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Les crises du Patriarcat arménien dans l'empire ottoman au 19ème siècle / Crises in Armenian Patriarchate in 19th century Ottoman Empire

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Bâtiment du patriarcat arménien, vue de l’église Sainte Mère de Dieu, dans le quartier Kumkapı à Istanbul, 2010
By User:Vmenkov (Own work) [GFDL or CC-BY-SA-3.0-2.5-2.0-1.0],via Wikimedia Commons


Les crises du Patriarcat arménien dans l'empire ottoman au 19ème siècle
Entretien avec Richard Edward Antaramian
Agos (Istanbul), 08.03.2017


[Depuis longtemps, l'élection du Patriarche est à coup sûr la préoccupation essentielle des Arméniens de Turquie. Suite à la démission de Monseigneur Sahak Maşalyan, chaque jour apporte son lot de nouveautés concernant l'élection patriarcale, qui n'a pas eu lieu depuis 9 ans. La crise du Patriarcat n'est pas chose nouvelle pour la société arménienne de Turquie. Durant le 19ème siècle, plusieurs patriarches furent contraints à la démission. Nous nous sommes entretenus à ce sujet avec Richard Edward Antaramian, enseignant au département d'Etudes arméniennes contemporaines de l'Université de Californie du Sud (USC).]

- Agos: Quels étaient les rapports entre l'Eglise apostolique arménienne et la Sublime Porte dans l'empire ottoman au 19ème siècle ? Et quelles étaient les limites de l'autorité du Patriarcat ?
- Richard Edward Antaramian : Les relations entre l'Eglise arménienne et la Sublime Porte existaient à plusieurs niveaux. Tout d'abord, il est important de connaître le rôle de l'Eglise arménienne dans la gouvernance ottomane. Etant donné l'organisation religieuse de la politique ottomane, l'Eglise arménienne et son clergé bénéficiaient d'une partie du pouvoir ottoman, qui s'appuyait sur leur compétence, s'agissant de répondre aux besoins de leurs fidèles et de s'assurer de leur loyauté vis-à-vis de l'Etat. Les besoins des fidèles allaient au-delà du spirituel, naturellement, ce qui permettait au clergé non seulement d'acquérir des capitaux, mais aussi de se tailler un rôle au sein de la société ottomane. L'Eglise faisait donc partie intégrante de la politique impériale. C'est dans ce contexte qu'il convient d'étudier comment les prérogatives du Patriarcat de Constantinople furent élargies au 19ème siècle, sous le contrôle de plusieurs générations d'Arméniens, dont la carrière au service de l'Etat rapprochait le Patriarcat et la Porte. Avant le 19ème siècle, le Patriarcat avait très peu d'autorité effective au-delà de la capitale. L'expansion du pouvoir de la Porte via la bureaucratisation impériale changea la donne. Sans surprise, comme ce sont les mêmes Arméniens qui travaillaient à la fois pour la Porte et le Patriarcat - tels que Hagop Gurdjiguian, Sérovpé Vitchénian et bien sûr Krikor Odian, entre autres -, l'autorité en plein essor de ces deux institutions était profondément imbriquée.       

- Agos: Au 19ème siècle, le Patriarcat n'était-il qu'une simple institution religieuse, ou bien avait-il quelque autorité en termes d'affaires civiles ou sociales ?
- Richard Edward Antaramian : Comme je l'ai rappelé précédemment, le Patriarcat et l'Eglise apostolique arménienne dans son ensemble jouaient un rôle en matière de gouvernance. Ce qui procurait au clergé et aux institutions ecclésiastiques (à savoir les monastères, grâce auxquels on pouvait accéder au clergé) un lieu social privilégié à partir duquel ils pouvaient s'intégrer aux structures locales de pouvoir. Le système ottoman de taxation agraire amplifia ce pouvoir, car il élabora un système complexe de relations qui liaient le clergé aux magnats provinciaux, au gouvernement impérial et aux banquiers arméniens d'Istanbul. C'est cela qui rendit l'introduction de la Constitution Nationale Arménienne (1860 et 1863) si contestée. Cette Constitution créait un système de prélatures qui privait les monastères de tout contrôle et projetait le pouvoir du Patriarcat à l'intérieur des provinces. En fait, la mise en œuvre d'un tel système menaçait de défaire les relations qui constituaient le pouvoir social et politique dans les provinces pour les acteurs musulmans et non musulmans. Les historiens considèrent la centralisation de l'Etat comme la marque de la période du Tanzimat. Nous voyons là que le Patriarcat faisait partie intégrante de cette politique.

- Agos: Autrefois, quels moyens avaient les Arméniens de Turquie pour exprimer leur volonté politique ?
-  Richard Edward Antaramian : La réforme impériale visait à créer des plates-formes pouvant permettre aux gens de participer activement à la gouvernance ottomane. Dans le cas de la communauté arménienne, la Constitution Nationale Arménienne donnait à la population le pouvoir de choisir indirectement ses propres prélats. En échange, ceux-ci avaient autorité pour représenter la population à la fois devant le Patriarche de Constantinople et le gouverneur ou l'assemblée locale. En théorie, cela créait un mécanisme par lequel un paysan pouvait, via la structure ecclésiastique de l'Eglise arménienne, adresser ses plaintes ou ses propositions d'ordre politique à un Premier ministre. Et, naturellement, la Constitution Arménienne légiférait une Assemblée Nationale à laquelle les représentants de chaque communauté arménienne étaient élus et où ils avaient l'opportunité de présenter leurs doléances. Naturellement, ce n'était pas toujours le cas dans la pratique, et les Arméniens étaient souvent obligés de chercher d'autres moyens pour exprimer leurs doléances - en particulier quand ils souhaitaient se plaindre du clergé local. Comme l'Etat ottoman ignorait de plus en plus les propositions du Patriarcat et de l'Assemblée Nationale, les Arméniens des provinces se mirent à solliciter les consuls européens d'Anatolie pour parler en leur nom de leurs problèmes aux autorités.

- Agos: Quel était le rôle des amiras dans les questions sociales ? Quelle influence avaient-ils sur le Patriarcat, la société arménienne et l'empire ottoman ?
- Richard Edward Antaramian : En premier lieu, il est important de clarifier ce que nous entendons par amira. Si ce terme renvoie à une catégorie spécifique d'acteur social basé à Istanbul, c'est grâce à leur vaste réseau de connaissances au sein de l'empire qu'ils étaient en mesure d'avoir une influence auprès du Patriarcat et du gouvernement. Comme l'a relevé Hagop Barsoumian dans une thèse antérieure (récemment publiée sous la forme d'un ouvrage)1, deux groupes constituaient les amiras : les sarrafs (banquiers) et les technocrates. Ces deux groupes, et les sarrafs en particulier, parvinrent à intégrer des réseaux à l'échelle de l'empire, par lesquels ils pouvaient exercer un contrôle important sur les institutions arméniennes et, à travers celles-ci, la gouvernance impériale. Comme j'y ai fait allusion tout à l'heure, les sarrafs profitaient du système de taxation agraire en recueillant d'immenses profits grâce à leur déploiement stratégique de prêts et en recourant à la pratique de collecte des impôts et au capital qu'ils avaient amassé pour nouer des contacts à tous les niveaux de l'Etat et de la société dans l'empire. Mobiliser ces réseaux permettait d'exercer une très forte pression sur un Patriarche. Contrôler un Patriarche ou, plus important, d'autres institutions ecclésiastiques leur donnait de même les moyens de contrôler une part importante de la vie communautaire arménienne en dehors de la capitale. Réunies, ces techniques leur permettaient de promouvoir des acteurs provinciaux triés sur le volet (prêteurs sur gages, marchands et religieux) au détriment de la paysannerie, des artisans et de l'Etat central. Toute une série de défis très divers, mais probablement liés entre eux - protestantisme, réformes et abolition de la taxe agraire - remettait en question les prérogatives que les amiras revendiquaient pour eux-mêmes.

- Agos: Quelle sorte de crises le Patriarcat a-t-il connues autrefois ? Nous savons que certains Patriarches ont démissionné, furent contraints de le faire ou ont menacé de se convertir. Pourriez-vous nous en parler ?
- Richard Edward Antaramian : Le Patriarcat a été ébranlé par de nombreuses polémiques tout au long de son existence. Dans mes recherches sur le 19ème siècle, les menaces de conversion (que ce soit au catholicisme, au protestantisme ou à l'islam) étaient plus susceptibles d'être brandies par des membres du clergé de province que par un Patriarche de Constantinople. Les Patriarches eux-mêmes étaient aussi empêtrés dans des crises de succession ou des intrigues politiques. Abdülhamid II, par exemple, ne permit pas à Nersès II Varjabétian de démissionner à plusieurs reprises; Kévork IV Kérestédjian, qui abhorrait toute idée de Constitution, parvint à la faire suspendre en 1862; une fois devenu Catholicos d'Etchmiadzine, Kérestédjian suscita plusieurs querelles ecclésiastiques afin de saper la légitimité du Patriarcat de Mkrtich Khrimian; Ignatios Ier Kakmadjian décéda avant de pouvoir prétendre au trône; des amiras ourdirent un scandale pour obliger Mattéos Ier Tchouhadjian à se démettre; quant à Mattéos II Izmirlian, il méprisait ouvertement Abdülhamid II.
Les crises plus larges et plus importantes ne se limitaient pas toutefois à la personnalité de tel ou tel Patriarche. Elles tournaient plutôt autour de controverses ecclésiastiques. Tout au long du 19ème siècle, par exemple, la Cilicie et Akhtamar défièrent tour à tour l'autorité du Patriarcat. Sous le Catholicos Mkrtich Ier Kefsizian, la Cilicie convainquit un temps la Sublime Porte de lui accorder un bérat2qui créa, de fait, un second millet3 arménien. L'implication suspectée du Catholicos d'Akhtamar Khatchadour III Chiroian dans le meurtre de son prédécesseur, Bédros Bülbül [Pétros Ier Bulbulian], menaça l'autorité du Patriarcat et du gouvernement impérial. Jérusalem rejeta de même la prétention de Constantinople à la primauté temporelle. Ce genre de crises possédait un potentiel bien plus important d'ébranler le Patriarcat en sapant les structures fondamentales qui donnaient sens au millet.                   

NdT

1. Hagop Levon Barsoumian, The Armenian Amira Class of Istanbul, Columbia University, 1980, 236 p. Rééd. American University of Armenia (Erevan, Arménie), 2007, 181 p.
2. Bérat : brevet d'investiture dans l'empire ottoman, accordant des privilèges commerciaux et fiscaux.
3. Millet : du turc milliyet, nation. Terme ottoman désignant une communauté religieuse légalement protégée - https://fr.wikipedia.org/wiki/Millet_(Empire_ottoman)

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Traduction : © Georges Festa - 07.2017



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