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L'écrivaine Ana Arzoumanian publie "Infieles" : "Mettre le doigt sur la plaie, voilà ma responsabilité." / La escritora Ana Arzoumanian publicó "Infieles" : "Tengo la responsabilidad de poner el dedo en la llaga."

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 © Libros del Zorzal, 2017

L'écrivaine Ana Arzoumanian publie Infieles
"Mettre le doigt sur la plaie, voilà ma responsabilité."

Entretien avec l'A.
par Silvina Friera
Página 12 (Buenos Aires), 12.02.2018



[Roman amphibie au phrasé baroque et à la respiration poétique, qui raconte un voyage à Istanbul en quête du fils supposé d'une grand-mère arménienne. L'itinéraire comprend des réflexions sur la chute de l'empire ottoman et trace toute une cartographie à l'aide de phrases extraites du Coran.]

La voix narratrice - une Argentine descendante d'Arméniens - dénoue sa langue partagée entre castillan, arménien et turc. "Je raconte l'histoire des corps pour nommer une part de l'intime," déclare cette femme qui avoue très vite être venue à Istanbul chercher le fils de sa grand-mère. "Ou c'était peut-être une fille ?" se demande-t-elle comme si les éclats d'un récit dans lequel un viol s'est insinué continuaient de s'immiscer dans la mémoire d'un corps désirant qui tente d'unir ce qui a été mutilé. Ce voyage lui permet de déconstruire la chute de l'empire ottoman - et l'impact qu'elle eut sur la politique de la langue et sur les corps des minorités comme les Arméniens - et de dresser une cartographie à la fois tendue et complexe à l'aide de phrases du Coran, livre sacré. Dans son formidable et dérangeant Infieles [Infidèles] (éditions Libros del Zorzal), un roman amphibie au phrasé baroque et à la respiration poétique, Ana Arzoumanian propose de sortir de soi pour aller vers un ailleurs - qui dans son éducation sentimentale a représenté le sauvage - évoquant un Absent.    

Dans l'entretien qu'elle nous a accordé, Arzoumanian raconte ce que fut ce voyage qu'elle entreprit d'Erevan, la capitale de l'Arménie, à Istanbul en 2014. "La frontière était - et continue d'être - fermée; mais il y avait des vols d'une ville à l'autre. Le livre commence avec une partie du récit, à savoir ce qui m'est arrivé : ils ne m'ont pas laissée passer sous prétexte que je n'avais pas de visa, qu'un visa est exigé des habitants d'Arménie, pour entrer comme pour sortir. Ils regardaient mon passeport et me disaient : "Vous ne pouvez pas." Et moi je leur disais : "Je suis Argentine." Le responsable de la douane m'a alors regardée à nouveau, puis mon passeport et m'a laissée passer avec méfiance," se souvient la romancière, poète et essayiste.

- Silvina Friera : Qu'a signifié ce voyage ?
- Ana Arzoumanian : Ce voyage a eu un impact très fort. J'ai rencontré un éditeur qui est arménien, qui travaille et vit en Turquie. Si on allait dans un restaurant, ils ne parlaient plus en arménien, baissaient la voix et cachaient leurs chaînettes avec les croix. Il y avait un climat de précaution, de soupçon. Les situations étaient pénibles, pas amoureuses. Quand je suis rentrée à Buenos Aires par avion, j'ai eu par hasard pour voisine une dame turque qui travaille à la Commission des Droits Humains de l'ONU, et nous avons passé tout le voyage à discuter. Quand elle est descendue à Rio de Janeiro, elle a sorti quelque chose de son portefeuille et m'a dit : "Un cadeau pour toi." Elle m'a remis un livre d'un écrivain arméno-turc, Hayko Bağdat, qui en turc s'appelle Salyangoz [L'Escargot], écrit en turc, où il évoque la vie d'un Arménien né en Turquie.1 Je me suis demandé aussi pourquoi j'avais fait ce voyage, outre le fait que mon mari est né en Turquie, qu'il est arméno-turc et qu'il est arrivé à l'âge de deux ans en Argentine. Avec le temps, je me suis dit que j'avais peut-être fait ce voyage pour chercher quelqu'un. Il y a toujours dans la chose familiale quelqu'un de perdu qu'il me faut retrouver. Une histoire un peu décousue selon laquelle il y eut un viol concernant ma grand-mère maternelle. Ce que j'ignore c'est si elle avait eu un fils ou pas. Et si elle avait eu un fils, d'un Kurde ou d'un Turc, il vivait peut-être en Turquie, islamisé. J'ai lu des textes de Hrant Dink, un journaliste arménien qui vivait en Turquie et qu'ils ont tué parce qu'il disait que dans la société turque il y a beaucoup d'Arméniens qui vivent islamisés. La fille d'Atatürk, qui est le héros de la République, était adoptée et d'origine arménienne. C'est là que les fondamentalistes se sont énervés et l'ont tué. Dans un de ses articles, Dink déclare : "Un million et demi d'Arméniens sont morts. Mais savons chaque jour qu'ils ne sont pas tous morts [...]" Dans ce "Ils ne sont pas tous morts," il voulait dire que beaucoup étaient en vie sans savoir qu'ils sont arméniens ou qu'ils le savent peut-être, mais en cachant leurs origines. Ce qui m'a beaucoup perturbée puisque dans ce million et demi il y avait peut-être des oncles et des tantes à moi qui ont disparu, sans qu'on sache ce qui était arrivé.

- Silvina Friera :Infieles est parcourue de citations du Coran. L'une d'elles déclare : "Un esclave croyant vaut mieux qu'un affidé." En quoi inscrivez-vous cette phrase dans l'histoire de l'Arménie ?    
- Ana Arzoumanian : Une façon de comprendre était d'aller voir ce qui se passait en échangeant avec la population turque. L'autre façon, qui me paraissait la plus royale, était d'essayer de dialoguer avec le texte sacré, essayer d'entrer pour voir quelles sont ses images, où elles prennent appui, toujours difficilement puisque je travaillais à partir d'une traduction; un dialogue qui à un certain point est impossible puisque les uns et les autres essaient de ne pas entendre cette partie. Cette phrase, conjointement au titre du livre, fait allusion aux autres en tant que ceux qui ne sont pas fidèles, qui devraient savoir où est la voie du correct. Je ne dis pas le bien car le bien est un terme très chrétien; concernant plutôt un certain salut de la vie collective, puisque la vie collective dépend aussi de la vie religieuse.

- Silvina Friera : Dans Infieles la protagoniste soulève un problème avec la langue quand elle note : "Laver la langue. Un réseau de blanchisseries que l'on utilisait pour dissimuler la provenance illicite de l'argent obtenu par des activités criminelles. Pas le lavage de l'argent, le lavage du langage." Comment expliquez-vous cette obsession qui poursuit la protagoniste ?
- Ana Arzoumanian : J'ai rapporté de ce voyage de nombreux textes sur la chute de l'empire ottoman. J'avais envie de me trouver dans cette zone, au moment où l'empire sombrait. Il y a là quelque chose de très sensible. Jusqu'alors j'avais la version de la destruction, la dispersion, l'anéantissement, l'extermination et le génocide arménien. Mais j'ignorais ce qui se passait de l'autre côté, tout ce qui arrivait au Turc, à l'Ottoman musulman, ce qu'il était en train de vivre. Ces textes partaient du traumatisme des hommes perdus à la guerre, la perte énorme de territoires de l'empire turc, depuis les côtes africaines et asiatiques, pour se centrer uniquement sur l'Asie Mineure. La langue qui possédait un alphabet arabe se transforme, lors de la conversion de l'empire en république, dans l'alphabet occidental. Le côté particulier c'est que de même qu'on élimine tout l'imaginaire autour des sultans et que l'on exclut les sultans du milieu de la politique, les révolution les chasse, les Jeunes-Turcs les chassent, de même on élimine les textes qui étaient écrits dans cette langue qui possédait cet alphabet arabe. Il y a là une déconnexion si énorme qu'ensuite les enfants ne pouvaient lire ce que leurs parents écrivaient. Et réciproquement. Les Turcs sont incapables de lire un texte antérieur à 1923; peu de spécialistes dans quelques universités détiennent ce savoir, car en outre une sorte de secret face à cette langue a été cultivé. Ce qui s'est traduit chez moi par une blessure très singulière, un effacement que j'avais besoin de voir non seulement avec le prisme de l'arménien, mais aussi celui du turc. Comment vivre dans un lieu aussi chargé d'histoire, avec des milliers et des milliers d'années de richesse et d'empire, sans pouvoir lire.

- Silvina Friera : Cet effacement singulier vous aide-t-il à comprendre l'histoire des Turcs, malgré le fait d'être descendante d'Arméniens et d'avoir des proches victimes du génocide ?
- Ana Arzoumanian : Oui. J'ai envie de voir ce qui s'est passé, compte tenu du fait qu'Istanbul a été envahie, que les Alliés l'ont prise, que la France, la Grande-Bretagne et l'Italie se sont partagé l'empire et qu'ils se sont sentis très menacés. J'imagine ce que ça doit être de perdre tous ses territoires. On pense que c'est une bonne chose qu'un empire s'effondre. Or les soubresauts de la chute d'un empire possèdent ces zones d'obscurité qu'il est bon d'explorer à partir de l'écriture. Des sociologues argentins m'ont dit une fois avoir éprouvé de la sympathie pour la construction de la république turque et pour les Jeunes-Turcs, ignorant presque tout du génocide arménien. Ils trouvaient bien que les Jeunes-Turcs mènent à bien une révolution puisque, tout comme en Russie les tsars tombaient et que naissait la révolution bolchévik, en Turquie les sultans tombaient et naissait une république, ce qui est une bonne chose au regard de nos principes. A savoir que cela implique un changement démocratique. Des Arméniens ont aussi fait confiance à ces Jeunes-Turcs qui faisaient la révolution et la république, pensant qu'ils contribueraient à leur intégration au sein de la nation. Et pourtant, ensuite ils les ont déplacés et anéantis, parce qu'ils avaient décidé que la république ne serait pas multiethnique comme l'empire, mais qu'elle serait turque. Si les Arméniens voulaient vivre comme des Turcs, ils pouvaient vivre là, mais c'étaient des infidèles qu'il fallait persécuter. J'ai été élevée dans l'idée que le Turc était la brute, le sauvage, celui qui circulait avec des couteaux pour tuer. Or la sophistication d'Istanbul m'a stupéfaite, en constatant qu'elle possédait une culture très raffinée. Ecrire avec le texte du Coran ça été aussi vouloir m'approcher et comme partager une même nourriture. Les repas sont les mêmes ou très similaires. Me trouver là et me nourrir de choses délicieuses m'amenait à me demander : on est donc aussi ce qu'on mange ? Je pouvais manger des choses délicieuses, mais en même temps il fallait que je me cache, si je parlais en arménien.

-  Silvina Friera :"J'écris pour ne pas entendre la haine de ma mère," déclare la narratrice d'Infieles. D'où vient cette phrase ?
- Ana Arzoumanian : Pour l'extraire de la question familiale primaire, les mères et les femmes arméniennes ont eu affaire avec la transmission de la haine. Dans l'imaginaire, les mères arméniennes occupent une place très forte en tant que celle qui décide, qui met en ordre. Au sein de cet ordre il y a une certaine virilisation de la femme, consistant à se faire plus masculine et à maintenir une certaine tension haineuse vis-à-vis de l'autre, puisque l'autre est toujours un ennemi possible; il y a comme une culture de la méfiance. On élève les enfants pour qu'ils se méfient, puisque l'autre est toujours menaçant. Vivre dans ce schéma, quand on perçoit déjà cette musique détestable et tenter d'en sortir est très difficile, si l'on veut assumer un autre type de maternité en lien avec le communautaire à travers la confiance. J'ai la responsabilité de poser le doigt sur la plaie et de dire aux femmes arméniennes qui se sacrifient pour leurs enfants : "Ça vaut la peine ?" La question du livre, en dernière instance, c'est : "Les nations valent-elles la peine ? Valent-elles la mort de l'autre et celle de ses propres enfants ?" Je crois que non.

- Silvina Friera : Alors que la narratrice chemine à travers les rues d'Istanbul, elle cherche sur les visages des gens qu'elle croise le fils de sa grand-mère et pose la question de "désinventer une famille." De quel ordre serait cette désinvention ?
- Ana Arzoumanian : De même qu'il existe une construction de telle ou telle famille, il faut aussi pouvoir la déconstruire en termes derridiens, l'extraire du territoire mythique; la détruire est un mot un peu plus complexe, disons plutôt la désinventer, sortir de la mythologie familiale pour aller à la rencontre d'autres familles possibles, qui ne sont pas celles de la généalogie, mais les familles de ceux qui souffrent, peut-être du Syrien, du Palestinien, de l'Argentin plus proche, sans aller aussi loin. Chez moi ça passe par la littérature, je découvre des textes qui me parlent et je sens que ma sœur, mon frère, mon cousin me parle, et que je construis une famille. Mais pour ce faire, j'ai besoin tout d'abord de considérer d'un point de vue extérieur et étranger ma propre famille. Même chose avec les nationalités. Pour pouvoir se désinventer en tant que nation, il faut aussi s'écouter en tant qu'étranger et extérieur au sein de cette même intériorité. Pour entendre aussi la subtilité de la musique, mais c'est comme l'hymne que l'on répète parfois sans se rendre compte des mots qu'il énonce.

- Silvina Friera : Dans toute votre œuvre poétique et narrative, le corps est central. Dans Infieles la narratrice déclare : "Dans les profondeurs du corps il est encore un corps." Pourquoi tous vos récits passent-ils apparemment par le corps ?
- Ana Arzoumanian : Je sais qu'il y a eu très tôt en moi une propension au mutilé, au fragmentaire, comme si dans mon paysage la mutilation était chose habituelle. Le chemin que j'entreprends consiste à dénaturaliser la mutilation et à construire une sorte de puzzle fait de fragments du corps, construire un corps désirant, comme dans Mar Negro.2Ça ne me vient pas naturellement, je dois construire et cette construction du corps un, qui ne soit pas la tête d'un côté et les membres de l'autre, se fait à partir de la littérature. Pour ce faire il y a une distorsion, quelque chose de forcé, un trop-plein de corps, pour que justement le corps apparaisse comme un corps désirant tout entier. Il se peut que parfois des corps plus amoureux apparaissent, mais mes corps touchent toujours au pornographique. J'ignore si un jour ma littérature se transformera en une littérature plus amoureuse... Quant à l'usage de la langue, un journaliste arménien m'a dit un jour que je suis une de ces rares auteures à écrire sur les questions arméniennes en castillan, que dans le fait de ne pas écrire en arménien il y a une perte et que j'écris comme dans une langue "dé-spiritualisée." Je me disais que peut-être mon obsession pour les corps vient du fait que ma langue, en écrivant en castillan, est une langue purement matérielle, puisque mon cœur est partagé entre une langue castillane et une langue arménienne; dans un entre-deux; le castillan se fait alors plus matériel puisque la spiritualité est comme en fuite. Comme si avec chaque texte que j'écris je devais accoucher d'un corps tout entier. Je le regarde et à ce moment-là de l'accouchement j'ai envie de voir si tout est à sa place. Ce faisant je le donne à voir pour que le lecteur me dise si le corps est bien là tout entier.                                       
 
NdT

1. Hayko Bağdat, Salyangoz, İnkılap Kitabevi, 2014, 168 p. ISBN : 978-9751034854
2. Ana Arzoumanian, Mar Negro, Ceibo ediciones, 2012, 191 p. ISBN : 978-956-9071-11-9
______________

Traduction : © Georges Festa - 08.2018

Ana Arzoumanian, Infieles, Buenos Aires: Libros del Zorzal, 2017, 160 p.
ISBN : 978-987-599-514-7
(traduction française en cours - G. Festa)

site d'Ana Arzoumanian : http://anaarzoumanian.com.ar/



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