu'il s'agit des trois générations de sa famille. Mais je me demande si à un certain point Araxi n'a pas un rôle plus central...
    - Aida Zilelian : Le problème c'est que j'avais écrit un premier roman sur Araxi, The Hollowing Moon. Il a retenu une certaine attention - figurant parmi les trois finalistes du Prix du roman Anderbo. Et ce roman est entièrement consacré à Araxi. A son voyage en voiture, son aventure - je hais ce mot -, en fait tout le processus de son départ. J'espère que ce roman sera finalement publié. Il s'agit d'un premier roman, c'est vrai, mais qui donne un très bon aperçu d'Araxi. Si bien qu'en écrivant Legacy, je ne pouvais pas empiéter sur l'intrigue du premier livre. Je devais me rappeler que The Hollowing Moon avait une chance d'être publié et qu'alors tout s'assemblerait car on pourrait voir cette histoire à travers son regard, à elle aussi.

    - Nancy Agabian : As-tu entendu parler du tout dernier roman d'Harper Lee ?
    - Aida Zilelian : Oui, c'est fou ! Tous ces hasards !

    - Nancy Agabian : C'est pareil, non ? Elle écrit tout d'abord ce roman "redécouvert," opère un retour en arrière pour évoquer l'enfance du principal personnage, ce qu'elle a fait, et le résultat est To Kill a Mockingbird. Comme si toi, tu faisais le contraire.                            
    - Aida Zilelian : C'est vrai, et j'espère que, bien que ce soit un premier roman, il attire un peu l'attention, car il rassemble davantage pleinement les éléments du récit. Impossible de me dire : "Oh ! Ce livre ne va pas être publié, je pourrais tout aussi bien aborder en profondeur l'histoire d'Araxi dans Legacy." Je n'ai pas eu le cœur à ça; impossible d'accepter que ce premier livre ne voie jamais la lumière dans le monde de l'édition. Voilà pourquoi je vais m'y atteler.

    - Nancy Agabian : Comment as-tu décidé de démarrer le livre en son absence ?
    - Aida Zilelian : Enseignante et lectrice, j'ai appris que sans un conflit immédiat, il y a peu de raisons de poursuivre une lecture. C'était vraiment délibéré de ma part, parce que tu as envie de savoir tout de go le thème de l'histoire. L'hypothèse était de poser le conflit et de s'en éloigner, et puis d'approfondir les autres personnages, et laisser le conflit planer. En espérant que le lecteur ait envie de lire le reste.

    - Nancy Agabian : Ton traitement des personnages est intéressant. Comme tu l'as dit, nous découvrons leur histoire et leurs défauts. Je me demandais quels livres ou quels personnages ont inspiré ton approche.
    - Aida Zilelian : Je dirai que l'écriture de Khaled Hosseini a profondément influencé la mienne, d'un point de vue culturel. Celle de J. D. Salinger aussi. Je parierais qu'il a probablement inspiré tous les écrivains que je connais. Par sa façon qui n'appartient qu'à lui d'approfondir un personnage, si pleinement, si complètement et avec tant d'originalité.

    - Nancy Agabian : Je trouve intéressant que tu cites Hosseini. Ce que je retiens le plus de The Kite Runner(1) c'est la façon avec laquelle le récit traverse les pays, tandis que les personnages portent avec eux leur histoire.
    - Aida Zilelian : J'en ai retiré surtout leurs défauts. Tu découvres ce père qui semble idéal, ce qu'il n'est pas, en réalité. Tu croises des personnages qui incarnent le mal absolu, et il te faut l'accepter. Et puis on trouve des personnages comme le narrateur, qui est bourré de défauts et qui cherche désespérément une sorte de rédemption. Tout ça m'a aidée à élaborer mes personnages, c'est sûr.         

    - Nancy Agabian : Le personnage qui me paraît le plus conflictuel dans ton livre est Lévon [le père d'Araxi]. On dirait que le sentiment d'insécurité le guide et le ronge au point de commettre des choses horribles. En même temps, il partage un moment avec Sophie [la sœur cadette d'Araxi], où il est vraiment là avec elle, alors qu'elle traverse une épreuve. J'ai trouvé ça intéressant.
    - Aida Zilelian : On pourrait facilement dénigrer ça. Ça été un livre difficile à écrire pour moi, parce que je me souviens d'un prof d'atelier en écriture me disant que soit nous calomnions nos parents, soit nous les divinisons. Et parfois il nous suffit de les faire descendre de leur piédestal pour les regarder, les observer droit dans les yeux, les appréhender globalement.

    - Nancy Agabian : Le fait d'être parent t'a-t-il amenée à décrire les personnages parentaux plus complètement, parce que tu assumes un rôle différent dans ta vie ?
    - Aida Zilelian : De façon inconsciente, probablement. Quand j'écrivais, je ne me disais pas du tout : "Oh ! j'ai mon bébé de six mois là-haut qui fait un petit somme." Je n'ai pas changé de point de vue au plan conscient, mais tu commences à réaliser à quel point c'est difficile d'être un parent. Tu commences à être moins rigide concernant les critiques de tes parents.

    - Nancy Agabian : L'épigraphe du livre contient des vers du poème de Parouir Sévak, "Analyse de la nostalgie." On dirait que chaque personnage possède son propre sentiment de la nostalgie, qui le guide. Quand, dans ton processus, as-tu réalisé que tu écrivais un livre sur la nostalgie ?
    - Aida Zilelian : Sincèrement, je n'ai pas réalisé jusqu'à ce que j'aie achevé le roman. Tu sais quand tu rêves quelque chose, tu te dis "J'ai fait un rêve si bizarre," et pendant que tu prononces ces mots à voix haute, tu réalises de quoi parle vraiment le rêve. Quand j'ai parcouru la version finale, c'est là que j'ai réalisé. C'est comme quelqu'un qui essaie d'attraper son ombre, sans savoir s'y prendre. C'est comme Le mythe de Sisyphe - il pousse le rocher jusqu'au sommet de la colline et puis elle roule en arrière. C'était la passion de Sisyphe, mais aussi son repoussoir, et il se contente de faire ça sans cesse, une ascension répétitive et absurde. Je pensais à ça; comme si, pour chaque personnage, il y a quelque chose de désespéré dans leur nostalgie, puisqu'ils ne savent pas comment... non pas s'arranger, mais comment être en paix avec qui ils sont.

    J'ai grandi avec beaucoup de poésie arménienne, que j'ai en grande partie perdue de vue parce que j'avais rompu avec la communauté pendant pas mal de temps. Je me disais : voilà qui je suis, ça m'a influencée, et j'avais envie de revenir aux écrivains qu'on m'avait enseignés à l'école. Voilà pourquoi j'ai choisi Parouir Sévak, parce que j'ai grandi avec sa poésie, et j'avais envie de trouver quelque chose qui soit suffisamment juste pour pouvoir être communiqué dans le roman.

    - Nancy Agabian : C'est génial d'apprendre comment l'enseignement de la littérature arménienne s'est insinué en toi et fait partie de toi à part entière. Et comment il émerge dans l'écriture.
    Ça fait 100 ans maintenant que le génocide arménien a eu lieu et il existe tout un registre de sentiments à ce sujet, comme la colère au sujet du déni, la fierté d'avoir survécu. Et une vraie détermination à obtenir identification et reconnaissance. Je suis sûre qu'il y aura plein de livres, d'articles et autres productions par des écrivains arméniens. Ça m'a frappée de constater que ton livre ne détaille pas le génocide, mais qu'on sent sa présence et que tu en as conscience en tant que lectrice. Pourrais-tu préciser ce choix ?            
    - Aida Zilelian : Mon grand-père, Garabed Zilelian, a été un orphelin du génocide, et en grandissant j'ai ressenti cette pression véritablement immense et écrasante de faire tout mon possible pour compenser le génocide, comme si c'était ma responsabilité. Résultat, ça m'a rendue... je ne dirai pas désensibilisée, mais dotée de sentiments et de réactions très forts au fait qu'il n'y a pas eu de reconnaissance. Tu commences à te sentir impuissante. Comme si quelqu'un te demandait de compter chaque grain de sable sur une plage, tu sais que c'est impossible, c'est une sensation tellement étouffante. Ça me pesait tellement, de façon très implicite, voilà pourquoi j'ai pris le large.

    Pendant plein de temps je n'ai pas fréquenté d'Arméniens. Et pourtant je suis Arménienne par certains côtés; c'est intégré en moi. Ma façon de faire la cuisine, je parle la langue, ma fille aussi, et mon mari de son côté a envie d'apprendre à parler, parce qu'il adore cette langue !

    Quand j'ai écrit ce livre, je n'avais donc pas envie d'être submergée par des récits sur le génocide. Parce que, tu sais, il y a beaucoup de détails du côté de mon grand-père, des récits concernant ce à quoi il a assisté. Or la troisième génération de survivants du génocide n'a pas été vraiment étudiée. Je pense vraiment que le thème de la fuite, ce thème de la violence, ce thème du chagrin, toutes ces émotions, courent dans nos veines. D'autres Arméniens de la troisième génération ne seront peut-être pas d'accord avec moi là-dessus, mais on est pas mal impactés. Et peu de textes décrivent cet héritage.

    Dans le roman, j'aborde très brièvement le grand-père - le fait qu'il a fui le génocide, que c'est quelqu'un de grossier et violent - tu vois comment son fils devient grossier et violent, et tu vois comment la mère d'Araxi a besoin de fuir, d'ailleurs Araxi elle-même a besoin de fuir. C'est tout simplement un système atroce de régurgitation de toutes ces réactions négatives à une chose atroce qui s'est produite.

    - Nancy Agabian : Pendant que tu parlais, je pensais à l'œuvre de Nancy Kricorian et de Micheline Aharonian Marcom, leur façon de travailler dans un format séquentiel, où le premier roman aborde le génocide, tandis que les autres détaillent les années et les générations qui suivent. Et pourtant ce sont leurs livres traitant directement du génocide qui retiennent le plus l'attention. Je me demande pourquoi ?
    - Aida Zilelian : A mon avis, c'est parce qu'il y a ce besoin insatiable de se sentir validé, et que chaque livre publié constitue une étape insaisissable menant au fait d'être validé. C'est ce qui est arrivé. "Tu as vu ? Encore quelqu'un qui écrit là dessus !" Je ne pense pas que les Arméniens en apprécient les détails sanglants, mais ils se sentent davantage décidés à voir tout cela reconnu.  

    - Nancy Agabian : Or ces livres ont trouvé un public plus large. Peut-être que tout le monde a faim de reconnaissance ? Je me demande comment tu vois ton public.
    - Aida Zilelian : Mon public ? Tous ceux qui ont un ancrage culturel fort, auquel ils se sentent reliés. Je dirais que les lectrices sont peut-être plus intéressées. Et aussi, dans une certaine mesure, les jeunes adultes.

    - Nancy Agabian : Je sais que tu as déclaré travailler à ton prochain livre. Présente-t-il des personnages arméniens ?
    - Aida Zilelian : J'ai l'intention de travailler à deux types d'ouvrages différents. J'en ai déjà commencé un, basé sur le personnage de Sophie dans Legacy. En général, j'ai tendance à emprunter des personnages à des nouvelles, ou dans ce cas à mon roman, et à poursuivre l'idée de développer tel ou tel personnage plus complètement. Pour le moment, j'ai envie de continuer à m'intéresser aux Arméniens de la première génération. A mon avis, le sujet n'a pas été suffisamment traité, le thème central étant naturellement les survivants du génocide. Le second roman que j'ai en tête ramènera en Arménie, juste avant le génocide, comment une famille réussit à s'échapper et à arriver en Amérique. C'est important de prendre en compte non seulement les survivants du génocide, mais aussi de chercher ces Arméniens qui ont fui et comment cette expérience les a affectés - devant abandonner leur existence, leur famille et les sentiments contradictoires de survivre au prix de ce qu'ils doivent sacrifier.

    - Nancy Agabian : Je suis sensible à l'idée que tu continues les récits de la famille Yessayian. Et que tu mettes à jour des histoires encore inédites - de même que Legacy brise le silence. Je suis impatiente de lire tes deux ouvrages. Merci beaucoup pour cet entretien.
    - Aida Zilelian : Non, c'est moi qui te remercie, Nancy, vraiment. C'était super.             

    NdT

    1. Khaled Hosseini, Les Cerfs-volants de Kaboul, traduit de l'américain par Valérie Bourgeois, Paris : Belfond, 2007

    [Nancy Agabian est l'A. du recueil/spectacle poétique Princess Freak (Beyond Baroque Books, 2000) et de mémoires, Me as her again: True Stories of an Armenian Daughter (Aunt Lute Books, 2008); ce dernier ouvrage a été finaliste du Lambda Literary Award, catégorie documentaire LGBT, et sélectionné en vue du Prix international William Saroyan. Ses essais ont paru dans Ararat, The Brooklyn Rail, Women Studies Quarterly (The Feminist Press), outre les anthologies Homelands: Women's Journeys Across Race, Place and Time (Seal Press) et Forgotten Bread: First Generation Armenian American Writers (Heyday Books). Elle anime des ateliers d'écriture à la Gallatin School of Individualized Study à l'Université de New York et via Heightening Stories, un ensemble d'ateliers d'écriture communautaires qu'elle a créé en 2013 pour des gens courageux et conscients au plan social, animés en ligne et à Jackson Heights, dans le Queens.]      

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    Traduction : © Georges Festa - 05.2015
    Avec l'aimable autorisation de la rédaction de Fiction Writers Review.



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    © Raffi Hadidian, série "Street Photography"
    www.flickr.com
    Avec l'aimable autorisation de l'A.


    Les photographies de Los Angeles de Raffi Hadidian :
    isolement et mouvement au sein d'une mégapole
    par Ramela Grigorian Abbamontian
    Asbarez.com, 31.10.2014


    Le photographe libano-arménien Raffi Hadidian (né en 1972) a un appareil photo en main depuis l'âge de 19 ans, mais sa passion pour les images et traduire leur puissance en racontant une histoire a débuté bien plus tôt.

    A l'âge de 6 ans, Hadidian arrive du Liban déchiré par la guerre à Los Angeles. Très vite, il utilise des images visuelles pour reconstituer et donner sens à son lieu de naissance. La première fois, vers 7 ans, il utilise des voitures en miniature Matchbox et de petites boites en papier pour créer une ville improvisée dans un bac à sable avec son frère Ara. Tandis que son frère fait craquer une allumette, Hadidian photographie (à l'aide d'un appareil photo Kodak 110) les flammes d'une ville incendiée. Ce premier souvenir de création d'images révèle une volonté de comprendre la ville de ses origines et sa situation. Les séries visuelles qu'il a réalisées ces dix dernières années dévoilent un désir profondément enraciné de comprendre sa ville actuelle de Los Angeles, livrer une représentation photographique démocratique de ses habitants, et finalement - comme je le propose - passer, ainsi que ses spectateurs, de l'état de voyeurs à celui de témoins et de participants.

    Comme nombre de photographes, Hadidian travaille par séries. L'historien d'art social, aujourd'hui décédé, Albert Boime, a proposé, lors d'entretiens avec l'A., que les artistes travaillent par séries, parce que leurs vécus ne peuvent être saisis en un seule image. Autrement dit, l'acte même de créer une série devient un processus par lequel l'artiste explore non seulement ses sujets, mais aussi lui-même. Les thèmes des séries d'Hadidian sont variés et incluent ce qui suit : conducteurs dans des voitures avoisinantes dans "Portraits in Motion" (2005 - en cours), gens et lieux photographiés tout en conduisant dans "Drive By Shootings" (2005 - en cours), scènes de rue dans "Boulevard of (Broken) Dreams" (2005 - en cours), cyclistes en ville dans "Wind in My Face" (2006 - en cours), moments de calme dans "Tranquil Stills" (2007 - en cours), stabilité architecturale dans "Structures" (2009), merveilles de la nature dans "Backyard Living - It's a Jungle Out There" (2008 - en cours), gorgées d'expresso dans "Holy Shot!" (2008), et paysage à couper le souffle dans "Yosemite 2011." (L'on trouve parfois plus de 400 images dans chaque série. Aucune photographie originale de ces séries n'a de titre, confirmant la nécessité d'images multiples pour saisir les sujets et les sensations.)

    Dans Forget Me Not: Photography and Remembrance (Princeton Architectural Press, 2004), Geoffrey Batchen affirme que "[la] photographie est privilégiée au sein de la culture moderne car, contrairement aux autres systèmes de représentation, l'appareil photo fait plus qu'observer simplement le monde; il est aussi touché par le monde" (p. 31). De même, les séries photographiques d'Hadidian lui permettent d'explorer sa réalité contemporaine : un artiste en diaspora, déplacé, faisant sienne la Los Angeles multiethnique. Chaque série constitue donc un processus par lequel il investit l'environnement qui l'entoure, dévoile les subtilités de la ville, se débat avec son rôle d'artiste, en tentant de déchiffrer le mode de vie de Los Angeles.

    Tandis qu'Hadidian explore le mode de vie accéléré de Los Angeles, il semble d'une certaine manière saisir une réalité tout autre. Par exemple, nous sommes toujours en mouvement à Los Angeles - dans des voitures et des autoroutes - fonçant d'un lieu à un autre. Or, à travers ses photographies, Hadidian nous fait ralentir suffisamment longtemps pour attirer notre attention sur des choses habituellement négligées : les sans-abri dans les rues, les conducteurs dans les voitures toutes proches, les gens à vélo. En créant des photographies magnétiques, il invite les spectateurs à un dialogue avec des réalités souvent éludées. Comme si l'œuvre révélait le "bruit de fond" du mode de vie dans cette métropole.       

    Dans "Boulevard of (Broken) Dreams," Hadidian capture des gens souvent méprisés dans les rues : "[La série] est centrée sur nos vies quotidiennes, les gens qui y vivent, mais en quelque sorte nous avons effacé leur présence" (entretien avec l'A., 18 oct. 2014). Les sujets de cette série sont très divers et vont des sans-abri assis dans des arrêts de bus et au bord des trottoirs, aux piétons se précipitant sur les passages cloutés, aux consommateurs poussant leurs caddies, aux marchands de glace avec leurs chariots, et aux joueurs de dames sur le trottoir. De par leur nature même, ces photographies nécessitent l'inclusion d'un environnement supplémentaire afin de placer le sujet dans un contexte particulier. En tant que tels, ces environnements se font les prolongements de leurs habitants et une part essentielle de leurs identités. Hadidian reprend cette remarque du célèbre photographe Paul Strand pour expliquer son intention présidant à cette série : "C'est une chose de photographier des gens. C'en est une autre de faire en sorte que les autres se préoccupent d'eux en révélant le cœur de leur humanité" (cité dans la page Facebook d'Hadidian). Ne pourrait-on pas suggérer que le témoin de troubles et d'un bouleversement dans un autre pays développe une sensibilité au désastre que sont les souffrances de l'humanité dans sa terre d'adoption ? Hadidian déclare : "Le combat dans la diaspora arménienne pour la survie m'[a] rendu plus sensible à la survie des êtres humains" (entretien avec l'A., 1er nov. 2012).

    Un des thèmes clé qui ressort de cette série est la déconnexion humaine qui prévaut dans nos existences contemporaines. Dans une photographie de cette série, deux hommes assis se font pendant, bras repliés et jambes croisées. Cette congruence visuelle contraste paradoxalement avec leur désengagement mutuel. Au lieu de converser entre eux, les deux hommes sont isolés dans leurs mondes respectifs - ce que soulignent au plan visuel les barres séparant leurs espaces sur le banc; absorbés dans leurs seules pensées, leurs regards se dirigent hors de la composition. En outre, les deux hommes sont dans l'espace en partie cloîtré de l'arrêt d'autobus, attendant l'autobus, faisant ainsi ressortir le déclin de l'espace public dans des métropoles régies par les voitures comme Los Angeles.

    Hadidian articule explicitement son envie d'être un témoin, tout en reconnaissant avoir l'impression d'être un voyeur, lorsqu'il prend ces photographies, soucieux du fait qu'il puisse "saisir quelque chose d'eux [ou] de cet instant." En général, la frontière entre voyeur et témoin est pensée comme indistincte; les images d'Hadidian servent d'intermédiaires entre ces deux rôles. Comme l'a observé un critique d'art : "Il y a l'image comme acte de témoignage, soucieuse de communiquer une réalité que nous devrions connaître ou de faire prendre conscience d'une situation qui requiert une réaction. Et puis il y a l'image voyeuriste, guidée par le plaisir de voir, l'exposition de la souffrance ou l'étalage de l'intimité. D'un côté, un moyen subordonné à une fin; de l'autre, le moyen comme fin en soi : d'un côté, une façon de tendre vers l'autre, de l'autre, rien d'autre que soi" ("Witnesses and Voyeurs,"Art Press, Nov. 2001). Chaque fois que cela lui est possible, Hadidian aborde ces thèmes. Lors de ces échanges, il explique qu'il a envie de rendre public un problème - les rues et la réalité d'un état de fait. En retour, ces thèmes exigent de lui qu'il "les expose avec justesse" (Hadidian, entretien avec l'A., 18 oct. 2014). A l'aide d'images crues et puissantes, Hadidian donne force à ses sujets en leur conférant un espace pictural - ils deviennent les sujets centraux des compositions des photographies. En conséquence, Hadidian et ses photographies se font témoins de la présence absente à Los Angeles.

    "Drive By Shootings" se compose de photographies prises alors qu'Hadidian conduit et "repère quelque chose ou surtout quelqu'un d'intéressant à [ses] yeux." A mon avis, nos existences sont très orientées vers la production - notre intérêt premier semble se focaliser entièrement sur le résultat final. Je fais l'hypothèse que notre Los Angeles communique visuellement ce mouvement qui va d'un point à l'autre : l'environnement regorge de rues à l'infini et d'autoroutes interminables, souvent avec des voyageurs solitaires se dirigeant vers leurs destinations. De manière assez paradoxale, Hadidian est en train de conduire lorsqu'il prend ces photographies de sujets intéressants à ses yeux - beaucoup dans leurs voitures, d'autres dans les rues. Ainsi, ces photographies "immobiles" semblent arrêter suffisamment longtemps le temps et le mouvement pour que nous soyons témoins des détails.

    Tandis que les compositions dans "Drive By Shootings" englobent les sujets au sein du contexte plus large de leur environnement, "Portraits in Motion" comprend des photographies prises de près de gens dans leurs voitures (prises là aussi alors qu'Hadidian est en train de conduire). Dans l'une d'elles, il semble que le monsieur plus âgé ignore totalement l'appareil photo d'Hadidian; sa passagère plus jeune, de son côté, fait face à l'appareil photo - et donc à Hadidian - directement. Son visage calme, avec son regard tranquille et ses lèvres inexpressives, traduit une profonde tristesse. Or elle s'investit dans l'appareil photo avec tant de sincérité que l'on pourrait se demander si elle n'aspire pas à quelque contact humain, fût-ce à travers l'objectif d'un appareil photo. La photographie semble exposer l'isolement et la solitude vécues dans un environnement urbain, où le contact humain existe, mais uniquement de manière superficielle. Les deux sujets sont assis dans le même espace intime d'une voiture, tout en étant déconnectés au plan personnel, sans qu'il y ait la moindre conversation. Il n'est donc pas étonnant que les sujets sur les photographies d'Hadidian soient anonymes. Los Angeles compte-t-elle une population si nombreuse que tout type de contact signifiant soit devenu rare ? Cette aliénation et cet isolement définissent-ils nos existences, nos relations contemporaines ?

    Signifiant important dans cette photographie, la vitre qui sépare, à la fois littéralement et figurativement, le photographe de ses sujets. De fait, elle pose la question suivante : où se situe la frontière entre espace privé et espace public ? Hadidian lui-même en a conscience et précise : "Je trouve intéressant de voir où nous pouvons franchir la ligne entre public et privé. Un morceau de verre représente-t-il un sentiment illusoire d'intimité ?" (extrait de la page Facebook d'Hadidian). Alors que la vitre franchit la frontière entre public et privé, l'acte de photographier sert lui aussi d'intermédiaire entre les rôles de voyeur et de témoin relevés plus haut.

    La fascination d'Hadidian pour les véhicules de transport comme moyen d'explorer notre vécu à Los Angeles est aussi mise en lumière dans une autre série, "Wind in My Face," qui inclut des gens de tous milieux à vélo. Ses photographies ajoutent une autre dimension à la vision qu'a le spectateur de Los Angeles en tant que ville dominée par des voitures solitaires et d'interminables autoroutes; il s'agit de fait d'une ville dotée d'une sous-culture du cyclisme. Là encore, Hadidian photographie des gens avec des objets en mouvement, et pourtant ses photographies semblent arrêter le temps et agir suffisamment longtemps pour que les spectateurs le remarquent.

    Dans une autre photographie de la série "Holy Shot!" Hadidian bouleverse le signifiant d'une activité collective : des tasses d'expresso. On pourrait suggérer que les tasses d'expresso à moitié pleines indiquent un pot interrompu par une vie trépidante. De plus, ces tasses solitaires pourraient représenter l'illusion d'être ensemble avec sa famille et ses amis, tout en soulignant la réalité de la déconnexion et de l'isolement symptomatiques de nos existences contemporaines. La perspective aérienne - et donc, le point de vue distancié - illustre par ailleurs cette idée de déconnexion contemporaine, typique de nos existences à Los Angeles.                         

    En conclusion, les photographies d'Hadidian affirment la présence de sujets souvent délibérément effacés de notre vécu quotidien. Le sociologue et théoricien Roland Barthes soutient dans Camera Lucida: Reflections on Photography (1981) (1), que "toute photographie est un acte de présence." Autrement dit, la force de la photographie comme médium réside aussi potentiellement dans sa capacité à servir de preuve - d'existence et de survie. La matérialité même des photographies, dirais-je, révèle l'instinct de préservation à l'œuvre dans les créations de nombreux artistes de la diaspora arménienne : la volonté d'enregistrer et de préserver plusieurs aspects de leur histoire, qu'elle soit passée ou contemporaine. Cet instinct de préservation transforme le photographe - et par extension, le spectateur - en chroniqueur, témoin et même "porte-parole" de ses sujets et de leur vécu. Convaincu de la puissance de nous transformer inhérente à l'art, je suggère que les photographies d'Hadidian revêtent une urgence certaine : tandis qu'elles dévoilent la condition humaine moderne à Los Angeles, elles nous font prendre simultanément conscience de la déconnexion et de l'isolement qui prévalent dans notre culture. Partant, elles nous poussent à penser le changement. Et peut-être notre situation de spectateurs ou de voyeurs pourra-t-elle évoluer vers celle de témoins et de participants... dans notre vécu quotidien mutuel.

    Les séries photographiques d'Hadidian n'ont jamais été exposées, mais peuvent être visualisées sur Flickr et Facebook. Hadidian est aussi un photographe commercial professionnel, qui a photographié pour une clientèle internationale très connue dans l'industrie du luxe. Ses photographies ont paru dans plus de 90 revues à travers le monde, dont Vanity Fair, Vogue, Town & Country, WhiteWallet Elite Traveler.    

    NdT

    1. Roland Barthes, Camera Lucida: Reflections on Photography, traduit en anglais par Richard Howard, New York : Hill and Wang, 1981

    [Docteur en histoire de l'art de l'Université de Californie Los Angeles (UCLA), Ramela Grigorian Abbamontian est actuellement professeure associée d'histoire de l'art au Pierce College (Los Angeles). Contact : comments@criticsforum.org. Tous les articles publiés dans cette série sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org. Pour s'abonner aux versions électroniques de nouveaux articles, consulter www.criticsforum.org/join. Critics' Forumest un collectif créé pour débattre de questions relatives à l'art et la culture arménienne en diaspora.]  

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    Traduction : © Georges Festa - 05.2015
    Avec l'aimable autorisation de Raffi Hadidian.

    (reproductions soumises à autorisation de l'artiste)



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    Virginia Mendoza
    Heridas del viento
    Createspace, 2015

    par Ander Izagirre


    Les formidables chroniques nomades de Virginia Mendoza à travers l'Arménie viennent de paraître sous la forme d'un livre, Heridas del viento [Les Blessures du vent]. Elle m'a demandé d'en écrire la préface, ce que j'ai eu le bonheur de faire, enthousiasmé par les histoires qu'elle croise en voyageant lentement par les chemins les plus reculés.

    Tout a commencé ici

    Virginia Mendoza raconte que son grand-père mort lui apparut en rêve et lui déclara être né dans la rue des Arméniens. En réalité, son grand-père était né dans la rue de l'Aire, à Terrinches (Ciudad Real) , et Virginia crut que cette apparition était un signal pour voyager en Arménie. Quant à moi, j'ai l'impression que ce rêve lui livra aussi un autre message : qu'elle écoute les anciens. Ce à quoi elle a toujours obéi.

    Mendoza était dans l'attente d'une réponse pour savoir si elle était acceptée dans un programme européen de recherches sur les cultures des minorités ethniques en Arménie, "le seul pays actuel gravé sur la plus ancienne carte du monde." Son grand-père lui apparut en rêve et, comme s'il se pouvait que les morts soient en contact avec la Commission Européenne, peu de temps après, arriva aussi un courrier électronique avec la réponse positive. Mendoza s'envola pour Erevan et se sentit dans une planète lointaine, étrange et attirante, comme le montrent les récits du premier bloc de cet ouvrage, écrits avec cette conscience si vive d'être une extraterrestre qui commençait à déchiffrer les premiers signes : l'alphabet, la montagne qui est un symbole, les vers traduits des poètes, les cimetières, les tables débordantes de nourriture pour l'étranger. Régale l'inconnu et il te dira d'où il vient, pense-t-on dans ce pays. Les familles arméniennes ont régalé Mendoza de pommes de terre frites avec coriandre, saucisses, concombre, fromage et confiture, tandis qu'elle parcourait le pays, qu'elle acceptait que sa route serait celle que lui indiquerait une vache, par exemple, qu'elle empruntait des chemins tortueux, parce que ces chemins hasardeux étaient ceux qui l'intéressaient, qui la conduisaient jusqu'à des enfants avec une croix de sang tracée sur le front. Après quelques explorations, Mendoza décida tout de go qu'elle était "très arménienne."

    Gustave Flaubert soutenait que la nationalité devait être accordée non pas en fonction du lieu de naissance, mais des lieux qui nous attirent en particulier. Il renia la France bourgeoise, bureaucratique et ennuyeuse, voyagea en Egypte et s'émerveilla de l'agitation des ports, du chaos des souks, jusqu'à l'âne qui déféquait sur la place où il prenait le café. Pour Flaubert, la vie était chaotique, impure, sale, sensuelle, et les tentatives civilisées d'instaurer l'ordre impliquaient "une censure négative et hypocrite de notre condition." L'Egypte encourageait des modes de vie qui s'accordaient avec l'identité de Flaubert, valeurs alors réprimées dans la société française.

    Mendoza décrit un pays de gens humbles, hospitaliers, nostalgiques, amènes et, osons le dire, extravagants. Elle le décrit avec étonnement, tendresse, humour et, peu à peu, à mesure que le livre avance, elle le fait chaque fois davantage sien.

    Une prédisposition très forte existe parmi les Arméniens, qui coïncide avec une prédisposition tout aussi forte chez Mendoza : sauvegarder des histoires. Se souvenir, préserver le passé, fixer une identité, pour ne pas se dissoudre tout à fait dans les courants avec lesquels l'histoire a détruit l'Arménie tant de fois. Etre Arménien c'est être en manque : leur manque le Mont Ararat, leur manquent deux mers, leur manquent les villages d'où ils furent expulsés lors du génocide perpétré par les Turcs, leur manquent leurs parents qui furent massacrés ou dispersés au loin, vers de nouvelles frontières. Le livre recueille des récits anciens sur le point de disparaître et d'autres récits nouveaux que l'on aurait cru passés à la trappe : ces femmes qui furent tatoués comme du bétail et utilisées comme esclaves sexuelles par les Turcs, ce soldat qui envoya des lettres sous les bombes de la Seconde Guerre mondiale et qui ne revint jamais, ces familles qui vivent dans des baraques vingt-sept ans après le tremblement de terre qui dévasta le pays, cet ivrogne qui monte sur une terrasse pour raconter le bombardement d'une de ces nombreuses guerres du Caucase qui suivirent la désintégration de l'URSS, la génération de ces gamins qui se demandent si rire est une bonne chose.

    Qu'est-ce que survivre ? se demande ce livre. Mendoza approche les survivants et découvre qu'ils ont survécu, mais non, mais bon, mais presque. Ils, elles, ne veulent pas parler du génocide. Ils sont las de voir que les visiteurs ne s'intéressent qu'à leurs blessures, aux difformités de leurs vies, comme s'ils étaient des monstres de foire. Le côté positif, c'est que Mendoza s'intéresse à leurs existences entières dans leurs plus petits détails, qu'elle partage son temps avec les protagonistes de ses récits, qu'elle les accompagne chez eux et en chemin, qu'elle observe leurs mains usées qui pèlent et font griller des aubergines, qu'elle boit de la vodka avec eux, qu'elle prête l'oreille à des histoires d'amour, des blagues, des chansons, des embrouilles, des prières. C'est alors, tout naturellement, qu'ils se mettent à lui parler du génocide, car le génocide fait déjà partie de toute une vie que Mendoza a écoutée, une vie à laquelle elle rend ainsi justice. Grâce à cette patience, Mendoza met au jour une réponse simple et puissante, à peine une scène, pour suggérer que la survie réside peut-être dans l'amour, dans ce grand-père de 103 ans qui ne buvait jamais de café et qui apprit à le préparer pour l'emmener avec lui tous les matins dans la chambre de son épouse, pour la faire rire aux éclats en blaguant sur sa vieillesse, après quatre-vingts ans de mariage, après un génocide.

    Mendoza passe aussi son temps avec des chrétiens molokans - les buveurs de lait -, avec les yézidis - des nomades zoroastriens, adorateurs du soleil et parfois de l'Athletic de Bilbao -, avec cette femme qui garde chez elle les dieux de l'Arménie païenne, des dieux anciens et las. Elle passe son temps avec un patineur mystique, avec la veuve de cet homme qui creusa un énorme labyrinthe vertical sous sa maison afin de se réfugier dans les entrailles du monde et s'entretenir avec les eaux souterraines (1), avec cet archéologue qui découvrit la chaussure la plus ancienne de l'histoire, renforçant ainsi "cette idée si arménienne que tout a commencé ici."

    Mendoza s'intéresse aux gens enclins aux mondes étranges, qui évoluent entre quête et folie, art et délire, étude et obsession, et son hommage en devient fructueux : dans ces récits que n'importe qui éluderait pour leur côté absurde ou caricaturerait pour leur extravagance, elle décèle des pépites en or. Dans les histoires des anciens, peu à peu, de détail en détail, elle approfondit jusqu'aux sédiments antiques et révélateurs. Elle y découvre des perles de sagesse qui parlent à chacun de nous. Sans s'en rendre compte, Mendoza les rejoint : quelqu'un qui part en quête et en est obsédée, quelqu'un qui préserve et raconte. Si Mendoza est très arménienne, ce n'est pas parce qu'elle croit que tout a commencé dans ce pays, mais parce qu'elle recueille les histoires, les savoirs et les idées des anciens, de nos grands-mères, de nos grands-pères les plus éloignés, parce qu'elle sait que tout a commencé avec eux.  

    NdT

    1. Virginia Mendoza, "Arinj (Armenia) : Levon y su templo subterráneo,"El Puercoespín (Buenos Aires), 29.11.2013 - traduction française parue dans notre blog :

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    Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 06.2015



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    Serge Momjian
    Komitas : The Artist and The Martyr
    Janus Publishing Company Ltd, 2015

    Armenian Voice (Londres), Spring 2015, n° 65


    Komitas est ce prêtre-artiste talentueux qui visite les villages reculés de sa patrie, recueillant et transcrivant des chants populaires. Son long et scrupuleux travail de recherche en tant qu'ethnomusicologue lui permet de retrouver les racines préchrétiennes de la musique sacrée arménienne et d'ennoblir sa musique populaire. Il donne des conférences sur ces thèmes à la Société Internationale de Musique, où il est le premier non-Européen à être admis. Il y joue un rôle essentiel en présentant en Occident le patrimoine musical unique des cultures orientales.

    Bien qu'il soit un musicien célèbre et que ses conférences et chants soient largement plébiscités, ses spectacles profanes de musique sacrée dans sa patrie et à l'étranger l'opposent au clergé conservateur de son Eglise, lui ouvrant les portes de l'enfer. Durant la nuit du 24 avril 1915, connue sous le nom de Dimanche Rouge, Komitas est arrêté ainsi que 200 intellectuels et dirigeants communautaires arméniens, qui seront déportés dans l'intérieur des terres par le gouvernement ottoman, prélude à un plan prémédité visant à anéantir la population arménienne d'Anatolie. Bien que figurant parmi les rares sursitaires, l'atroce cauchemar qu'il a vécu, dont il ne se remettra jamais au plan mental, le conduit dans des hôpitaux psychiatriques, où il passe les vingt dernières années de sa vie, retiré du monde, son univers intérieur complexe hanté par les images tenaces de son passé.

    Ce livre captivant, basé sur des faits et des événements réels, et écrit en commémoration du centenaire du génocide arménien, contribue à donner vie à des périodes et des personnalités disparues grâce à un dialogue divertissant.   

    [De formation littéraire, Serge Momjian a étudié le journalisme à Londres. Il a travaillé comme reporter au Daily Starde Beyrouth et au magazine londonien d'actualités Events. Vers la quarantaine, il a commis plusieurs romans, dont Conflicting Motives (Janus, 1994), The Invisible Line (Minerva Press, 2000), The Singer of the Opera (Book Guild Publishing Ltd, 2004) et Memories of the Past (Austin Macauley Publishers, 2010). Ses œuvres novatrices lui ont valu nombre d'éloges et une réputation méritée. Komitas, The Artist and The Martyr est écrit en commémoration du centenaire du génocide arménien.]    

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    Traduction : © Georges Festa - 06.2015



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     © University of Chicago Press, 2015


    Peter Balakian :
    nouveaux ouvrages parus aux Presses de l'Université de Chicago
    The Armenian Weekly, 01.06.2015


    Deux nouveaux ouvrages de Peter Balakian, Ozone Journal (poèmes) et Vise and Shadow: Essays on the Lyric Imagination, Poetry, Art, and Culture viennent de paraître aux Presses de l'Université de Chicago.

    Le long poème du nouveau livre de Balakian constitue une suite à son opus très remarqué, A-Train/Ziggurat/Elegy (U. of Chicago Press, 2010). Tout en dégageant les restes des survivants du génocide arménien dans le désert syrien avec une équipe de télévision, le personnage parcourt ses souvenirs new-yorkais d'une décennie (les années 1980) de crise - tandis que le sida et le réchauffement climatique sont à l'arrière-plan de ses combats personnels et de sa quête de sens face à la perte et à la catastrophe. Qu'ils explorent les villages indiens autochtones du Nouveau-Mexique, les bidonvilles de Nairobi, ou la frontière arméno-turque, les poèmes de Balakian ne cessent de se colleter à la dureté et à la beauté de la vie contemporaine dans une langue étagée, sensuelle, elliptique et définie par des expressions filées et des tempos mouvants. Ozone Journalsélabore une vision lyrique inventive à une ère globale de danger et d'incertitude.

    "Dans ce nouveau livre, Ozone Journal, Balakian fait avec brio ce que personne d'autre ne fait, à savoir bousculer l'histoire au sein de la poésie, créer une poésie picturale, faire de la peinture une culture, donner vie à la culture, et ce avec une profondeur historique qui trouve sa pleine expression dans la langue,"écrit le poète Bruce Smith.

    Dans Vise and Shadow [Etau et Ombre], Balakian rassemble ses études les plus marquantes de ces vingt-cinq dernières années. Il soutient que la puissance de l'imagination lyrique est en mesure de mettre le vécu sous pression tel un étau, tout en jetant une ombre sur l'histoire. Précis, lyriques et éloquents, les essais de Balakian explorent les manières par lesquelles la poésie aborde le désastre et ingère la violence de masse sans succomber à la didactique.

    Il nous livre de nouveaux aperçus sur les rapports entre traumatisme, mémoire et forme esthétique. Ses essais sur de grandes voix arméniennes (Tcharents, Gorky et Siamanto) et les conséquences du génocide représentent un apport neuf à la littérature et à l'art contemporains. D'autres études s'intéressent à la peinture, au collage, à la chanson et au cinéma comme formes d'un savoir lyrique durable, comprenant T.S. Eliot, Joan Didion, Robert Rauschenberg, Adrienne Rich, Hart Crane, Theodore Roethke, Elia Kazan et Bob Dylan.

    James Carroll écrit à propos de Vise and Shadow: "A l'aide d'une érudition inspirée, les essais de Peter Balakian se déploient dans des genres multiples - poésie, mémoires, cinéma, art visuel, histoire, 'rock littéraire' - pour réaliser un brillant 'collage' de l'imaginaire américain et de la mémoire arménienne. Un ouvrage précurseur, à l'écriture élégante et d'une importance fondamentale." Askold Melncyczuk commente : "Vise and Shadow est à ranger aux côtés des études littéraires de J. M. Coetzee, Adrienne Rich et Seamus Heaney."

    [Titulaire de la chaire Donald M. et Constance H. Rebar de sciences humaines à l'Université Colgate (Hamilton, NY), Peter Balakian est l'A. de sept recueils de poèmes et quatre ouvrages en prose, dont The Burning Tigris: The Armenian Genocide and America's Response (HarperCollins, 2003 - trad. française par Jean-Pascal Bernard, Phébus, 2005), sélection meilleures ventes du New York Times, et de Black Dog of Fate: A Memoir (Basic Books, 1997, rééd. augm. 2009 - trad. française par Georges Festa, MētisPresses, 2011), lauréat 1997 du Prix PEN/Albrand.]               

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    Traduction : © Georges Festa - 06.2015



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  • 06/30/15--13:47: Tanel Bedrossiantz


  •  © Paolo Roversi, Tanel Bedrossiantz, 1992 (détail)
    Epreuve au jet d'encre - Coll. part.
    Robe bustier en velours drapé à seins coniques
    Collection Barbès - Prêt-à-porterFemme automne-hiver 1984-1985


    Self Opera

    Bleu nuit
    Où l'identité interroge
    Velours
    Saisis de vertiges

    Gamme
    A la cigarette fuyante
    Lignes
    Aux mots invisibles

    Questions métisses
    Quand l'Histoire
    S'abolit
    Quand l'instant
    S'invite

    Miroir et collage
    Double échange
    Mis en scène


    © georges festa - 06/2015

    Exposition Jean-Paul Gaultier

    Grand Palais, Galeries Nationales, Paris, 01/04 - 03/08/2015




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    Carte de l'Arménie bagratide vers l'an Mil
    © Sémhur / Wikimedia Commons / CC-BY-SA-3.0


    Hovhannès V de Draskhanakert
    Histoire du peuple arménien
    Université d'Erevan (Arménie), 1996 [en arménien]

    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 01.08.2004


    Traduction dédiée à Arpik Missakian,
    G.F.


    Hovhannès V de Draskhanakert (vers 850 - 929 après J.-C.) est un historien des plus remarquable d'une époque non moins remarquable - le rétablissement aux 9ème et 10ème siècle d'un Etat féodal arménien indépendant, suite à près de quatre siècles d'apatridie. Tout en étant un grand érudit, Draskhanakert fut le chef de l'Eglise arménienne et un politicien énergique, on ne peut plus impliqué dans la vie de son époque, s'efforçant de remédier aux dissensions inter-Arméniens ou cherchant à tenir à distance les assauts arabes en recrudescence. C'est pourquoi il dut fréquemment renoncer à l'existence luxueuse à laquelle il était accoutumé. Il vécut des périodes de réclusion solitaire, enchaîné dans de sombres cachots, fut contraint de fuir pour chercher refuge dans des îles du lac Sevan ou de se cacher dans le repaire de profondes cavernes au sein de roches montagneuses.

    Ecrite au crépuscule de sa vie, l'Histoire du peuple arménien de Draskhanakert est aussi marquante que son auteur et conserve tout son prix à ce jour. Seyant à son époque, c'est l'histoire d'une tentative pour bâtir un Etat. Draskhanakert la présente comme un 'plaidoyer pour l'unification,' qu'il juge essentielle pour surmonter les périls et les difficultés rencontrées par le nouvel Etat arménien. Les récits détaillés du règne des trois premiers rois bagratides - Achot Ier, Smbat Ier et Achot II - sont précédés par un résumé significatif de l'histoire de l'Arménie, depuis les temps les plus reculés. Situant le contexte et précisant ses critères d'excellence, Draskhanakert met en lumière l'entreprise visant à établir les structures et les institutions géographiques, sociales, militaires et politiques d'un Etat fortement centralisé au plan politique, susceptible d'assurer progrès et prospérité à la noblesse féodale.

    Le volume entier est empreint d'une évidente fierté, tout en évitant la grandiloquence. Draskhanakert est des plus réaliste lorsqu'il relate les faiblesses internes préjudiciables ou les menaces terribles que font peser des ennemis extérieurs non encore résignés à l'indépendance de l'Arménie. Qu'elles soient originales, inspirées ou directement empruntées à la Bible, ses images et métaphores confèrent à maints passages une vigueur artistique qui, tout en méditant sur des questions liées à la construction de l'Etat, contiennent des récits saisissants par l'A. de ses aventures, de ses intrigues et errements politiques et diplomatiques, parallèlement à des descriptions obsédantes des souffrances causées par la guerre et le chaos.

    I. L'édification de l'Etat suite à l'époque de l'occupation arabe

    A l'instar de ses prédécesseurs et successeurs, Draskhanakert rappelle avec effroi l'époque de la domination arabe qui, durant presque deux siècles, fut semblable à "un vent brûlant venu du sud," qui détruisit "la puissance des nations et des tribus" et "réduisit en cendres les jardins de la terre." (p. 89) Les "nobles maisons [arméniennes] disparurent et celles qui subsistèrent furent assujetties telles des esclaves." (p. 115) Tout ce processus fut marqué par un net déclin culturel et ainsi "peu de détails nous reste de ce que fit notre noblesse en ces temps." (p. 115)

    Néanmoins, le récit que livre Draskhanakert de l'occupation arabe ne revêt pas ce poids écrasant d'un désespoir complet, évident dans l'Histoirede l'Arménied'Aristakès Lastivertsi (1), car Draskhanakert observe comment, en dépit de son abaissement, la noblesse arménienne survit et s'engage à nouveau pour l'Etat. Parmi ces grands féodaux figurait la Maison des Bagratides qui, réalisant sa force et attentive au reflux de la puissance arabe, prit la tête du combat pour une plus grande autonomie et l'indépendance politique. Le tableau de leurs prouesses par Draskhanakert, décrivant une entreprise ni dépendante, ni redevable envers des puissances étrangères, rappelle celui que dresse Lazare de Pharbe [Ghazar Parpetsi], ce grand historien du 5ème siècle pour qui l'indépendance nationale est un sujet de grande fierté (2).   

    Achot Bagratouni, le futur roi d'Arménie, nous apprend-il, était un homme de talent, qui "méprisait le manque de respect et cherchait toujours à s'améliorer." Diplomate accompli, "il ne guerroyait pas et ne cherchait pas l'affrontement avec ses ennemis, mais grâce à ses qualités de diplomate il les amenait [...] à ses côtés." (p. 135) En 875, ces qualités incitèrent "les princes et la noblesse [arménienne] à se rassembler et à demander à la puissance arabe qu'Achot fût proclamé leur roi." Dix ans plus tard, en 885, bien évidemment à contrecœur, l'émir arabe "confère à Achot la couronne royale" (p. 141). Ainsi émergea le premier Etat arménien relativement indépendant depuis 387, date à laquelle l'Arménie fut répartie entre la Perse et Byzance. Draskhanakert note fièrement qu'à nouveau une dynastie royale arménienne s'emploie à "relever la nation de Torkom" (p. 143).

    Le règne d'Achot Ier inaugura une ère de grandes réformes, mettant en place plusieurs structures essentielles à un Etat indépendant. Avant même son couronnement officiel, avec son frère Abbas, connétable, Achot centralisa le pouvoir politique en "soumettant l'ensemble" des grands ordres "à l'autorité royale" (p. 139). Par la suite, dans le cadre élargi "de son autorité," il mit en place :

    "de grands et nobles ordres, il rétablit et réorganisa l'agencement des domaines, des régions, des villes, des villages et des fermes. Il institua des conditions égales et stables pour les habitants des régions montagneuses ou des plaines. Dans les plaines, il créa des fermes et des centres d'élevage, il fit fructifier les vergers et les jardins. Sans lésiner le moins du monde sur ce qui était digne d'un royaume [...]" (p. 143)

    En dépit de l'implacable hostilité des Arabes, les souverains bagratides successifs s'obstinèrent dans leur ambition visant à étendre leurs frontières territoriales et à renforcer le pouvoir central. Smbat Ier continua l'œuvre de son père "en agrandissant les limites de son royaume et en soumettant [tous ses peuples] à l'impôt royal." (p. 165) Achot II suivit la même voie et "en peu de temps reprit les forteresses de son père, dont les Arabes s'étaient emparé." (p. 245) Parallèlement à cette œuvre militaire, politique et économique, ils prirent des mesures pour préserver l'harmonie sociale, que Draskhanakert considère comme "la base de la paix et du progrès." (p. 31) Achot Ier y contribua grâce à son action caritative, "distribuant à profusion or et argent aux pauvres et aux sans-abri." (p. 143)

    S'ensuivit ainsi une période de prospérité et de progrès :

    " le Seigneur gagna l'Arménie, protégea et couronna de succès toutes les bonnes œuvres. Chacun s'occupa de ce qui lui était échu et, s'appropriant la terre, y bâtit. L'on ensemença les champs et l'on moissonna cent fois [...] Leurs greniers à blé étaient remplis autant que leurs barriques de vin [...] Et les montagnes respiraient la gaieté, parcourues de troupeaux de moutons et de bétail." (p. 203)

    On peut se faire une idée de la grande prospérité contemporaine par les descriptions des prodigalités remises aux puissances étrangères, aux émirats arabes, aux princes byzantins ou par le souverain aux autres féodaux et à l'Eglise (p. 201). Outre l'aristocratie et une classe marchande de plus en plus indépendante, l'Eglise était l'une des plus grandes bénéficiaires de cette accumulation. Tandis que des aumônes étaient dispensées aux miséreux, de fabuleuses richesses coulèrent à flots dans les coffres de l'Eglise. A titre d'exemple, Achot Ier "s'assura que [...] le contenu des coffres du Trésor fussent pleins à ras bord, tandis que des troupeaux entiers de chevaux, de bétail et de moutons étaient remis aux églises orthodoxes en récompense de la Sainte messe [...]" (p. 145).

    Aux yeux de Draskhanakert, toutes ces réalisations marquent le rétablissement d'une continuité avec celles de l'Arménie ancienne, ensevelies par des siècles d'asservissement. Dans son tableau de l'œuvre des Bagratides, les parallèles qu'il établit avec les gloires anciennes ne sont que trop évidentes. Tout en glorifiant le courage, son résumé des débuts de l'histoire arménienne confère à la construction de l'Etat une dimension centrale, soulignant "l'œuvre de construction, d'urbanisme et d'ordonnancement" (p. 9) entreprise par Haïk, le fondateur de la nation arménienne, Ara le Bel, Vagarchag, Dikran [Tigrane] le Grand et par cet homme énergique d'exception que fut le Catholicos Nersès Ier le Grand. Au regard de ces héros, les Bagratides sont considérées comme leurs dignes successeurs.

    II. La résistance à des guerres incessantes de reconquête

    La transition vers la pleine indépendance de l'Arménie ne devait pas se faire en douceur. Bien que contraint de reconnaître l'indépendance de l'Arménie, l'empire arabe n'abandonna jamais l'espoir de rétablir sa domination. Après avoir soumis l'Arménie et son peuple durant près de deux siècles et demi, l'avoir saigné de ses richesses et siphonné de dizaines de milliers de ses habitants réduits en esclavage, cette classe dirigeante considérait l'Arménie comme lui appartenant. Par ailleurs, la situation politique et économique, allant se consolidant, de la dynastie bagratide nouvellement indépendante finit par mettre en péril l'influence et la rente régionale des Arabes. Les émirs arabes redoutaient une alliance de l'Arménie avec les Byzantins, leur ennemi traditionnel. A la nouvelle du traité de Smbat Ier avec l'empereur Léon VI, Afchin est "profondément blessé" et pense "qu'ils peuvent comploter contre lui" (p. 163). Ainsi que l'élite arabe en général, il s'inquiète aussi d'une possible perte économique, si Smbat Ier décide de "refuser de se soumettre à l'impôt qui le frappe." (p. 171) En sorte que le successeur d'Afchin, Youssouf, "fit publier de rigoureuses proclamations exigeant le paiement des impôts royaux et rappelant [...] [au souverain arménien] son inféodation." (p. 207-209)

    Tout au long de son récit, Draskhanakert enregistre à la suite les guerres affaiblissantes de reconquête entreprises contre la nouvelle dynastie des Bagratides par les puissances arabes environnantes et leurs alliés établis en Arménie. "Guidé par de mauvaises pensées," Afchin se précipite "tel un flot rugissant pour plonger l'Arménie dans la terreur et déverser son poison amer sur la tête du roi." (p. 181) Résolu à anéantir Smbat Ier, il "se présente [...] dans la province de Chirak [...] pour lui tendre un piège (p. 189). Youssouf est tout aussi féroce, "grondant tel un lion en cage," tandis qu'il "s'apprête à prendre en chasse Smbat Ier." (p. 219) Outre la guerre directe, les émirats arabes exploitent et aggravent les divisions au sein de la noblesse arménienne, montant plusieurs principautés contre la dynastie bagratide. Ils parviennent à détacher la province du Vaspourakan et son clan dirigeant, les Artsrouni, de la monarchie arménienne, une mesure qui contribua notablement à affaiblir l'Etat arménien nouvellement formé (p. 213).

    Durant ces assauts interminables, le territoire fut près de s'effondrer. Parallèlement aux luttes intestines, ils "mirent à bas prospérité et paix et leur substituèrent destructions et déclin" (p. 261). Tandis que la "tempête ismaélite déferle tel un ouragan, semant la mort et la violence, nous chassant de nos foyers," (p. 223) les Arméniens "deviennent la risée de leurs voisins et conjointement aux troupeaux de moutons [...] sont enlevés [...], conduits en esclavage et vendus." (p. 225) Dans un style quelque peu inspiré, Draskhanakert oppose l'opulence et les merveilles de jadis à la désolation présente. Au point de pousser les gens au cannibalisme (p. 261-265).

    Or les Bagratides s'accrochèrent à leur nouvel Etat avec une obstination des plus remarquable. Grâce à de nouveaux et âpres combats, Achot II rétablit les frontières amoindries de son père. Mais, tandis que Draskhanakert conclut son récit vers 924, nous voyons Achot II se retirer et faire face à une possible défaite. Draskhanakert ne vécut pas assez pour relater l'indépendance plus grande qu'Achot II finit par garantir au nouvel Etat. Or son Histoire s'achève par un appel fort à ce qu'il considère comme un élément essentiel de réussite : l'unification de la noblesse arménienne autour de la dynastie royale.

    III. L'appel à l'unité

    Dans son épilogue, Draskhanakert se propose :

    "de vous transmettre, ô mes lecteurs, l'espoir qu'au lieu d'être à nouveau victimes de ces souffrances [...], vous écoutiez avec soin et intérêt mon appel et mon conseil en faveur de l'unité pour que vous soyez de meilleurs fils de la Croix, que vous figuriez sur la liste des enfants de Dieu et non sur l'échelle de ce maudit profit fratricide." (p. 363)                          

    Il exhorte ainsi ses lecteurs :

    "à ne pas suivre les illusions des imposteurs, ni à dévier ici et là de la voie sûre de la Maison royale, car des deux côtés se cachent des crapules et le sort qui attend ceux qui tombent entre leurs mains est la mort." (p. 365)

    Draskhanakert redoute au plus haut point les dissensions internes. Il relève dans son résumé des temps anciens que si "chacun [lire ici la noblesse] agit à sa guise,""la paix est en danger et la pudeur rabaissée." (p. 61) Il laisse entendre par ailleurs que ce sont ces mêmes forces centrifuges qui ont provoqué la chute de la dynastie arsacide. Il écrit plus loin que la conquête arabe de l'Arménie au 7ème siècle n'aboutit qu'à cause du "manque d'unité au sein de notre noblesse et [de] l'absence d'un chef à la tête des forces armées." (p. 85) Ce défaut refaisant surface sous les Bagratides entrave la réalisation d'une indépendance complète. Faute d'"harmonie et de solidarité de la part de la noblesse," le roi Smbat est dans l'incapacité de "prendre une autre décision" et se voit contraint de plier "devant la volonté" de l'émir arabe (p. 185). Du fait de ces guerres intestines qui compromettent l'indépendance de l'Etat, la noblesse féodale "verse davantage le sang de son prochain que celui de ses ennemis," détruisant de ses propres mains ses "foyers, villes, villages et cités" (p. 261). Conséquence de cette vision de l'histoire et de ses observations contemporaines, Draskhanakert met l'accent sur l'urgence d'une unité politique autour de la monarchie.

    Ce genre d'appels, qui constitue un leitmotiv dans de nombreux traités d'histoire de l'Arménie à l'époque classique et médiévale, requiert plus une explication qu'un rejet, en ce qu'il est plus qu'un mantra dénué de sens ou une vaine invocation d'ordre moral. Au plan historique, ils sont présentés par les membres d'une Eglise relativement unie et sont adressés à un ordre laïc par essence divisé. Ils disent beaucoup sur les rapports entre l'Eglise et la noblesse séculière, lesquels sont fondamentaux pour comprendre l'histoire de l'Arménie classique et médiévale. L'Histoire de Draskhanakert permet avec ce type de matériau de réfléchir à ces questions.

    La réémergence d'un nouvel Etat arménien fut une véritable aubaine pour l'Eglise arménienne. Outre les dons directs en troupeaux de chevaux, de moutons et de bétail, en villages entiers et autres biens meubles (p. 145), des investissements massifs visèrent l'appareil de l'Eglise. Désormais "libres et à l'abri de déprédations par les bandits," les grands féodaux bâtissent "des églises en pierre [...] dans des monastères, des centres urbains, des villages." (p. 203) Dans ce contexte, il n'est pas étonnant de relever que l'Eglise ait pu être directement intéressée par l'unification de la noblesse autour de la monarchie. Ce qui non seulement rendrait le nouvel Etat plus puissant et stable, mais par là même renforcerait la position et la gloire de l'Eglise. Rien d'original, non plus, à noter qu'un Etat aussi centralisé faciliterait l'administration par l'Eglise de ses biens qui s'étendaient sur de nombreux fiefs. Face à une noblesse factieuse, l'appel de l'Eglise à l'unité revêtait et exprimait donc une véritable vision politique et stratégique.

    Cet appel à l'unité, de la part de l'Eglise, était cependant plus que l'expression réaliste et calculée de l'intérêt d'un ordre féodal parasite, bien que puissant. Le fait que l'Eglise fut parasite - survivant grâce au labeur du paysan arménien et aux dons de la noblesse séculière ou de la classe marchande - ne fait aucun doute. Mais elle était en même temps plus que cela. Elle représentait et exprimait les intérêts politiques et sociaux, au sens large, du système féodal arménien dans son ensemble, d'une manière tout autre que la noblesse séculière. Elle ne le faisait pas seulement en raison du fait que ses possessions et ses intérêts s'étendaient à travers une multitude de fiefs séculiers. Bien que dépouillée de sa grandeur des 5ème et 6ème siècles, l'Eglise arménienne continuait de faire partie intégrante de l'Etat et de l'appareil politique arménien. A l'époque de Draskhanakert, elle était aussi essentielle à l'ordre séculier que celui-ci l'était à l'Eglise. Elle constituait un côté de la médaille, l'autre étant la dynastie bagratide, tous deux formant l'épine dorsale du nouvel Etat arménien.

    L'Eglise arménienne représentait la fonction publique de l'Etat arménien au plan politique, produisant la classe lettrée qui occupait les fonctions d'administrateurs, secrétaires, trésoriers et chroniqueurs auprès des dynasties royales et de la noblesse arméniennes. Elle fournissait aussi les structures et les services juridiques de l'Etat, codifiait ses lois et ses principes moraux et idéologiques, et gérait le système éducatif. Elle jouait aussi un rôle essentiel dans le maintien de la paix sociale en offrant un minimum de bien-être social sous la forme d'hôpitaux et autres services aux nécessiteux, nécessaires pour empêcher la rupture du lien social. L'appel de l'Eglise à l'unité, qui résonne à travers les siècles, exprime une prise de conscience de cette réalité. Elle condense aussi dans cet appel sa vision politique stratégique de longue date en faveur d'un Etat arménien centralisé et puissant, pouvant assurer non seulement ses intérêts, mais ceux du système féodal tout entier.

    Dans ses appels à l'unité, Draskhanakert ne répète pas seulement un vain slogan emprunté à ses prédécesseurs. Il exprime les intérêts politiques du nouvel Etat arménien à une époque charnière de transition vers les premières phases d'un Etat-nation moderne. (Il convient de noter ici que, dans l'ouvrage de Draskhanakert, si le terme de "nation" est fréquemment utilisé pour indiquer le système féodal, il est aussi usité pour décrire l'ensemble plus large de ces classes sociales identifiées comme arméniennes en raison de leur religion.) Draskhanakert et d'autres penseurs arméniens qui suivirent ont beaucoup à voir avec ces intellectuels européens qui, plus tard, sous le régime féodal en Europe, soutinrent de même la monarchie absolutiste et un Etat centralisé comme première étape vers le développement d'une nation moderne.

    IV. Penseur de la Renaissance, bâtisseur de nation et historien

    L'Histoire de Draskhanakert n'atteint pas, et n'aurait pu atteindre, à la perfection artistique de ses prédécesseurs de l'Age d'or du 5ème siècle. Mais elle a pour socle le riche héritage du passé, avec lequel elle partage une continuité. En lançant son "appel à l'unification" et en exposant son argumentation en faveur d'un Etat centralisé, Draskhanakert ne s'appuie pas seulement sur son expérience contemporaine, mais tel un véritable penseur de la Renaissance, il compte sur la raison humaine et l'héritage de l'époque classique de l'histoire arménienne.

    Intellectuel d'un nouvel ordre arménien, Draskhanakert s'enorgueillit des prouesses de la raison humaine et des possibilités de l'intelligence. Convaincu que les "vérités et possibilités" ultimes de la nature et de la vie restent "éloignées de la compréhension humaine," il pense néanmoins qu'avec l'aide de Dieu et

    "d'une audace louable et modérée, des hommes [ont pu] présenter à l'aide d'une vertueuse rationalité [...] l'ordre en mutation de l'histoire [...] [et] grâce aux richesses de leur esprit, espérer mener à bien de grands choses pour le pays." (p. 7)           

    Draskhanakert se montre aussi respectueux de la science et des réalisations des Arméniens en particulier. Soulignant que des "artistes et hommes de science" arméniens ont développé un calendrier arménien, il s'enorgueillit du fait que cela "nous évita d'emprunter tels des mendiants aux nations étrangères." (p. 69) Ailleurs, évoquant la création du calendrier arménien, il écrit que celui-ci a éliminé "notre dépendance à l'égard du calendrier romain" (p. 95-97). Cette combinaison de fierté en la raison humaine et d'identité arménienne procure à Draskhanakert confiance et audace pour opérer un correctif inédit quant à ce qu'il considère comme une inexactitude dans la Bible. Il affirme que

    "la Bible présente et précise insuffisamment l'histoire jusqu'à notre Torkom. Elle n'explique pas pourquoi, ni où, ni comment, ni qui gouverna l'Arménie, ni d'où sa noblesse et ses rois descendent." (p. 17)

    Il entreprend ainsi de combler ce vide par sa chronique détaillée de l'Arménie, depuis les temps les plus reculés. Ce qu'il fait en revenant aux classiques, "aux pères" (p. 9). Il se réfère directement à Mesrop, le créateur de l'alphabet arménien, et souvent à Moïse de Khorène, qui fonda au 5ème siècle l'historiographie arménienne, ainsi qu'à des historiens tels qu'Agathange (3) et Shabouh, qui le précédèrent de plus près, et d'autres encore issus de la tradition culturelle intellectuelle arménienne. (Le fait que Draskhanakert ait pu s'appuyer sur l'œuvre de ses anciens prédécesseurs témoigne des efforts immenses et durables de ceux qui copièrent et préservèrent ces anciennes chroniques, souvent dans les temps les plus horribles de guerres, de persécutions et de massacres. Thème d'une autre fresque des réalisations humaines !)

    En s'appropriant l'héritage du passé, en exposant les vertus de la raison et en exhortant à imiter la grandeur de l'Arménie ancienne, Draskhanakert incarne une époque nouvelle de l'histoire arménienne, née avec la dynastie bagratide, une époque de renaissance et de redressement qui produira de véritables merveilles de culture et de civilisation, lesquelles n'eurent malheureusement pas l'occasion de pleinement s'épanouir et se développer. Pour ceux qui souhaitent apprendre de l'histoire, ce volume apporte beaucoup.

    NdT

    1. Eddie Arnavoudian, "The History : On the depredations visited upon us by foreign nations around us, by Arisdaghes Lasdivertzi, Groong, 03.04.2000 - traduction française parue dans notre blog :
    2. Eddie Arnavoudian, "The History of the Armenians, by Khazar Barpetzi,"Groong, 19.10.2001 - traduction française parue dans notre blog :
    3. Eddie Arnavoudian, "The History by Agatangeghos,"Groong, 01.05.2001 - traduction française parue dans notre blog :

    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri(Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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    Traduction : © Georges Festa - 06.2015
    Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.



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     © Libros del Zorzal, 2015


    "La littérature n'a que faire de la pureté"
    Entretien avec Ana Arzoumanian
    par Silvina Friera
    Página/12 (Buenos Aires), 26.05.2015


    [L'écrivaine observe que la fiction devrait sortir "des espaces confortables pour rejoindre des lieux impurs et dérangeants." Ce que fait son roman qui, bien au-delà de la mémoire des Arméniens de la diaspora, assume "la voix de l'appel au présent de l'Arménie actuelle."]

    Le fourvoiement au grand jour, au-dessus des ruines frontalières qui projettent leurs ombres sur la trame de l'occulte, se fait le requiem d'une voix en extinction, la voix d'un ex-soldat arménien qui a combattu durant la guerre du Karabagh. Le conflit débuta lorsque la république du Haut-Karabagh proclama son indépendance en 1991, quelques mois avant la chute de l'Union Soviétique, et s'acheva en 1994, bien que jamais la paix n'ait atteint cette région du Karabagh, dont le nom plus ancien est Artsakh et correspondant à l'une des quinze provinces de l'Arménie historique. "Je voulais que tout s'arrête. Et ça s'est arrêté. Pendant combien de temps peut-on continuer à supporter les images ? Tacite avait raison quand il disait que la guerre commence à se perdre par les yeux. Que ce sont les fantômes des soldats morts qui gagnent une guerre," raconte le soldat à une Argentine, descendante d'Arméniens, deux corps sans noms et aux identités diluées qui tentent de dépasser les limites amoureuses d'une géographie rongée par un beau et déchirant texte amphibie, une sorte de roman lyrique, Del vodka hecho con moras [Vodka aux mûres] (Libros del Zorzal) d'Ana Arzoumanian.

    "Le livre a commencé à s'écrire avec les séjours que j'ai fait en Arménie pour essayer de comprendre ce qui se passait là-bas - explique Arzoumanian à Página/12. Il existe un vide et une tension entre les Arméniens de la diaspora et ceux d'Arménie, et je sentais une certaine méfiance réciproque, j'avais envie de savoir pourquoi. La seule manière était de m'immerger dans le texte, qui a à voir avec une chose amoureuse, un amour cruel, une relation particulière, rare, entre une Arménienne de la diaspora et un Arménien d'Arménie, une rencontre presque impossible. Les gens de plus cinquante ans ont un peu la nostalgie, ils pensent qu'avant c'était bien mieux, parce qu'ils avaient la garantie des services publics et de la santé et que les écrivains pouvaient publier leurs livres. Mais avec la chute de l'Union Soviétique, ils ont dû soudain se livrer à la concurrence, ce à quoi ils n'étaient pas préparés. Les plus jeunes ont tout de suite adopté les formes nouvelles. D'un côté, ils courent après l'argent et de l'autre ils sentent que l'argent et tout cet univers sont mesquins et snob." Un de ces voyages vers la terre qu'avait fui son grand-père, le premier que fit la narratrice, poétesse, essayiste et traductrice, eut lieu en 2010 lors du tournage d'A-Un Diálogo sin fronteras, réalisé par Ignacio Dimattia.

    - Silvina Friera : Dans le roman apparaissent beaucoup d'expressions russes et, à un moment, il est fait mention d'une réforme de l'orthographe de l'arménien. Ce qui est intéressant pour les lecteurs, c'est cette très grande proximité entre Arméniens et Russes. Qu'en a-t-il été de la langue arménienne ?
    - Ana Arzoumanian : Avec l'appartenance à l'Union Soviétique, la lingua franca était le russe; l'arménien était alors enseigné dans les collèges, mais il était obligatoire de savoir le russe. En 2010 encore, les affiches des supermarchés arméniens étaient écrites en russe. La prononciation de l'arménien ne ressemble pas à celle de l'arménien de la diaspora.

    - Silvina Friera : Voilà pourquoi, à un moment, il lui dit qu'elle parle peu, qu'elle ne comprend pas bien l'arménien, c'est ça ?
    - Ana Arzoumanian : Oui, le jeu  qui se joue entre les corps est un jeu de tension entre les langues, car ils ne se comprennent pas. Mais il y a aussi un jeu porté à l'extrême entre ce bloc soviétique antérieur ou contemporain de la Guerre froide et l'Occident, cette lutte que l'on perçoit encore. Cette réforme de l'orthographe était censée éviter la communication et ainsi chaque fois qu'on pouvait écrire moins, on comprenait moins; l'idée était de bloquer le lien de l'arménien soviétique avec l'arménien diasporique. Le personnage masculin du livre est un ex-soldat qui continue à servir son armée, mais qui en réalité meurt à cause d'une mauvaise organisation de son armée, il meurt en dehors de la zone de combat et il meurt au-delà du combat, quelque chose s'est produit après la guerre et a été peu étudié, excepté quelques photographies qui ont pris des images de la zone. Il parle de cette folie qui plane autant sur l'armée qu'au dehors. Le Karabagh est une zone très complexe, qui se situe à la limite. Cette sensation de voir que les gens sont au bord est poignante. D'un côté, elle semble très vitale parce qu'ils veulent tout lui offrir, mais ils offrent tout parce qu'ils sentent qu'ils pourraient tout perdre le lendemain.

    -  Silvina Friera : A un moment du roman, l'Arménie est présentée comme un pays voyageur : "Nous ne sommes pas des Caucasiens, et pourtant nous vivons dans le Caucase." C'est une définition non exempte de polémique puisqu'elle exclurait ceux qui n'ont jamais quitté le pays...
    - Ana Arzoumanian : Oui. Un essayiste français a proposé de promouvoir l'idée d'une Arménie transnationale, en ce sens qu'elle embrasserait tous les lieux de ces voyages. Les Arméniens d'Arménie n'aiment pas qu'on leur dise que l'Arménie est un pays voyageur. Il existe une tension entre un certain sédentarisme et le nomadisme; il existe deux versants de l'appartenance et du fait de planter sa tente où que ce soit, qui se traduit dans le livre par cette relation amoureuse rare consistant à planter sa tente où que ce soit dans le corps. Il n'y a pas d'espace dans le corps où lui ou elle puissent habiter pleinement; les idées romantiques ou de l'amour traditionnel ne les habitent pas. Ce qui m'intéressait, c'était de travailler ce qui se passait dans leurs corps; le texte explore les marges en rendant compte de ce qui se passe, de cette toile de fond, mais dans la première scène il n'y a qu'eux deux. Le mot qui les représente, ainsi que la question politique, est la dilution, quelque chose qui se dissout. L'union s'est dissoute, la fraternité apparente entre les pays s'est dissoute, la langue s'est dissoute, la frontière s'est dissoute. Ils ont envie et ils n'ont pas envie de se dissoudre l'un dans l'autre. Et ils y arrivent à peine dans une région qui est l'Arménie, tout en ne l'étant pas, parce que cette zone du Karabagh n'est pas l'Arménie.

    - Silvina Friera : Que se passe-t-il avec ces identités aussi limite ?
    - Ana Arzoumanian : L'identité argentine est aussi mise en question : qu'est-ce qu'être Argentin au sud du sud ? et aussi comment les choses se mélangent ? Un réalisateur de films, qui a lu le livre, m'a dit que ça lui a fait penser à une autopsie de l'identité et que le récit utilisait le sexe pour cette autopsie. Peut-être... C'est vrai, parce que les personnages n'ont pas d'identité précise. Peut-être fait-il partie de cette époque qui n'a pas d'identité unique, mais multiple. Le personnage masculin qui a été soldat, qui appartient à une terre et semble posséder une identité plus fixe, se dilue de même dans son propre corps, avec sa propre mort, quand il lui dit qu'elle ne compte pour rien. Il s'agit d'une époque mouvante où la fixité est mise en question. Ce sont deux identités semblables, mais en contrepoint. J'ai l'impression que le mot d'ordre est de penser les Arménies au pluriel. Le glissement des langues entre l'arménien, le castillan et le russe donne une certaine idée de confusion. Le territoire du langage n'est pas non plus très clair, là aussi quelque chose se dérobe.

    - Silvina Friera : Il y a ce point polémique dans le roman lorsqu'il lui dit : "Ne parlons pas de ce fameux un million cinq cent mille." Il ne s'agit pas d'une posture négationniste du génocide, mais on a l'impression qu'il demande la nécessité d'oublier.
    - Ana Arzoumanian : Pour moi, c'est l'endroit le plus difficile du livre, parce que j'explore la mémoire de ce million cinq cent mille, et pourtant dans mes voyages en Arménie j'ai croisé d'autres besoins. Plusieurs écrivains arméniens me disaient : "Alors que vous autres - s'adressant à l'Arménie de la diaspora - vous investissez toute cette énergie sur le génocide en nous qui sommes en train de mourir - près d'un million a quitté le pays pour des motifs économiques et sont allés en Russie ou aux Etats-Unis - aujourd'hui, nous sommes moins de trois millions d'habitants."Ça été un appel très fort et j'ai eu l'impression que m'était échue la responsabilité de travailler pour la mémoire, pour ces morts qui font partie de notre famille, mais aussi la responsabilité du présent. J'avais une idée plus romantique et je pensais que si on travaillait sur la mémoire, on évitait que les choses recommencent. Et vu ce qui se passe, on se pose des questions et on se demande quoi faire avec ça. Poser à la limite cette question dans la fiction et la rendre visible, la faire transparaître, me paraissait une bonne chose. Le lieu de la mémoire du génocide est pur, mais au lieu de le laisser dans un lieu aussi pur, je lui ai donné cette voix qui est la voix de l'appel au présent de l'Arménie actuelle. Qui est la voix de l'appel de l'Arménien d'Arménie et que l'Arménien de la diaspora n'écoute pas du tout et quand surgit un débat à ce sujet, il y a toujours un violent conflit. Je me trouvais à la frontière avec la Turquie du côté arménien, dans un village, avec une femme dans la cinquantaine qui paraissait âgée, qui avait à peine de quoi vivre, sans travail et dont les fils avaient quitté la maison. Quand nous sommes montées sur la terrasse de sa maison, on voyait une montagne qui disait : "Heureux celui qui est né en Turquie." Chaque fois qu'elle sort de chez elle, cette femme voit ça... Ça m'a frappée au point que je me suis mise à pleurer. Elle m'a prise dans ses bras et m'a dit : "Ne t'inquiète pas, les gens de la diaspora viennent, ils voient ça, ils pleurent et puis ils s'en vont." J'ai ressenti une grande responsabilité et en même temps beaucoup de peine et je me suis dit : "Plus jamais je ne pourrai écrire." Comment oser parler de l'Arménien quand ce peuple subit dans son corps tous les jours et vit cette réalité ? Pendant que moi, je suis tranquille chez moi, dans une société qui m'apporte des garanties, et que j'écris. La première chose à laquelle j'ai pensé c'était que je n'écrirai plus jamais au sujet de l'Arménien. Mais ensuite le temps a passé et quelque chose s'est produit de nouveau...                    

    Le soupir d'Ana, comme si quelque chose désarmait à nouveau ces mots, n'arrive pas à esquiver l'accumulation d'images qui reviennent. Après cette visite dans ce village, ce fut un collège au milieu de nulle part, presque en ruines, avec des gamins qui suivaient un cours de danse. "J'ai commencé à pleurer là aussi parce que ces gosses étaient impeccables, habillés comme s'ils étaient au Bolchoï. Le maître demandait à des gamins de cinq, six ans, d'être précis à chaque pas, chaque mouvement. Et le maître était en costume. J'ai senti cette obstination à construire en dépit de tout. J'ai eu l'impression qu'il fallait bousculer les espaces de confort de la diaspora et aussi de tous les autres lieux de mémoire; certains espaces de mémoire sont confortables parce que c'est bien de se trouver là. "Qui dirait que construire la mémoire est une mauvaise chose ?" demande l'écrivaine. "Il me semble qu'il faut toucher ces espaces confortables pour veiller à ce que cela n'occulte pas d'autres choses. La littérature n'a que faire de la pureté et des espaces confortables pour gagner des lieux impurs et dérangeants. Je ne pourrais pas le dire en dehors de la fiction, mais j'ai pris la liberté de placer ça dans la bouche d'un personnage."

    - Silvina Friera : Il y a quelque chose de plus osé que dit ce personnage : "Tuer ce n'est pas assassiner." Comment expliqueriez-vous cette affirmation ?
    -  Ana Arzoumanian : Quand il dit ça, il pense à la guerre du Karabagh. Cela fait partie d'une réalité où tuer signifie la défense de la vie. Lors d'un de mes voyages en Arménie, j'ai visité une école primaire dont les enfants de douze ans portaient un uniforme militaire, chose impensable, selon moi, vu de chez nous. La maîtresse, qui parlait un castillan à moitié russe, m'a demandé pourquoi je m'en offusquais : "Si ces gamins ne savent pas ça, les autres vont les tuer, c'est aussi simple que ça. Ou on les tue, ou ils nous tuent." Il y a un reste de violence non élaborée qui continue de planer. Cette violence est encore effervescente et se nourrit des jeunes. Vivre la situation de savoir que l'on peut mourir à n'importe quel moment ou tuer à n'importe quel moment est si extrême que tout occupe un autre espace, un autre lieu. Le plus intéressant c'est de travailler avec les zones de perdition. Autant l'assimilation à des sociétés où l'on vit est une bonne chose, puisque c'est se montrer à cette culture hôte, autant c'est considéré comme une acculturation, comme une perte de la culture originelle. Ce qui amène à penser l'origine. Qu'est-ce qu'être Européen ou Asiatique, puisque le roman débute à la limite entre l'Europe et l'Asie, qui est très complexe et qui implique aussi une responsabilité pour les Européens eux-mêmes qui se désintéressent de cette limite, qui se trouvent dans une zone de confort et décident quelles guerres sont bonnes et lesquelles sont mauvaises. Ou qui décrètent que l'on peut envahir tranquillement l'Asiatique parce qu'il y a quelque chose à sauver chez l'Asiatique. Peut-être est-ce plus facile depuis l'Amérique de critiquer cette zone européenne, puisque une grande partie de la diaspora arménienne en Europe occupe une position plus européisante et de confort avec le discours tenu lequel, du reste, ne correspond pas à la réalité. Ici, depuis l'Amérique, nous avons une vision bien plus riche, puisque nous pouvons voir les nuances et l'opacité de toute cette conception que les Européens défendent à outrance. Les poètes arméniens me demandaient : "En quoi la poésie arménienne intéresse-t-elle les Argentins ?" Ils ont du mal à comprendre qu'existe ici cette curiosité pour tout cet univers; une distance que nous cherchons à réduire grâce à la littérature et à l'art. Nous sommes attentifs et toujours demandeurs de ce qui se passe dans les Balkans, au Moyen Orient, ce qui nous donne une autre vision que celle qu'a l'Arménien d'Europe.         

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    Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 07.2015 



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    Yéghiché
    Histoire de Vardan
    Le Caire (Egypte) : Housapper, 1950, 324 p. [en arménien]

    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 30.12.2001


    Relation de la révolte au 5ème siècle, sous l'égide de l'Eglise arménienne, contre le pouvoir impérial perse, l'Histoire de Vardan de Yéghiché constitue tout autant une défense inspirée du droit à l'insurrection contre un pouvoir illégitime. Bien qu'écrite après la défaite décisive des Arméniens lors de la bataille d'Avaraïr en 451, elle se lit comme un appel sans concession à résister, une invocation contre la capitulation et la démoralisation, et une proclamation du bien-fondé des rebelles. Yéghiché fait passer son message auprès des siens par un amalgame de science et d'art, de réalité et de fiction, d'histoire et de mythe, de politique et de philosophie, de poésie et de prose. Déployant son érudition intellectuelle et philosophique et son don pour l'hyperbole, l'exagération poétique et l'invective géniale, il crée un drame épique, composé de défi et de révolte.

    L'Histoire de Vardan n'est pas sans défauts, ni imperfections, parfois notables. Le plus frappant est l'absence de cette vision large de la nation et de l'appartenance nationale que l'on trouve chez Lazare de Pharbe (1) ou Moïse de Khorène (2). Soucieux des intérêts immédiats et plus proches de l'Eglise, il affiche peu d'intérêt explicite pour le sort de l'Etat et de la nation dans son ensemble. Découlant de cela et de l'approche religieuse en général plus fervente de Yéghiché, la tension perceptible entre les affirmations péremptoires du devoir pour tout chrétien de se soumettre à l'autorité séculière et la défense de ce qui constitue, de fait, une révolte politique à son encontre. Ces défaillances et d'autres, ainsi que certaines inconséquences internes significatives, refusent à son œuvre la même valeur artistique et intellectuelle universelle et durable d'autres classiques contemporains. L'ouvrage revêt toutefois un intérêt et une résonnance particulière, outre le fait de contenir maints passages d'une beauté artistique et au style fascinant, que l'on peut lire avec plaisir et profit.

    1. Le style et le message

    Pour un penseur aux 5ème et 6ème siècles, la notion d'art pour l'art est aussi éloignée que l'étoile la plus distante et invisible. Elle ne fait pas partie de leur univers mental. Le Livre, en tant que trésor et fontaine de savoir, guide l'action. Il contribue à inciter le lecteur et celui qui écoute, "qu'il soit prêtre, prince ou homme du peuple,"à comprendre et à faire face aux multiples problèmes de la vie, qu'ils soient d'ordre politique, social ou individuel. Lazare de Pharbe (3) exprime le mieux cette vision classique et foncièrement valable de la littérature - vision qui est aujourd'hui sujette à tant de mépris. Pharbe écrit afin que

    " la multitude, entendant l'histoire de l'homme vertueux, cherche à l'imiter. L'homme brave, apprenant le courage de ses prédécesseurs, redoublera d'efforts, léguant les récits mémorables de leurs actions et ceux de leur nation. Quant au paresseux et au bon à rien, ce genre d'histoires pourra leur inspirer une jalousie positive et les inciter à s'améliorer."             

    Moins précis, avec une nuance poétique, Yéghiché soutient qu'une œuvre écrite doit apporter "réconfort aux proches, espoir au désespéré et encouragement au courageux."

    Avec de tels objectifs en tête et n'écrivant que cinquante ou soixante-dix ans environ après la création de l'alphabet arménien, l'on comprend pourquoi Yéghiché et ses contemporains ont employé cette combinaison de différentes formes littéraires et intellectuelles, qui deviendra un trait distinctif de la littérature arménienne classique. Ni la forme de l'exposé n'est fortuite, ni le choix de telle ou telle forme à quelque endroit du texte n'est arbitraire. Yéghiché et ses contemporains s'adressent à un public des plus inégal, divers au plan intellectuel et culturel. Le clergé aurait été naturellement leur principal lecteur, étudiant le livre et le lisant au prince et à l'homme du peuple. Or ni le clergé, ni son public ne répondent aux mêmes normes éducatives, ne partagent les mêmes traditions culturelles, ni le même savoir au plan philosophique et politique. Beaucoup sont encore à demi-analphabètes, plus encore sont illettrés. D'autres sont mus essentiellement par la ferveur religieuse ou la simple superstition, la plupart sont totalement étrangers aux thèmes philosophiques, et d'autres encore restent fidèles à l'influence des croyances intellectuelles et populaires païennes, qui demeurent largement répandues. L'œuvre écrite doit répondre aux niveaux et aux attentes de chacun.

    Le style et la structure bigarrée de l'Histoire de Vardan de Yéghiché découle de ces préoccupations. Il n'est ni un "historien objectif," ni un érudit dans sa "tour d'ivoire," ni un artiste et un poète non engagé. C'est un militant et un idéologue dévoué de l'Eglise arménienne au 5ème siècle, alors à l'apogée de sa puissance et l'unique force nationale au regard de la politique arménienne. Son exposé tout entier représente donc un plaidoyer engagé pour les droits et privilèges traditionnels de cette Eglise. En ce sens, l'ouvrage constitue de fait un pamphlet de propagande, polémique, passionnément partisan au plan politique, recourant à tous les dispositifs de persuasion. Or un solide rationalisme en est le fondement.

    En inaugurant son récit, Yéghiché souligne l'importance décisive du savoir. Répétant l'aphorisme selon lequel "la mort qui n'est pas comprise est la mort véritable, tandis que celle qui est comprise est immortalité," il ajoute que "le mal et le malheur nous frappent, suite à une mauvaise éducation." Ainsi, "mieux vaut avoir la vue aveugle, que l'âme aveugle. Tout comme l'âme est supérieure au corps, la maîtrise de l'âme ouvre de plus vastes horizons que celle du corps." Sur la base de ce rationalisme, Yéghiché développe un cadre vérifiable d'analyse historique et politique dans lequel il mêle polémique philosophique / théologique contre le zoroastrisme (bien étudiée dans le vol. 1 de l'Histoire de la pensée philosophique arménienne, d'Henrik Gabriélian) (4), fiction, poésie, hagiographie, déclamation et invective afin de créer des degrés supplémentaires dans le simple récit d'une résistance légitime. Une méthode apparemment aussi éclectique n'en diminue pas nécessairement le mérite artistique ou intellectuel. Dans des mains habiles elle peut produire, et a produit, une œuvre cohérente et marquante, dont le message est alors communiqué avec encore plus d'énergie et de force.

    2. L'analyse politique

    L'ouvrage de Yéghiché ne s'ouvre pas par une déclamation religieuse, mais par une analyse politique toute prosaïque. Disséquant la stratégie de l'empire perse contre les communautés et les nations chrétiennes en son sein. Le roi Yazdgard II relève avec dépit que "le christianisme gagne chaque jour dans toutes les régions qu'il traverse." (p. 111) Auparavant tolérées, ces communautés risquent désormais de devenir une cinquième colonne au service de l'ennemi héréditaire venu de l'Ouest - l'empire byzantin haï. Les conseillers de Yazdgard II conseillent donc que, si le roi parvient à "convertir à une religion unique toutes les nations et tous les peuples sous [sa] juridiction," non seulement il garantirait ses frontières existantes, mais il parviendrait aussi "à soumettre même la terre des Grecs." (p. 103)

    Pour Yazdgard II, sa campagne visant à éliminer le christianisme de son empire est ainsi la composante d'un combat politique. Se mettant à l'œuvre, il exige que "tous les peuples et nations vivant sous mon autorité devront désormais cesser de se livrer à un faux culte et venir s'agenouiller devant le dieu Soleil et, sans exception, s'acquitter de toutes les obligations religieuses requises." (p. 11) Yazdgard II donne simultanément "des instructions pour spolier des chrétiens vivant en Perse de tous leurs "biens et possessions" (p. 106). Lors de "ce brigandage," Yéghiché observe que les chrétiens sont, naturellement, "aussi torturés" (p. 102). Tandis que "toutes les nations" sont soumises à ce "désordre," l'Eglise arménienne constitue sa cible principale. Elle est "la plus forte" et compte "les plus fervents," parmi lesquels se distinguent ceux originaires des "nobles maisons" (p. 100). De fait, malgré la fin de la monarchie arménienne en 428, l'Eglise arménienne demeurait une force nationale indépendante, des plus puissante, qui continuait de nourrir de grandes ambitions politiques.

    Afin de soumettre l'Eglise arménienne, Yazdgard II lance donc un assaut sans précédent dans l'histoire, espérant lui porter un coup fatal. Désireux de détruire ce bastion en puissance d'un Etat arménien résurgent, indépendant, le souverain perse a tout d'abord l'habileté d'écarter la noblesse arménienne de la scène. Noblesse qui pouvait, alliée à l'Eglise, présenter une menace militaire potentielle, car bien que soumise au pouvoir perse, la noblesse avait gardé le contrôle de ses propres forces militaires (p. 101). Une fois levé cet obstacle, Yazdgard II et ses conseillers aux affaires religieuses réclament à l'Arménie l'acceptation d'un ensemble de propositions qui disloquent de fait le pouvoir et l'autorité économique, sociale et politique de l'Eglise.

    En cas de succès, l'assaut de Yazdgard II "transformera l'indépendance [antérieure] de l'Eglise en servitude." Les fondements économiques de l'Eglise sont ciblés via l'imposition, pour la première fois, d'un fardeau énorme de taxes. Le pouvoir social de l'Eglise devait être amoindri de manière drastique via le retrait de sa juridiction légale sur les affaires intérieures arméniennes. En outre, un édit impérial exige le démantèlement d'un vaste réseau de monastères et la soumission du clergé au pouvoir séculier. Pour couronner le tout, le chef du gouvernement arménien est remplacé par un Perse, tandis qu'un grand prêtre païen est nommé comme "juge et juré territorial," afin d'"entraver la gloire de l'Eglise." (p. 114-115)

    Tel est le contexte dans lequel Yéghiché attise les émotions et les passions contre Yazdgard II et ses affidés en matière de religion. Ils s'en prennent aux fondations mêmes de l'Eglise - principale gardienne des us et coutumes arméniens, ainsi que de sa tradition intellectuelle et culturelle nouvellement créée. Ils représentent donc une véritable plaie avec laquelle il ne saurait y avoir de compromis. Le roi de Perse et ses alliés sont ainsi pareils à des serpents venimeux et des bêtes féroces (p. 110), au diable incarné (p. 131), à de violents va-t-en-guerre assoiffés de sang (p. 103), tout de bile et de venin. La calomnie revêt un fondement rationnel, lequel découle d'un examen sérieux du rôle politique et des actions militaires de son adversaire.

    2. L'organisation de l'insurrection

    Face à un tel adversaire, la réaction de l'Eglise est immédiate, décisive et globale. Grâce à son appareil organisationnel à l'échelle du pays, elle commence à organiser un soulèvement au plan national. Suite à plusieurs grands rassemblements, "les évêques regagnèrent leurs évêchés et envoyèrent [des émissaires] dans tous les villages et les fermes, ainsi que dans les nombreuses forteresses des provinces montagneuses. Ils rassemblèrent de grandes foules d'hommes et de femmes, de gens du peuple et d'hommes libres, de prêtres et de moines. Ils leur expliquèrent, les encouragèrent et en firent tous des soldats du Christ." (p. 141)

    Bien que dirigée par l'Eglise, Yéghiché présente la résistance comme un vaste soulèvement populaire, une insurrection à l'échelle nationale, qui implique toutes les couches de la population, quels que soient la classe ou le statut social. En résistance, il n'est "pas fait de différence entre le seigneur et le serviteur, entre l'homme libre sensible et le paysan robuste, et nul ne semble inférieur en matière de courage." Tous sont "de bonne volonté, les hommes comme les femmes, les anciens comme les jeunes" (p. 149-50). Tandis que l'organisation du soulèvement avance, "tous, non seulement les hommes courageux, mais aussi ceux mariés, sont prêts au combat, leur casque ajusté, l'épée à la taille et le bouclier au bras." (p. 142)

    L'Eglise considère cet affrontement comme vital au point que, plus tard, à la veille de la bataille d'Avaraïr, Ghevond Eretz [Léonce le Prêtre], le principal chef arménien, stratège et tacticien de la révolte, demandera de rompre radicalement avec la tradition : "Vous savez tous que, jadis, lorsque vous [la noblesse] partiez à la guerre, vous gardiez toujours le clergé au sein de l'armée. Or, au moment de la bataille, vous nous reléguiez dans des lieux plus sûrs. Mais aujourd'hui, évêques, sages, prêtres, récitants et lecteurs, tous selon les règles établies, sont en armes, prêts et désireux de se joindre au combat pour anéantir les ennemis de la vérité." (p. 186)

    Animés d'une telle fougue et assurés du soutien populaire, les dirigeants de l'Eglise lancent leur contre-offensive. Bien que "n'ayant pas pleinement conscience de l'attitude de l'ensemble de la noblesse arménienne et n'étant pas entièrement informés de la puissance des grands-prêtres perses," ses dirigeants appellent le peuple à "décapiter" les forces zoroastriennes et à "les refouler dans leurs foyers." Yéghiché relate en détail les assauts lors desquels les Arméniens "mirent à bas et détruisirent" nombre de "forteresses et [de] villes dont les Perses avaient pris le contrôle" (p. 150), "réduisant à néant les ordres de l'empereur."

    Enhardis par ces succès et consciente de la persistance des ambitions de la Perse, l'Eglise repousse à juste titre une proposition désespérée de compromis, qu'elle considère comme une tromperie, qui tout en accordant aux Arméniens la liberté de culte ne rend pas à l'Eglise son pouvoir et son indépendance antérieure. Le décor est planté pour un conflit décisif entre une Eglise arménienne insurgée, soutenue par le peuple, et un empire perse déterminé. En dépit d'une infériorité en nombre et "bien que n'ayant ni roi, ni chef," ni "le moindre espoir d'une aide extérieure" [des Byzantins], les insurgés "ne vivent pas dans la crainte" du combat final, convaincus qu'"avec l'aide de Dieu quelques-uns peuvent égaler une multitude." (p. 154-155)

    Il n'est pas indifférent que, dans son récit de la résistance et de la révolte, Yéghiché souligne à plusieurs reprises le rôle essentiel joué par le peuple. Or qu'est-ce qui a pu pousser un membre éduqué de l'élite féodale à traiter les classes inférieures avec un évident respect ? En racontant de la sorte cette histoire, peut-être espérait-il lier les générations populaires à venir, potentiellement hostiles, plus étroitement à l'Eglise ? Peut-être était-ce là une forme de guerre théologique contre un paganisme résurgent ? Peut-être aussi s'agissait-il d'une tentative pour s'assurer la loyauté d'une paysannerie importante, indépendante et libre, ou cela faisait-il partie d'une affirmation par le clergé de son autorité sociale à l'encontre de cette partie de la noblesse séculière, qui n'était pas toujours fidèle aux préceptes chrétiens.

    Quel que soit le verdict, Yéghiché enregistre clairement les raisons pour lesquelles la population en général a pu soutenir une campagne orchestrée par une Eglise qui n'était guère moins qu'une autre classe féodale oppressive. Le pouvoir perse était encore plus haï. Ses impôts écrasants étaient déjà "collectés plus à la manière de bandits se livrant au pillage que d'un Etat digne de ce nom." De nouveaux impôts menaçaient désormais de "réduire à néant le fermier," précipitant la population dans une "misère extrême." Il y avait donc confluence d'intérêt entre l'Eglise et la population paysanne à résister contre l'empiètement de la Perse, permettant à l'Eglise d'émerger comme une puissance majeure au sein de la révolte nationale contre le pouvoir étranger.

    4. Vasak de Siounie et l'unité nationale

    Pour Yéghiché, l'échec du soulèvement n'était ni prédestiné, ni le résultat d'un quelconque équilibre politique-militaire défavorable des forces. La victoire pouvait être assurée, malgré les obstacles, si les Arméniens avaient préservé l'unité nationale. Jusqu'à Vardan, Yéghiché "ne craint pas de raconter l'histoire des coups qui ont accablé notre nation [de la part de] nos ennemis extérieurs. Quelques-uns ont réussi à nous vaincre, tandis que nous les avons vaincus à maintes reprises, car nous étions alors restés unis et égaux." (p. 167)

    Or, durant la révolte de Vardan, l'unité arménienne est mise à mal par Vasak de Siounie, le gouverneur de l'Arménie, nommé par la Perse, lequel se désolidarise en acceptant les propositions impériales de compromis. Le péché mortel, impardonnable de Vasak est d'agir en tant qu'espion, informateur et cinquième colonne. C'est cela, plutôt que son apostasie religieuse, qui lui est essentiellement reproché. Il "fait défection" et "rassemble des éléments corrompus au sein d'une force militaire [opposée]." En informant les Perses, il met au jour "la désunion et la division dans l'armée arménienne." (p. 170) Ces agissements et d'autres "déstabilisent et répandent la confusion à travers l'Arménie, semant la division et la discorde entre frères, entre père et fils, et entraînant des troubles dans une terre autrefois paisible." (p. 172)

    Vasak communique aussi des secrets militaires essentiels plus détaillés au commandement perse. Il fournit des renseignements sur "le nombre de troupes alignées avec Vardan [Mamikonian]," l'état de préparation des forces armées arméniennes, leur moral, leur armement, le nombre de soldats possédant une armure, le nombre de fantassins, ainsi que leur armement en arcs et flèches et leur protection en boucliers (p. 172-3). Le tout permet aux Perses de prendre d'opportunes mesures défensives et de vaincre les insurgés lors de la bataille décisive d'Avaraïr. D'où la haine viscérale de Yéghiché envers Vasak. Qui aide activement le mal absolu. Et qui, lui aussi, est donc condamné comme un vénal flagorneur, méritant de "mourir comme un chien et de pourrir comme un âne." A elle seule, l'invective n'est pas sans effet. Or avec Yéghiché, le caractère odieux de Vasak ne constitue pas un vice moral abstrait, mais l'expression directe de sa trahison politique.

    A l'opposé des êtres malfaisants figurent les vertueux et fidèles Ghevond Eretz, Vardan Mamikonian et les innombrables martyrs qui combattent et périssent, les armes à la main, à Avaraïr. Refusant de faire la moindre concession face aux tortures les plus atroces et la mort inévitable, ils incarnent la bravoure, le courage, la noblesse, l'intelligence et la sagesse. Présentés comme les chefs de tout un peuple debout en armes, il est aisé de voir comment leur histoire devint un trait distinctif de l'identité nationale arménienne moderne. Lors de la renaissance arménienne au 19ème siècle, des intellectuels révolutionnaires encouragèrent avec enthousiasme la commémoration du soulèvement de Vardan et, contre une Eglise bornée, cherchèrent à en faire l'apanage du mouvement nationaliste laïc et démocratique émergent, opposé à l'oppression et à l'injustice du colonialisme ottoman et tsariste.

    Nombre de commentateurs, incapables d'apprécier l'unité fondamentale de ses formes diverses, n'ont pas saisi le message central de l'Histoire de Vardan. L'éminent historien Hrant K. Armen, se focalisant sur la dimension religieuse, présente Yéghiché comme une sorte de farouche fanatique, enclin à diaboliser toute opposition au nom du dogme théologique. Hagop Ochagan reproche à Yéghiché de "ne pas posséder le sérieux que l'on attend d'un historien." D'autres ont réduit l'œuvre de Yéghiché à tel ou tel trait particulier : une histoire, un poème épique, une fable morale exaltée, une pieuse hagiographie chrétienne, etc. L'Histoire de Vardan est naturellement tout cela. Mais dans son unité, avec toutes ses forces et ses faiblesses, elle est aussi bien davantage.                                                

    NdT

    1. Eddie Arnavoudian, "The History of the Armenians, by Khazar Barpetzi, Groong, 19.102.001 - traduction française parue dans notre blog :
    2. Eddie Arnavoudian, "The History of the Armenians, by Moses of Khoren [Movses Khorenatzi], Groong, 12.03.2001 - traduction française parue dans notre blog :
    3. Cf. note 1.
    4. H. Gabrielian, Hay pilisopayakan mtki patmoutioun, Erevan, 1956, 2 vol.

    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri(Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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    Traduction : © Georges Festa - 07.2015



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     © Ceibo ediciones, 2012


    Reconstruction de la mémoire arménienne dans Mar Negrod'Ana Arzoumanian
    par Daniela Fernandez
    Pontificia Universidad Católica de Chile
    [Université Catholique Pontificale du Chili]



    Le privilège séminal de l'écrit parce qu'une voix qui n'est pas écoutée finit par se taire. Voilà pourquoi j'écris. J'écris que tu ne me parles pas. Qu'une demandeuse c'est celle qui représente, la requérante d'un procès, qui demande.
    Ana Arzoumanian

    Dans son dernier roman Mar Negro (2012), Ana Arzoumanian se plonge dans la mer de l'autofiction pour montrer ce qui a été réduit au silence : le génocide arménien, peuple dont descend l'écrivaine argentine. Pour reconstruire la mémoire de ce massacre, elle recourt au personnage du grand-père de la protagoniste et à ce même corps féminin qui fonctionne comme instrument du souvenir, afin de mettre sur la table ce qui a été tu par l'histoire universelle, formant comme une blessure non refermée pour les héritiers de cette culture.

    Le roman avance en recouvrant cette mémoire perdue, entrelaçant fiction et réalité, réunissant des géographies diverses : l'orientale et l'occidentale, aussi bien européenne que latino-américaine, en se divisant en quatre parties, qui à leur tour constituent quatre villes remarquables quant à la restitution de ce passé : Buenos Aires, Berlin, Jérusalem et Karabagh, lesquelles sont rapprochées par la narration via des parallélismes et la trajectoire des personnages, dépassant ainsi la division en chapitres formant un tout unitaire, où transpire l'érotique comme élément facilitateur du souvenir, en rendant visible cette histoire. Ainsi s'imbriquent deux catégories transcendantales dans l'œuvre de l'A. : le corps féminin et la mémoire.

    S'agissant de la mémoire et de l'acte de se souvenir, Ricœur, dans son livre La memoria, la historia, el olvido (1), postule que l'acte de mémoire est un processus actif - "Se souvenir ce n'est pas seulement accueillir, recevoir une image du passé; c'est aussi la chercher, faire quelque chose." (p. 81) -, ce qui pour Bergson se constitue comme un effort de mémoire et que Freud nomme travail de remémoration. Selon Ricœur, de ce processus découle une nécessité pour la configuration des faits à travers le langage, mettant en évidence l'historicité de l'expérience temporelle. En outre, l'auteur établit un troisième moment mimétique de l'expérience poétique en rapport avec la réalité, où se produit la guérison : provoquant un passage de l'état de "maladie"à un état de "santé," lequel s'effectue via l'acte créateur de la refiguration. Faire acte de mémoire constitue dès lors un pouvoir, qui se croise avec l'acte historique, à partir duquel il opère une "représentation présente d'une chose absente, marquée au sceau de l'antériorité." (p. 593) Ce travail, en retour, peut être à son tour volontaire ou involontaire, comme le montre Proust.

    Le corps, pour sa part, se présente comme objet de contrôle et sujet d'une domination patriarcale d'une culture supérieure qui accomplit le génocide. Dans le roman sont mis en relief des corps féminins en souffrance, tandis que le corps est réaffirmé en tant que phénomène de préférence féminin, lequel est utilisé au présent de la narration comme dispositif faisant le lien avec l'extérieur, en l'occurrence avec le passé, sans tomber pour autant dans sa totale instrumentalisation. Un discours du corps féminin s'articule, qui rend compte des dispositifs de contrôle dont la femme veut s'emparer, en se transformant en bouc émissaire de son propre corps.

    Le Breton aborde le rapport du corps de la femme avec le sang, marquant la menstruation, comme le lieu à partir duquel la femme établit des relations avec son entourage, ces relations étant stériles : la femme sanguinolente ruine ce qu'elle touche, en s'articulant comme un obstacle à un quelconque processus de transformation qui rappelle une fécondation (2). Ce qui se nourrit de la conception du corps comme champ de force de résonance avec les processus vitaux qui l'entourent, uni au monde et au cosmos, à l'opposé de la conception moderne du corps : laquelle implique que l'homme soit séparé du reste. Le corps est alors à la limite du moi, tandis qu'il se codifie comme quelque chose d'autre. Il se constitue en outre, à la façon d'une fausse évidence comme effet de la construction sociale et culturelle (Le Breton, p. 28), genre auquel appartient l'espace à partir duquel il est possible de réaliser une fiction et non l'histoire.

    A partir de ce cadrage biopolitique, plus spécifiquement d'Esposito (3), le corps se constitue comme un champ de bataille, à partir duquel la préservation de la vie de l'Etat national peut s'accomplir à travers la mort de l'autre, unissant le nationalisme au racisme. La souveraineté exerce son emprise à travers le droit à donner la mort et la biopolitique comme attention apportée à la vie se transfigure en tant qu'attention apportée à la vie du dominateur, lequel donne la mort pour sa propre préservation. L'autre qui est perçu comme une arme offensive, qui suscite suspicion et méfiance, et qui est par conséquent exterminé. Ce qui prend aussi la forme d'une peur de l'immigration : laquelle provoque un syndrome immunitaire de fermeture, défini au plan ethnique.

    Concernant Mar Negro, le point de départ de la narration et de la reconstruction suivante de la mémoire se concrétise à partir du plan privé-personnel : l'habitation, le lit, le sexe et finalement le corps est le lieu à partir duquel il est possible d'évoquer cette autre histoire : celle du grand-père, un personnage qui fonctionne comme chiffre de l'histoire collective du génocide.

    La fiction se construit autour de l'histoire de ce personnage : un Arménien qui a fui en Argentine sans possibilité de retour. Le grand-père s'installe à Buenos Aires et se met à photographier des gens dans les places publiques, le tout entrelacé à l'histoire de la narratrice qui, à la base, se compose de rencontres sexuelles sadiques avec un homme. Cette pulsion érotique, où le sang est toujours présent, s'affiche comme une quête de mémoire dans le corps même de ces personnages qui entretiennent ces rapports : "Mon grand-père sait que sa souffrance peut se loger dans mon corps." (p. 53) Ainsi se tissent les deux récits unis par la douleur, à travers laquelle la mémoire s'insinue dans le corps féminin, en ce que l'on accède via la torture sexuelle, produisant une évacuation du corps, à cette reconstruction de l'histoire perdue pour se libérer du traumatisme, en même temps qu'il s'emplit de fluides corporels. Lors de ce processus la victime en vient à occuper le lieu du perpétrateur comme forme de revendication, la plus évidente étant celle qui se produit dans le chapitre sur Berlin, où l'un des personnages donne la mort au génocidaire. Or ce processus se manifeste aussi dans les scènes sexuelles, où la femme est le bouc émissaire de son propre corps et a besoin de la présence de la violence durant l'acte sexuel qui se mue en rite; elle réclame la violence, n'étant pas la victime passive du pouvoir de l'homme, mais au contraire, étant celle qui réclame l'agression érotique, subvertissant le statut subalterne du corps féminin. Le rite se transforme dans la mesure où l'acte sexuel est conçu comme une cérémonie d'évacuation du traumatisme et d'occupation; comme quête de la mémoire perdue, de la part du sujet féminin.

    En tant qu'espace organique, le corps est aussi le véhicule reconstructeur de la mémoire, où se représente la souffrance vécue par les ancêtres (Ricœur). Cette espace doit être féminin, la femme est le sujet de la remémoration. Ce faisant, le passé (génocide) s'actualise au présent comme souffrance physique provoquée par l'auto-agression et le sadisme sexuel, dévoilant le traumatisme encore présent chez les héritiers de cette histoire tue, dont il ne reste que des fragments. L'A. s'approprie les techniques de violence exercées par la culture oppressive, afin de libérer cette mémoire; en même temps, comme le relève Jean Bessière (4), le "récit littéraire comme phénomène artistique reproduit [ces] paradoxes," produisant une narration discontinue, qui légitime l'impossibilité de dire à travers le langage, laissant cette tâche aux mains des images.                         

    Ainsi la mémoire qui est présentée comme fragmentaire dans le récit et qui s'élabore via la destruction de la matérialité corporelle, transforme tout ce qui est lié à l'expérience quotidienne en quelque chose d'inutile : l'acte sexuel ne procrée pas, et le grand-père parcourt la ville en prenant des photos qu'il conserve, pour ensuite les mettre au rebut. Le corps ne fonctionne ni comme source de vie, ni comme corps de travail, son utilité réside ailleurs. Ce destin improductif change dès la seconde partie de l'œuvre, où un nouveau protagoniste réussit à se venger, donnant la mort à un génocidaire, bien que ce personnage soit présenté d'une manière ambivalente et qu'il s'auto-victimise en étant traduit en justice. Puis, dans la dernière partie, sont repris les personnages du début et là la femme qui auparavant s'infligeait des blessures, se lie à un groupe subversif et commet un auto-attentat, faisant exploser son corps.

    C'est ainsi que narration, mémoire et corps se constituent comme fragments dans l'œuvre d'Ana Arzoumanian, en ce qu'à travers la reconstruction de cette mémoire collective fragmentaire doivent être dépassées les barrières du corps individualisé, afin qu'il se transforme en sujet collectif et objet de mémoire, instituant la blessure comme dépassement de cette limite. La communauté [qui] fait face aux limites de ce corps comme facteur d'individualisation (p. 29), parvient à les dépasser, produisant une structure symbolique qui permet de faire le lien avec le plus étendu, à savoir le corps : elle unit l'énergie collective et l'homme s'inclut dans un groupe (p. 32).

    Le mécanisme biopolitique est alors utilisé au sens où "sont mises à bas les distinctions modernes entre public et privé, Etat et société, situation locale et globale, et que, par ailleurs, s'épuisent plusieurs sources de légitimation, la vie elle-même se situe au centre de tout processus politique" (5), contre le dispositif immunitaire : lequel cherche à enfermer l'individu dans sa particularité. Mar Negro réalise cet acte, en le transformant en artifice, en ce qu'il vise l'affection comme lien avec la communauté, entendue comme charge partagée, luttant contre l'immunité moderne qui détruit cette expérience commune, pointant une biopolitique affirmative : communautaire.

    La discontinuité de la narration donne aussi lieu à l'entrecroisement de discours distincts : le discours technique de la photographie, le discours historique privé et public, le discours religieux (musulman), le judiciaire et le sexuel. L'écriture n'est pas non plus uniforme et, passée la première partie, le roman adopte un rythme plus vertigineux, s'adaptant à la versification poétique, ce qui dynamise beaucoup plus la narration, créant une expérimentation à plusieurs niveaux : avec le corps, le mot et les images, ce qui permet l'intercalation de l'histoire familiale, publique et personnelle; celles-ci étant toujours une quête de ce qui a été perdu. Le processus d'écriture part aussi d'une quête personnelle, née de la découverte par l'A. d'une Bible ayant appartenu à son grand-père, où sont écrits les noms de ses filles abandonnées suite à son exil forcé. Il s'agit là du point de départ de l'écriture qui tente de recomposer cette histoire, en présentant l'obsession d'un survivant consistant à combler un vide dans l'histoire personnelle, lequel se résout au moyen de la fiction. Le roman lui-même le prouve, en affirmant : "Se confronter à quelque chose d'autre et tomber aussi sec. Puis revenir à ce qu'on a croisé. Inventer."

    Les fragments de la mémoire, tout comme les différents discours présents, se superposent, telle une pile de photographies, les mêmes qu'accumulait le grand-père de la narratrice, tandis que la photographie est utilisée comme mécanisme de narration de ces petits morceaux qui s'assemblent via leur agencement semblable à un collage d'images : "Je découpe les mots, je les place l'un à côté de l'autre." (p. 36) Cette construction apparaît comme une réponse à une impossibilité du langage chez les sujets qui se configurent en elle : il s'agit d'une reconstruction de cette mémoire traumatique passée sous silence, et ce parce que les Arméniens se sont vus obligés de taire et d'oublier leur propre langue : "S'ils parlaient en arménien, ils leur coupaient la langue. L'utilisation de sept mots à la suite en hayerenétait un motif de blasphème" (p. 59); voilà pourquoi "on ne peut pas dire, mais montrer" (p. 36). Cette perte du dire est postulée dès le début du récit, et sa légitimité se nourrit du désir de rester en vie, raison pour laquelle la blessure ne se referme pas et se transmet à ceux qui restent : "Sont orphelins du verbe l'assassin et la victime, les spectateurs, les témoins qui voient et ceux qui ne voient pas, les juges qui rendent justice et condamnent, le tribunal." (p. 12) Ce silence quant au génocide non reconnu [par l'histoire officielle] déforme le processus de la mémoire, face à quoi Ana Arzoumanian écrit la résistance, résolvant ce problème en la reconstruisant à travers les images, où la photographie semble plus fiable et plus sûre que le mot : "L'écriture va à l'oreille, représente des sons. La lumière les dépasse en vitesse." (p. 35)

    Le corps féminin comme espace de représentation de la souffrance du passé est un corps aux marques biopolitiques qui parle, est un espace de domination, soumis à ses techniques, qui est subverti et utilisé comme espace de résistance à la disparition d'une culture qu'il remémore; pour reprendre les termes de Silvia Federici (6), le corps est pour les femmes le principal terrain de leur exploitation et de leur résistance, corps féminin qui se sont approprié l'Etat et les hommes (p. 144); d'où le cadrage biopolitique que lui donne le roman, selon lequel la soumission du corps au régime politique, qui forme le territoire principal des politiques sociales, économiques, d'extermination, de génocide et de guerre; et qu'utilise à présent Arzoumanian dans son travail de revendication de la mémoire, composant finalement une sorte de ruse du faible.

    Ce faisant, il n'est pas de vie sans mort, création et destruction font jeu égal et le corps se mue en un élément mythifiant du sujet collectif et individuel. Face à la souffrance, comme élément facilitateur, et non comme un mal absolu dans le présent de l'histoire, opposé au dispositif biopolitique de l'anesthésie. Néanmoins, ce dépassement des dispositifs de contrôle et leur utilisation par le sujet subalterne ne parviennent pas à se concrétiser dans un discours cohérent de l'opprimé, ne laissant au lecteur que des fragments de cette mémoire, qui n'arrive pas à dépasser le terrain de la violence, à l'intérieur du corps du roman. Cependant, au final, apparaît un corps féminin totalement fragmenté; sur cette scène s'intercalent des fragments musicaux, ce qui suggère une projection dans l'avenir, comme quête de la beauté tant dans le corps que dans l'art, bien que cette projection ne soit en rien manifeste et que le roman mette en doute l'agencement de sa parole par le sujet subalterne et que, comme le propose Spivak (7), l'action et la parole n'arrivent aucunement à se concilier.                  

    NdT

    1. RICOEUR, Paul. La memoria, la historia, el olvido. Traducción de Agustín Neira. Madrid : Trotta, 2003.
    2. LE BRETON, David. La sociología del cuerpo. Traducción de Paula Mahler. Buenos Aires : Nueva Visión, 2008, p. 27.
    3. PAZ ESCARATE, C. "Roberto Esposito: el sentido de una comunidad biopolítica."Mensaje, n° 576 (ene. - feb. 2009), p. 48-50.
    4. Cité in : DEMA, Pablo. "El relato literario y la memoria colectiva."Borradores (Universidad Nacional de Río Cuarto), vol. VIII-IX, 2008 -
    5. ESPOSITO, Roberto. Bíos. Biopolítica y filosofía. Traducido por Carlo R. Molinari Marotto. Buenos Aires : Amorrortu, 2011. 
    6. FEDERICI, Silvia. Calibán y la bruja. Mujeres, cuerpo y acumulación originaria. Traducción : Verónica Hendel y Leopoldo Sebastián Touza. Madrid : Traficantes de Sueños, 2010
    7. SPIVAK, Gayatri Chakravorty. "¿Puede hablar el sujeto subalterno?"Orbis Tertius (Universidad Nacional de la Plata, Facultad de Humanidades y Ciencias de la Educación), 1998, año 3, no. 6, p. 175-236.

    Autre étude signalée en note par l'A. :

    JEFTANOVIC, Andrea. "Cinco llaves para nadar en el Mar Negro."Taller de letras(Pontificia Universidad Católica de Chile), n° 51, segundo semestre 2012, p. 313-318
    ___________

    Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 07.2015





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     Dante Gabriel Rossetti, Joan of Arc, 1882



    Red  Pubes

    Red pubes drive me mad
    On a tattooed boy
    With sinew of curve
    And tilt of waist

    A mannerist dream
    Of peonies gone wild
    On albino skin
    Red pubes drive me mad.

    Red pubes drive me mad
    On a tattooed boy
    With sinew of curve
    And tilt of waist

    Erin go bragh, a Viking invasion
    As he kisses my lips
    And licks my tongue
    I go mute.

    Like the setting sun on Anatolian fields
    A tiger’s mane of heat way up
    On Dyckman Street
    Red pubes drive me mad

    Red pubes drive me mad
    On a tattooed boy
    With sinew of curve
    And tilt of waist

    A mannerist dream
    Of peonies gone wild
    On albino skin
    Red pubes drive me mad.

    Christopher Atamian
    __________

    Pubis roux

    Les pubis roux me rendent dingue
    Sur un mec tatoué
    Tendon cambré
    et taille inclinée

    Rêve maniériste
    De pivoines ensauvagées
    Sur une peau albinos
    Les pubis roux me rendent dingue.

    Les pubis roux me rendent dingue
    Sur un mec tatoué
    Tendon cambré
    et taille inclinée

    Erin go bragh, une invasion de Vikings
    Tandis qu'il baise mes lèvres
    Et lèche ma langue
    J'en deviens muet.

    Tel le coucher du soleil sur les champs d'Anatolie
    Crinière hérissée d'un tigre en rut
    Sur Dyckman Street
    Les pubis rouges me rendent dingue

    Les pubis roux me rendent dingue
    Sur un mec tatoué
    Tendon cambré
    et taille inclinée

    Rêve maniériste
    De pivoines ensauvagées
    Sur une peau albinos
    Les pubis roux me rendent dingue.

    Traduction : © Georges Festa - 07.2015




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     Stepan Zorian (1889-1967)
    © http://am.hayazg.info


    Zorian : chroniques du début du 20ème siècle
    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 02.03.2015



    Du début des années 1910 au début des années 1930, le nouvelliste Stepan Zorian (1889-1967) a produit certaines des plus belles évocations de l'existence, telle qu'elle fut vécue dans les faits par la population de l'Arménie Orientale, lors de ces décennies tourmentées faites de bouleversements politiques sans précédent et de mutations historiques radicales; de l'immédiat premier avant-guerre, juste avant le génocide, au début de l'ère soviétique; de plusieurs siècles sans Etat et de cent années de domination coloniale tsariste sur ce qui n'était guère plus qu'un recoin colonial du Caucase, à la Première république, puis à son homologue soviétique d'Arménie. 

    Zorian, qui se présente comme un "chroniqueur de mon époque," observe ces décennies avec une précision critique, impartiale, exempte de préjugés déformants, de ce patriotisme de propagande, qui n'est que trop familier chez ces auteurs pétris de bonnes intentions, mais didactiques, bien que toujours généreux avec cette "pâte de la vie," pour reprendre Hagop Ochagan, qui confère à la littérature une valeur durable. Marque de son talent, le fait que plus d'un siècle après leur création, les protagonistes de Zorian sont instantanément identifiables, même si, plus précisément parce que, campés avec brio dans la réalité de l'Arménie Orientale au début du 20ème siècle, ils sont ciselés sans faille dans leur particularité nationale et leur universalité naturelle.

    Fourmillant de personnages uniques, entiers et néanmoins typiques au plan social, l'authenticité, la vitalité et la spontanéité du monde imaginaire de Zorian rappelle celui d'Hovhannès Toumanian et d'Aksel Bakounts. Ses récits, tendus des drames des hommes et des femmes les plus ordinaires, racontent comment ceux-ci rencontrent et affrontent des événements qui, au total, réorganisent l'existence globale et celle des Arméniens. Zorian dresse la carte des brutalités, sans effusion de sang, de rapports sociaux et individuels quotidiens "normaux," inégaux, de brutalités silencieuses qui, aujourd'hui encore, réduisent des millions de gens, les rendent passifs, font que leur existence est atomisée et aliénée. Il note l'impact de la guerre et de la révolution, tout en évoquant avec émotion les relations entre les communautés arméno-orientales et les soldats turcs envahisseurs, et en saisissant en profondeur les maux provoqués par la déshumanisation des femmes et des hommes en temps de guerre et de paix.

    Tout au long se manifeste un humanisme inspiré, non pas imposé de l'extérieur, abstrait, mais évident dans des personnages admirablement conçus et dans leurs rapports, un humanisme qui relève et reconnaît l'humanité persistante, obstinée, de ses protagonistes au plan le plus déshumanisé - des femmes, en particulier, mais aussi du "Turc" diabolisé par le chauvinisme arménien. Baignée d'empathie et de pathétique, l'œuvre de Zorian montre des hommes et des femmes capables d'être plus grands et plus nobles que les formes dans lesquelles ils sont contraints et réduits par les altérations d'ordre social ou national, les superstitions et l'obscurantisme. Ce qui lui permet, à partir des fissures de situations et d'événements impossibles, de tracer des possibilités de transformation et de passage d'une passivité et d'un isolement abjects à une action collective optimiste, de la haine nationale aux solidarités humaines.

    I. La brutalité sans effusion de sang

    Nighol Aghbalian accueillit, à juste titre, chaleureusement le jeune Zorian lors de la publication en 1918 des Hommes tristes, son premier recueil de nouvelles. Qui montre immédiatement un talent instinctif pour convoquer un personnage et une personnalité à l'aide d'un ou deux détails seulement. Nombre de passages témoignent en outre d'une finesse dans la peinture de l'émotion et de l'état d'humeur via une métaphore poétique ou une tournure éloquente. Insérées dans un récit qui est lui-même simplicité et clarté, ces textes mettent l'accent sur des rapports révélateurs de la "tristesse" du titre. Source d'une grande polémique à son époque, le titre suggère une "tristesse" existentielle, une impuissance, un isolement et de mauvais traitements, la "tristesse" d'un égoïsme et d'un individualisme lamentables, d'une faiblesse face aux puissants, une "tristesse" d'autant plus tragique qu'elle est cimentée par la supposition d'une permanence inaltérable de l'existant.

    La brutalité de rapports "la plupart du temps" humiliants et avilissants, tolérés en silence, est ciselée dans chaque page où la narration alerte, assurée et aisée de Zorian esquisse maître et serviteur, mari et femme, maître et directeur, de même que commerçants du lieu, femmes de chambre qui se languissent d'amour, domestiques, travailleur immigré, étudiants radicaux, anciens prisonniers, mendiants, employés, prêtres, imposteurs, égoïstes et autres. Autant d'individus bien réels, dont aucun n'est faussé par quelque attribut patriotique, national ou autre, artificiel ou imposé, des hommes et des femmes de la cambrouse, de tous âges et de toutes origines, mais qui ici parlent arménien et sont décrits dans leurs bourgades et villages provinciaux sous occupation tsariste.

    Des hommes et des femmes ordinaires, "moyens," brisés par l'absurdité, la cruauté et l'arrogance mesquines du quotidien, incapables de forger leur propre existence et dans l'incapacité d'affronter le malheur qui les accompagne, et dont la vie est passive et fataliste. Pour eux, l'existence ne propose rien qui vaille. Piégés dans un marécage social, pris dans la routine par des forces à leur insu, il n'est aucun débordement de passion, aucune vision ni poussée d'ambition susceptible de féconder quelque enthousiasme et d'annoncer quelque libération. Or, au sein même des limites d'une telle existence, que subissent encore des millions de gens aujourd'hui, Zorian extraie la véritable tragédie dans ce qui a été gâché, dans ce qui a été perdu, dilapidé, volé, malmené et rejeté avec dédain, le tout empreint d'une empathie intense.

    "L'administrateur" incarne l'arrogance et la vulgarité, la tyrannie et la prétention malveillante infligées par de mesquines élites provinciales aux gens ordinaires, réduits en réalité à de simples rouages disponibles. Ici notre administrateur, qui tente de se faire passer pour un grand bienfaiteur de la communauté, n'est qu'un grossier commerçant, traitant avec arrogance ces inférieurs, plus faibles, s'assurant toujours que ses poches soient bien garnies aux dépens d'autrui. "Le Père Simon," un homme d'Eglise, autre pilier de la communauté, est de la même trempe. Egocentrique, rusé, il guette en permanence la moindre occasion de faire des affaires, abusant volontiers de coutumes d'hospitalité sans égards pour ses hôtes épuisés, censés l'accueillir et le nourrir. Bien que radin et vaquant à ses occupations avec un plein sac de superstitions médiévales, le Père Simon est néanmoins aussi un triste personnage, souffrant de la perte de ses trois fils, victimes d'une maladie mortelle. "Le dîner" résume magistralement l'exercice d'un pouvoir fantasque par ces élites, l'humiliation qu'ils exercent sur leurs subordonnés, et en particulier l'élite arménienne, leur mépris pour les classes inférieures de leur propre communauté. La servitude, qui tient du servage, est épouvantable. Le maître, présenté en train de commander un dîner, détient les économies de son serviteur, des économies accumulées pour permettre à son épouse d'acheter une vache. Celui-ci n'ose donc ni protester, ni se plaindre, et ne peut encore moins partir. Il doit supporter le moindre caprice d'un maître ainsi intouchable.

    Courtes, mais très animés, ces histoires délimitent des existences déchues des réseaux de solidarité et de soutien. Un malheureux jeune immigré, originaire du Lori, tout juste libéré de prison, erre dans les rues de Tbilissi en quête d'aide de la part d'un proche, un commerçant dont la réussite est due au père du jeune homme. Mais, pour le commerçant, son parent ne représente désormais qu'une somme à passer aux pertes et profits. Dans l'univers marchand de Tbilissi, les liens ruraux de communauté et de solidarité ne comptent pour rien. Le jeune homme est envoyé balader, après avoir été obligé d'acheter un "Sucrier" dont il n'a nul besoin. Ailleurs, deux mendiants des rues se battent "Sur le trottoir" pour leur territoire et s'assurer les faveurs des passants. Un vieil homme pathétique, à moitié estropié, ne peut arriver à la hauteur d'une femme plus jeune dans cette guerre pour la survie du plus valide. Des extrêmes de solitude créent une indifférence impitoyable aux malheurs, y compris de ceux qui partagent le même sort misérable. Même une fin imparfaite n'atténue pas le tableau d'une existence gâchée, victime d'une maladie affective et mentale, en l'occurrence dans "Bropos," qui souffre d'hypochondrie et d'une peur irraisonnée du désastre et du feu.

    Ces hommes et ces femmes vivant sans perspectives subissent en silence et passivement. Zorian dépeint avec force cette soumission silencieuse, qui n'a même pas conscience de sa propre aliénation. A l'écart de tout milieu solidaire, ses histoires présentent ce genre d'existence comme une insulte à l'humanité, comme une soustraction et un rejet de ce que sont les êtres, de ce qu'ils espèrent ou auraient pu espérer. Plus qu'un rappel réconfortant d'"Aide-toi et le Ciel t'aidera,"Les Hommes Tristes soulève des questions indignées de tous ordres, livrant à l'abandon des millions de gens.  

    II. Dans la masse - Guerre et humanisme                     
               
    Aux marges de l'empire tsariste, dans la mesure où une marge peut l'être, l'Arménie Orientale, comme tout autre avant-poste colonial, n'était néanmoins jamais très éloignée du percepteur des impôts ou de l'officier en charge de la conscription. Si bien que lors de l'éclatement de la Première Guerre mondiale, des milliers de jeunes hommes, originaires des villages les plus reculés, furent appelés pour combattre et périr dans la boue de lointaines tranchées, dans des batailles qui n'étaient ni de leur fait, ni dans l'intérêt de leurs communautés ou de leur nation. Par un grand paradoxe de l'histoire, c'est cette guerre et les révolutions qui s'ensuivirent qui ont entraîné les hommes et les femmes des provinces d'Arménie Orientale dans la masse des évolutions globales. Lors des moments essentiels de ce processus, Zorian fut un témoin et chroniqueur de premier ordre.

    Considéré souvent comme le meilleur recueil de Zorian, pouvant rivaliser avec ceux des grands maîtres européens, La Guerre(1925) aborde rarement le front, traitant surtout son impact sur ceux qui restent à demeure et ceux qui en reviennent mutilés. Entrelacé d'un humour laconique, sardonique, l'ouvrage fait le procès sans concession de ceux qui orchestrent la guerre, de ceux qui - toujours à l'abri d'un périlleux champ de bataille - transforment les fils des petites gens en machines à tuer. Même si les élites tsaristes ou européennes se font rares, leur pouvoir absolu est, à chaque étape, évident. Ce sont eux, et non le peuple, qui prennent toutes les décisions, qui entraînent mort et destruction, qui éteignent les lumières. Une compréhension à couper le souffle, dans les moindres détails, de la vie rurale décrit l'impuissance d'hommes et de femmes ordinaires face à des classes dirigeantes qui, en mobilisant pour la guerre, bouleversent les rythmes de la vie collective et de l'activité rurale, sans égards pour les conséquences humaines. Tout aussi frappante, la condamnation des prédateurs qui posent, exploitent et tirent profit de la guerre aux dépens d'autrui. Et pourtant, telles des flambées d'espoir dans cet enchevêtrement de sang et de haine, se font jour des expériences remarquables qui réunissent ceux que leurs maîtres opposent mutuellement.

    Le volume s'ouvre par une évocation sans pareille des lieux et de l'époque. Leurs fils et leurs proches à la guerre, avides d'informations, artisans analphabètes, employés agricoles et villageois font cercle autour du "Lecteur," le marchand Minas qui, avec d'évidentes difficultés, lit les reportages des journaux sur des batailles dans des lieux lointains, dont ils n'ont qu'une vague idée. Emouvante, cette mère qui espère naïvement que le journal lui rapportera des nouvelles sur le sort ou le bien-être de son fils. Campé avec un humour attachant, un Minas pontifiant nous est présenté, protégeant désespérément son statut d'"homme éduqué" des questions d'un forgeron sagace, bien qu'illettré. Or Minas bénéficie d'un statut quasi religieux car il peut au moins lire. Zorian ne rate pas l'occasion de se moquer des journalistes prétentieux de son époque (et de la nôtre !), qui rendent la tâche de Minas bien plus ardue par leur déploiement en masse de mots étrangers incompréhensibles et superflus.

    Par la suite, toute une constellation de récits décrivent des terrains allant des tranchées russo-allemandes ("Près du puits") aux fronts russo-turc et arméno-turc plus proches. Des histoires de familles attendant des lettres de la part de fils silencieux dans des terres lointaines ("Guerre"), des histoires de tragédies dues au stress post-traumatique, pour la victime et sa famille ("La souffrance de Vahan"). D'autres vilipendent la lâcheté braillarde d'une jeunesse dorée jouant aux patriotes ("Le Patriote"), donnent à voir des commerçants cyniques profitant de femmes que la guerre a rendues veuves ("Au Marché"), décrivent une guerre transformant les coutumes les plus obstinées ("Une bonne fortune") et comment celle-ci s'arrange souvent de l'oppression des femmes ("La bru de Zakar"), comment elle les traite comme du bétail à acheter ou à vendre. Ces histoires abordent aussi le pouvoir d'humanisation de la musique ("La Chanson"), le vécu des prisonniers de guerre, la perte de tout sentiment de valeur parmi les mutilés, désormais incapables d'être utiles à leurs familles.

    Certains de ces drames recomposent une vérité souvent négligée : l'essentiel des souffrances, des douleurs et des morts de la guerre n'est pas provoqué par l'ennemi, mais par la population elle-même, par les violences, les préjugés, des us et coutumes rétrogrades, visant en particulier les femmes prises au piège dans des réseaux de soumission et de misogynie. Les adversaires mortels de "La bru de Zakar" ne sont pas des soldats turcs envahisseurs, mais sa propre communauté et famille. Esther est enlevée par des militaires turcs qui s'emparent de son village. Mais elle n'est ni tuée, ni violée. Certes, elle aurait pu l'être. Mais elle parvient à s'enfuir. Or personne ne croira au récit de sa fuite, ni à son "honneur [resté] intact." Même si cela peut refléter les attentes des soldats turcs, la réalité brutale est que la parole d'une femme n'a aucun poids. Evitée et incomprise, Esther est poussée au suicide, assassinée par un "code d'honneur" pervers au point que, quand bien même elle aurait été réellement violée, elle serait tout autant ostracisée. Dans "Au marché," la mère est elle aussi victime d'un Arménien, et non pas d'un Turc ! Ayant pour cadre Erevan, tandis que les ventes font rage, les habitants arméniens s'apprêtant à fuir l'avance ennemie, une veuve de guerre appauvrie, qui vend elle aussi des marchandises pour nourrir ses deux enfants, est piégée et abusée par un prédateur sexuel misogyne (1).

    Le sang n'arrive toutefois pas à submerger tout ce que les êtres humains ont en partage; une humanité commune n'est jamais annulée de façon permanente par la guerre. Dans "La Chanson," nous sommes témoins de moments qui s'élèvent au-dessus des haines antagonistes. La figure émergente et la mélodie obsédante de "La Chanson," entonnée par un chanteur turc exhortant à mettre fin aux hostilités, hypnotisent les deux camps qui, durant un temps, mettent fusil à terre. Comme si, dans une prière silencieuse, Arménien et Turc semblaient ne faire qu'un, tandis qu'ils écoutent et ressentent les affinités plus profondes d'identités plus nobles. "La Chanson" est l'un de ces textes qui affirment ces affinités humaines, culturelles et sociales objectives et qui semblent promettre des temps meilleurs à venir. Même si certains récits sont entachés d'un pâle romantisme, celui-ci est soutenu par un élan poétique au plan de la description et de la représentation.

    Déchirement et réconfort concourent dans "La mort d'Ohan" qui, mettant au jour des haines et des préjugés profondément ancrés, leur oppose une vérité inaliénable. Arménien et Turc, en dépit de leur nationalité, appartiennent à la même famille humaine. Mis à mort par ses compatriotes sous prétexte d'avoir renseigné l'ennemi, Ohan n'a fait qu'aider un jeune soldat turc malade à rejoindre son bataillon en retraite. Auparavant, mû par une haine meurtrière contre les Turcs dont les militaires ont tué son propre fils, Ohan projette d'assassiner le jeune Turc, gisant malade et impuissant, à sa merci. Or le meurtre d'un autre humain, quelle que soit sa nationalité, n'est jamais chose aisée. Et pour Ohan cela s'avère impossible. Lorsque, dans un moment de reprise, le jeune Turc ouvre les yeux, Ohan voit en eux et dans ses traits son propre fils. Vengeance et haine se dissipent pour donner vie à une générosité humaine qui l'amène à aider le jeune homme à retrouver les siens.

    Fut-ce en miniature, des solidarités libres de toute animosité d'ordre nationaliste ou étatique font surface dans les situations les plus inhabituelles. Pris au piège dans une tranchée, sous un soleil de plomb, le fantassin Barséghian, mourant de soif, se risque à chercher de l'eau pour lui et ses camarades dans un "Puits d'eau voisin," situé au milieu de la zone tampon qui sépare troupes allemandes et tsaristes. Il réussit. Conscients du besoin essentiel en eau des humains, conscient de l'humanité de leurs adversaires, les troupes tsaristes les autorisent eux aussi à savourer le plaisir d'un verre. Comme une reconnaissance du fait que "nous sommes tous de l'eau," s'ensuit alors une joyeuse fraternisation des deux côtés. Une allégresse humaniste que ne partagent pas les hauts gradés et l'officier qui a fermé les yeux est exécuté. Mais une interrogation et un défi ont été lancés.                                

    III. La victoire des "gens tristes"

    Tandis que la marée de la révolution russe de 1917 gagne l'Arménie Orientale, Stepan Zorian est à nouveau présent, durant l'ultime phase de sa carrière de chroniqueur, relevant avec une indiscutable sympathie ce qu'il ressent comme une émancipation des "gens tristes." Néanmoins, dans Les débuts (1930) et ailleurs, cette sympathie n'est ni une chirurgie cosmétique "socialiste réaliste" dogmatique, ni un panégyrique doctrinaire en l'honneur du "Parti" ou d'une idéologie abstraite de la "lutte de classe du prolétariat." Sans jamais se faire le porte-parole des apparatchiks ou des bureaucrates, derrière les slogans et les étendards de la révolution, Zorian cherche l'humain ordinaire.

    Passant à la loupe certaines questions difficiles du processus révolutionnaire à ses débuts - la désunion des familles, les choix que cela entraîne pour ceux qui s'allient à des tendances politiques opposées, le défi des certitudes religieuses parmi les générations plus âgées, l'affrontement Fédération Révolutionnaire Arménienne - Bolcheviks, les campagnes pour éradiquer l'analphabétisme, le sort d'un clergé jusque là privilégié et désormais déchu - Zorian montre comment, dans des époques de bouleversement, l'affaiblissement et la rupture des lois et des coutumes anciennes facilite l'émancipation du peuple de ses chaînes, permettant ainsi un épanouissement des énergies et des ambitions. "Les débuts" saisit ce genre de moments où les "gens tristes," en particulier les femmes, parviennent à se relever et tiennent à faire savoir qu'eux aussi ont quelque chose à apporter, des potentiels à réaliser, des rêves auxquels donner vie.

    "La bibliothécaire" est saisissant par l'énergie et le courage de la jeune Victoria, émergeant comme militante et dirigeante communiste, marquant bien l'espace que le processus révolutionnaire a créé pour la pleine expression des femmes. Il enchante lors de scènes où la maman de Victoria compose avec la contestation des traditions par sa fille, sa participation à une sphère publique auparavant réservée aux hommes, avec les défis que cela représente pour sa vision du rôle des femmes, ainsi que ses idées préconçues sur la religion. "La maîtresse" réchauffe les cœurs, tandis qu'il expose le vécu d'une femme lors des premières campagnes en Arménie soviétique pour éradiquer l'analphabétisme. Montrant Margo parvenir à l'indépendance et se gagner le respect de tous, tandis qu'elle lutte pour réaliser ses ambitions, le récit décrit la mutation d'une ambition égoïste et centrée sur soi en un accomplissement via des actions de solidarité sociale.

    Une nouvelle, "La Cité blanche," saisit en partie l'ambition sociale libérée au début de l'ère soviétique à travers son récit de la pose des fondations de la ville, selon de supposés "principes socialistes." Elle enregistre aussi une part des contradictions de l'existence dans les petites villes, faisant revivre les relations entre hommes et femmes, entre membres et non-membres du parti, et l'affrontement entre fonctionnaires du parti essayant de bâtir la ville en s'inspirant des idéaux socialistes, et la population urbaine à demi-paysanne avec son intelligentsia prérévolutionnaire. Tandis que nous croisons Dikran, sa femme Anna et sa liaison avec l'architecte de la ville - Minas - un bourgeois invétéré, "La Cité blanche" illustre bien la situation soumise de la femme arménienne mariée, tout en relatant les possibilités de libération offertes par les débuts de la période révolutionnaire. Sa demande, comme condition pour préserver son mariage, d'être autorisée à sortir pour travailler, est authentique au plan historique.              

    Tourbillonnant autour du "Président du Comité révolutionnaire," les mille détresses de familles déchirées par les luttes entre la Fédération Révolutionnaire Arménienne, dirigeant la Première République d'Arménie, et les révolutionnaires bolcheviks cherchant à la renverser. Une mère s'inquiète pour ses deux fils membres de la F.R.A., arrêtés par les Bolcheviks. Des affres d'autant plus insupportables que sa fille est mariée au président du comité révolutionnaire responsable de cette arrestation ! L'angoisse, les regrets et les dissensions sont éloquents. "Le dernier prêtre,"à propos d'un clergé encore toléré lors de ces débuts, dresse le tableau impressionnant d'un carriérisme opportuniste avec des prêtres prêts à entrer au service, non pas pour protéger des âmes des athées bolcheviks, mais pour se constituer un revenu à une époque instable et ce, uniquement après avoir comparé et fait le calcul avec d'autres sources !

    Excellent lorsqu'il décrit une société et un peuple plongés dans la passivité et les difficultés, les récits de Zorian sur la révolution sont plutôt amoindris, marqués par un recul de l'engagement critique, un sorte d'anémie souvent empreinte d'un romantisme peu convaincant. Victoria dans "La bibliothécaire," qui sort du lot, n'est qu'un exemple. Elle est simplement trop vertueuse, un ange presque impeccable, pur, de la révolution ! Où sont les aspects plus sombres d'individus et de situations qui ne doivent pas être rares ? La sympathie de l'écrivain pour des hommes et des femmes qui se tiennent désormais debout estompe peut-être son regard critique ! Bien que n'ayant jamais été communiste, Zorian fut peut-être entraîné par le potentiel d'émancipation offert par le processus révolutionnaire. Les meilleurs de ces récits furent composés avant le triomphe final du stalinisme. Très tôt cependant, Zorian, comme partisan d'une émancipation du peuple, pencha pour ceux qui, s'étant emparé du pouvoir au nom du peuple, espéraient les accolades de l'intelligentsia de gauche comme contrepoids à ceux qui dénonçaient la révolution comme une victoire de Satan.       

    "Les débuts" reste néanmoins une reconstitution littéraire d'importance, se saisissant de manière critique de cette vérité selon laquelle les sympathies des gens ordinaires pour la révolution sont toujours fonction non pas d'une quelconque idéologie doctrinaire, d'une "manipulation" ou d'une "tromperie" bolchevik, mais de ces questions fondamentales les plus banales qui font rêver les "gens tristes" en Arménie et au-delà et pour lesquelles ils vont jusqu'à combattre, bien avant d'entrer en contact avec une idéologie et une politique révolutionnaires ou avec le parti bolchevik. Malgré leurs imperfections, dans les récits révolutionnaires de Zorian, nous prenons encore la mesure d'hommes et de femmes bien réels et authentiques de cette époque, des hommes et des femmes pas encore ossifiés dans ce mélange de "réalisme socialiste" corrompu, voués à devenir les pantins héroïques d'un stalinisme triomphant.    

    IV. Un homme d'envergure et de principes

    L'essentiel du parcours créateur de Stepan Zorian se déroulera dans ce qui devint l'Arménie soviétique. Il s'y acquit une dimension nationale méritée et joua un rôle actif dans la vie littéraire. Mais durant, et malgré, les purges staliniennes et une bureaucratie tyrannique, il ne fit aucune concession notable, en particulier aux adeptes grossiers du réalisme socialiste. Il eût préférer cesser tout net d'écrire. Soulignant le fait que l'artiste doit tout dépeindre, il rejetait l'idée d'une société soviétique sans tares. Or la réalité de l'Arménie soviétique à la fin des années 1930, dans les années 1940 et 1950, ne devait pas naître de sa plume. Lorsque les pressions visant à idolâtrer et ainsi falsifier l'existence soviétique se firent trop grandes, Zorian retourna au roman historique, genre auquel il s'était essayé plus tôt (2).

    Point final à sa carrière de chroniqueur, avant de revenir à l'Arménie du 5ème siècle, Zorian publia toutefois L'Histoire d'une vie, récit imaginaire, tout de tambours, de danses et de marches, d'une enfance et d'une jeunesse au nord-est de l'Arménie au tournant du 20ème siècle. Plus qu'un tableau captivant d'une existence au sein de la misère, de l'oppression étrangère et de coutumes sociales rétrogrades, il y a là un éclairage sur l'histoire d'une vie en tant que telle, une lecture palpitante recréant comme par enchantement la fantaisie d'une enfance, en fusionnant son mélange d'émotions chaotiques, de troubles, d'efforts et d'envies, d'ambitions innocentes, de plaisirs et de souffrances. Quasiment à chaque page, l'on croise la magie et la tragédie des premiers âges de la vie.

    La résistance à l'occupation étrangère occupe une place centrale dans la vie de Souren, à une époque où toutes les écoles arméniennes sont fermées par les autorités tsaristes, dans le cadre de leur stratégie visant à saper l'émergence d'un mouvement national arménien. Le passage ultérieur de Souren à l'âge adulte est saisi avec émotion dans les évocations de son amour non payé de retour pour Anahid. Il est peut-être audacieux et discutable, mais il est raisonnable d'affirmer que L'Histoire d'une vie est tout à fait comparable au David Copperfield de Charles Dickens. Tous deux communiquent avec intelligence et humour le miracle, l'aventure, le mystère et la magie de l'enfance. Tous deux restituent la réalité souvent oubliée de l'univers d'un enfant, marqué par de grandes, profondes et très diverses expériences émotionnelles et intellectuelles, touchées par une insondable innocence, laquelle rend l'enfance si enchanteresse.

    Toujours au sommet de son art, la trilogie historique de Zorian - La Forteresse arménienne, Le roi Pap et, dans une moindre mesure, Varazdat- est à bien des égards une lecture palpitante. Sans toutefois élever le roman historique arménien au-dessus de sa médiocrité bien ancrée. Conjectures intelligentes et élan de l'imagination compensent le manque de faits concrets servant à recréer les circonstances historiques de manière crédible. Tandis que se noue l'intrigue, les romans de Zorian abordent nombre de réalités sociales et politiques d'alors - rapports entre serfs et noblesse, rôle de l'Eglise, affrontement entre le souverain et ses vassaux, conflits entre Arménie et empire byzantin. Néanmoins, l'impression demeure d'un manuel d'histoire romancé, de premier ordre comme tel, mais dépourvu de qualités, insuffisamment ancré dans l'époque historique.

    Outre son œuvre romanesque, Zorian fut prolifique dans d'autres domaines, reprenant contes populaires, fables et légendes arméniennes, écrivant des histoires pour enfants, des ébauches, des scénarios de films et bien plus encore. Ses mémoires sur les figures littéraires et culturelles de son époque, ainsi que ses recensions critiques, à la fois pénétrantes et mordantes, sur nombre d'ouvrages et de pièces de théâtre, dont un ensemble remarquable sur Toumanian, dont il était très proche, se distinguent. Marque d'un esprit indépendant et hardi, son approche subtile et sa défense pleine de panache du poète Vahan Térian, avant sa sacralisation à l'époque soviétique, lorsque Térian fut l'objet d'un discrédit pour son appartenance au parti bolchevik. Franc et énergique en toutes circonstances, Zorian avait terriblement tort, quand il avait tort; sa condamnation brutale des Vergers en feude Gourguen Mahari étant un cas regrettable.  Un manque fâcheux de jugement littéraire, peut-être, mais qui demeure honorable, n'ayant rien à voir avec les venimeuses dénonciations "patriotiques" et autodafés qui éclatèrent lors de la première parution des Vergers en feu.                

    ****

    Hrant Matévossian, célèbre romancier des années 60, voit dans Stepan Zorian "un puissant représentant de la prose classique," ajoutant :

    " Si la prose arménienne a quelque chose qui la porte au niveau international, c'est presque dû uniquement aux nouvelles de Zorian."

    Le talent, et même le génie, de Zorian fut malheureusement gaspillé, un gâchis au sujet duquel il éprouva une vive amertume à la fin de sa vie. Amer de s'être vu refuser la possibilité de créer de son mieux, au lieu d'être un écrivain de profession, contraint à des travaux de traduction ! Il ressentait aussi de l'amertume, et à juste titre, pour le rejet et le mépris qu'il subit de la part de la jeune avant-garde envieuse de la littérature arménienne soviétique, dont Bakounts et Tcharents. Elle se donne libre cours dans une "Note autobiographique," figurant dans son Journalinédit :

    "Je me vois comme quelqu'un qui aurait pu, peut-être, devenir un écrivain de qualité, si les conditions l'avaient permis... Malheureusement je n'ai jamais été écrivain de métier, ne m'étant consacré véritablement à la littérature que cinq années durant, de 1915 à 1920... Par la suite, des soucis pour gagner ma vie, et d'autres circonstances, m'ont empêché de faire ce que j'aimais le plus au monde... Et si j'ai créé quelque chose d'original, ce fut entre la traduction, l'édition et autres activités périphériques... Je possède un grand nombre de matériaux importants prêts à être produits. Mais j'ai évité tout retour en arrière pour ne plus être mis au supplice au plan spirituel et physique."

    Citer plus largement donne la mesure de la profondeur de sa désillusion :

    "L'activité de traduction peut mettre en pièces quelqu'un, en particulier celui qui, ayant son œuvre à produire, est contraint de l'abandonner [...] Quand j'ai achevé une traduction, je suis, de toute façon, si épuisé que je suis incapable de lire un journal, excepté reprendre un texte inachevé... Ma souffrance ne peut être comprise que par ces mères qui, mues par le besoin de gagner de l'argent, au lieu d'allaiter leur propre nourrisson, se proposent pour en nourrir d'autres. Pour une telle mère, il vaudrait cent fois mieux ne pas avoir d'enfants pour ne pas souffrir."

    Ses Œuvres choisies en douze volumes (1977-1990), ainsi que trois autres recueils publiés après la période soviétique, assurent néanmoins à Zorian une place honorable dans la trajectoire de la prose arménienne, aux côtés d'Abovian avant lui et de Bakounts après lui, enregistrant, comme tous deux le firent, une authentique expérience nationale, où se déploie un humanisme omniprésent. Parmi ces volumes, cinq ou six au moins livrent un véritable enseignement littéraire, philosophique, social et culturel sur la vie. A la mesure de Zorian, cet ensemble de textes en prose de qualité lègue toutefois de riches rites de passage à travers le temps historique et l'expérience existentielle humaine.        


    Notes

    1. Faisant allusion, presque en passant, à la ville multiethnique qu'était alors Erevan, "Au marché" donne à voir une réalité de la capitale arménienne, rarement présente dans la fiction romanesque. A cet égard, les écrivains arméniens (et géorgiens, azéris) soviétiques (et, de fait, la plupart de leurs prédécesseurs) ne sont pas, à quelques exceptions près, des auteurs pleinement nationaux. Il s'agit, plus précisément, d'écrivains dont l'œuvre reflète fidèlement la vie d'une communauté précise au sein d'une société métissée au plan ethnique. Tous partagent un espace économique, politique ou municipal, ainsi que des éléments culturels existants dans des villes telles que Tbilissi, Bakou et Erevan. Même s'ils vécurent des existences surtout discrètes, une littérature nationale ne peut être véritablement authentique, si elle ne s'intéresse pas à ces éléments et à leur rencontre.

    Une littérature nationale parvenue à maturité, en particulier, ne pouvait éluder ce processus historique, à la fois dramatique, important, déterminant et tragique, que fut la mutation ethnique des Etats du Caucase à l'époque soviétique. Epuration ethnique, assimilation forcée et entraves au libre développement de la nation dans les trois Etats caucasiens illustrent un aspect plus sombre de l'existence, qui ne trouva pas d'expression significative dans la littérature arménienne d'alors. A l'instar de nombreux autres aspects plus noirs, tout cela fut balayé par un grossier "réalisme socialiste," au service de l'appareil soviétique, limité au tableau essentiellement partial d'un paradis social inexistant. Il est à noter que, même dans les récits humanistes de Zorian sur la révolution, les non Arméniens sont absents.

    Si bien que, là où nous rencontrons des rappels littéraires sur les réalités multiethniques de la région (chez Abovian, Brochian, Chirvanzadé, Aghayan et d'autres), ceux-ci doivent être appréciés tels des joyaux à notre époque de réveil des antagonismes, des guerres et des atrocités nationales. Ils sont les rappels inestimables des possibilités, de l'espoir et des potentiels liés à une coexistence harmonieuse.       

    2. Un immense merci, donc, à Anahit Sahinian qui, plus tard, à partir des années 1950, produira sa remarquable trilogie romanesque, comptant certaines réalités essentielles de ces décennies.      

    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri(Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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    Traduction : © Georges Festa - 07.2015 - Reproduction interdite.
    Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.



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     © www.ismailbesikcivakfi.org/


    Le traumatisme non résolu : une cause de violences et de souffrances
    par Özgün Çağlar
    Agos (Istanbul), Oct. 2014


    Le 25 octobre [2014], la Fondation İsmail Beşikci de Diyarbakır a accueilli un symposium intitulé "Diyarbakır et les Kurdes en 1915," où figuraient l'avocat Erdal Doğan, le sociologue Osman Kavala et le coordinateur en charge du projet, Namik Kemal Dinçer. Ce collectif a centré ses communications sur l'étude des histoires orales locales.

    L'exposé de Doğan a traité de l'éthique et de l'esprit de la Convention pour la répression et la prévention du crime de génocide (1948) et son impact sur le peuple turc. "En 2000, quand j'ai réalisé que les événements de 1915 étaient un génocide et un crime contre l'humanité, très peu d'avocats partageaient mon point de vue," a-t-il précisé.

    "Beaucoup de gens en Turquie ont perpétré des crimes contre l'humanité - non seulement l'Etat, mais aussi plusieurs groupes," ajouta Doğan. "Lorsque nous parlons de génocide et de crime contre l'humanité, le nombre de victimes n'importe guère. Il n'est même pas nécessaire de tuer des gens. Le transfert forcé de gens hors de chez eux constitue aussi un génocide. En Turquie, les gens parlent toujours de massacres réciproques entre Arméniens et Turcs. Cette thèse des massacres mutuels n'est pas fondée sur des faits. Mais cette attitude est en train d'évoluer depuis quelques années," a souligné l'avocat.

    D'après la Résolution de 1948 sur le génocide, non seulement les organisateurs, mais aussi les participants tiers à un génocide sont considérés comme responsables, a rappelé Doğan, poursuivant : "Or en Turquie les gens essaient souvent d'éluder cette responsabilité, sous prétexte qu'ils n'ont pas été les organisateurs, mais qu'ils ont été trompés par les organisateurs pour les aider."

    Il a souligné que l'actuel régime turc est construit sur la même mentalité génocidaire de 1915 : "Les avocats font encore face à de nombreux défis, car le régime couvre la réalité du génocide. Par exemple, nous avons des difficultés à mettre la main sur des documents, en particulier ceux qui ne sont pas écrits en turc. Leur traduction en turc est interdite par le Conseil de Sécurité Nationale. En Turquie, les avocats ne sont pas autorisés à travailler librement et à collecter des documents." 

    Que peut faire la société civile ?

    Pour le sociologue Osman Kavala, la société civile turque doit se mobiliser pour la reconnaissance du génocide, car il n'y a plus de communauté arménienne nombreuse en Turquie : "Il n'y a plus de génocide. De nos jours, il y a une réconciliation avec les Kurdes. Certaines personnes peuvent donc se sentir non concernés par ce problème. Or ce problème n'est plus local. C'est un problème international, car le génocide a créé la diaspora arménienne et cette diaspora œuvre pour la reconnaissance du génocide par les Parlements dans les pays où vivent des Arméniens."

    Il a ajouté : "Nous essayons d'expliquer aux gens qu'il s'agit d'un problème interne, qui doit être réglé en Turquie. Nous essayons d'expliquer que nous ne travaillons pas sur cette question pour compenser l'injustice perpétrée contre le peuple arménien, mais pour faire de la Turquie un Etat plus civilisé et démocratique."

    Les Arméniens de la diaspora doivent communiquer avec leur terre ancestrale

    "Un dialogue entre les Arméniens et la communauté turque est important pour se comprendre mutuellement," a précisé Kavala. "Lors de nos entretiens avec des Arméniens de la diaspora, nous avons réalisé que pour eux établir des liens avec leur terre ancestrale est plus important que la reconnaissance du génocide, car pour maintenir leur identité, ils ont besoin de faire le lien avec cette terre," a-t-il observé, ajoutant : "Des années après le génocide, ils considèrent les Turcs comme des salauds, tout comme nous les considérons de même. Mais, grâce à Hrant Dink, quelque chose a commencé à changer, car il travaillait à une réconciliation. Après son assassinat, une sensibilité à cette question s'est développée en Turquie."

    Les Kurdes veulent expliquer ce qui s'est passé en 1915

    Coordinateur du projet, Namik Kemal Dinçer précisa qu'après les révélations de Dink, les Kurdes - pas seulement les intellectuels - ont voulu parler du génocide et expliquer ce qui s'est passé. "Voilà pourquoi nous avons organisé ce symposium sur l'histoire orale. Les Kurdes veulent raconter ce qui s'est passé et soulager leur conscience de cette lourde responsabilité. Diyarbakır fait preuve de courage en débattant de cette question. C'est pourquoi nous avons choisi cette ville comme centre de notre travail," a-t-il déclaré.

    "Nous avons découvert une mémoire vivante à Diyarbakır. Nous avons entendu des récits très violents sur le génocide. Les gens nous ont appris tous les lieux où les Arméniens ont été massacrés. Le plus connu est Duden. Les mères kurdes interdisent à leurs enfants d'y aller. Elles leur racontent qu'il y a des fantômes qui effraient leurs enfants. Les gens utilisent différents mots et expressions pour le génocide : 'Kırkırın,''Fermana Fılle' et 'Demma Bırıni.'"

    Dinçer a précisé que son collectif en a conclu que les Kurdes ne sont pas heureux de ce qui est arrivé aux Arméniens : "Ils ne trouvent pas bien que les Arméniens aient quitté leur terre ancestrale ou qu'ils soient morts pour que leur terre soit abandonnée aux Kurdes, en sorte que les Kurdes puissent maintenant établir leur Kurdistan." Des Kurdes ont aussi raconté aux chercheurs que des Arméniens leur avaient dit : "Nous sommes le dîner, mais vous serez le repas suivant."      

    Des chasseurs de têtes nommés Bejik

    Lors d'un entretien à Lice/Diyarbakır, un habitant informa le collectif de Dinçer qu'en 1950, un homme surnommé "Hemolo" lui avait raconté, ainsi qu'à d'autres gens, combien d'Arméniens il avait tué en 1915. Le meurtrier lui précisa que, pendant que les Arméniens étaient liquidés par l'Etat, un groupe de chasseurs de têtes nommé "Bejik" circulait, massacrant femmes et enfants. 

    "Le fait que des Kurdes fassent maintenant leur autocritique est une attitude positive," a noté Dinçer.

    Une relation de "parrainage" entre Kurdes et Arméniens

    Selon le coordinateur de cette manifestation, avant 1915, de bonnes relations existaient entre Kurdes et Arméniens. Une relation de "parrainage." Avant 1915, les Arméniens étaient considérés comme des gens très courageux par les Kurdes, a-t-il rappelé.

    L'A. conclut son intervention en apprenant au public que de nombreux Turcs et Kurdes étaient d'avis que ceux qui avaient participé aux massacres des Arméniens et volé leurs biens et leurs terres seraient malheureux, leur vie durant. En sorte que, lorsqu'il leur arrivait quelque chose, les gens disaient que c'était parce qu'ils étaient damnés. 

    Concernant le débat arméno-kurde, voir aussi le séminaire organisé à Toronto, le 29 mai 2014 :

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    Traduction : © Georges Festa - 07.2015



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     © Haigazian University Press, 2011


    Survivre au massacre :
    l'odyssée arménienne d'Hagop Arsénian vers Jérusalem, 1915-1916
    par Arda Arsénian Ekmekji
    Jadaliyya, 03.07.2012


    Ces pages sont extraites du journal de déportation d'Hagop Arsénian, depuis son village natal d'Ovajik [Ovacık] en Turquie, et de son périple atroce jusqu'à Jérusalem (1915-1916). Après des mois d'épreuves à Meskéné, "une des étapes les plus horribles de la déportation des Arméniens," où lui et sa famille échappent de peu au massacre, le statut de pharmacien d'Arsénian lui permet finalement de partir pour Alep. Il trouvera finalement, avec sa famille, refuge à Jérusalem - où, par un coup du sort, il est incorporé dans l'armée ottomane. Le journal d'Arsénian, ainsi que ses Mémoires ultérieurs de pharmacien à Gaza sous le mandat britannique, ont été traduits et édités par sa petite-fille, Arda Arsénian Ekmekji, et publiés en 2011 par les Presses de l'Université Haïgazian sous le titre Towards Golgotha: The Memoirs of Hagop Arsenian, a Genocide Survivor.  

    Vers le Golgotha : Préface

    Mon grand-père (Medz hayrig), le pharmacien Hagop Arsénian (1880-1963), vécut jusqu'à l'âge vénérable de 83 ans. D'un naturel des plus curieux et aventureux, dix jours avant sa mort, il entreprit de visiter l'église du Saint-Sépulcre dans la Vieille ville de Jérusalem et, bien que souffrant d'un pied, il se risqua à escalader la centaine de marches menant à la Chapelle du Golgotha, pour inspecter les travaux de rénovation lancés par l'Eglise arménienne. En descendant, il glissa et d'autres complications liées à son diabète aggravèrent son état, conduisant finalement à son décès le 30 septembre 1963, à Jérusalem, loin de son Ovajik (l'ancienne Nicomédie) natale, dans la Turquie moderne.

    Agée de 12 ans, je me rappelle très bien de ses obsèques au couvent arménien de Saint-Jacques. Des centaines de gens, Arméniens et Arabes, accompagnèrent le cercueil du plus vieux pharmacien de Jérusalem jusqu'à sa dernière demeure dans le petit cimetière jouxtant la Bibliothèque Calouste Gulbenkian, située dans ce couvent. "Baron Arsénian," ou "Abou Noubar," comme l'appelaient les Palestiniens, était une figure très connue à Jérusalem. Au fil des ans, tout Arménien qui se rendait en Terre Sainte se devait de compléter ce pèlerinage par une halte à la pharmacie Arsénian qui, avant 1948, se trouvait sur Mamilla Street, et qui, durant la période jordanienne, s'appelait "The Jerusalem Grand Pharmacy," sur Rashid Street, en dehors de l'enceinte de la ville, et dirigée conjointement par mon grand-père Hagop et mon père, Noubar Arsénian (1912-2003).

    Toute petite, mon grand-père m'impressionnait, homme accompli, heureux et détendu, fier de sa famille et dévoué à son égard. Chaque été, il réunissait ses petits-enfants, les six aînés, et nous emmenait en excursion. Il adorait vivre au grand air et prenait plaisir à nous regarder jouer à des jeux comme le Monopoly et le Scrabble. Quiconque voyait cette scène de famille ne se serait jamais douté que cet homme ait enduré le moindre souci dans sa vie. Doté d'un étonnant sens de l'humour, il nous racontait sans cesse des anecdotes, tout en nous insufflant le sens du devoir et des responsabilités. C'est à lui que je dois mon initiation aux complexités de l'alphabet, de la langue et de la grammaire arménienne, un enseignement qu'il entreprit plus par devoir religieux que par amour. Parfois, lorsqu'il m'observait et m'appelait "Ardanouch," ses yeux noisette se figeaient, suscitant probablement des souvenirs pénibles dont rien n'était trahi, ni ne nous était communiqué.

    En juillet 1996, trente-trois ans après sa mort, une réunion de la famille Arsénian eut lieu chez moi à Beyrouth lors de la remise de diplôme de ma nièce, Natasha Carmi, étudiante à l'Université Américaine de Beyrouth. C'est durant ce bref séjour que j'ai découvert pour la première fois le manuscrit écrit par mon grand-père.

    Arda Arsénian Ekmekji - Beyrouth, 24 avril 2011     


    Extrait du Journal d'Hagop Arsénian : Meskéné - Alep - Jérusalem, 9 juin 1916 - 19 janvier 1919

    La destination de tous ces Arméniens est Alep. Ils y sont regroupés dans toutes les maisons disponibles, les khans, les églises arméniennes, les cours et les terrains inoccupés. Leur situation à Alep est indescriptible. Le 9 juin 1916, des attelages spéciaux partirent de Meskéné pour transporter les gens de métier et les artisans. Je suis donc retourné, avec tous les membres de ma famille, à Meskéné. J'étais ravi et j'espérais que nous prendrions nos dispositions pour entrer à Alep et mettre fin progressivement à notre sort terrible et atroce. Cela augurait de meilleurs jours à venir, puisque nous revenions de la route menant au massacre. Néanmoins, quand nous sommes arrivés à Meskéné, le commandant me regarda très froidement et m'ordonna de repartir à Abou-Harrar dans les deux jours, sous prétexte que ma présence dans ce groupe était une erreur. Apparemment, il avait pour objectif de récupérer un bakchich, comme je l'appris plus tard, mais j'étais totalement effondré et déprimé, le retour à Abou-Harrar signifiant une mort certaine.    

    Pour trouver le moyen de l'éviter, je fis immédiatement appel au commandant par l'intermédiaire de ses "compagnons d'arak" : les aghas d'Akşehir et d'Adabazar. La médiation réussit et je fus autorisé à rester à Meskéné sans pouvoir y travailler. Grâce à des médicaments que j'avais commandé d'Alep pour 15 pièces d'or, je réussis à survivre et à nourrir ma famille. Chaque jour, je passais mon temps à aller voir les occupants des tentes voisines : notre Père spirituel, Monseigneur Stépanos, ainsi que le père du prêtre Séropé Bourmanian et d'autres amis originaires d'Adabazar. Mais je restais inquiet et je continuais à chercher une solution pour sortir de cette situation. Si nous continuions sans la moindre ressource, toute la famille subirait la faim. Finalement, je me fis à l'idée de trouver du travail à Alep. C'était pour moi et ma famille le seul moyen de salut, mais comment arriver là-bas ? Il était strictement interdit à tout réfugié d'entrer dans la ville sans une autorisation officielle.

    Profitant de l'absence de l'officier, je demandai à son aide de me permettre de me rendre à Alep, en lui racontant que je devais récupérer de l'argent qui m'attendait là-bas et rentrer à Meskéné.

    Le 13 juillet 1916, après avoir laissé ma femme et mes fils Noubar et Noraïr à Meskéné sous la protection de mon beau-père, je partis avec trois amis d'Izmit pour Alep. Sur notre route, nous fûmes saisis de terreur et de peur, lorsque la tribu arabe des Enezé suivit notre attelage à toute vitesse pour nous dévaliser et probablement nous tuer. Mais notre cocher, Souren, d'Adabazar, était très habile et conduisit l'attelage à bride abattue pendant trois heures sans discontinuer, si bien que les pillards ne purent nous rattraper.

    Le soir venu, à notre arrivée dans un khan, un de nos chevaux mourut d'épuisement. Le lendemain matin, notre cocher fut obligé d'acheter un autre cheval pour que nous puissions continuer notre route jusqu'à Alep au soir. A Alep aussi, les gendarmes, les policiers et les gardiens pourchassaient les Arméniens et arrêtaient tous les réfugiés qui n'avaient pas d'autorisations, les emprisonnant et les envoyant ensuite à Deir-es-Zor.

    Au début, je sombrai dans la dépression, mais n'avoir atteint Alep que pour rentrer à Meskéné sans aucune solution n'aurait fait que redoubler mon échec et mon impuissance. Au mépris du danger, je résolus de rester à Alep et de chercher un emploi dans les milieux officiels. Parmi les amis qui m'accompagnaient, certains furent obligés de rentrer une deuxième fois à Meskéné. Pendant ce temps, sur les conseils d'amis et de connaissances, j'entrais en contact, la nuit venue, lorsque les rafles et les contrôles se relâchaient. Afin d'obtenir un poste de pharmacien militaire, je pris contact et remplis les formulaires nécessaires, fut-ce en plein jour, au prix de grands risques et craignant d'être arrêté à tout instant.

    Parfois, je me rendais dans la pharmacie de Roupen Effendi Ezadjian, où je rencontrais de nombreux autres pharmaciens réfugiés, qui se plaignaient de chercher en vain du travail. Je refusai toutefois de me laisser aller et continuai de nouer des contacts jour et nuit grâce à des personnes influentes. Finalement, après dix jours sans interruption passés à chercher un poste, je soumis mes lettres de recommandation et déclarations sous serment aux autorités. Je finis par obtenir un emploi de pharmacien dans l'armée, avec l'autorisation de me rendre à Jérusalem dans ma nouvelle affectation. Je serai éternellement reconnaissant au kaïmakam Baghdassar Bey, ancien médecin militaire, qui se démena pour me trouver un emploi. Je me rendis immédiatement chez un tailleur arménien d'Alep pour me faire faire un uniforme militaire.

    Le 25 juillet 1916, arborant mon uniforme militaire, je respirai profondément et me baladai librement à Alep, sans crainte d'être suivi ou arrêté. Je me sentais renaître; j'étais devenu quelqu'un d'autre. Avant de quitter Alep pour ma nouvelle affectation à Jérusalem, j'écrivis une lettre officielle au gouverneur militaire pour lui demander de faire venir ma famille des déserts de Meskéné à Alep. Après avoir consacré trois jours à ces formalités, on me conseilla de partir à Jérusalem et de m'y consacrer. Je réussis cependant à obtenir un télégramme envoyé par le chef de la Commission des Réfugiés à Meskéné, demandant que ma famille ne soit pas transférée, jusqu'à ce que le certificat [vesika] officiel, confirmant leur appartenance à une famille de militaire, leur soit envoyé. Satisfait par cette situation, soulagé et rassuré, je partis pour Jérusalem le 28 juillet 1916.

    Dans le train, j'étais accompagné par notre honorable compatriote, Lévon Effendi Zakarian, lequel voyageait sous un nouveau nom qui lui avait été imposé, Ali Haydar Bey. Il était en route pour Tripoli pour occuper ses nouvelles fonctions d'inspecteur dans les services de la sériciculture.

    Le 3 août 1916, j'atteignis enfin Jérusalem et me rendis immédiatement à l'église Sourp Hagop [Saint-Jacques] dans le couvent de Jérusalem, où était célébrée en grande pompe l'intronisation du nouveau Patriarche, le Catholicos Sahag II de Sis, exilé par les Turcs. Ce fut une surprise bienvenue d'assister à cet événement qui me remonta le moral et me consola, en particulier après notre chemin de Golgotha durant de longs mois, témoins et exposés à des scènes atroces. Je me trouvais là, en Terre Sainte, à la basilique de Saint-Jacques, assistant à ce grand événement.

    Après l'office religieux, je fus conduit dans la chambre de mon ancien employeur à Bolis [Constantinople], Onnig Effendi Kurdian. Peu après, nous fûmes rejoints par un autre compatriote, le diacre Boghos Vardjian, et nous évoquâmes le passé et le présent. Après avoir passé la soirée à l'auberge du couvent, je rejoignis la chambre qui m'avait été attribuée par les prêtres.

    Le lundi 4 août, je présentai les déclarations sous serment et les lettres de recommandation que j'avais rapporté d'Alep au médecin-chef local et je fus choisi pour devenir pharmacien militaire au Bilingi Waten Khastakhanesi, l'ancien Hôpital Français, où je commençai à travailler le jour même. Mon bonheur était indescriptible, mais ma principale préoccupation était maintenant de faire sortir ma famille du désert de Meskéné pour qu'elle me rejoigne dès que possible. Deux jours plus tard, je soumis une requête à l'inspecteur local [menzili mufattesh] (chef du Commissariat de la 4ème Armée), Rushen Bey, en lui demandant le transfert de ma famille à Jérusalem. Durant tout un mois, j'attendis impatiemment une réponse à ma demande.

    Je reçus finalement un télégramme envoyé de Meskéné, déclarant qu'il était à craindre qu'ils soient bientôt transférés ailleurs. Découragé et bouleversé, je rencontrai Rushen Bey; télégramme en main et les larmes aux yeux, je le suppliai et l'implorai de sauver ma famille du danger et de m'accorder un certificat [vesika] pour leur permettre de me rejoindre. Comme c'était un homme au grand cœur, ayant conscience des choses, il écrivit immédiatement un télégramme adressé au préfet d'Alep, qu'il me remit pour que je le dépose à la poste. Parallèlement, il fut généreux au point de m'accorder une permission de quinze jours pour me rendre à Alep et ramener ma famille à Jérusalem.

    Le 14 septembre, je partis pour Alep; ce voyage pour retrouver ma famille au plus vite fut semé d'embûches. Le 18, j'atteignis Alep, où Vramchabouh Séropian m'apporta cette bonne nouvelle que ma famille était déjà arrivée et qu'ils se trouvaient dans tel et tel khan. Je me précipitai : quelle joie et quelle bonheur ce fut de les retrouver tous en vie, ma femme Hrout, mes Noubar et Noraïr, mon beau-père et ma belle-mère, mon beau-frère et mes deux belles-sœurs, tous autorisés à se rendre à Alep conformément à mes demande ! Ne voulant pas perdre un seul instant, nous prîmes le train le même soir pour Jérusalem. En route, nous passâmes deux jours à Damas et un jour chez l'épouse de notre ami Fezji Manoug à Deraa. Finalement, le 25 septembre 1916, nous arrivâmes tous à Jérusalem. J'étais désormais soulagé et l'âme en paix.

    J'étais profondément heureux d'avoir réussi à nous sauver, moi et les huit membres de ma famille, du massacre, par le simple fruit du hasard. Après quatorze mois d'un exode meurtrier et tortueux, arriver à Jérusalem et établir notre famille dans l'un des quartiers du couvent arménien était une pure bénédiction, un bonheur suprême. Finis les redoutables sabres et baïonnettes des gendarmes, finis les hurlements qui s'abattaient sur nous telle la foudre et nous emplissaient de terreur et de crainte. Finies l'insécurité et cette funeste épée de Damoclès, qui nous avaient hantés des semaines durant. Finis aussi ces jours de marche tel le Juif errant - marcher, marcher, toujours marcher. J'avais maintenant l'esprit préoccupé par tous les membres de la famille et les amis que nous avions laissés derrière nous, et qui n'avaient pas encore eu la chance d'échapper à ce sort destructeur, atroce.

    Vers la fin décembre 1916, je reçus de nouveaux ordres pour quitter l'hôpital et rejoindre le dispensaire [Niqahat Khane] du 3ème contingent [Firqa], situé dans la banlieue de Jérusalem, dans le quartier juif de Bukharlare. Au début, ce changement m'affecta au plus haut point; mais je fus ensuite très satisfait, car le travail n'était pas trop fatigant et je pouvais aussi profiter des rations de nourriture pour nourrir une famille de huit personnes, puisque le marché était hors de prix et acheter quoi que ce soit en temps de guerre quasi impossible.

    Dix mois après notre installation à Jérusalem, au soir du 6 novembre 1917, nous reçûmes des ordres militaires stipulant que nous serions transférés immédiatement, car l'armée britannique s'avançait vers Jérusalem. J'étais très inquiet et face à un dilemme : devais-je emmener ma famille avec moi ou les laisser au couvent ? Après avoir réfléchi durant vingt-quatre heures et consulté mes amis, je décidai finalement de partir seul.

    La ville de Jérusalem était sens dessus dessous, tous les soldats turcs avaient hâte de se retirer. Au matin du 9 novembre 1917, je quittai, malheureux, ma famille et marchai avec les soldats sur Naplouse, un voyage difficile et fatigant, distant d'une soixantaine de kilomètres vers le nord.

    Au soir du dimanche 10 novembre 1917, des rumeurs commencèrent à circuler selon lesquelles l'armée britannique avait atteint Wadi Sarar. Redoutant d'être séparé de ma famille pour de longues périodes, et prétextant que je devais les rejoindre en urgence, j'obtins l'autorisation du commandement et pris un attelage pour rentrer à Jérusalem dans la nuit. Mais, à mi-parcours, je me mis à réfléchir sur la gravité de la faute que je commettrais en agissant ainsi et en mettant ma vie en grand danger, si bien que je revins à Naplouse. Après avoir réussi à collecter suffisamment de rations alimentaires, je restai là avec les autres soldats, jusqu'à ce qu'un soir nous reçûmes l'ordre de continuer à pied jusqu'à la gare de Mas' Oudiye. Il pleuvait à torrents et il faisait nuit noire; les routes étaient pleines de boue jusqu'aux genoux, mais nous devions obéir puisqu'il s'agissait d'un ordre militaire.

    Le matin suivant, nous atteignîmes Mas' Oudiye, couverts de boue et trempés. Le même jour, nous fûmes envoyés par train à Damas, et lors de notre arrêt pour quelques heures à Deraa, je rendis visite à mes amis là-bas. Mais, à mon retour, je découvris à mon grand désarroi que le train était déjà parti avec toutes mes affaires personnelles. Deux jours durant, je ne quittai pas la gare, dormant dehors, par grand froid, sans couverture ni mon manteau, restés dans les wagons du train. Je n'oublierai jamais cette première nuit où j'ai tremblé jusqu'au petit matin. Finalement, deux jours plus tard, je rejoignis mon contingent et on nous annonça officiellement que les Britanniques avaient occupé Jérusalem le 9 décembre 1917.

    D'un côté, j'étais très inquiet pour la sécurité de ma famille; de l'autre, j'étais soulagé de savoir que ma famille était sauvée et ne connaîtrait plus les périls de la guerre et de la faim. Dix mois durant, je n'eus de cesse de voir mes enfants, resté séparé de ma famille, sans la moindre nouvelle de leur part.

    Je me rendis au siège du Croissant Rouge et déboursai 5 livres turques, quand j'appris que je pouvais avoir des nouvelles de gens habitant les pays occupés, grâce à la Croix Rouge internationale. Mais les mois passèrent et j'étais toujours sans nouvelles de ma famille à Jérusalem. Parfois je songeais à défier tous les dangers et à prendre le risque de déserter et rejoindre ma famille. Mais je manquais encore de courage pour une impulsion aussi téméraire. Même si je m'inquiétais pour eux et voulais les rejoindre, je craignais pour moi. Mettre ma vie en danger maintenant était imprudent, notamment parce que les Turcs continuaient à se méfier des soldats arméniens et qu'ils attendaient une occasion pour nous arrêter, en particulier depuis que des informations nous parvenaient selon lesquelles les Arméniens avaient lancé des raids de représailles sur le front du Caucase.

    Un jour, je perdis totalement la raison, quand j'appris que le criminel en chef, Enver Pacha, avait ordonné que tous les soldats arméniens, sans exception, soient regroupés et envoyés dans des bataillons de travaux forcés, ce qui revenait à nous anéantir tous, d'une autre manière. Ils avaient fait cela auparavant, durant ce qu'on appelle le massacre blanc, lorsqu'ils exterminèrent des milliers de jeunes Arméniens, les envoyant creuser des routes invraisemblables et les exposant à de terribles souffrances, sans eau ni pain.

    Un jour, à Damas, les Turcs se mirent à arrêter sans discrimination les familles arméniennes réfugiées, sans faire de différence entre adultes, enfants, de sexe masculin ou féminin. La police et les gendarmes mirent en œuvre avec zèle ce plan pour propager de toutes parts la terreur et la peur. Ces trois dernières années, après avoir subi toutes sortes de tortures et de persécutions, seule une poignée d'Arméniens avait survécu par le simple hasard, en dépit de tous les dangers; désormais, là encore, les Turcs étaient résolus à anéantir ce qui restait de ces réfugiés, par des moyens atroces.

    Les Arméniens que nous avions l'habitude de voir au marché, les commerçants, les hommes dans les familles, tous furent arrêtés et jetés dans de sombres prisons. 24 heures durant, ces rafles ignobles se sont poursuivies. Puis, nous ignorâmes pourquoi, les persécutions ralentirent, grâce peut-être à l'intervention de l'Allemagne et de l'Autriche. Les femmes et les enfants furent relâchés et seuls les hommes en âge de servir dans l'armée furent incarcérés. Je fus hanté par l'idée que je serais, moi aussi, arrêté pour de bon et que de nouveaux malheurs m'attendaient.

    Un jour, début septembre, mon commandant m'informa que j'avais reçu l'ordre de gagner le front pour rejoindre le 8ème Commandement. J'en conclus qu'il s'agissait d'un complot ourdi par mon commandant, suite à un antagonisme personnel qu'il me vouait.

    J'étais totalement abattu et déprimé. Indubitablement, cette fois, le risque de mourir était inévitable, tandis que nous recevions quotidiennement la triste nouvelle du décès de nombreux militaires que nous connaissions, morts en martyrs au front. Ce qui me faisait le plus souffrir, c'était le fait qu'après avoir survécu par miracle à tant de périls et d'atrocités ces trois dernières années, maintenant que la liberté était si proche, je devais gagner le champ de bataille et mourir sans même avoir la chance de voir mes proches une dernière fois.

    Le 12 septembre 1918, je fis mes adieux à tous mes amis et m'entretins avec le Révérend Père Garabed Mazlounian à la Prélature. Je pris congé de lui et, les larmes aux yeux, lui fis part de mes dernières volontés, précisant que, dans l'éventualité de ma mort, il se charge d'éduquer et de prendre soin de mes enfants Noubar et Noraïr.

    Le lendemain, le 13 septembre, je partis avec mes camarades de Damas à Tulkarem, où se trouvait l'état-major des opérations militaires. Le jour suivant, nous nous arrêtâmes en gare de Samakh sur les rives du lac de Tibériade. Je désirais tellement visiter la ville de Tibériade où résidaient les familles de mes amis Onnig Kambourian et Garabed Dayan. Nous prîmes un ferry pour traverser le lac et, pendant un moment, j'eus l'impression d'être ramené en mer de Marmara, à Izmit. Ce soir-là, je suis resté chez les Dayan, puis, le lendemain matin, avec mon ami Onnig, je me rendis aux sources minérales, avant de prendre le train pour Tulkarem

    Le 16 septembre 1918, j'atteignis Tulkarem et présentai ma déclaration sous serment. Deux jours durant, je fus obligé rester en tant qu'"hôte" chez le major Awni Bey, que j'avais connu à Izmit, jusqu'à ce que ma nouvelle affectation me fût signifiée.

    Le jeudi 19 septembre, au matin, nous sautâmes de notre lit au bruit des boulets de canon. L'assaut massif de l'armée britannique avait déjà commencé sur ce front. Poussés par la curiosité, nous montâmes sur le toit et observâmes tout le champ de bataille devant nous.

    Cette fois, les soldats turcs qui m'entouraient, emplis de haine et de revanche, admirent leur inquiétude, s'agissant de la bataille finale et décisive contre les Britanniques. L'offensive des canons continua pendant des heures, frappant le front turc. Un peu plus tard, la dévastation régnait parmi les soldats turcs de Tulkarem; tout n'était que chaos et le principal souci des soldats était de fuir et déserter l'armée. Faisant mine de l'ignorer, j'appelai mon supérieur pour qu'il m'envoie au poste médical qui m'était affecté. Puisque tout le monde s'enfuyait, c'était une façon de sauver les apparences. L'homme me regarda, sourit de ma naïveté, puis, faisant ses bagages et se préparant à fuir, me dit qu'il m'enverrait sous peu à mon poste.

    Bientôt, les avions "ennemis" survolèrent et bombardèrent tout Tulkarem. Awni Bey, son beau-frère et moi, nous rampâmes sous les murs épais du bâtiment, nous cachant, tout tremblants, réalisant la gravité du danger imminent. Lorsque les raids aériens cessèrent temporairement, nous profitâmes de la situation et partîmes au marché. Sur notre route, nous découvrîmes beaucoup de gens tués par les raids. Soudain, le bombardement reprit avec plus de violence encore et, sur les conseils de quelques soldats arméniens, je les rejoignis, puis nous nous abritâmes dans une grotte en dehors de la ville, où nous sommes restés plusieurs heures, figés de peur. Impossible de sortir de la grotte, les avions britanniques volant tels des hirondelles tout autour afin de stopper la fuite des soldats turcs. Les bombes tombaient comme de la grêle, tandis qu'assis tels des ermites, nous attendions que le danger s'amenuise un peu pour sortir de la grotte et nous précipiter dans le cantonnement où tous les autres soldats étaient partis, comme me l'avait appris l'un d'eux. La situation était vraiment critique. Que faire ? Rester ici, faire défection et me cacher, ou rejoindre les armées en retraite ? Quelle que soit la situation, le danger était inévitable. Je restai là un peu plus longtemps avec les soldats sous les épaisses murailles, puis une heure plus tard, nous décidâmes de battre en retraite nous aussi.

    Les avions au-dessus de Tulkarem volaient très bas et faisaient feu sur les soldats battant en retraite. Nous devions parfois nous réfugier à l'ombre des bâtiments en pierre, mais notre déplacement au ralenti était considéré par les soldats turcs comme une action suspecte et une traîtrise, ce qui n'était pas dans notre intérêt à ce moment-là. Des unités de soldats britanniques s'avançaient maintenant vers la ville et nous pouvions voir de loin le reflet de leurs sabres. Il fallait avoir un peu de courage et d'endurance pour être sauvé, mais c'était dangereux. Portant une partie de mes affaires, tandis que le reste était transporté par mon camarade, nous fîmes lentement retraite en rampant à terre, puis malgré la pluie terrible de balles qui s'abattait sur nous, nous réussîmes finalement à évacuer Tulkarem.                              

    Tout autour de moi, nous pouvions voir un grand nombre d'hommes et de chevaux blessés. Saisis de crainte et de peur d'être abattus, nous fûmes soudain arrêtés par deux cavaliers qui stoppèrent notre progression, en nous demandant de lever les bras. Etait-ce la réalité ou un rêve ? Etais-je vraiment tombé prisonnier des forces alliées ? L'un parlait anglais, l'autre français. Traumatisé au plan émotionnel et empli de peur et de tristesse, des larmes se mirent à couler sur mes joues. Finalement, sans danger, ni sacrifier ma vie, je fus libéré et l'on m'accorda mon salut.  

    Ce fut une suprême bénédiction, puisque nous étions maintenant dans une zone libre et sûre : plus de bombes, ni de boulets de canon pour nous bombarder. Nous étions en sûreté sur les hauteurs contrôlées par les Britanniques, tandis que de l'autre côté se trouvaient les soldats turcs vaincus, battant en retraite, sur lesquels les Britanniques continuaient de tirer. Mon bonheur intérieur était indescriptible, en particulier quand je songeais que bientôt je verrais mes chers proches; d'ici là, je marchai, de bonne humeur, avec les milliers de prisonniers de guerre comme moi. Les routes étaient littéralement jonchées de fusils, d'attelages et d'affaires appartenant aux soldats battant en retraire, ralentissant et rendant difficile notre progression.

    Ce jeudi 19 septembre 1918, au soir, après avoir marché six heures en direction de la mer, nous reçûmes à nouveau l'ordre de retourner à la gare de Tulkarem, où l'on nous laissa sans eau toute la soirée. Nous passâmes le lendemain, vendredi, assis sous le soleil, affamés et assoiffés, car les Turcs avaient détruit toutes les citernes d'eau potable avant de battre en retraite. Je sortis la fiole d'acide tartrique de ma trousse médicale et déposai quelques gouttes dans ma bouche pour étancher ma soif. Je me sentais au plus mal depuis deux jours : l'inquiétude, la soif, la faim et la fatigue, outre le manque de sommeil, avaient éprouvé ma santé et je n'arrivais plus à avancer.

    Heureusement, vendredi soir, nous fûmes transportés dans de grands camions à Ras-el-Aïn, où les officiers furent séparés des soldats, et installés dans des zones entourées de barbelés. Pour la première fois, on nous donna un aliment à base de viande et de l'eau à volonté, et chaque prisonnier de guerre, pendant un moment, oublia sa situation et profita du repas.

    Nous passâmes cette nuit-là au grand air, puis le samedi 21 septembre, au matin, je me réveillai, me sentant malade et très faible. Nous étions tous des prisonniers de guerre, sans avoir notre mot à dire. Je n'avais réussi à sauver que quelques bagages parmi toutes mes affaires et je devais les porter moi-même partout où j'allais, puisque je n'avais plus mes aides. Nous étions maintenant disposés en rangs de deux et dûmes marcher pendant des heures. La chaleur était insupportable; il n'y avait pas d'eau et le verre de matara (1) coûtait une livre turque.

    Les fiers généraux turcs de l'empire ottoman, qui nous avaient humiliés et torturés, nous autres Arméniens, de toute leur arrogance, marchaient maintenant tête baissée, incapables de supporter la chaleur et la faim, s'évanouissant et s'écroulant à terre, de temps à autre. J'avançais, muni de mon inséparable sacoche, prenant à l'occasion quelques gouttes d'acide tartrique qui, grâce à son action apaisante, me permettait de marcher et d'étancher ma soif. Parmi tous ces soldats, j'étais le seul à porter ses effets personnels et à marcher, jusqu'à ce que nous atteignîmes une gare; nous prîmes le train et arrivâmes en gare de Lydda en soirée.

    Le lendemain, le dimanche 22 septembre, l'enregistrement officiel des prisonniers de guerre se mit en place et on nous posa sur le torse des plaquettes portant nos chiffres. Le même soir, nous fûmes transférés par train à Kantara, voyageant toute la nuit à travers le désert et passant par toutes les gares de l'armée turque, comme Gaza, Rafah, El-Arish et autres, jusqu'à ce que nous atteignîmes la rive asiatique du canal de Suez, où un vaste camp avait été installé pour les prisonniers de guerre sur la base de l'armée britannique.

    Nous restâmes dans ce camp neuf jours. Un soir, il plut si abondamment, trempant toutes nos tentes et les inondant, que nous dûmes passer toute la nuit debout.

    Le 2 octobre 1918, au matin, nous franchîmes le pont en bois reliant la partie asiatique du canal et celle africaine, et prîmes le train, le long de la route du désert, qui nous fit passer par les grandes villes égyptiennes d'Ismaïlia, Zagazig et Banha. Après avoir atteint la gare de Quweisna, nous dûmes marcher jusqu'au camp réservé aux prisonniers de guerre, situé à une heure de là. Surchargé par mon sac empli de médicaments, je rejoignis, à bout de fatigue, les baraquements entourés de barbelés. Dès lors, nous devînmes officiellement des prisonniers et traités comme tels.

    Quelques jours plus tard, je présentai une requête à mon supérieur, en demandant que les mesures nécessaires soient prises pour me permettre de rejoindre ma famille à Jérusalem. Durant une longue période, ma requête resta sans réponse, bien que je fusse convoqué à plusieurs reprises et interrogé par le responsable du camp. La vie était très dure, mais en tant qu'officiers arméniens, au nombre de 45, nous étions installés dans un cantonnement à part, essayant, comme nous le pouvions, de rendre notre existence agréable en faisant des exercices, en chantant, en dansant, en apprenant l'anglais et en passant le temps.

    Parfois, le soir, nous nous réunissions et prenions le thé.

    Le jour de la Saint Jacques (Sourp Hagop), comme j'étais loin de chez moi et que le souvenirs des fêtes d'avant hantait mon esprit et me déprimait, je décidai d'organiser une dégustation de thé au camp, en invitant tous mes amis arméniens. Malgré nos faibles ressources, nous eûmes une soirée très agréable, passée à chanter et à réciter des poèmes, et pendant quelque temps, j'eus l'impression d'être rentré chez moi avec ma famille.

    Un jour, nous lûmes dans le journal arménien que nous recevions du Caire, la déclaration de Noubar Pacha annonçant l'indépendance d'une Arménie libre. Pour célébrer notre joie, nous décidâmes d'organiser une fête collective. Certains Arméniens, qui jusque là n'osaient à peine prendre la parole, allaient maintenant jusqu'à faire des discours, réciter des poèmes et entonner des chants patriotiques arméniens. Cette fête suscita la colère des prisonniers turcs et les mit hors d'eux. Une centaine d'entre eux se rassemblèrent et projetèrent de nous attaquer, mais comme nous l'apprîmes le lendemain, leur chef leur conseilla de se contrôler et les ramena dans leurs baraquements. Néanmoins, un messager nous fut envoyé demandant que notre responsable mette fin à notre soirée.

    L'unique manière de sortir ce camp était de faire appel à la Commission Supérieure Nationale du gouvernement au pouvoir au Caire, et non à l'armée. Suite à mes requêtes et celles envoyées en mon nom de Jérusalem à cette même administration au Caire, je fus enfin libéré, lorsque je récupérai mes papiers. Krikor Khatchérian, dont la famille se trouvait aussi à Jérusalem, fut relâché en même temps que moi. Le 7 janvier 1919, nous atteignîmes Jérusalem, escortés par deux soldats britanniques.

    Mon bonheur était indescriptible, après toutes ces épreuves et ces événements; j'avais la chance d'être en vie et de revoir mes proches bien-aimés. De retour dans ma famille, j'appris la triste nouvelle du décès de mon beau-père; des neuf membres de notre famille partie d'Izmit à Jérusalem, nous n'étions plus que huit.

    Nous remerciâmes le Seigneur d'être tous réunis pour fêter le Nouvel An arménien (14 janvier) et le Noël arménien (19 janvier) de 1919, que je passai entouré de ma famille dans la sérénité et la paix du couvent arménien de la Ville sainte de Jérusalem.         

    NdT

    1. Matara : amphore dans l'empire ottoman.

    ____________

    Article paru à l'origine in Jerusalem Quarterly, Vol. 49 (Spring 2012) -
    Traduction : © Georges Festa - 07.2015. Reproduction partielle ou intégrale interdite.
    Traduction dédiée à mon grand-père, Luigi Festa (1893-1974), deux fois exilé. 



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     © Algonquin Books, 2015


    L'écriture comme exorcisme :
    entretien avec Aline Ohanesian
    The Armenian Weekly, 18.06.2015


    Dans une année qui a vu la publication d'un grand nombre d'ouvrages traitant du génocide arménien, Orhan's Inheritance[L'Héritage d'Orhan] d'Aline Ohanesian lui a valu de grands éloges et un accueil chaleureux - d'Amazon qui l'a nommé Meilleur livre du mois pour avril 2015 au programme "Discover Great New Voices" de Barnes & Noble. Ohanesian a passé six années à écrire ce livre, librement inspiré de l'histoire de sa grand-mère. Dans le cadre de ses recherches, elle s'est rendue à Sébastia (l'actuelle Sivas), où l'histoire s'éclaircit.

    A la mort de son grand-père, Orhan Turkoglu fait face à des questions auxquelles il doit se confronter - à commencer par celle-ci : pourquoi son grand-père lègue-t-il la maison familiale à une Arménienne, Seda Melkonian, qui vit dans une maison de retraite à Los Angeles ? Muni du carnet de son grand-père, Orhan doit se rendre à Los Angeles pour y rencontrer Seda.

    Après des années de silence sur cette histoire, Orhan doit maintenant faire face à la vérité. Orhan's Inheritance est une histoire d'amour, d'espoir et de résilience.  

    Dans l'entretien qui suit avec The Armenian Weekly, Ohanesian aborde plusieurs thèmes qui apparaissent dans Orhan's Inheritance, ainsi que ses choix quant aux personnages et au style. Elle évoque aussi les défis liés à l'écriture d'un tel roman, et l'apport qu'elle espère de ce récit.

    Ohanesian a été finaliste du prestigieux PEN/Bellwether Award for Socially Engaged Fiction [Prix PEN/Bellwether du roman socialement engagé], fondé par Barbara Kingsolver.

    - The Armenian Weekly : Ton arrière-grand-mère est une survivante du génocide arménien. Dans quelle mesure Orhan's Inheritance est lié à son expérience du génocide ?
    - Aline Ohanesian : C'est une survivante, tout comme mes grands-parents paternels.J'ai situé délibérément l'histoire dans un village différent du leur, parce que je voulais créer de la distance psychologique entre moi et cette histoire. J'ai entrelacé leurs vécus en détail, comme la scène où des pièces d'or sont cousues dans les sous-vêtements de Bédros. Ce détail provient directement de la vie de mon arrière-grand-mère.

    - The Armenian Weekly : Tu fournis un grand nombre d'informations historiques dans le cadre d'un roman. Combien, et quel genre de recherches as-tu mené en écrivant ce livre ? Dans quelle mesure est-il imaginaire et dans quelle mesure se base-t-il sur des événements réels ?
    - Aline Ohanesian : J'ai un master d'histoire et j'étais en thèse, quand j'ai lancé tomber pour écrire ce roman. Quand tu écris sur un événement historique qui reste contesté par ses perpétrateurs, c'est important d'être précis au plan historique. Je pense avoir lu tous les livres d'histoire écrits sur le sujet, y compris ceux de négationnistes comme [Edward] Erickson. J'ai passé presque toute une année à lire des historiens comme Raymond Kévorkian, Taner Akçam et Richard Hovanessian. J'ai aussi cherché des documents primaires. La publication par Ara Sarafian du Blue Bookétait indispensable (1). [Mon] ouvrage est une œuvre de fiction, mais c'était important pour moi de respecter l'histoire.

    - The Armenian Weekly : Aujourd'hui encore, la Turquie nie le génocide arménien, come le font beaucoup d'autres pays à travers le monde, dont les Etats-Unis. A ton avis, comment le public turc réagira-t-il à ton livre ? Qu'attends-tu d'eux ?
    - Aline Ohanesian : Je pense qu'il est extrêmement important de distinguer entre le gouvernement, pétri de déni, et les citoyens de Turquie, qui sont pour la plupart aimables et généreux. La plupart des gens éduqués en Turquie connaissent la vérité. Certains ont même le courage d'en parler. Malheureusement, le pays s'oriente vers plus de conservatisme et certains droits de l'homme sont en danger, en premier lieu la liberté d'expression. Impossible d'avoir une démocratie sans ça; la Turquie a un problème avec la liberté d'expression, qui va bien au-delà de la question du génocide arménien. Au plan personnel, mon plus grand espoir est de voir ce livre publié en turc. Je pense que l'opinion turque est mûre pour cette histoire.

    - The Armenian Weekly : Tu abordes plusieurs thèmes complexes dans ce livre. Certains thèmes, plus sombres, concernent le traumatisme et la haine qui accompagnent le génocide, la perte et la souffrance liée au passée. Mais tu inclus aussi des messages positifs, dont le pouvoir de l'art et des histoires, la survie, la fierté culturelle, la justice et l'amour. Comment as-tu réussi à entremêler et à équilibrer tous ces thèmes au fil de ton roman ?
    - Aline Ohanesian : Ecrire ce livre a été, à bien des égards, un exorcisme. J'ai évacué toutes les pensées et les émotions que je ressentais concernant cette histoire. J'ai tout balancé dans ce livre. Aucun thème n'est plus important qu'un autre. Tous nos instants sur cette terre sont nuancés, et la littérature doit refléter ça. Je dirais que j'ai toujours été hantée par le pouvoir du langage. Difficile, à mon avis, de penser à quelque chose en dehors du langage. C'est impossible, en fait. Je pense que les histoires constituent les unités fondamentales de l'intelligence humaine, et le type d'histoires que nous choisissons pour apprendre et échanger construit notre réel.    

    - The Armenian Weekly : Le narrateur exprime les pensées de plusieurs personnages dans le livre, dont Lucine, Mayrig, Kemal, Orhan, Fatma et Ani. Ce doit être très dur d'écrire un livre en utilisant un tiers, le narrateur omniscient, mais c'est ce que tu as fait avec brio. Pourquoi avoir choisi de créer un narrateur tiers ?
    - Aline Ohanesian : Je n'avais pas envie que le livre soit limité au point de vue d'un seul personnage. C'était important pour moi d'avoir des voix turques, des voix arméniennes et des voix émanant de différentes générations. C'est notre histoire en partage. Elle appartient à nos deux peuples. Je voulais créer un effet Rashōmon, où tu as des interprétations contradictoires d'un même événement. C'était important de montrer la relativité de la vérité, son manque de fiabilité, et de sortir de l'univers de ce roman en comprenant que, malgré tout ça, l'actualité du génocide arménien est indéniable. En deux mots, on peut très bien contester la couleur d'un objet, par exemple, mais pas le fait qu'il existe.

    - The Armenian Weekly : Beaucoup de personnages connaissent des difficultés avec leur foi dans ce livre. Quand tu as mené tes recherches, qu'as-tu découvert concernant les gens impliqués dans le génocide arménien et leur expérience religieuse ?
    - Aline Ohanesian : Contrairement au personnage principal du livre, mes grands-parents étaient profondément religieux. Mon grand-père paternel, qui avait grandi dans un orphelinat missionnaire au Liban, était prédicateur dans l'Eglise protestante arménienne. Sa foi lui donnait de l'énergie, mais je ne pouvais pas comprendre. Je me débats avec la foi en ce qui me concerne, plus encore après avoir écrit ce livre. C'était aussi ma façon de souligner le fait que ce conflit, si tu veux l'appeler comme ça, avait plus à voir avec le nationalisme qu'avec la religion. Il y avait un racisme inhérent dans la politique de l'empire ottoman concernant sa population arménienne. On nous traitait de rats et de chiens - un langage très proche de l'antisémitisme rampant qui a précédé la Shoah.

    - The Armenian Weekly : Tu crées souvent des images suffisamment détaillées au plan graphique pour susciter une émotion chez le lecteur, tout en veillant à ne pas exagérer les descriptions. Comment as-tu réussi à opérer cet équilibre ? Etait-ce difficile ?
    - Aline Ohanesian : Non, pas beaucoup. C'était une décision d'ordre à la fois esthétique et instinctif. Nous connaissons tous ces histoires horribles comme celle que Siamonto raconte sur ces femmes dansant nues, tout en étant brûlées vives. Ces images ont formaté mon écriture, mais je me suis refusée à les intégrer au roman. Ça été fait cent fois. C'est une histoire vieille d'un siècle. J'avais envie de la raconter d'une manière neuve ou pas du tout.

    - The Armenian Weekly : Ton livre doit une partie de sa force à la diversité de tes personnages. Certains sont sincères et sympathiques, d'autres sont méprisants et inhumains, mais tous sont uniques à leur manière. Avec lequel te sens-tu la plus proche ? Quel personnage as-tu le plus aimé décrire ? Et lequel a été le plus pénible à dépeindre ? Ces réponses s'entrecroisent-elles ?
    - Aline Ohanesian : C'était amusant d'avoir toutes ces expressions différentes en tête. J'ai été surprise de voir à quel point j'ai fait le lien avec Orhan. On est totalement opposés. Je suis une femme, une artiste et une militante arménienne. Lui c'est un Turc qui est apathique au plan politique et qui laisse tomber son activité artistique. Ani, en gros, c'est moi à 18 ans. Prête à affronter le monde, le changer, l'obliger à reconnaître l'histoire de mon peuple. Fatma est mon personnage préféré. Elle est inspirée de la grand-mère d'une amie à moi, que j'admire énormément : une femme très dynamique, fringante, grande gueule. J'espère être comme elle un jour. Le personnage le plus difficile à écrire était Mustafa, le père d'Orhan. Le plus pénible était Lucine. J'en avais le cœur déchiré. J'en pleurais à chaudes larmes sur mon clavier, à chaque fois.

    - The Armenian Weekly : Quelle méthode as-tu suivie pour ce livre ? Par exemple, as-tu programmé une intrigue, écrit différentes scènes à différents moments, ou t'es-tu simplement mise à écrire pour voir où ça mènerait ? Ou bien as-tu combiné ces techniques ?
    - Aline Ohanesian : J'ai commencé à me mettre dans la peau de Seda à 87 ans et à 15 ans. C'était comme écrire de deux points de vue différents, puisqu'elle change tellement en 70 ans. Orhan est venu après. J'avais donc cette survivante du génocide et ce Turc de 29 ans. J'ai couché par écrit leurs histoires pendant pas mal de temps, avant d'élaborer une intrigue. J'ai rempli une dizaine de carnets Moleskine avec leurs discours. Il m'a fallu plus de six ans pour écrire ce livre. Il y a eu de longues périodes où j'écrivais entre 4 et 6 heures du matin, puis je continuais de 9 heures jusqu'à midi. A bien des égards, l'écriture est comme une pathologie ou quelque chose qui te possède.

    - The Armenian Weekly : Ani, la nièce de Lucine, raconte à Orhan : "Ma mère m'a allaitée avec son lait, mais aussi son chagrin. Il s'écoulait de son cœur dans mon sein, dans mes entrailles où il se trouve encore probablement. Elle-même avait avalé la même chose de sa mère. On appelle ça le chagrin transgénérationnel maintenant. Nous, on appelle ça être Arménien." C'est une affirmation très forte. Dans quelle mesure cela sonne vrai pour toi en tant qu'Arménienne ? Ce "chagrin transgénérationnel" a-t-il joué un rôle dans l'écriture de ton livre ? Qu'est-ce qui, d'après toi, définit le fait d'"être Arménien" ?
    - Aline Ohanesian : Cette affirmation est vraie pour ce personnage. Elle essaie de communiquer sa souffrance à un Turc qui n'est pas négationniste, autant qu'il est apathique au plan politique. A mon avis, certaines personnes sont plus touchées par le "chagrin transgénérationnel" que d'autres. Je ne pense pas qu'être Arménien se résume à notre victimisation collective. Sommes-nous un peuple traumatisé ? Bien sûr. Qui pourrait subir ce que nous avons subi - le génocide et 100 ans de déni - sans être traumatisé ? Mais nous sommes aussi des gens résilients, joyeux. Tous ceux qui en doutent devraient aller à un mariage arménien.
    Ecrire ce livre a été pour moi une façon de gérer ce chagrin transgénérationnel. Je me suis longtemps demandée si je devais ou non transposer ce chagrin sur mes jeunes fils. Finalement, j'ai décidé que même ce chagrin était un don, un don accordé aux hommes et aux femmes qui ont survécu; c'est peut-être une croix lourde à porter, mais que je lègue consciemment à mes enfants sous la forme de ce roman.

    - The Armenian Weekly : Quels sont tes projets en matière de livre ou d'écriture ?
    - Aline Ohanesian : Je mène actuellement des recherches sur la Californie au 19ème siècle. Mon premier roman concernait la terre de mes ancêtres. Le second traitera de mon pays adoptif.  
                           
    NdT

    1. SARAFIAN, Ara, ed. and intr. The Treatment of Armenians in the Ottoman Empire, 1915-16: Documents Presented to Viscount Grey of Fallodon by Viscount Bryce [Uncensored Edition]. London: Gomidas Institute, 2005, 2nd ed. xxii + 677 p.

    ___________

    Traduction : © Georges Festa - 07.2015



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  • 07/21/15--07:49: Citation / Quote


  • Winston Churchill à 26 ans lors d'une tournée de conférences aux Etats-Unis en 1900
    © Library of Congress / https://simple.wikipedia.org



    We make a living by what we get, but we make a life by what we give.

    Winston Churchill







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    René Crevel (1900 - 1935)
    © www.fatamorgana.fr



    For Luke
    (With whom I was too often needlessly at cross-purposes.)


    You asked me to write you erotica
    But I refused.
    You asked me to reach deep into your mouth and kiss your blessed
    tongue
    But I would not.

    Like a flower
    Whose petals
    Opened
     One
    by
            One
    My heart yearned so much to open
    For you.
    But caution, past loves, and a mind still reeling
    From so much loss (mother, father, lover)
    Kept tight
    Petal against petal
    Until the flower withered
    ... and died?
    You, a rose among flowers
    Deserved better.
    And still my heart yearns for yours.
    Ready to open again
    Some sainted day, perhaps somewhere
    Against all hope.

    Christopher Atamian

    _________________


    Pour Luke
    (Avec qui j'étais trop souvent et sans raison à contretemps.)


    Tu m'as demandé de t'écrire des textes érotiques
    Mais j'ai refusé.
    Tu m'as demandé de plonger dans ta bouche et de baiser ta langue
    bénie
    Mais je ne l'ai pas fait.

    Telle une fleur
    Dont les pétales
    S'ouvrent
     Un
    par
          Un
    Mon cœur aspirait tant à s'ouvrir
    A toi.
    Mais la prudence, les amours passés et un esprit encore chancelant
    Après tant de pertes (ma mère, mon père, mon mec)
    Ont fait se resserrer
    Chaque pétale l'un contre l'autre
    Jusqu'à ce que la fleur se fane
    ... et meure ?
    Rose parmi les fleurs,
    Tu méritais mieux.
    Et mon cœur qui continue à se languir de toi.
    Prêt à s'ouvrir à nouveau
    Quelque jour sanctifié, quelque part peut-être
    Contre tout espoir.

    Traduction : © Georges Festa - 05.2015



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    © MētisPresses (Genève), 2014, 2015


    Ecrire l'urgence :
    la trilogie romanesque de Micheline Aharonian Marcom sur le génocide arménien

    par Georges Festa


    Premier volet d'une trilogie consacrée au génocide arménien de 1915 et à ses répercussions à moyen et long terme, au plus près des corps et des consciences, Trois Pommes sont tombées du ciel vient de paraître en traduction française aux éditions MētisPresses de Genève, dirigées par Franco Paracchini et Stefan Kristensen.  

    Contrairement au second volet, Le Garçon qui rêvait le jour, longue confession hallucinée d'un orphelin du génocide, devenu adulte dans la Beyrouth des années 1950, se mettant à nu, sans concessions, il s'agit ici d'une vision polyphonique, quasi scénographique. Des situations vécues par les témoins directs. Des lieux qui se transforment par la folie des hommes en espaces vidés de sens. Absurdes. Devenus autres.

    L'originalité de l'écriture réside précisément dans la traduction émotionnelle, physique de l'enchaînement des faits. De l'adolescent cloîtré à la domestique d'un consul, de la prostituée résistante au soldat torturé, des intérieurs domestiques aux hammams et aux casernes, des marches de mort à l'exil final, le roman reprend la structure du conte pour dresser la cartographie de l'incompréhensible, de l'innommable.

    Trois Pommes sont tombées du ciel fait l'objet d'une adaptation au cinéma. Production prévue en 2015.

    © Georges Festa - 05.2015

    site des éditions MētisPresses (Genève) : www.metispresses.ch/



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     Guillaume Toumanian, Bord de route, 2011
    Huile sur toile, 150 x 200 cm, coll. part. Bordeaux
    © http://guillaume-toumanian.com/oeuvres


    Into the Woods
    for N.S.

    I
    Into the woods I go
    Ever faster ever slow
    As green gives way to red
    I walk along the riverbed
    Some trees become fairies
    Other soar in lofty aeries
    Great armies doing battle
    Young lovers kissing, prattle
    A history of my world
    Told daily, how it's unfurl'd
    In the morning and late at night
    Like a martyr I go into the light

    II
    Into the woods I go
    Contrite that I do not know
    How to save my people
    How to pray in a steeple
    From Cilicia and Mt. Lebanon
    They came
    Refugees all the same.
    On Riverside Drive I think of them
    As a young Orthodox maiden rips her hem.

    III
    Into the woods I go
    Full of hope, full of dope.
    I will not fast I will not slow
    Just as I want I go.
    I do not know many things
    As I pull lightly on my silver rings-
    Vincennes is what? - 3000 miles away
    And yet and yet
    I think of Sarafian
    Night and day.

    Into the woods I go
    And now blissful it begins to snow.

    Christopher Atamian

    _________________


    Par les bois
    pour N.S.

    I
    Par les bois je m'en vais
    Tantôt me hâtant tantôt marquant le pas
    Tandis que le vert cède au rouge
    Je longe le lit du fleuve
    Des arbres se font fées
    D'autres s'élancent vers de hautes aires
    Grandes armées se livrant bataille
    Jeunes amants qui s'embrassent, jasant
    Une histoire du monde qui est le mien
    Racontée chaque jour, qui va se déployant
    au matin et tard le soir
    Tel un martyr je me perds dans la lumière.

    II
    Par les bois je m'en vais
    Tout penaud d'ignorer
    Comment sauver les miens
    Comment prier dans un clocher
    Depuis la Cilicie et le Mont Liban
    Ils sont venus
    Mais en réfugiés.
    Sur Riverside Drive je songe à eux
    Tandis qu'une jeune orthodoxe déchire son ourlet.

    III
    Par les bois je m'en vais
    Empli d'espoir, défoncé.
    Sans me hâter ni marquer le pas
    Comme j'en ai envie, simplement.
    J'ignore tant de choses
    Tandis que je tire légèrement sur mes bagues en argent -
    c'est quoi Vincennes ? - à plus de 4800 kilomètres
    Sans cesse
    Je pense à Sarafian
    Jour et nuit.

    Par les bois je m'en vais
    Et comme par magie la neige qui se met à tomber.

    Traduction : © Georges Festa - 05.2015





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     Atelier arménien de cordonnerie, Harpout [Kharpert], [avant 1915]
    © www.houshamadyan.org


    Notre vie d'alors :
    en souvenir des victimes du génocide arménien de 1915
    par Donald Abcarian et Eddie Arnavoudian
    Groong, 24.04.2015


    Quelle plus belle commémoration, si nous intégrions dans notre vision de l'avenir ce qu'il y avait de meilleur dans notre façon de vivre avant 1915.

    Les images d'une oppression violente du génocide Jeune-Turc sont devenues centrales pour définir et dès lors profondément déformer la vérité historique sur la vie des communautés arméno-occidentales sous domination ottomane. Des caravanes de déportés anonymes vouées à la mort, des empilements de crânes et d'ossements gisant dans les sables du désert, des cadavres épars le long des fleuves et des rochers, des bandes d'enfants émaciés, n'ayant plus que la peau sur les os, des survivants au regard éteint, blottis dans des camps de réfugiés.

    Or ils ont vécu d'autres vies jusqu'à 1915.

    Dans ses récits (Œuvres, Erevan, 1986, 544 p.), Hagop Mentsouri (1886-1978) fait revivre ces existences. Il ramène les victimes du génocide à leurs villages et foyers. Il nous donne leurs noms et leurs biographies. Il les montre en chair et en os, à la veille de la catastrophe.

    Ecrivant dans la Turquie kémaliste d'après le génocide, Mentsouri n'eut pas affaire à l'oppression et au génocide ottoman. Mais cette absence ne diminue en rien les admirables vérités qu'il dévoile. L'oppression et le génocide ne furent jamais les seules formes, la somme totale d'expérience dans les terres historiques de l'Arménie Occidentale. Pour atroces qu'aient été l'oppression et l'exploitation, les communautés arméniennes bénéficiaient d'une aisance telle qu'elle s'épanouissait dans les entreprises au quotidien, dans les espoirs, les rêves et les drames de la vie au jour le jour. Mentsouri nous rappelle que ces communautés profitaient en outre d'une proximité plus généreuse avec la nature et la faune, partant d'une existence plus équilibrée, moins aliénée quant à ses fondements, ni avidement destructrice, comme nous le sommes aujourd'hui.

    Révélant des vérités plus profondes encore, Mentsouri montre qu'à un niveau essentiel, les animosités nationales et religieuses entre Arméniens, Turcs, Kurdes, Assyriens et autres, étaient des impositions sans rapport, étrangères, plaquées sur d'autres modes de vie plus écologiques, plus naturels. Et ce sont précisément ceux-ci que Mentsouri restitue dans tout leur éclat et leur diversité, mais aussi leurs nuances plus sombres. Nous découvrons des communautés arméniennes partageant ce qui était alors une terre multinationale, évoluée au plan historique, où les gens ordinaires, fussent-ils Turcs, Kurdes, Arméniens, Assyriens ou autres, coexistaient et coopéraient dans une harmonie des plus prometteuse, une promesse qui fut anéantie par le projet ottoman et Jeune-Turc.

    I. Notre vie d'alors : selon les termes d'Hagop Mentsouri

    Extraits du récit d'Hagop Mentsouri, "Siraharoutioun me" [Romance], traduit par Donald Abcarian. L'ouvrage fut publié pour la première fois dans le recueil Gabouyd Louys [Lumière bleue], aux éditions Varol, à Istanbul en 1958. Mis à part les autres thèmes abordés, cette traduction s'intéresse à la description détaillée de la moisson, telle qu'elle se pratiquait dans son village natal avant 1915.

    "A cette époque je poursuivais mes études secondaires à G., la capitale de notre province. Mon village natal était situé dans un secteur agricole fertile, sur la rive gauche de l'Euphrate, à l'extrême sud de la province, à six jours de là à dos de mulet. Le secteur comptait deux villages, un grand et un petit, mais tous deux avec le même nom. Je venais du plus petit.

    Je me suis trouvé au loin pendant six ans au total, sans même rentrer pendant les vacances; je restais à l'école comme de nombreux autres élèves, originaires de villages reculés. J'éprouvais toujours un besoin urgent de rentrer, quand l'été arrivait, mais c'était un long voyage et mes moyens étaient limités. Il était bien naturel pour moi d'aimer mon village et d'en garder une mémoire bien vivante. Après tout, je n'étais qu'un petit villageois en mon for intérieur. Je ressentais une profonde nostalgie. 
            
    Il y avait aussi un facteur littéraire. La littérature que nous lisions à l'époque se focalisait entièrement sur la vie au village, qu'elle décrivait avec tout le lyrisme inspiré et la ferveur patriotique, dont ses auteurs étaient capables. J'étais complètement sous le charme.

    En outre, nous formions un petit groupe d'écrivains en herbe. On publiait un journal une fois par mois - manuscrit, pour être exact - dont les pages étaient emplies de prose et de vers. On organisait des réunions, des débats, des randonnées, le tout avec l'enthousiasme propre à notre âge. On croyait tous dans ce mouvement qui venait d'émerger dans notre littérature d'alors et qui soutenait que chaque branche de l'art arménien devait refléter l'âme du peuple, illustrer ses formes uniques de beauté, extraire sa nourriture et son inspiration à même la sève de la nature, vibrer avec elle, ces moyens étant les seuls pouvant réaliser l'humanité la plus achevée qui soit. Et pour cela il fallait aller à la source même, au village par-dessus tout. C'est là qu'il fallait vivre, cela qu'il fallait aimer. J'ai commencé alors à me dire : quel meilleur endroit pour poursuivre mes études que mon village à moi ?

    Une fois passés mes examens de cinquième année et les vacances d'été étant déjà dans leur deuxième ou troisième semaine, je pris enfin la décision de rentrer. Je recevrais mon diplôme l'année suivante et, avec l'aide de l'école, j'espérais partir à l'étranger compléter mes études. Il était évident que, si j'hésitais, beaucoup de temps passerait avant que je n'aie à nouveau la chance de réaliser mon rêve.

    Voilà quel était mon plan. Je vivrais dans mon village et ferais le tour de tous les secteurs environnants. J'essaierais de mener des enquêtes et de rassembler des matériaux. Puis je participerais à tous les travaux du village. Non seulement ce serait un bon exercice, mais, dans la pensée de notre petit cercle à l'école, la seule manière de comprendre pleinement chaque aspect d'un village arménien était de se joindre à la population et de s'identifier à elle. Ah ! L'idéalisme fervent des années de formation !

    Cette année-là, la moisson débuta au milieu du mois de juillet. Suivant le modèle institué par nos ancêtres, nous avions réparti la terre en deux moitiés, plantant alternativement dans une moitié en laissant l'autre en jachère. Une moisson médiocre était chose rare. Même si les pluies n'arrivaient pas et qu'il y ait une sécheresse, les vents du nord continuaient de souffler et assuraient que la récolte ne sècherait pas, mais qu'elle continuerait de croître et se fortifier. Cette année-là, à nouveau, ce fut une moisson abondante, de toute beauté, grâce à notre terre fertile, bien cultivée. La moisson arrivée à maturité recouvrait maintenant toute la plaine, les versants escarpés de la montagne et les rives de l'Euphrate. Cela faisait plaisir à voir. Elle ondulait, oscillait et virevoltait.

    Les tiges de blé ployaient sous le poids de la moisson, bordés des quatre côtés par de denses rangées de grains prêts à éclater avec l'amidon qu'ils contenaient. Saupoudrés d'une fine couche de pollen, les champs de blé s'étendaient au loin dans un rougeoiement. Si l'on essayait d'y entrer, l'on était happé en entier. Même un serpent n'eût pu s'y frayer un chemin. Un cavalier eût été forcé de s'arrêter au bord, incapable de trouver une ouverture. Si l'on tentait de jouer de la faucille, impossible de la rabattre; elle eût été bloquée à la surface. Pour reprendre le langage pictural de nos villageois, c'était une mer à moissonner, et nous étions enchantés de la savoir nôtre.

    J'avais mon rôle à jouer, moi aussi. Après tout, n'était-ce pas précisément ce que j'avais en tête à l'école ? J'adorais la moisson. J'adorais dormir à la belle étoile, à flanc de montagne, partageant tous les plaisirs des moissonneurs. Qui plus est, les maisons se vidaient, lorsque la moisson débutait, et je me serais ennuyé à mort dans le village déserté.

    Je fus choisi pour être porteur de gerbe, comme on disait au village. J'avais pour tâche de rassembler les alignements de gerbes, que les faucheurs laissaient derrière eux, de les charger sur des mulets et de les acheminer jusqu'à l'aire de battage - ce qui n'était pas chose aisée. J'avais devant moi une caravane de sept mulets, des chemins de montagnes escarpés et rocailleux, et des gerbes de la longueur d'un homme. Les gerbes devaient être chargées bien en hauteur à dos de mulet, pour qu'elles ne touchent pas le sol et ne s'endommagent pas en route. Le voyage jusqu'au village prenait entre une heure et demie et deux heures, et ce sous le soleil de plomb de juillet, du matin au soir, quatre fois par jour. Mais j'avais été accoutumé à ce genre de labeur dès mon plus jeune âge. J'avais encore le visage, le cou et les mains bien bronzés. Je savais comment m'y prendre.

    Aujourd'hui encore, ces images du passé sont bien présentes dans mon esprit - les mulets avec leurs chargements, avançant en file indienne devant moi, le bruissement continuel des gerbes se frottant mutuellement. Je suivais, le visage ruisselant de sueur, un bâton fourchu en main, prêt à étayer les chargements s'ils commençaient à glisser. Les mulets étaient totalement dissimulés sous leurs chargements, donnant l'impression d'être de simples tas de gerbes arpentant d'eux-mêmes la route d'un pas ferme.

    Chemin faisant, je croisais des champs emplis d'hommes et de femmes sans cesse en train de moissonner. Des caravanes de mulets et d'ânes ployant sous les gerbes surgissaient de toutes parts. Elles s'approchaient, nous ne faisions plus qu'une longue caravane, puis, accompagnés du chant et du concert des cloches suspendues à l'encolure de nos bêtes, nous descendions triomphalement au village et dans l'aire de battage...

    Je rentrais aux champs pour découvrir que les moissonneurs s'étaient mis à chanter. Des chants s'élevaient ici et là. La lune venait de surgir au-dessus de la montagne et éclairait tout le paysage. Chacun progressait, avançant par rangs, moissonnant au clair de lune, se hâtant d'achever sa tâche. Ils entonnaient des chants de la moisson, du genre "Viens, ma belle, partons tous les deux" et "Des profondeurs la lune est sortie." A chaque fois les hommes commençaient, puis les femmes reprenaient. Leurs mains protégées par des gants de laine, ils travaillaient courbés et, chantant à tue-tête, s'avançaient avec leurs faucilles, s'élevant et s'abaissant, résonnant contre les tiges. Puis hommes et femmes se livraient à un concours. Chacun choisissant une rangée égale de blés à terminer avant l'autre, progressant rapidement des deux côtés, brandissant leurs faucilles d'une main ferme et laissant derrière eux poignée après poignée de tiges moissonnées. Soudain, dans un concert de rires sonores, les femmes atteignaient en premier le terme de leur rangée et criaient victoire.

    Dans le champ juste en dessous, un autre spectacle se présentait. Je me relevai pour regarder. Deux jeunes hommes, courbés et fauchant côte à côte de concert, transportaient sur leur dos un enfant. Avec l'un de ses pieds planté sur chacun d'eux, ils le portaient en avant sans que jamais il ne perdît l'équilibre. Parallèlement, ils se livraient joyeusement à un dialogue mélodieux, fait d'appels et de réponses, fréquemment ponctué de plaisanteries et d'éclats de rire, poussant de toutes parts les moissonneurs à marquer une halte pour célébrer l'événement.

    D'en bas, au loin, arrivait le son des cloches résonnant à l'unisson sur une caravane d'animaux chargés de la moisson et se frayant un chemin parmi les champs. Quel beau spectacle par une belle nuit de pleine lune ! Emerveillé, je contemplais, écoutant avec un plaisir sans fin. Ces scènes m'étaient familières depuis mon enfance. J'étais heureux d'être là, partageant les plaisirs des autres villageois. J'y voyais plus une fête que du travail, un moment de réjouissances dans les champs au clair de lune."                                 

    FIN

    Cette magnifique évocation de notre existence d'alors, cette reconstitution des communautés, lorsqu'arrivait la saison des moissons, lorsque tous célébraient collectivement les bienfaits de leur labeur, a quelque chose de la puissance poétique du Chant du pain de Daniel Varoujan. C'est la vérité de la vie quotidienne saisie telle qu'elle était vécue et ressentie dans ces moments authentiques de bien-être et de liberté, hors de tout despotisme. Une splendeur sans bornes détruite par le génocide. En la saisissant, l'ouvrage de Mentsouri donne la mesure des atrocités.
    Au sein de ce tableau d'une nature féconde, d'une communauté harmonieuse, se tisse un conte tragique qui nous prémunit de tout passé romancé. Un amour réciproque est mis en pièces, un amour à l'unisson de ce qui l'entoure est foulé aux pieds. Naro est séparée du jeune garçon qu'elle aime et mariée à un homme plus riche. Quelle cruauté flagrante ! Quelle opposition amère entre la beauté de l'ordre naturel et celle d'un amour anéanti au premier appel par calcul social et économique ! Il s'agit néanmoins d'un amour qui, malgré sa fin obligée, demeure la sculpture vivante d'existences vécue à la veille de 1915.

    II. La veille

    Dans un récit aussi captivant que les meilleures toiles de l'Angleterre rurale par Turner, Constable ou Gainsborough, Mentsouri redonne vie aux communautés rurales d'Arménie Occidentales avec leur vigueur et leur énergie. Voici des gens ordinaires, gérant leurs vies et leurs amours, contre vents et marées, plantant et moissonnant, prenant soin de leur bétail, chassant, priant et jouant, faisant l'amour, causant scandale, riant et pleurant, offrant et trichant, haïssant, rêvant, se mariant, donnant naissance et enterrant, tout comme nous le faisons aujourd'hui.

    Le premier récit du volume, intitulé à juste titre "Entrée," constitue une admirable introduction. Bien que dénué quasiment de toute action, il déborde de vie - un garde champêtre, un porteur d'eau, le moulin local, de jeunes garçons s'amusant à tuer un serpent, des ménagères s'affairant à la cuisson, des vieillards assis près d'un ruisseau, tandis que des femmes lavent le linge de la famille. Voici aussi le prêtre des lieux, la jeune épousée, des jeunes femmes préparant du yaourt. Par un chaud midi, tandis que les oiseaux chantent, une chèvre, un agneau et un mulet livrés à eux-mêmes pénètrent dans les champs de blé et broutent à loisir, jusqu'à ce que le garde-champêtre les en chasse. Autre récit, "Doursoun Effendi," en une seule page fourmillant de détails, donne à voir un contexte social et économique avec ses percepteurs d'impôts, ses usuriers soutenus par la police et les autorités au service d'un ordre foncier dominé par de grands propriétaires de nationalités diverses, parmi lesquels les Arméniens ne sont qu'une minorité.

    Les récits de Mentsouri englobent bien plus que ce que leur nombre de pages pourrait le faire penser. Une profusion de détails à l'équilibre subtil saisit dans un même ensemble artistique la géographie du village, son environnement naturel, ses hommes, femmes et enfants, son économie politique, ses mœurs locales et sociales. De même que ses us alimentaires, ses coutumes, ses fêtes religieuses et sociales, ses traditions, superstitions et préjugés, ses pratiques et inhibitions sexuelles, la séparation des sexes lors de la prière, ses modes vestimentaires, son bétail et ses loisirs. Ses histoires racontent les privilèges d'un clergé souvent corrompu, dévoilent la structure de classe de la communauté et d'un œil critique les relations avec les voisins non arméniens (1). Fait inhabituel dans la littérature arménienne, qui au mieux ne propose qu'une communauté asexuée, Mentsouri n'hésite pas à aborder les mœurs sexuelles et le désir masculin, en particulier.

    Les moments élémentaires de la vie universelle - faite de travail, d'amour, de cupidité, de tromperie, de sexe et de mort, moments qui sont livrés avec toute leur fougue, leurs plaisirs et leurs souffrances, sont exposés tout au long avec une simplicité étudiée et mis en œuvre avec une acuité émotionnelle et psychologique. Ainsi, le malheur d'une jeune femme contrainte d'épouser un vieil homme, les souffrances d'une mère pour son fils disparu, le chagrin d'un homme qui a perdu son âne bien-aimé, l'émerveillement et la joie devant le printemps et ses fleurs, le bouillonnement de rage contre les humiliations de la part des privilégiés. L'insistance d'un frère affolé, cherchant désespérément un prêtre pour administrer l'extrême-onction à sa sœur mourante, proclame ce profond besoin humain d'un rituel face à la mort. D'autres passages saisissent bien l'éveil sexuel chez de jeunes garçons, les frustrations d'un jeune homme encore célibataire, la détermination d'une jeune veuve à se remarier, en dépit des volontés de sa belle-famille, les angoisses et les incertitudes d'un jeune amour et bien plus encore.

    Tout grief d'idéaliser la vie au village est réfuté dans des récits qui font état de l'asservissement des femmes. Dans la littérature arménienne moderne tout entière, il n'est rien de plus fort que "Hayan's Mouchen," qui en cinq pages seulement relève l'énormité de la déshumanisation des femmes, de leur existence de mules, de bêtes de somme, de domestiques au service du désir des hommes et d'esclaves domestiques. Un projet de mariage d'un jeune garçon révèle une pratique couramment utilisée pour attirer le travail féminin au sein du foyer patriarcal. La chose est entreprise avec la même rigueur et exactitude de calcul que lorsqu'il s'agit d'acheter une bête de somme. Cette terrible vérité est soulignée par la précision avec laquelle cette structure de relations est exposée, ancrée au plus profond de la conscience collective et individuelle, en tant que phénomène immuable et naturel.

    Nanties de leur culture, de leur langue, de leurs traditions et de leur religion nationale caractéristiques, ces communautés arméniennes coexistaient avec les Turcs, les Kurdes, les Assyriens et autres populations. Mentsouri les montre partageant, fêtant, adaptant des coutumes, s'offrant mutuellement l'hospitalité, se joignant aux mariages d'autrui, comptant sur des travaux réciproques, vivant de fait tout un réseau de relations unies et mutuellement valorisantes. Un lacis et un mélange qui, de nos jours, dans le sillage d'un siècle envenimé par l'héritage ottoman et Jeune-Turc, est quasiment inconcevable (2).

    Artiste consommé, Mentsouri est aussi un historien social, à la fois subtil et intègre, dans la tradition de Thomas de Metsop [Tovma Medzopetsi] au 15ème siècle et d'Arakel de Tabriz [Arakel Tavrishetsi] au 17ème siècle, qui notera plus tard la recomposition démographique de l'Arménie historique. La diversité nationale est peut-être née des guerres, des conquêtes et des colonies. Or la coexistence entre gens ordinaires de toutes nationalités devint inévitablement la condition de la production et de la reproduction de toutes leurs existences. A la lecture de Mentsouri, on réalise qu'aucune autorité étatique supérieure ou extérieure n'était nécessaire pour amener coexistence et collaboration. Nulle constitution, nulle loi, nulle police ou armée n'était nécessaire pour faire lever une mise en partage généralisée, banalisée, mutuelle de la musique, des traditions, de langues et de coutumes. Bien au contraire, c'est une intervention politique extérieure, orchestrée par l'Etat ottoman et les Jeunes-Turcs, qui détruisit l'harmonie prometteuse, bâtie par les gens ordinaires issus de nationalités et de religions diverses.                          

    A notre époque de haines nationalistes et religieuses croissantes, la terre multinationale de Mentsouri est un exemple universel de formes réalisables, plus nobles. De même, son tableau d'une existence pas si lointaine, bien moins déracinée, d'une société et d'une communauté qui, tout en vivant dans un monde divers au plan national et social, vivaient d'une manière qui permettait la reproduction écologique du monde de la nature et de la faune. Nos ancêtres vivaient à la dure, souvent misérables, toujours soumis à la tyrannie. Mais ils vivaient en ayant davantage conscience de leur dépendance à l'égard de la nature et de la faune, plus à l'aise avec ses rythmes, dans une relation nouvelle avec les champs, les montagnes et la flore, d'une façon plus durable et plus humaine.   

    En 1915, voici un siècle, il fut mis fin à cette existence, du jour au lendemain, catégoriquement et irrévocablement.

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    Hagop Mentsouri n'est pas le seul à avoir reconstitué au plan artistique la vie des Arméniens dans leurs terres ancestrales occidentales avant 1915. Associé au genre improprement qualifié de 'littérature provinciale,' en réalité une authentique littérature nationale arméno-occidentale émergente, Mentsouri fit partie de ce nombre grandissant d'écrivains qui choisirent de se focaliser non pas sur la diaspora - d'Istanbul, Tbilissi ou Bakou -, mais plutôt sur l'Arménie ancestrale, le foyer de la vie nationale. Beaucoup furent victimes du génocide, dont le grand Telgadintsi [Hovhannès Haroutiounian] (1860-1915), Rouben Zartarian (1874-1915),  Hrant (1859-1915), Gégham Barséghian (1883-1915). Avec d'autres, comme Servantziants, Hamasdegh (1895-1966), Msho Gegham [Gégham Ter-Karapétian] (1856-1918) et Vahé Haig (1896-1983), ils ont reproduit à eux tous et donc préservé pour nous la mémoire immense et profonde de ceux qui périrent en 1915.    

    Notes

    1. Pour une présentation sociologique détaillée, voir S. Papikyan, "The western Armenian village in Mntsouri's short stories" [Le village d'Arménie Occidentale dans les nouvelles de Mentsouri], Lraber, 2012, n° 1
    2. Pour un débat bienvenu sur l'univers multinational de Mentsouri, voir Florian Riedler, "Hagop Mntsouri and the Cosmopolitan Memory of Istanbul", European University Institute, Robert Schuman Centre for Advanced Studies, Mediterranean Programme, EUI Working Papers, RSCAS 2009/13 - ISSN : 1028-3625

    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch(Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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