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Eddie Arnavoudian : 'Vergers en feu' de Gourguen Mahari / 'The Burning Orchards' by Gourgen Mahari

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Gourguen Mahari [Gourguen Grigori Adchemian] (1903-1969), par Andranik Kochar
© http://photo.am
Avec l’aimable autorisation de Photo.am


Gourguen Mahari
Vergers en feu
Erevan, 1966, 624 p.

par Eddie Arnavoudian
Groong, 14.07.2004


Traduction dédiée à Denis Donikian


Un sort sévère fut réservé à ce roman marquant de Gourguen Mahari (1903-1969) sur la Van arménienne d'avant 1915, capitale du Vaspourakan, province de l'Arménie historique, située près du lac homonyme et dans la Turquie actuelle. Lors de sa parution, Vergers en feu déclencha une très vive polémique, sa présentation du mouvement révolutionnaire arménien à Van et de sa résistance armée au génocide heurtant à la fois patriotes et nationalistes. Quasiment toute l'élite intellectuelle et artistique d'Arménie et de la diaspora se dressa vent debout, protestant avec véhémence.

Le dernier grand livre de Mahari, qu'il considérait comme son chef-d'œuvre et sur lequel il travaillait depuis les années 1930, fut traité comme scandaleux et blasphématoire. Mahari fut accusé d'avoir caricaturé la résistance arménienne, déshonoré le mouvement révolutionnaire qui le dirigeait et dénigré ses meilleurs représentants. Au point que Vergers en feu fut brûlé en public et son auteur menacé de mort. Ce climat d'hostilité contraignit Mahari, à la fois découragé et malade, à réécrire de fond en comble le roman pour sa seconde édition. Mais ses détracteurs ne furent pas satisfaits et, bien après sa mort, continuent de nourrir un désir de vengeance à l'encontre d'un des poètes et romanciers les plus talentueux d'Arménie, un homme aux principes solides et capable de la plus grande compassion, qui survécut au génocide arménien et aux camps de travaux forcés staliniens. Aujourd'hui, l'épouse de Mahari est abandonnée, vivant seule et dans une misère noire dans un appartement sans chauffage d'Erevan.

Le procès intenté à Mahari est autant infondé au plan artistique et politique que la campagne à son encontre est dénuée de toute justification morale, politique ou intellectuelle. Dans un ouvrage de fiction, l'intégrité artistique ne saurait côtoyer une falsification grossière ou gratuite de la vérité historique. Si les accusations portées contre le roman de Mahari avaient quelque fondement, elles se reflèteraient inévitablement dans des imperfections esthétiques sans appel. Or la première édition de Vergers en feu résiste à l'examen le plus intransigeant, tant au plan esthétique que politique. Admirablement écrit, avec un degré d'humour inhabituel, même pour Mahari qui n'en est guère avare, ce roman fait le portait émouvant et exhaustif d'une communauté tandis qu'elle vit dans l'ombre menaçante d'une catastrophe imminente et qu'elle résiste à l'assaut meurtrier de forces hostiles, en l'occurrence l'armée du gouvernement Jeune-Turc qui, dans le cadre de son génocide contre le peuple arménien, tente de massacrer la population arménienne de Van.

L'édition 1966 de Vergers en feu reste l'un des romans arméniens les plus accomplis de l'époque soviétique. Sa reconstitution de la structure sociale arménienne historique de Van, de ses coutumes et traditions, de son univers artistique, éducatif, intellectuel et politique, reprend vie grâce aux relations variées d'une foule de personnages marquants et authentiquement universels. De tels mérites placent ce roman aux côtés de La Fille de l'amira de Yéroukhan, un tableau magistral de l'Istanbul arménienne d'avant 1915 et qui n'est pas sans rappeler l'ancienne Kars arménienne restituée sur un mode tragicomique par Tcharents dans Le Pays de Naïri. Vergers en feu n'est pas dénué d'imperfections, mais c'est une œuvre d'art qui restitue la vie réelle dans sa richesse infinie. (Ce genre de prose artistique compte un nombre important de praticiens arméniens et mérite d'être remarqué.)

Rendre compte de ce roman ne saurait faire l'économie des questions politiques qu'il soulève. Mahari a un point de vue et le défend avec véhémence, avec un goût immodéré pour le sarcasme. Loin d'être diffamatoire, sa vision de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA) à Van et de son rapport avec la population locale se veut critique. Dans sa conception de la politique, il s'agit d'une tentative fictive pour dépasser les histoires triomphalistes et complaisantes de Van en 1915 qui en viennent à masquer une défaite historique - après tout, même s'ils ont échappé au génocide, les vergers arméniens de Van furent incendiés et sa population exilée pour toujours. Le fait que ce roman soit chassé de la sphère publique n'est le reflet ni de son art, ni de sa vision politique, mais de la mentalité nationaliste partiale et sous-développée de la plupart, sinon de l'ensemble, des critiques de Mahari.

I. La ville, les marchands et le peuple

Mahari redonne vie avec éclat aux Arméniens de Van à travers l'histoire des quatre frères Mouratkhanian et les relations entre les principaux marchands de Van et la direction de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA). Négociants d'envergure et modestes, artisans, fermiers, révolutionnaires arméniens, intellectuels, autorités et police coloniales turques, militants Jeunes-Turcs, épouses, mères, grands-mères, filles, fils prodigues, jeunes garçons aventureux et bien d'autres sont rassemblés au sein d'une coexistence dynamique. Grâce à l'accumulation de descriptions et d'observations parlantes, et au fil de l'intrigue, le roman se mue en une sorte de monument qui reconstitue un monde perdu et lui confère longévité et solidité en l'imprégnant de ces rêves, de ces joies, de ces peurs et de ce sens de la vie universelle en tant que telle.

Temps et lieu, ambiance et humeur, atmosphère et tradition, adages et sagesse locale nourrissent des évocations d'une poésie rare, non seulement d'hommes et de femmes, mais aussi de lieux et de la nature, d'habitations domestiques, de boutiques, de cafés et de casinos, de cantines, d'églises, d'écoles, de bibliothèques et de monastères qui, réunis, définissent la Van arménienne des quinze premières années du 20ème siècle. Dominé par un groupe de riches marchands autour desquels gravitent petits négociants, vendeurs, artisans et employés, le provincialisme de Van est souligné, contrastant avec l'Istanbul cosmopolite où l'ambitieux Hampo Mouratkhanian contracte une maladie vénérienne. L'arrière-pays rural de la ville est présent dans l'histoire d'un autre frère, l'opulent fermier Mégo Mouratkhanian. Les coutumes sociales d'alors se devinent à travers les descriptions de la position subalterne des femmes, exprimée sans détour par Ohannès Agha Mouratkhanian, l'aîné du clan, qui fait cette remarque : "C'est quoi une fille ? Une lampe pour la maison d'un étranger, un pilier pour un logis à l'étranger."

En dépit de la richesse de son intrigue, parfois tentaculaire, Vergers en feu tient un fil conducteur dans les tensions et les affrontements entre les principaux marchands arméniens de Van et le mouvement révolutionnaire, tandis que les Jeunes-Turcs commencent à assiéger la Van arménienne. L'image que donne Mahari de la classe marchande est à la fois inspirée, sans concession et pénétrante. Négociant à ses heures, Simon Agha :

"d'un pas agile contourne les ronces sur son chemin, de ses doigts lestes se saisit de tout ce qui est à sa portée, de sa langue adroite triche tant qu'il peut, et grâce à son habileté sans pareille surpasse ceux qui font autorité sur le marché. [...] 'Il s'approche d'eux avec précaution, flagorneur au début. S'approchant, il sourit, adoptant souvent une mine pitoyable, sans défense. Finalement, il se tient à leurs côtés et chemine avec eux. Et quand les choses vont bien pour lui, il fait marche arrière et s'en prend à ses confrères par derrière. Beaucoup sont ruinés, incapables de résister aux attaques téméraires d'une volonté fortifiée par la pauvreté et la misère. Au fil des ans, ceux qui jouissaient autrefois d'une position et d'un nom sur le marché, disparaissent dans le brouillard et mordent la poussière, brouillard et poussière dont s'amuse Simon Agha - penché en avant, les yeux toujours rivés sur son chapelet, mais sans cesse aux aguets.'"

Figure de proue parmi les marchands et campé magistralement, Ohannès Mouratkhanian jauge tout, que ce soit le mariage de sa fille, le mouvement révolutionnaire ou le patriotisme, à l'aune de leur contribution à l'accroissement de sa richesse personnelle. Tandis que les Jeunes-Turcs assiègent la Van arménienne, après avoir pillé et incendié le quartier des commerçants, ils s'apprêtent à massacrer la population arménienne. En réaction, Ohannès se contente de déplorer la perte de ses biens, en se demandant dans "quelle sorte de patrie" il vit. Aux objections, il rétorque : "Gardez-la pour vous, cette mère-patrie faite de miséreux et d'affamés ! Si seulement j'avais converti mes biens en or et si j'étais parti !" (p. 507-508) Après tout, "Simon Agha ou Panos Agha n'ont-ils pas dit : 'Quelle patrie ? La patrie c'est là où tu gagnes ton pain !" (p. 611-612)

Puis, quand le siège des Jeunes-Turcs est levé, Ohannès Agha redémarre et se met à échafauder de nouveaux projets pour gagner de l'argent. Flânant à travers ses vergers, "contemplant" le poirier où il a enterré son or, "il se sent plus vaillant que jamais et même tout-puissant." (p. 574) Mais, lorsque les troupes russes se retirent de Van, incapables de résister plus longtemps à l'offensive des Jeunes-Turcs, les Arméniens s'apprêtent à évacuer la ville. Ohannès se lamente, mais pour un temps seulement. Il imagine déjà de lucratives affaires dans la lointaine Tbilissi. Il va sans dire que Mahari, tout en dépeignant Ohannès dans son rôle social, reconnaît aussi en lui une humanité complexe, "hormis le fait qu'il n'a que faire" d'être "un pauvre nageur dans cette mer profonde et insondable, limpide et trouble en même temps, qui s'appelle Ohannès Mouratkhanian." (p. 556-7)

La dissection experte de l'attitude des principaux marchands quant à la vie, la politique, le nationalisme et la guerre s'accompagne d'un tableau vivant du quotidien tel qu'il fut vécu avant et pendant le siège de Van. Le lecteur n'est pas blessé par des images assommantes et irréalistes d'hommes et de femmes parfaits qui, au nom de "la mère-patrie" ou de quelque mot d'ordre patriotique et ronflant, applaudissent au sang versé, aux souffrances, aux destructions et à la mort semés par la guerre. Ici nul héros romantique, issu de quelque modèle surhumain et édulcoré au plan de la morale. Tous les personnages plus ou moins développés sont indiscutablement humains par leurs vices et leurs vertus. Les circonstances et les gens ne se révèlent jamais véritablement à nous ou comme des entités immuables, et la crise à venir se déroule à la façon d'un processus, via l'évolution des relations et des agissements des personnages.

Globalement, la population est au début largement préservée et même indifférente à la menace qui approche. Les nouvelles des déportations ailleurs dans le pays ne s'infiltrent à Van que progressivement, tandis que l'étreinte des Jeunes-Turcs se resserre presque imperceptiblement. Deux grands dirigeants de la FRA sont assassinés, dont Simon, l'ami d'Ohannès Agha. Puis advient le pillage des magasins, des boutiques et des entrepôts arméniens dans le secteur commerçant de la ville et la mise en quarantaine des quartiers peuplés d'Arméniens. Le récit détaillé de Mahari montre avec brio pourquoi les perceptions populaires de quelque catastrophe que ce soit n'en saisissent pas et n'en peuvent saisir toute l'énormité au prime abord. La tragédie n'est ressentie qu'au fil du processus, seulement après l'accumulation d'événements mineurs et apparemment fortuits et passagers au départ, faits de privations, de soif, de destructions, de souffrances et de morts. Au début, la population continue de vivre d'une façon "normale," espérant que les problèmes vont passer. Ce n'est que lentement qu'elle réalise que ces problèmes vont se multiplier pour aboutir à une épouvantable tragédie.

Des passages saisissants captent, au sein de la population, une perception nouvelle, meurtrie par la guerre, de la beauté naturelle de Van, de son fruit, de ses oiseaux, de ses vergers, de ses jardins à l'abandon et de ses échoppes réduites en cendres.

"Dès le premier jour des combats, l'existence et le printemps basculèrent de leur cours normal dans un enfer. C'était le printemps, mais ce n'était pas le printemps. Les hommes vivaient une saison qui n'était pas le printemps, mais qui n'était pas non plus l'été, l'automne ou l'hiver. Les gens vivaient maintenant comme hors des quatre saisons." (p. 519)

Des descriptions plus vraies que nature restituent l'état d'esprit, le dévouement et la détermination des combattants dans les barricades (p. 494-499). Les scènes où un orateur patriote est chahuté quant au sort de Haïk Nahabed, le mythique fondateur de la nation arménienne, sont d'une drôlerie sans pareille par leur vision réaliste de l'image du mouvement révolutionnaire au sein de la population. Lorsque le siège est levé, l'exubérance, le soulagement, le sentiment de victoire, la joie d'avoir échappé à l'extermination sont quasiment palpables au plan social et psychologique. Lorsque les troupes turques se retirent : "Alors se leva le sauvage Hittite, Khaltian et Ouratian aux anges tandis que Van fêtait sa victoire jusque tard dans la nuit. On ouvrait les coffres, les riches s'enivraient de vin et d'ouzo, tandis qu'anticipant l'aube, ceux qui n'avaient rien gagnaient les quartiers turcs à l'abandon." (p. 562)

Or ces festivités ont un goût amer. Les descriptions par Mahari de scènes de massacre des populations prises au piège en dehors des quartiers arméniens de la ville sont déchirantes. Scènes que suivent des passages, parmi les plus émouvants du livre, ayant trait à l'évacuation finale de la ville, la fin de tout espoir, l'extinction de toute une communauté. Parallèlement à l'histoire de la défense de Van, de sa victoire précoce et de son évacuation finale, Mahari met un terme aux histoires individuelles de la famille Mouratkhanian. Hampo a déjà succombé à une maladie vénérienne à Istanbul, Mégo est assassiné avant le siège. Ohannès, l'unique survivant, s'apprête à partir pour d'autres lieux, nourrissant l'espoir de lucratives affaires, tandis que son cadet, Kévork, enseignant défroqué alcoolique, promu révolutionnaire de circonstance, meurt bêtement sur une barricade. L'ensemble est émouvant, puissant et évocateur, préservant l'histoire d'une époque, la mémoire d'hommes et de femmes et une part de l'expérience existentielle.

II. La politique et sa critique

En raison de toutes ses autres qualités, Vergers en feu est aussi un roman profondément politique sur la relation entre un peuple et une organisation politique révolutionnaire. Mahari ne pouvait éluder la politique. Bien qu'ayant échappé au génocide, les Arméniens de Van furent chassés de leur patrie historique. La ville qu'ils durent abandonner, riche d'une culture et d'une civilisation arméniennes multiséculaires, avec ses monuments et ses institutions, fut à bien des égards littéralement enterrée et anéantie. Van avait été le cœur du mouvement moderne arménien de libération et son anéantissement représenta non seulement la défaite de ce mouvement, mais aussi la destruction finale de l'Arménie historique. Pour raconter cette histoire de Van avec quelque profondeur artistique ou historique, Mahari se devait d'aller au-delà des célébrations ritualisées d'une résistance armée. C'est précisément ce que ses opposants ne peuvent encaisser, car cela remet en question les versions dominantes et étroites de l'histoire arménienne moderne.

Au lieu d'aborder l'art et la politique dans ce roman, les critiques de Mahari les réduisent à néant, forgeant tout un réseau d'accusations malveillantes, inventées et intenables. Un point de vue récent de Stefan Topjyan, cité dans l'étude de Marc Nichanian sur Mahari, peut être considéré comme représentatif :

"On voit ici comment l'impossible s'était produit : les faits historiques étaient rendus vulgaires, ils étaient distordus jusqu'à devenir méconnaissables. Le cours entier de l'histoire, le sens même de cette histoire, étaient souillés. Le chemin vers la liberté, avec ses martyrs, était transformé en un chemin sanglant où le sang avait été versé en vain. Les martyrs étaient tournés en ridicule. Seul un Turc pouvait juger notre histoire ainsi. Or celui qui la jugeait ainsi était un grand écrivain arménien."1                                                               

Pour arriver à de telles conclusions, il faut une sacrée dose de préjugés et un mépris effronté pour le texte ! Même un survol du texte montre que Gourguen Mahari était à des années lumière de ses opposants en termes d'étoffe.

A. La critique de la FRA et du mouvement arménien de libération

Mahari ne cible pas le mouvement révolutionnaire arménien ou la FRA dans leur ensemble. Il livre plutôt une analyse critique d'une période déterminée de l'histoire de la FRA à Van, période qui s'étend de 1908 à 1915. La critique de cette période très particulière se caractérise par une opposition systématique à ce qui est présenté comme un avant-1896 plus sain du mouvement révolutionnaire qui, bien que dominé par le parti arménagan, incluait ses composantes de la FRA et du parti hentchak social-démocrate. Avant 1896, "des hommes comme Avétissian (parti arménagan), Bédo (membre de la FRA) et Mardik (dirigeant hentchak) étaient des phares" qui "jamais ne levèrent la main sur d'autres Arméniens" et ne tentèrent pas "d'armer la population par la force." Même si ces années glorieuses ne sont plus, "un nouveau 96 reviendra." Mais il ne saurait être suscité artificiellement, il doit s'agir d'un processus organique mû de l'intérieur. Il ne faut pas brûler les étapes, la "population doit s'armer elle-même" et pour cela il "faut d'abord gagner du temps." (p. 103)

Au fil du roman, les mérites du mouvement d'avant 96 font figure de critique de la FRA de l'après-1896, accusée d'avoir échoué à développer un enracinement local et de recourir au sectarisme, à la corruption et à l'assassinat politique. Présentés comme arrogants, fréquemment ignorants et blessants au regard des traditions et des besoins locaux, les militants de la FRA sont considérés comme des nouveaux-venus. Ils "parlent arménien," mais il s'agit d'un "arménien autre." (p. 141) Ces militants sont vus comme des "intrus" qui usurpent la place des arménagans autochtones via des conflits fratricides cruels et parfois sanglants. Lors de la bataille de Van, la nomination d'Arménag Yégarian, un arménagan chevronné, comme chef militaire fait l'unanimité au sein de la population car, contrairement au dirigeant de la FRA, Aram Manoukian, Yégarian est un homme de la région, connaissant bien les habitants et leurs besoins.

Vergers en feu reproche aussi à la FRA sa vision politique d'ensemble. Ancrée dans la diaspora, on la découvre peu au fait, sinon ignorante, de la situation de la population en Arménie historique (p. 175-176). En lieu et place d'une stratégie sérieuse, elle ne propose qu'une poésie romantique bon marché et des slogans vides de sens (p. 290, 311). A un moment donné, Aram, le dirigeant de la FRA qui, bien que faisant l'objet de moult sarcasmes, est aussi dépeint avec une certaine subtilité, envisage la possibilité que :

"ces chants montrent que notre stratégie est vaine. Les gens qui parlent sans cesse de la nécessité de mourir pour la victoire meurent en général, mais ne gagnent pas." (p. 289)

Renvoyant à l'alliance avec les Jeunes-Turcs en 1908, la FRA est accusée de jouer une "politique constitutionnelle." En 1908, "prêtre et mollah s'embrassaient, l'Arménien et le Turc se juraient une amitié éternelle." Or cette promesse d'amitié "n'était que mensonge, pur mensonge. Le mouton est resté mouton et le loup un loup." (p. 198) Dupée par 1908, la FRA était mal préparée en 1915. Lorsque le siège de Van débute, Hagop Agha remarque ironiquement :

"Le gouvernement turc nous accuse d'importer des armes de Russie pour nous en servir lors d'un soulèvement généralisé. Maintenant que nous avons rassemblé toutes nos armes, il s'avère que nous avons plus de combattants que de vieilles pétoires. Pourquoi tout ce ramdam de la FRA ?" (p. 523)

En décochant ce genre de critique, Mahari fait parfois fi des règles de bienséance. Mais l'on reste dans le cadre d'un débat légitime et persistant. Les massacres ottomans de 1896 détruisirent un pan entier de la population arménienne de l'Arménie historique et, conjointement au meurtre de quelque 600 combattants se retirant de Van, dévastèrent un mouvement révolutionnaire naissant et autochtone en plein cœur de l'Arménie. L'émergence suivante de la FRA comme force dominante dans le mouvement s'accompagna d'affrontements sectaires et fratricides. Ses négociations et son alliance ultérieure avec les Jeunes-Turcs en 1908 conduisirent au désarmement du mouvement révolutionnaire, réduisant considérablement la capacité des Arméniens à résister au génocide. Parmi les historiens attentifs à ces questions l'on compte Garo Sassouni, membre dirigeant de la FRA, Antranig Tchélébian, ainsi que d'éminents historiens soviétiques et post-soviétiques comme Hratchig Simonian, Raffik Hovanissian, A. S. Vartanian et bien d'autres.            

Dans ce contexte sensible, la vision de la résistance armée de 1915 au génocide chez Mahari est néanmoins incontestablement positive.

B. La résistance de 1915

Les critiques qui fustigent Mahari pour avoir négligé ou décrié la résistance armée à Van, se trompent ou induisent délibérément en erreur. Quelles que soient ses critiques, elles ne déshonorent pas ces hommes et ces femmes de tous bords, y compris la FRA, qui bravèrent un empire en luttant pour leurs vies, leur communauté et leur ville. L'art de Mahari nous transporte au-delà des visions éculées et partiales habituelles. Inscrivant sans artifice aucun les combattants et leurs engagements militaires dans le quotidien de leur communauté, Vergers en feu présente un tableau profondément authentique de la guerre et de la résistance comme un moment unique, et cependant non exclusif, bien que traumatisant, dans le déroulement de l'existence. Bien qu'il ne s'agisse pas de résistance armée, la résistance armée occupe de fait une place importante dans le derniers tiers du roman, en particulier dans les chapitres 20, 21 et 22.  

Dès que la bataille commence, l'on discerne de suite un apaisement des sarcasmes au vitriol et des satires vengeresses de Mahari, y compris à l'encontre de Kévork Mouratkhanian, ce vagabond alcoolique qui, arpentant la ville, ne cesse de faire honte à tous les révolutionnaires. Un élan de générosité envers ce mouvement se manifeste soudain, sans rien concéder toutefois aux critiques précédentes. Mahari ne s'attarde pas sur la direction de la FRA. Mais il est révulsé par le meurtre lâche de deux de ses dirigeants - Ishkhan et Vramian. De même, s'il s'en prend tout autant aux chefs du parti hentchak (p. 337-338), "la nouvelle de [leur] arrestation frappa tous les foyers et tous les cœurs, tel un vent glacé. Les gens étaient tétanisés par la peur." (p. 430)   

Tandis que les combats submergent la ville, des passages passionnés et parfois lyriques (p. 491 et suiv.) relatent le courage et la bravoure au travers de ce qui est décrit par l'auteur lui-même comme une "rude" mais "héroïque bataille" (p. 494) qui marque une nouvelle

"ère - où il n'y avait plus ni dachnaks, ni hentchaks, ni arménagans. Il n'y avait que des habitants de Van en train de lutter et de se battre et un Arménag Yégarian, foin de son identité arménagan." (p. 532)

Ainsi fédérés au sein d'une masse solide unique, indépendamment des étiquettes ou des erreurs passées, l'armée impériale

"n'arrive pas à briser le cercle de la défense arménienne, pas de maillon faible - les habitants de Van se battent à un contre dix, les paisibles civils d'hier engagent aujourd'hui un combat contre les forces régulières du gouvernement." (p. 532)

III. Morale, amour, politique et relations arméno-turques

Désireux de discréditer la politique de Mahari par d'autres moyens, certains critiques font mine de s'indigner du sort qu'il réserve à l'encadrement de la FRA, en particulier Aram qui, tout en étant présenté comme une personnalité inefficace, entretient une liaison avec l'épouse de son propriétaire. Mais il convient de porter au crédit artistique de Mahari le fait qu'il traite les révolutionnaires comme des êtres humains avec leur lot de passions humaines et leur part aussi de poses, de décadence et de bêtise. Les dirigeants révolutionnaires sont-ils vraiment innocents en dehors des liens du mariage ? Vergers en feu reste aussi dans le cadre de la vérité historique en montrant des révolutionnaires menant leur existence relativement isolés de leur communauté et animés par des besoins et des intérêts autres. Etant donné que même les dirigeants n'anticipèrent pas la catastrophe, il n'est guère étonnant qu'ils consacrèrent un temps non négligeable à des activités non politiques. Vergers en feu démontre ici une maîtrise hors pair du lien véritable entre un mouvement révolutionnaire et la population au nom de laquelle il prétend agir. Ce n'est que dans des moments de tension politique extrême, tels qu'un soulèvement, que population et mouvement organisé se rassemblent en une force unique, comme ce fut le cas à Van en 1915. En dehors de ces périodes, le lien est plus distant, complexe, empreint de difficultés. Vérité dont atteste l'expérience des mouvements du même ordre en Asie, en Afrique et en Amérique Latine.         

Une faiblesse majeure entache néanmoins sans conteste ce roman remarquable par ailleurs. La satire de Mahari est souvent vengeresse, au vitriol et partiale. Les personnalités dominantes illustrant la FRA se composent de Kévork l'histrion, Mihran le vénal et de ses trois chefs, Aram, Ishkhan et Vramian qui, réunis, donnent à penser que la FRA d'après 1908 n'était rien d'autre qu'un ramassis de répugnants opportunistes et arrivistes. L'indulgence de Vramian, la complexité d'Aram ou le mérite de certains personnages marginaux ne parviennent pas à compenser ces boursouflures. Car, malgré tous ses désastres incontestables, la direction de la FRA était en charge de l'écrasante majorité des militants révolutionnaires qui rejoignirent le mouvement et qui étaient des gens dévoués et sincères. En outre, plusieurs éléments de cette direction, en dépit de leurs erreurs catastrophiques, jouèrent dans certaines circonstances et à certains moments un rôle essentiel et précieux, même après l'alliance fatale avec les Jeunes-Turcs. Un tableau exhaustif prendrait aussi en compte cette vérité. En dépouillant tous les révolutionnaires de l'après-1896 de toute probité ou principe, Mahari amenuise notablement l'impact de sa critique.

D'autant qu'une grande part des critiques de Mahari se reflète à travers la vision de marchands qui ne sont pas représentatifs de la masse de la population et de sa mentalité dont il dit peu de chose. Ces erreurs sont quelque peu rachetées par le rôle honorable, ou du moins honnête ou bien intentionné, assigné même aux semblables de Kévork lors du soulèvement armé. Or ce genre de rédemption conduit à un véritable marasme artistique. De fait, en termes de représentation romanesque des cadres de la FRA avant la révolte, il est inconcevable de voir comment ils y prennent part alors en tout bien tout honneur. Ce genre de faiblesse laisse indubitablement une impression amère sur l'imagination, l'intelligence et l'émotion, même de ceux qui n'ont aucune sympathie pour la FRA. C'est une chose de critiquer sans merci la FRA et ses dirigeants. C'en est une autre d'exprimer un mépris irraisonné pour ceux qui rejoignirent ce mouvement au nom des motifs les meilleurs et les plus honorables, le payant même de leur vie.

Comme roman historique, Vergers en feu souffre aussi de la pauvreté du traitement qu'il réserve aux relations arméno-turques. Il y a du provincialisme et de l'esprit de clocher à laisser entendre que les hostilités arméno-turques à Van n'avaient pas de réels fondements locaux et furent plutôt déterminées par des forces extérieures à la communauté - les Jeunes-Turcs d'Istanbul et la FRA de Tbilissi ou Genève. Van, ainsi que ses voisines Moush et Sassoun, formait le cœur de l'Arménie historique et fut le socle du mouvement de libération nationale au 19ème et au début du 20ème siècle. Elle devint une menace non seulement pour l'Etat ottoman à Istanbul, mais aussi ses représentants locaux en Arménie historique, qui appartenaient à l'élite nationaliste turque, envieuse des terres, des biens et des richesses des Arméniens de Van. D'autre part, les dirigeants politiques arméniens soi-disant "interlopes" faisaient en réalité partie d'une mouvance arménienne de dimension nationale, dont Van n'était qu'une composante, bien que l'une des plus importantes. Leur image interlope reflète ici en partie le provincialisme pernicieux de la vie arménienne à cette époque. Aspect qui n'est malheureusement pas évident dans Vergers en feu.

Parallèlement, néanmoins, la nature essentiellement réactionnaire du mouvement Jeune-Turc est bien rendue, éliminant une génération ancienne de dirigeants politiques turcs et lui substituant des nationalistes plus jeunes, outranciers et xénophobes. Mahari est sensible au paradoxe du fait que ces nationalistes meurtriers, qui programmèrent le génocide, furent éduqués à l'européenne et prodigues en postures et prétentions libérales. Mais il est aussi conscient qu'ils ne représentaient pas le peuple turc dans son ensemble. Opérant une distinction entre eux, il écrit :

"Mihran songea que les Turcs ont des chants magnifiques et déchirants. Il est de fait, et même évident, que le sultan Abdülhamid n'était pas l'auteur des chants des Turcs, ni Khédrig ou Djevdet Pacha. Ce sont des hommes humbles et anonymes qui transformèrent le timbre de leur cœur en chant. Ils soupirent à l'unisson de leur cœur et ce soupir se mue en un chant admirable." (p. 279)

Or aucune de ces forces et faiblesses n'anime la campagne contre Mahari et son ouvrage. Vergers en feu fut brûlé, encore une fois, parce qu'il conteste une idée et une opinion couramment reçues, une histoire mythologique de Van faisant autorité et un nationalisme arménien incapable d'expliquer la destruction de la Van historique et bloquant tout examen critique des faiblesses et des échecs du mouvement révolutionnaire arménien. Expliquer pourquoi cette histoire exempte de critiques en est venue à prédominer demanderait un autre développement. Mais la lumière a été faite sur cette question par le romancier Moushegh Kalchoyan qui, dans un essai paru à l'époque soviétique, défendant la nécessité d'un débat ouvert sur le génocide de 1915 et le mouvement arménien de libération nationale, demandait de façon rhétorique :

"Un esprit national étroit et une emphase nationaliste ne naissent-ils pas précisément lorsque les gens ignorent leur histoire, souffrent d'une perte de mémoire ?"

L'interdiction de débattre du mouvement arménien de libération et du génocide de 1915 durant toute une période de l'existence de l'Arménie soviétique joua son rôle en entretenant l'ignorance et en façonnant une conscience nationale partiale et dénaturée. Dans la diaspora, les hostilités sectaires entre les formations politiques arméniennes ont eu le même effet. Vergers en feu de Gourguen Mahari non seulement aide à recouvrer le monde perdu de la Van arménienne et de ses habitants, mais sert aussi à secouer nos mémoires historiques.       
   
Notes

1. Article de Stéphane Topjyan (Asbarez, Los Angeles, 02.12.1993), cité in Marc Nichanian, Entre l'art et le témoignage : Littératures arméniennes au XXe siècle. Volume I : La révolution nationale, MētisPresses, 2006, p. 129 (NdT)
Traduction anglaise par G.M. Goshgarian et Ishkhan Jinbashian, citée par Eddie Arnavoudian : Marc Nichanian, Writers of Disaster: Armenian Literature in the Twentieth Century. Volume One : The National Revolution, Taderon Press, 2002, p. 104

[Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri(Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
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Traduction : © Georges Festa - 08.2017.
Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian. Reproduction interdite.



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