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Soukias Soukoyan : Memorias de un sobreviviente del Genocidio Armenio [Mémoires d'un survivant du génocide arménien]

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Soukias Soukoyan
Memorias de un sobreviviente del Genocidio Armenio
13 Mil Pajaros Ediciones, 2018

par Facundo Sinatra
Infobae (Buenos Aires), 24.04.2018


[Ce livre est né il y a un siècle, quand Soukias Soukoyan, survivant du génocide arménien, entama un grand voyage qui le conduisit jusqu'en Argentine. Dissimulé durant des années au sein de la famille, ce journal autobiographique se propose de livrer à la mémoire collective un témoignage historique sur ceux qui durent abandonner leur terre, sans jamais perdre en eux l'amour de la vie.]

"Ton grand-père adorait écrire, viens !" me dit un jour ma mère, alors que nous montions les escaliers conduisant à sa chambre. Elle se référait à mon grand-père, Soukias, un survivant du génocide arménien qui avait émigré en Argentine et qui était mort, alors que j'avais à peine deux ans. "Ils sont là," murmura ma mère en me montrant sept cahiers manuscrits en arménien, calligraphiés par grand-père.

Elle en prit un en particulier. En l'ouvrant, je me suis demandé pourquoi il avait fallu tant d'années pour recevoir ce trésor d'intérêt non seulement familial, mais historique : je tenais dans mes mains les mémoires de mon grand-père, qui commençaient en 1914. Pour être précis, un an avant le début des tueries de masse contre le peuple arménien.

Soukias Soukoyan était né en 1906 à Van, une ville de l'Arménie historique, actuellement territoire turc. Avant de s'installer à Buenos Aires en 1944, il dut passer par Tiflis, Bakou, Istanbul, Marseille et Montevideo. Il vécut en Argentine durant quarante ans et décéda en 1984. Je suis né en 1982, je n'ai donc pratiquement eu aucun rapport avec lui. Je n'ai pas de souvenirs directs de son visage et il n'existe même pas de photo où nous soyons ensemble. Voilà pourquoi la découverte de ses mémoires, de ce journal personnel, me donnait un moyen de répondre aux nombreuses questions que je me posais sur cette branche de ma famille.

Le nom de mon père est Sinatra et ce marqueur fort d'identité a masqué durant des années mon côté arménien. Pourtant, j'ai encore des souvenirs d'enfance où des mots résonnent dans une langue que je ne comprenais pas. Non seulement des mots prononcés par des proches de ma mère, mais aussi des mots que je répétais. On me dit que j'avais une bonne prononciation pour les vers en arménien, alors que je ne comprenais rien à ce que je disais. Je me rappelle aussi des silences de ma grand-mère Anahid, l'épouse de Soukias, elle aussi survivante du génocide. Quand elle priait dans cette langue indéchiffrable, je me demandais ce qui lui arrivait.

Mais ce n'est qu'à partir de l'adolescence, cette étape propice pour questionner l'origine de toute chose, que j'ai commencé à me renseigner sur mes origines arméniennes. Dès lors, combien de fois ai-je interrogé ma mère et tous mes proches aux patronymes se terminant en "ian" ! Les questions fusaient : qu'est-il arrivé aux grands-parents ? où sont-ils nés ? pourquoi sont-ils venus en Argentine ? c'est quoi l'Arménie ? c'est où ? on est Arméniens ? 

Les réponses suscitaient de nouvelles questions et redoublaient mon envie de démêler cet écheveau d'événements traumatisants dans l'histoire de ma famille. Une famille qui avait été victime d'un génocide qui la traversait à chaque génération, de façon presque imperceptible.

Quand je me suis retrouvé avec les mémoires de mon grand-père dans les mains, la mission m'est apparue incontournable : ces textes avaient attendu trente ans pour être publiés. La profusion, l'énumération des faits dans ces pages et l'ordre méticuleux dans lequel ils se déployaient dans le carnet le rendaient tout à fait clair. Mais j'avais un problème : tout était écrit dans une langue et un alphabet inconnus pour moi. Je me suis demandé alors si son contenu était intéressant, comment le traduire, si faire un livre avait un sens, qui pourrait m'aider.

Le premier signe vint de la main d'un membre de la communauté arménienne, une femme solidaire qui proposa de traduire les textes de mon grand-père à titre bénévole, sans demander de reconnaissance; avec pour seul objectif d'apporter un témoignage de plus sur le génocide perpétré contre le peuple arménien.

C'est ainsi qu'après une étude minutieuse, elle commença à m'envoyer par courrier électronique cinq ou six pages traduites. Je me rappelle encore l'émotion que j'ai ressentie à la réception de son premier envoi. Le texte était là et racontait la fuite de Soukias de sa ville natale, Van. Les circonstances dans lesquelles il abandonna sa terre pillée et détruite, à huit ans, avec une sœur de six ans et une mère sur le point de mourir. Il parlait de l'automne 1914 et je lisais ça au printemps 2014. Cent ans après exactement, nous retrouvions grand-père grâce à un lien qui résultait bien plus que d'une simple coïncidence.

Les livraisons des traductions pouvaient mettre entre quinze jours et un mois. Entretemps, je trépignais d'impatience. Le processus entre ma rencontre avec les originaux et le moment où nous avons jugé cette mission accomplie a duré quatre ans. Le résultat de ce travail est un récit simple et en même temps merveilleux. Celui qui l'a écrit était un homme travailleur, chassé de sa patrie, qui dut parcourir la moitié de la planète et qui se retrouva à laver des tapis dans un petit atelier de Villa Soldati1, vivant à Pompeya2avec son épouse Anahid et leurs trois filles Aroussiak, Asdguik et Gloria.

Les lecteurs contemporains de ces Mémoires d'un survivant du génocide arménien découvriront les mots d'un homme empreint de fierté et de nostalgie pour la terre qui l'a vu naître. Entre anecdotes personnelles et tableaux des traditions familiales, le lecteur partagera les stratégies des migrants arméniens pour survivre à la misère, les liens qui surgirent au sein et en dehors de la communauté pour résister à l'exil forcé...

Que le récit se déroule en Géorgie, en Turquie, dans le sud de la France ou dans le Río de la Plata, l'exil de Soukias montre le dénuement et les mauvais traitements infligés à l'immigrant, l'indifférence des puissances mondiales à l'égard des peuples opprimés, et aussi la solidarité de tant d'autres. L'histoire de Soukias et sa vie ne sont pas roses, mais ses mots, loin de se complaire à narrer souffrance et misère, tentent d'être fidèles aux faits et, par leur simplicité, se font éloquents.

Memorias de un sobreviviente del Genocidio armenio a pour ambition de livrer à la mémoire collective un témoignage, celui de tant d'autres qui n'ont pu raconter leur vie en raison des souffrances que cela entraînait en eux ou qui, s'ils l'ont racontée, n'ont pu l'écrire. Dans cette histoire de mon grand-père, nous tous et toutes qui avons plus ou moins un passé d'immigration obligée, nous pourrons nous identifier, car malheureusement les génocides perpétrés contre les populations ne sont pas la propriété exclusive des Arméniens.

En cette 103ème commémoration du génocide contre les Arméniens, ces mémoires de mon grand-père invitent à ne pas oublier, à nous savoir présents dans la souffrance et avec elle, mais munis de l'enseignement de tous ceux qui, comme Soukias, abandonnèrent leur terre sans jamais perdre en eux l'amour de la vie. C'est grâce à eux que nous sommes là.                
   
NdT

1. Villa Soldati : quartier au sud de Buenos Aires.
2. Pompeya : Nueva Pompeya, quartier voisin de Villa Soldati.

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Traduction : © Georges Festa - 01.2019



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