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95ème anniversaire de la destruction des Grecs et des Arméniens de Smyrne/Izmir : entretien avec Tehmine Martoyan par George Shirinian / The 95th Anniversary of the Destruction of Greeks and Armenians in Smyrna/Izmir: An Interview with Tehmine Martoyan by George Shirinian

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Incendie de Smyrne, 1922 – Edifices en flammes et population tentant de s’enfuir
© en.wikipedia.org
Plage de Konak (environs d'Izmir), 16.08.2015 CC BY-SA 3.0
© Michael ksk - https://en.wikipedia.org/


95ème anniversaire de la destruction des Grecs et des Arméniens de Smyrne/Izmir :
entretien avec Tehmine Martoyan
par George Shirinian

The Armenian Weekly, 13.09.2017


Tehmine Martoyan est assistante à l'université d'Economie et de Droit d'Erevan (Arménie). Elle est aussi la présidente de l'Institut Lazaryan, une ONG à but scientifique et éducatif.

Auteure d'ouvrages et d'articles sur les Arméniens dans l'Iran safavide, Martoyan a participé à plusieurs congrès internationaux et rencontres en Arménie et à l'étranger. Elle a aussi traduit en arménien l'ouvrage de Theofanis Malkidis, intitulé Le Génocide grec : Thrace, Asie Mineure, Pont.1

Elle a réalisé deux films sur les populations grecques et arméniennes de Smyrne. Son prochain ouvrage s'intitule Causes psychologiques et politiques de l'anéantissement des Arméniens et des Grecs de Smyrne.

Cet entretien a été mené par courriel début septembre 2017.

***

- George Shirinian : Vous avez contribué au chapitre dans l'ouvrage Genocide in the Ottoman Empire: Armenians, Assyrians, and Greeks, 1913-19232, intitulé "The Destruction of Smyrna in 1922: An Armenian and Greek Shared Tragedy" [La destruction de Smyrne en 1922 : une tragédie commune arménienne et grecque]. Parmi tout le chaos et les destructions d'alors, en quoi le sort de cette ville est-il remarquable aujourd'hui ?
- Tehmine Martoyan : Tout d'abord, j'aimerais témoigner ma reconnaissance pour avoir l'opportunité de commémorer avec les lecteurs de cette revue le 95ème anniversaire de la destruction de Smyrne, qui débuta le 13 septembre 1922. Pôle commercial international majeur, Smyrne était aussi réputée comme un lieu de tolérance et de culture, où chrétiens, Juifs et musulmans vivaient ensemble dans l'harmonie et la prospérité, avant l'apparition d'un ultranationalisme turc.

Les puissances alliées soupçonnèrent Atatürk d'exercer des représailles contre la ville en raison de l'attitude de l'armée grecque durant la guerre gréco-turque, et le mirent en garde, mais il ignora leurs avertissements et agit à sa guise. Il s'agit d'un acte injustifié de destruction gratuite qui ne visa que les quartiers chrétiens de la ville. Les événements sont très bien documentés grâce aux récits de témoins oculaires, aux photographies et même à des films.

L'extermination de la population arménienne et grecque de Smyrne et la destruction des quartiers chrétiens de la ville fit grande impression sur les contemporains et continue d'attirer l'attention des chercheurs aujourd'hui. Des livres entiers lui sont encore consacrés.

- George Shirinian : Expliquez-nous brièvement ce qui s'est passé.    
- Tehmine Martoyan : Un auteur relate ainsi l'événement : "Ce qui s'est passé durant les deux semaines qui ont suivi doit être rangé à coup sûr parmi les tragédies humaines les plus évidentes du vingtième siècle. Des civils innocents - hommes, femmes et enfants de toutes nationalités - se retrouvèrent dans une catastrophe humanitaire à une échelle que le monde n'avait encore jamais vue." Les Arméniens et les Grecs de Smyrne furent systématiquement spoliés, assassinés et enlevés.

D'après le rapport d'Edward Bierstadt - secrétaire du Near East Relief à l'époque - le massacre fit près de 100 000 victimes, tandis que 160 000 habitants furent expulsés aux confins de la Turquie. Plus de 50 000 maisons, 24 églises et 28 écoles, des banques, consulats et hôpitaux furent incendiés. Les soldats turcs mirent le feu aux quartiers grecs et européens de Smyrne en inondant les rues de pétrole et autres matières inflammables.

Les habitants étaient massés le long des quais avec l'incendie et une intense chaleur derrière eux; ils n'avaient d'autre choix que de se jeter dans la Méditerranée. Des navires de plusieurs pays croisaient en dehors du port, mais la plupart avaient reçu l'ordre de ne pas intervenir. Des navires grecs conduisirent des réfugiés vers l'île de Mytilène et ailleurs, tandis qu'un navire japonais se signala en coopérant dès le début, sauvant des survivants des flots.

La marine américaine n'aida que lorsque le courageux Asa Jennings, un pieux pasteur originaire du nord de l'Etat de New York, récemment nommé comme secrétaire de l'YMCA [Association des Jeunes Chrétiens] locale, rama jusqu'à eux en leur demandant personnellement de sauver des survivants. Il fut aidé par un officier de marine tout aussi courageux et résolu, le capitaine de corvette Halsey Powell. A eux deux, ils contribuèrent au sauvetage de près d'un million de réfugiés.

En sorte que, par delà l'histoire de la destruction de la ville et de sa population non musulmane, il y a celle de ces courageux sauveteurs qui bravèrent les ordres de ne pas intervenir.

- George Shirinian : Pourquoi Atatürk a-t-il détruit cette ville magnifique ?
- Tehmine Matoyan : Dans une certaine mesure, c'était pour punir les Grecs de la guerre gréco-turque, même si les Smyrniotes étaient citoyens ottomans. Mais Smyrne était aussi un symbole de la richesse des chrétiens, un grand pôle commercial européen et un exemple de coexistence pacifique entre chrétiens et musulmans - toutes choses auxquelles le nouveau mouvement nationaliste turc s'opposait violemment. Atatürk est allé jusqu'à déclarer que plus aucun collège américain ou autre institution chrétienne n'œuvrerait à Smyrne désormais. Il voulait bâtir une nouvelle "Turquie pour les Turcs" sur les cendres de l'empire ottoman.

- George Shirinian : Y a-t-il un parallèle dans l'histoire à ce genre de destruction d'une ville entière ?
- Tehmine Matoyan : On pense au massacre de la ville chinoise de Nankin (Nanjing) par les Japonais en, 1937-38. Il est intéressant de noter que le Tribunal Pénal International pour l'ancienne Yougoslavie a défini le massacre de quelque 8 000 Bosniaques musulmans à Srebrenica en 1995 comme "génocidaire." On peut en dire autant du massacre de 100 000 Arméniens et Grecs de Smyrne.  

- George Shirinian : Vous rappeliez que cette histoire est très bien documentée. Des sources nouvelles sont-elles prévisibles ?
- Tehmine Matoyan : Il est vrai que cette histoire est particulièrement bien documentée, et de nouvelles sources vont apparaître. Je mène actuellement des recherches sur la presse de l'époque aux Archives Nationales d'Arménie et à la bibliothèque de l'Académie Nationale des Sciences de la République d'Arménie. J'ajoute que j'ai eu la possibilité d'intégrer dans mon chapitre une lettre inédite d'un témoin oculaire américain, Bertha Morley, conservée aux archives de l'Institut Zoryan.

- George Shirinian : Vous avez beaucoup travaillé sur le génocide grec. Pourquoi, en tant qu'historienne arménienne, vous intéressez-vous autant à l'expérience grecque ?
- Tehmine Matoyan : Les liens historiques et culturels entre les Arméniens et les Grecs depuis l'Antiquité sont évidents dans leur religion, leur culture, leurs traditions, leur mode de vie, leurs légendes, etc. Ces deux nations ont toujours été très liées, au plan émotionnel et historique, du fait de leurs racines religieuses et culturelles.

En étudiant en parallèle le vécu de ces deux peuples, j'utilise l'analyse du contenu comme méthode de recherche pour montrer comment les Arméniens et les Grecs ont souffert d'un génocide qui fut planifié et perpétré par le même Etat. Comme le précise le sous-titre de mon chapitre, les Arméniens et les Grecs partagent malheureusement une même tragédie.        

NdT

1. Theofanis Malkidis, Le Génocide grec : Thrace, Asie Mineure, Pont, traduit du grec en arménien par Tehmine Martoyan, Erevan (Arménie) : Musée-Institut du Génocide Arménien, 2014 [en arménien]
2. George N. Shirinian, ed., Genocide in the Ottoman Empire: Armenians, Assyrians, and Greeks, 1913-1923, Berghahn Books, 2017, 444 p.

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Traduction : © Georges Festa - 11.2017




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