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Arménies - traversées de soi, de l'autre - flux et reflux informulés - quête d'Eden - les saisons d'ordalie - accéder aux métamorphoses - scander les gouffres et les cimes - multiple, errant, total

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  • 04/03/15--00:04: Zofia Nałkowska - Choucas





  • Zofia Nałkowska
    Choucas
    Northern Illinois University Press, 2014

    Armenian Voice (Londres), Issue 64, Autumn 2014


    Zofia Nałkowska (1884-1954) est l'un des grands écrivains polonais de la première moitié du vingtième siècle. Elle est considérée comme une pionnière du roman psychologique en polonais.

    Situé dans les Alpes suisses au milieu des années 1920, son roman Choucas (1927) reflète l'expérience de l'A. dans un village sanatorium montagnard, au-dessus du lac Léman, où elle résida de février à avril 1925, et la communauté internationale qu'elle y croisa, dont des survivants arméniens du génocide, placés là par la Croix Rouge suisse.

    Les entretiens des personnages inspirent à la narratrice des réflexions sur le nationalisme, les préjugés, la guerre, la révolution et la violence dans la période de l'entre-deux-guerres. Le roman emprunte son titre à ces oiseaux alpestres que la narratrice prend en amitié et nourrit sur le balcon de sa pension, mais qui, pour d'autres, revêtent un symbolisme moins amène.

    ___________

    Traduction : © Georges Festa - 04.2015

    Zofia Nałkowska. Choucas. Traduit du polonais en anglais par Ursula Phillips.Northern Illinois University Press, 2014, 200 p. ISBN 978-0-87580-707-2


           

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     © http://georgejerjian.com/books/


    Daylight After a Century [Au grand jour un siècle plus tard] - documentaire sur la découverte de représentations d'Arméniens avant le génocide


    Un documentaire sur la découverte d'un ensemble de plaques de verre historiques, qui présente la vie en Arménie au tournant du siècle, avant le génocide arménien.

    Le dernier livre de George Jerjian, Daylight After a Century (XLibris US, 2014), consiste en un recueil de photographies prises par son grand-père dans sa ville natale d'Arabkir et sa ville universitaire d'Erzeroum, entre 1900 et 1907.

    Ces photographies reflètent le mode de vie d'un peuple qui, en l'espace d'une décennie, faillit disparaître en Anatolie, sa terre ancestrale depuis plus de 3 000 ans.

    Durant plus d'un siècle, ces photographies furent conservées dans un coffre en acier gris. Récemment, elles ont été enfin exposées à la "lumière du jour après un siècle" d'obscurité.

    _____________

    Article publié le 20.03.2015.
    Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 04.2015

    Lien vidéo : © Hollie Harrington - https://vimeo.com/121606476




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    © Parenthèses, 2011


    Exil et mémoire dans la littérature arméno-occidentale contemporaine
    par Jennifer Manoukian
    Jadaliyya, 16.08.2012


    Un tas épais de photographies en noir et blanc voltige au sol. Un homme se tient au-dessus de la pile en désordre et, ignorant coins pliés et bords grignotés, observe des dizaines de visages qui le fixent du regard. Leurs visages sont vaguement familiers – un ancien voisin, un lointain cousin, une tante qui avait l’habitude de passer ses vacances avec lui. Certaines photos tombent à l’envers et, de sa hauteur, l’homme arrive juste à distinguer les noms et les dates griffonnées à l’encre rouge au dos.

    Il s’agenouille et, du bout des doigts, ratisse rapidement les photographies en un amas improvisé. Il se penche au-dessus pour examiner de plus près et immédiatement une voix se met à lui murmurer à l’oreille. Les souvenirs commencent à submerger la pièce. Or ces souvenirs ne sont pas les siens ; ils appartiennent aux hommes et aux femmes présents dans les photos. Cette voix les ancre à une histoire, insuffle la vie sur leurs visages stoïques et ranime leurs images unidimensionnelles. Mais elle fait aussi peser le poids écrasant de leurs souvenirs sur les épaules de cet homme.

    Dans ces souvenirs gît la peine douloureuse et le tourment tenace du déracinement et de l’exil. Même si ces souffrances ne sont pas les siennes, il les considère comme si elles constituaient une partie indélébile de son vécu personnel, assumant en silence le fardeau de la mémoire et dédaignant par altruisme leur impact psychologique.

    Krikor Bélédian : hérault de la diaspora arménienne

    Cette scène compose les pages finales du roman Seuilsde Krikor Bélédian. Publié en arménien occidental en 1997 et traduit en français par Sonia Bekmezian en 2011, Seuilsest le premier d’une série de récits semi-autobiographiques explorant différentes facettes de l’enfance de l’A. à Beyrouth et le premier de ses romans à être traduit. Né en 1945, Bélédian est l’un de cette poignée d’écrivains publiant actuellement des créations en arménien occidental – la branche de la langue utilisée autrefois par les Arméniens dans l’empire ottoman et utilisée maintenant, à des degrés divers, par leurs descendants dispersés à travers le Moyen-Orient, l’Europe et les Amériques.

    Dans les premières années de ces communautés en diaspora, l’arménien occidental continua de faire office de langue de littérature et de culture, mais au fil des générations le nombre de gens ayant la compétence linguistique nécessaire pour écrire dans cette langue est allé déclinant. En 2010, l’UNESCO a classé l’arménien occidental « en danger, » second niveau sur les cinq que compte son échelle d’extinction des langues. Une langue atteint ce niveau, lorsque peu d’enfants l’apprennent en tant que première langue. Or Bélédian écrit comme s’il était totalement inconscient de cette grave situation.

    Ecrivain prolifique en poésie et en prose depuis les années 1970, Krikor Bélédian est devenu l’une des rares figures de la littérature arméno-occidentale contemporaine – une scène qui jadis abondait en écrivains talentueux qui, à l’instar de Bélédian, prenaient des risques et expérimentaient la langue, lui donnant une nouvelle vie suite à sa récente destruction. A la fois universitaire, romancier et poète, Bélédian réside en France et enseigne la littérature arménienne à l’Institut National des Langues et Civilisation Orientales (Inalco) de Paris. Il a publié des romans, des essais critiques sur la littérature arménienne, des recueils de poésie, ainsi que des ouvrages scientifiques sur l’histoire et la littérature arméniennes.

    Bélédian proclame silencieusement sa singularité d’écrivain non seulement en faisant le choix de l’arménien occidental comme langue unique d’expression artistique, mais dans sa manière d’aborder des tropes rebattus dans ce qu’il nomme la littérature de la diaspora arménienne – les écrits des Arméniens de diaspora sur le vécu arménien en diaspora dans des langues autres que l’arménien occidental. Il oppose nettement littérature de la diaspora arménienne et littérature arménienne en diaspora – les écrits des Arméniens de diaspora sur le vécu arménien en diaspora en arménien occidental.

    Dans la littérature de la diaspora arménienne, l’on note une tendance à se réfugier dans le passé et à considérer les villages et les communautés dans l’empire ottoman d’avant 1915 pour apprécier ce que devrait être la culture arménienne contemporaine. Le fait de préserver ce legs au détriment d’une valorisation du vécu arménien en diaspora, tel qu’il existe aujourd’hui, est très préoccupant. Les romans de Bélédian choisissent de donner au vécu en diaspora l’attention qu’il mérite, en affirmant la vitalité des identités arméniennes modernes en diaspora. Il ne permet pas à ses ancêtres de l’empire ottoman ou de la république naissante d’Arménie dans le Caucase de prescrire la manière avec laquelle l’identité en diaspora devrait être construite. Ses romans incitent les Arméniens à valoriser leurs expériences diverses, à se forger leur propre conception de l’identité arménienne, et non à chercher ailleurs une quelconque validation.

    Les influences littéraires sur l’écriture de Bélédian sont emblématiques du mélange de cultures inhérent au vécu arménien en diaspora, dont il défend inébranlablement l’authenticité. Pour reprendre Talar Chahinian, chercheuse en littérature :

    « La fiction [de Bélédian] illustre un style qui se situe quelque part entre le nouveau roman et le roman postmoderne. Ses romans évitent souvent les règles de ponctuation, les intrigues séquentielles et les narrateurs fiables. Or, bien que les formes de ses romans soient très largement inspirés par la pensée poststructuraliste française, leurs acrobaties linguistiques et leur contenu sont représentatifs, d’une manière frappante, de la diaspora arménienne d’après-1915, marquée par un sentiment d’interruption chronologique et de dispersion géographique. »

    Le fait d’intégrer des influences françaises au cœur de son œuvre ne constitue pas une tentative pour proclamer la supériorité de la littérature européenne ou déprécier la tradition littéraire arménienne ; elle sert à donner la parole à des expériences diasporiques, en leur permettant de s’exprimer à travers la structure romanesque.

    La catastrophe en traduction

    L’ossature des romans de Bélédian est remplie d’une langue inventive, qui cherche à revitaliser l’arménien occidental en tant que langue littéraire. Lorsque nous lisons son œuvre en traduction – même dans la traduction souverainement évocatrice de Bekmezian – cette tentative passe naturellement inaperçue. Il va sans dire qu’une dimension significative est perdue dans une traduction, lorsque la langue d’origine est essentiellement son propre personnage dans l’œuvre.

    Malgré les défis intrinsèques liés au fait de traduire l’œuvre de Bélédian, la traduction française de Seuils, par Bekmezian, remplit un objectif des plus crucial : elle familiarise un public plus large à une littérature conçue pour n’être lue que par la communauté arménienne. Comme l’arménien est unique, en ce sens que peu de gens, en dehors de la communauté, apprennent la langue ou ont suffisamment de compétences pour en pénétrer la littérature, lire de la littérature arméno-occidentale en traduction revient à écouter quelqu'un, lors d'une séance de thérapie. Révélant joies, peurs et préoccupations collectives, ainsi que les obsessions d'un peuple exilé et fouillant en profondeur dans sa psyché.     

    Rien ne pèse plus lourdement sur la psyché arméno-occidentale que ce que Bélédian et un petit groupe d'autres intellectuels nomment la Catastrophe de 1915 - plus communément qualifiée de génocide arménien. La traduction de Bekmezian nous montre comment un événement aussi destructeur est commémoré et débattu au sein de la communauté. Traitée avec subtilité et intégrée au récit, comme elle est intégrée à la structure des histoires familiales arméniennes, la Catastrophe dans Seuils n'est pas étoffée dans tous ses détails macabres, comme elle l'aurait été si l'ouvrage avait été conçu pour un public peu familier du désastre vécu par les Arméniens. Elle n'insiste pas sur les souffrances et les malheurs des Arméniens et ne se propose pas de frapper les lecteurs en reconnaissant ce qui eut lieu.

    Le traitement par Bélédian de la Catastrophe est dénué de toute motivation politique sous-jacente, que l'on observe souvent dans la littérature de la diaspora arménienne et dans le débat public sur la reconnaissance du génocide arménien. Il surgit, mais n'est jamais expliqué et n'a pas besoin de l'être. Pour les Arméniens, il s'agit d'une histoire partagée, d'un savoir commun, d'une part vivante de leur mémoire historique. A l'inverse, Bélédian prend en compte l'impact de la Catastrophe sur les hommes et les femmes, qui l'ont vécue personnellement et sur leurs enfants et petits-enfants, qui se sont approprié cette souffrance. Comment ce fardeau - qui se déguise en souvenirs familiaux - est-il transmis ? Pourquoi les Arméniens de diaspora de la deuxième et troisième génération éprouvent-ils encore un tel attachement à leur passé ? Pourquoi ont-ils encore l'impression d'être un peuple exilé, près de cent ans après la Catastrophe et quatre générations plus tard ?

    Une souffrance par procuration

    Dans Seuils, Bélédian étudie ces questions en explorant les histoires et les portraits de trois femmes - sa tante Elmone, sa grand-mère Verginé et sa voisine Antika - qui furent toutes chassées de leurs villages au sud-est de l'Anatolie en 1915, pour s'établir ensuite au Liban. Leurs histoires de souffrance et d'exil sont racontées à un narrateur anonyme par une voix omnisciente, qui le charge de les recueillir, les enregistrer et les transmettre.

    La fragilité de l'histoire familiale est un thème récurrent dans le roman. Le narrateur est habité par l'idée qu'en un instant, il pourrait brûler les photographies et déchirer ces histoires, et que rien ne subsisterait du passé de sa famille. Il est séduit par le pouvoir inhérent à cette mission. Mais la voix l'implore de conserver les portraits et de coucher par écrit tout ce qu'elle lui apprend, afin de maintenir en vie les traces de la communauté. Ce qu'il accepte consciencieusement.

    Or le narrateur lutte avec le fait qu'il a hérité de cette souffrance. Il se révolte contre ce qu'il perçoit comme un sentiment entravé de pouvoir, en comblant les vides dans son histoire par ses récits minutieux. En autorisant le narrateur à écrire des scènes originelles dans le passé de sa famille, Bélédian commente la nature malléable de l'histoire. Il demande aux lecteurs de questionner ce qu'ils savent vraiment de leur histoire et comment ils le savent. L'histoire, soutient-il, est une réalité construite, élaborée par les gens via lesquels elle a été transmise - des gens qui relèvent et sélectionnent ce qui doit être commémoré, ce qui doit être oublié et ce qui doit être magnifié. Dès qu'un récit rejoint l'actualité, sa forme falsifiée a parfois peu à voir avec l'expérience vécue.

    Cette vision de l'histoire alimente les relations construites du narrateur avec les trois femmes, dont il a hérité les histoires. Ne les connaissant pas bien, mais continuant d'éprouver une obligation d'enregistrer leur expérience, le narrateur invente une connexion personnelle fondée sur les images qu'il a en main et les récits douloureux qui lui sont murmurés à l'oreille. Bélédian utilise le narrateur pour illustrer le caractère illogique de son attachement : pourquoi le narrateur et, par extension, les Arméniens de la seconde et troisième génération en diaspora sans lien direct avec la Catastrophe, s'approprient-ils les souffrances de leurs ancêtres ?

    "Comment puis-je parler de quelqu'un que je n'ai pas vu une seule fois ? Comment puis-je pénétrer sa vie et comprendre - par delà la légende, par delà les racontars - l'épaisseur, la lourdeur de l'existence d'un être humain dont je n'ai pas reniflé l'odeur, dont la main ne s'est jamais frottée à la mienne, qui jamais ne m'a serré dans ses bras, dont jamais je n'ai entendu la voix et dont je n'ai pas la moindre image dans mon esprit."

    Ces questions caractérisent la relation entre de nombreux Arméniens de la diaspora actuelle - vivant dans des lieux aussi divers que New York, Paris, Beyrouth, Alep, Buenos Aires, Londres, Los Angeles - et leurs grands-parents et arrière-grands-parents. Ils sont très loin du traumatisme du passé, et pourtant des sentiments similaires d'exil et d'aliénation perdurent.

    La mémoire s'est emparée des Arméniens en diaspora et conditionne la manière avec laquelle beaucoup se voient. Leur passé est une source majeure d'énergie et tend à consolider une fierté dans leurs identités arméniennes. Or, comme Bélédian nous le montre, enraciner les identités dans le passé plutôt que dans le présent est problématique, car ce n'est que là que nous pouvons apprendre sur notre histoire. Il illustre cette idée en soulignant la désorientation du narrateur dans l'existence des trois femmes. Les éléments fondamentaux de leurs vies - qui se composent de chants villageois qu'il n'a jamais entendus, de dialectes qu'il n'a jamais parlés, de lieux qu'il n'a jamais vus, et d'un type de souffrance qu'il n'a jamais éprouvé - lui sont étrangers. Et pourtant perdure une connexion, un lien qui lui permet de transcender toutes ces différences, quelque absurde que cela puisse sembler.

    Rompre avec le passé

    Contrairement aux Arméniens d'aujourd'hui en diaspora, qui choisissent de se souvenir du passé de leurs familles et de l'intégrer à leurs identités personnelles, ceux qui ont survécu à la Catastrophe n'avaient d'autre choix que de se souvenir. Ils portèrent leur souffrance non seulement au plan psychologique, mais aussi physique. De même que les Arméniens de diaspora éprouvent le besoin de faire leur cette souffrance, Bélédian montre qu'il y aura toujours des limites à leur vision. Les Arméniens de diaspora ne porteront jamais les traces des tortures sur leurs corps et ne réaliseront donc jamais vraiment l'étendue de leur souffrance :

    "Comment peux-tu t'attendre à ce qu'elles [les femmes] reviennent, portant des chaussures avec leurs ongles d'orteils déformés, leurs talons fendillés, leurs pieds farouches passant à travers et brûlés par le soleil, par les collines. Tu marches et tu marches, et c'est toujours le même sable, toujours le même convoi. Il n'y a ni chameaux ni cloches, seulement et sans cesse cette chaleur qui te brûle les pieds."

    Ce que les Arméniens en diaspora ressentent c'est la souffrance qui prend son souffle, dès que ces convois parviennent à destination. Il ne s'agit pas d'une forme inférieure; il s'agit simplement de la seconde phase. Les Arméniens nés et élevés en diaspora ne seront jamais véritablement en mesure de comprendre la première phase, car l'échelle du désespoir est trop vaste à appréhender. Ils ne sauront jamais ce que c'est d'être arraché à la seule existence que vous ayez connue et d'être contraint de la rebâtir à partir de rien. Ils ne connaîtront jamais la souffrance d'entendre vos enfants prononcer leurs premiers mots dans une langue qui vous est étrangère ou la nostalgie insupportable d'un lieu qui n'existe plus tel que vous l'avez connu.

    Le combat quotidien à mener, assumé par la première génération en exil, a été remplacé par le combat émotionnel, abstrait, de la seconde et troisième génération concernant l'identité et l'appartenance. Il s'agit de la seconde phase de souffrance dont les Arméniens de diaspora font l'expérience. A savoir comment ils ressentent ce qu'ils ont absorbé et imaginé à partir des récits liés à la première phase. Cette seconde phase est simplement une continuation, puisqu'elle n'aurait pu naître sans la première. Autrement dit, la plupart des Arméniens de diaspora ne vivraient pas en diaspora, si leurs ancêtres n'avaient pas survécu à la Catastrophe et enduré la douleur de l'exil. La souffrance au sein des Arméniens de diaspora ne se compose pas seulement de la douleur endurée lors de la première phase. Elle se compose aussi du regret d'une existence qui aurait pu être la leur.

    Du fait de la Catastrophe, les Arméniens de diaspora sont définitivement étrangers à l'histoire linéaire dont bénéficiaient leurs familles dans leurs villages ancestraux, depuis des siècles. Ils ne sauront jamais ce à quoi auraient pu ressembler leurs existences, si cette lignée continue n'avait pas été interrompue. Contrairement à d'autres enfants et petits-enfants d'immigrés, ils ne peuvent pas voyager pour voir à quoi leur vie aurait pu ressembler dans leurs villages ancestraux, puisque presque toutes les traces de leurs ancêtres ont été effacées dans ces lieux.

    Ce brusque changement de direction et le choc de l'exil ont présenté des défis inattendus au sein des familles : comme le montre Bélédian, cela a conduit à une intensification des clivages entre les Arméniens qui fuirent la Catastrophe et leurs enfants et petits-enfants nés en diaspora. Dans Seuils, Bélédian nous montre comment la nouvelle génération des Arméniens nés en exil ne fut pas nécessairement valorisée par la génération qui dut fuir. Pour reprendre les mots de la voisine du narrateur, Antika :

    "Malgré tous nos efforts pour convaincre ces garçons, ils ignorent la saveur ou l'odeur d'Erzeroum. Cette atmosphère n'est pas la leur; cette eau n'est pas la leur. Leur chair et leurs os sont différents."                                        

    C'est vrai. Les Arméniens de diaspora ne feront jamais vraiment partie de cette société d'avant 1915, qu'ils exaltent. Ce vécu n'est pas le leur, mais en s'accrochant à lui et en le traitant comme si c'était le cas, les Arméniens de diaspora tentent de prendre le contrôle de leur passé et de forger une histoire autre que celle qui leur est imposée. Ils rejettent l'idée de l'exil et tentent d'estomper les différences entre eux et leurs ancêtres. Or, comme Bélédian le montre clairement, les cultures des Arméniens de diaspora et de leurs ancêtres sont distinctes.

    C'est précisément parce que ces expériences sont si différentes que la génération qui fut contrainte de fuir veut s'assurer que ses récits ne sont pas oubliés, peu importe le prix à payer pour les générations à venir :

    "Elle me fixe du regard et attend silencieusement un instant. Puis elle essaie de trouver le fil perdu, le mot perdu depuis le vieux pays. M'a-t-elle réservé ce rôle de gardien - le rôle d'apprendre par cœur la légende, de quelqu'un qui transmet la même histoire et vient la clore ? Peut-être est-elle convaincue de transmettre ses souvenirs, parce que le fait de les raconter lui permet de survivre ? Sinon, comment puis-je comprendre pourquoi elle décrit les moments les plus douloureux... sans se dérober et sans la moindre tentative pour me protéger de la violence de son existence ?"

    Les sentiments d'éloignement et d'exil, qui perdurent dans de nombreuses communautés arméniennes en diaspora de la seconde et troisième générations, sont liés directement à cette notion, car chaque génération est censée assumer le fardeau du passé. Le relai ne saurait être abandonné jusqu'à ce qu'il soit transmis à la nouvelle génération, avec tous les souvenirs douloureux et un chagrin insupportable quasi intacts. Cette idée est si enracinée et la responsabilité est formulée dans des termes si solennels qu'abandonner le relai revient à rompre la chaîne qui remonte jusqu'à la source, en 1915.

    Par delà la logique et la raison

    Dans Seuils, Bélédian demande aux Arméniens - et maintenant, grâce à la traduction française, aux autres lecteurs qui portent la douleur du déracinement - de prendre en compte le fardeau de la transmission de l'histoire familiale et l'impact qu'il peut avoir sur le prolongement de la souffrance.

    Il n'essaie pas de convaincre ses lecteurs de se libérer de leur passé ou de se défaire des souvenirs de leur famille, mais simplement d'avoir conscience de la manière avec laquelle les souvenirs ont le pouvoir à la fois de donner forme et de paralyser.

    ***

    Triant dans la pile de photographies, le narrateur remarque celle de sa tante Elmone et de sa petite-fille, Dzaghganouch. Il est perplexe. Il est certain que Dzaghganouch est née en France et n'a jamais rencontré sa grand-mère. Il extrait la photographie de la pile et l'observe plus attentivement. Une ligne discrète montre que deux photographies datant de deux époques différentes ont été superposées. Grand-mère et petite-fille ne se sont jamais trouvées sur le même continent, mis à part la même pièce, mais là elles se tiennent côte à côte, faisant fi de tout sentiment de chronologie ou de logique, afin de passer l'éternité ensemble. En assumant la souffrance de leurs grands-parents et arrière-grands-parents, les Arméniens de diaspora recherchent ce genre de proximité - un lien avec leur passé pour témoigner leur respect envers ceux qui firent tant de sacrifices pour eux.       

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    Traduction : © Georges Festa – 04.2015



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    Lancé le 24 avril 2014 par Lena C. Adishian, chef de projet (MBA), et Nareg Seferian, chercheur et écrivain, le projet 100 Years, 100 Facts se propose de faire connaître aux Arméniens et aux Turcs, mais aussi aux néophytes intéressés à travers le monde, toute la diversité d'un patrimoine culturel et la complexité d'une histoire plusieurs fois millénaires.

    Une ambition multilingue - anglais, français, espagnol, portugais, russe et turc - qui s'inscrit dans le cadre des commémorations du génocide arménien à travers le monde et que nous tenions à saluer.

    Point d'orgue : 24 avril 2015, jour de parution du 100ème article ! 

    Avec le soutien de la Fondation Gulbenkian.







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     © https://100lives.com/fr/


    Projet 100 LIVES


    « Je suis chaque homme et ce qui est en chaque homme est en moi aussi. »
    Grégoire de Narek


    Créé à l'initiative de Vartan Gregorian, Ruben Vardanyan et Noubvar Afeyan, l'ambitieux Projet 100 LIVES répond à deux urgences :

    - révéler les histoires qui doivent être racontées
    - aider là où l'aide est nécessaire

    En d'autres termes, dérouler ce fil d'Ariane qui va du Mont Ararat aux ors de Cilicie et de l'Inde, des grandes heures de la Renaissance et des Lumières aux ténèbres du génocide de 1915, des solidarités aux résistances et aux renaissances française, libanaise, italienne, américaine, argentine...

    Point d'orgue : le Prix Aurora - Aurora Prize for Awakening Humanity

    Avec le soutien de l'Union Générale Arménienne de Bienfaisance (UGAB), du Musée-Institut du Génocide Arménien (AGMI) et des Archives Nationales d'Arménie.

    Sous le haut patronage d'Elie Wiesel et George Clooney.

    © georges festa - 04.2015




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    © Zoryan Institute (Toronto), 2015


    Genocide Studies International
    Parution d'un nouveau numéro sur le centenaire des génocides arménien, assyrien et grec
    The Armenian Weekly, 17.04.2015



    L'Institut International d'Etudes sur le Génocide et les Droits de l'Homme (IIGHRS - division de l'Institut Zoryan) a le plaisir d'annoncer la parution de Genocide Studies International (GSI), Volume 9, n° 1, Printemps 2015. Ce nouveau numéro est consacré aux génocides ottomans des peuples arménien, assyrien et grec, marquant le 100ème anniversaire du génocide arménien en avril 2015.

    Cette revue spécialisée est éditée par Roger W. Smith. Ce nouveau numéro comprend six articles : "Introduction: Ottoman Genocides of Armenians, Assyrians, and Greeks" [Introduction : les génocides ottomans des Arméniens, des Assyriens et des Grecs], par Roger W. Smith; "Contending Interpretations Concerning the Armenian Genocide: Continuity and Conspiracy, Discontinuity and Cumulative Radicalization" [Les interprétations en conflit concernant le génocide arménien : continuité et conspiration, discontinuité et radicalisation cumulative], par Robert Melson; "The Genocide against the Ottoman Armenians: German Diplomatic Correspondence and Eyewitness Testimonies" [Le génocide contre les Arméniens ottomans : correspondance diplomatique et récits de témoins oculaires allemands], par Tessa Hofmann; "Academic Denial of the Armenian Genocide in American Scholarship: Denialism as Manufactured Controversy" [Le déni universitaire du génocide arménien dans la recherche américaine : le négationnisme en tant que polémique industrialisée], par Marc A. Mamigonian; "The Complexity of the Assyrian Genocide" [La complexité du génocide assyrien], par David Gaunt; et "The Genocide of the Greeks of the Ottoman Empire, 1913-1923: A Comprehensive Overview" [Le génocide des Grecs de l'empire ottoman, 1913-1923 : panorama d'ensemble], par Vasileios Th. Meichanetsidis.

    L'article de Smith présente les thèmes abordés dans ce numéro spécial de GSI et souligne à quel point l'étude précise des génocides ottomans approfondit notre compréhension de ce qu'est un génocide et des modalités de sa mise en œuvre.  

    L'article de Melson examine le rapport entre les massacres arméniens de 1894-96 et le processus qui lança le génocide pendant et après la Première Guerre mondiale. Un groupe d'historiens soutient que le génocide est une continuation des massacres de 1894-96 et que ses origines s'enracinent dans l'islam et la culture ottomane, tandis qu'un second groupe de chercheurs affirme que le génocide est qualitativement différent des massacres et qu'il fut guidé par une politique de radicalisation durant la Première Guerre mondiale. L'article se conclut par une analyse de certaines hypothèses du second point de vue.

    L'article d'Hofmann documente et analyse le génocide d'un million et demi d'Arméniens dans l'empire ottoman en 1915 et 1916, en se fondant principalement sur la correspondance diplomatique allemande contemporaine, conservée aux Archives politiques du ministère allemand des Affaires Etrangères, à Berlin. Une sous-section spéciale de l'article est dédiée aux services secrets, Teşkilat-ı Mahsusa [Organisation Spéciale], qui planifièrent, mirent en œuvre et conduisirent en grande partie la destruction des Arméniens. L'implication de l'Allemagne dans l'anéantissement des Arméniens ottomans, des chrétiens araméophones et des chrétiens gréco-orthodoxes est aussi étudiée.

    L'article de Mamigonian retrace les débuts du déni du génocide arménien en se focalisant sur les subtilités plus récentes et la pénétration du déni au cœur des milieux académiques américains, se positionnant comme une posture intellectuelle légitime au sein d'un débat historique.         

    L'article de Gaunt s'intéresse à un autre groupe ciblé par l'empire ottoman en vue d'extermination : les Assyriens. Le génocide assyrien concerna de nombreuses communautés chrétiennes non arméniennes, originaires d'Anatolie orientale et du nord de la Mésopotamie. Dont l'Eglise assyrienne d'Orient, l'Eglise chaldéenne, l'Eglise orthodoxe syriaque et d'autres confessions plus réduites.

    L'article de Meichanetsidis renvoie au génocide des Grecs de l'empire ottoman de 1913 à 1923, en livrant un panorama d'ensemble du processus génocidaire global. L'article vise à mieux comprendre le génocide et découvrir les projets ottomans de destruction qui incluaient les Arméniens, les Assyriens et Araméens, ainsi que les Grecs, dans une tentative d'isolement de la société ottomane et de création d'un Etat national turc musulman.

    Figure aussi une recension de l'ouvrage The Young Turks' Crime against Humanity: The Armenian Genocide and Ethnic Cleansing in the Ottoman Empire, de Taner Akçam, analysé par le docteur Rouben Paul Adalian, directeur de l'Armenian National Institute (Washington, DC).

    Pour toute information sur les abonnements ou se procurer des exemplaires, consulter http://www.utpjournals.com/Genocide-Studies-International.html ou contacter l'International Institute for Genocide and Human Rights Studies par courriel admin@genocidestudies.org ou par tél. (416) 250-9807.  

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    Traduction : © Georges Festa - 04.2015



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     © Kristeligt Dagblad, 2013


    "La Grande Mort"
    Trouver une terminologie précise pour le meurtre du peuple arménien
    par Matthias Bjørnlund


    A partir de 1915, l'humanitaire et enseignante danoise Karen Jeppe fut témoin et vécut au plus près le génocide arménien dans la ville arménienne d'Ourfa : les marches de mort, les massacres, la violence (sexuelle et autre) de masse, systématique et l'écrasement de la résistance désespérée du quartier arménien, autant d'expériences qui la conduisirent à une tentative de suicide en 1916. Pour elle et beaucoup d'autres gens comme elle, une partie du processus, s'agissant de donner du sens à une chose aussi impensable, injuste et presque surréaliste à cette époque, et tenter de l'expliquer au monde extérieur, consistait à trouver une terminologie adéquate pour ces événements. A savoir trouver un ou quelques mots pouvant en quelque sorte résumer quelques aspects essentiels d'un processus d'extermination qui défiait l'imagination et qui, selon de nombreux observateurs contemporains, ne ressemblait à rien de ce que le monde avait vu.

    Karen Jeppe et de très nombreux autres témoins oculaires vont alors utiliser des éléments d'un vocabulaire identifié par des auteurs tels qu'Alan Whitehorn dans "Describing the Indescribable: 1915,"à savoir des termes interchangeables comme "extermination d'une race,""holocauste,""crimes contre l'humanité et la civilisation,""anéantissement" et "massacre" (1). Nous comprenons et nous expliquons essentiellement le monde grâce au langage écrit et parlé, ou plutôt nous essayons - et souvent nous échouons. L'expression "favorite" de Jeppe pour le génocide arménien n'appartient qu'à elle : "La Grande Mort" - "Den Store Død" en danois. A l'instar d'autres expressions contemporaines, comme l'arménien Medz Yeghern / Grand Crime, il s'agit d'une certaine manière d'un terme à juste titre poignant, car il fait apparaître une image simple et puissante de souffrance de masse et de destruction totale. Par ailleurs, néanmoins, ce n'est pas un terme très précis, car il élude l'aspect criminel et intentionnel du projet d'anéantissement, puisque la mort à grande échelle peut être provoquée par toute une série de facteurs, allant du massacre intentionnel aux tremblements de terre.

    L'on sait que la recherche d'un terme juridico-historique approprié et précis, signifiant la destruction physique et culturelle intentionnelle de groupes tels que les Arméniens ottomans et les Juifs d'Europe, fut ce qui amena le juriste juif polonais Raphaël Lemkin à inventer l'expression "génocide" durant la Seconde Guerre mondiale, et à faire pression pour des lois internationales définissant, condamnant et réprimant cet crime suprême contre l'humanité. Or ce n'était pas la première fois que ce genre de considérations sémantiques fut émis concernant la destruction des Arméniens ottomans. Le terme juridico-historique moderne "génocide," que l'on peut simplement traduire par "le meurtre d'un(e) peuple/race/tribu" ou "la destruction physique et culturelle d'une nation," est appelé "folkemord/folkedrab,""folkmord,""folkemord/folkemorde," et "Völkermord/Genozid" en danois, suédois, norvégien et allemand, respectivement. Et avant, pendant et peu après le génocide arménien, nous trouvons des exemples de ces termes utilisés par des observateurs contemporains scandinaves et allemands, ou germanophones - politiciens, diplomates, intellectuels, etc. - pour indiquer la politique anti-arménienne systématique et généralement destructrice sous le règne du sultan ottoman autoritaire Abdülhamid II et des dirigeants dictatoriaux Jeunes-Turcs du Comité Union et Progrès (CUP).

    Les premiers exemples (de ces variantes) à avoir été recensés et retrouvés se rapportent aux massacres hamidiens d'environ 200 000 à 300 000 Arméniens durant les années 1894-1896, et plus généralement au climat de persécution et de répression créé par le régime du sultan dans l'empire ottoman et parmi les dissidents en exil. En 1899, Mustafa Refik, un des dirigeants Jeunes-Turcs exilé en Europe, dénonce le sultan ottoman comme un despote qui ternit l'empire par son "volkmörderischen Regierung," un terme allemand que l'on traduirait aujourd'hui par "gouvernement génocidaire." D'après Refik, le comportement génocidaire du régime ottoman inclut les récents massacres arméniens. (2)  Et en 1906, la Danoise Maria Anholm, aventurière, éditrice et écrivaine, alors très célèbre, utilise directement et explicitement le terme "folkmord" pour décrire les massacres hamidiens et l'oppression contemporaine des Arméniens ottomans, qui ont pour but, selon elle, la destruction complète de ces populations. Elle interviewa elle-même des survivants arméniens de ces massacres dans la partie russe du Caucase en 1901-1902, et revint en Suède avec des récits de "la saga des Arméniens, écrite avec du sang et des larmes." (3)

    Avec le début du génocide arménien en 1915, la question se posa à nouveau de savoir comment nommer une destruction humaine aussi massive. Ce qui n'est guère surprenant, étant donné le fait que le génocide arménien était largement interprété par des observateurs contemporains bien informés comme une tentative sans précédent, tout à fait intentionnelle et extrêmement violente, visant à complètement éradiquer les Arméniens ottomans - y compris lorsqu'ils sont comparés à, disons, les massacres hamidiens des années 1890 ou la persécution de tous ou de la plupart des autres groupes durant la Première Guerre mondiale. Et, une fois de plus, des variantes du terme folkemord/Völkermord furent utilisées, outre l'usage très répandu d'expressions très proches telles que "le meurtre d'un peuple" et "un peuple est en train d'être assassiné."

    Les tout premiers exemples sur lesquels je suis tombé datent de 1917, comme lorsque Christen Christian Dreyer Collin, un professeur norvégien de littérature, écrit ce qui suit, en se basant en partie sur des articles de presse antérieurs : "Nous lisons avec horreur les témoignages recueillis par la commission américaine d'enquête, et examinés de manière scientifique par le professeur Bryce, historien anglais émérite et hautement respecté, relatant comment les Turcs, après avoir planifié de sang-froid, ont perpétré des actes plus violents encore que ceux des anciens Assyriens. [...] Lisez l'histoire de ce génocide [folkemord], qui débuta en avril 1915, et n'oubliez pas l'anecdote de cette mère qui, après avoir vu son enfant enlevé par un groupe de gens et brûlé par des musulmans dans une église chrétienne, abandonna toute religion avec ces mots : 'Dieu est devenu fou !'" (4)                   

    En Norvège, la même année, l'écrivain Arne Garborg utilise "folkemorde" dans son Journal publié alors, pour décrire le génocide arménien. Hjalmar Branting, figure légendaire du parti social-démocrate suédois et qui deviendra Premier ministre, qualifie le processus d'anéantissement de "folkmord" lors d'un rassemblement à Stockholm, tandis que Matthias Erzberger (membre du Reichstag allemand, dirigeant du parti catholique modéré Zentrumspartei, puis vice-chancelier), de même que Hellmuth Freiherr Lucius von Stoedten (diplomate allemand en Suède durant la Première Guerre mondiale), utilisent le terme "Völkermord" concernant ces mêmes événements dans des rapports diplomatiques en 1917 et 1918, respectivement. Erzberger s'était rendu dans l'empire ottoman en 1916, estimant qu'un million et demi de chrétiens avaient été assassinés à ce moment-là, incluant peut-être des victimes assyriennes et grecques, ainsi que des Arméniens aux dénominations diverses.

    Enfin, en 1925, l'intellectuel, linguiste, humanitaire et globe-trotter juif dano-islandais Åge Meyer Benedictsen, qui avait été précédemment témoin des effets des massacres hamidiens, lors de plusieurs grands voyages dans l'empire ottoman et les régions limitrophes avant la Première Guerre mondiale, utilise le terme "folkemord," après un examen attentif et minutieux des sources dans sa somme sur les Arméniens et l'histoire de l'Arménie, des origines au lendemain immédiat du génocide. Ses paroles plutôt perspicaces formeront la conclusion de ce bref essai sur certains aspects moins connus de ce que l'on pourrait appeler la généalogie du vocabulaire de la destruction de masse :

    "Très tôt, la destruction du peuple arménien intervint dans le plan aventureux et criminel ébauché par les dirigeants de la Turquie, des gens comme le Grand vizir Saïd Halim, les pachas Enver, Djevdet et Djemal, et le chef qui pense pour tous [sic], le ministre de l'Intérieur Tala'at Bey. [...] Ce génocide [folkemord] devait être appliqué dans ses moindres détails, et non au hasard comme vingt ans auparavant. [...] Il devait être perpétré d'une manière si rapide, si sûre et si secrète que rien ne pût être entrepris de l'extérieur avant que tout n'ait été achevé; même les victimes, la masse du peuple arménien, devaient ignorer ce qui se passait à quelques dizaines de kilomètres." (5)      

    Notes

    1. Alan Whitehorn, "Describing the Indescribable: 1915,"The Armenian Weekly, 10.03.2015 - http://armenianweekly.com/2015/03/10/describing-the-indescribable-1915/
    2. Mustafa Refik, Ein kleines Sündenregister Abdul-Hamid II, Genève/Geneva: Arnold Malavallon, 1899, p. 6, 118 sqq. Sur Refik, voir aussi, par ex., M. Sükrü Hanioglu, Preparations for a Revolution: The Young Turks, 1902-1908, Oxford University Press, 2001, p. 166.
    3. Maria Anholm, Det dödsdömda folkets saga. Stokholm, 1906, p. 3; Idun: Illustrerad Tidning för Kvinnan och Hemmet, vol. 14, n° 12, 23 mars 1901, p. 186; Vahagn Avedian, "The Armenian Genocide of 1915 from a Neutral Small State's Perspective: Sweden,"Genocide Studies & Prevention, vol. 5, n° 3, 2010, p. 323; http://tidskriftenrespons.se/recension/folkmordet-pa-armenierna/.
    4. Chr. Collin, Verdenskrigen og det Store Tidsskiffe, Kristiania/Oslo: Gyldendal/Nordisk Forlag, 1917, p. 161.
    5. Il est possible de retrouver les références de toutes ces sources in Matthias Bjørnlund, Det armenske folkedrab fra begyndelsen til enden, Copenhagen: Kristeligt Dagblads forlag, 2013    

    [Historien des archives danoises, Matthias Bjørnlund est spécialisé dans le génocide arménien et les questions qui lui sont liées. Il a publié plusieurs ouvrages et articles en danois et en anglais sur le sujet, et travaille actuellement sur un nouveau livre consacré aux humanitaires danois avant, pendant et après le génocide arménien, tout en enseignant à l'Institut Danois pour les Etudes à l'Etranger, à Copenhague.]

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    Traduction : © Georges Festa - 04.2015
    Avec l'aimable autorisation de Matthias Bjørnlund.






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    © www.depoistanbul.net


    Istanbul : exposition (4 - 26 avril 2015)
    "Nereye Gideceğimizi Bilmeden..." [Sans savoir où l'on nous conduit...]
    MassisPost, 10.04.2015


    ISTANBUL - Une nouvelle exposition au Centre d'art et de culture DEPO à Istanbul, due aux artistes Nalan Yirtmaç et Anti-Pop, montre du doigt la brutalité vécue par le peuple arménien vivant dans l'empire ottoman et en Turquie, comme le signale Today's Zaman.

    Ouverte depuis le 4 avril au premier étage du DEPO, situé dans le quartier de Tophane, "Nereye Gideceğimizi Bilmeden..." invite le public à méditer sur le passé, comme sur l'actualité.

    L'exposition se compose des portraits de 100 intellectuels arméniens qui firent partie de plus de 200 personnalités de la communauté arménienne, arrêtées le 24 avril 1915, sur ordre de Talaat Pacha, alors ministre de l'Intérieur.
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    "La semaine dernière, parmi nous, Agnuni, Khadjag, Zartarian, Jangülian, Daghavarian et Sarkis Minassian ont été convoqués à Ankara et ont pris la route. Nous ignorons ce qu'ils sont devenus. Je suis attristé, car bien que nous ayons subi tant d'épreuves sous le régime autocratique, nous continuons d'être injustement persécutés dans cette période de liberté et de constitutionnalisme. Est-ce cela le sort qui attend ceux qui ont souffert et travaillé dur pour le salut de la mère patrie toutes ces années ?"
    Extrait d'une lettre de Sempat Piurad, datée du 30 mai 1915, écrite depuis la prison d'Ayaş

    "Il se peut qu'un jour, nous soyons forcés de partir, mais... Nous partirons tout comme ceux de 1915 le firent... Comme nos ancêtres... Sans savoir où l'on nous conduit... Marchant sur les routes qu'ils parcoururent... En proie au tourment, éprouvant la souffrance..."
    Extrait d'un article de Hrant Dink, "Comme un pigeon nerveux : mon inquiétude"

    Ces intellectuels, arrêtés pour la plupart le 24 avril 1915 à Istanbul, la veille du débarquement allié à Çanakkale (Gallipoli), furent emmenés dans deux camps de concentration à Çankiri et Ayaş, près d'Ankara. La plupart furent les victimes de bandes de criminels libérés de prison. Ces arrestations constituent la première mesure de la décision de déportation, prise par le Comité Union et Progrès au pouvoir, qui évoluera rapidement en un génocide. Suite à l'arrestation d'environ 250 personnes, dans la nuit du 23 au 24, une opération policière massive est entreprise, ciblant 2 500 personnes en l'espace de deux jours.  

    L'œuvre, qui se compose des portraits des intellectuels arméniens arrêtés, exilés et assassinés le 24 avril et ensuite, a été créée par l'artiste Nalan Yirtmaç. Cette création les sort du titre générique "Arméniens arrêtés et expulsés" pour en faire des gens aux noms et aux visages familiers, qui participaient activement au milieu intellectuel ottoman cosmopolite. Ces portraits que l'artiste a rendus dans son langage pictural, en se basant sur des photographies extraites des quelques publications à avoir survécu jusqu'à nos jours, résument un passé peu connu de quelques-uns et totalement ignoré des autres dans la mémoire collective.

    L'œuvre créée par Anti-Pop, immédiatement après l'assassinat de Hrant Dink le 19 janvier 2007, est exposée conjointement à ces portraits, attirant l'attention sur la continuité angoissante entre 1915 et l'assassinat de Hrant. D'un côté figurent les intellectuels raflés et liquidés il y a cent ans, et de l'autre un révolutionnaire qui paya de sa vie, il y a quelques années seulement, le fait d'avoir cru que les Turcs et les Arméniens rebâtiront leurs identités sur des bases saines et vivront dans l'égalité et la liberté.   

    Pour accepter la grande catastrophe vécue dans l'Etat ottoman et la Turquie, courber nos têtes et pleurer ensemble...

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    Traduction : © Georges Festa - 04.2015

    site du Centre DEPO : www.depoistanbul.net/tr/index.asp

    site de Nalan Yirtmaç : http://nalanyirtmac.blogspot.fr/



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     © Wayne State University Press, 1996



    Nouvelles rouges de mon ami
    Siamanto annonçant la violence de 1915 et le postmodernisme en 1909
    par Peter Balakian


    Siamanto fut arrêté le 24 avril 1915 à Constantinople/Istanbul, ainsi qu'un groupe célèbre d'environ 250 personnalités de la culture arménienne : il fut envoyé, ainsi qu'une partie de ce groupe, à Ayash, près d'Ankara, où il fut tué, ainsi que la plupart des autres, par des gendarmes turcs durant l'été 1915, dans les environs d'Ankara. Il s'agit d'un poète dont l'identité et les écrits constituent une part importante de la Renaissance culturelle arménienne durant les dix premières années du 20ème siècle et de ce qui fut le début du modernisme littéraire arménien. Il joua un rôle essentiel dans l'articulation du rôle de la poésie, s'agissant de reconquérir l'histoire et le mythe en vue de créer un langage nouveau et une culture plus riche. En ce sens, c'est un poète dont la position centrale n'est pas sans rappeler celle de Yeats en Irlande, de Neruda au Chili ou de Whitman aux Etats-Unis, en particulier durant la Guerre de Sécession.   

    Bien que non polémiste, il estimait que la poésie ne pouvait être tout à fait isolée de la sphère sociale, ce qui, en l'occurrence, ramenait à la situation d'urgence du peuple arménien sous domination ottomane. Il eût été d'accord avec un Whitman soulignant le fait qu'"un barde se doit d'être à l'unisson d'un peuple." Du reste, Siamanto est un poète aux affinités de barde. Un poète public qui déclamait ses poèmes face à des auditoires et des foules, et populaire dans la culture de café à Constantinople, lors de ces années qui ont précédé 1915.

    Pour le lecteur peu familier de l'histoire littéraire arménienne, il importe de noter le contexte d'où émergea Siamanto au tournant du 20ème siècle. Dans la seconde moitié du 19ème siècle, l'Arménie Orientale (dans l'empire russe) comme l'Arménie Occidentale (dans l'empire ottoman) connurent une renaissance culturelle. Dès la seconde moitié du 18ème siècle, l'Arménie Orientale et Occidentale absorbèrent plusieurs dimensions de la tradition intellectuelle en provenance d'Europe et de Russie. Les mouvement européens des Lumières et du Romantisme eurent un impact sur les écrivains et les penseurs arméniens. Voltaire, Racine, Rousseau et Hugo, par exemple, incarnaient des idées sur les libertés civiles et l'égalitarisme, idées que les écrivains arméniens s'approprièrent pour les aider à traiter la situation sociale et politique déplorable de l'Arménie sous domination ottomane.

    Même si l'impact de la culture française sur les écrivains et les penseurs arméniens semble avoir été fondamental, Byron et Shelley, Swift, Milton et Shakespeare ont eux aussi contribué pour leur part à la renaissance culturelle arménienne, comme le fit le Risorgimento italien, par l'intermédiaire du monastère arménien situé sur l'île de San Lazzaro à Venise. Les moines mékhitaristes - qui recueillirent Byron en 1816, année où il étudia l'arménien classique - constituaient un pont entre l'Arménie et l'Italie depuis 1717. Dante, Manzoni et Leopardi furent traduits en arménien à partir du milieu du 19ème siècle. Pour les Arméniens, les révolutions démocratiques de France, d'Allemagne et d'Italie au milieu du 19ème siècle et ensuite, représentaient autant de signes de progrès et d'idéaux de liberté.

    Si les influences européennes du 19ème siècle ont aidé à former Siamanto, la renaissance d'un intérêt parmi les Arméniens pour leur art et leur culture fit de même. A l'instar de nombre de cultures européennes, l'Arménie de la fin du 19ème siècle connut son propre mouvement romantique, les écrivains et artistes arméniens redécouvrant leur poésie pré- et proto-chrétienne, comme l'épopée de David de Sassoun et les poèmes mystiques inventifs de Grégoire de Narek, ainsi que la tradition des balades de Sayat Nova et la musique populaire rurale, que le prêtre et compositeur Komitas Vartabed recueillait, adaptait et composait. Des miniaturistes d'exception du Moyen Age, comme Toros Roslin et Sarkis Pidzak, faisaient aussi sensation, de même que les réalisations architecturales pionnières des premières églises chrétiennes et de l'Arménie médiévale, illustrées de manière spectaculaire par la découverte de la cité médiévale d'Ani, que l'on croyait perdue, par l'archéologue russe Nikolas Marr dans les années 1890.

    C'est dans ce milieu que Siamanto grandit avec une sorte de cosmopolitisme nouveau pour les intellectuels arméniens. Comme d'autres écrivains modernes en arménien occidental de sa génération - Daniel Varoujan, Vahan Tekeyan, Zabel Essayan et Krikor Zohrab, pour n'en citer que quelques-uns - Siamanto absorba les traditions européennes dans les traditions arméniennes. Vu du 21ème siècle, la perte est difficile à évaluer : toute une génération d'écrivains en arménien occidental fut anéantie par le gouvernement ottoman, au moment même où ils émergeaient en tant que génération conduisant la littérature arménienne vers le modernisme, tout en lui conférant un rayonnement international. Par bonheur, un solide corpus de leurs œuvres survit, dont plusieurs traductions élégantes de poésie en anglais, nombre desquelles ont été réalisées par la poétesse Diana Der Hovanessian, qui les a fait connaître à un nouveau public.

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    Il n'est rien de comparable aux Nouvelles rouges de mon ami dans ce que je connais de la poésie du 19ème siècle. Il s'agit d'un livre forgé à partir de certaines modes littéraires en faveur au 19ème siècle, tout en évoluant vers quelque chose de saisissant et de neuf. Les poèmes des Nouvelles rougesébranlent les normes traditionnelles du genre et de la poésie qui définissaient la poésie de la fin du 19ème siècle dans la littérature arménienne, ainsi que celle de la tradition anglo-américaine. Bien que Siamanto adopte certaines conventions arméniennes de la fin du 19ème siècle, en créant des monologues dramatiques et des trames narratives mimétiques, la violence extrême qu'il cherche à représenter l'amène à un langage d'une nature si crue, si tranchante et sans concession qu'il subvertit tout ce qui pourrait évoquer, suggérer ou insinuer quelque esthétique élégante, la quête d'une nature inspirante ou ce sublime par lequel une grande partie de la poésie fin-de-siècle se définissait dans la poésie américaine et anglaise.     

    En élaborant une langue plus âpre et une parole vernaculaire, Siamanto se passe souvent des notions traditionnelles de métaphore. Son réalisme brutal me frappe, car il doit plus aux poèmes de Walt Whitman lors de la Guerre de Sécession qu'à la poétique de l'art pour l'art d'un Mallarmé ou des préraphaélites, si caractéristiques de la fin-de-siècle. A l'instar des poètes anglais de la Première Guerre mondiale, Siamanto découvre que l'impact de la violence de masse l'éloigne de l'esthétique plus romantique qui avait inspiré ses premiers poèmes, dans lesquels il tente de revendiquer un passé arménien sublime, réinventer un mythe arménien et saisir des forces transcendantes.

    Comme les poèmes des Nouvelles rouges luttent avec le "mal premier," pour reprendre son expression, Siamanto est obsédé par la culture musulmane de la Turquie, ses modalités et ses capacités à diaboliser l'autre. Ce qui est arrivé aux Arméniens de l'empire ottoman en 1909, puis en 1915, est aussi arrivé sous des formes différentes aux Grecs de Turquie Occidentale et du Pont, ainsi qu'aux Assyriens du sud-est de l'Anatolie, durant cette période de génocide et d'épuration ethnique des chrétiens ottomans, qui va de 1915 à l'incendie de Smyrne en 1922. La texture des poèmes comporte ainsi de larges implications sur la dynamique du pouvoir et la diabolisation de l'autre. A cet égard, les poèmes des Nouvelles rouges ont une place de plus en plus visible dans l'intérêt contemporain pour la dynamique de la poésie en rapport avec des situations de violence de masse. La popularité de poèmes tels que "La Danse,""La Croix" et "Douleur," depuis leur première apparition dans l'anthologie de Carolyn Forché, Against Forgetting: Twentieth-Century Poetry of Witness (1), puis dans la traduction anglaise de Nouvelles rouges de mon ami en 1996 (2), me frappe à la façon d'un baromètre témoignant d'un élargissement certain de la poésie dans notre culture littéraire actuelle.   

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    Les poèmes des Nouvelles rougespourraient être présentés comme des poèmes du témoignage, un terme qui s'est acquis une visibilité grâce à l'anthologie de Carolyn Forché parue en 1993 et l'évolution discursive des études sur le génocide. Je suis néanmoins plus enclin à penser la capacité de Siamanto à absorber la violence et à donner pour tâche au poème lyrique de transformer et manipuler l'événement. En s'engageant dans des situations extrêmes, faites de tortures, de meurtres et de viols, Siamanto tente de trouver une langue capable de compression linguistique et de précision lyrique, permettant aux poèmes de susciter scènes, images et voix dialogiques. Dans la plupart des poèmes, Siamanto tait une expression personnelle afin de susciter distance et détachement en créant des personnages via un monologue dramatique et parfois même un dialogue vocal. En ce sens, ces poèmes participent d'une sensibilité de dramaturge. Le point de vue et les techniques de cadrage, dans la plupart de ces poèmes, sont une manière pour le poète de traduire la violence avec un détachement qui crée sa propre ironie.

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    Si l'on considère les Nouvelles rouges de mon ami depuis la fin du 20ème siècle, l'on éprouve comme une postmodernité quant aux stratégies disruptives à l'œuvre dans ces poèmes. Par son refus d'être ornemental, générique, métaphysique, Siamanto insiste sur la nécessité de voir clairement quelque chose qui a trait à l'impact de la violence de masse sur le moi, la structure de l'organisation sociale et, bien sûr, l'imaginaire qui suit. Lire ce simple vers extrait d'un poème du recueil, intitulé "Le Fils," c'est croiser un emblème prophétique écrit au début du 20ème siècle : "Sur des kilomètres, des fermes en cendres, des cadavres épars, et dans son séjour son épouse, nue et poignardée." Avant même que les poètes anglais de la Première Guerre mondiale ne se retrouvent confinés dans des tranchées, les poèmes de Siamanto avaient absorbé un type d'expérience qui allait changer notre idée de la poésie, dans sa portée et son registre.

    [Extrait de : Peter Balakian. Vise and Shadow: Essays on the Lyric Imagination, Poetry, Art and Culture. Chicago: University of Chicago Press, 2015. Chapitre 10 : "Siamanto's Bloody News."]

    NdT

    1. Carolyn Forché. Against Forgetting: Twentieth-Century Poetry of Witness. WW Norton & Co., 1994, 812 p.
    2. Siamanto. Bloody News from My Friend: Poems. Translated by Peter Balakian and Nevart Yaghlian. Wayne State University Press, 1996, 72 p.

    [Titulaire de la chaire Donald M. and Constance H. Rebar en Sciences Humaines et professeur d'anglais à l'Université Colgate (Hamilton, NY), Peter Balakian est l'A. de nombreux ouvrages en prose et de poésie, dont The Burning Tigris: The Armenian Genocide and America's Response(HarperCollins, 2003], et de mémoires, Black Dog of Fate (Basic Books, 1997). Il est co-traducteur avec Nevart Yaghlian de Bloody News from My Friend de Siamanto (Wayne State U. Press, 1996).]   

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    Traduction : © Georges Festa - 04.2015




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     © Little, Brown and Company, 2015


    Entretien avec Eric Bogosian :
    l'écriture d'Operation Nemesis et comment ce projet l'a "radicalisé" et changé
    par Aram Kouyoumdjian
    Asbarez.com, 23.04.2015


    Le nouveau livre d'Eric Bogosian n'est ni un roman, ni un scénario ou un recueil de monologues - genres pour lesquels il est le plus connu. Entorse surprenante, Bogosian a écrit un documentaire intitulé Operation Nemesis, qui aborde "le complot meurtrier qui vengea le génocide arménien," comme l'explique le sous-titre. L'ouvrage, à paraître le 21 avril, étudie la campagne arménienne, coordonnée au début des années 1920, visant à assassiner les principaux responsables du génocide à Constantinople (Istanbul), Tbilissi et dans les villes d'Europe où ils avaient cherché refuge. Une partie importante du livre est consacrée à l'assassinat de Talaat Pacha - l'un des architectes clé du génocide - à Berlin par un jeune Arménien, nommé Soghomon Tehlirian, et au procès qui s'ensuivit, lequel attira l'attention du monde entier et aboutit à l'acquittement de Tehlirian, qui fit sensation.

    Personnalité aux multiples facettes, Bogosian n'est ni universitaire, ni historien; à l'inverse, c'est un acteur, un scénariste, un auteur de monologues et un romancier de premier plan. Néanmoins, son essai sur Némésis se fonde sur une recherche scientifique rigoureuse, comme le prouvent la cinquantaine de pages de notes et de sources bibliographiques. Parallèlement, ce livre constitue une œuvre haletante, parcourue de tensions et des plus accessible, ayant pour cadre la structure en trois actes d'un scénario. La première partie brasse brièvement l'histoire de l'Arménie jusqu'à la période du génocide; la seconde raconte l'histoire de Tehlirian; et la troisième relate les autres assassinats du projet Némésis, en considérant leurs suites. Bien que guidé par les faits, Operation Nemesis est étayé par des analyses d'une géopolitique complexe, dont la complicité des puissances occidentales tant avec le génocide qu'avec le complot d'assassinat qui suivit.

    Nous pouvons faire remonter la maîtrise du récit chez Bogosian à son précédent corpus d'écrits - trois romans et des pièces comme Talk Radio, finaliste du Prix Pulitzer et adaptée au cinéma par Oliver Stone (avec Bogosian lui-même en tête d'affiche), et subUrbia, dont Richard Linklater a fait un film. Grand auteur de monologues, Bogosian a aussi écrit - et interprété - des solos comme Pounding Nails in the Floor with My Forehead et Wake Up and Smell the Coffee. Ses apparitions au générique en tant qu'acteur vont du cinéma (dont Ararat d'Atom Egoyan) à la télévision (Law & Order: Criminal Intent) et à la scène - Broadway et Off-Broadway.          

    Avant sa venue à Los Angeles, la semaine prochaine, pour des apparitions à l'Alex Theatre et à l'Abril Bookstore, j'ai eu l'opportunité de m'entretenir avec Bogosian sur son livre, le processus de sa rédaction et, enfin, son impact sur lui. Notre entretien du 18 avril étant assez long, la transcription qui suit ne représente pas la totalité, mais en retient les parties les plus importantes.

    Nous débutons notre conversation par un débat sur l'identité - et la date de naissance de bon augure de Bogosian.

    - Aram Kouyoumdjian : Tu es vraiment né un 24 avril ?
    - Eric Bogosian : Hé oui ! Je n'en ai pas réalisé l'importance pendant une bonne partie de ma vie. Bizarrement, je viens d'une famille arménienne qui ne voit pas les choses comme ça. C'est étrange, je ne sais pas encore pourquoi, mais personne dans ma famille ne semblait être conscient de la signification du 24 avril.  

    - Aram Kouyoumdjian : Quand as-tu commencé à prendre conscience de ton identité et comment a-t-elle émergé ?
    - Eric Bogosian : J'ai eu très jeune une idée très claire de mon identité arménienne, car j'avais un grand-père qui avait réussi à quitter la Turquie vers 20 ans, il était donc en première ligne pour être raflé par les autorités en 1915, alors il est venu aux Etats-Unis. Il me racontait des histoires et il me disait carrément que les Turcs étaient des salauds et que des saloperies s'étaient passées là-bas. [...]

    Je savais que notre identité arménienne était liée à l'église, parce que j'allais à l'église - j'étais enfant de chœur, j'allais à l'école du dimanche. "Arménien" signifiait des gens âgés qui parlent une autre langue, "Arménien" signifiait un lieu très lointain, apparemment au Moyen-Orient, mais je n'en étais pas sûr, personne ne savait précisément où se trouvait l'Arménie, quand j'ai grandi. La nourriture, la musique, les mariages - tout ça était pour moi ma dimension arménienne. Dont faisait partie le récit du génocide, sur lequel j'avais une vision soit tout noir, soit tout blanc. A part ça, j'appartenais plutôt, disons, à la bonne vieille banlieue, un peu beauf, et j'agissais comme ça. Je veux dire, j'ai grandi dans les années 60...

    Dans les années 90, j'ai évolué et c'est venu de plusieurs directions. L'une, très importante, étant le film Araratd'Atom Egoyan, et le fait de me trouver sur ce plateau où il avait reconstitué la ville de Van lors de son siège. Il avait des comédiens en costume, ça été un de ces moments bizarres, alors que je traversais le plateau un jour, d'ailleurs ça m'a frappé que ça se soit passé comme ça - ça m'a touché. En même temps, dans les années 90, le conflit et l'épuration ethnique qui se déroulaient en Serbie et en Bosnie passaient à la télé tous les soirs, et pour une raison que j'ignore, ça m'a frappé soudain que ce que je voyais était ce qui était arrivé à ma propre famille. Je lisais aussi Black Dog of Fate de Peter Balakian. Tout ça a commencé à me réveiller, j'étais comme ouvert à l'idée de faire quelque chose pouvant aborder mon vécu arménien.

    Après avoir lu Passage to Ararat, après avoir lu Black Dog of Fate, je ne me voyais pas prendre la relève et raconter une histoire similaire, en parlant du contraste entre le fait de grandir aux Etats-Unis avec plein de trucs américains, la télé américaine et ainsi de suite, alors que j'avais autour de moi tous ces gens vieux jeu, du vieux pays, en train de confectionner leur chiche-kébab dans leur jardin. J'adorais ces souvenirs, mais je sentais que [ce terrain] avait été couvert par d'autres.

    - Aram Kouyoumdjian : Comment est né ton intérêt pour le projet Némésis ?
    - Eric Bogosian : Quand j'ai entendu parler de l'histoire de Soghomon Tehlirian, au début je n'arrivais même pas à croire que c'était vrai. L'idée qu'un jeune Arménien avait assassiné le dirigeant des Turcs après la Première Guerre mondiale était une révélation pour moi. Comme s'il s'agissait d'un mirage arménien. En l'explorant, j'ai découvert qu'il s'agit d'une histoire authentique. Il est sûr que l'assassinat, le procès et l'acquittement sont des histoires authentiques. J'ai senti qu'on pourrait en faire un film. En fait, un film a été réalisé à ce sujet; à l'époque je l'ignorais. Alors j'ai entrepris d'écrire [ce scénario] en trois actes.

    Quand j'écris pour le cinéma ou le théâtre, je suis structuraliste, comme on dit; j'avais besoin de savoir en quoi consistaient les actes. Le premier serait d'être dans le désert durant la déportation, et Tehlirian qui voit toute sa famille massacrée, et [lui] qui survit et prend la fuite, à savoir l'histoire qu'il a raconté au tribunal. Le second acte serait sa rencontre avec Tala'at cinq ans plus tard à Berlin, et l'assassinat. Et le troisième serait le procès. Tout avait l'air cohérent. Je me suis assis pour le faire - c'était il y a sept ans.

    Dès que j'ai commencé à approfondir mes recherches, j'ai immédiatement découvert l'opération Némésis. En fait, Tehlirian n'était pas un étudiant, mais appartenait à un commando secret d'assassins, opérant en dehors des Etats-Unis, et ce commando avait réussi à liquider six hauts responsables turcs après la guerre. Non seulement j'étais stupéfié par cette histoire, mais en travaillant dessus jusqu'à la fin, je n'ai cessé d'être ébahi par ce que ces hommes ont réalisé.

    En considérant ma situation à cette époque, il y a sept ans, deux choses me sont venues à l'esprit. Premièrement, si j'écrivais ce livre, j'attirerais l'attention, du fait que j'avais déjà été publié et que les gens connaissaient mon nom, mais aussi j'ignorais quel danger il y avait à travailler sur ce genre de choses, danger pour moi-même, danger pour mes enfants, danger pour ma carrière, ou même mon travail. J'ai pensé que s'il y avait matière à des menaces personnelles, je pouvais gérer, du moment que je n'avais pas à m'inquiéter pour mes enfants. En fait, mes enfants ont dans les 20 ans maintenant, ils peuvent se prendre en charge, et ma carrière a pas mal caracolé toutes ces années du côté de Hollywood, donc je n'avais pas de soucis à me faire là non plus. Je me disais : tu vois, tu es dans une situation unique pour écrire ce livre et le sortir.

    Je ne pensais pas vraiment au Centenaire à cette époque, c'était il y a des années, mais j'ai eu cette impression, tu vois, non seulement tu peux raconter cette histoire incroyable, que tout le monde devrait connaître, mais tu as aussi une opportunité de parler à nouveau du génocide arménien. J'ai continué, j'ai mené toutes ces recherches, et pour moi ça été autant de révélations. Je veux dire, tous ces aspects du génocide arménien, comme l'histoire de l'opération Némésis, étaient des choses que j'ignorais. J'ignorais tout de l'histoire de l'Arménie, j'ignorais tout de l'histoire de la Turquie, je ne savais pas grand chose de la géopolitique de cette région, et j'ignorais tout de l'histoire de la Première Guerre mondiale. J'ai donc appris tout ça, et j'ai beaucoup appris, naturellement, sur la scène politique arménienne dans l'empire ottoman, conduisant au génocide et ensuite, en particulier, sur le parti dachnak ou la Fédération Révolutionnaire Arménienne, qui ont été, au fond, les parrains de l'opération Némésis.

    - Aram Kouyoumdjian : Tu as dû plus t'atteler à ce projet en tant qu'écrivain et scénographe que comme historien. En termes de perspective et de préparation, était-ce plus un atout pour toi ou un handicap ?
    - Eric Bogosian : A mon avis, chaque domaine fait que les gens qui y travaillent ont intérieurement tendance à devenir accros. Tu sais, quand tu as fréquenté un tas de plateaux de cinéma ou de télévision, l'enthousiasme n'est plus vraiment là, c'est un boulot, c'est ce que tu fais pour gagner ta vie. Comme je n'avais encore jamais fait ça, c'était tout le temps stimulant pour moi.

    Je me suis retrouvé à l'Université du Michigan avec son programme d'études arméniennes, j'ai travaillé avec ces chercheurs... [Et puis,] heureusement pour moi, je m'étais lié d'amitié avec Aram Arkun depuis pas mal d'années, quand il était à l'UCLA; Aram est l'un des historiens les plus en pointe dans ce domaine, il m'a beaucoup aidé à apprendre, car il me fallait apprendre à un rythme très accéléré... Et puis il s'est avéré que je connaissais d'autres gens, avec qui j'avais fait mes études, qui sont des traducteurs chevronnés dans leur domaine. J'ai pris contact avec un cinéaste franco-arménien, Eddy Vicken, qui vit à Paris et qui m'a présenté à [l'historien] Raymond Kévorkian, si bien que, peu à peu, tous les éléments se sont retrouvés en place. J'ai appris tout seul à accéder aux archives, ce qui est beaucoup plus facile maintenant. J'ai des amis dans plusieurs pays, alors si j'ai besoin de contacter quelqu'un, mettons à Londres, je demande : "Tu peux me trouver un étudiant qui peut se rendre aux Archives Nationales et chercher telle ou telle chose à ces dates-là ?" Ou quelqu'un à Rome, et ainsi de suite. D'une certaine manière, je ne sais pas, difficile, maladroite, je rassemble tout ça. Ce qui jouait en ma faveur c'était que j'avais le temps pour le faire, et j'ai continué jusqu'à ce que soit achevé.                                   

    Je parlais justement, la veille, avec une historienne de l'Université du Michigan; elle m'a dit qu'en lisant ce livre, l'aspect réconfortant pour elle c'était le fait que je ne me contentais pas d'avancer un argument, puis de le prouver, comme le font [la plupart] des historiens. C'est plus une représentation de mon esprit curieux, si je dis qu'en fait je vais trouver dans le livre tout ce que je pense que tu voudras savoir sur le sujet.   

    - Aram Kouyoumdjian : Quand tu te décides pour un genre et que tu optes pour un documentaire basé sur des recherches, prends-tu en compte sa portée possible - contrairement à celle d'un scénario ?
    - Eric Bogosian : [...] La raison pour laquelle je me suis senti obligé de faire comme ça, c'est que le sujet était simplement trop complexe, et je sais que les films simplifient et déforment l'histoire, donc je me suis dit simplement que c'était trop important de prendre la bonne décision, au moins une fois. [...] En fait, j'espère que ce livre incitera peut-être un chercheur vraiment sérieux - quelqu'un capable d'y consacrer 20 ou 30 ans - à étudier vraiment ce qui s'est passé avec l'opération Némésis, car il reste d'autres archives à explorer; les liens avec les services secrets anglais, que je n'ai pu qu'effleurer dans ma recherche, sont complètement fascinants, et j'explique pourquoi dans le livre.

    Je veux dire, on trouve des personnages en arrière-plan qui ont vraiment besoin d'être approchés de plus près, car ils ont joué évidemment des rôles très complexes. Souvent, dans l'histoire, les Arméniens se retrouvent coincés entre des acteurs qui ont d'autres projets, pas nécessairement ceux que visent les Arméniens; par exemple, dans le cas de l'assassinat de ces dirigeants turcs, les Arméniens vengent le génocide, mais on trouve d'autres gens autour, à la même époque, qui ont d'autres projets susceptibles d'être favorisés en liquidant ces dirigeants et en les remplaçant par d'autres dirigeants, ce qu'en réalité, ont fait, par inadvertance, les Arméniens en éliminant Talaat Pacha et Djemal Pacha (et aussi Enver Pacha tué [par les forces russes] à peu près à la même époque). Voilà comment Kemal Atatürk a pu s'emparer du pays sans que rien ne l'arrête - je veux dire, il y avait tous ces types qui auraient lutté avec lui pour le pouvoir en Turquie. Et la façon avec laquelle Atatürk a géré les choses - j'ignore si les gens savaient que ce serait le cas alors -, mais c'est un vrai pragmatique. L'histoire avec laquelle nous vivons aujourd'hui est que la Turquie est devenue un allié solide de l'Occident, ce qui fut réalisé très tôt. [...]

    - Aram Kouyoumdjian : Y a-t-il des questions en suspens que tu n'as pas eu l'occasion d'étudier, ou des domaines d'enquête encore inexplorés par la recherche ?
    - Eric Bogosian : Nous avons beaucoup avancé du côté anglais, mais le système moderne des services secrets anglais reste nimbé de mystère. Il est très difficile de savoir ce qui se passe vraiment dans certaines circonstances. J'explique cela très clairement dans le livre - la dynamique d'Aubrey Herbert et d'autres qui furent impliqués dans cet assassinat, avec lequel ils ont quelque chose à voir, j'en suis persuadé. Les archives que je n'ai pas consultées sont les archives russes. Je pense qu'il y a beaucoup de choses en Russie. Dernièrement, on a beaucoup parlé des archives du Vatican dans le contexte du génocide arménien, mais les archives russes ont sûrement des choses étonnantes à révéler, et puis il y a des archives aux Etats-Unis qui doivent être ouvertes, en particulier les archives du parti dachnak au Massachusetts. [...]

    - Aram Kouyoumdjian : Quand j'ai lu ton livre, ta structure en trois actes était facilement repérable, mais j'ai commencé à me demandé si le livre comptait un personnage central - et si c'était Tehlirian, le projet Némésis ou le génocide en tant que tel, auquel tu te réfères à un moment donné comme étant le "sujet central du livre." Y a-t-il un personnage central dans ce livre ?
    - Eric Bogosian : La structure de ce livre a connu plusieurs fois des va-et-vient, lorsque je l'écrivais. Je possédais beaucoup d'informations que je voulais reprendre, je me demandais comment faire. Je veux dire, tu peux imaginer pour le livre plusieurs façons de fonctionner. Ça s'est produit une fois quand j'ai entamé le procès. Et puis d'autres fois, quand j'ai abordé l'assassinat de Talaat.

    L'idée que j'avais toujours en tête était qu'il y ait cette colonne vertébrale qui soit l'histoire de Némésis, comment ils se sont retrouvés ensemble, comment ils ont fait ce qu'ils ont fait, et puis à chaque fois que j'arrive à un certain point, disons, que je mentionne le christianisme arménien, j'opère un petit détour, j'explique pourquoi les Arméniens sont chrétiens et comment tout ça a commencé, pour que le lecteur continue d'être informé. Quand je suis enfin arrivé à la version finale avec mon éditeur David Sobel, nous nous sommes rendus compte que cette structure était trop déroutante pour le lecteur, parce que j'avançais et je reculais dans le temps, et que le lecteur ne pouvait pas comprendre où on en était. Sommes-nous en 401 après J.-C., ou sommes-nous en 1921, ou bien où sommes-nous ? David a donc insisté : renforçons ce fil très spécial et faisons en sorte que tout se passe en règle au plan chronologique. Ce qui a permis de débrouiller le livre.                     

    En fin de compte, ce livre, en tant que production écrite, est un peu byzantin. C'est comme ça que j'écris, que je pense, et toute l'astuce était de tenter de maintenir l'intérêt du lecteur, ce à quoi je pense être parvenu, tout en passant par tous ces recoins et fissures qui me paraissaient trop importantes pour ne pas en parler. Je veux dire, toute la partie sur le pétrole et Calouste Gulbenkian - je trouvais ça vraiment important, je devais raconter cette histoire. Raconter ce qu'est un sultan, ce que sont les harems, je me disais simplement : comment peut-on parler des Turcs et ne pas vraiment savoir ce qu'est un Turc, il fallait que ça figure là. [...]

    Pour revenir à ta question sur l'existence d'un personnage, je ne pense pas qu'il y en ait un. Je suis Tehlirian pendant une grande partie du livre, parce qu'on en sait plus sur lui que sur tous les autres, on a plus d'informations, et l'histoire du procès, racontée ici d'une manière différente, est fascinante en soi. Donc non, il n'y a pas vraiment de personnage.

    - Aram Kouyoumdjian : En tant qu'Arméno-américain écrivant ce livre, tu critiques les atrocités occidentales à travers l'histoire, que ce soit sous la forme du colonialisme en Afrique ou l'éradication des populations autochtones dans les Amériques. Comment caractérises-tu le refus de l'administration américaine d'utiliser le mot "génocide" ? Quand le silence devient-il du déni - ou se transforme-t-il en soutien et en complicité ?
    - Eric Bogosian : [...] Je me suis radicalisé, à mesure que je travaillais sur ce projet. Je n'ai évolué que tout récemment en observant la position du gouvernement américain, que j'aurais définie, l'an dernier, comme pragmatique, compréhensible, puisque la Turquie est si stratégique et que les gens qui sont au gouvernement sont des politiciens, je me disais qu'ils n'ont pas le choix, que c'est ce qu'ils doivent faire. Mais je ne pense plus comme ça aujourd'hui. Je pense que c'est de la lâcheté, que c'est absurde, parce que les Etats-Unis sont simplement trop puissants pour agir comme ça. C'est comme ça que les bureaucraties agissent, elles agissent par faiblesse car elles sont dirigées par des lâches, elles ne réalisent pas que la meilleure façon d'agir avec une brute est de le frapper au visage. C'est absurde car la Turquie ne peut pas exister sans nous. La Turquie a besoin de l'aide faramineuse que nous lui accordons et du soutien que nous lui apportons. Cette nation n'est pas viable sans le soutien de l'Occident. [...]

    Comme me disait Robert Fisk hier, quand on en parlait, c'est ridicule, c'est tout simplement ridicule. Ils ont juste à dire ce qu'il faut dire : c'est un génocide. Et en ne le disant pas, en perpétuant le déni, il s'agit de la phase ultime du génocide... Sinon, nous devenons complices, nous devenons vraiment complices, je suis d'accord avec ça.

    - Aram Kouyoumdjian : Tu disais que tu t'es radicalisé, donc mis à part le fait évident qu'écrire ce livre t'a apporté une masse incroyable de connaissances historiques et géopolitiques, en quoi t-a-t-il changé ?       
    - Eric Bogosian : En fait, quiconque mène le genre de recherche que j'ai effectuée réalise rapidement à quel point l'histoire est malléable, et une fois que tu réalises à quel point l'histoire est plastique, alors toute la réalité commence à devenir suspecte. [...] A mon avis, ce qui a changé en moi c'est que j'étais toujours convaincu de savoir des choses parce que j'avais beaucoup lu, je croyais avoir compris l'histoire ou les situations politiques. Aujourd'hui, je n'en suis plus sûr, et c'est en ce sens que j'ai changé.

    Par exemple, quand le Pape a fait une déclaration le week-end dernier, à première vue il semble que le Pape soit un homme empreint de responsabilité et de moralité, il a simplement eu l'impression de devoir dire ce qu'il a dit. D'accord, mais il y a aussi un contexte politique qui explique pourquoi il a dit ce qu'il a dit, et ça a voir avec ce qui se passe au Moyen-Orient aujourd'hui avec l'Etat Islamique et tout le reste. Si bien qu'aujourd'hui je ne me contente pas d'observer une chose telle qu'elle se présente à moi, mais je regarde le contexte, pourquoi il dit cela, pourquoi il choisit ce moment pour dire ces choses.

    De même, hier, le New York Times a décidé soudain, de but en blanc, de publier un édito en une sur la Turquie et le déni. Et, tu sais, pour nous tous qui observons le New York Times avec beaucoup d'attention, c'était surprenant car, quelques jours auparavant, ils avaient presque enterré la déclaration du Pape en page 7. Ça n'avait pas fait la une. Pourquoi ce changement ? En fait, je pense qu'ils ont changé, parce qu'un jeu de pressions en chaîne se joue en coulisses. Le Pape dit ce qu'il dit, puis la Turquie revient et en allonge une au moyen de quelques déclarations très vives confinant aux insultes vis-à-vis de l'Argentine, de l'Occident, puis des gens sont limogés et largués [Etyen Mahçupyan, principal conseiller du Premier ministre turc, Ahmet Davutoğlu, a été "remercié" après avoir évoqué le génocide], et je pense que le courage moral du Pape a poussé le New York Timesà avoir du courage et à dire : Si nous continuons simplement à leur donner tout le temps, si les Turcs se mettent en colère si nous publions cet article, où tout cela va-t-il mener ? Quel intérêt y a-t-il à parler de génocide, si tu te contentes de courber l'échine, chaque fois que ce genre de position est pris ? Je pense donc qu'il y avait plus qu'un simple article sur la Turquie en une hier.

    Voilà en quoi j'ai changé.        

    [Aram Kouyoumdjian est lauréat des Elly Awards, section scénario (The Farewells) et mise en scène (Three Hotels). Sa pièce Happy Armenians a été sélectionnée pour être produite à l'automne prochain.]

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    Traduction : © Georges Festa - 04.2015



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     © Narrative Library, 2015


    Centenaire du génocide arménien :
    nouvelle édition du roman à succès Rise the Euphrates, de Carol Edgarian
    The Armenian Weekly, 06.05.2015


    Les éditions Narrative Library ont récemment annoncé la réédition du premier roman à succès de Carol Edgarian, Rise the Euphrates [Quand l’Euphrate se lève], pour son 20èmeanniversaire et revu avec une introduction de l’A. Cette publication coïncide avec le centenaire du génocide arménien de 1915. Lors de la parution de Rise the Euphrates, il y a 20 vingt ans, le Chicago Tribune l’avait qualifié de « livre superbe et généreux » et de « meilleure première œuvre de l’année. » L’ouvrage se vit ensuite attribuer en 1994 le Freedom Award de l’Armenian National Committee [Comité National Arménien].     

    Situé à notre époque, Rise the Euphratesremonte à l’Arménie de 1915, lorsque Casard, âgée de 9 ans, assiste au massacre de sa famille et de centaines d’autres Arméniens par les Turcs. Durant une marche de mort à travers le désert vers l’Euphrate, la petite fille est témoin de la mort de sa mère et fait l’expérience d’une trahison si profonde qu’elle en oublie son nom.

    Casard émigre en Amérique et laisse son passé innommable derrière elle ; pourtant, au fil des ans, elle insuffle à sa fille unique, Araxie, un héritage fait de colère et de honte. Araxie se marie délibérément en dehors du clan, faisant de son mari et de leurs enfants des odars – des étrangers. Il incombe à la génération suivante, la petite-fille de Casard, de réconcilier la famille.

    Seta Loon, la narratrice lyrique du roman, est celle sur qui la mère et la grand-mère placent leurs souffrances et leurs espoirs, leurs regrets et leurs rêves. « La fille s’approprie la part inachevée dans la vie de sa mère, » découvre Seta. « Les questions sans réponses deviennent les siennes. » Prise entre deux générations, entre les cultures américaine et arménienne dans sa ville du Connecticut, Seta fait face à une division encore plus violente : celle qu’elle rencontre en elle. L’histoire remarquable de Seta et la sagesse qu’elle acquiert, libérant la génération suivante et conférant à nouveau dignité et sens au passé de sa famille, composent la prouesse des plus originale et novatrice de Carol Edgarian dans Rise the Euphrates.   

    Rise the Euphrates est disponible à l’achat sur Narrative Store, Amazon et dans toutes les bonnes librairies (Ingram, ISBN : 978-0-9851807-4-4).    

    [Ecrivaine, rédactrice et éditrice, Carol Edgarian est l’A. du roman Three Stages of Amazement, sélectionné comme meilleure vente par le New York Times, et de son roman à succès Rise the Euphrates. Ses articles et essais sont parus dans le Wall Street Journal, NPR et W, entre autres, et elle est coéditrice d’une anthologie très populaire reprise des Journaux de grands écrivains, The Writer’s Life : Intimate Thoughts on Work, Love, Inspiration, and Fame (Vintage, 1997). En 2003, elle a cofondé Narrative (www.NarrativeMagazine.com), la principale plateforme numérique pour les œuvres de fiction, la poésie, les interviews et l’art, publiant plus de 300 artistes chaque année. Diplômée de l’Université Stanford, elle vit avec sa famille à San Francisco.
    Pour plus d’informations, consulter www.CarolEdgarian.comou suivre Edgarian sur Twitter @caroledgarian.]    

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    Traduction : © Georges Festa – 05.2015



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    Michael Sweerts, Lutteurs romains, vers 1648-1650
    Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle, inv. 2496
    © http://commons.wikimedia.org


    Exposition "Les Bas-fonds du baroque : La Rome du vice et de la misère"
    Petit Palais - Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, 24.02 - 24.05.2015
    par Georges Festa


    au marin qui se reconnaîtra,

    Organisée sous les auspices de l'Académie de France à Rome et du Petit Palais (Paris), et la direction de Francesca Cappelletti (Università degli Studi di Ferrara) et Annick Lemoine (Villa Médicis), l'exposition "Les Bas-fonds du baroque" nous convie à une lecture quasi pasolinienne d'une Rome oubliée, inédite, en un mot refoulée : celles des ombres, des exclusions, des interdits. Tel un fil rouge, de résistance, où l'on songe aux trames felliniennes ou, plus sûrement, aux opéras sadiens, nourris de décors en trompe-l'œil, de mises en abîme ou de décentrements. Mise en scène d'une altérité première, constitutive d'un espace social avec ses codes et ses fissures, ses certitudes et ses ruses.

    Antichambre du labyrinthe, cette galerie d'estampes du Grand Siècle, qui ont nourri des générations de voyageurs jusqu'au Romantisme, scandée de quatre icônes de la statuaire et de glaces démultipliant les perspectives. Vertige piranésien d'avant l'heure, composant les paravents officiels d'un ordre du monde, tout en dévoilant à l'œil exercé tel portefaix s'écriant dans les rues ou ces religieux de Cour arpentant les marches menant à la Chapelle pontificale. Il n'est pas indifférent qu'au cœur de cette arène d'églises et de palais se manifestent les quatre stations ambiguës du Faune Barberini, du Torse Belvédère, des Lutteurs et de l'Hermès à la sandale : autant d'instantanés académiques s'il en est, mais charnels, renvoyant à la matérialité du réel et à sa violence fondatrice. Préludes aux neuf chambres qui suivent.

    De l'ivresse clandestine aux bohèmes artistes, des tripots interlopes aux mauvais joueurs, des prostitués aux brigands de grand chemin, des foules qui se soulèvent aux rites d'exorcisme : toute une galerie de personnages sortent de l'ombre, la proclament, s'en divertissent. Comme pour rappeler cette vérité première du désordre, du désir, de la destruction. A la fois fondation et clôture. Répondant aux masques et aux fictions d'un ordre et d'une harmonie des plus relatifs, sinon illusoires. De ces chambres aux murs qui passent du sable aux rouges veloutés, scandés de frontons et de colonnades factices, retenons quelques emblèmes.

    Jeu de la nudité et des étoffes. Courbure du bras, égrenant la grappe. Boire à la coupe. Le rire d'avant l'interdit. Lorsque les possibles se devinent. Les musculatures invisibles. Puisqu'il faut consommer ce monde. Dans ce rite de fécondité qui se passe de règles. Pour une fois. Qui se nourrira de l'autre ? Vainqueur et vaincu. Assoiffés de plénitude. Rompre avec les limites. Et si la liberté n'avait pas de terme. Ici tu bois à la mort et à la vie. Dualité des êtres. Qui ne font qu'un. Couple interchangeable de la folie et de la raison.
    Bartolomeo Manfredi, Bacchus et un buveur, vers 1621-1622 (Rome, Galleria Nazionale di Arte Antica in Palazzo Barberini, inv. 1012)  

    L'utopie secrète. Scandaleuse. Alphabet des corps composant autant une pyramide en clair-obscur. Arcades ouvrant sur la nuit, à gauche. Echelle s'appuyant contre un mur, à droite. Comme s'il fallait se jouer de la gravité. Les improvisations d'un soir. Où chacun se livre à une célébration, une découverte, un pari. Tu seras mon élu. De ces renversements naîtront un appel, un rappel. Car dans cette mascarade de hiérarchie, ces bras qui se lèvent, ces corps étendus, se lisent les convulsions. D'une histoire subie. A venir.   
    Roeland van Laer, Les Bentvueghels dans une auberge romaine, 1626-1628 (Rome, Museo di Roma - Palazzo Braschi, inv. MR 26031)

    Plonger au plus profond. Dans ce carnaval de mort, ce crépuscule quasi surréaliste, s'affairent des corps. Dévêtus ou en haillons. S'apprêtant à l'indéfendable. Se livrant aux défis d'un autre monde. Mystères antiques ou sorcellerie rémanente. Quand les clés du monde se dérobent. Célébration funèbre, conjuration des menaces sourdes. L'envers des règles. Nul ne saura vraiment les détails. L'important est ce basculement. Toujours possible. Quand la chair se nourrit de chair. Quand le rêve se nourrit de cauchemars.
    Salvator Rosa, Scène de sorcellerie, vers 1646 (Londres, The National Gallery, inv. NG 6491)

    Dans la nuit sans nom. Regard trouble du visage alangui. Rougeurs, carnations. Doigts caressant les cordes. Plis secrets de l'étoffe. Invitant au toucher, au dévêtement. Naissance saillante de la gorge. Comme gonflée de mélancolie. Nouvelle Judith ou nouvelle Suzanne. Chant de l'absent, sérénade dernière. Lorsque tout se conjugue à l'imparfait. Et si les genres se mêlaient ? Maternités de l'androgynie. Les identités niées. Ne pas être dupe. Faire jouer les dissonances. Ce que les mots ne disent pas encore.
    Simon Vouet, La Joueuse de guitare, vers 1618-1620 (Rome, collection des marquis Patrizi Naro Chigi Montoro)

    Dialogue du sommeil et de la ruse. Contraste des rouges et des jaunes. Actif et passif. Quand il s'agit d'exploiter une situation. Dans ce topos des vanités du jeu et du rêve, une grammaire sourde à l'œuvre. Les oppositions de classe, les enjeux de pouvoir. Chacun à sa place. Parfois décalée, mise en jeu. Couple étrange de la séduction et de l'appropriation. Garde au repos de l'épée. Echarpe nouée au ventre. Maître et esclave. Au jeu des renversements n'est pas élu qui veut. Petits arrangements entre ennemis. D'un jour.
    Nicolas Régnier, Farce carnavalesque, vers 1617-1620 (Rouen, Musée des Beaux-Arts, inv. 1975-4-52)

    Les songes inédits d'Ingres. Corps masculins déployant leur musculature. De dos ou s'apprêtant à trébucher. Le public immobile, aux visages comme indistincts. Guettant les effusions de sueur, le halètement, les cris. Scène sacrificielle ordinaire, où s'expient les dominations non moins ordinaires. Couple indécidable de la force et de l'adresse. Au jeu des oppositions répond celui des tabous et des totems. Lourdeur des chairs, fascination des odeurs. Ici l'on vient exhiber l'envers. Des lois et des rites.
    Michael Sweerts, Lutteurs romains, vers 1648-1650 (Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle, inv. 2496)

    Lorsque l'ordre n'est plus. L'effacement des règles. La nature restituée à ses origines paniques, d'avant l'homme. Articulations sombres des ramures, comme autant d'éclairs d'une tempête qui se joue ici-bas. Ballet fait de vols et de crimes. Où l'artiste prend soin d'apposer en contrepoint horizons laiteux, fluides. Respirant l'indifférence. Courses et résistances vaines. La raison du plus fort. En marge des villes et des cultes. Désastres de la paix. Masse confuse où s'efface l'humain. Les prospérités de l'instinct. Noces noires.
    Jan Miel, Scènes de brigandage dans la campagne romaine, 1645-1650 (Rome, Museo di Roma - Palazzo Braschi, inv. MR 45680)

    Dans les décombres. Corps accroupis, accoudés à un échafaudage de fortune, comme hébétés. Comment lire la domination économique. Dans son obscénité, son fourmillement. L'humanité ordinaire des exclus. Se moquant des codes. Intéressée à sa survie. Car il s'agit de comptes bien réels. Une journée de travail aux enfers quotidiens. Ceux qui attendent, encore et toujours. Ceux qui négocient. Ceux qui n'attendent plus. Foire en microcosme. Où l'heure n'est pas encore aux automatismes. Ce que rendement traduit.
    Sébastien Bourdon, Mendiants devant un four à chaux, 1636-1638 (Valenciennes, musée des Beaux-Arts, inv. P.89.70)

    Vanité aux six témoins. De la jeune fille à l'enfant, du bretteur aux musiciens, toute une galerie des variations de l'instant qui passe. Assourdi, le bas-relief antique. Et ses siècles. Pesant de tout son poids au centre de la scène. Gamme des mains et des nuques. Composant une partition inquiète. Ici la musique délivre son message. Les accords imprévus, les souffles que l'on pressent. Le vin d'oubli. Puisque tout s'évanouira. Transition entre deux mondes. Prêts à basculer. Miracle du geste. Porteur de mystère.
    Valentin de Boulogne, Le Concert au bas-relief, vers 1620-1625 (Paris, musée du Louvre, Inv. 8253)

    Tous comptes faits. Le dernier témoin. Auréolé de sa vérité première. Fait de haillons, de cicatrices. Les ravages traversés. Comme parvenu au seuil. Renversement majeur. Visage qui sait toutes les trahisons, tous les songes. Mains robustes du survivant. De l'exilé. Etranger aux codes, cheminant dans sa nuit. Ton prochain. Notre part d'évangile. L'ultime salut avant le départ. Le messager des bas-fonds. Rescapé de ses guerres. Oublié des puissants. Vois, ce que l'homme peut défaire. Et ce que l'homme proclame.
    Jusepe de Ribera, Mendiant, vers 1612 (Rome, Museo e Galleria Borghese, inv. 325)  

    © Georges Festa - 05.2015   

        

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  • 05/14/15--15:44: Christopher Atamian - Holy


  • James Franco as Robert Mapplethorpe
    © http://www.creativeboysclub.com/james-franco-as-robert-mapplethorpe


    Holy

    for Patti Smith


    Holy is the ground you walk on.

    Holy the Earth and the sky, holy the water you drink and the air you breathe

    Holy is the poet and the singer and the maker of images

    Holy are Patti and Robert and Sylvia and Allen

    Holy is the night, holy is the day, holy is the breeze

    Holy is my fright, holy is my might,

    Holy is the tease

    Who walks slowly his hips swaying, mouth braying

    Holy my mother's kiss against my cheek, holy her eyes, holy her skin, her laughter as well holy

    Holy the flowers that bloom holy my impending sense of doom

    Holy the land of the Cherokees and the Iroquois, the Choctaw and the Sioux

    Holy our twelve lost provinces Holy Van, Holy Erzerum, Holy Diyarbakir, Holy Mush, Holy Adana

    Holy New York City, Paris and Constantinople,

    Holy London and Beirut, Holy Soho, Holy Tribeca, and Cobble Hill

    Holy Mecca, Holy Ganges, Holy Etchmiadzin and Jerusalem

    Holy are the Heights that Washington tread upon to save our freedom

    Holy the million gay cocks that each day ply ass and mouth apart

    Holy the first boy I fucked the first breast I touched the first vagina I sucked

    Holy the thin blond boy who first parted my cheeks and shook my insides like a ragged doll holy

    Holy the hips that banged into mine holy ball sack flapping in the air, holy mouth that made you want to sacrifice Christ

    Holy bangs that played hide and seek with doe-eyed evil God-like beauty

    Holy warm semen gushing onto ass condom water air gasping

    Holy my ass and holy yours as well

    Holy your eyes that see your reflection in mine

    Holy Rumi Holy Shakespeare Holy Proust Holy Wilde, Holy Indra

    Holy Rubayait Holy Bible Holy Kuran Holy the Torah Holy Kama Sutra

    Holy double fuck holy mother fucker holy cock the size of a horse holy breasts that spew forth milk holy shit holy shit holy shit

    Holy the needle that goes into the arm holy the smoke that floats in the sky holy the drugs that course through your veins holy pipe holy high

    Holy heaven and holy hell

    Holy is the God who doesn't exist. Holy is your hole and holy is your soul.

    Holy is the God who doesn't exist. Holy is your hole and holy is your soul.

    Holy is the maternal kiss holy is sexual bliss

    Holy

    Christopher Atamian

    __________________


    Loué

    pour Patti Smith


    Loué soit le sol que tu foules aux pieds.

    Loués soient la Terre et le ciel, loués soit l'eau que tu bois et l'air que tu respires

    Loués soient le poète, le chanteur, le créateur d'images

    Loués soient Patti, Robert, Sylvia, Allen

    Louée soit la nuit, loué soit le jour, louée soit la brise

    Louée soit ma peur, louée soit ma force,

    Loué soit le beau mec

    Qui marche lentement en se déhanchant, en braillant

    Loué soit le baiser de ma mère sur ma joue, loués soient ses yeux, louée soit sa peau, et loué soit son rire

    Louées soient les fleurs qui s'épanouissent louée soit ma prémonition du destin

    Louée soit la terre des Cherokees et des Iroquois, des Chactas et des Sioux

    Louées soient nos douze provinces perdues, louée soit Van, louée soit Erzeroum, louée soit Diyarbakir, louée soit Moush, louée soit Adana

    Louées soient New York, Paris et Constantinople,

    Louées soient Londres et Beyrouth, loué soit Soho, loués soit Tribeca et Cobble Hill

    Louée soit La Mecque, loué soit le Gange, louées soit Etchmiadzine et Jérusalem

    Loués soient les Harlem Heights sur lesquels marcha Washington pour sauver notre liberté

    Louées soient les bites de millions de gays qui chaque jour démontent un cul et une bouche

    Loué soit le premier mec que j'ai baisé, les premiers seins que j'ai touchés le premier vagin que j'ai sucé

    Loué soit ce blond mince qui a le premier écarté mes fesses et secoué mes entrailles à la façon d'une poupée déguenillée loué soit-il

    Louées soient les hanches qui cognent contre moi loué soient les couilles à l'air, louée soit la bouche qui t'a poussé à sacrifier le Christ

    Loués soient les franges qui jouent à cache-cache avec la beauté divine du mal aux yeux de biche

    Louée soit la chaude semence qui jaillit dans le cul la capote l'eau cherchant son souffle

    Loués soit mon cul et le tien

    Loués soient tes yeux qui se reflètent dans les miens

    Loué soit Rûmî loué soit Shakespeare loué soit Proust loué soit Wilde, loué soit Indra

    Loués soient les Rubaïyat, louée soit la Bible, loué soit le Coran, louée soit la Torah, loué soit le Kâmasûtra

    Louée soit la double pénétration loué soit le fils de pute louée soit la bite montée comme un cheval loués soient les seins qui vomissent du lait louée soit la merde louée soit la merde louée soit la merde

    Louée soit l'aiguille qui s'enfonce dans le bras louée soit la fumée qui flotte dans le ciel louées soient les drogues qui parcourent tes veines louée soit la pipe louée soit la défonce

    Loué soit le paradis et loué soit l'enfer

    Loué soit le Dieu qui n'existe pas. Loué soit ton cul et louée soit ton âme.

    Loué soit le Dieu qui n'existe pas. Loué soit ton cul et louée soit ton âme.

    Loué soit le baiser maternel louée soit la volupté sexuelle

    Loué


    Traduction : © Georges Festa - 05.2015



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    René Crevel (1900 - 1935)
    © www.fatamorgana.fr



    For Luke
    (With whom I was too often needlessly at cross-purposes.)


    You asked me to write you erotica
    But I refused.
    You asked me to reach deep into your mouth and kiss your blessed
    tongue
    But I would not.

    Like a flower
    Whose petals
    Opened
     One
    by
            One
    My heart yearned so much to open
    For you.
    But caution, past loves, and a mind still reeling
    From so much loss (mother, father, lover)
    Kept tight
    Petal against petal
    Until the flower withered
    ... and died?
    You, a rose among flowers
    Deserved better.
    And still my heart yearns for yours.
    Ready to open again
    Some sainted day, perhaps somewhere
    Against all hope.

    Christopher Atamian

    _________________


    Pour Luke
    (Avec qui j'étais trop souvent et sans raison à contretemps.)


    Tu m'as demandé de t'écrire des textes érotiques
    Mais j'ai refusé.
    Tu m'as demandé de plonger dans ta bouche et de baiser ta langue
    bénie
    Mais je ne l'ai pas fait.

    Telle une fleur
    Dont les pétales
    S'ouvrent
     Un
    par
          Un
    Mon cœur aspirait tant à s'ouvrir
    A toi.
    Mais la prudence, les amours passés et un esprit encore chancelant
    Après tant de pertes (ma mère, mon père, mon mec)
    Ont fait se resserrer
    Chaque pétale l'un contre l'autre
    Jusqu'à ce que la fleur se fane
    ... et meure ?
    Rose parmi les fleurs,
    Tu méritais mieux.
    Et mon cœur qui continue à se languir de toi.
    Prêt à s'ouvrir à nouveau
    Quelque jour sanctifié, quelque part peut-être
    Contre tout espoir.

    Traduction : © Georges Festa - 05.2015



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    © MētisPresses (Genève), 2014, 2015


    Ecrire l'urgence :
    la trilogie romanesque de Micheline Aharonian Marcom sur le génocide arménien

    par Georges Festa


    Premier volet d'une trilogie consacrée au génocide arménien de 1915 et à ses répercussions à moyen et long terme, au plus près des corps et des consciences, Trois Pommes sont tombées du ciel vient de paraître en traduction française aux éditions MētisPresses de Genève, dirigées par Franco Paracchini et Stefan Kristensen.  

    Contrairement au second volet, Le Garçon qui rêvait le jour, longue confession hallucinée d'un orphelin du génocide, devenu adulte dans la Beyrouth des années 1950, se mettant à nu, sans concessions, il s'agit ici d'une vision polyphonique, quasi scénographique. Des situations vécues par les témoins directs. Des lieux qui se transforment par la folie des hommes en espaces vidés de sens. Absurdes. Devenus autres.

    L'originalité de l'écriture réside précisément dans la traduction émotionnelle, physique de l'enchaînement des faits. De l'adolescent cloîtré à la domestique d'un consul, de la prostituée résistante au soldat torturé, des intérieurs domestiques aux hammams et aux casernes, des marches de mort à l'exil final, le roman reprend la structure du conte pour dresser la cartographie de l'incompréhensible, de l'innommable.

    Trois Pommes sont tombées du ciel fait l'objet d'une adaptation au cinéma. Production prévue en 2015.

    © Georges Festa - 05.2015

    site des éditions MētisPresses (Genève) : www.metispresses.ch/



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     Guillaume Toumanian, Bord de route, 2011
    Huile sur toile, 150 x 200 cm, coll. part. Bordeaux
    © http://guillaume-toumanian.com/oeuvres


    Into the Woods
    for N.S.

    I
    Into the woods I go
    Ever faster ever slow
    As green gives way to red
    I walk along the riverbed
    Some trees become fairies
    Other soar in lofty aeries
    Great armies doing battle
    Young lovers kissing, prattle
    A history of my world
    Told daily, how it's unfurl'd
    In the morning and late at night
    Like a martyr I go into the light

    II
    Into the woods I go
    Contrite that I do not know
    How to save my people
    How to pray in a steeple
    From Cilicia and Mt. Lebanon
    They came
    Refugees all the same.
    On Riverside Drive I think of them
    As a young Orthodox maiden rips her hem.

    III
    Into the woods I go
    Full of hope, full of dope.
    I will not fast I will not slow
    Just as I want I go.
    I do not know many things
    As I pull lightly on my silver rings-
    Vincennes is what? - 3000 miles away
    And yet and yet
    I think of Sarafian
    Night and day.

    Into the woods I go
    And now blissful it begins to snow.

    Christopher Atamian

    _________________


    Par les bois
    pour N.S.

    I
    Par les bois je m'en vais
    Tantôt me hâtant tantôt marquant le pas
    Tandis que le vert cède au rouge
    Je longe le lit du fleuve
    Des arbres se font fées
    D'autres s'élancent vers de hautes aires
    Grandes armées se livrant bataille
    Jeunes amants qui s'embrassent, jasant
    Une histoire du monde qui est le mien
    Racontée chaque jour, qui va se déployant
    au matin et tard le soir
    Tel un martyr je me perds dans la lumière.

    II
    Par les bois je m'en vais
    Tout penaud d'ignorer
    Comment sauver les miens
    Comment prier dans un clocher
    Depuis la Cilicie et le Mont Liban
    Ils sont venus
    Mais en réfugiés.
    Sur Riverside Drive je songe à eux
    Tandis qu'une jeune orthodoxe déchire son ourlet.

    III
    Par les bois je m'en vais
    Empli d'espoir, défoncé.
    Sans me hâter ni marquer le pas
    Comme j'en ai envie, simplement.
    J'ignore tant de choses
    Tandis que je tire légèrement sur mes bagues en argent -
    c'est quoi Vincennes ? - à plus de 4800 kilomètres
    Sans cesse
    Je pense à Sarafian
    Jour et nuit.

    Par les bois je m'en vais
    Et comme par magie la neige qui se met à tomber.

    Traduction : © Georges Festa - 05.2015





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     Atelier arménien de cordonnerie, Harpout [Kharpert], [avant 1915]
    © www.houshamadyan.org


    Notre vie d'alors :
    en souvenir des victimes du génocide arménien de 1915
    par Donald Abcarian et Eddie Arnavoudian
    Groong, 24.04.2015


    Quelle plus belle commémoration, si nous intégrions dans notre vision de l'avenir ce qu'il y avait de meilleur dans notre façon de vivre avant 1915.

    Les images d'une oppression violente du génocide Jeune-Turc sont devenues centrales pour définir et dès lors profondément déformer la vérité historique sur la vie des communautés arméno-occidentales sous domination ottomane. Des caravanes de déportés anonymes vouées à la mort, des empilements de crânes et d'ossements gisant dans les sables du désert, des cadavres épars le long des fleuves et des rochers, des bandes d'enfants émaciés, n'ayant plus que la peau sur les os, des survivants au regard éteint, blottis dans des camps de réfugiés.

    Or ils ont vécu d'autres vies jusqu'à 1915.

    Dans ses récits (Œuvres, Erevan, 1986, 544 p.), Hagop Mentsouri (1886-1978) fait revivre ces existences. Il ramène les victimes du génocide à leurs villages et foyers. Il nous donne leurs noms et leurs biographies. Il les montre en chair et en os, à la veille de la catastrophe.

    Ecrivant dans la Turquie kémaliste d'après le génocide, Mentsouri n'eut pas affaire à l'oppression et au génocide ottoman. Mais cette absence ne diminue en rien les admirables vérités qu'il dévoile. L'oppression et le génocide ne furent jamais les seules formes, la somme totale d'expérience dans les terres historiques de l'Arménie Occidentale. Pour atroces qu'aient été l'oppression et l'exploitation, les communautés arméniennes bénéficiaient d'une aisance telle qu'elle s'épanouissait dans les entreprises au quotidien, dans les espoirs, les rêves et les drames de la vie au jour le jour. Mentsouri nous rappelle que ces communautés profitaient en outre d'une proximité plus généreuse avec la nature et la faune, partant d'une existence plus équilibrée, moins aliénée quant à ses fondements, ni avidement destructrice, comme nous le sommes aujourd'hui.

    Révélant des vérités plus profondes encore, Mentsouri montre qu'à un niveau essentiel, les animosités nationales et religieuses entre Arméniens, Turcs, Kurdes, Assyriens et autres, étaient des impositions sans rapport, étrangères, plaquées sur d'autres modes de vie plus écologiques, plus naturels. Et ce sont précisément ceux-ci que Mentsouri restitue dans tout leur éclat et leur diversité, mais aussi leurs nuances plus sombres. Nous découvrons des communautés arméniennes partageant ce qui était alors une terre multinationale, évoluée au plan historique, où les gens ordinaires, fussent-ils Turcs, Kurdes, Arméniens, Assyriens ou autres, coexistaient et coopéraient dans une harmonie des plus prometteuse, une promesse qui fut anéantie par le projet ottoman et Jeune-Turc.

    I. Notre vie d'alors : selon les termes d'Hagop Mentsouri

    Extraits du récit d'Hagop Mentsouri, "Siraharoutioun me" [Romance], traduit par Donald Abcarian. L'ouvrage fut publié pour la première fois dans le recueil Gabouyd Louys [Lumière bleue], aux éditions Varol, à Istanbul en 1958. Mis à part les autres thèmes abordés, cette traduction s'intéresse à la description détaillée de la moisson, telle qu'elle se pratiquait dans son village natal avant 1915.

    "A cette époque je poursuivais mes études secondaires à G., la capitale de notre province. Mon village natal était situé dans un secteur agricole fertile, sur la rive gauche de l'Euphrate, à l'extrême sud de la province, à six jours de là à dos de mulet. Le secteur comptait deux villages, un grand et un petit, mais tous deux avec le même nom. Je venais du plus petit.

    Je me suis trouvé au loin pendant six ans au total, sans même rentrer pendant les vacances; je restais à l'école comme de nombreux autres élèves, originaires de villages reculés. J'éprouvais toujours un besoin urgent de rentrer, quand l'été arrivait, mais c'était un long voyage et mes moyens étaient limités. Il était bien naturel pour moi d'aimer mon village et d'en garder une mémoire bien vivante. Après tout, je n'étais qu'un petit villageois en mon for intérieur. Je ressentais une profonde nostalgie. 
            
    Il y avait aussi un facteur littéraire. La littérature que nous lisions à l'époque se focalisait entièrement sur la vie au village, qu'elle décrivait avec tout le lyrisme inspiré et la ferveur patriotique, dont ses auteurs étaient capables. J'étais complètement sous le charme.

    En outre, nous formions un petit groupe d'écrivains en herbe. On publiait un journal une fois par mois - manuscrit, pour être exact - dont les pages étaient emplies de prose et de vers. On organisait des réunions, des débats, des randonnées, le tout avec l'enthousiasme propre à notre âge. On croyait tous dans ce mouvement qui venait d'émerger dans notre littérature d'alors et qui soutenait que chaque branche de l'art arménien devait refléter l'âme du peuple, illustrer ses formes uniques de beauté, extraire sa nourriture et son inspiration à même la sève de la nature, vibrer avec elle, ces moyens étant les seuls pouvant réaliser l'humanité la plus achevée qui soit. Et pour cela il fallait aller à la source même, au village par-dessus tout. C'est là qu'il fallait vivre, cela qu'il fallait aimer. J'ai commencé alors à me dire : quel meilleur endroit pour poursuivre mes études que mon village à moi ?

    Une fois passés mes examens de cinquième année et les vacances d'été étant déjà dans leur deuxième ou troisième semaine, je pris enfin la décision de rentrer. Je recevrais mon diplôme l'année suivante et, avec l'aide de l'école, j'espérais partir à l'étranger compléter mes études. Il était évident que, si j'hésitais, beaucoup de temps passerait avant que je n'aie à nouveau la chance de réaliser mon rêve.

    Voilà quel était mon plan. Je vivrais dans mon village et ferais le tour de tous les secteurs environnants. J'essaierais de mener des enquêtes et de rassembler des matériaux. Puis je participerais à tous les travaux du village. Non seulement ce serait un bon exercice, mais, dans la pensée de notre petit cercle à l'école, la seule manière de comprendre pleinement chaque aspect d'un village arménien était de se joindre à la population et de s'identifier à elle. Ah ! L'idéalisme fervent des années de formation !

    Cette année-là, la moisson débuta au milieu du mois de juillet. Suivant le modèle institué par nos ancêtres, nous avions réparti la terre en deux moitiés, plantant alternativement dans une moitié en laissant l'autre en jachère. Une moisson médiocre était chose rare. Même si les pluies n'arrivaient pas et qu'il y ait une sécheresse, les vents du nord continuaient de souffler et assuraient que la récolte ne sècherait pas, mais qu'elle continuerait de croître et se fortifier. Cette année-là, à nouveau, ce fut une moisson abondante, de toute beauté, grâce à notre terre fertile, bien cultivée. La moisson arrivée à maturité recouvrait maintenant toute la plaine, les versants escarpés de la montagne et les rives de l'Euphrate. Cela faisait plaisir à voir. Elle ondulait, oscillait et virevoltait.

    Les tiges de blé ployaient sous le poids de la moisson, bordés des quatre côtés par de denses rangées de grains prêts à éclater avec l'amidon qu'ils contenaient. Saupoudrés d'une fine couche de pollen, les champs de blé s'étendaient au loin dans un rougeoiement. Si l'on essayait d'y entrer, l'on était happé en entier. Même un serpent n'eût pu s'y frayer un chemin. Un cavalier eût été forcé de s'arrêter au bord, incapable de trouver une ouverture. Si l'on tentait de jouer de la faucille, impossible de la rabattre; elle eût été bloquée à la surface. Pour reprendre le langage pictural de nos villageois, c'était une mer à moissonner, et nous étions enchantés de la savoir nôtre.

    J'avais mon rôle à jouer, moi aussi. Après tout, n'était-ce pas précisément ce que j'avais en tête à l'école ? J'adorais la moisson. J'adorais dormir à la belle étoile, à flanc de montagne, partageant tous les plaisirs des moissonneurs. Qui plus est, les maisons se vidaient, lorsque la moisson débutait, et je me serais ennuyé à mort dans le village déserté.

    Je fus choisi pour être porteur de gerbe, comme on disait au village. J'avais pour tâche de rassembler les alignements de gerbes, que les faucheurs laissaient derrière eux, de les charger sur des mulets et de les acheminer jusqu'à l'aire de battage - ce qui n'était pas chose aisée. J'avais devant moi une caravane de sept mulets, des chemins de montagnes escarpés et rocailleux, et des gerbes de la longueur d'un homme. Les gerbes devaient être chargées bien en hauteur à dos de mulet, pour qu'elles ne touchent pas le sol et ne s'endommagent pas en route. Le voyage jusqu'au village prenait entre une heure et demie et deux heures, et ce sous le soleil de plomb de juillet, du matin au soir, quatre fois par jour. Mais j'avais été accoutumé à ce genre de labeur dès mon plus jeune âge. J'avais encore le visage, le cou et les mains bien bronzés. Je savais comment m'y prendre.

    Aujourd'hui encore, ces images du passé sont bien présentes dans mon esprit - les mulets avec leurs chargements, avançant en file indienne devant moi, le bruissement continuel des gerbes se frottant mutuellement. Je suivais, le visage ruisselant de sueur, un bâton fourchu en main, prêt à étayer les chargements s'ils commençaient à glisser. Les mulets étaient totalement dissimulés sous leurs chargements, donnant l'impression d'être de simples tas de gerbes arpentant d'eux-mêmes la route d'un pas ferme.

    Chemin faisant, je croisais des champs emplis d'hommes et de femmes sans cesse en train de moissonner. Des caravanes de mulets et d'ânes ployant sous les gerbes surgissaient de toutes parts. Elles s'approchaient, nous ne faisions plus qu'une longue caravane, puis, accompagnés du chant et du concert des cloches suspendues à l'encolure de nos bêtes, nous descendions triomphalement au village et dans l'aire de battage...

    Je rentrais aux champs pour découvrir que les moissonneurs s'étaient mis à chanter. Des chants s'élevaient ici et là. La lune venait de surgir au-dessus de la montagne et éclairait tout le paysage. Chacun progressait, avançant par rangs, moissonnant au clair de lune, se hâtant d'achever sa tâche. Ils entonnaient des chants de la moisson, du genre "Viens, ma belle, partons tous les deux" et "Des profondeurs la lune est sortie." A chaque fois les hommes commençaient, puis les femmes reprenaient. Leurs mains protégées par des gants de laine, ils travaillaient courbés et, chantant à tue-tête, s'avançaient avec leurs faucilles, s'élevant et s'abaissant, résonnant contre les tiges. Puis hommes et femmes se livraient à un concours. Chacun choisissant une rangée égale de blés à terminer avant l'autre, progressant rapidement des deux côtés, brandissant leurs faucilles d'une main ferme et laissant derrière eux poignée après poignée de tiges moissonnées. Soudain, dans un concert de rires sonores, les femmes atteignaient en premier le terme de leur rangée et criaient victoire.

    Dans le champ juste en dessous, un autre spectacle se présentait. Je me relevai pour regarder. Deux jeunes hommes, courbés et fauchant côte à côte de concert, transportaient sur leur dos un enfant. Avec l'un de ses pieds planté sur chacun d'eux, ils le portaient en avant sans que jamais il ne perdît l'équilibre. Parallèlement, ils se livraient joyeusement à un dialogue mélodieux, fait d'appels et de réponses, fréquemment ponctué de plaisanteries et d'éclats de rire, poussant de toutes parts les moissonneurs à marquer une halte pour célébrer l'événement.

    D'en bas, au loin, arrivait le son des cloches résonnant à l'unisson sur une caravane d'animaux chargés de la moisson et se frayant un chemin parmi les champs. Quel beau spectacle par une belle nuit de pleine lune ! Emerveillé, je contemplais, écoutant avec un plaisir sans fin. Ces scènes m'étaient familières depuis mon enfance. J'étais heureux d'être là, partageant les plaisirs des autres villageois. J'y voyais plus une fête que du travail, un moment de réjouissances dans les champs au clair de lune."                                 

    FIN

    Cette magnifique évocation de notre existence d'alors, cette reconstitution des communautés, lorsqu'arrivait la saison des moissons, lorsque tous célébraient collectivement les bienfaits de leur labeur, a quelque chose de la puissance poétique du Chant du pain de Daniel Varoujan. C'est la vérité de la vie quotidienne saisie telle qu'elle était vécue et ressentie dans ces moments authentiques de bien-être et de liberté, hors de tout despotisme. Une splendeur sans bornes détruite par le génocide. En la saisissant, l'ouvrage de Mentsouri donne la mesure des atrocités.
    Au sein de ce tableau d'une nature féconde, d'une communauté harmonieuse, se tisse un conte tragique qui nous prémunit de tout passé romancé. Un amour réciproque est mis en pièces, un amour à l'unisson de ce qui l'entoure est foulé aux pieds. Naro est séparée du jeune garçon qu'elle aime et mariée à un homme plus riche. Quelle cruauté flagrante ! Quelle opposition amère entre la beauté de l'ordre naturel et celle d'un amour anéanti au premier appel par calcul social et économique ! Il s'agit néanmoins d'un amour qui, malgré sa fin obligée, demeure la sculpture vivante d'existences vécue à la veille de 1915.

    II. La veille

    Dans un récit aussi captivant que les meilleures toiles de l'Angleterre rurale par Turner, Constable ou Gainsborough, Mentsouri redonne vie aux communautés rurales d'Arménie Occidentales avec leur vigueur et leur énergie. Voici des gens ordinaires, gérant leurs vies et leurs amours, contre vents et marées, plantant et moissonnant, prenant soin de leur bétail, chassant, priant et jouant, faisant l'amour, causant scandale, riant et pleurant, offrant et trichant, haïssant, rêvant, se mariant, donnant naissance et enterrant, tout comme nous le faisons aujourd'hui.

    Le premier récit du volume, intitulé à juste titre "Entrée," constitue une admirable introduction. Bien que dénué quasiment de toute action, il déborde de vie - un garde champêtre, un porteur d'eau, le moulin local, de jeunes garçons s'amusant à tuer un serpent, des ménagères s'affairant à la cuisson, des vieillards assis près d'un ruisseau, tandis que des femmes lavent le linge de la famille. Voici aussi le prêtre des lieux, la jeune épousée, des jeunes femmes préparant du yaourt. Par un chaud midi, tandis que les oiseaux chantent, une chèvre, un agneau et un mulet livrés à eux-mêmes pénètrent dans les champs de blé et broutent à loisir, jusqu'à ce que le garde-champêtre les en chasse. Autre récit, "Doursoun Effendi," en une seule page fourmillant de détails, donne à voir un contexte social et économique avec ses percepteurs d'impôts, ses usuriers soutenus par la police et les autorités au service d'un ordre foncier dominé par de grands propriétaires de nationalités diverses, parmi lesquels les Arméniens ne sont qu'une minorité.

    Les récits de Mentsouri englobent bien plus que ce que leur nombre de pages pourrait le faire penser. Une profusion de détails à l'équilibre subtil saisit dans un même ensemble artistique la géographie du village, son environnement naturel, ses hommes, femmes et enfants, son économie politique, ses mœurs locales et sociales. De même que ses us alimentaires, ses coutumes, ses fêtes religieuses et sociales, ses traditions, superstitions et préjugés, ses pratiques et inhibitions sexuelles, la séparation des sexes lors de la prière, ses modes vestimentaires, son bétail et ses loisirs. Ses histoires racontent les privilèges d'un clergé souvent corrompu, dévoilent la structure de classe de la communauté et d'un œil critique les relations avec les voisins non arméniens (1). Fait inhabituel dans la littérature arménienne, qui au mieux ne propose qu'une communauté asexuée, Mentsouri n'hésite pas à aborder les mœurs sexuelles et le désir masculin, en particulier.

    Les moments élémentaires de la vie universelle - faite de travail, d'amour, de cupidité, de tromperie, de sexe et de mort, moments qui sont livrés avec toute leur fougue, leurs plaisirs et leurs souffrances, sont exposés tout au long avec une simplicité étudiée et mis en œuvre avec une acuité émotionnelle et psychologique. Ainsi, le malheur d'une jeune femme contrainte d'épouser un vieil homme, les souffrances d'une mère pour son fils disparu, le chagrin d'un homme qui a perdu son âne bien-aimé, l'émerveillement et la joie devant le printemps et ses fleurs, le bouillonnement de rage contre les humiliations de la part des privilégiés. L'insistance d'un frère affolé, cherchant désespérément un prêtre pour administrer l'extrême-onction à sa sœur mourante, proclame ce profond besoin humain d'un rituel face à la mort. D'autres passages saisissent bien l'éveil sexuel chez de jeunes garçons, les frustrations d'un jeune homme encore célibataire, la détermination d'une jeune veuve à se remarier, en dépit des volontés de sa belle-famille, les angoisses et les incertitudes d'un jeune amour et bien plus encore.

    Tout grief d'idéaliser la vie au village est réfuté dans des récits qui font état de l'asservissement des femmes. Dans la littérature arménienne moderne tout entière, il n'est rien de plus fort que "Hayan's Mouchen," qui en cinq pages seulement relève l'énormité de la déshumanisation des femmes, de leur existence de mules, de bêtes de somme, de domestiques au service du désir des hommes et d'esclaves domestiques. Un projet de mariage d'un jeune garçon révèle une pratique couramment utilisée pour attirer le travail féminin au sein du foyer patriarcal. La chose est entreprise avec la même rigueur et exactitude de calcul que lorsqu'il s'agit d'acheter une bête de somme. Cette terrible vérité est soulignée par la précision avec laquelle cette structure de relations est exposée, ancrée au plus profond de la conscience collective et individuelle, en tant que phénomène immuable et naturel.

    Nanties de leur culture, de leur langue, de leurs traditions et de leur religion nationale caractéristiques, ces communautés arméniennes coexistaient avec les Turcs, les Kurdes, les Assyriens et autres populations. Mentsouri les montre partageant, fêtant, adaptant des coutumes, s'offrant mutuellement l'hospitalité, se joignant aux mariages d'autrui, comptant sur des travaux réciproques, vivant de fait tout un réseau de relations unies et mutuellement valorisantes. Un lacis et un mélange qui, de nos jours, dans le sillage d'un siècle envenimé par l'héritage ottoman et Jeune-Turc, est quasiment inconcevable (2).

    Artiste consommé, Mentsouri est aussi un historien social, à la fois subtil et intègre, dans la tradition de Thomas de Metsop [Tovma Medzopetsi] au 15ème siècle et d'Arakel de Tabriz [Arakel Tavrishetsi] au 17ème siècle, qui notera plus tard la recomposition démographique de l'Arménie historique. La diversité nationale est peut-être née des guerres, des conquêtes et des colonies. Or la coexistence entre gens ordinaires de toutes nationalités devint inévitablement la condition de la production et de la reproduction de toutes leurs existences. A la lecture de Mentsouri, on réalise qu'aucune autorité étatique supérieure ou extérieure n'était nécessaire pour amener coexistence et collaboration. Nulle constitution, nulle loi, nulle police ou armée n'était nécessaire pour faire lever une mise en partage généralisée, banalisée, mutuelle de la musique, des traditions, de langues et de coutumes. Bien au contraire, c'est une intervention politique extérieure, orchestrée par l'Etat ottoman et les Jeunes-Turcs, qui détruisit l'harmonie prometteuse, bâtie par les gens ordinaires issus de nationalités et de religions diverses.                          

    A notre époque de haines nationalistes et religieuses croissantes, la terre multinationale de Mentsouri est un exemple universel de formes réalisables, plus nobles. De même, son tableau d'une existence pas si lointaine, bien moins déracinée, d'une société et d'une communauté qui, tout en vivant dans un monde divers au plan national et social, vivaient d'une manière qui permettait la reproduction écologique du monde de la nature et de la faune. Nos ancêtres vivaient à la dure, souvent misérables, toujours soumis à la tyrannie. Mais ils vivaient en ayant davantage conscience de leur dépendance à l'égard de la nature et de la faune, plus à l'aise avec ses rythmes, dans une relation nouvelle avec les champs, les montagnes et la flore, d'une façon plus durable et plus humaine.   

    En 1915, voici un siècle, il fut mis fin à cette existence, du jour au lendemain, catégoriquement et irrévocablement.

    *****

    Hagop Mentsouri n'est pas le seul à avoir reconstitué au plan artistique la vie des Arméniens dans leurs terres ancestrales occidentales avant 1915. Associé au genre improprement qualifié de 'littérature provinciale,' en réalité une authentique littérature nationale arméno-occidentale émergente, Mentsouri fit partie de ce nombre grandissant d'écrivains qui choisirent de se focaliser non pas sur la diaspora - d'Istanbul, Tbilissi ou Bakou -, mais plutôt sur l'Arménie ancestrale, le foyer de la vie nationale. Beaucoup furent victimes du génocide, dont le grand Telgadintsi [Hovhannès Haroutiounian] (1860-1915), Rouben Zartarian (1874-1915),  Hrant (1859-1915), Gégham Barséghian (1883-1915). Avec d'autres, comme Servantziants, Hamasdegh (1895-1966), Msho Gegham [Gégham Ter-Karapétian] (1856-1918) et Vahé Haig (1896-1983), ils ont reproduit à eux tous et donc préservé pour nous la mémoire immense et profonde de ceux qui périrent en 1915.    

    Notes

    1. Pour une présentation sociologique détaillée, voir S. Papikyan, "The western Armenian village in Mntsouri's short stories" [Le village d'Arménie Occidentale dans les nouvelles de Mentsouri], Lraber, 2012, n° 1
    2. Pour un débat bienvenu sur l'univers multinational de Mentsouri, voir Florian Riedler, "Hagop Mntsouri and the Cosmopolitan Memory of Istanbul", European University Institute, Robert Schuman Centre for Advanced Studies, Mediterranean Programme, EUI Working Papers, RSCAS 2009/13 - ISSN : 1028-3625

    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch(Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

    ___________

    Traduction : © Georges Festa - 04.2015
    Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.



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     Fresques du monastère Sourp Perguitch [Kaymaklı Manastırı], environs de Trabzon, Turquie, avril 2009
    © http://commons.wikimedia.org


    Le tourisme de la diaspora arménienne en Turquie : entretien avec Anny Bakalian
    par Sinem Adar
    Jadaliyya, 17.11.2014


    [Cet entretien explore le phénomène croissant des Arméniens de la diaspora qui voyagent en Anatolie, sur les pas de leurs ancêtres. En s'intéressant plus particulièrement aux questions suivantes : Quel est le sens du tourisme de la diaspora arménienne en Turquie ? S'agit-il d'un retour à la terre ancestrale ? Quelles émotions les voyageurs partagent-ils durant leur voyage ? Quelles sont les rencontres typiques entre touristes et populations locales ?]

    - Sinem Adar : Tu voyages avec d'autres Arméniens issus de la diaspora dans plusieurs régions d'Anatolie depuis 2009. Commençons par ce qui t'a décidée à entreprendre ces voyages.
    - Anny Bakalian : Comme la plupart des Arméniens, j'ai grandi avec des récits sur les lieux d'où mes ancêtres étaient originaires. Ma grand-mère paternelle et sa sœur parlaient souvent de Kayseri, de ses fruits, allant dans les vignobles l'été, et ainsi de suite. Curieusement, j'ai découvert récemment qu'elles étaient nées et avaient grandi à Adana, mais qu'elles s'identifiaient encore à la ville natale de leurs parents, Kayseri. Mon grand-père paternel, Sarkis Bakalian, que je n'ai jamais connu, est né à Kayseri, puis durant sa jeunesse, il partit à Adana en raison du boom économique. Apparemment, il réussit dans les affaires, alors qu'il n'avait pas fait d'études. Il s'associa avec le mari de sa sœur dans plusieurs entreprises, dont l'importation d'une minoterie électrique depuis Zürich en 1908. Comme l'usine fournissait de la farine à l'armée turque durant la Première Guerre mondiale, Sarkis Bakalian et son clan familial survécurent au génocide. Mon père est né à Mersin fin décembre 1913, mais ses parents fuirent à Chypre en 1919, après avoir été prévenus par un officier turc. Cherchant un lieu pour s'établir, Sarkis Bakalian prit un bateau qui s'arrêtait à Beyrouth, Alexandrie et Marseille. Il choisit Beyrouth, car cette culture lui était familière et les gens parlaient turc au marché.

    Ma grand-mère maternelle était de Kayseri, mais sa famille partit à Istanbul avant le génocide. La famille de mon grand-père maternel était, elle aussi, de Kayseri. Il s'enfuit en Russie lors du génocide et s'installa à Istanbul après l'armistice de 1918. Ma mère est née et a grandi à Istanbul; elle est partie à Beyrouth, lorsqu'elle épousa mon père. Je suis leur aînée, suivie de mon frère et de ma sœur. Outre l'arménien, on parlait souvent le turc dans notre famille; résultat, nous avons appris le turc mécaniquement. Alors que ma grand-mère paternelle et ses enfants ont appris l'arménien à l'école, leur mère ne parlait que le turc. De même, Sarkis Bakalian était turcophone. En fait, le turc était la langue maternelle des Arméniens de Cilicie, comme à Yozgat et Ankara, au 19ème siècle. A la mort de mon arrière-grand-mère, alors que j'avais 18 ans, je ne pratiquais pas le turc, jusqu'à ce que je mette à voyager en Turquie. Aujourd'hui, je comprends des phrases simples en turc, mais j'ai des difficultés à engager une conversation.

    Durant notre enfance, notre mère nous emmenait à Istanbul voir ses parents. Ils vivaient à Bozkurt Caddesi [avenue Bozkurt], dans le quartier de Kurtuluş, près du pasaj où ma mère m'achetait des babouches chez Sevim. Les étés, je me souviens qu'on allait à Büyükdere, Emirgan et une fois à Kartal. Etudiante, j'ai voyagé deux fois en voiture en Turquie, une fois en Cappadoce pour un long week-end; une autre fois, nous avons rejoint Istanbul en longeant la côte méditerranéenne et en passant par Antioche, Alanya, Antalya, İzmir et Bursa. Durant l'été 1976, j'ai voulu aller voir ma grand-mère à Kınalıada, mais je n'ai pas pu obtenir un visa sur mon passeport libanais, parce que l'ASALA [Armée Secrète Arménienne pour la Libération de l'Arménie] avait assassiné des diplomates turcs.

    Etudiant l'histoire de l'art et l'architecture arménienne avec le professeur Dickran Kouymjian à l'Université Américaine de Beyrouth, j'ai eu envie de me rendre à Ani et à Akhtamar. Des années plus tard, je suis revenue à Istanbul en avril 2008. C'était un peu difficile au début, mais j'ai réalisé ensuite que les Turcs à qui j'avais affaire me traitaient comme n'importe quel autre touriste et se fichaient pas mal que je sois Arménienne. En juin 2009, je me suis jointe à un voyage de la National Association for Armenian Research (NAASR) en Cilicie, visitant Kayseri et Adana où mes ancêtres ont vécu. Ce voyage a été comme un rite de passage. A ce jour, j'ai effectué quatre voyages pour visiter les vestiges arméniens en Turquie. En 2009, nous sommes allés aussi à Saimbeyli (Hadjin), Kozan (Sis), Antakya (Antioche), Musa Dagh, Gaziantep (Antep), Süleymanlı (Zeytun) et Elazığ (Kharpert). Voyageaient avec moi ma sœur, mon beau-frère et mon cousin de Beyrouth, plus un couple d'amis. En 2011, j'ai voyagé avec la famille de ma sœur et des amis à Diyarbakır, où une église arménienne était en train d'être reconstruite avec l'aide de la population kurde locale et des financements. Nous avons rencontré l'équipe municipale (belediyesi) de Sur et Büyükşehir, ainsi que des membres du conseil paroissial de l'église Sourp Guiragos. Puis nous sommes allés à Van, Kars, Ani et Trabzon sur la mer Noire. L'année suivante, j'ai participé à un voyage de la NAASR qui partait d'Istanbul. Nous nous sommes arrêtés à İzmit, İzmir, Bodrum, İskenderun, Maraş, Urfa et Kharpert. Mon dernier voyage remonte à juin 2014. Nous avons visité Sivas, Amasya, Muş, Malatya, Kharpert, Erzerum, Ani, Van, pour arriver finalement à Diyarbakır, où nous avons participé à des festivités deux jours durant à Sourp Guiragos.

    - Sinem Adar : Comment l'idée d'un tourisme de la diaspora a-t-elle émergé pour la première fois ?
    - Anny Bakalian : Armen Aroyan est un voyagiste qui guide les Arméniens de la diaspora désireux de se connecter à nouveau avec leurs racines en Turquie. Né en Egypte, il a émigré aux Etats-Unis suite à la nationalisation du canal de Suez, qui s'est traduite par l'exode de plusieurs minorités, dont les Arméniens. Il s'est retrouvé en Californie, où il a travaillé comme ingénieur pour McDonnell Douglas. Dans ses mémoires (encore inédits), Aroyan raconte comment il a découvert sa vocation. En 1983, il se trouvait en Allemagne pour affaires, lorsqu'il est tombé sur une publicité pour des voyages à Istanbul à prix réduit. Malgré son appréhension - un sentiment très répandu parmi les Arméniens de la diaspora, en particulier à cette époque - il s'est convaincu qu'il y avait là une opportunité à ne pas manquer. Le week-end suivant, Aroyan est arrivé à Istanbul, où des Arméniens locaux l'ont chaleureusement accueilli, l'emmenant dans des églises, des cimetières, des écoles et autres lieux arméniens marquants.

    Enhardi par cette première expérience à Istanbul, Aroyan s'est rendu à Antep (actuellement Gaziantep), la ville de ses ancêtres, en 1987. C'est là qu'il a rencontré Ayfer Tuzcu Unsal, une journaliste hors pair à Sabah Gazetesi, qui devint une amie proche. Aroyan écrit qu'Ayfer fut abasourdie quand il lui apprit qu'il était d'Antep. A l'époque, les Arméniens de la diaspora craignaient les Turcs et pensaient que l'Anatolie était un territoire interdit, que les citoyens turcs savaient très peu de choses sur l'histoire de l'Arménie. Finalement, Armen s'est rendu à Cibin, un village au nord-est d'Antep, où son grand-père Armenag Aroyan était né et où il devint le premier habitant à intégrer le Collège Central de Turquie. Armen découvrit ses cousins au second et troisième degré, et d'autres, que nous appelons maintenant les Arméniens islamisés. Il fut aussi conduit au verger, empli de pistachiers, de ses ancêtres, qui porte encore le nom d'Aroyan. D'après son autobiographie, Armen ne put s'empêcher de fondre en larmes. Il quitta Cibin avec un peu de terre et des pistaches pour les offrir à des descendants arméniens de ce village. De retour en Californie, Aroyan partagea ses aventures lors de débats et de diaporamas dans le cadre de communautés arméniennes. Ce qui incita des gens à lui demander de les emmener dans les villages et les villes de leurs ancêtres. Armen Aroyan conduisit son premier groupe de touristes à l'automne 1991. Sur les conseils d'Ayfer Tuzcu Unsal, il engagea un chauffeur, Cemal Kökmen. Comme de plus en plus de gens voulaient visiter l'Anatolie, Cemal associa son fils Seljuk dans cette entreprise. A ce jour, Armen Aroyan et son équipe de chauffeurs, avec leurs confortables fourgonnettes Mercedes Benz Sprinter, ont emmené près de deux mille Arméniens de diaspora vers leur patrimoine.

    Le tourisme de la diaspora arménienne diffère des séjours touristiques conventionnels. Les pèlerinages religieux sont d'une certaine manière plus proches des Juifs et des chrétiens qui entreprennent d'atteindre la "Terre Sainte," ou des catholiques qui se rassemblent au Vatican et des musulmans qui font le Hajj à La Mecque. Néanmoins, dans ces cas, l'Etat hôte - que ce soit Israël, l'Arabie Saoudite ou la Turquie - mobilise une infrastructure en formant des guides habilités à présenter l'histoire nationale aux touristes et donne un point de vue du régime sur des questions litigieuses. En outre, le voyage des pèlerins est fortement articulé via l'itinéraire, les rituels, des rencontres avec les habitants et l'histoire.                 

    En revanche, les expériences d'Aroyan à Antep et Cibin - le moment cathartique où il découvrit la plantation de pistachiers qui porte encore son patronyme - sont devenues comme la référence des "pèlerinages" qu'il organise. Cinq particularités caractérisent ce genre de voyage. Premièrement, un voyage en groupe est adapté à ce type de déplacement, car il n'existe ni cartes, ni guides imprimés pouvant aider les Arméniens de la diaspora ou les conduire aux villages et villes de leurs ancêtres. De nombreux toponymes anciens ont été modifiés; certains villages ont été rasés; et dans les villes, de vieux bâtiments ont été remplacés par de nouveaux édifices. D'autre part, durant ces vingt dernières années, Aroyan a développé sa connaissance de l'histoire de l'Arménie et de la topographie de la Turquie, enregistrant les vicissitudes des vestiges arméniens au fil du temps via des photographies et des films. Il voyage avec toute une série d'ouvrages de référence, dont une publication qui énumère le nom de chaque village, localité et ville en 1915 et maintenant. Parallèlement, le père et le fils, ainsi que leurs chauffeurs, ont mémorisé les routes que leurs clients arméniens peuvent demander à voir.

    Deuxièmement, ce genre de périple met en question le discours officiel de la Turquie concernant le génocide. Le tourisme de la diaspora arménienne donne à voir une histoire subalterne ou minoritaire. Selon la taille du groupe et le budget, soit un chercheur accompagne le voyage en tant que guide, soit Armen Aroyan est chargé d'expliquer à ses ouailles ce qu'ils voient, tout en livrant un contexte historique. Par exemple, Richard Hovannisian, professeur d'histoire à l'Université de Californie Los Angeles (UCLA), participait aux deux excursions de la NAASR, où je me trouvais. Chaque jour, ces spécialistes racontent l'histoire "arménienne" des villages et des localités que le groupe est venu découvrir. En 2014, nous n'avions pas d'historien officiel avec nous, mais ma sœur nous avait préparé un petit guide en recopiant des récits, des photos et autres informations pour chaque site que nous visitions. Les brochures étaient diffusées aux voyageurs.

    Troisièmement, les marques de l'exil liées aux diasporas - séparation, chagrin, nostalgie - rendent le tourisme arménien en Turquie à la fois poignant et exceptionnel. Aucun Arménien ne prend la décision de se rendre en Turquie pour la première fois sans un important examen de conscience. Certains s'interrogent même sur la probabilité des autorités turques de leur nuire ou même de les arrêter. Cet état de fait est incontestablement propre aux Arméniens qui voyagent en république de Turquie. Les diasporas créées par des déplacements forcés - par exemple, les exilés iraniens, birmans ou palestiniens - considèrent un tel voyage comme éprouvant au plan émotionnel et même physiquement risqué, s'ils se rendent en Iran, au Myanmar ou en Israël, respectivement. En résumé, les voyages organisés sont l'idéal pour ceux qui entreprennent leur premier voyage vers leur "foyer" ancestral.

    En général, le tourisme arménien en Turquie prend deux semaines environ. Ceux qui voyagent pour la première fois vers leur terre ancestrale traversent un rite de passage. Ces novices ressentent parfois de la peur, de la colère, une angoisse et de la tristesse. Ce processus débute avec la séparation d'avec leur existence normale, quotidienne. Le rythme journalier du voyage est centré sur la visite de points de repère arméniens, de repas pris en commun, et de longs déplacements en autobus. Cette phase transitionnelle est définie comme liminaire : elle se caractérise par l'ambiguïté et la désorientation, mais aussi l'appropriation de nouveaux apprentissages. Au terme du périple, les pèlerins sont transformés en connaisseurs. Le processus produit une communitas, chacun s'efforçant de partager et de se socialiser, tandis que des amitiés se créent. Le groupe alimente un sentiment de solidarité, un soutien émotionnel et un apaisement. Collectivement, chacun pleure ses ancêtres et se livre à des rites afin de commémorer ce qu'il a perdu en tant que peuple et culture. Interprétations et rituels ponctuent le voyage, à mesure que chaque participant atteint le village et la localité d'au moins un parent ou grand-parent. Paradoxalement, le déni du génocide par l'Etat turc alimente la cassure dans la généalogie arménienne et l'attachement à la terre ancestrale, tout en favorisant l'historiographie arménienne.

    Quatrièmement, des récompenses attendent les Arméniens de la diaspora qui se rendent en Turquie; ils refont le lien avec leur lignée, leur patrimoine et leur récit national. Chaque participant se réapproprie la mémoire de sa famille et celle de la communauté. Ces Arméniens quittent la Turquie avec une connaissance empirique de leurs terres ancestrales, de l'état de leur patrimoine - églises et monastères, maisons dans les villes, villages rasés, réduits à des décombres. Ils interagissent aussi avec des Turcs, des Kurdes, des Hamchènes, des Arméniens islamisés et d'autres habitants. Les rituels, en partie, commémorent leurs morts, et en partie remettent en question le déni du génocide par l'Etat turc.

    Cinquièmement, découvrir les villages, les localités et les villes de leurs parents, grands-parents et arrière-grands-parents connecte à nouveau les voyageurs avec leurs racines et apaise le déplacement. Le voyage est thérapeutique au plan psychologique, non seulement pour les voyageurs, mais aussi pour les Arméniens de la diaspora de retour chez eux. Lorsque les pèlerins retrouvent leur existence quotidienne, ils partagent leurs expériences et leurs impressions avec leur famille, leurs amis et leur communauté. Si les histoires familiales des atrocités turques ne sont pas oubliés, ces récits nouveaux offrent la promesse d'une clôture.

    - Sinem Adar : Peux-tu donner quelques exemples de rituels auxquels se livrent les Arméniens de la diaspora lors de ces excursions ?
    -  Anny Bakalian : En dehors d'Istanbul, j'ai visité toutes les églises apostoliques arméniennes en fonction, qui ne sont pas en ruines et restées sous les auspices du Patriarche arménien de Constantinople. Sourp Asdvadzadzin [Sainte Mère de Dieu], reconstruite en 1997, à Vakıflı (Musa Dagh / Hatay); Karasoun Manouk [Quarante Martyrs] à Iskenderun; et Sourp Kevork [Saint-Georges] à Derik (près de Mardin), sont de petits sanctuaires, modestes. Sourp Krikor Loussavoritch [Saint-Grégoire l'Illuminateur] à Kayseri conserve sa structure originelle, bâtie en 1856, et l'église Sourp Guiragos à Diyarbakır a été reconstruite et consacrée en octobre 2011. Aucune de ces églises ne possède un prêtre à résidence et toutes, exceptée celle de Vakıflı, sont clôturées, sécurisées, avec un gardien vivant à l'intérieur. Au moins une fois par mois, un prêtre, des diacres, une chorale et des fidèles s'envolent d'Istanbul pour célébrer le patron de chaque église. Mes compagnons de voyage allumaient des bougies, chantaient le Hayr Mer (le Notre Père en arménien) et se croisaient, chaque fois qu'ils entraient dans l'une de ces cinq églises. J'ai aussi vu des pèlerins arméniens chanter dans d'anciennes églises arméniennes converties en musées ou en mosquées; mais ce fut possible parce que notre groupe s'est trouvé brièvement être seul dans le lieu. Si beaucoup étaient émus quand le Der Voghormiaétait chanté dans une ancienne cathédrale, transformée en musée, certains se sont récriés contre le Hayr Mer dans une mosquée. Que ce comportement soit considéré comme légitime ou dissident, durant quelques minutes les participants se sont réapproprié leur foi et leurs églises.

    En 2011 et 2014, notre itinéraire croisa le Mont Ararat. Quand nous nous sommes arrêtés pour des photos, les voyageurs arborèrent des tee-shirts rouges, bleus et oranges alignés pour quelques instantanés avec l'Ararat en toile de fond. Les drapeaux tricolores et le Mont Ararat sont hautement symboliques pour les Arméniens de la diaspora. D'après la Bible, l'arche de Noé a atterri sur l'Ararat et la mythologie arménienne postule que le Mont Ararat fut la demeure de Hayk/Haïg, le patriarche légendaire qui fonda la nation arménienne. Depuis le tournant du vingtième siècle, l'Ararat se trouve à l'intérieur des frontières de la Turquie, bien que sa cime couronnée de neige soit nettement visible depuis Erevan. Il évoque les pertes subies par la nation et son aspiration à retrouver son unité. Une photo ou une peinture du Mont Ararat est exposée dans de nombreux foyers arméniens dans la diaspora, symbolisant leur patrimoine. Le rouge, le bleu et l'orange sont les couleurs du drapeau de la première république arménienne (1918-1920), ainsi que de l'actuelle république d'Arménie (depuis 1991). Pour un peuple dont les terres ancestrales étaient occupées par des puissances étrangères depuis des siècles, l'autonomie en 1918 fut libératrice, mais éphémère. Le drapeau tricolore représente donc autonomie et fierté. Les voyageurs ont mis en scène un drapeau éphémère pour signifier que l'Ararat appartient aux Arméniens.

    D'après les historiens, Ani fut la capitale prospère de la dynastie arménienne des Bagratides au Moyen Age, le long de la Route de la Soie, jusqu'à ce qu'elle tombe aux mains des Byzantins, des Turcs et des Mongols, respectivement. Finalement, les derniers habitants abandonnèrent la ville, suite à plusieurs tremblements de terre. Le sort d'Ani aujourd'hui est semblable à celui du Mont Ararat. Elle est située à l'intérieur des frontières de la Turquie, littéralement séparée de la république d'Arménie par la largeur de l'Akhourian, une petite rivière qui se dessèche en août, chaque année. Anı Örenyeri [Ruines d'Ani] est le nom turc pour Ani (entre parenthèses, anı signifie en turc mémoire ou souvenir). Lors du voyage de 2011, deux participants ont ajouté le point à Ani avec des sparadraps et un stylo sur un poteau indicateur, orientant le trafic vers Anı. Cet acte politique élémentaire, mais remarquable, restituait l'orthographe originelle de cette métropole arménienne médiévale.

    Autre exemple de rituels personnels, ce fils qui voyageait à Diyarbakır, en portant une photo de son père. Cela s'est passé en 2011, quand Sourp Guiragos était encore en construction; la photo fut enterrée au sein de l'édifice, fermant une boucle : le retour d'un fils du pays. Un autre participant chamboula le voyage en recueillant de la poussière du village de son père et en la dispersant sur sa tombe en Californie. Une autre voyageuse déposa les lettres de son grand-père sous une pierre dans son village natal. J'ai vu une fille cracher sur un mémorial dédié à des soldats turcs qui auraient été martyrisés par des Arméniens. Elle m'apprit que c'était pour son père, qui était dachnak (membre de la Fédération Révolutionnaire Arménienne). Si tous les voyageurs du groupe trouvèrent ce mémorial offensant, son acte fut davantage provocant - tel père, telle fille.

    Les expériences vécues avec les habitants vont du formidable au décevant. Ma cousine et moi prenions notre petit-déjeuner à Antep en 2009, lorsque quelques femmes s'assirent à notre table. L'une d'elles nous demanda d'où nous venions. Ma cousine répondit qu'elle était de Beyrouth. "Oh, vous êtes Arabes !" dirent-elles. "Non, Ermeni," répliqua ma cousine, "nos grands-parents étaient de Kayseri." Une des femmes - médecin, exerçant à Bursa, à peu près de notre âge - s'approcha de ma cousine, lorsqu'elle fut seule, lui serra la main et lui dit : "Mon père était de Kayseri, les Arméniens lui ont appris le métier de cordonnier. Je suis vraiment désolée pour ce que nous avons fait aux Arméniens." Ce fut une épiphanie pour ma cousine; ces excuses furent un des moments les plus parlants de sa vie. Mais, lors d'une autre rencontre, une famille - des parents et leurs enfants adultes - arrivèrent dans la ville de leurs grands-parents et arrière-grands-parents, munis de photos datant de 1915 environ. Leurs ancêtres étaient cinq frères, des hommes d'affaires et des industriels importants, qui possédaient cinq maisons sur une seule rue. Alors que des immeubles d'habitation modernes avaient remplacé les villas 1900 d'origine, la rue et l'un des immeubles s'appelaient toujours "Beş Kardes" [Les Cinq frères]. Armen Aroyan, la famille et d'autres membres du groupe entrèrent dans un des magasins de la rue Beş Kardes. Après avoir échangé des photos, le commerçant désigna un chandelier accroché dans son magasin et précisa qu'il provenait d'une des cinq maisons. Les fils proposèrent de lui acheter ce luminaire, mais le propriétaire fit valoir que jamais il ne le vendrait, même s'ils lui versaient un million de livres turques (1). Son ton était menaçant et ajoutait l'affront à la blessure.                                               

    A vrai dire, notre accueil à Diyarbakır fut sans pareil. En tant qu'invités des autorités locales et du conseil paroissial de Sourp Guiragos, les voyageurs en 2011 furent conviés à un succulent petit-déjeuner dans la cour de l'église; puis nous avons rencontré les maires Abdullah Demirbaş (commune de Sur) et Osman Baydemir (commune métropolitaine de Diyarbakır) dans leurs bureaux, et en soirée nous fûmes invités à un banquet dans un restaurant à ciel ouvert, près du Tigre. Je dois ajouter que la présence de mon beau-frère fut essentielle pour ce traitement de faveur. En 2009, Hirant revint dans sa Diyarbakır natale quelques heures, pour la première fois depuis son enfance. Il découvrit Sourp Guiragos en ruines, rencontra Abdullah Demirbaş et identifia la boutique de ferronnerie de son père dans le vieux marché - ce fut son moment cathartique ! Depuis, il entretient d'étroites relations avec les maires, qu'il a reçus dans le New Jersey, lors de soirées officielles de collectes de fonds pour Sourp Guiragos.

    En 2014, de nouveaux maires étaient en fonction, mais nous étions escortés par la police dans nos déplacements en ville pour notre sécurité. Une de nos missions était de retrouver la maison d'enfance de Hirant dans la commune de Sur. Il avait recruté depuis l'Australie son cousin aîné, qui avait résidé à Diyarbakır jusque dans les années 1970, pour se joindre à notre excursion. Après le Badarak (office liturgique de l'Eglise apostolique arménienne) à Sourp Guiragos, les voyageurs de la diaspora arménienne suivirent Hirant, son cousin et le chef de la police à travers les étroites ruelles de la vieille ville, jusqu'à ce que nous découvrions la maison où les deux familles et sa grand-mère avaient vécu. Aujourd'hui, le bâtiment a été rénové et appartient à la mairie. Il est utilisé pour la défense des droits des femmes.

    - Sinem Adar : Les Arméniens de la diaspora qui voyagent en Turquie se considèrent-ils chez eux en Anatolie ?
    -  Anny Bakalian : Les voyageurs de la diaspora arménienne en Turquie sont attachés à leur patrimoine - l'Arménie historique et ce qu'il reste de leur culture au plan matériel. Ils découvrent nombre de particularités qu'ils partagent avec les habitants; leur cordialité, leur hospitalité et l'importance des familles. Beaucoup de mets que les grands-mères arméniennes concoctent figurent au menu des restaurants traditionnels en Anatolie. De même, les Arméniens et les Turcs apprécient la même musique, les danses folkloriques et les histoires de Nasreddine Hodja. En revanche, les Arméniens Occidentaux en diaspora trouvent leurs homologues orientaux (dans la république d'Arménie et la diaspora russe) différents. Beaucoup de mots russes se sont infiltrés dans leur dialecte; leur alimentation n'est pas reconnaissable, par exemple le fait de prendre de la crème sure au petit-déjeuner. L'Union Soviétique a notablement modifié leurs valeurs et leurs modèles comportementaux. Malgré tout, la république d'Arménie est le seul pays indépendant que les Arméniens possèdent depuis 1920 - et même cela fut éphémère. Comme je l'ai déjà noté, le drapeau de la République rassemble actuellement les Arméniens à travers le monde au plan symbolique. D'autre part, la république de Turquie continue de nier le génocide et totalise un siècle d'agressions contre les Arméniens, tant chrétiens qu'islamisés, et ce qui subsiste de leur patrimoine.

    Pour ne citer que quelques exemples, en cent ans, la république de Turquie a lancé un nouvel alphabet éliminant les mots arabes, persans et autres, a développé une historiographie nationale, a mis en œuvre une politique de turcisation dans les années 1930, dont le fait de parler le turc et d'adopter des prénoms turcs, et a tenté d'effacer les vestiges arméniens par la destruction, la négligence et la restructuration. Et pourtant, mes compagnons de voyage et moi-même nous retrouvons des vestiges arméniens. A Van, quand les visiteurs pénètrent dans le petit jardin du musée archéologique, ils découvrent des stèles sur la gauche avec une écriture ourartéenne; à droite, se trouvent des pierres tombales avec des inscriptions en turc ottoman. Quand les gens regardent à l'arrière de ces stèles ourartéennes, ils tombent sur des croix sculptées sur l'écriture d'origine. Je sais bien que les humains réutilisent les pierres et autres matériaux de leurs prédécesseurs. La question est : pourquoi les conservateurs de ce musée cachent-ils ces croix ? Le musée possède aussi des pierres tombales et des inscriptions arméniennes dissimulées à l'arrière du bâtiment.

    Les khatchkars (khatch, croix et kar, pierre) sont des stèles commémoratives sculptées portant une croix et d'autres motifs. Elles sont caractéristiques de l'art religieux arménien au Moyen Age dans toute l'Arménie historique (de nos jours, la république d'Arménie, la Turquie, l'Azerbaïdjan et l'Iran). En 2010, l'UNESCO a ajouté les khatchkarsà la Liste du Patrimoine culturel immatériel de l'humanité, pour ce qu'ils représentent et leur art. Entre Tatvan et Bitlis, dans le district de Van, se trouve le petit village de Degirmenalti (anciennement Por). Les vestiges de l'église Sourp Anania (du nom d'Ananias de Damas, un disciple de Jésus) constituent maintenant une mangeoire pour des moutons et des chèvres. La voûte en berceau date du 15ème siècle, mais les fondations remontent au 6ème siècle. Dans l'enceinte de cette ferme en activité, se trouvent des khatchkars, dont un grand nombre date des 14ème et 15ème siècles. Je suis triste de voir que des objets appartenant au patrimoine mondial sont ignorés parce qu'ils sont arméniens.

    En dehors de Trabzon, se trouve une autre ferme en activité; son adresse est Kaymaklı Manastırı. C'était autrefois le monastère Sourp Perguitch (Saint-Sauveur), datant du 15ème siècle. J'ai été émue par les fresques complexes illustrant le Jugement Dernier et autres scènes de la Bible. Elles m'ont rappelé les tableaux de Jérôme Bosch par leurs détails, leurs créatures imaginaires et les portraits des disciples et des mécènes qui ont financé l'ouvrage. Là encore, j'ai découvert des œuvres d'art inestimables risquant d'être détruites ou endommagées.

    - Sinem Adar : A l'approche du centenaire du génocide, penses-tu que le tourisme de la diaspora a un impact sur les relations arméno-turques ?
    - Anny Bakalian : Deux mille membres de la diaspora arménienne séjournant en Turquie, c'est un chiffre minuscule comparé au volume énorme de tourisme que le pays reçoit chaque année, même ceux qui se contentent de voyager en Cappadoce, à Ephèse ou Antalya. Non, les voyageurs arméniens sont insignifiants.

    J'ai l'impression que jusqu'aux années 1990, la Turquie était une société fermée. Quelques représentants de la classe moyenne étudiaient à l'étranger ou faisaient du tourisme; seule la classe dirigeante connaissait l'anglais, le français, l'allemand et d'autres langues; les Gastarbeiters[travailleurs migrants] turcs en Europe s'intéressaient à des choses basiques et pas aux idéologies; par ailleurs, le système éducatif turc était très nationaliste et les médias sous contrôle étroit. Internet peut apporter aux foyers turcs l'histoire et le point de vue arméniens, mais peu de choses sont traduites en turc. De nos jours, davantage de gens apprennent des langues étrangères, suivent des études supérieures, se lient de plus en plus d'amitié et même épousent des gens issus d'autres origines ethniques, religieuses et nationales. Il y a de l'espoir pour l'avenir.

    Nombre d'Arméniens réclament des excuses de la part du gouvernement turc. Certains seraient heureux d'obtenir une expression personnelle de regret, comme cette femme médecin, originaire de Bursa, qui s'en est acquittée auprès de ma cousine. Ni les Arméniens de la diaspora, ni la république d'Arménie ne peuvent contraindre la république de Turquie à reconnaître les atrocités du régime en 1915 et depuis lors.
    Néanmoins, si les citoyens turcs font pression sur leur gouvernement pour qu'il modifie sa politique de déni du génocide, ils peuvent y parvenir. En fin de compte, c'est au peuple turc que cela incombe, à commencer par ses intellectuels.                 

    NdT

    1. Environ 350 euros, au taux de change actuel (mai 2015).

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    Traduction : © Georges Festa - 05.2015



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    Daniel Melnick
    The Ash Tree
    West of West Books, 2015

    The Armenian Weekly, 29.05.2015


    Un roman "puissant et admirablement rendu" sur l'odyssée d'une famille rescapée du génocide arménien et sa renaissance en Californie a été écrit par Daniel Melnick, professeur émérite d'anglais à l'Université d'Etat de Cleveland (Ohio).

    Intitulé The Ash Tree [Le Frêne], ce roman est publié par West of West Books, une maison d'édition située au centre de la Californie, fondée par l'écrivain Mark Arax. "Daniel a écrit là un livre profond," explique-t-il. "Il est nourri non seulement des persécutions et de l'exil vécus par sa famille juive, mais aussi par le fait que son épouse, Jeanette, est une Arménienne qui a grandi à Fresno."

    "Par son mariage avec Jeanette, Daniel s'est trouvé soudain immergé dans un clan d'Arméniens fermiers, écrivains et poètes, socialistes et capitalistes, et aussi de footballeurs et de joueurs de baseball. Comment donner leur sens, à leur histoire traumatisante et à ce fil tragique qui les a accompagnés en Amérique ? De ces questions est né ce roman, à la fois puissant et admirablement rendu," poursuit Arax.

    The Ash Tree est une histoire intemporelle d'amour, de regrets et d'amour entre Armen Ararat, un survivant du génocide arménien, et une jeune Arméno-américaine prénommée Artemis. Armen aspire à être poète et après s'être caché dans un grenier à Istanbul pour fuir les marches de mort, il part aux Etats-Unis et s'installe dans la vallée ensoleillée de San Joaquin.

    Armen s'inscrit à l'Université de Californie à Berkeley, mais il est bientôt ramené à Fresno à l'appel de la ferme familiale. C'est là qu'il rencontre et épouse Artemis, qui a fait le voyage du Connecticut en Californie. Du fait des exigences de la vie familiale, Armen laisse tomber l'écriture et devient viticulteur, pour perdre ensuite sa ferme lors de la Grande Dépression. Il retourne alors dans la baie de San Francisco avec Artemis, leurs deux fils et leur fillette, où il réussit comme épicier.

    Tandis que le roman pivote de la Turquie à Berkeley, Fresno et San Francisco, pour revenir à Fresno, Armen et sa famille, libres de toute attache, se transforment en de vrais Américains, purs et durs.

    Artemis et sa fille, Juliet, occupent le centre de cet univers dominé par ailleurs par les hommes. Cette mère dynamique, femme de tête, s'acquiert une force et une autorité qui défient les limites de son époque et des lieux où elle vit. Sa fille s'efforce de devenir une jeune femme énergique, indépendante, perspicace, artiste et plus à son aise que sa mère.

    Tigran est le fils aîné - prudent, concentré, solide - tandis que Garo, le cadet, est plein d'entrain, prend des risques, obligeant Tigran à tenter de le protéger plus d'une fois contre son gré. Garo est passionné, charismatique. Large d'esprit, il étreint la vie avec intrépidité, tout en combattant, en dépit des désillusions, son dégoût pour la cruauté et le mal qu'il est amené à croiser.

    La famille découvre que l'Amérique n'est pas cette terre mythifiée d'opportunités, mais qu'elle est gangrenée par la pauvreté, la guerre, le racisme, la censure, la drogue et la corruption. L'histoire tourmentée des Ararat révèle des vérités universelles sur les combats d'innombrables familles, immigrées et autochtones.

    Les cinq membres de la famille Ararat se font ici entendre et nous font partager cette épopée. Alors que la famille se remet du génocide et de son traumatisme générationnel, tous se retrouvent dans cette terre fertile, et pourtant hostile, de la Californie centrale, avant qu'une tragédie ne les frappe à nouveau.

    Le tableau de couverture avec son cadre effiloché et blanchi est dû à l'épouse de l'A., Jeanette Arax Melnick, tandis que le roman s'inspire en partie de la vie de la famille Arax. Combinant histoire et mémoires romancés, The Ash Tree est un roman important, merveilleusement écrit, sur la survie, la renaissance et la douleur.

    Parmi les précédents ouvrages de Daniel Melnick, citons Hungry Generations: a novel (iUniverse, Inc., 2004), un roman sur une communauté de musiciens immigrés qui vécut à Los Angeles dans les années 1940. Né en Californie, il a enseigné à l'Université de Berkeley, où il a soutenu sa thèse de doctorat, ainsi qu'à celle de Cleveland, dont il est professeur d'anglais émérite; il est actuellement chargé de cours à l'Université Case Western Reserve (Cleveland, Ohio).

    The Ash Tree est disponible sur Barnes & Nobles et Amazon.com au prix de 25 dollars (ISBN : 9780981854762). Pour plus d'informations, consulter www.theashtree.net.          

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    Traduction : © Georges Festa - 05.2015

    site de Daniel Melnick : www.danielmelnick.com




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     Micheline Aharonian Marcom
    Draining the Sea
    Riverhead Books, 2008

    par Terry Pitts
    Vertigo, 04.01.2014


    Je suis ce mec qui ramasse des cadavres. Je bouffe des photos, moi aussi je suis mort. Crevé, un fils de pute; du genre à pas regarder en arrière. Rien que l'avenir devant moi, pas de présent; un mec sans histoire; un mec sans espoir...

    Draining the Sea [Assécher la mer] (Riverhead Books, 2008), de Micheline Aharonian Marcom, est le troisième volet d'une trilogie qui comprend Three Apples Fell from Heaven (2001) et The Daydreaming Boy (2004) (1). Sans être véritablement une trilogie, ces trois romans prennent chacun racine dans le génocide arménien. Le premier, Three Apples Fell from Heaven, est un livre poétique, viscéral sur l'oppression brutale, le meurtre et l'exil forcé de plus d'un million d'Arméniens vivant dans ce qui constitue actuellement la Turquie, vers 1917. Dépourvu de narrateur ou personnage principal, il suit les destinées d'êtres pris au piège du chaos. Puis vint The Daydreaming Boy, qui se situe à Beyrouth en 1963, avec les premiers signes de la guerre civile de ce pays, surgissant en toile de fond. Il compte essentiellement un seul personnage, dans la cinquantaine, prénommé Vahé, qui est le produit d'un réseau d'orphelinats mal géré et mis en place pour gérer les enfants orphelins du génocide. A mes yeux, Daydreaming donne l'impression d'un livre de transition, à demi accompli. Vahé est un personnage pathétique, grossier et peu sympathique, tel un réceptacle médiocre et indigne de la langue explosive, onirique de Marcom. J'ai trouvé curieux le fait que son existence indolente, lascive et violente, résulte davantage de l'orphelinat que des lointains événements en Turquie à quoi se rapportent son héritage et sa famille. Le troisième livre, Draining the Sea, nous emmène à la fin du vingtième siècle et aux Amériques, sur les pas d'un émigré à l'ouest du globe. Draining the Sea revient lui aussi à ce genre d'histoire gorgée de sang, dans laquelle nous avait plongé Three Apples, sauf que la violence se déroule ici lors de la guerre civile qui éclata au Guatemala dans les années 1980.

    Draining nous transporte implacablement dans la tête du narrateur de Marcom et ce n'est pas beau à voir. Cet homme qui n'a pas de nom, désagréable, qui vit à Los Angeles, déclare tout de go : "Je suis un mec irritable, gros et moche" et "C'est pas des histoires pour les âmes sensibles." Quand il roule dans les rues et les autoroutes de Los Angeles ou assis à broyer du noir chez lui, il s'adresse obsessionnellement en pensée à une femme prénommée Marta ("l'indigène"), victime d'un massacre dans le village d'Acul, au Guatemala, en 1982. Le narrateur nous fait explicitement savoir qu'il a eu des relations sexuelles avec Marta au Guatemala, avant d'être apparemment responsable ou complice de ses tortures et de sa mort. Du moins, à ce qu'il semble. Le narrateur de Marcom fait aussi entendre, à la façon d'un oracle, l'histoire des Amériques post-colombiennes. "Je suis un scribe, un sténographe du désir," déclare-t-il, renvoyant à ce demi-millénaire de bain de sang, de Columbus au Guatemala. Sa confession rageuse, emplie de dégoût de soi, est une mise en accusation puissante de la colonisation des Amériques, de l'échec du rêve américain et de la psyché de l'homme blanc.

    J'avais pas envie de te buter, pas plus peut-être que j'ai eu envie de buter et de buter une deuxième fois les gamines et les gamins des Gabrielino (leur existence) pour que cet Américain en devienne un : un Américain dans sa ville; une idée d'homme ? et mes idées dans ma tête (à moi ?) bourrées d'histoire par mes profs, de souvenirs de gamins de cour de récréation, fourre-moi la tête dans la crasse, le macadam, cette vision de mains au loin dans la cour de récréation, les filles dans la rangée du fond; la télé qui hurle en arrière-plan. Ces Amériques qui nous font et qui nous défont, défaites, qui te font sans cesse - la maladie, les lois sur le vagabondage, les lois sur le lynchage, les règlements sur les routes des Blancs et les Indiens. - Tu existes, ma chérie ? Et sinon, je peux ?

    Il sait que la civilisation occidentale moderne est déphasée et sa confession se veut un testament et, en partie, une réparation de cette histoire sadique et criminelle. D.H. Lawrence et Walt Whitman sont les anges terrestres, rédempteurs qui planent au-dessus de ce livre et leurs mots sont souvent enchâssés dans le texte de Marcom. Dans tel passage, le narrateur cite Lawrence : "Il nous faut revenir à un rapport, un rapport vivant et nourricier avec le cosmos et l'univers."

    Ce livre m'a hanté pendant plus d'un mois. Le récit et le rappel d'actes sexuels misogynes et de tortures est pénible à lire. Et j'ai sans cesse eu l'impression d'être frustré par mon incapacité à déterminer si le narrateur est véritablement l'auteur de ces actes ou s'il les imagine "simplement," même si je sais que la réponse est double : le narrateur est en même temps un personnage et la voix de l'histoire. Je ne pense pas que l'on puisse douter que ce soit délibéré de la part de Marcom. A travers des personnages désagréables et des actes déplaisants, elle oblige le lecteur à vivre son texte au plan tant viscéral qu'intellectuel. Son objectif semble être de repousser toute lecture facile ou toute interprétation simpliste. L'on est sur la corde raide du début à la fin, mais Marcom ne doute pas que l'on puisse tomber et immédiatement reprendre pied. En fin de compte, j'ai trouvé Draining the Sea le livre le plus étonnant et le plus fort de cette trilogie. (Au fait, le titre provient d'une déclaration du général guatémaltèque Rios Montt : "La guérilla c'est le poisson. Le peuple c'est la mer. Si tu n'arrives pas à attraper le poisson, tu dois assécher la mer.")

    Tous les ouvrages de cette trilogie utilisent des photographies pour ancrer le texte dans l'histoire, opérant comme une sorte de contrôle que des gens réels et des événements réels président aux récits de Marcom. Dans Draining the Sea, chacun des cinq chapitres du livre débute par deux photographies qui font le lien entre la Los Angeles "sans âme," le génocide arménien et la guerre civile au Guatemala.                      

    NdT

    1. Micheline Aharonian Marcom, Le Garçon qui rêvait le jour, traduit de l'anglais par Georges Festa, Genève : MētisPresses, 2014
    Micheline Aharonian Marcom, Trois Pommes sont tombées du ciel, traduit de l'anglais par Georges Festa, Genève : MētisPresses, 2015

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    Traduction : © Georges Festa - 05.2015

    Traduction française en cours (Georges Festa) (à paraître en 2016)



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