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Sabby Sagall - Final Solutions: Human Nature, Capitalism and Genocide : A Psycho-Historical Re-examination of the Holocaust

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Sabby Sagall
Final Solutions: Human Nature, Capitalism and Genocide :
A Psycho-Historical Re-examination of the Holocaust
Pluto, 2013

par Neil Faulkner
Counterfire (Londres), 19.01.2014

[Recension d'une analyse neuve des causes du génocide par Sabby Sagall, d'un point de vue marxiste et psychanalytique.]

Pourquoi les êtres humains, dans certaines circonstances historiques, commettent-ils des actes de génocide ? Les perpétrateurs sont-ils des individus sélectionnés ou bien des groupes sociaux entiers ? Sommes-nous tous potentiellement capables de génocide ? Quelle est la relation entre les causes sociales et celles psychologiques des plus grands crimes contre l'humanité dans l'histoire ?

Ancien maître de conférences de sociologie à l'université d'East London et militant révolutionnaire de longue date, Sabby Sagall a eu l'idée d'écrire Final Solutionsà l'approche du soixantième anniversaire de la libération du camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau en 2005. Il était convaincu d'élargir le champ du génocide en général, et le résultat, après sept ans de recherches, est une étude exhaustive des thèses marxistes et freudiennes en la matière, parallèlement à quatre études de cas exemplaires couvrant les génocides indiens d'Amérique, arménien, nazi et rwandais.

Quelle est la nature de la relation entre marxisme et psychanalyse ? Une réponse simple est problématique. La possibilité même d'une relation utile est contestée par certains marxistes au motif que toute référence à des explications psychanalytiques implique un retrait de la politique vers le "psychologisme"; ce sont les conditions sociales, l'action collective et les idéologies politiques qui déterminent l'histoire, soutiennent-ils, et non le mental de l'individu.

Sagall a une réponse toute prête. Freud est nécessaire, explique-t-il, car le marxisme classique manque d'une théorie de la subjectivité - "comment les conditions externes, matérielles se traduisent dans la psyché de l'individu, non seulement en tant qu'idéologie, mais aussi dans la globalité de sa vie émotionnelle" (p. 5). La psychanalyse, d'autre part, fournit "une explication de la subjectivité qui lie les structures "extérieures" du monde social au monde "intérieur" de chaque individu... [Elle peut] nous aider à comprendre comment les structures extérieures d'exploitation et d'oppression sont intériorisées dans l'esprit de l'individu." (p. 6).

Tout cela est exact, indubitablement. L'aliénation est créée par une société de classe et s'inscrit dans la routine quotidienne, qui en a globalement conscience, ce dont témoigne l'ennui mortel que la plupart des gens éprouvent sur leur lieu de travail. Or l'aliénation est aussi intériorisée, s'intègre à la personnalité, évidant sa substance de l'intérieur, laissant même le temps de loisir du travailleur vidé de sens et d'objectif.

Sagall analyse le parallélisme presque étrange qui lie l'univers de Marx et Freud, tous deux étant profondément dialectiques dans leur façon de penser, l'un analysant la société en tant que masse de contradictions et de conflits, l'autre explorant les tréfonds de l'âme humaine pour en tirer un affrontement de forces premières.

L'esprit du tueur

La première moitié du livre se compose pour l'essentiel d'un exposé magistral de la théorie psychanalytique telle qu'elle est interprétée par les marxistes et autres radicaux. Sagall s'intéresse notamment à l'œuvre de Wilhelm Reich, un étudiant de Freud, psychanalyste de profession et membre actif du parti communiste allemand durant l'entre-deux-guerres, ainsi qu'à plusieurs membres de l'"Ecole de Francfort," dont Herbert Marcuse, devenu un gourou des révoltes étudiantes à la fin des années 1960, et surtout Erich Fromm, auteur de nombreux ouvrages majeurs sur la psychanalyse.

Le concept clé, pour Sagall comme pour Reich et Fromm, est le "fait social." Sagall soutient, par exemple, que des classes sociales émergentes, engagées dans la construction d'un nouvel ordre social, doivent créer un fait social neuf, à savoir un nouvel état d'esprit, adapté aux tâches à accomplir, tout comme elles doivent créer une idéologie nouvelle. Tandis que les classes sous pression, en particulier celles qui ont connu des échecs majeurs, développeront probablement des caractères sociaux aux traits nettement pathologiques; ou, plus précisément, une "prédisposition" présente à la pathologie peut alors faire surface et s'exprimer dans l'action humaine.

Exemple d'une importance historique particulière, celui de la classe moyenne allemande entre 1848 et 1945. L'échec de la révolution de 1848 signifie que la civilisation bourgeoise allemande n'aboutit jamais à un libéralisme intégral; les Lumières allemandes furent, dans un sens, mort-nées. L'unification allemande - la "révolution bourgeoise par le haut," dominée par la Prusse - créa un marché national unique et un cadre pour la croissance rapide du capitalisme. Mais elle maintint la classe moyenne allemande dans un rôle subalterne, asservie au militarisme prussien. La famille, dans la classe moyenne allemande, soutient Sagall, fut donc un exemple particulièrement extrême de la famille patriarcale, avec de nombreux enfants élevés dans des foyers autoritaires, brutaux et privés d'amour.

La défaite de 1918, la paix des vainqueurs imposée à l'Allemagne à Versailles, la grande vague révolutionnaire de la classe ouvrière qui déferla sur le pays, les ravages de l'inflation au début des années 1920, puis l'effondrement économique du début des années 1930, tout conspira à pousser la classe moyenne allemande au désespoir et à la perte de repères. Le nazisme s'alimenta de la "rage narcissique" et du "caractère autoritaire-destructeur," institué au sein de la famille répressive de la classe moyenne.

Au royaume de la déraison

Il ne s'agit pas là de "psychologisme"; il s'agit de comprendre grâce à la psychanalyse comment une crise sociale et une idéologie fasciste peuvent fonctionner au niveau de l'esprit individuel pour transformer des gens en nazis. Ce type d'analyse est nécessaire car, comme le souligne Sagall, le génocide est souvent irrationnel, non seulement au sens large, à savoir qu'il reflète un monde fait d'aliénation humaine, mais plus spécifiquement, au sens qu'il ne sert pas forcément les intérêts immédiats de ses perpétrateurs.

L'argumentation de Sagall, sur ce point, est que, dans une société de classes, le génocide peutêtre rationnel pour le système. Le génocide arménien fut un mélange des deux : les Arméniens vivant à l'est de la Turquie représentaient un danger réel et tangible pour l'Etat ottoman qui combattait les Russes au Caucase en 1915; d'un autre côté, l'échelle et la sauvagerie des massacres ont outrepassé toute "nécessité militaire" imaginable, impliquant que des forces psychiques pathologiques ont été activées. Ni les exigences d'une guerre impérialiste, ni l'ébranlement de la psyché collective ne sauraient "justifier" le génocide. Simplement, ce sont deux choses différentes : la première rationnelle au regard du système, la seconde explicable uniquement en lien avec un désordre psychique interne.

Le génocide perpétré par les nazis relève de celle-ci. Il détruisit des travailleurs potentiels et consuma des ressources industrielles indispensables à l'effort de guerre, tandis que la situation se retourna contre les nazis après 1941. On ne peut pas expliquer non plus Auschwitz simplement en termes de politique ou d'idéologie : le massacre fut tenu secret - car les nazis savaient qu'il ne serait pas avalisé par la plupart des Allemands - et ils se lancèrent dans un génocide systématique jusqu'à la défaite. Dans ces conditions, l'analyse de Sagall est des plus convaincante :

"L'image des Juifs comme tout-puissants peut [...] être interprétée comme une projection du désir imaginaire des nazis [de contrôler le monde], lequel, en échange, exprimait leur colère narcissique face à leur crainte secrète d'impuissance [...]. Alors que la décision d'exterminer les Juifs fut provoquée par le premier signe de défaite sur le front russe, elle s'enracina finalement dans la pathologie du nazisme, dont les germes avaient été semés des décennies plus tôt : dans les défaites historiques objectives de la classe moyenne allemande. Qui se traduisirent à leur tour dans le vécu subjectif familial et de l'enfance." (p. 220-221)

L'avenir du génocide ?

La révolution sexuelle des années 1960 et les progrès enregistrés dans le domaine des droits des femmes depuis les années 1970 ont transformé la nature de la famille dans la plupart des pays développés. Le vécu familial reste pour l'essentiel tendu et oppressif, mais les excès du modèle patriarcal autoritaire, qui fournit - presque littéralement - un terreau au nazisme dans l'Allemagne du début du vingtième siècle, sont de beaucoup inférieurs. La plupart des relations entre partenaires sont plus égales, et la plupart des relations entre parents et enfants davantage permissives. Cela signifie-t-il que la prédisposition au génocide soit moindre ?

Ce serait le cas seulement si Eros (le terme utilisé par Freud pour la libido - l'instinct primaire, le désir sexuel, la force vitale) était effectivement libéré et en mesure d'atteindre une pleine satisfaction dans la société moderne. Or ce n'est pas le cas. Une sexualité marchandisée s'est substituée à une sexualité réprimée. Contrairement au capitalisme impérialiste du début du vingtième siècle, le capitalisme néolibéral du début du vingt-et-unième siècle se contente d'accorder à la population qui lui est soumise une sorte de liberté sexuelle; de fait, il l'encourage, car l'individualisme - une forme concurrentielle, marchandisée, autodestructrice de l'individualisme - est un trait essentiel de l'ordre social néolibéral. De même que nous sommes tous censés, au plan économique, être des "égos d'entrepreneurs" vendant nos compétences sur le marché du travail, de même nous sommes tous incités à adopter un mode de vie, une image, un corps et une sexualité marchandisés, puis à nous vendre à d'autres sur un marché sexuel en échange d'une satisfaction érotique. Le capital a entériné la sexualité libertaire car la beauté corporelle est un marché de masse.

Mais Eros reste frustré. Les gens se transforment en marchandises sexuelles pour ne vivre ensuite les autres qu'en tant que marchandises. Ils s'emploient à lisser leur extérieur objectivé, vidant de contenu leur moi intérieur pour s'apercevoir finalement que les autres ont fait de même. Les rencontres sexuelles deviennent creuses - une succession de luttes désespérées pour être désiré, être possédé, posséder - laissant un vide corrosif. Les relations interpersonnelles sont devenues impersonnelles. Les corps sont en contact, mais non les êtres. Il y a une matérialité, mais c'est une surface sans substance.

Eros n'est plus en révolte contre un père autoritaire et ses mœurs sexuelles répressives. Il est désormais en révolte contre la frustration générale inhérente à un monde fait de rapports aliénés et de sexualité marchandisée. Il s'agit d'une même colère narcissique, mais celle-ci est moins centrée sur un objet, plus diffuse, plus encline à une violence aléatoire - ou à s'exercer à tout moment contre toute cible propice, ostracisée par ceux qui dirigent le système.

Les "malaises" de Freud perdurent. Ils ont été reconfigurés à mesure que la société de classe évolue. Mais ils continuent de fournir le terreau psychique des politiques réactionnaires et, dans les pires moments, s'ils devaient se reproduire, le matériau psychique pour un génocide. Il s'agit là d'un ouvrage brillant de synthèse et d'analyse marxiste-freudienne. Il propose une explication pionnière du génocide. Tout en nous livrant un sombre avertissement sur les immenses forces destructrices qui sommeillent au sein d'une psyché collective rendue malade par le capitalisme.

[Archéologue et historien indépendant, Neil Faulknerest écrivain, conférencier, fouilleur et animateur radio à ses heures. Parmi ses ouvrages, citons A Visitor's Guide to the Ancient Olympics (Yale University Press, 2012) et A Marxist History of the World: from Neanderthals to Neoliberals(Pluto Press, 2013).]

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Traduction : © Georges Festa - 01.2017



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