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Ara Sarafian : Qu'est-il arrivé aux Arméniens d'Artchèche (Erciş) en 1915 ? / What Happened to the Armenians of Arjesh (Erciş) in 1915?

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 © Société bibliophile ANI, 2015


Qu'est-il arrivé aux Arméniens d'Artchèche (Erciş) en 1915 ?
Conférence d'Ara Sarafian (Londres)
par Leon Aslanov

Massis Post, 02.05.2017


La région de Van, à l'est de la Turquie, lieu du soulèvement éponyme, de massacres et de déportations, fut le point focal des événements tumultueux qui eurent lieu en Turquie ottomane en 1915. Le soulèvement de Van est souvent utilisé par les historiens négationnistes pour justifier la déportation générale des Arméniens de cette région et d'ailleurs. Or une étude approfondie de la politique de l'Etat ottoman vis-à-vis de Van et du vécu de ses habitants arméniens fait apparaître une réalité différente; l'ampleur sans précédent de la violence qui impacta cette région, et les difficultés liées aux tentatives d'analyser et de décrire cette violence, laissent aux historiens bien des éléments à débattre. 

Ara Sarafian, historien archiviste, spécialiste de l'histoire de la fin de l'empire ottoman et de l'Arménie moderne et directeur de l'Institut Komitas de Londres, a présenté ses recherches sur ce thème. Sa conférence était organisée par le docteur Krikor Moskofian (directeur du programme d'études arméniennes) et parrainée par l'Armenian Society de l'UCL (Université de Londres). Le tout sous la présidence de Raphael Gregorian.

Les événements qui frappèrent les Arméniens d'Artchèche (Erciş), une ville située au nord-est du lac de Van, contredisent le discours négationniste; l'exposé de M. Sarafian s'est centré sur cette histoire, en l'utilisant pour contextualiser le soulèvement de Van. En 1914 la région - qui comptait alors plus de cinquante villages arméniens, abritant plus de 10 000 Arméniens - sera le théâtre d'un conflit armé entre les empires ottoman et russe. Les recherches de Sarafian s'inscrivent dans une perspective plus large visant à étudier les événements de la région de Van au début du 20ème siècle.

Sarafian accorde une grande importance à la démographie de la Turquie orientale comme outil pour comprendre l'histoire de la fin de l'empire ottoman et des débuts de l'Arménie moderne. Le sujet reste un objet de débats âprement contesté, du fait des restrictions imposées à l'accès aux archives et que les rares études existantes sur la démographie et la géographie de ces provinces orientales de l'empire ottoman pâtissent d'inexactitudes. Dans le cas d'Artchèche, Sarafian s'appuie sur le rapport d'un officier de renseignements militaire russe, dénommé Maïevsky, qui était basé à Van. Maïevsky mena une étude systématique sur la population et la géographie politique de Van et Bitlis à des fins militaires. Ses recherches méticuleuses citent les noms des villages qu'il visita en personne, ainsi que ceux qu'il croisa sur d'autres cartes, tandis que les populations sont réparties en fonction de l'origine ethnique et même des organisations tribales. Ce point est important, car de nombreuses cartes démographiques ottomanes équivalentes ne distinguent pas la composition ethnique des communautés musulmanes, censées former une communauté islamique unifiée ou ümmet. D'après l'enquête de Maïevsky, les Arméniens du district d'Artchèche, formant environ 17 % de la population, étaient minoritaires au sein de la population musulmane (61 % de Kurdes, 22 % de Turcs). Selon Sarafian, la lecture de ces enquêtes démographiques nous permet d'apprécier les positions des différents groupes sociaux vis-à-vis de l'Etat et entre eux.

Des comptes rendus plus descriptifs sur la région de Van présentent les Kurdes comme un groupe essentiellement pastoral et les Arméniens paysans pour la plupart; de fait, le terme arabe fellah(paysan) est, aujourd'hui encore, utilisé par les Kurdes de la région pour décrire les Arméniens. La classe marchande était elle aussi arménienne, tandis que la classe administrative était turque. En outre, les Kurdes étaient organisés en tribus, chaque tribu entretenant des relations différentes avec l'Etat et entre elles. Des tensions existaient entre les groupes nomades (les Kurdes en général) et la population sédentaire. D'un point de vue marxiste, on pourrait voir dans ces tensions des litiges écologiques et économiques, plutôt qu'ethniques ou religieux. Durant les périodes de sécheresse et de famine, par exemple, les Kurdes pastoraux pouvaient perdre une proportion importante de leur bétail, tandis que les Arméniens sédentaires risquaient de perdre leurs récoltes. Mais comme les Arméniens étaient en mesure de compenser leurs pertes plus rapidement que les Kurdes pastoraux, les Kurdes étaient davantage vulnérables aux dommages à long terme issus des périodes difficiles, semant ainsi les germes d'un conflit avec les Arméniens. Les relations n'étaient cependant pas toujours aussi tendues, et il y eut des périodes de coexistence positive et d'échanges entre ces groupes sociaux, ethniques et économiques.

Un intellectuel arménien, A. Do (Hovhannès Der-Mardirossian), fut envoyé à Van pour compiler un rapport sur les événements qui s'y déroulèrent entre 1914 et 1916.1 Son ouvrage est la seule source fiable quant à l'étude de la violence durant cette période. A. Do eut accès à tout un éventail d'archives, dont des témoins oculaires, pour son analyse exhaustive du contexte du soulèvement de Van.

Sarafian poursuivit en expliquant que, récemment, tout un ensemble précieux de nouveaux témoignages ont été mis au jour et publiés en Arménie concernant le génocide arménien. Ces récits de témoins oculaires furent collectés auprès de réfugiés survivants dans différentes régions du Caucase en 1916. Le premier volume est consacré entièrement à la province de Van, dont Artchèche. Sarafian précisa que cette étude de cas sur Artchèche en 1915 fut entreprise à l'origine pour une évaluation à part de l'ouvrage d'A. Do qui, a-t-il ajouté, résiste remarquablement à cet examen.

Compte tenu des données disponibles, Sarafian déclara possible de présenter une approche critique des événements d'Artchèche en 1915. Les massacres débutèrent le 19 avril 1915. Selon les témoignages, il n'existe pas de preuve d'une action armée des Arméniens avant cette date; conciliants, les Arméniens d'Artchèche avaient confiance en leur kaïmakam Riza Bey et ne s'attendaient nullement à un massacre imminent. Or ils furent identifiés, pris au piège et tués méthodiquement en l'espace de deux jours. Le 19 avril, Riza Bey convoqua les Arméniens adultes de sexe masculin à la sous-préfecture sous prétexte de conscription, où ils furent emprisonnés, ligotés et assassinés. Des tueries systématiques furent conduites par des policiers, sur instruction évidente d'une autorité centrale. Le nombre de victimes dans la ville d'Artchèche se situe autour de 2 500.

Certains aspects intrigants des massacres laissent là aussi entrevoir le caractère organisé de ce crime, contrairement aux agissements d'une horde anarchique de tueurs. Les femmes et les enfants furent, globalement, épargnés. Ils furent même mis en sécurité et nourris - signe de directives supérieures mises en œuvre. Deuxièmement, les tueurs ne furent pas, en majorité, les pillards; l'Etat fera intervenir ensuite des éléments kurdes afin de dévaliser et brûler les villages. Même s'il y eut des cas de Kurdes locaux sauvant des Arméniens, le discours standard est celui de villages arméniens succombant à la populace. D'autres récits font état de jeunes hommes dans d'autres endroits de la province de Van, ayant reçu l'ordre par les autorités de rassembler et de rendre leurs armes, en sorte que les meurtriers d'Artchèche firent très probablement partie d'un plan plus vaste visant à anéantir les Arméniens. Alors qu'une opération d'autodéfense à grande échelle fut organisée dans la ville de Van, les Arméniens d'Artchèche n'élaborèrent pas ce genre de plan et furent davantage enclins à fuir vers le Caucase lorsqu'ils le purent. Il devient évident que l'Etat ottoman avait l'intention de détruire les communautés arméniennes dans toute la région de Van.

Sarafian plaça son étude de cas sur Artchèche dans le contexte global des études arméniennes contemporaines. Lors de sa conférence, il présenta ce domaine comme "lacunaire," avec une abondance de matériau primaire insuffisamment pris en compte, relevant que ce genre d'analyses détaillées d'épisodes précis du génocide arménien et de l'histoire de la fin de l'empire ottoman permet de mettre en avant une vision plus exhaustive de l'histoire arménienne moderne. Sarafian critiqua une tendance à "spéculer" plutôt qu'à répondre à des questions grâce à la recherche et aux données empiriques, composantes essentielles d'une histoire digne de ce nom. A ses yeux, une grande part de l'histoire arménienne moderne n'a pas encore été écrite, les gens n'attendant pas plus des "historiens établis." D'après lui, des études de cas détaillées sont le fondement d'une historiographie fiable.                   

Lors du débat qui s'ensuivit, Sarafian regretta la situation concernant l'accès aux archives, qui ne sont pas toutes également ouvertes aux chercheurs. Les archives conservées par des institutions ayant des intérêts politiques, maintiennent classifié un volume important de matériaux ou n'autorisent l'accès qu'aux chercheurs qui utiliseront ces matériaux en leur faveur. Cette hiérarchie de l'accessibilité signifie que certains chercheurs sont dans l'incapacité de vérifier et de critiquer les arguments et le travail d'autres chercheurs soutenant des opinions différentes, et crée ainsi un obstacle majeur pour des historiens bien intentionnés dont l'objectif est une analyse et une présentation impartiale de l'histoire, plutôt qu'une instrumentalisation de celle-ci à des fins politiques que l'on peut observer dans le camp populiste arménien et son pendant négationniste.

Sarafian approfondit ensuite le point de vue de l'historiographie négationniste turque et sa présentation des Arméniens comme rebelles en 1915. Cette qualification est souvent utilisée pour justifier le massacre et la déportation en masse des Arméniens comme mesure visant à éliminer une plus grande instabilité et parer à la menace d'une invasion russe. Or le fait est que cet argument est incohérent et dénué de toute preuve historique concrète. Les historiens nationalistes turcs - négateurs du génocide arménien - évitent de débattre du contexte qui amena les Arméniens à recourir à l'autodéfense en 1915, comme d'ailleurs du caractère de fait défensif des combats qui eurent lieu avec les Arméniens barricadés dans leurs quartiers. Sarafian renvoya sur ce point à un ouvrage intitulé The Armenian Rebellion at Van, écrit par Justin McCarthy et trois historiens turcs négationnistes2, dans lequel les Arméniens sont présentés comme la cause des troubles dans la région de Van dès 1912, sans évoquer les événements de 1915, les massacres dans les villages et le contexte d'alors. L'analyse de ces auteurs est séduisante, mais irrecevable, omettant soigneusement des événements essentiels et des éléments du contexte. Pour les négationnistes, il ne s'agit pas d'engager un dialogue avec l'historiographie, mais bien plutôt d'exclure des informations clé. Edward Erickson est cité comme nouvel arrivant dans le jeu négationniste, étudiant la question arménienne dans l'optique des militaires turcs. Alors qu'Erickson cite les archives militaires ottomanes d'Ankara, un historien comme Sarafian se voit interdire l'accès à ces archives afin d'étudier le travail d'Erickson. De même, dans les années 1990, alors qu'il s'intéressait aux recherches de Justin McCarthy, Sarafian s'est vu refuser l'accès aux sources de McCarthy dans les archives du Premier ministre à Istanbul. De son côté, Sarafian précise que, s'il a consulté certaines archives de la FRA [Fédération Révolutionnaire Arménienne] à Boston, il ne les cite pas dans son ouvrage car leur accès reste limité. D'après lui, tous les chercheurs doivent bénéficier d'un égal accès à l'ensemble des archives - y compris les intellectuels de l'Etat turc niant le génocide arménien.

Sarafian livre un autre exemple d'historiographie négationniste, à savoir Yusuf Sarınay. Dans un ouvrage sur les événements du 24 avril 19153, Sarınay soutient que les intellectuels arrêtés à Istanbul furent gardés en lieu sûr par l'Etat jusqu'à leur libération en 1918, utilisant pour ce faire les prisonniers politiques envoyés à Ayach. L'ouvrage de Sarınay se fonde entièrement sur les archives ottomanes. Or Sarafian a analysé les affirmations de Sarınay et a découvert qu'elles étaient fabriquées de toutes pièces. Il publia un droit de réponse à Sarınay dans Agos, un journal arménien d'Istanbul, mais Sarınay choisit de ne pas lui répondre. Le travail d'un historien négationniste étant de ne pas s'engager sur des arguments fondés sur des preuves, il était logique que Sarınay ne réponde pas.

La question de savoir si des sources non arméniennes existent pour étudier un cas tel qu'Artchèche fut soulevé par le public. Sarafian précisa que des missionnaires américains ont rendu compte des événements dans la région de Van, et il soupçonne l'existence de nombreux rapports russes dans les archives militaires, susceptibles d'être utilisés pour éclairer la situation dans la région de Van à cette époque. Sarafian exprima sa frustration face à l'absence d'archives turques ottomanes pertinentes sur ce thème, le seul document accessible étant un rapport publié par les archives militaires sur le massacre d'un village turco-kurde. Concernant un cas similaire, il cita l'exemple d'un massacre signalé près de Diyarkakır en 1915. S'étant rendu dans le village en question, les villageois lui affirmèrent catégoriquement qu'aucun musulman n'y fut massacré en 1915, et qu'il n'y eut que des Arméniens. Dans le cas d'Artchèche, après l'arrivée de l'armée russe, des rapports font état de Russes et de Cosaques, et non pas d'Arméniens, pillant les magasins musulmans dans la ville d'Artchèche. Le discours nationaliste turc tend à ne pas opérer cette distinction. Ce qui s'est passé en Turquie orientale durant l'occupation russe reste obscur et nécessite de plus amples recherches.

Sarafian acheva sa conférence en relevant que certains des meilleurs travaux universitaires sur les Arméniens dans l'histoire de la fin de l'empire ottoman sont dus à des chercheurs originaires de Turquie. Dont Yektan Türkyilmaz, un chercheur turc d'origine kurde, qui connaît aussi l'arménien. Il n'est pas le seul. Ümit Kurt, Uğur Üngör, entre autres, produisent des travaux universitaires de premier plan sur le sujet. Ce passé en partage, vécu par l'ensemble des groupes ethniques de la région, et les collaborations dépassant les frontières communautaires sont à encourager si l'on veut écrire une histoire plus objective.                  


NdT

1. A. Do [Hovhannès Ter Martirossian], Van 1915 : Les grands événements de Vaspourakan, traduit de l'arménien par Alice Keghelian, Société bibliophile ANI, 2015, 382 p.
2. Justin McCarthy et al., The Armenian Rebellion at Van, The University of Utah Press, 2006, 304 p.
3. Yusuf Sarınay, 24 Nisan 1915’de Ne Oldu?, İstanbul : İdeal Kültür Yayıncılık, 2012

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Traduction : © Georges Festa - 11.2017



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