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Thomas Aagaard : A la rencontre des "intrépides" drag queens de Beyrouth / Meet the 'fearless' drag queens of Beirut

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Melanie Coxxx (@melanie.cox.x.x.), Instagram, 25.12.2017


A la rencontre des "intrépides" drag queens de Beyrouth
par Thomas Aagaard
 BBC, 09.04.2018


Les mains d'Elias tremble tandis qu'il allume une autre cigarette. Il n'a jamais fait ça auparavant. Il porte une robe, des talons. Il a répété son playback. Ce soir c'est sa première sortie dans la peau de Mélanie Coxxx - son alter ego drag qu'il aime décrire comme une queen "féroce, courageuse, drôle et sexy."

Autant d'atouts dont il aura besoin ce soir - en particulier le côté courageux. Tandis qu'il fait son numéro à l'entrée, aux allures de piste, d'un de ces bars gay, à la fois rares et isolés, de Beyrouth, une foule de gens maquillés ou pas l'attend à l'intérieur. Leurs regards se posent sur Elias lorsqu'il entre.

Il est là pour se présenter au tout premier "mini-ball" du Liban, une sorte de compétition où les concurrents - des drag queens, des femmes et, plus généralement, des hommes gay - arrivent avec des perruques, des robes, de hauts talons et cintrés à la taille pour concourir dans des costumes de scène extravagants, tout en affichant leur maîtrise du playback et les tendances en vogue.

"J'ai envie de faire connaître Mélanie. J'ai envie que tout le monde parle d'elle," confie Elias.

La scène drag est en effervescence à Beyrouth, la capitale du Liban, où l'homosexualité reste en théorie illégale.

Mélanie Coxxx n'est pas la seule nouvelle drag queen ce soir. Il y a trois ans, la scène existait à peine, précise Evita Kedavra, drag queen arméno-palestinienne et membre du jury présent.

Evita, qui ne veut être citée que sous son nom de drag pour dissimuler son identité, est l'une des premières drag queens à s'être lancée dans des spectacles dans les boites de nuit de Beyrouth, il y a trois ans.

"A l'époque, personne n'avait les couilles de se produire en drag." Il se souvient de son premier spectacle, qui a rapidement circulé dans les bars gay de Beyrouth.

Depuis, le drag est passé au premier plan de la communauté gay de Beyrouth.

Il y a deux raisons à ça, nous explique Evita.

La première est qu'il est devenu plus facile d'être gay au Liban ces deux dernières années. D'après l'article 534 du code pénal libanais, toutes les relations sexuelles qui "contreviennent aux lois de la nature" sont passibles d'un an d'emprisonnement.  

Mais, contrairement aux autres pays arabes du Moyen-Orient, le Liban s'apprête à décriminaliser totalement les relations homosexuelles, grâce essentiellement à la pression grandissante des militants libanais pour les droits des LGBTQ+.

Ces dernières années, plusieurs juges ont déclaré qu'être gay ne constitue pas une violation de l'article 534.

Deuxièmement, la culture pop occidentale et son influence sur les jeunes générations qui ont grandi dans le Beyrouth d'après-guerre, note Evita.

"Quand on était gamins, on était nombreux à regarder la télévision américaine. Et quand on voit la culture occidentale accueillir des personnages drags et gays à la télévision, on s'est mis à le faire, nous aussi. Pas besoin qu'il y ait une plus grande acceptation ici - elle est là," poursuit-il.   

Il me parle en particulier de RuPaul's Drag Race, une émission très populaire de téléréalité en Amérique qui, en neuf saisons, a vu s'affronter des drag queens douées dans les domaines de la mode, du jeu d'acteur, de la chanson et du playback. En 2017, l'émission a quitté la chaîne Logo pour VH1, à l'audience bien plus large, faisant exploser sa popularité. A Beyrouth aussi.           
  
Le genre de destin dont rêve Elias quand à 23 ans il a envie de faire "connaître" Mélanie.

Elias porte une robe en tulle, d'un noir voluptueux, qui traîne dernière lui, tandis qu'il s'avance. Son petit ami, Marwan, reste deux pas en arrière pour s'assurer que personne ne marche sur la robe. Derrière lui, la mère d'Elias, Valérie, s'assied pour fumer une cigarette.

"J'ai assisté à son premier spectacle de drag à ses 14 ans. Pas ici, bien sûr, mais en Turquie," précise-t-elle, saluant d'un signe de tête l'ami de son fils à ses côtés. "Parce que je savais. Tout simplement."

Mais Valérie n'a pas toujours été aussi compréhensive comme elle semble l'être aujourd'hui. Quand Elias a fait son coming out à 19 ans, elle l'a dans un premier temps chassé de la maison familiale.  

Quand il me l'a dit ce soir-là, je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Je me suis dit : "Que vont penser nos voisins ? Que vont dire les gens ?" A 6 heures du matin, j'ai hurlé à mon mari : "Quelque chose de terrible vient de nous arriver ! Notre fils est mort ! Il est mort !"

Elias fut envoyé chez ses grands-parents pour y vivre quelque temps avant d'être autorisé à rentrer. Plusieurs membres de la famille de Valérie alternaient entre lui conseiller de faire soigner son fils et lui reprocher de l'avoir influencé en tant que mère.

Finalement, Valérie a coupé les ponts avec plusieurs membres de la famille, me confie-t-elle. Elle a choisi Elias.

Maintenant Valérie s'assied au premier rang de la scène qui se déroule sur un podium improvisé au milieu de ce qui constitue habituellement la piste de danse du bar. Un groupe de trois juges ont installé une table face à elle, prêts à départager les concurrents.

Tandis que Mélanie se promène sur la piste, il déchire son vêtement, morceau par morceau. Tout d'abord, le blouson noir moulant, paré de pétales dorés en forme de grand crucifix. Ensuite, la robe en tulle noir est déchirée à la taille et jetée face au public extasié.

Puis, ne portant alors qu'un corset en cuir moulant, un masque en dentelle noire couvrant tout son visage, Mélanie tourne la tête en arrière sur la piste, ouvre la bouche et laisse échapper un épais liquide rouge sang de sa bouche sur sa poitrine.

Le public est déchaîné. Mélanie est déclarée vainqueur.

Quand Elias sort pour fumer une cigarette tout de suite après, il n'arrive pas à se rappeler de sa prestation. Il est très ému.

"Je me disais que ce serait juste un spectacle, et puis que je rentrerais à la maison. Mais ça été énorme !", confie-t-il.

Le lendemain, il est retenu pour un spectacle dans un autre club et son compte Instagram enregistre plusieurs nouveaux abonnés. Finalement il doit créer un nouveau compte dédié à Mélanie Coxxx.

Quatre célèbres participants au RuPaul's Drag Race se sont rendus dans la capitale libanaise l'an dernier. L'un d'eux, Pearl, a l'impression, dit-il, de "contribuer à une révolution."

Evita Kedavra pense que les choses "vont se faire."

"Beyrouth est une toute petite ville dans un pays tout petit, et nous sommes une communauté très, très réduite. Si bien que je connaissais pratiquement tous ceux qui fréquentent les bars. Mais maintenant toutes ces queens arrivent d'un coup et je ne les connais pas ! Plus on s'affichera, plus la scène grandira !" 

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Traduction : © Georges Festa - 11.2019



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