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Armenia's Russian Problem - A Historical Overview / Le problème russe en Arménie : panorama historique

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 © Princeton University Press, 1972


Le problème russe en Arménie : panorama historique
par Eddie Arnavoudian
Groong, 05.12.2011


Aujourd'hui, dans la Troisième république d'Arménie postsoviétique, les élites russes exercent à nouveau une influence décisive et corrosive sur des aspects essentiels de la vie nationale arménienne. Aux yeux des stratèges russes, l'Arménie n'est guère plus qu'un pion dans leurs ambitions plus larges au plan du Caucase et de la région. Fossoyeurs d'un développement économique autochtone, les financiers russes, de concert naturellement avec d'autres entreprises non arméniennes, contrôlent de vastes pans d'une économie déjà anémiée, dépendante et en décomposition. Pendant ce temps, les garnisons militaires russes, stationnées en Arménie, donnent aux autorités russes les moyens de prendre en otage le territoire et de faire plier la nation aux visées de la Russie.

Or, pour l'Arménie, l'ours russe, aujourd'hui comme par le passé, est un animal ambivalent. Tout en affaiblissant l'Etat arménien, il assure sa survie dans l'immédiat. Les intérêts politiques et économiques de la Russie, ainsi que sa présence militaire, pour l'heure en tout cas, confortent l'Etat arménien, contribuant aussi à tenir à distance les forces turques et azéries, bien décidées à empiéter sur ce qui reste du territoire de l'Arménie historique. Mais sa dépendance vis-à-vis de la Russie, come condition première de son existence en tant que nation, est de mauvais augure pour l'Arménie. Aucune nation ne peut avancer, ni être en sécurité, quand elle est dépendante à ce point d'une autre.

Antsyalits [Souvenirs du passé]1 de Léo [Arakel Grigori Babakhanian], ainsi que le premier volume de l'étude inestimable de John Kirakossian sur La Diplomatie bourgeoise et l'Arménie durant les années 1870 et 18802, éclairent d'un jour neuf le rôle historique destructeur et néanmoins ambivalent de l'Etat russe dans le processus de formation de la nation arménienne. Deux ouvrages d'une portée autrement plus vaste et plus riche, mais où les enjeux par delà leur réflexion sur la dimension russe valent d'être reconsidérés.

Léo et Kirakossian soulignent tous deux cette vérité historique, à savoir qu'à l'instar de l'Etat britannique et de ses classes dirigeantes, les élites russes ont elles aussi joué un rôle déterminant dans la destruction des piliers essentiels à quelque nation et Etat arménien que ce soit, destruction dont l'Arménie et les Arméniens subissent encore aujourd'hui les graves conséquences. Le régime tsariste, de façon directe, et l'impérialisme britannique, via son soutien crucial et sa protection accordés à l'empire ottoman, ont pris en tenaille et paralysé le développement de la nation arménienne. Dans les territoires de l'Arménie qu'ils colonisèrent, l'Etat tsariste, tout comme l'Etat ottoman sous protection britannique, entreprirent systématiquement et méticuleusement d'empêcher l'émergence de toute force sociale, économique et militaire autochtone, indépendante, sur laquelle une nation moderne viable aurait pu s'appuyer. Les deux auteurs exposent de façon convaincante la stratégie souvent négligée, mais particulièrement pernicieuse, de l'Etat russe visant à entraver l'émergence d'une nation arménienne moderne.

I.

L'importance séculaire de la présence russe dans la vie arménienne commença par prendre véritablement forme au 17ème siècle, suscitant parallèlement un puissant groupe de pression pro-russe au sein du mouvement national arménien. Mais le rôle profondément réactionnaire de la Russie dans l'histoire arménienne gagna en importance suite à son occupation en 1828 de l'Arménie Orientale, prise jusqu'alors en tenaille entre l'occupation ottomane et persane. Le tsar et ses serviteurs entrèrent en scène en même temps comme sauveurs du peuple arménien et bourreaux d'une nation potentiellement indépendante. Avec le temps, la présence de la Russie se résolut d'elle-même dans des formes qui fixèrent et renforcèrent une subordination de l'Arménie, sapant systématiquement les fondements d'un développement national, tout en permettant un certain épanouissement de la vie sociale, économique et culturelle.

Or, dans le cas de la puissance russe, le dilemme suivant se posait apparemment pour les Arméniens : "Mieux vaut un démon chrétien que tu ignores que les démons ottoman et persan que tu connais." Une foi chrétienne commune contribua sûrement à nourrir et légitimer les sympathies en faveur de l'Etat tsariste. Or l'orientation pro-russe, importante et même dominante en Arménie, avait des racines objectives plus profondes. La domination ottomane et persane détruisait à coup sûr les piliers et le tissu de la vie quotidienne en Arménie historique. L'occupation tsariste en 1828 de l'Arménie historique, jusqu'alors province de l'empire persan, changea radicalement la donne. Sous l'autorité du tsar, les Arméniens acquirent un niveau sans précédent de sécurité sociale et économique. Pour la première fois, leur existence était relativement sûre. Pour la première fois, les Arméniens crurent que, contrairement à l'ancienne occupation persane, ils pouvaient désormais commencer à profiter du fruit de leur labeur.

C'est cette garantie de survie immédiate qui explique pourquoi, dès le 17ème siècle, dirigeants politiques, ecclésiastiques, intellectuels, artistes, marchands, paysans et ouvriers, dont Israël Ori, Khatchatour Abovian, Berdj Brochian, Hovannès Toumanian et d'autres encore, jusqu'au 20ème siècle, tous mettent l'accent sur l'intégration de l'Arménie au sein de l'empire russe comme condition de la survie nationale. Hovannès Toumanian, le Robert Burns arménien, admet sans conteste cette sagesse que l'Arménie n'est en sécurité qu'entre les mains de la Russie, tandis que Komitas, génie musical de la nation, soutient que l'Arménie Occidentale ne peut survivre qu'en cas d'annexion à la Russie.

Loin de nous l'idée d'éluder ou même de minimiser cette dimension de sauvetage liée à la colonisation russe. Or, quel cruel paradoxe historique ! Alors même que le pouvoir tsariste assurait aux paysans, aux artisans, aux négociants et aux marchands arméniens un minimum de sécurité économique et sociale, il s'empressa avec une détermination sans faille d'éliminer les forces arméniennes existantes, susceptibles d'être en mesure de remettre en question le statut de l'Arménie comme colonie soumise à la Russie et de se muer en classe dirigeante nationale, bâtissant un Etat indépendant. Dans l'esprit de ses nouveaux colonisateurs, l'Arménie devait se réduire à un corps malléable, dépourvu de muscles ou d'ossature. En sorte que l'élite tsariste, jusqu'à son effondrement en 1917, s'ingénia à acculer l'Arménie Occidentale dans une situation d'impuissance et de servitude, pour en faire un instrument de ses aventures régionales et globales. La politique russe ne visait qu'à démonter et disloquer l'Arménie.   

Pourquoi c'est évident.

L'Etat tsariste et la bourgeoisie russe qui l'entourait redoutaient le potentiel économique et politique de l'Arménie. Dès le 16ème siècle, opérant à travers l'immense marché russe, le Caucase, l'Etat ottoman, l'empire persan et au-delà, en Inde et en Europe, le capital arménien s'impose comme puissance économique et commerciale. Soutenu par un Etat indépendant au cœur de l'Asie Mineure - en Arménie - les élites arméniennes pouvaient émerger comme un problème. Appuyée par son propre Etat, une classe capitaliste arménienne indépendante était assurée d'assécher les profits du capital russe, de bloquer ses visées expansionnistes et même d'intégrer des alliances avec des puissances hostiles. Une indépendance que la Russie ne pouvait tolérer.

II.

Tandis que le tsar de Russie fournissait aux Arméniens une protection en termes de sécurité sociale et économique, il s'empressa dès son annexion de l'Arménie Orientale de démanteler et de disperser les principautés arméniennes autonomes présentes dans la province du Karabagh. Ces vestiges modestes, mais encore solides, de l'ancien Etat arménien avaient approché, lors d'une révolte contre la domination persane en 1721, d'une certaine liberté. De toute évidence, ils avaient le potentiel d'émerger comme le noyau formateur d'une nation arménienne, une force d'organisation capable d'influer non seulement sur les régions d'Arménie Orientale, mais aussi celles d'Arménie Occidentale. Commandant de longue date ses propres forces armées, une alliance entre l'Eglise arménienne farouchement attachée à son indépendance et des classes marchandes et commerciales arméniennes en pleine expansion était susceptible de créer des problèmes majeurs à l'occupation russe.

Un Karabagh quasi indépendant ne pouvait donc être toléré. L'Etat russe commença par dépouiller les seigneurs arméniens de leurs pouvoirs ancestraux, transférant leurs terres à des seigneurs azéris et encourageant les colons non arméniens. Les frontières de la province furent redessinées et plusieurs unités territoriales rattachées à la Géorgie et à l'Azerbaïdjan. Le Karabagh fut détaché de son arrière-pays allant d'Erevan au Nakhitchevan, et réuni à Bakou et Chamakh. Le Karabagh arménien autonome, qui avait survécu à des siècles d'oppression mongole, turque et persane, fut ainsi bradé par la Russie chrétienne.

Avec la fin de ce vestige de l'Etat arménien non seulement le pouvoir tsariste éliminait une menace potentielle pour son pouvoir, mais il détruisait simultanément une composante nécessaire au processus d'émergence d'une nation - anéantissant une élite autochtone enracinée dans sa patrie et détentrice d'une puissance politique et militaire autonome, susceptible d'agir comme avant-garde de toute une nation. Le Karabagh ne sera pas remplacé dans l'existence de l'Arménie. Redoutant des menaces similaires dans les territoires occupés, les autorités ottomanes s'empressèrent elles aussi d'écraser les foyers autonomes arméniens de résistance et d'organisation nationale, principalement à Zeïtoun et dans le Sassoun.  

Durant le 19ème siècle et les dix premières années du 20ème, le pouvoir impérial russe n'eut de cesse d'éradiquer toute manifestation d'indépendance politique arménienne et d'entraver toute avancée d'une classe dirigeante arménienne autonome. John Kirakossian montre comment, durant deux décennies de vive fermentation nationale au lendemain de la guerre russo-turque de 1877-78, qui donna naissance au mouvement de libération national arménien, à la fois démocratique, progressiste et révolutionnaire, l'Etat tsariste entreprit de réduire et de mutiler le corps politique arménien, d'entraver et d'étouffer tout développement social et culturel. Aucun pan de la vie arménienne ne fut épargné. Tout devait plier, être dénaturé et contraint, de peur d'échapper au contrôle tsariste.

La répression de l'intelligentsia progressiste, radicale et révolutionnaire arménienne fut systématique. De Mikaël Nalbandian dans les années 1850 à Alexandre Chirvanzadé et Hovhannès Toumanian au tournant du 20ème siècle, d'innombrables écrivains, artistes, intellectuels, penseurs et militants furent arrêtés, jetés en prison, assignés à résidence ou exilés, tandis qu'une censure des plus répressive faisait tout pour endiguer leur message de renaissance nationale, de liberté, de démocratie et d'indépendance. Le pouvoir tsariste frappa en particulier le système éducatif arménien. En 1885, il fit fermer 200 écoles arméniennes dans le Caucase, jetant près de 20 000 élèves à la rue. Les écoles furent à nouveau ciblées en 1903 lorsque, dans une action concertée visant l'avancée du nationalisme arménien, les autorités tsaristes fermèrent aussi plusieurs journaux, bibliothèques et organisations caritatives.

Via un décret visant à confisquer les richesses et les biens de l'Eglise arménienne, ce même pouvoir alla jusqu'à s'attaquer à cette institution conservatrice, redoutant qu'avec les courants démocratiques qui se développaient en son sein et sa capacité sans égale d'atteindre les lieux les plus reculés de la présence arménienne, elle ne devînt un dangereux pivot organisateur. Les autorités tsaristes collaborèrent aussi avec les tentatives de l'empire ottoman pour écraser dans l'œuf l'émergence d'une lutte armée révolutionnaire arménienne. D'une manière plus désastreuse et criminelle encore, elles encouragèrent et manœuvrèrent des antagonismes et des rivalités entre communautés qui provoquèrent les pogroms azéris de 1905 contre les Arméniens, minant la position des Arméniens à Bakou et au Nakhitchevan notamment, mais aussi dans tout le Caucase.

Durant la Première Guerre mondiale et le génocide du peuple arménien, la politique tsariste demeura tout aussi criminelle, réduisant presque à néant toute perspective réelle d'émergence des Arméniens de cette guerre, grâce à une force militaire indépendante et conséquente. Tout en utilisant à ses fins les Arméniens et leurs forces volontaires, le pouvoir autocratique tsariste veilla à bloquer toute puissance militaire arménienne indépendante. Craignant que les 120 000 à 150 000 recrues arméniennes dans l'armée tsariste ne devinssent le noyau d'une armée arménienne, aucun d'eux ne fut autorisé à combattre sur le front turc, voisin des territoires de l'Arménie Occidentale sous occupation ottomane. Alors que les soldats arméniens périssaient au front à l'étranger, le commandement russe refusa de permettre à des volontaires arméniens de venir en aide à leurs compatriotes massacrés par les Jeunes-Turcs. Dans les régions d'Arménie Occidentale qu'elles occupèrent ensuite, les autorités impériales russes limogèrent tous les Arméniens des postes administratifs dans l'appareil gouvernemental qu'elles mirent en place. Désireuses de peupler par des Russes ces terres arméniennes nouvellement conquises, elles dressèrent des obstacles face aux Arméniens souhaitant regagner leur patrie.

Suite au génocide de 1915 perpétré par les Jeunes-Turcs et à la Première Guerre mondiale, l'Arménie Occidentale qui, grâce à ses riches ressources naturelles, aurait pu conforter un Etat viable, était vidée de ses habitants arméniens, tandis que toute perspective d'une reprise au moins partielle, durant et immédiatement après la chute de l'empire ottoman, entrait en conflit avec la politique tsariste anti-Arméniens tous azimuts. Les conséquences furent catastrophiques. Le terreau même du développement de la nation arménienne avait été dévasté. La Première République arménienne, surgie sur un recoin rocheux de l'Arménie Orientale sous domination russe, se réduisait à une entité non viable, pour l'essentiel un camp de réfugiés pour survivants de la machine de mort des Jeunes-Turcs. Les républiques soviétique et postsoviétique qui s'ensuivront furent elles aussi condamnées à demeurer globalement intenables.

Sans minimiser les maladresses stratégiques et cruciales des responsables du mouvement national arménien, lors de ces périodes catastrophiques, il reste exact au plan historique d'affirmer que le poids, le coût et la conséquence des erreurs commises par les dirigeants arméniens furent multipliées de manière désastreuse par l'intervention et l'ingérence impérialistes du pouvoir tsariste et naturellement de la Grande-Bretagne dans l'existence de l'Arménie.

III.

Avant son annexion en 1920 par l'Union Soviétique, la Première République arménienne, elle aussi, réduite désormais au 1/12ème de l'Arménie historique, fut la cible d'une tentative d'anéantissement de la part d'un nationalisme turc résurgent et exacerbé sous Kemal Atatürk, mais aussi, rappelons-le, de nationalistes géorgiens et azéris impatients de s'emparer des parts subsistantes les plus fertiles. L'occupation soviétique, tout comme celle tsariste, presque un siècle plus tôt, sembla à nouveau empêcher la destruction d'une nation. Compte tenu de l'hostilité acharnée des Turcs, des Georgiens et des Azéris à toute forme d'Etat arménien, cette fois encore, de larges pans de l'intelligentsia arménienne, dont Hovhannès Toumanian, saluèrent la protection apportée par le pouvoir soviétique. Or la rapide dégénérescence de la révolution russe ne parvint pas à restaurer les fondements ébranlés de l'Etat arménien.  
    
L'imposition du régime soviétique dans le Caucase déracina la bourgeoisie arménienne basée à Tbilissi et Bakou. Ce qui, entre parenthèses, n'était pas une grande perte. En dépit du fait que cette classe avait joué un rôle important dans le développement national du 17ème au 20ème siècle, à l'issue de la Première Guerre mondiale elle se retrouvait épuisée, aucunement intéressée ni désireuse d'un Etat arménien indépendant. Avec le pouvoir soviétique, la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA), jusqu'alors force dominante dans la politique arménienne et dirigeante incontestée de la Première République arménienne, fut elle aussi chassée du pays. Or les bolcheviks arméniens et leurs alliés, qui remplacèrent les élites commerciales arméniennes et la FRA, n'étaient pas destinés à devenir d'efficaces dirigeants de la nation.

Malgré leur poids relatif en Arménie, les bolcheviks arméniens constituaient globalement un redoutable bataillon dans le Caucase et comptaient des dirigeants compétents, dévoués au redressement du peuple arménien. Mais, quel que fut le potentiel d'hommes tels que Stépan Chahoumian, Vahan Dérian, Alexandre Miasnikian et d'autres, tout pouvoir national ou régional positif et indépendant, détenu par le mouvement communiste arménien et caucasien, avait déjà été brisé sans rémission par la défaite de la Commune de Bakou en 1918, bien avant l'imposition du régime soviétique dans la région. En revanche, cette défaite joua un rôle important dans la victoire du stalinisme et du nationalisme effréné géorgien et azéri dans le Caucase, qui contribuèrent tous deux à affaiblir d'autant l'Etat soviétique arménien.

Dirigée par Stépan Chahoumian, la Commune de Bakou apparut en avril 1918 grâce à une large alliance multinationale de forces arméniennes, azéries et géorgiennes, dont des bolcheviks arméniens et des factions gauchistes de la FRA. A son apogée, elle représenta une unité autonome, capable de s'imposer face au pouvoir centralisé du bolchevisme russe, partant de négocier aussi le règlement de questions régionales cruciales dans un esprit démocratique, avec des chances de succès. Aux yeux de l'Etat arménien émergent, par ailleurs, tout élargissement de l'alliance, née à Bakou, entre l'aile gauche de la FRA et les bolcheviks arméniens, en direction de l'Arménie, y augurait l'enracinement d'une direction communiste davantage crédible, en mesure de répondre aux besoins et aux intérêts particuliers du peuple arménien dans tout le Caucase.

Or la Commune de Bakou s'effondra, du fait essentiellement de l'intervention britannique, et les meilleurs de ses dirigeants furent exécutés. Ce fut là un coup fatal. Il marqua la fin d'un pouvoir communiste indépendant et radical dans le Caucase. Lorsque le bolchevisme russe assura finalement sa domination dans la région, ses alliés locaux, autrefois puissants, en étaient déjà réduits pour l'essentiel à des hommes de paille, sans grande influence sur le centre et faisant le jeu de Moscou, le tout sans prendre nécessairement en considération les besoins de la population locale. Tout aussi significative, la défaite de la Commune de Bakou permit aux forces ultranationalistes présentes en Géorgie et en Azerbaïdjan de prendre une influence décisive au sein de l'appareil de leurs Etats soviétiques nouvellement créés.

Au lendemain de la catastrophe de Bakou, le mouvement communiste-socialiste arménien vit à nouveau sa crédibilité et sa viabilité frappées à nouveau, suite à l'échec du soulèvement du parti communiste en mai 1920 contre la Première République arménienne, dirigée par la FRA. Une vague de répression élimina une nouvelle frange de cadres, parmi lesquels Stépan Alaverdian, Sarkis Moussaélian et Bagrat Karibdjanian. Mettant ainsi fin à toute perspective d'alliance entre aile gauche de la FRA et communistes arméniens, susceptible de donner aux Arméniens davantage de marge de manœuvre pour négocier les litiges frontaliers au Caucase en fonction des réalités démographiques. Rien ne changea durant le mandat d'Alexandre Miasnikian. Dirigeant communiste, qui s'intéressa en particulier à la question du Karabagh, il s'avéra impuissant à peser sur le pouvoir central soviétique, désormais sous influence azerbaïdjanaise.

L'optimisme de la période suivante d'Aghassi Khandjian, marquée par un développement économique et culturel soutenu, fut lui aussi réduit à néant, en raison de la victoire finale de Staline et des purges des années 1930, de sinistre mémoire. Une simple liste de ces milliers de victimes - dirigeants politiques, économistes, architectes, scientifiques, écrivains, historiens, artistes, agronomes - témoigne de la qualité et du potentiel formidable de toute une génération pionnière éliminée - Aghassi Khandjian, Yéghiché Tcharents, Aksel Bakounts, Zabel Essayan, Vahram Alazan, Gourguen Mahari, Mkrtich Armen. Les purges staliniennes ne sauraient être comparées au génocide ottoman, sauf sur un point. Lors de ces purges, de même, toute une génération de l'intelligentsia et de la classe dirigeante arménienne fut décimée à la fleur de l'âge. Des hommes et des femmes qui avaient tant à donner, prêts à s'investir à fond pour bâtir une Arménie soviétique, furent anéantis ou mutilés à vie.

Dès lors, un appareil politique communiste arménien déjà atrophié, mais également dévasté, n'avait guère de chances de résister aux machinations des forces ultranationalistes, qui dominaient la politique en Azerbaïdjan et en Géorgie. Moscou se plia aux forces géorgiennes et azéries, davantage actives et déterminées, lesquelles présidaient aux espaces, plus importants au plan économique, du Caucase. Le Nakhitchevan, le Karabagh et le Djavakh, territoires qui comptaient des populations arméniennes majoritaires ou nombreuses, furent détachés de l'Arménie, les deux premiers transférés à l'Azerbaïdjan, le troisième à la Géorgie. L'Arménie devint une entité enclavée et non viable. 70 années de Deuxième République soviétique d'Arménie ne changèrent en rien la donne.

Durant l'époque soviétique, d'immenses progrès furent enregistrés dans presque tous les aspects de la vie arménienne, progrès dont la reconnaissance ne nous oblige pas à fermer les yeux sur les problèmes tout aussi fondamentaux du développement national posés durant cette période. Or ce progrès fut un progrès tributaire, conditionné par le soutien de l'Etat soviétique central, extérieur. Il ne suscita pas une économie indépendante et durable, ni une force politique indépendante, en mesure de guider la population en dehors des ruines à venir de la République soviétique d'Arménie.

.....

L'Arménie soviétique est devenue la Troisième République d'Arménie, mais elle est aujourd'hui encore plus intenable comme Etat indépendant, avec ses citoyens livrés à la pression encore plus virulente d'une classe parasite. Si l'on en croit un rapport paru le 11 juillet 2011 dans ANN/Groong, selon lequel près de 40 % des familles arméniennes n'envisagent pas leur avenir dans leur patrie, les perspectives concernant l'Arménie s'avèrent sombres. L'exode continu des jeunes, des énergies, des bonnes volontés et des talents est désormais catastrophique. Il y a là comme un constat de désespérance, l'expression d'une absence d'espoir et de l'effondrement d'une volonté de rebâtir et de se ressaisir. L'actuelle classe dirigeante reste indifférente à l'épuisement des énergies locales. Anticipant les crises à venir, ces mêmes élites se sont déjà procurées leurs billets en première classe pour l'Amérique et l'Europe...

Pour autant, même fragilisé, le pays a encore des réserves en lui. Avec un Karabagh moteur de l'Arménie moderne, les raisons de bâtir une nation viable n'en sont que plus nombreuses et solides. Or les élites arméniennes traditionnelles - si souvent liées et dépendantes de puissances étrangères au plan historique - sont corrompues, incompétentes et indifférentes au sort de la nation, incapables de proposer un leadership nécessaire. Les espoirs de l'Arménie reposent sur ses habitants seuls qui, pour telle ou telle raison, ont choisi de rester dans leur patrie historique.

Seuls ses habitants ont un intérêt matériel dans l'avenir du pays, dans son développement économique et sa stabilité politique. Eux seuls sont donc en droit de décider de la direction donnée au pays. Eux seuls peuvent forger un avenir d'indépendance pour l'Arménie. C'est à eux qu'il revient de prendre l'initiative. Seul le temps nous dira si les circonstances peuvent les amener à agir sur la réalité. Quant à savoir quelle forme tout cela prendra, comment des élites corrompues seront empêchées d'exploiter le mécontentement et les aspirations populaires, il convient d'observer les développements récents en Arménie.

En attendant, une lecture attentive de notre histoire ne peut que nous inspirer. Dans l'actuel climat économique et social en décrépitude, la survie de l'Arménie ne saurait reposer pour l'essentiel sur la Russie, ni sur quelque autre puissance étrangère. Dans les calculs de la Russie, qui prennent en compte Bakou riche en pétrole, l'Iran et la montée en puissance de la république de Turquie dans la région, l'Arménie ne fait pas le poids. Aucun espoir possible d'une survie à long terme, encore moins de développement réel, sans une stratégie populaire radicale, au plan économique, social et politique, garantissant une indépendance de l'Arménie vis-à-vis de la Russie et de toutes les autres grandes puissances, fût-ce en s'alliant, si nécessaire, avec l'une d'elles.         
    
Notes

1. Leo, Antsyalits, Erevan: Pahpanoghakan Kousaktsoutian “Shem” Hratarakchoutioun, 2009
2. Kirakossian, John. Bourzhouakan divanagitout`ioune ev Hayastane (XIX dari 70-akan t`t`.) [La Diplomatie bourgeoise et l'Arménie durant les années 1870]. Erevan: Hayastan, 1978, 364p.
Kirakossian, John. Bourzhouakan divanagitout`ioune ev Hayastane (XIX dari 80-akan t`t`.) [La Diplomatie bourgeoise et l'Arménie durant les années 1880]. Erevan: Hayastan, 1980, 456p.
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Traduction : © Georges Festa - 02.2017
Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian. Reproduction interdite.



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