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Peter Balakian : Des échos de la violence de masse venus du passé / There are echoes of mass violence coming from the past

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 © University of Chicago Press, 2015


Des échos de la violence de masse venus du passé
Entretien avec Peter Balakian
par Fatih Gökhan Diler
Agos (Istanbul), 06.05.2016


[Lauréat du Prix Pulizer catégorie Poésie pour son recueil de poèmes, Ozone Journal, Balakian s'est entretenu avec Agos sur divers sujets, de la littérature à la politique.]

Le Prix Pulitzer 2016, catégorie Poésie, a été décerné à Peter Balakian, écrivain, universitaire et poète arméno-américain. Les lecteurs turcs connaissent surtout Balakian par ses essais, en particulier ses écrits sur le génocide arménien, et il est devenu l'une des figures les plus éminentes de la scène poétique après avoir reçu le Prix Pulitzer, considéré comme le prix littéraire le plus prestigieux des Etats-Unis. Balakian est le second Arménien lauréat du Pulitzer. William Saroyan le reçut également en 1940.

Agé de 65 ans, Balakian enseigne actuellement dans le département de Sciences Sociales de l'université Colgate de New York. Nous nous sommes entretenus avec lui sur divers sujets, de la littérature à la politique.

- Fatih Gökhan Diler : Les lecteurs d'Agosvous connaissent par vos essais, en particulier vos écrits sur le génocide arménien. Nous en déjà parlé. Plus récemment, nous avons publié votre point de vue sur l'affaire Perinçek-Suisse auprès de la CEDH. Pourriez-vous nous parler de votre œuvre de poète ?
- Peter Balakian : Même si j'ai écrit des ouvrages en prose, mon activité centrale en tant qu'écrivain a toujours été celle d'un poète. J'ai commencé à écrire des poèmes durant mes études à l'université Bucknell au début des années 1970, mon premier recueil de poèmes, Father Fisheye1, est paru en 1980 et Ozone Journal constitue mon septième recueil.
Mon activité de poète vise à donner une forme plus ouverte, plus vaste au poème lyrique, ce qui m'a conduit à mon idée d'"écriture horizontale"à laquelle j'ai consacré un essai dans mon livre intitulé Vise and Shadow.2 
En conférant une forme plus ouverte au poème lyrique, je me suis souvent intéressé au poème long, composé de plusieurs parties et de séquences multiples. La complexité du vécu naît ici d'une sorte de trame faite de réalités apparemment déconnectées, mais qui sont liées entre elles par des forces imprévues. Il y a toujours un personnage qui tente de comprendre la nature des choses et l'aventure humaine sur cette planète. Grâce à cette forme plus ouverte, j'ai été en mesure d'aborder, dans ma langue propre, des réalités sociales et politiques : changement climatique, génocide, sida, terrorisme, mémoire traumatique, ainsi que des réalités personnelles et méditatives - amour, mort, art et culture.   

- Fatih Gökhan Diler : Dans vos premiers poèmes, l'on décèle les traces de 1915...
- Peter Balakian : Au milieu et à la fin des années 1970, j'ai commencé à écrire des poèmes ayant trait à l'histoire et à la mémoire traumatique, et qui concernaient le passé du génocide arménien. Dans ces poèmes j'ai tenté de rendre la marche de mort subie par ma grand-mère à Diyarbekir en 1915 et le massacre de toute sa famille; elle fut l'unique survivante avec ses deux petites filles. Ces poèmes cherchent à saisir plusieurs aspects des suites et de la mémoire de son traumatisme, et aussi son impact à long terme aujourd'hui. Il m'est apparu que le poème lyrique pouvait absorber, répondre et transformer les dimensions de l'histoire traumatique et de ses conséquences. Ces poèmes comme "The History of Armenia,""Granny Making Soup,""The Road to Aleppo,""For My Grandmother Coming Back" ont d'abord paru dans des revues littéraires aux Etats-Unis à la fin des années 1970, puis dans mon second recueil Sad Days of Light (1983).3      

- Fatih Gökhan Diler : Que vous inspirent les commentaires du jury du Prix Pulitzer ? Concernant votre poésie, ils déclarent : "Des poèmes qui témoignent de ces pertes et tragédies anciennes qui sous-tendent une ère globale de danger et d'incertitude." Pourquoi, selon vous, le jury vous a-t-il décerné le prix ?
- Peter Balakian : S'agissant des prix, les juges choisissent un lauréat parce qu'ils apprécient le travail littéraire à l'œuvre dans le livre qu'ils choisissent. A savoir le type de langage et de forme que vous créez. Je suis heureux de voir mon style de poésie reconnu plus largement.    

- Fatih Gökhan Diler : Pourriez-vous nous parler d'Ozone Journal ?
- Peter Balakian : Dans mon nouveau livre, il y a un autre long poème lui aussi intitulé "Ozone Journal," au milieu du livre, et qui fait suite au long poème qui figurait dans mon ouvrage précédent, "A Train-Ziggurat Elegy," extrait de mon recueil Ziggurat.4Ozone Journal est un poème en 55 parties qui s'ouvre avec un personnage fouillant les restes de survivants du génocide arménien dans le désert syrien, ce qui éveille en lui de longs et intenses souvenirs sur son vécu à New York dans les années 1980 - avec l'épidémie de sida et le changement climatique en arrière-plan des combats du personnage avec ses problèmes personnels. Parallèlement, sa quête de sens l'amène à s'entretenir avec un grand producteur de jazz et de blues (inspiré de George Avakian), dont les développements sur Miles Davis sont éclairants.
D'autres poèmes du recueil abordent des zones de crise, la complexité des régions frontalières et de l'identité diasporique, ainsi que des réalités personnelles comme l'amour, la perte et l'art. Certains poèmes explorent les villages indiens du Nouveau-Mexique, les bidonvilles de Nairobi ou la zone frontalière arméno-turque dans l'espace compris entre Gumri et Ani. Mais les poèmes ont toujours affaire au langage et à la découverte personnelle des réalités à travers un style particulier de musique langagière qui est la marque et la respiration du poète.

-  Fatih Gökhan Diler : Quand on s'intéresse aux autres lauréats du Pulitzer, on constate que tous abordent des thèmes comme la crise des réfugiés, les travailleurs forcés et la menace de l'Etat Islamique. Dans le monde actuel, le mal est omniprésent et, d'autre part, il y a le mal hérité du passé. L'on observe que, dans vos poèmes, vous liez les événements actuels à ceux de l'histoire. En ce sens, en quoi le génocide arménien et les tragédies actuelles vous touchent-ils ?
- Peter Balakian : Le Moyen-Orient reste une zone complexe, faite de diversité et de crises culturelles et politiques. Il y a là une riche source de civilisation, ce qui alimente aussi certains de ses problèmes et de ses tensions aujourd'hui. Le Moyen-Orient a été forgé par des siècles d'oppression coloniale et l'absence de démocratie - souvenons-nous que l'empire ottoman fut une opération coloniale - et il a colonisé les chrétiens, les Arabes, les Kurdes et beaucoup d'autres cultures du Moyen-Orient des siècles durant.
Des crimes de grande ampleur contre les droits de l'homme se sont produits dans la région au début du vingtième siècle, dont les génocides des Arméniens, des Assyriens et des Grecs dans l'empire ottoman, parallèlement au bouleversement massif des cultures arabes, kurdes et autres. Les frontières dessinées après la Première Guerre mondiale l'ont été par les Français et les Anglais, insensibles à la complexité des cultures de cette région, alimentant dès lors un part de l'instabilité de celle-ci.
Il y a des échos de la violence de masse et de destruction culturelle entre le début du vingtième siècle et celui du vingt-et-unième. Mais il y a aussi des différences. Par exemple, le mouvement de l'EI diffère du Comité Union et Progrès (CUP) de la Turquie de 1915. Or le calvaire des cultures chrétiennes au Moyen-Orient s'achemine vers un processus de dissolution. Il a débuté avec l'agression de la Turquie ottomane contre les communautés et les cultures chrétiennes - allant des massacres des Grecs sur l'île de Chios en 1819 aux meurtres de masse et à l'oppression des chrétiens au Levant, en Anatolie et en Asie Mineure tout au long du 19ème et du début du 20ème siècle. De nos jours, nous observons les Coptes d'Egypte et les chrétiens de Syrie et d'Irak faire l'objet d'attaques et d'agressions. Il s'agit d'une tragédie majeure des droits de l'homme, qui doit être traitée par la communauté internationale.

- Fatih Gökhan Diler : Vous êtes le second Arménien à recevoir un Pulitzer dans le domaine de la littérature après William Saroyan. Qu'avez-vous envie de dire à son propos ?
- Peter Balakian : C'est un honneur de succéder à William Saroyan qui a remporté le prix en 1940. Saroyan est une figure unique dans la littérature américaine et la littérature transnationale arménienne. Il a donné une place à la culture arménienne dans les années 1930 et il a contribué de manière inventive à la littérature américaine et mondiale, grâce notamment à ses nouvelles confinant au lyrisme, en particulier dans les années 1930 et 1940. On devrait toujours lire ses œuvres.

Poème extrait d'Ozone Journal

Here and Now

The day comes in strips of yellow glass over trees.

When I tell you the day is a poem

I'm only talking to you and only the sky is listening.

The sky is listening; the sky is as hopeful

as I am walking into the pomegranate seeds

of the wind that whips up the seawall.

If you want the poem to take on everything,

walk into a hackberry tree,

then walk out beyond the seawall.

I'm not far from a room where Van Gogh

was a patient - his head on a pillow hearing

the mistral careen off the seawall,

hearing the fauvist leaves pelt

the sarcophagi. Here and now

the air of the tepidarium kissed my jaw

and pigeons ghosting in the blue loved me

for a second, before the wind

broke branches and guttered into the river.

What questions can I ask you ?

How will the sky answer the wind ?

The dawn isn't heartbreaking.

The world isn't full of love.

[Ici et maintenant

Le jour qui strie d'herbe verte les arbres.

Quand je te dis que le jour est un poème

Ce n'est qu'à toi que je parle et seul le ciel écoute.

Le ciel écoute; ce ciel plein d'espoir

tandis que je fends les graines de grenade

dans le vent qui fouette la digue.

Si tu veux que le poème se saisisse de tout,

gagne un micocoulier,

puis franchis la digue.

Je ne suis pas loin de cette pièce où Van Gogh

était un patient - la tête sur un oreiller à entendre

le mistral caréner la digue,

à entendre le feuillage fauve cribler

les sarcophages. Ici et maintenant

l'air du tépidarium qui baise ma mâchoire

et les pigeons fantômes dans l'azur qui me prennent en affection

un instant, avant que le vent

ne rompe les branches et vacille dans le fleuve.

Quelles questions puis-je te poser ?

En quoi le ciel répondra-t-il au vent ?

L'aube qui n'émeut pas.

Ce monde avare d'amour.]

NdT

1. Peter Balakian, Father Fisheye, Sheep Meadow Press, 1979
2. Peter Balakian, Vise and Shadow, University of Chicago Press, 2015
3. Peter Balakian, Sad Days of Light, Carnegie Mellon, 1993
4. Peter Balakian, Ziggurat, University of Chicago Press, 2011

___________

Traduction : © Georges Festa - 10.2017



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