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Meliné Karakashian : Komitas vu par Halidé Adivar Edib / Halidé Adivar Edib on Komitas

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 © Zangak (Erevan), 2014


Komitas vu par Halidé Adivar Edib
par Meliné Karakashian


MORGANVILLE, N.J. - J'ai entendu pour la première fois le nom d'Halidé Edib en Turquie, en 1997, lors d'un voyage quand notre guide évoqua le génocide des Arméniens, "ces sombres jours de l'histoire de notre pays...", ajoutant qu'elle avait lu les œuvres d'Halidé Edib. J'ai lu alors un passage dans un journal relatif à une rencontre d'Edib avec le Père Komitas, à son retour d'exil en 1915. J'ai conservé cet article que j'ai relu, en écrivant mon livre sur l'état mental de Komitas.1 Je me suis procurée ensuite les Mémoires d'Edib,2 où elle évoque non seulement sa rencontre avec Komitas, mais aussi la direction qu'elle assuma de l'orphelinat d'Antourah [Liban, puis Syrie] à l'invitation de Djemal Pacha; je connaissais l'orphelinat d'Antourah, ayant lu les Mémoires de Karnig Panian,3 mon professeur, sur son enfance, de Gurin [Gürün] à cet orphelinat et plus encore. Il va sans dire que les deux sujets m'intéressaient, l'état mental de Komitas et la description de l'orphelinat d'Antourah, puisque j'étudiais en profondeur les conséquences psychologiques du génocide.

Halidé Edib était la fille d'Edibe Bey, secrétaire du sultan Abdülhamid II. Elle fit ses études dans une école grecque chrétienne et fut élevée dans un esprit de tolérance, d'après la préface de ses Mémoires. Halidé Edib fut une écrivaine et une romancière très estimée; dans sa préface, H. Dak précise : "Bien qu'elle ne fut pas la première, Halidé Edib (1882-1964) fut l'écrivaine turco-ottomane la plus prolifique, avec vingt et un romans, quatre recueils de nouvelles, deux pièces de théâtre, quatre essais et une autobiographie en deux volumes." (p. V)

En lisant ses Mémoires, le lecteur découvre le Turk Odjak [Foyer Turc], où Komitas fut convié à se produire, quelques semaines avant son emprisonnement. Edib écrit : "C'est dans cette salle que je fis la connaissance de Vartabed Goumitas [sic], prêtre, musicien et compositeur arménien. Il faisait partie de ces musiciens, acteurs et conférenciers de renom que l'Odjak invitait à rencontrer son public chaque semaine.
Goumitas était devenu très célèbre avec les chants d'Anatolie et la musique des anciens chants grégoriens, qu'il avait rassemblés durant des années de patient labeur à Constantinople et en Anatolie. Il avait formé une chorale de jeunes Arméniens et était considéré comme une sommité parmi les Arméniens."

Edib a raison en ce que Komitas connaissait bien le turc; mais elle a tort lorsqu'elle déclare que Komitas avait recueilli sa musique à Constantinople. Lorsque Komitas s'installa à Constantinople en 1910, il avait déjà recueilli des chants populaires en Arménie et en Arménie Occidentale (Anatolie). Edib poursuit : "Quand il apparut dans sa longue soutane noire de prêtre, son visage sombre et naïf comme celui des Anatoliens, son regard tout d'émotion et de nostalgie que sa voix rendait dans ses notes pures et puissantes, je vis en lui l'incarnation du folklore et de la musique anatoliennes.
Les airs étaient ceux que j'entendais souvent chanter nos domestiques originaires de Kemah et d'Erzeroum. Il avait simplement traduit les paroles en arménien. Mais ce n'est pas la langue qui m'intéressait; j'éprouvais simplement la signification intime de cette mélodie à la fois douce et désolée issue des solitudes de l'Anatolie." (p. 371)

Dans son autobiographie en date du 24 juin 1908, Komitas précise : "Je suis né le 26 septembre [calendrier julien] 1869 en Asie Mineure, dans la ville de Godin ou Kütahya. L'on me baptisa le troisième jour et l'on me prénomma Soghomon. Mon père, Kévork Soghomonian, était natif de Kütahya, tandis que ma mère, Takouhie Hovhannissian, était de Bursa [Brousse]. Ils étaient tous deux arméniens. Leurs deux familles étaient réputées pour leurs chants [...] Les chants étaient composés par ma mère et mon père dans la langue et la musique turque [tazik]; certains d'entre eux, que j'avais déjà notés en 1893 dans ma ville natale, y font encore l'admiration des anciens [...]"

Les Arméniens de Kütahya parlaient le turc. Takouhie composa des chants en turc. Les Arméniens de Kütahya, comme les autres Arméniens en Turquie, étaient sévèrement punis lorsqu'ils parlaient l'arménien. La familiarité de Komitas avec la langue turque et le fait qu'il réarrangea les chants que sa mère chantait en turc ne font donc pas de lui un Turc. C'était un Arménien dont les racines remontaient au village de Tsghna dans le canton de Koghtn, au Nakhitchévan, autrefois arménien et situé actuellement en Azerbaïdjan.

Edib continue : "La relation qui débuta ce jour-là se poursuivit, Goumitas venant souvent chanter chez moi. Il continua à venir alors même que les Arméniens et les Turcs s'étripaient mutuellement. Nous souffrions tous deux en silence de cette situation, sans en faire état. Mehemmed Emin et Yahia Kemal Beys, de grands poètes qui avaient toujours nourri une vision humanitaire du nationalisme, s'intéressèrent à sa personnalité et vinrent l'entendre. Mû par sa passion pour la musique, Youssouf Akchoura vint lui aussi, mais il prétendait que Goumitas avait grandement nui aux Turcs en s'appropriant la culture de son peuple sous la forme de musique et de chants."

De telles conceptions n'étaient pas le seul fait d'Edib et d'Akchoura. En mars 1915, à l'Odjak, à la fin d'une représentation de Komitas, le public composé de mélomanes turcs et non turcs soupira, certains s'écriant : "Que Dieu le protège du mauvais œil !"4. Ce jour-là, l'orateur souligna le fait que ce fils de l'Anatolie, prêtre arménien, grâce à son dévouement et son travail acharné, avait donné des ailes à la musique arménienne, présentant les chants populaires qu'il avait recueillis comme un patrimoine national arménien, ce que le clergé turc n'avait pas fait...

Komitas poursuivit son activité jusqu'à son incarcération, le 23 avril 1915.

Edib ajoute : "Goumitas était originaire de Kütahya et d'une famille très pauvre. Ses parents ignoraient l'arménien et Goumitas ne l'apprit que plus tard. Ils étaient probablement d'origine turque, descendant de Turcs qui avaient rejoint l'église grégorienne. Les dirigeants byzantins avaient incité des tribus turques à former une barrière contre les invasions des Sarrasins et, bien que celles-ci furent disposées principalement le long de la frontière méridionale, certaines s'installèrent peut-être ailleurs [...] Que ses origines soient turques ou arméniennes, c'était un nationaliste arménien, mais c'était un vrai Turc anatolien de par son caractère et son cœur, ne fût-ce qu'inconsciemment...
En tant qu'homme et artiste, Goumitas était d'une trempe que l'on rencontre rarement. Son ascétisme, la simplicité à la fois pure et admirable avec laquelle il enseignait les Arméniens, ont peut-être été imités par d'autres nationalistes. Sa façon d'exprimer l'Anatolie à travers le chant et l'émotion valait d'être entendue entre toutes."

Evoquant une rencontre après son exil en 1915, Edib écrit : "Goumitas chanta un jour un Ave Maria en arménien qui datait du 6ème siècle, une chose d'une rare beauté mystique; l'extase et l'émotion religieuse qui émanaient de cet air me fascinèrent au point que je lui demandai s'il avait mis en musique des psaumes.
Oui, me dit-il, le 101ème.
Es-tu trop fatigué pour le chanter ? lui demandai-je.
Il se jeta dans la chaise basse voisine du piano, le visage blême, ridé par la souffrance.
Il se mit à chanter sans quitter sa chaise. J'eus l'impression que l'air n'avait rien de la beauté humble et sacrée de l'Ave Maria... Intimidée, j'eus un sentiment étrange. Je retirai instinctivement la Bible de la bibliothèque voisine et je découvris les stances dernières du psaume 101 : "J'exterminerai tous les méchants de ce pays, afin de retrancher tous ceux qui commettent le mal de la ville du Seigneur."
C'était là le cri de haine et de vengeance de son âme à l'adresse des miens... En 1915 l'Odjak usa généreusement de son influence pour lui épargner la déportation, mais en 1916 il fut gravement perturbé au plan mental, sous la pression de ces temps atroces. Le docteur Adnan supplia Talaat Pacha de lui permettre de se rendre à Paris pour s'y faire soigner, ce qui lui fut accordé. Il se trouve toujours dans un asile."

Naturellement, mon ouvrage présente les choses différemment grâce à mes recherches.           

Notes

1. Meliné Karakashian, Komitas: Victim of the Great Crime, Erevan : Zangak, 2014, 224 p.
2. Memoirs of Halide Edib. Gorgias Press, 2005, 560 p.
3. Karnig Panian, Goodbye, Antoura: A Memoir of the Armenian Genocide, Stanford University Press, 2015, 216 p.
4. Karakashian, p. 93

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Traduction : © Georges Festa - 10.2017



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