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Giovanni Catelli - La mort de Camus

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Traduction : Danielle Dubroca
© Balland, 2019

Un nouvel ouvrage affirme qu'Albert Camus a été assassiné par le KGB
par Alison Flood
The Guardian, 05.12.2019


Soixante ans après la mort d'Albert Camus, Prix Nobel français, dans un accident de voiture à l'âge de 46 ans, un nouvel ouvrage soutient qu'il a été assassiné par des espions du KGB en représailles contre ses positions antisoviétiques. 

L'écrivain italien Giovanni Catelli diffusa pour la première fois sa thèse en 2011 (1), écrivant dans le Corriere della Seraqu'il avait retrouvé des notes dans le journal du célèbre poète et traducteur tchèque Jan Zábrana laissant entendre que la mort de Camus ne fut pas un accident. Catelli développe maintenant ses recherches dans un ouvrage intitulé La mort de Camus (2). 

Camus est mort le 4 janvier 1960, lorsque son éditeur Michel Gallimard perdit le contrôle de sa voiture et qu'elle s'écrasa contre un arbre. L'écrivain fut tué instantanément, Gallimard mourant quelques jours plus tard. Trois ans auparavant, l'auteur de L'Etranger et de La Peste avait remporté le Prix Nobel pour "l'ensemble d'une œuvre qui met en lumière les problèmes se posant de nos jours à la conscience des hommes."

"L'accident fut apparemment causé par l'éclatement ou la rupture d'un essieu; les experts se montrèrent perplexes au sujet de cet accident survenu sur une longue section d'une route rectiligne, large de plus de 9 mètres, et avec un faible trafic à l'époque,"écrivait Herbert Lottman dans sa biographie consacré à l'auteur, parue en 1978 (3). 

Selon Catelli, un passage des carnets de Zábrana explique pourquoi : le poète écrit, à la fin de l'été 1980, qu'un "homme bien informé et ayant des relations" lui avait dit que le KGB était en cause. "Ils ont trafiqué le pneu avec un outil qui l'a finalement transpercé alors que la voiture roulait à grande vitesse."

L'ordre, affirmait-il, avait été donné par Dmitri Chepilov, ministre des Affaires Etrangères de l'Union Soviétique, en représailles contre un article de Camus paru dans le journal Franc-Tireur en mars 1957.

"Il a fallu apparemment trois ans aux services secrets pour exécuter cet ordre," signalent les carnets de Zábrana. "Ils ont fini par réussir au point qu'aujourd'hui encore, tout le monde croit que Camus est mort d'un banal accident de voiture. L'homme a refusé de me livrer sa source, mais il affirmait qu'elle était totalement digne de foi."

Camus avait publiquement pris parti pour le soulèvement hongrois à l'automne 1956 et était très critique vis-à-vis des agissements des Soviétiques. Il avait aussi publiquement pris la défense de l'écrivain russe Boris Pasternak, considéré comme antisoviétique.

Catelli a passé des années à vérifier la validité du récit de Zábrana. Dans son ouvrage, il interviewe Marie, la veuve de Zábrana, enquête sur l'ingérence du KGB en France, et joint un témoignage de seconde main de Jacques Vergès, avocat français controversé. Suite à la publication du livre en Italie (4), Catelli fut contacté par Giuliano Spazzali, un avocat italien. Lequel Spazzali lui rapporta une conversation qu'il avait eue avec Vergès, aujourd'hui disparu, au sujet de la mort de Camus.

"Vergès m'a dit que l'accident avait été mis en scène. Selon moi, Vergès avait plus de preuves que celles qu'il voulait bien partager avec moi. Je me suis abstenu de lui poser des questions," confia Spazzali à Catelli. "La discrétion est la meilleure attitude quand un sujet sensible surgit inopinément. Je n'ai pas cherché plus loin, mais je me souviens encore que Vergès était certain que cet accident organisé avait été planifié par une section du KGB avec l'aval des services secrets français."

D'après Catelli, le franc-parler de Camus gênait les relations franco-soviétiques, et "le caractère entier de Camus [...] se détachait aux yeux du peuple français comme un rappel du cruel impérialisme de l'URSS. Réduire au silence ce témoin embarrassant pouvait être très utile aux gouvernements français et soviétique... Aucune enquête digne de ce nom ne fut entreprise."

Catelli note que sa thèse n'est pas avalisée par la fille de Camus, Catherine, qui a interdit aux éditions Gallimard de citer l'œuvre de son père. L'ouvrage a toutefois été publié en France, en Argentine et en Italie, et a reçu le soutien de Paul Auster, qui juge la thèse de Catelli convaincante.

"Une conclusion terrible, mais après avoir assimilé les preuves que nous assène Catelli, difficile de ne pas être d'accord avec lui. Cet 'accident de voiture' doit maintenant être rangé dans la catégorie de 'l'assassinat politique' - Camus a donc été réduit au silence à l'âge de 46 ans,"écrit Auster dans une préface.

"J'espère que les spécialistes ne suivront pas la thèse ancienne d'un banal accident," déclare Catelli, s'adressant aux éditeurs britanniques au sujet d'une traduction anglaise. "J'estime que nous le devons à la mémoire d'Albert Camus."

Alison Finch, professeur de littérature française à Cambridge, n'est pas convaincue. "Parmi les tenants de la thèse de l'assassinat figurent un écrivain et réalisateur (Paul Auster), un écrivain et traducteur tchèque dont la famille a été persécutée par le régime communiste et qui a de bonnes raisons de haïr le communisme (Jan Zábrana); le très controversé avocat français Jacques Vergès qui, en vérité, a défendu des combattants indépendantistes algériens torturés par les militaires français, mais qui s'est rendu odieux en défendant l'indéfendable. Naturellement, c'est ce que la loi doit faire, mais il est généralement considéré comme un franc-tireur plutôt que comme un commentateur digne de foi."

Finch met aussi en question les hypothèses d'une complicité française. "Cela voudrait dire que l'assassinat fut approuvé au plus haut niveau, et probablement par De Gaulle. Ce qui, à mes yeux, n'est guère plausible. Ecrivain accompli, De Gaulle avait un grand respect pour les intellectuels français, y compris ceux dont il ne partageait pas les opinions," relève-t-elle.

La mort de Camus s'achève avec l'espoir de Catelli que l'ouvrage puisse apporter d'autres preuves, "avant que les lames du temps ne réduisent à néant les traces sablonneuses, fragiles, de ce qui fut."     
       
Notes

2. Giovanni Catelli, La mort de Camus, traduction française Danielle Dubroca, Balland, 2019.
Inédit en anglais.
3. Herbert R. Lottman, Albert Camus, Editions du Seuil, 1978
4. Giovanni Catelli, Camus deve morire, Nutrimenti, 2013

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Traduction : © Georges Festa - 12.2019
Dédiée à mon grand-père Alfred Marty, assassiné à Alger par l'OAS en janvier 1962.



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