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Arménies - traversées de soi, de l'autre - flux et reflux informulés - quête d'Eden - les saisons d'ordalie - accéder aux métamorphoses - scander les gouffres et les cimes - multiple, errant, total
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     Otto Liman von Sanders (1855-1929)
    The Project Gutenberg eBook,
    The New York Times Current History: the European War, February, 1915
    Photo © by American Press Assn. / https://commons.wikimedia.org/


    Liman von Sanders : une affaire d'honneur
    par Muriel Mirak-Weissbach


    DARMSTADT, Allemagne - De quoi l'honneur est-il fait ? Il ne s'agit pas là d'une question abstraite, mais des plus concrète en lien avec une polémique qui a récemment éclaté en Allemagne. L'affaire concerne la désignation des "tombes d'honneur" dans un cimetière historique de la ville de Darmstadt, non loin de Francfort.
    L'automne dernier, j'ai fait partie avec mon mari d'un petit groupe de visiteurs du Darmstadt Altfriedhof, un des cimetières les plus anciens et les plus célèbres d'Allemagne. Guidés par Fred Kautz, un historien allemand d'origine canadienne, nous avons parcouru les allées, nous arrêtant devant neuf tombes, apprenant de lui et de son confrère Peter Behr les histoires des défunts et découvrant pourquoi ils s'étaient vus - ou pas - accorder la qualité de "tombes d'honneur." Il y avait là le prêtre protestant antinazi Karl Grein, qui défendit la liberté de culte pour sa congrégation; Konrad Mommsen et son épouse Ulla, eux aussi antinazis, qui publièrent le Testament politique de son grand-père Theodor Mommsen après la guerre; le résistant communiste Georg Fröba; et le capitaine de vaisseau Ludwig Fischer, qui sauva 28 marins lors d'un naufrage, au prix de sa vie.
    Puis nous arrivâmes à la tombe du général Liman von Sanders (1855-1929), à qui cet honneur fut décerné en raison de ses états de services durant la Première Guerre mondiale, en tant que général allemand engagé dans les Dardanelles, dirigeant les forces de l'empire ottoman. Sur sa pierre tombale est inscrit non seulement son grade militaire officiel, mais aussi la mention "Le Vainqueur de Gallipoli." Nous apprîmes ensuite qu'en 2015, le général von Sanders fut officiellement déchu de cet honneur, ainsi que six autres défunts. La raison ? Officiellement, du fait de son rôle en tant qu'officiel militaire durant ce conflit. En fait, les autres personnalités militaires enterrés avec les honneurs ont été de même défroqués sur ordre des autorités municipales de Darmstadt au motif que "leur statut reposait uniquement sur des succès militaires."
    Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Les Arméniens qui connaissent le nom de Liman von Sanders savent aussi (ou devraient savoir) qu'il fut responsable du sauvetage de quelques 6 000 à 7 000 Arméniens à Smyrne (Izmir). Ne devrait-il pas être honoré pour cela ?

    Le retrait des lauriers

     La décision de déchoir Liman von Sanders et d'autres de leur statut dans ce cimetière a été signalée dans la presse le 22 juin 2015, trois ans après qu'un comité consultatif d'experts se soit réuni pour réétudier leurs cas. Dans leurs conclusions rendues publiques, intitulées Documentation sur les tombes d'honneur de Darmstadt, le comité d'experts associait von Sanders avec un certain von Hutier, général d'infanterie et partisan d'Hitler :  "Comme dans le cas du général [...] Oskar von Hutier, qui concerne aussi Otto Liman von Sanders, la question essentielle doit être posée : des succès militaires suffisent-ils en tant que "bons et loyaux services" pour permettre à quelqu'un d'être distingué par une tombe d'honneur dans la ville ?" Ajoutant l'insulte au préjudice, le texte laisse entendre qu'il "dut sûrement être impliqué, au moins indirectement, dans la déportation et le massacre des Arméniens." En guise de preuve documentée à l'appui de cette affirmation, les auteurs se réfèrent à "son action à un poste de responsabilité en Turquie orientale."

    Le dossier historique

    Qui était Otto Liman von Sanders ? Né en 1855, il était, lorsque la Première Guerre mondiale éclata, "un des trois seuls officiers allemands avec le rang de général ou d'amiral à être d'origine juive [...] et sans réelles perspectives de carrière au sein du corps profondément antisémite des officiers." En 1913 il saisit l'occasion inespérée d'avancer dans sa carrière militaire, lorsqu'il se vit proposer la direction de la Mission militaire allemande au Bosphore. Ce qui n'était pas sans risques, puisqu'il entrera en conflit avec le ministre turc de la Guerre, Enver Pacha, plus jeune que lui de 26 ans et notoirement incompétent au plan militaire. D'après Joseph Pomiankowski, le plus haut représentant militaire austro-hongrois en Turquie, il était inévitable que von Sanders, éduqué dans la discipline prussienne et rompu aux études et à la pratique militaires, renâcle à accepter Enver comme son égal, encore moins son supérieur. En novembre 1914 une confrontation se produisit lorsque Liman von Sanders refusa l'offre d'Enver d'assumer le commandement de la 3ème Armée ottomane engagée dans la campagne du Caucase contre les Russes. Sachant pertinemment que l'armée turque était loin d'être suffisamment équipée pour entreprendre une telle offensive hivernale, von Sanders déclina la proposition et ce fut le lieutenant-général Friz Bronsart von Schellendorf qui dirigea la campagne à sa place. Campagne qui tourna à un désastre militaire et humanitaire retentissant : 90 % des 100 000 hommes de troupe avaient trouvé la mort en février 1915. La grande majorité d'entre eux ne furent pas tués par le feu ennemi, mais moururent de faim ou de froid. Tentant de justifier leur défaite, Enver et Schellendorf prétendirent que la faute incombait aux Arméniens, qui les avaient poignardés dans le dos.
    La question centrale concernant l'expérience de von Sanders en temps de guerre touche au génocide arménien. Comme nous l'avons relevé plus haut, les responsables de la suppression de son statut d'honneur à Darmstadt soutiennent qu'il "dut être impliqué" d'une manière ou d'une autre dans les déportations. Or les archives officielles indiquent le contraire, que son engagement fut mûrement réfléchi, efficace et honorable.
    Cela se passe à Smyrne. Von Sanders s'y rend début novembre 1916 pour inspecter deux divisions. Dans une lettre datée du 12 novembre 1916, adressée à Radowitz, chargé d'affaires à l'ambassade d'Allemagne à Constantinople, von Sanders inclut un rapport qui lui a été remis par le comte von Spee, consul d'Allemagne, concernant les déportations des Arméniens. Von Sanders écrit : "Comme ces déportations empiètent sur le secteur militaire - responsables du service militaire, utilisation des voies ferrées, mesures sanitaires, agitation au sein de la population d'une ville proche de l'ennemi, etc. - j'ai informé le vali [gouverneur] que, sans mon autorisation, ces arrestations et ces déportations en masse ne seront plus tolérées. J'ai informé le vali qu'il sera fait usage d'armes pour empêcher ce genre de situation, en cas de récidive. Le vali a cédé et m'a informé que cela n'arrivera plus." Il ajoute que, puisque les ordres de déportation émanent de Constantinople, il se pourrait qu'ils cherchent à contourner ses ordres. Liman note ici : "A ma connaissance, le nombre d'Arméniens vivant à Smyrne s'élève à 6 ou 7 000, parmi lesquels les habitants les plus aisés de la ville, mais aussi de sinistres personnages."
    Le 13 novembre, Radowitz adresse un télégramme au ministère des Affaires Etrangères, signalant : "La déportation en masse des Arméniens a débuté ces deux derniers jours. Le maréchal Liman von Sanders s'y est opposé au motif des intérêts militaires. Un rapport suit." Il demande aussi que l'Allemagne "intervienne autant que possible pour faire cesser ou du moins retarder les déportations des Arméniens de Smyrne," proposant de mettre les Arméniens à l'abri en Allemagne, palliant au manque de main-d'œuvre dans ce pays. Le message note aussi : "Les Etats-Unis ont à nouveau protesté contre la déportation des Arméniens et demandé instamment que nous y remédions."
    Ce même jour, Radowitz écrit au chancelier allemand (Bethmann Hollweg) pour lui signaler les déportations à partir de Smyrne, qui ont débuté le 9 novembre, et déclare : "Le maréchal Liman von Sanders, présent à Smyrne, a fait valoir au vali que ces déportations en masse sont nuisibles au plan militaire et qu'il ne tolèrerait plus d'autres arrestations et déportations."
    Le 17 novembre, l'ambassadeur en mission extraordinaire à Constantinople, Kühlmann, envoie un télégramme au ministère des Affaires Etrangères, précisant qu'après avoir évoqué l'idée d'envoyer des Arméniens en Allemagne et "en accord avec von Sanders," il juge cette option inopportune au plan politique. "Sur intervention du maréchal [von Sanders]," ajoute-t-il, "les déportations des Arméniens de Smyrne ont cessé."
    Dans un message adressé à Bethmann Hollweg le 17 novembre, Kühlmann joint un rapport de von Sanders sur les déportations de Smyrne. Les ordres de ces déportations provenaient de Constantinople sous prétexte que des bombes et des armes avaient été découvertes dans un cimetière arménien, prétextes qu'il considère en partie inventés par les autorités turques. "L'intervention du maréchal,"écrit-il à propos de von Sanders, "est aussi bienvenue, car à Smyrne [...] la rumeur se répand que les autorités militaires allemandes ont exigé l'expulsion des Arméniens."
    Le rapport joint de Liman von Sanders détaille les déportations. Le comte von Spee, consul d'Allemagne, précise-t-il, l'a informé que "le 8 novembre et la veille, de nombreuses arrestations d'Arméniens ont eu lieu à Smyrne et que ces Arméniens ont été transférés par train vers l'intérieur du pays." Il poursuit : "J'ai mené mon enquête auprès de plusieurs autorités. Il m'a été confirmé que plusieurs centaines d'Arméniens ont été arrêtés par la police - parfois brutalement, allant chercher de vieilles femmes et des enfants malades jusque dans leurs lits la nuit - et qu'ils ont été conduits directement à la gare. Deux trains bondés d'Arméniens ont été acheminés. Une grande agitation règne dans la ville quant à ces événements." Le 10 novembre au matin, il continue : "J'ai envoyé le chef d'état-major de la 5ème Armée, le colonel Kiasim Bey, au vali et je lui ai fait savoir que je ne tolèrerai plus ces arrestations et ces transferts en masse qui ont de multiples incidences au plan militaire dans une ville menacée par l'ennemi. Au cas où la police poursuivrait néanmoins de tels agissements, je ferai en sorte que les troupes placées sous mon commandement les empêchent par la force des armes. J'ai donné au vali jusqu'à midi ce même jour pour prendre sa décision." Sa menace fut efficace. "Vers 13 heures 30,"écrit-il, "le major Kiasim Bey revint de chez le vali [...] et m'informa que les arrestations et les transferts avaient cessé et seraient interrompues."
    Mais il y a plus. Dans son rapport, il se tourne alors vers les Grecs. "Le même soir, 3 Grecs sont venus me voir d'Urfa près de Smyrne (environ 25 000 habitants grecs) et m'ont signalé que les dix notables les plus respectés et les plus riches d'Urfa ont été arrêtés sans avoir été entendus par 30 gendarmes, puis envoyés ici dans ce but, et qu'ils ont été emprisonnés à Smyrne. Les Grecs demandent de l'aide." Le 11 novembre, von Sanders va voir personnellement le vali. "Au cours de notre longue discussion, le vali m'a expliqué les motifs de l'arrestation en masse des Arméniens. Je ne pus admettre ces motifs, grandement infondés, et j'ai fait valoir que la situation militaire nécessitait expressément le plus grand calme dans la ville de Smyrne, peuplée principalement de Grecs." Il exige aussi une enquête sur les habitants d'Urfa, apparemment innocents, qui ont été arrêtés. En réponse à sa demande, le vali l'informe peu après par écrit "des lieux où les Arméniens sont conduits [...] et que ceux qui seront reconnus innocents seront ramenés à Smyrne."
    D'autres dépêches diplomatiques apportent une nouvelle confirmation. L'ambassadeur Kühlmann envoya un télégramme au ministère des Affaires Etrangères à Berlin le 17 novembre 1916, déclarant : "La déportation des Arméniens de Smyrne a cessé, suite à l'action du maréchal [von Sanders]."
    La correspondance diplomatique officielle contient d'autres détails importants, le fait, par exemple, que le vali subissait des pressions de la part des officiels Jeunes-Turcs à Smyrne en raison de sa mansuétude à l'égard des Arméniens, alors que les déportations étaient réclamées par Constantinople. Ces archives montrent comment les Turcs diffusaient délibérément de fausses informations à Smyrne, prétendant que les Arméniens avaient des bombes, et les rumeurs qui circulaient, selon lesquelles c'était les Allemands qui voulaient expulser les Arméniens, etc.

    Faussement accusé

    Après la guerre, durant l'hiver 1918-1919, des journaux français, anglais et suisses diffusèrent de fausses informations sur la complicité supposée de von Sanders dans le génocide et, en février 1919, les Anglais l'envoyèrent en prison à Malte. Les dirigeants Jeunes-Turcs, responsables du génocide, avaient fui en Europe, aidés par l'Allemagne, et seuls quelques personnages intermédiaires furent traduits en personne en justice. Les Français soupçonnaient von Sanders d'avoir commis des crimes contre des chrétiens et d'avoir saccagé la villa de leur consul durant la campagne de Gallipoli. Mais, au cours de leur enquête, ils furent dans l'incapacité de produire des preuves à l'appui de ces accusations, entre autres. Pour sa défense, un conseiller municipal de la minorité grecque de Bandirma, le docteur Konstantin Makris, écrivit en juillet 1919 aux autorités et signala comment, sous son autorité militaire, von Sanders avait fait tout son possible pour défendre les minorités chrétiennes. Ne pouvant étayer leurs accusations, les Anglais furent obligés de le faire sortir de prison et, à la mi-août, il apprit qu'il serait libéré et autorisé à renter en Allemagne, sans plus d'explication.

    Etre honoré ou pas

    Revenons à Darmstadt. Où cela nous mène-t-il concernant la "tombe d'honneur" ? Se peut-il que le comité d'experts n'ait pas eu accès à ces documents émanant des archives militaires du ministère allemand des Affaires Etrangères ?
    J'ai contacté à plusieurs reprises le bureau du maire de Darmstadt, Jochen Partsch, suite à notre visite du cimetière et, en décembre, l'on m'a adressée au service de presse, qui m'a conseillé de soumettre par écrit mes questions au maire, ce que j'ai fait. J'ai demandé, tout d'abord, sur quels motifs l'"honneur" avait été retiré de sa tombe.
    Ecrivant "au nom du maire," Herr Klaus Honold, du service de presse, me fournit des réponses préparées par les archivistes. "Otto Liman von Sanders,"écrit-il, "figure parmi les plus grands chefs militaires allemands de la Première Guerre mondiale. Dans l'histoire militaire allemande, du moins, le "Héros de Gallipoli" est crédité personnellement de la défense de la péninsule, importante au plan stratégique, de Gallipoli par la 5ème armée turque et donc de l'échec de la conquête du détroit des Dardanelles (et de Constantinople) par les forces de l'Entente. De fait, avant Gallipoli, Liman von Sanders mena une guerre statique coûteuse, conduisant parfois à un bain de sang. Il fut ainsi responsable de la mort de dizaines de milliers de soldats anglais, australiens, néo-zélandais et autres. Il convient cependant d'apprécier la bataille de Gallipoli d'un point de vue militaire ou historico-militaire. Pour le comité d'experts sur les tombes d'honneur, ce point de vue procède d'une vision actuelle et non d'une vision pouvant servir à justifier une reconnaissance comme tombe d'honneur.
    Ce, pour expliquer la décision de retirer les honneurs. Néanmoins, ajoute la lettre, comme ils reconnaissent son rôle en tant que "personnage historique, la tombe restera un lieu personnalisé de commémoration et sera en outre entretenue par la ville de Darmstadt."
    Je voulais savoir si ce comité d'experts compte des gens connaissant le génocide arménien et le rôle de Liman von Sanders. Contestant leur affirmation selon laquelle il "dut être au moins indirectement impliqué dans la déportation et le massacre des Arméniens," je fis mention de son action à Smyrne, qui conduisit à la survie de 6 à 7 000 Arméniens. A ce titre, le statut d'"honneur" ne pouvait-il être rétabli ?
    Quant à sa soi-disant implication dans les déportations et les massacres, le maire répondit que von Sanders "en avait connaissance et que cela influença son action à la tête de l'armée." L'on peut se demander en quoi "cela influença son action." Mais insinuer une culpabilité semble erroné. Le maire reconnaît : "Cela ne signifie pas qu'il participa activement aux déportations et aux massacres."
    Je pose la question : s'il ne fut pas responsable, fut-il un défenseur des victimes ? Après s'être assuré que le comité avait étudié en profondeur le rôle de von Sanders dans les événements arméniens, le maire m'écrivit que cette instance "a toutefois décidé de ne pas prendre ce fait en considération, car le sujet est contesté au plan de la recherche historique." Certes, les documents émanant des archives du ministère des Affaires Etrangères établissent clairement qu'il agit contre les déportations à Smyrne, "mais la motivation est sujette à diverses spéculations." Citant les motifs invoqués par Sanders, rappelés plus haut, le maire écrit : "Les documents ne prouvent pas de manière explicite que Liman von Sanders empêcha réellement les déportations, ni qu'il sauva la vie de 7 000 personnes." Si son journal n'avait pas été détruit lors d'un incendie en 1944 à Potsdam, poursuit la lettre, on aurait pu en savoir davantage. Liman lui-même "après 1916 n'aborda jamais la question des déportations, et nullement en faveur des Arméniens. D'autres officiers allemands en Turquie eurent une position bien plus claire durant et après la guerre, allant jusqu'à dénoncer les massacres."
    Il s'ensuit que le comité "ne voit aucune raison" pour revenir sur sa décision. "Sur la base de l'état actuel des connaissances, il ne livra aucune résistance humanitaire contre la politique d'expulsion des Arméniens."

    Un procès d'intentions

    La lettre du maire a ceci de déconcertant qu'elle refuse obstinément de reconnaître que des Arméniens, au nombre peut-être de 7 000 à Smyrne, furent sauvés grâce à l'intervention de Liman von Sanders, un fait confirmé par plusieurs autres officiels allemands dans la correspondance diplomatique. Ce comité d'experts aurait peut-être dû étudier plus attentivement les archives du ministère allemand des Affaires Etrangères, publiées par Wolfgang Gust.
    Peut-être aurait-il dû consulter le docteur Tessa Hofman, une chercheuse reconnue sur le génocide, qui a publié de nombreuses études sur le sort des Arméniens et des Grecs dans l'empire ottoman. Interrogée lors d'un entretien sur les mesures prises par les forces de l'empire allemand pour faire cesser les marches de mort et les massacres, elle répondit : "Mis à part des notes de protestation inefficaces, les diplomates allemands et les militaires allemands de haut rang dans l'empire ottoman jouèrent en fin de compte le rôle d'observateurs; la seule exception est le général de cavalerie allemand, d'origine juive, Otto Liman von Sanders, qui empêcha dans une large mesure - à l'exception de 300 déportés le 13 août 1916 - les déportations des Arméniens placés sous sa juridiction; dans la ville de Smyrne, à cette époque, il y avait, selon diverses estimations, entre 6 000 et 20 000 Arméniens, plus 30 000 autres dans la région environnante. Lorsque," poursuit-elle, "la même année, le gouverneur de la province d'Aydin, Rahmi, ordonna la déportation de l'ensemble de la population grecque d'Ionie, von Sanders s'opposa à nouveau à cet ordre, avec le soutien du ministère des Affaires Etrangères, tout comme il empêcha une tentative pour déporter les Grecs de Smyrne fin 1917." Hofmann ajoute que von Sanders ordonna cependant l'"évacuation" de 2 000 à 20 000 Grecs d'Aivalik (Aivali), "sous prétexte de leur espionnage et de leur trahison supposés en faveur des Alliés." (Selon d'autres sources, von Sanders menaça de "démissionner de ses fonctions au sein de l'armée ottomane en décembre 1917, suite à la décision du ministre ottoman de la Guerre, Enver Pacha, d'ordonner 'la déportation de quasiment tous les Grecs de la côte vers l'intérieur.' Son action fut soutenue par le ministère allemand des Affaires Etrangères, qui fit savoir qu'il 'condamnait fermement les déportations.'")
    En résumé, il existe suffisamment de preuves dans les archives historiques pour établir le fait que von Sanders intervint, souvent avec succès, pour mettre fin aux déportations. Or le comité d'experts soutient le contraire. Tout aussi dérangeant, le procès d'intention du comité à l'égard de von Sanders : admettant qu'il fit cesser les déportations, le fait qu'il justifia son action au plan militaire semble, en l'occurrence, miner la valeur de celle-ci. Mais, comme l'a noté ailleurs l'historien Kautz, Liman von Sanders agit exactement comme Oskar Schindler, lorsqu'il fit état d'arguments militaires pour sauver des Juifs des chambres à gaz. Cela dévalorise-t-il son action ?

    Le point de vue d'un expert

    Frustrée par cette prise de position étrange d'un comité d'experts, je me suis tournée vers mon ami Wolfgang Gust pour avoir son avis. Voilà ce qu'il a à dire sur cette affaire :
    "Certes, Liman von Sanders commandait la Mission militaire allemande en Turquie et, de ce fait, les troupes turques, les Allemands ne fournissant au début que des officiers. Ce n'est que lors de la campagne des Dardanelles que des troupes allemandes classiques furent aussi déployées [...]
    Au début de la guerre, un vif affrontement éclata entre [l'ambassadeur d'Allemagne] Wanghenheim et Liman, d'un côté, et Enver de l'autre, s'agissant de savoir qui commandait réellement les troupes germano-turques. Enver revendiquait la chose pour lui, ou pour le sultan (qu'il représentait en tant que commandant), alors que Liman insistait pour avoir le commandement. Quant à savoir quelle décision officielle fut prise à l'époque, ce n'est malheureusement pas clair ou, du moins, sujet à interprétation. Wangenheim écrivit à Bethmann Hollweg : 'Le général Liman m'a toutefois informé officiellement à l'avance avoir convenu d'un accord détaillé avec le ministre de la Guerre Enver, qui prévoit la Mission militaire avec le commandement en chef effectif.' Si Berlin exigea ce commandement effectif, l'accord exact convenu entre Enver et Liman n'a jamais été dévoilé.
    Concrètement, Enver déploya comme chef d'état-major Bronsart von Schellendorff (qui, à l'époque, appartenait à la fois à la Mission militaire allemande et au ministère turc de la Guerre), et d'autres officiers allemands (qui étaient aussi membres de la Mission militaire), qui ont tous soutenu le génocide contre les Arméniens, ou ne s'y sont aucunement opposés. En tant qu'officier de commandement, Liman von Sanders aurait pu épargner à des centaines de milliers d'Arméniens le sort qui les attendait. Mais, comme Enver était le contact le plus important avec le Comité Union et Progrès, la partie allemande garda le silence sur le conflit. Enver donnait les ordres et Liman, à la fois obstiné et plutôt isolé, livrait un combat difficile, combat qui atteignit cependant un point culminant lors du sauvetage des Arméniens de Smyrne."
    Ayant en tête cet historique détaillé, je lui demande que faire des délibérations et des décisions du comité d'experts de Darmstadt. Wolfgang Gust me répond ce qui suit :
    "Je m'interroge simplement quant à savoir si le comité d'experts sur les tombes d'honneur a étudié en profondeur le rôle de Liman von Sanders en lien avec les déportations et le massacre des Arméniens en 1915-1916. Le fait que le comité ait décidé de ne pas prendre en compte le rôle positif de Liman, au motif que ce sujet est censé faire polémique dans la recherche historique, est tout simplement faux, car ce sujet n'est tout simplement pas contesté par les historiens sérieux. De même, il est absurde de dire que les archives n'établissent pas clairement le fait que Liman von Sanders empêcha réellement la déportation des Arméniens de Smyrne et qu'il a sauvé la vie de 7 000 personnes. Comme le montrent les observations de Tessa Hofmann, Liman von Sanders a peut-être sauvé bien d'autres vies, malgré plusieurs cas documentés dans lesquels on tenta de l'en empêcher. La motivation de Liman n'est pas, comme le comité d'experts le laisse entendre, sujette à spéculation, tout simplement parce que le sujet n'a pas du tout été traité.
    Après la guerre, des diplomates allemands, ou des officiels, selon le comité d'experts, prirent des positions claires et dénoncèrent le massacre. Quels étaient ces hauts responsables allemands ? Presque tous les diplomates allemands qui avaient dénoncé en interne le génocide en 1915-1916 se comportèrent très différemment après la guerre; à de très rares exceptions près, comme le consul Rössler, ils rejoignirent les nazis et adhérèrent au NSDAP (parti nazi).
    Liman recourut à des arguments accessoires pour empêcher la déportation des Arméniens, mais Schindler fit de même plus tard pour sauver des Juifs de la mort. Après la Seconde Guerre mondiale, il était encore moins opportun de reconnaître une réussite sans faille concernant un crime contre l'humanité, en particulier de la part d'un général prussien - même les Arméniens ne cessaient d'hésiter. Il n'est donc pas étonnant que leurs organisations officielles aient gardé le silence concernant ces événements à Darmstadt."

    Mémoire et commémoration

    Tandis que je me tenais face à sa tombe, je songeais à l'importance pour l'histoire de Liman von Sanders d'être étudiée. Lors du débat qui a conduit à la résolution sur le génocide au Bundestag, les Allemands ont découvert, beaucoup pour le première fois, le génocide et les Arméniens en tant que peuple. Les historiens ont aussi étudié de manière plus critique le rôle joué par l'Allemagne impériale, alors alliée en temps de guerre avec l'empire ottoman. Les Allemands ignoraient-ils ou étaient-ils indifférents ? Furent-ils complices ou même coresponsables ? Des Allemands savaient-ils et refusèrent-ils de cautionner le génocide ? Si oui, comment les commémorer ?
    Dans la tragédie de Shakespeare, Marc Antoine, s'exprimant lors des funérailles de Jules César, enjoint à ses compatriotes romains de l'écouter. "Je viens pour inhumer César, et non pour le louer," déclare-t-il.
    The evil that men do lives after them,
    The good is oft interred with their bones;
    So let it be with Caesar.1
    [Le mal que font les hommes leur survit,
    Le bien est souvent enterré avec leurs os;
    Qu'il en soit ainsi de César.]
    C'est apparemment ce que les autorités de Darmstadt ont décidé : "Qu'il en soit ainsi de Liman von Sanders." Quel que soit le mal qui ait pu faire, il lui a survécu. Elles y ont veillé.
    Mais le bien qu'il fit, pour quelles raisons devrait-il être enterré dans son cercueil ? Non, il ne doit pas l'être.         
                                         
    NdT

    1. William Shakespeare, Jules César, acte 3, scène 2

    ___________

    Traduction : © Georges Festa - 07.2017




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    Rebecca Jinks
    Representing Genocide: The Holocaust as Paradigm ?
    Bloomsbury, 2016

    Armenian Voice (Londres), n° 69, Spring 2017


    Cet ouvrage explore les diverses manières par lesquelles les représentations de la Shoah ont influencé et structuré la compréhension et la représentation d'autres génocides en Occident.

    Rebecca Jinks s'intéresse en particulier aux cas emblématiques de génocide au 20ème siècle : Arménie, Cambodge, Bosnie et Rwanda. Recourant à la littérature, au cinéma, à la photographie et au travail de remémoration, elle montre que nous ne pouvons comprendre le statut de la Shoah que comme repère pour d'autres génocides, si nous considérons les résonnances plus profondes, structurelles, qui façonnent subtilement nombre de représentations du génocide.

    Representing Genocide poursuit, en retour, cinq domaines thématiques : comment les génocides sont reconnus en tant que tels par les opinions occidentales, la représentation des origines et des perpétrateurs de génocide; comment les témoins occidentaux représentent le génocide; les représentations des conséquences d'un génocide; et les réactions occidentales au génocide.

    Ce faisant, l'ouvrage distingue entre les représentations dominantes du génocide et les autres, plus nuancées et engagées. Il montre comment ces représentations dominantes - la majorité - reproduisent largement le cadre représentationnel de la Shoah, y compris la manière avec laquelle les représentations dominantes de la Shoah renâclent à reconnaître la rationalité, l'instrumentalisation et la normalité du génocide, préférant au contraire le présenter comme un événement aberrant, exceptionnel dans la société humaine.

    En revanche, les représentations plus engagées - émanant souvent, mais pas toujours, de ceux qui ont vécu un génocide - tendent précisément à tourner autour de la banalité du génocide, et des structures et situations communes aux sociétés humaines qui contribuent et s'engagent dans la violence.    

    ___________

    Traduction : © Georges Festa - 08.2017



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    © Paris : Garnier Frères, 1980 ; Londres : Gomidas Institute, trad. Elisabeth Eaker, 2015


    Azo the Slave Boy and His Road to Freedom
    [Azo le jeune esclave et sa route vers la liberté] :
    un classique des mémoires sur le génocide arménien traduit en anglais
    par Aram Arkun


    Des centaines de mémoires de survivants du génocide arménien ont fait l'objet de livres publiés qui, chacun, constituent une contribution unique à notre compréhension de cet événement. Né à Amasya en 1906 et déporté en 1915, Papken Injarabian commença à consigner ses premières notes sur son vécu, encore frais à sa mémoire, en 1923.
    S'il publia ses mémoires plusieurs dizaines d'années après les événements qu'il traversa, enfant, bien évidemment à l'aide de ses notes et de ses souvenirs, il réussit de façon saisissante à présenter le récit de cette succession apparemment interminable d'épreuves auxquelles il parvint à survivre, après avoir perdu les membres de sa famille.
    Ses mémoires furent tout d'abord publiés en arménien à Paris en 1951. Cette version arménienne précisait que d'autres matériaux étaient prêts à être publiés, mais ce second volume en arménien n'est jamais paru. En revanche, une traduction française, comportant un chapitre sur le vécu d'Injarabian durant ses premières années en France, fut publié en 1980 sous le contrôle d'Injarabian.
    Injarabian fut l'un des quatre survivants qui témoignèrent sur le génocide devant le Tribunal Permanent des Peuples en 1994 à la Sorbonne.
    Son récit fut raconté à nouveau dans un livre d'Anouche Kunth sur les Arméniens de France1 et, finalement, la présente traduction anglaise est parue en 2015 à Londres aux presses de l'Institut Komitas.
    La fille d'Injarabian, Elisabeth Eaker, a réalisé cette traduction avec l'aide de son cousin et mari, en y ajoutant une brève introduction et un prologue. Le texte se fonde sur les notes et le manuscrit originaux et diffère donc de la version arménienne de 1951, comportant de nouvelles informations absentes de cette dernière.
    En dépit des atrocités qu'il endura, Injarabian vécut jusqu'à l'âge impressionnant de 104 ans avant de décéder à Paris. Ses mémoires continuent de fournir un précieux aperçu sur la vie quotidienne durant la période du génocide arménien à de nouvelles générations de lecteurs dans plusieurs pays.         

    NdT

    1. Claire Mouradian, Anouche Kunth,  Les Arméniens en France : Du chaos à la reconnaissance, Editions de l'Attribut, 2010

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    Traduction : © Georges Festa - 08.2017



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     © http://www.raoulwallenberg.net/

    Un témoin allemand méconnu du génocide arménien : Helene Stockmann
    par le Dr. Hayk Martirossian


    Helene Stockmann naquit le 24 juillet 1866 à Świdnica (Schweidnitz, actuellement au sud-est de la Pologne). Son père était avocat. Helene avait quatre sœurs plus jeunes et un frère dont elle dut s'occuper. A l'âge de 28 ans, elle s'inscrivit au séminaire de formation d'enseignants de Wroslaw (Breslau), où elle étudia deux ans et dont elle fut diplômée, puis travailla en Suisse. En 1902 elle exerçait comme professeur et, au printemps 1903, elle se chargea de l'administration d'une institution d'enseignement à Legnica (ville de Liegtnitz).  

    En 1906 Helene s'inscrivit à l'Institut Biblique de Malche et, son diplôme en poche, partit le 2 octobre 1907 à Marash avec les épouses Brunnemann et Palentinat, ainsi qu'avec Christine Eckert, Lina Jakob et Ina Meincke, arrivant dans cette ville le 15 octobre. Helene commença à travailler comme institutrice à l'orphelinat pour jeunes filles "Bethel," sous la direction de B. Rohner, tout en apprenant l'arménien. Helene géra l'école pour filles de Bethel, fondée en octobre 1908, où au début 96 enfants apprenaient dans quatre classes. L'année scolaire suivante, le nombre d'élèves s'accrut brusquement en raison de la multiplication du nombre d'orphelins, suite aux massacres de 1909. L'école entama l'année scolaire avec 207 enfants répartis dans sept classes. Durant les premières années à l'école, les enfants apprenaient l'arménien, le turc écrit en arménien et l'ottoman. Parallèlement, les enfants suivaient des cours d'éducation religieuse, d'algèbre, de chant, de travaux manuels, d'histoire nationale, d'éducation physique et de dessin. A partir de la sixième année, les enfants apprenaient l'histoire, la géographie, les sciences naturelles et l'allemand. Entre autres questions liées à la conduite du processus éducatif, Helene soulignait le manque d'enseignants et de manuels scolaires.

    Maîtrisant déjà l'arménien, Helene enseignait aussi à l'école dominicale, réalisant des traductions avec sa collègue arménienne Yéghia à des fins éducatives. Même si en 1911 la mission reçut l'autorisation officielle de conserver ses écoles, Helene était très préoccupée par les 15 villages avoisinants privés de prêtre apostolique ou protestant, d'enseignant homme ou femme, où pas même un habitant ne savait ni lire, ni écrire. Un des principaux sujets d'inquiétude d'Helene étant le problème de l'enseignement dans les zones rurales, elle sollicitait régulièrement une aide pour les enfants de plusieurs villages, pour leur permettre d'accéder aux études et aux soins. Dans ce domaine, Hedvig Büll et Mary Levonyan, qui avaient fait leurs études à Bâle, lui furent très utiles.

    Suite à l'ouverture de la mission d'Haruniye, Helene y travailla un temps, impressionnée par le niveau des enfants en allemand. A l'automne 1912, l'inauguration de la nouvelle école eut lieu sous l'égide d'Helene, école qui différait grandement des autres de par ses normes éducatives; dès la troisième année, les enfants y écrivaient des dictées, fait sans précédent dans les autres établissements d'enseignement. L'école comptait des enseignants arméniens et européens comme Ovsanna Guiondjian, Mariam Samilian, Armenouhie Zhirikian, Altoun Yapoudjian (toutes anciennes élèves de l'orphelinat), Mary Levonyan, Hedvig Büll, Helene et d'autres encore. En cinquième année, l'allemand était enseigné. La semaine scolaire s'achevait par une messe. Outre les enfants de la mission, des enfants de la ville, au nombre de 40, fréquentaient aussi cette école. Dans ses lettres, Helene parle souvent de Guiourdjou, élève en première année, de Guioulouza, élève en quatrième année, et de Siranouche, élève en troisième année, originaires de cette ville et qui fréquentaient l'école, tout en y étant pas élèves, ainsi que d'autres, mentionnant fréquemment leur nombre à l'orphelinat.

    En juillet 1913 Helene partit en Allemagne pour s'y reposer, y arrivant le 19, puis revint à Marash le 7 février, l'année suivante, avec les époux Zeller. Durant son séjour en Allemagne, Helene continua de se rendre utile, participant à des rencontres, où elle présentait ses actions, sollicitant du public une aide financière afin de former des enseignantes susceptibles d'éduquer d'autres enfants et d'enseigner en zone rurale.

    Helene se rendait aussi régulièrement dans les villages, dont Chyuruqkoz, où elle rencontra un prêtre de l'Eglise apostolique arménienne, puis Medz Guiough (Yenicekale), où vivaient des Arméniens apostoliques, protestants et catholiques, où la congrégation catholique franciscaine était alors active, et où des missionnaires protestants américains avaient bâti une église, un presbytère et des classes.

    Malgré les obstacles liés à la Première Guerre mondiale en 1914, les cours redémarrèrent dans sept classes, organisés dans l'orphelinat pour garçons "Bethshaloum" sous l'égide d'Hélène. Sur les dix enseignantes, huit étaient de nationalité arménienne. Elles refusèrent de percevoir un salaire afin de réduire les frais de la mission. Sous la direction d'Helene, en particulier durant la guerre, l'étude de l'allemand fut largement encouragé, alors que le niveau dans cette langue était inférieur à celui de la mission d'Haruniye.

    En 1918 elle s'occupa de sa collègue enseignante Ovsanna Guiondjian qui avait contracté le tuberculose et qui avait été très éprouvée par le sort de son peuple et de sa famille. A cette époque, Helene était la seule Allemande à travailler auprès d'Arméniens.

    Helene fut l'un des témoins oculaires allemands des massacres d'Arméniens en Cilicie et du génocide arménien. Comme la censure régnait sur tout le territoire de l'empire et que non seulement les lettres, mais aussi toutes les notes envoyées par des correspondants étaient contrôlées, désireuse d'informer le consul d'Allemagne à Alep, Walter Rössler, sur les événements de Marash et de Zeïtoun survenus en mars 1915 et de lui demander son soutien et sa médiation, Helene, directrice d'école, partit à Alep en mars 1915 et y rencontra personnellement le consul; elle lui révéla les atrocités commises et lui remit son rapport daté du 21 mars 1915. Suite à ces déclarations, Rössler se rendit à Marash, y résida un temps et ainsi la situation dans cette ville s'apaisa quelque peu. En outre, le consul Rössler adressa une partie du rapport rédigé par Helene au chancelier du Reich, Bethmann-Hollweg. Helene y relève que les mesures les plus rigoureuses sont prises contre les Arméniens; parfois des innocents sont punis et maltraités au point que tous confirment les accusations portées contre eux en répondant par l'affirmative. Citant aussi les mesures prises contre les Arméniens de Zeïtoun, elle ajoute que "ces atrocités sont indescriptibles, même les femmes sont battues."

    En 1916 Helene se rend à nouveau à Alep pour apporter son aide à B. Rohner, qui travaillait à la mission locale fondée en décembre 1915. En juin 1916, de retour d'Alep à Marash, Helene fut attaquée par une bande et dévalisée dans un endroit appelé Kapuchan. Heureusement, la missionnaire ne fut pas tuée. A la demande des Anglais et des Français, Helene quitta Marash avec ses collègues des missions d'Haruniye et de Marash en septembre 1919. Le groupe partit tout d'abord à Constantinople, puis de là, au prix de grandes difficultés, en Allemagne, pour arriver le 21 novembre à Hambourg. Dans un premier temps, Helene s'établit avec Johanna Hacker et Adele Herold, à Uchtenhagen, puis à Tübingen afin de recouvrer leur santé dans l'une des cliniques locales.

    Helene est décédée en 1927.

    Extrait de l'ouvrage L'action missionnaire allemande dans l'empire ottoman : la Mission de Marash (1896-1919) [en arménien].                

    [Le Dr. Hayk Martirossian est né en 1980. En 1997-2003 il étudie au département d'études turques à la Faculté d'Etudes Orientales de l'université d'Etat d'Erevan (niveau licence et maîtrise). En 2003-2005 il sert dans les forces armées arméniennes. Il travaille ensuite au Musée-Institut du Génocide Arménien, ainsi qu'à l'Institut d'Archéologie et d'Ethnographie de l'Académie Nationale des Sciences d'Arménie. En 2014 il soutient sa thèse de doctorat auprès de l'Institut d'Etudes Orientales de l'Académie Nationale des Sciences, intitulée Le Comité de Francfort de la Société Allemande de Bienfaisance pour le Secours Arménien et son action dans les régions peuplées d'Arméniens de l'empire ottoman en 1896-1919. Il a été boursier DAAD [Office Allemand d'Echanges Universitaires] et KAAD [Service d'Echange Académique Catholique d'aide aux étudiants étrangers] et lauréat d'une bourse de l'ANSEF [Fonds National Arménien aux Sciences et à l'Education]. Il est l'A. de la monographie L'action missionnaire allemande dans l'empire ottoman : la Mission de Marash (1896-1919). Il maîtrise l'arménien (sa langue maternelle), l'allemand, le turc, le russe et l'anglais.
    Il est actuellement chercheur associé dans le cadre du Programme de Bourses Œcuméniques (EKD) de l'Eglise Evangélique et mène des recherches à l'université Friedrich-Alexander d'Erlangen-Nuremberg en Bavière (Allemagne).
    Il est aussi chercheur associé à la Chaire d'histoire et de théologie de l'Orient chrétien dans cette même université.]  
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    Traduction : © Georges Festa - 08.2017



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     Province (vilayet) de Bitlis au début du 20ème siècle
    © http://www.houshamadyan.org/mapottomanempire/vilayet-of-bitlispaghesh.html


    Les massacres du Sassoun revisités par le Dr. Owen Miller à la NAASR


    BELMONT, Mass. - Le Dr. Owen Miller a résumé ses recherches sur les massacres d'Arméniens dans le Sassoun en 1894 lors d'une conférence à la National Association for Armenian Studies and Research (NAASR), le 16 mars dernier.
    Professeur associé à l'Emerson College de Boston, Miller fut présenté par Marc Mamigonian, en charge du secteur universitaire à la NAASR. Diplômé de l'université de Californie à Santa Cruz, titulaire d'un master et d'un doctorat de l'université Columbia, il a achevé sa thèse sur le Sassoun en 2015. Sa conférence à la NAASR était accompagné d'un diaporama. Ses recherches sur le Sassoun sont toujours en cours.
    Miller aborda le thème de son exposé d'une manière inhabituelle. Il expliqua s'être lancé dans le turc ottoman à Columbia grâce à un manuel rédigé par V. Hovhannès Hagopian, qu'il trouva excellent. S'intéressant à la vie d'Hagopian, Miller fit des recherches et fut stupéfait d'apprendre qu'Hagopian, professeur réputé du Collège Anatolie à Merzifon à l'est de l'empire ottoman, fut tué lors du génocide arménien. Ce qui poussa Miller à en savoir plus sur le génocide, d'où son intérêt pour la région montagneuse autonome du Sassoun, au sud de la ville de Moush. Le Sassoun était dominé par des seigneurs féodaux kurdes durant la première partie du 19ème siècle, mais les forces du pouvoir central ottoman parvinrent à conquérir ces petites principautés.
    Opérant souvent, durant son exposé, des rapprochements avec des événements en rapport ailleurs à travers le monde, Miller souligna le fait que les Ottomans achetèrent des fusils modernes et autres armes aux Etats-Unis et en Europe pour avoir l'avantage sur les forces féodales locales. Les efforts des Ottomans rappellent, dit-il, la conquête des hauts-plateaux mayas dans les années 1850 ou les campagnes des Français dans les régions montagneuses d'Afrique du Nord. La même technologie fut utilisée pour dominer à travers le monde.
    Au 19ème siècle, tandis que les Ottomans repoussèrent les Arméniens durant toute une série de guerres, un grand nombre de musulmans furent eux aussi chassés de l'empire russe et implantés en guise de contrepoids aux Arméniens ottomans et autres populations considérées comme douteuses par le gouvernement. Lesquels migrants se heurtèrent à leurs nouveaux voisins.
    Miller retraça la montée du sentiment nationaliste arménien au 19ème siècle via plusieurs étapes marquantes. L'une d'elles fut l'enlèvement et le viol en 1889 d'une jeune Arménienne de 14 ans, Gulizar, par un seigneur de guerre kurde nommé Musa Bey, qui avait le soutien de l'Etat ottoman. Ce qui suscita un mouvement local de manifestations à Moush et radicalisa les Arméniens dans la capitale ottomane, suite notamment à un simulacre de procès. Même les Européens s'intéressèrent à cette affaire.
    De jeunes étudiants à Constantinople créèrent une section du parti hentchak et organisèrent de nouvelles manifestations à Constantinople dénonçant la situation dans les provinces orientales.
    A cette même époque, relève Owen, Mihran Damadian, éduqué à l'étranger et issu d'une riche famille catholique de Constantinople, fut nommé à la tête du Collège Nersissian de Moush en 1884 et constata un grande paupérisation au sein de la paysannerie. Il se mit alors à soutenir les milices d'autodéfense contre les seigneurs de guerre locaux.
    Entretemps, Hampartsoum Boyadjian, étudiant en médecine, contribua, avec le docteur Djelalian, à organiser une des premières sections du parti hentchak dans la capitale. Ce n'est peut-être pas une coïncidence, fit remarquer Miller, si la première incarnation du Comité Union et Progrès (CUP) fut créée la même année au sein de la même institution que la section hentchak des étudiants en médecine pour des motifs politiques.
    De retour à Constantinople, Damadian devint une figure centrale en organisant en 1890 la manifestation de Kum Kapou, réclamant plus d'attention pour les Arméniens des campagnes et s'opposant à l'indifférence - perçue comme telle - du Patriarche arménien à leurs souffrances. Laquelle manifestation provoqua une vague d'arrestations. Damadian s'enfuit à Athènes, ainsi que Boyadjian. Ces arrestations radicalisèrent les Arméniens, beaucoup ayant été arrêtés sous de fallacieux prétextes, souvent dans un but d'enrichissement personnel, par des officiels locaux ottomans.
    Revenu dans la région du Sassoun, poursuivit Owen, Hassan Tahsin Pacha, gouverneur général de Bitlis, incita des communautés pastorales à s'en prendre aux potentats locaux, pour qu'il puisse en retour accroître son pouvoir. Tahsin envoya au gouvernement central ottoman plusieurs rapports de plus en plus alarmistes, selon lesquels un grand nombre d'Arméniens, armés de fusils Martini, occupaient les montagnes, prêts à en découdre. Le gouvernement central, à son tour, prit panique. Le sultan ordonna aux forces locales d'anéantir les "bandits" et de semer la terreur.
    C'est ainsi que 12 bataillons de soldats ottomans massacrèrent et pillèrent les Arméniens du Sassoun durant trois semaines, entre août et septembre 1894. Les ordres furent exécutés par le commandant de la 4ème Armée ottomane, Zeki Pacha, beau-frère du sultan, bien que le commandant de la cavalerie militaire à Moush, Edhem Pacha, refusa d'obéir à ces mêmes ordres.
    Zeki Pacha se rendit au Sassoun après les massacres et écrivit un rapport en guise de couverture. Miller a découvert que ce même rapport devint la version officielle de l'Etat sur ces événements et qu'il fut repris dans un grand nombre de documents ottomans. Il se retrouva même au New York Times et dans plusieurs journaux européens, probablement à l'initiative du gouvernement ottoman.
    Miller signala que des missionnaires américains présents dans la région se mirent à recueillir des informations locales sur ces événements. Dans leurs rapports, ils présentaient une situation beaucoup plus complexe, et ces rapports parvinrent eux aussi dans la presse occidentale.
    La plupart des journalistes occidentaux se virent refuser l'entrée dans la région, mais deux correspondants plus hardis réussirent à obtenir une information de première main. Le Dr. Emil Dillon, du Daily Telegraph, feignant d'être un Cosaque, réussit à entrer clandestinement dans la région. De même, Frank Scudamore, journaliste au Daily News, écrivit des reportages qui firent sensation.
    Malgré l'importance de leurs témoignages, a souligné Miller, les études ottomanes continuent aujourd'hui d'adopter le même genre de posture que l'Etat ottoman vis-à-vis des journalistes, à savoir qu'ils ne sont pas dignes de confiance, tout comme les missionnaires chrétiens.
    Miller mentionna brièvement le Zeïtoun et le Dersim, deux autres régions montagneuses autonomes peuplées d'Arméniens (et de Kurdes au Dersim) et aux structures sociétales complexes.
    Il conclut par une comparaison de la couverture du massacre de Mӱ Lai par les soldats américains avec celle des massacres d'Arméniens au Sassoun. En 1968 la Compagnie Charlie massacra 400 femmes et enfants, tandis que son commandant, le colonel Oran Henderson tenta d'envoyer la Compagnie Charlie dans la jungle pour que ses membres ne puissent pas témoigner, tout comme Zeki Pacha consigna ses soldats dans leurs baraquements pour le même motif.
    Cette tentative pour contrôler le discours historique est largement répandue. Miller fit remarquer, au terme de sa conférence, qu'il est important de comprendre le fait que les archives reflètent le point de vue de ceux qui sont au pouvoir, mais que malheureusement les ottomanistes, encore aujourd'hui, n'ont pas intégré ce fait.
    Suite à son exposé, Miller répondit aux questions du public. Interrogé sur les estimations variées du nombre de victimes arméniennes lors des massacres du Sassoun, il déclara que l'absence de données démographiques précises constitue un problème, mais qu'en l'état actuel des connaissances, il considère le chiffre de 1 000 à 2 000 victimes, avancé par Garo Sassouni, comme l'estimation la plus crédible. En réponse à une autre question, Miller critiqua l'ouvrage récent de Justin McCarthy, Sasun: The History of an 1890s Armenian Revolt1, "un travail de recherche des plus problématique." Un ouvrage qui reprend, à ses yeux, pour l'essentiel le rapport de Zeki Pacha, truffé d'erreurs factuelles.                        

    NdT

    1. Justin McCarthy, Omer Turan, Cemalettin Takran, Sasun: The History of an 1890s Armenian Revolt, University of Utah Press, 2014

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    Traduction : © Georges Festa - 08.2017




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     Vue de Gaziantep [Aïntab] depuis la forteresse
    © Natalie Sayin, 2012 - CC BY 2.0
    https://commons.wikimedia.org


    Lucin, survivante du génocide arménien :
    "Je ne sais pas pourquoi ils ont fait ça."
    Entretien avec la seule survivante en Argentine
    par Daniel Vittar
    Clarín (Buenos Aires), 28.03.2015


    Lucin a les cheveux blancs et la peau marquée par les ans. Son visage garde une beauté fanée et une expression rebelle de noblesse, mais souvent elle s'égare dans des visions pénibles. Lucin Khatcherian, 105 ans, incarne le courage d'avoir survécu au sinistre génocide arménien.

    Elle y perdit tôt sa mère, puis son père. Ses frères se dispersèrent dans un monde fait de révolutions et de pays émergents. Lucin grandit au rythme violent du 20ème siècle. Les psychologues nomment résilience la capacité qu'ont certaines personnes à s'adapter et à surmonter l'adversité et la souffrance. Lucin appelle cela la chance. "J'ai eu de la chance," dit-elle avec soulagement, "j'ai rencontré des gens bien qui m'ont aidée."

    Elle est l'unique survivante en Argentine, et l'une des rares au monde, de cet odieux massacre perpétré par les Turcs en 1915. Quand l'empire ottoman donna l'ordre de déporter tous les Arméniens, Lucin avait 6 ans et vivait dans une grande maison à Aïntab. "A cette époque, Abraham, mon papa, avait une très bonne situation, il exportait des pistaches et c'était un bijoutier, un très bon bijoutier. J'avais cinq frères; j'étais la plus jeune. A l'époque, on vivait très bien," raconte-t-elle, cherchant dans le labyrinthe sensible de sa mémoire.

    Mais tout changea quand, au début du siècle dernier, le mouvement nationaliste musulman des Jeunes-Turcs prit le pouvoir. Ils réclamaient une société culturellement homogène, qui impliquait d'éliminer les autres groupes ethniques comme les Arméniens et les Grecs, et les religions autres, comme le christianisme. "Je ne sais pas pourquoi ils ont fait ça, peut-être qu'ils nous jalousaient," dit-elle avec une innocence qui suscite la tendresse.

    Le fatidique 24 avril 1915, le génocide débuta. Ce jour-là, les troupes turques arrêtèrent 235 intellectuels de la communauté arménienne d'Istanbul. S'ensuivit une vague d'assassinats, de violences, de décapitations et de désolations. Les soldats rasèrent un par un les villages arméniens. Par déportations en masse, les troupes acheminèrent les Arméniens vers des déserts qui dévoraient les plus faibles. Les chiffres, même s'ils ne reflètent pas la douleur et la souffrance des victimes, donnent une idée : l'on estime à 1 500 000 les Arméniens qui ont trouvé la mort.

    Lucin se souvient du début de cette tragédie. "Les églises cessèrent de faire sonner les cloches et les atrocités ont commencé. Mon papa fit tout d'abord partir ses fils aînés. Il les envoya en train à Alep, en Syrie. Mais nous, on est restés jusqu'au dernier moment."      

    Elle poursuit son récit. "Mon papa tomba malade, nous ne savions que faire. Des amis turcs nous ont alors amené une grande charrette avec un matelas pour que mon papa puisse voyager et s'échapper. Quand on est sortis, les militaires nous ont arrêtés et nous ont tous fait descendre. Ils nous ont demandé de l'or. Ma mère avait caché quelques petits lingots dans des coussins. En fouillant, les soldats s'en rendirent compte. Ils voulaient tout nous voler. Ma mère se mit à pleurer et leur demandait comment nous allions vivre sans ces économies. Alors on s'est arrangés pour qu'ils nous laissent quelque chose. On avait emporté de la nourriture pour le voyage, mais ils nous l'ont prise aussi. On s'est retrouvés sans nourriture, mais on a pu arriver à Alep. Mais ma mère ne s'en est pas sortie. Elle était enceinte et elle a commencé à perdre les eaux, elle est morte en chemin."

    A la fin de la Première Guerre mondiale, la famille de Lucin revint, croyant qu'ils laisseraient les Arméniens tranquilles. "Quand on est rentrés, tout avait été détruit au village. Ma maison était dévastée." Le cauchemar recommença. La répression turque perdurait, intacte. C'est alors qu'un nouvel exode débuta, dans un train vers le désert et la mort.

    "Le train s'est arrêté dans un endroit inhospitalier, obscur. Alors mon papa a donné de l'or à un gardien pour qu'il nous laisse partir. Mais l'endroit était désolé. On s'est mis à marcher jusqu'à la première lumière qui se voyait. Quand on est arrivés, c'était une grange immense, bondée d'Arméniens. Tous serrés les uns contre les autres. Après être restés quelques jours dans cette grange, mon père a dit : "On ne peut pas rester ici !" Alors il a décidé de partir à Damas. En route nous tombons sur des gens qui fuyaient eux aussi. Je me souviens d'une femme qui pleurait, parce qu'ils avaient tué ses enfants et son mari. Alors mon papa lui a demandé si elle voulait bien s'occuper de moi, de prendre soin de moi, qui étais la plus petite. Alors cette femme s'est occupée de moi durant tout le voyage jusqu'à Damas."

    Abraham mourut à Damas. Ses enfants partirent en Argentine, cherchant leur Amérique. Lucin resta avec sa sœur aînée. C'est là qu'elle étudia et apprit le français, la langue de ce territoire sous mandat. A 16 ans, elle eut envie de retrouver ses frères. Elle profita du fait qu'une famille de sa connaissance prenait un bateau pour l'Amérique du Sud et elle les suivit. Mais, lors d'une escale en France, les choses se compliquèrent. Les autorités l'obligèrent à rester dans le port parce qu'elle avait une légère lésion à un œil, faisant craindre une infection : "Ils ne m'ont pas laissée monter à bord. Je suis restée là-bas un mois avec une jeune femme qui m'a aidée. Et puis on a pris le bateau toutes les deux, en troisième classe. Quel voyage !"

    Elle arriva en 1925, alors que l'immigration battait son plein en Argentine. "Ah l'Argentine ! Que c'est beau ! Pour moi, en tant qu'Argentine, il n'y a rien de comparable !" dit-elle, toute émue. C'est là qu'elle s'est installée et qu'elle a fondé une famille. Elle a deux enfants, cinq petits-enfants et huit arrière-petits-enfants. Lucin a trouvé la paix qu'elle recherchait, mais la souffrance du génocide ne l'a jamais quittée. "Si j'ai de la rancune ? Non," répond-elle, anticipant la question évidente. "Qu'est-ce qu'on va faire ? Ils ont fait la même chose à tous les Arméniens. Ils ont brûlé des villages entiers. Je ne sais pas pourquoi. Je crois qu'ils nous jalousaient," répète-t-elle.

    Lucin arrange sa jupe, tandis que son regard se perd dans un ciel azur de souvenirs. "Quand on parle de tout ça, je n'arrive pas à dormir, je ne peux pas. Je n'ai presque pas connu ma maman, et mon papa est mort quand j'étais petite. Nous avons tout perdu. J'ai eu une jeunesse très triste. Qu'est-ce qu'on y peut ? C'est la vie !" dit-elle, non sans amertume.     

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    Source : https://www.clarin.com/mundo/genocidio_armenio-lucin_khatcherian-imperio_otomano_0_BJx__Z5w7l.html
    Traduction : © Georges Festa - 08.2017



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    Arpiar Arpiarian (1851-1908) © Simon Kapamadjian, Gamer: P̕ok̕rik č̣ambordë Arewelk̕i mēǰ, 1911
    Mouratsan [Krikor Ter-Hovannessian] (1854-1908) © https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Muratsan1.jpg
    Yervant Odian (1869-1926) © https://hy.wikipedia.org/wiki


    Nar-Dos [Նար-Դոս] [Mikael Hovannissian] (1867-1933), Mélodieux accords
    Arpiar Arpiarian [Արփիար Արփիարեան] (1851-1908), Le Bracelet en or
    Mouratsan [Մուրացան] [Krikor Ter-Hovannessian] (1854-1908), Les Riches s'amusent
    Yervant Odian [Երվանդ Օտյան] (1869-1926), Le Bienfaiteur de la nation

    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 27.01.2000


    1.

    Nar-Dos (Mikael Hovannissian, 1867-1933) est une figure littéraire intéressante, bien qu'il soit souvent négligé au profit de Chirvanzadé, moins accompli. Le talent de Nar-Dos est évident dans une nouvelle de ses débuts, intitulé Mélodieux accords. Les personnages sont bien campés et, au fil de l'intrigue, en viennent à incarner ces conflits pérennes entre les exigences de la morale sociale et familiale d'une part, et l'"esprit libre" de l'amour et du désir qui habitent l'être humain de l'autre.

    L'existence de Stépanos Harounian est assaillie par ce genre de conflits. Père de famille aisé, honnête et vertueux, il a une jeune fille et une épouse qu'il chérit. Il mène une existence honorable, mais assez terne. Jusqu'à l'arrivée de Sophie, dont la beauté tentatrice et sensuelle le fascine tout de suite. De son côté, Sophie, hautaine, dominatrice et égoïste, vit pour la première fois ces émotions plus vives et plus douces que fait naître un amour sincère. Dans le silence d'une passion naissante, Stépanos est déchiré entre son désir ardent pour Sophie et son sentiment de loyauté envers son épouse Nune et leur fille. Il tente, sans y parvenir, d'oublier cet amour. Par un rebondissement singulier, tout autre de ce à quoi l'on attendrait dans une histoire toute romantique, la vie familiale de Stépanos est sauvée non par sa générosité, mais par celle de Sophie.

    Découvrant l'amour, Sophie commence à réaliser les sentiments, les espoirs, les joies et les peines d'autrui. Elle pressent alors la souffrance que causerait à l'épouse de Stépanos la poursuite de sa liaison avec lui. Elle abandonne donc son amant et quitte Tbilissi. Le règlement de ce conflit n'est toutefois pas entièrement satisfaisant. Il n'est le fruit que de la volonté et de la force d'un seul. Chose incroyable, les personnages ne sont en rien influencés par la morale puissante et conservatrice au plan social qui dominait la vie des Arméniens au 19ème siècle à Tbilissi, où se situe le roman.

    Quoi qu'il en soit, Mélodieux accords aborde certaines vérités de l'existence. La famille est préservée. Mais personne n'est heureux, ni Stépanos, ni Sophie, ni Nune qui a vent de cette liaison. Nar-Dos exprime de façon saisissante et neuve cette réalité qu'il ne saurait y avoir de fin heureuse à ce conflit entre une forme étouffante d'existence familiale et la promesse d'un bonheur et d'un amour transcendant la famille.

    2.

    Le Bracelet en or d'Arpiar Arpiarian (1852-1908) reste à ce jour un petit bijou littéraire. Typographe arménien à Bolis (Constantinople), fier de son état, Ghougas se met en tête de marier sa belle-fille bien-aimée, Armig. Or chaque centime de ce qu'il gagne est comptabilisé pour les nécessités du quotidien. Pour s'assurer d'un mariage fructueux, il doit s'endetter, tandis que son épouse Rose et Armig sont obligées de faire plus de lessives. Alors qu'il s'apprête de bonne grâce à subir d'autres privations, pour le bonheur de son Armig chérie, Ghougas perd son emploi. Il est jugé trop vieux, trop lent, sans comparaison avec des assembleurs plus jeunes et plus rapides.

    Persuadé néanmoins de retrouver du travail, Ghougas met en gage la dot précieuse d'Armig - douze actions de la compagnie des chemins de fer de Bolis - afin de couvrir les frais des préparatifs du mariage. Mais le fiancé d'Armig découvre que ces actions manquent au coffre de la famille. Il rompt alors les fiançailles. Après tout, il n'avait consenti à ce mariage que par égard pour la dot. Vendre ces actions lui aurait permis d'ouvrir un magasin dans un quartier chic de Bolis.

    A travers cette histoire, Arpiarian reconstitue la rude et pénible existence des artisans arméniens de Bolis, traités comme des moins que rien par leurs employeurs. Méprisés et regardés de haut par les nantis et les puissants en place. Même l'intelligentsia éduquée se montre indifférente à leurs épreuves. Dans une scène puissante, Ghougas aborde le grand écrivain Yéghia Démirdjibachian. Il lui demande pourquoi aucun écrivain arménien n'écrit ou ne fait l'éloge de l'humble artisan arménien. Ne contribuent-ils pas eux aussi, lui demande-t-il, au progrès de la nation arménienne ? Comment le maître arménien enseignerait-il, comment l'écrivain arménien publierait-il sans le labeur du typographe arménien ? Démirdjibachian semble l'écouter attentivement, avec bienveillance. Mais Ghougas est amèrement déçu de découvrir qu'en dépit de cet accord apparent, Demirdjibachian ignore totalement dans ses œuvres à venir ses appels à une quelconque reconnaissance.

    Ecrit en arménien, l'ouvrage souffre d'un abus de termes turcs, Arpiarian pensant par là rendre de façon réaliste couleur locale et dialecte. Quoi qu'il en soit, il écrit avec brio et finesse. Fin observateur, il parvient à rendre l'essence d'une situation sociale en ne décrivant qu'un ou deux détails significatifs. La cupidité, la rapacité et l'égoïsme du fiancé sont superbement rendus, bien supérieur aux personnages plus centraux de Ghougas, Rose ou Armig. Ce qui est néanmoins compensé par l'évocation précise et éclairante du cadre, des relations et de la psychologie sociales.

    3.

    Les Riches s'amusent de Mouratsan (Krikor Ter-Hovannessian, 1854-1908, sans lien avec Nar-Dos) est une nouvelle très éclairante, bien que manquant de profondeur et de portée. Faisant le récit du destin d'Elena, une jeune et simple paysanne abusée et séduite par le riche et jeune Samuel, Mouratsan dépeint l'indifférence, l'égoïsme et l'hédonisme grossier de la classe aisée des Arméniens de Tbilissi avant 1914. Ecrite sur un ton passionné, la souffrance d'une existence corrompue et détruite par l'égoïsme et l'hypocrisie est rendue avec art. La résistance humaine de toujours à la tragédie personnelle est bien saisie dans l'une des dernières scènes, lorsqu'Elena lance par défi une lanterne en feu sur Samuel.

    4.

    Le Bienfaiteur de la nation de Yervant Odian (1869-1926) est une délicieuse satire. A l'aide de son arménien aisé et simple (aisé à lire - pour ceux qui tentent d'apprendre notre belle langue), Odian montre comment les riches ne mettent jamais la main au portefeuille, quand il s'agit de bâtir des écoles, des centres communautaires, des hôpitaux, etc. Ils se contentent de pousser les autres à donner leur argent. Les riches ne comblent, et encore de mauvaise grâce, que les manques éventuels. Ils y gagnent néanmoins le prestige recherché de "bienfaiteur de la nation," courtisés par la presse et une foule de parasites intéressés. Comme le note Odian, ces bienfaiteurs demeurent d'"honnêtes gens" : ils appliquent simplement les principes du marché, tout en cherchant à obtenir le titre de bienfaiteur de la nation au moindre prix...    


    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian a collaboré à Haratch (Paris) et Naïri (Beyrouth). Ses études paraissent aussi dans Open Letter (Los Angeles).]  
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    Traduction : © Georges Festa - 08.2017
    Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.

     


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     © ABC-CLIO, 2015


    Commémorer le génocide arménien grâce aux mémoires de survivants et aux romans historiques
    par Alan Whitehorn


    Le génocide arménien et les massacres qui l'ont précédé constituent des aspects structurants du patrimoine et de l'identité arméniennes contemporaines. Le mode dominant d'expression littéraire du génocide arménien est de loin représenté par les mémoires de survivants et les romans historiques, ces derniers étant souvent grandement influencés par les récits familiaux. Il s'agit d'une littérature de témoignage, ayant pour objectif central de commémorer le Grand Crime / la Catastrophe. Survivor Memoirs of the Armenian Genocide (Taderon Press, 1999), de Lorne Shirinian, est l'une des premières synthèses de certains de ces ouvrages parus en anglais. Plus récemment, The Armenian Genocide in Literature: Perceptions of Those Who Lived Through the Years of Calamity (Armenian Genocide Museum-Institute, 2012) de Rubina Peroomian et The Armenian Genocide in Literature: The Second Generation Responds(Armenian Genocide Museum-Institute, 2015), avec un volume à paraître sur la troisième génération en cours, du même auteur, livrent un panorama exhaustif des écrits d'Arméniens sur les massacres et le génocide de 1915.
    La première génération de survivants du génocide endura des événements traumatisants et s'efforça de décrire son atroce vécu. Beaucoup n'avaient guère ou pas d'expérience antérieure en matière d'écriture littéraire, mais compte tenu de l'amplitude terrible de ce qu'ils avaient subi et vu, ils ressentirent un devoir historique de consigner par écrit ce qui s'était passé. Leur public premier était les membres de leur famille immédiate et les générations suivantes d'Arméniens. Les auteurs aspiraient non seulement à raconter l'histoire de leur famille à la génération suivante et au public extérieur, mais aussi à combattre le déni et l'injustice de la Turquie. Nombre de ces ouvrages ont été publiés à compte d'auteur. Parfois les manuscrits restaient à l'état de brouillons, souvent non traduits en anglais, jusqu'à une date bien plus tardive. Même maintenant, nous ne possédons pas de liste exhaustive de ces ouvrages en anglais, sans parler de ceux en arménien et dans d'autres langues. Quoi qu'il en soit, ces premiers récits ont fourni une base importante et inspiré les générations suivantes qui ont grandi en diaspora. Ils ont aussi contribué à ce que les déportations en masse et les massacres ne deviennent pas un "génocide oublié."
    Parmi les mémoires publiés en anglais, deux des plus célèbres furent écrits très tôt, à quelques années d'intervalle, aux Etats-Unis. Ravished Armenia (1918), l'autobiographie d'Archalouïs Martikian [Aurora Mardiganian], survivante du génocide, parut sous forme de feuilleton dans la presse, puis prit la forme d'un ouvrage à succès, pour devenir très rapidement ce qui fut probablement le premier film d'Hollywood sur un génocide. Malheureusement, le film n'existe qu'à l'état de fragments et de scénario. Ambassador Morgenthau's Story (Doubleday, Page & Co., 1918), les mémoires du témoin que fut Henry Morgenthau, ambassadeur des Etats-Unis dans l'empire ottoman, qui s'appuient sur des rapports consulaires, livrent des récits détaillés sur les déportations en masse et les massacres des Arméniens perpétrés par le gouvernement turc. L'ouvrage note aussi les efforts des Américains pour faire cesser les perpétrateurs Jeunes-Turcs et apporter une aide d'urgence aux victimes. Grigoris Balakian's Armenian Golgotha: A Memoir of the Armenian Genocide (Alfred A. Knopf, 2009) est un récit épique de quelque 500 pages dû à un éminent religieux arménien. Paru tout d'abord en arménien en deux volumes en 1922 et 1959, il resta inaccessible en anglais durant près de 90 ans. L'absence d'une traduction précoce en anglais reste un défi majeur qui empêche de nombreux mémoires d'atteindre plus rapidement un lectorat plus large.
    Parmi les mémoires disponibles en anglais (énumérés par année de publication), citons Neither to Laugh Nor to Weep: A Memoir of the Armenian Genocide (Beacon Press, 1968), du religieux Abraham H. Hartunian. Citons encore The Urchin: An Armenian Escape (J. Murray, 1978) de Kerop Bedoukian, réimprimé sous le titre Some of Us Survived: The Story of an Armenian Boy (Farrar Straus & Giroux, 1979), We Walked, Then We Ran (Alice M. Shipley, 1983) d'Alice Muggerditchian Shipley, Many Hills yet to climb: Memoirs of an Armenian Deportee (J. Cook, 1986) de John (Hovhannès) Minassian, In the Shadow of the Fortress: The Genocide Remembered (The Zoryan Institute, 1988) de Bertha Nakshian Ketchian, Needles, Thread and Button(Zoryan Institute of Canada, 1988) de John Yervant [Yervant Kouyoumjian], Out of Darkness (Zoryan Institute, 1989) de Ramela Martin, Judgment Unto Truth: Witnessing the Armenian Genocide (Routledge, 1990) d'Ephraim K. Jernazian, To Armenians with Love: The Memoirs of a Patriot (Paul Martin, 1996) d'Hovhannes Mugrditchian, Passage Through Hell: A Memoir (H. and K. Manjikian, 2007) d'Armen Anush, Death March (H. and K. Manjikian, 2008) de Shahen Derderian, Accursed Years: My Exile and Return From Der Zor, 1914-1919 (Gomidas Institute, 2009) de Yervant Odian, et Goodbye Antoura: A Memoir of the Armenian Genocide (Stanford University Press, 2015) de Karnig Panian.
    Les écrits de la génération suivante furent influencés non seulement par le génocide de 1915, mais aussi par son vécu d'une identité duale d'appartenance à des familles émigrées/immigrées en diaspora à travers le monde. Leurs écrits révèlent que les blessures du génocide sont profondes et trascendent plusieurs générations. Ces écrivains en diaspora décrivent leur sentiment d'aliénation et leur scission profonde avec leur patrie ancestrale et leurs nombreux proches morts et déportés. L'angoisse existentielle constitue un thème fréquent et important.
    A partir des années 1960, notamment à la suite du 50ème anniversaire en 1965 du génocide arménien, une prise de conscience et le traitement littéraire du sujet augmentent. De plus en plus d'écrivains en diaspora cherchent à explorer leurs racines et à relater le destin tragique de leurs proches arméniens. America, America (Stein & Day, 1961), du Gréco-américain Elia Kazan, fut un roman, un scénario, puis ce film épique célèbre qui décrit les souffrances terribles des minorités chrétiennes arméniennes et grecques dans l'empire ottoman. The Gate(Harcourt, Brace & World, 1965) de Peter Sourian est lui aussi centré sur le génocide arménien. Passage to Ararat(Farrar, Straus & Giroux, 1975) de Michael Arlen aborde les défis de l'assimilation, de la quête d'identité, tout en narrant l'odyssée d'une découverte de soi et de ses origines. Voyages (Pantheon Books, 1971) et Daughters of Memory (City Miner, 1986) de Peter Najarian racontent eux aussi l'histoire arménienne et la quête d'identité en diaspora. David Kherdian présente la vie de sa mère dans The Road from Home: The Story of an Armenian Girl (Greenwillow Books, 1979). Rise the Euphrates (Random House, 1994) de Carol Edgarian montre que les générations suivantes d'Arméniens nés en Amérique continuent de souffrir des effets à long terme du génocide. Dans Vergeen: A Survivor of the Armenian Genocide (Atmus, 1996), Mae Derdarian se confronte au déni révisionniste du génocide par la Turquie. Dora Sakayan traduit et publie le journal de son grand-père dans An Armenian Doctor in Turkey: Garabed Hatcherian: My Smyrna Ordeal of 1922 (Arod Books, 1997). Black Dog of Fate (Basic Books, 1997), plusieurs fois primé et qui eut une grande influence, de Peter Balakian, retrace un périple existentiel complexe qui débute dans les banlieues aisées de l'Amérique, tout en dévoilant progressivement un passé fait de couches croissantes de violences et de souffrances d'une famille arménienne ottomane au sens large. Comme une descente dans les tréfonds de l'enfer.
    L'aube du 21ème siècle connaît une poursuite des écrits littéraires sur le génocide arménien. La liste potentielle est considérable. Entre autres ouvrages citons : A Summer without Dawn: An Armenian Epic (Saqi Books, 2000) d'Agop Hacikyan et Jean-Yves Soucy relate la prise de conscience de l'ampleur du génocide. Le roman Lines in the Sand: Love, Tragedy, and the Armenian Genocide (Lines in the Sand, 2001) est publié par Thomas Ohanian, auteur d'un film documentaire sur le génocide. Victoria's Secret: A Conspiracy of Silence(Victoria Lazarian Heritage Assn, 2001) de Vickie Smith Foston relate comment ses ancêtres arméniens ont fui les massacres hamidiens des années 1890. Three Apples Fell from Heaven (Riverhead Books, 2001) s'inspire de la découverte par Micheline Aharonian Marcom de l'histoire de la vie de sa grand-mère. Hagop: An Armenian Genocide Survivor's Journey to Freedom (Armenian Heritage Press, 2003) de Theodore D. Kharpertian est le récit du chemin d'ordalie de son père. Sara Chitjian a transcrit, traduit et publié les brouillons des mémoires de son père dans A Hair's Breadth From Death: The Memoirs of Hampartzoum Mardiros Chitjian (Taderon Press, 2003). La Masseria delle allodole (Rizzoli, 2004) d'Antonia Arslan est un roman historique sur les souffrances de sa famille durant le génocide, qui a été ensuite adapté au cinéma. Mayrig (Robert Laffont, 1985; trad. anglaise par Elise Antreassian Bayizian, St. Vartan, 2006) d'Henri Verneuil (Achod Malakian) est un roman historique sur les conditions difficiles d'existence d'une famille arménienne contrainte à l'exil. L'ouvrage a fait l'objet d'un film. The Knock at the Door: A Journey Through the Darkness of the Armenian Genocide (Beaufort Books, 2007) de Margaret Adjemian Ahmert est l'histoire de la survie de la mère de Margaret en proie aux déportations en masse et aux massacres. The Edge of the World (Fremantle Press, 2007) de Marcella Polain est une "autobiographie fictive" qui dépeint la fragmentation d'une famille arménienne suite au génocide et à l'exil forcé.
    A la veille de 2015, année de la 100ème commémoration du génocide, un nombre croissant d'ouvrages sont apparus, dus à une autre génération d'écrivains en diaspora. The Sandcastle Girls (Doubleday, 2012) de Chris Bohjalian est un récit romanesque situé en plein génocide. Like Water on a Stone (Delacorte, 2014) de Dana Walrath, poème épique digne d'une tragédie grecque, narre le récit poignant de deux enfants qui survivent aux épreuves du génocide. S'appuyant sur les tentatives précédentes de ses proches, Armen T. Marsoobian relate l'histoire d'une famille dans Fragments of a Lost Homeland: Remembering Armenia (I.B. Tauris, 2015). As the Poppies Bloomed (Salor, 2015) de Maral Boyadjian est un récit romanesque ayant pour cadre le génocide. The Hundred Year Walk: An Armenian Odyssey(Houghton Mifflin Harcourt, 2016) de Dawn Anahid MacKeen entrelace les autobiographies d'un survivant du génocide et celle de sa petite-fille, qui retrace son périlleux voyage un siècle plus tard.
    Les différentes générations de mémoires et romans historiques sur le génocide arménien révèlent la souffrance toujours présente des Arméniens à travers le monde. Le génocide est devenu une part constitutive de l'identité arménienne. En tant que tels, les écrivains arméniens, même un siècle plus tard, se sentent obligés de consigner par écrit le génocide arménien et, ce faisant, de faire en sorte qu'il ne devienne pas un "génocide oublié."

    [Alan Whitehorn est l'éditeur de The Armenian Genocide: The Essential Reference Guide (ABC - CLIO, 2015).]                             

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    Traduction : © Georges Festa - 08.2017



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     © Zangak (Erevan), 2014


    Komitas vu par Halidé Adivar Edib
    par Meliné Karakashian


    MORGANVILLE, N.J. - J'ai entendu pour la première fois le nom d'Halidé Edib en Turquie, en 1997, lors d'un voyage quand notre guide évoqua le génocide des Arméniens, "ces sombres jours de l'histoire de notre pays...", ajoutant qu'elle avait lu les œuvres d'Halidé Edib. J'ai lu alors un passage dans un journal relatif à une rencontre d'Edib avec le Père Komitas, à son retour d'exil en 1915. J'ai conservé cet article que j'ai relu, en écrivant mon livre sur l'état mental de Komitas.1 Je me suis procurée ensuite les Mémoires d'Edib,2 où elle évoque non seulement sa rencontre avec Komitas, mais aussi la direction qu'elle assuma de l'orphelinat d'Antourah [Liban, puis Syrie] à l'invitation de Djemal Pacha; je connaissais l'orphelinat d'Antourah, ayant lu les Mémoires de Karnig Panian,3 mon professeur, sur son enfance, de Gurin [Gürün] à cet orphelinat et plus encore. Il va sans dire que les deux sujets m'intéressaient, l'état mental de Komitas et la description de l'orphelinat d'Antourah, puisque j'étudiais en profondeur les conséquences psychologiques du génocide.

    Halidé Edib était la fille d'Edibe Bey, secrétaire du sultan Abdülhamid II. Elle fit ses études dans une école grecque chrétienne et fut élevée dans un esprit de tolérance, d'après la préface de ses Mémoires. Halidé Edib fut une écrivaine et une romancière très estimée; dans sa préface, H. Dak précise : "Bien qu'elle ne fut pas la première, Halidé Edib (1882-1964) fut l'écrivaine turco-ottomane la plus prolifique, avec vingt et un romans, quatre recueils de nouvelles, deux pièces de théâtre, quatre essais et une autobiographie en deux volumes." (p. V)

    En lisant ses Mémoires, le lecteur découvre le Turk Odjak [Foyer Turc], où Komitas fut convié à se produire, quelques semaines avant son emprisonnement. Edib écrit : "C'est dans cette salle que je fis la connaissance de Vartabed Goumitas [sic], prêtre, musicien et compositeur arménien. Il faisait partie de ces musiciens, acteurs et conférenciers de renom que l'Odjak invitait à rencontrer son public chaque semaine.
    Goumitas était devenu très célèbre avec les chants d'Anatolie et la musique des anciens chants grégoriens, qu'il avait rassemblés durant des années de patient labeur à Constantinople et en Anatolie. Il avait formé une chorale de jeunes Arméniens et était considéré comme une sommité parmi les Arméniens."

    Edib a raison en ce que Komitas connaissait bien le turc; mais elle a tort lorsqu'elle déclare que Komitas avait recueilli sa musique à Constantinople. Lorsque Komitas s'installa à Constantinople en 1910, il avait déjà recueilli des chants populaires en Arménie et en Arménie Occidentale (Anatolie). Edib poursuit : "Quand il apparut dans sa longue soutane noire de prêtre, son visage sombre et naïf comme celui des Anatoliens, son regard tout d'émotion et de nostalgie que sa voix rendait dans ses notes pures et puissantes, je vis en lui l'incarnation du folklore et de la musique anatoliennes.
    Les airs étaient ceux que j'entendais souvent chanter nos domestiques originaires de Kemah et d'Erzeroum. Il avait simplement traduit les paroles en arménien. Mais ce n'est pas la langue qui m'intéressait; j'éprouvais simplement la signification intime de cette mélodie à la fois douce et désolée issue des solitudes de l'Anatolie." (p. 371)

    Dans son autobiographie en date du 24 juin 1908, Komitas précise : "Je suis né le 26 septembre [calendrier julien] 1869 en Asie Mineure, dans la ville de Godin ou Kütahya. L'on me baptisa le troisième jour et l'on me prénomma Soghomon. Mon père, Kévork Soghomonian, était natif de Kütahya, tandis que ma mère, Takouhie Hovhannissian, était de Bursa [Brousse]. Ils étaient tous deux arméniens. Leurs deux familles étaient réputées pour leurs chants [...] Les chants étaient composés par ma mère et mon père dans la langue et la musique turque [tazik]; certains d'entre eux, que j'avais déjà notés en 1893 dans ma ville natale, y font encore l'admiration des anciens [...]"

    Les Arméniens de Kütahya parlaient le turc. Takouhie composa des chants en turc. Les Arméniens de Kütahya, comme les autres Arméniens en Turquie, étaient sévèrement punis lorsqu'ils parlaient l'arménien. La familiarité de Komitas avec la langue turque et le fait qu'il réarrangea les chants que sa mère chantait en turc ne font donc pas de lui un Turc. C'était un Arménien dont les racines remontaient au village de Tsghna dans le canton de Koghtn, au Nakhitchévan, autrefois arménien et situé actuellement en Azerbaïdjan.

    Edib continue : "La relation qui débuta ce jour-là se poursuivit, Goumitas venant souvent chanter chez moi. Il continua à venir alors même que les Arméniens et les Turcs s'étripaient mutuellement. Nous souffrions tous deux en silence de cette situation, sans en faire état. Mehemmed Emin et Yahia Kemal Beys, de grands poètes qui avaient toujours nourri une vision humanitaire du nationalisme, s'intéressèrent à sa personnalité et vinrent l'entendre. Mû par sa passion pour la musique, Youssouf Akchoura vint lui aussi, mais il prétendait que Goumitas avait grandement nui aux Turcs en s'appropriant la culture de son peuple sous la forme de musique et de chants."

    De telles conceptions n'étaient pas le seul fait d'Edib et d'Akchoura. En mars 1915, à l'Odjak, à la fin d'une représentation de Komitas, le public composé de mélomanes turcs et non turcs soupira, certains s'écriant : "Que Dieu le protège du mauvais œil !"4. Ce jour-là, l'orateur souligna le fait que ce fils de l'Anatolie, prêtre arménien, grâce à son dévouement et son travail acharné, avait donné des ailes à la musique arménienne, présentant les chants populaires qu'il avait recueillis comme un patrimoine national arménien, ce que le clergé turc n'avait pas fait...

    Komitas poursuivit son activité jusqu'à son incarcération, le 23 avril 1915.

    Edib ajoute : "Goumitas était originaire de Kütahya et d'une famille très pauvre. Ses parents ignoraient l'arménien et Goumitas ne l'apprit que plus tard. Ils étaient probablement d'origine turque, descendant de Turcs qui avaient rejoint l'église grégorienne. Les dirigeants byzantins avaient incité des tribus turques à former une barrière contre les invasions des Sarrasins et, bien que celles-ci furent disposées principalement le long de la frontière méridionale, certaines s'installèrent peut-être ailleurs [...] Que ses origines soient turques ou arméniennes, c'était un nationaliste arménien, mais c'était un vrai Turc anatolien de par son caractère et son cœur, ne fût-ce qu'inconsciemment...
    En tant qu'homme et artiste, Goumitas était d'une trempe que l'on rencontre rarement. Son ascétisme, la simplicité à la fois pure et admirable avec laquelle il enseignait les Arméniens, ont peut-être été imités par d'autres nationalistes. Sa façon d'exprimer l'Anatolie à travers le chant et l'émotion valait d'être entendue entre toutes."

    Evoquant une rencontre après son exil en 1915, Edib écrit : "Goumitas chanta un jour un Ave Maria en arménien qui datait du 6ème siècle, une chose d'une rare beauté mystique; l'extase et l'émotion religieuse qui émanaient de cet air me fascinèrent au point que je lui demandai s'il avait mis en musique des psaumes.
    Oui, me dit-il, le 101ème.
    Es-tu trop fatigué pour le chanter ? lui demandai-je.
    Il se jeta dans la chaise basse voisine du piano, le visage blême, ridé par la souffrance.
    Il se mit à chanter sans quitter sa chaise. J'eus l'impression que l'air n'avait rien de la beauté humble et sacrée de l'Ave Maria... Intimidée, j'eus un sentiment étrange. Je retirai instinctivement la Bible de la bibliothèque voisine et je découvris les stances dernières du psaume 101 : "J'exterminerai tous les méchants de ce pays, afin de retrancher tous ceux qui commettent le mal de la ville du Seigneur."
    C'était là le cri de haine et de vengeance de son âme à l'adresse des miens... En 1915 l'Odjak usa généreusement de son influence pour lui épargner la déportation, mais en 1916 il fut gravement perturbé au plan mental, sous la pression de ces temps atroces. Le docteur Adnan supplia Talaat Pacha de lui permettre de se rendre à Paris pour s'y faire soigner, ce qui lui fut accordé. Il se trouve toujours dans un asile."

    Naturellement, mon ouvrage présente les choses différemment grâce à mes recherches.           

    Notes

    1. Meliné Karakashian, Komitas: Victim of the Great Crime, Erevan : Zangak, 2014, 224 p.
    2. Memoirs of Halide Edib. Gorgias Press, 2005, 560 p.
    3. Karnig Panian, Goodbye, Antoura: A Memoir of the Armenian Genocide, Stanford University Press, 2015, 216 p.
    4. Karakashian, p. 93

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    Traduction : © Georges Festa - 10.2017



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    Gourguen Mahari [Gourguen Grigori Adchemian] (1903-1969), par Andranik Kochar
    © http://photo.am
    Avec l’aimable autorisation de Photo.am


    Gourguen Mahari
    Vergers en feu
    Erevan, 1966, 624 p.

    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 14.07.2004


    Traduction dédiée à Denis Donikian


    Un sort sévère fut réservé à ce roman marquant de Gourguen Mahari (1903-1969) sur la Van arménienne d'avant 1915, capitale du Vaspourakan, province de l'Arménie historique, située près du lac homonyme et dans la Turquie actuelle. Lors de sa parution, Vergers en feu déclencha une très vive polémique, sa présentation du mouvement révolutionnaire arménien à Van et de sa résistance armée au génocide heurtant à la fois patriotes et nationalistes. Quasiment toute l'élite intellectuelle et artistique d'Arménie et de la diaspora se dressa vent debout, protestant avec véhémence.

    Le dernier grand livre de Mahari, qu'il considérait comme son chef-d'œuvre et sur lequel il travaillait depuis les années 1930, fut traité comme scandaleux et blasphématoire. Mahari fut accusé d'avoir caricaturé la résistance arménienne, déshonoré le mouvement révolutionnaire qui le dirigeait et dénigré ses meilleurs représentants. Au point que Vergers en feu fut brûlé en public et son auteur menacé de mort. Ce climat d'hostilité contraignit Mahari, à la fois découragé et malade, à réécrire de fond en comble le roman pour sa seconde édition. Mais ses détracteurs ne furent pas satisfaits et, bien après sa mort, continuent de nourrir un désir de vengeance à l'encontre d'un des poètes et romanciers les plus talentueux d'Arménie, un homme aux principes solides et capable de la plus grande compassion, qui survécut au génocide arménien et aux camps de travaux forcés staliniens. Aujourd'hui, l'épouse de Mahari est abandonnée, vivant seule et dans une misère noire dans un appartement sans chauffage d'Erevan.

    Le procès intenté à Mahari est autant infondé au plan artistique et politique que la campagne à son encontre est dénuée de toute justification morale, politique ou intellectuelle. Dans un ouvrage de fiction, l'intégrité artistique ne saurait côtoyer une falsification grossière ou gratuite de la vérité historique. Si les accusations portées contre le roman de Mahari avaient quelque fondement, elles se reflèteraient inévitablement dans des imperfections esthétiques sans appel. Or la première édition de Vergers en feu résiste à l'examen le plus intransigeant, tant au plan esthétique que politique. Admirablement écrit, avec un degré d'humour inhabituel, même pour Mahari qui n'en est guère avare, ce roman fait le portait émouvant et exhaustif d'une communauté tandis qu'elle vit dans l'ombre menaçante d'une catastrophe imminente et qu'elle résiste à l'assaut meurtrier de forces hostiles, en l'occurrence l'armée du gouvernement Jeune-Turc qui, dans le cadre de son génocide contre le peuple arménien, tente de massacrer la population arménienne de Van.

    L'édition 1966 de Vergers en feu reste l'un des romans arméniens les plus accomplis de l'époque soviétique. Sa reconstitution de la structure sociale arménienne historique de Van, de ses coutumes et traditions, de son univers artistique, éducatif, intellectuel et politique, reprend vie grâce aux relations variées d'une foule de personnages marquants et authentiquement universels. De tels mérites placent ce roman aux côtés de La Fille de l'amira de Yéroukhan, un tableau magistral de l'Istanbul arménienne d'avant 1915 et qui n'est pas sans rappeler l'ancienne Kars arménienne restituée sur un mode tragicomique par Tcharents dans Le Pays de Naïri. Vergers en feu n'est pas dénué d'imperfections, mais c'est une œuvre d'art qui restitue la vie réelle dans sa richesse infinie. (Ce genre de prose artistique compte un nombre important de praticiens arméniens et mérite d'être remarqué.)

    Rendre compte de ce roman ne saurait faire l'économie des questions politiques qu'il soulève. Mahari a un point de vue et le défend avec véhémence, avec un goût immodéré pour le sarcasme. Loin d'être diffamatoire, sa vision de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA) à Van et de son rapport avec la population locale se veut critique. Dans sa conception de la politique, il s'agit d'une tentative fictive pour dépasser les histoires triomphalistes et complaisantes de Van en 1915 qui en viennent à masquer une défaite historique - après tout, même s'ils ont échappé au génocide, les vergers arméniens de Van furent incendiés et sa population exilée pour toujours. Le fait que ce roman soit chassé de la sphère publique n'est le reflet ni de son art, ni de sa vision politique, mais de la mentalité nationaliste partiale et sous-développée de la plupart, sinon de l'ensemble, des critiques de Mahari.

    I. La ville, les marchands et le peuple

    Mahari redonne vie avec éclat aux Arméniens de Van à travers l'histoire des quatre frères Mouratkhanian et les relations entre les principaux marchands de Van et la direction de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA). Négociants d'envergure et modestes, artisans, fermiers, révolutionnaires arméniens, intellectuels, autorités et police coloniales turques, militants Jeunes-Turcs, épouses, mères, grands-mères, filles, fils prodigues, jeunes garçons aventureux et bien d'autres sont rassemblés au sein d'une coexistence dynamique. Grâce à l'accumulation de descriptions et d'observations parlantes, et au fil de l'intrigue, le roman se mue en une sorte de monument qui reconstitue un monde perdu et lui confère longévité et solidité en l'imprégnant de ces rêves, de ces joies, de ces peurs et de ce sens de la vie universelle en tant que telle.

    Temps et lieu, ambiance et humeur, atmosphère et tradition, adages et sagesse locale nourrissent des évocations d'une poésie rare, non seulement d'hommes et de femmes, mais aussi de lieux et de la nature, d'habitations domestiques, de boutiques, de cafés et de casinos, de cantines, d'églises, d'écoles, de bibliothèques et de monastères qui, réunis, définissent la Van arménienne des quinze premières années du 20ème siècle. Dominé par un groupe de riches marchands autour desquels gravitent petits négociants, vendeurs, artisans et employés, le provincialisme de Van est souligné, contrastant avec l'Istanbul cosmopolite où l'ambitieux Hampo Mouratkhanian contracte une maladie vénérienne. L'arrière-pays rural de la ville est présent dans l'histoire d'un autre frère, l'opulent fermier Mégo Mouratkhanian. Les coutumes sociales d'alors se devinent à travers les descriptions de la position subalterne des femmes, exprimée sans détour par Ohannès Agha Mouratkhanian, l'aîné du clan, qui fait cette remarque : "C'est quoi une fille ? Une lampe pour la maison d'un étranger, un pilier pour un logis à l'étranger."

    En dépit de la richesse de son intrigue, parfois tentaculaire, Vergers en feu tient un fil conducteur dans les tensions et les affrontements entre les principaux marchands arméniens de Van et le mouvement révolutionnaire, tandis que les Jeunes-Turcs commencent à assiéger la Van arménienne. L'image que donne Mahari de la classe marchande est à la fois inspirée, sans concession et pénétrante. Négociant à ses heures, Simon Agha :

    "d'un pas agile contourne les ronces sur son chemin, de ses doigts lestes se saisit de tout ce qui est à sa portée, de sa langue adroite triche tant qu'il peut, et grâce à son habileté sans pareille surpasse ceux qui font autorité sur le marché. [...] 'Il s'approche d'eux avec précaution, flagorneur au début. S'approchant, il sourit, adoptant souvent une mine pitoyable, sans défense. Finalement, il se tient à leurs côtés et chemine avec eux. Et quand les choses vont bien pour lui, il fait marche arrière et s'en prend à ses confrères par derrière. Beaucoup sont ruinés, incapables de résister aux attaques téméraires d'une volonté fortifiée par la pauvreté et la misère. Au fil des ans, ceux qui jouissaient autrefois d'une position et d'un nom sur le marché, disparaissent dans le brouillard et mordent la poussière, brouillard et poussière dont s'amuse Simon Agha - penché en avant, les yeux toujours rivés sur son chapelet, mais sans cesse aux aguets.'"

    Figure de proue parmi les marchands et campé magistralement, Ohannès Mouratkhanian jauge tout, que ce soit le mariage de sa fille, le mouvement révolutionnaire ou le patriotisme, à l'aune de leur contribution à l'accroissement de sa richesse personnelle. Tandis que les Jeunes-Turcs assiègent la Van arménienne, après avoir pillé et incendié le quartier des commerçants, ils s'apprêtent à massacrer la population arménienne. En réaction, Ohannès se contente de déplorer la perte de ses biens, en se demandant dans "quelle sorte de patrie" il vit. Aux objections, il rétorque : "Gardez-la pour vous, cette mère-patrie faite de miséreux et d'affamés ! Si seulement j'avais converti mes biens en or et si j'étais parti !" (p. 507-508) Après tout, "Simon Agha ou Panos Agha n'ont-ils pas dit : 'Quelle patrie ? La patrie c'est là où tu gagnes ton pain !" (p. 611-612)

    Puis, quand le siège des Jeunes-Turcs est levé, Ohannès Agha redémarre et se met à échafauder de nouveaux projets pour gagner de l'argent. Flânant à travers ses vergers, "contemplant" le poirier où il a enterré son or, "il se sent plus vaillant que jamais et même tout-puissant." (p. 574) Mais, lorsque les troupes russes se retirent de Van, incapables de résister plus longtemps à l'offensive des Jeunes-Turcs, les Arméniens s'apprêtent à évacuer la ville. Ohannès se lamente, mais pour un temps seulement. Il imagine déjà de lucratives affaires dans la lointaine Tbilissi. Il va sans dire que Mahari, tout en dépeignant Ohannès dans son rôle social, reconnaît aussi en lui une humanité complexe, "hormis le fait qu'il n'a que faire" d'être "un pauvre nageur dans cette mer profonde et insondable, limpide et trouble en même temps, qui s'appelle Ohannès Mouratkhanian." (p. 556-7)

    La dissection experte de l'attitude des principaux marchands quant à la vie, la politique, le nationalisme et la guerre s'accompagne d'un tableau vivant du quotidien tel qu'il fut vécu avant et pendant le siège de Van. Le lecteur n'est pas blessé par des images assommantes et irréalistes d'hommes et de femmes parfaits qui, au nom de "la mère-patrie" ou de quelque mot d'ordre patriotique et ronflant, applaudissent au sang versé, aux souffrances, aux destructions et à la mort semés par la guerre. Ici nul héros romantique, issu de quelque modèle surhumain et édulcoré au plan de la morale. Tous les personnages plus ou moins développés sont indiscutablement humains par leurs vices et leurs vertus. Les circonstances et les gens ne se révèlent jamais véritablement à nous ou comme des entités immuables, et la crise à venir se déroule à la façon d'un processus, via l'évolution des relations et des agissements des personnages.

    Globalement, la population est au début largement préservée et même indifférente à la menace qui approche. Les nouvelles des déportations ailleurs dans le pays ne s'infiltrent à Van que progressivement, tandis que l'étreinte des Jeunes-Turcs se resserre presque imperceptiblement. Deux grands dirigeants de la FRA sont assassinés, dont Simon, l'ami d'Ohannès Agha. Puis advient le pillage des magasins, des boutiques et des entrepôts arméniens dans le secteur commerçant de la ville et la mise en quarantaine des quartiers peuplés d'Arméniens. Le récit détaillé de Mahari montre avec brio pourquoi les perceptions populaires de quelque catastrophe que ce soit n'en saisissent pas et n'en peuvent saisir toute l'énormité au prime abord. La tragédie n'est ressentie qu'au fil du processus, seulement après l'accumulation d'événements mineurs et apparemment fortuits et passagers au départ, faits de privations, de soif, de destructions, de souffrances et de morts. Au début, la population continue de vivre d'une façon "normale," espérant que les problèmes vont passer. Ce n'est que lentement qu'elle réalise que ces problèmes vont se multiplier pour aboutir à une épouvantable tragédie.

    Des passages saisissants captent, au sein de la population, une perception nouvelle, meurtrie par la guerre, de la beauté naturelle de Van, de son fruit, de ses oiseaux, de ses vergers, de ses jardins à l'abandon et de ses échoppes réduites en cendres.

    "Dès le premier jour des combats, l'existence et le printemps basculèrent de leur cours normal dans un enfer. C'était le printemps, mais ce n'était pas le printemps. Les hommes vivaient une saison qui n'était pas le printemps, mais qui n'était pas non plus l'été, l'automne ou l'hiver. Les gens vivaient maintenant comme hors des quatre saisons." (p. 519)

    Des descriptions plus vraies que nature restituent l'état d'esprit, le dévouement et la détermination des combattants dans les barricades (p. 494-499). Les scènes où un orateur patriote est chahuté quant au sort de Haïk Nahabed, le mythique fondateur de la nation arménienne, sont d'une drôlerie sans pareille par leur vision réaliste de l'image du mouvement révolutionnaire au sein de la population. Lorsque le siège est levé, l'exubérance, le soulagement, le sentiment de victoire, la joie d'avoir échappé à l'extermination sont quasiment palpables au plan social et psychologique. Lorsque les troupes turques se retirent : "Alors se leva le sauvage Hittite, Khaltian et Ouratian aux anges tandis que Van fêtait sa victoire jusque tard dans la nuit. On ouvrait les coffres, les riches s'enivraient de vin et d'ouzo, tandis qu'anticipant l'aube, ceux qui n'avaient rien gagnaient les quartiers turcs à l'abandon." (p. 562)

    Or ces festivités ont un goût amer. Les descriptions par Mahari de scènes de massacre des populations prises au piège en dehors des quartiers arméniens de la ville sont déchirantes. Scènes que suivent des passages, parmi les plus émouvants du livre, ayant trait à l'évacuation finale de la ville, la fin de tout espoir, l'extinction de toute une communauté. Parallèlement à l'histoire de la défense de Van, de sa victoire précoce et de son évacuation finale, Mahari met un terme aux histoires individuelles de la famille Mouratkhanian. Hampo a déjà succombé à une maladie vénérienne à Istanbul, Mégo est assassiné avant le siège. Ohannès, l'unique survivant, s'apprête à partir pour d'autres lieux, nourrissant l'espoir de lucratives affaires, tandis que son cadet, Kévork, enseignant défroqué alcoolique, promu révolutionnaire de circonstance, meurt bêtement sur une barricade. L'ensemble est émouvant, puissant et évocateur, préservant l'histoire d'une époque, la mémoire d'hommes et de femmes et une part de l'expérience existentielle.

    II. La politique et sa critique

    En raison de toutes ses autres qualités, Vergers en feu est aussi un roman profondément politique sur la relation entre un peuple et une organisation politique révolutionnaire. Mahari ne pouvait éluder la politique. Bien qu'ayant échappé au génocide, les Arméniens de Van furent chassés de leur patrie historique. La ville qu'ils durent abandonner, riche d'une culture et d'une civilisation arméniennes multiséculaires, avec ses monuments et ses institutions, fut à bien des égards littéralement enterrée et anéantie. Van avait été le cœur du mouvement moderne arménien de libération et son anéantissement représenta non seulement la défaite de ce mouvement, mais aussi la destruction finale de l'Arménie historique. Pour raconter cette histoire de Van avec quelque profondeur artistique ou historique, Mahari se devait d'aller au-delà des célébrations ritualisées d'une résistance armée. C'est précisément ce que ses opposants ne peuvent encaisser, car cela remet en question les versions dominantes et étroites de l'histoire arménienne moderne.

    Au lieu d'aborder l'art et la politique dans ce roman, les critiques de Mahari les réduisent à néant, forgeant tout un réseau d'accusations malveillantes, inventées et intenables. Un point de vue récent de Stefan Topjyan, cité dans l'étude de Marc Nichanian sur Mahari, peut être considéré comme représentatif :

    "On voit ici comment l'impossible s'était produit : les faits historiques étaient rendus vulgaires, ils étaient distordus jusqu'à devenir méconnaissables. Le cours entier de l'histoire, le sens même de cette histoire, étaient souillés. Le chemin vers la liberté, avec ses martyrs, était transformé en un chemin sanglant où le sang avait été versé en vain. Les martyrs étaient tournés en ridicule. Seul un Turc pouvait juger notre histoire ainsi. Or celui qui la jugeait ainsi était un grand écrivain arménien."1                                                               

    Pour arriver à de telles conclusions, il faut une sacrée dose de préjugés et un mépris effronté pour le texte ! Même un survol du texte montre que Gourguen Mahari était à des années lumière de ses opposants en termes d'étoffe.

    A. La critique de la FRA et du mouvement arménien de libération

    Mahari ne cible pas le mouvement révolutionnaire arménien ou la FRA dans leur ensemble. Il livre plutôt une analyse critique d'une période déterminée de l'histoire de la FRA à Van, période qui s'étend de 1908 à 1915. La critique de cette période très particulière se caractérise par une opposition systématique à ce qui est présenté comme un avant-1896 plus sain du mouvement révolutionnaire qui, bien que dominé par le parti arménagan, incluait ses composantes de la FRA et du parti hentchak social-démocrate. Avant 1896, "des hommes comme Avétissian (parti arménagan), Bédo (membre de la FRA) et Mardik (dirigeant hentchak) étaient des phares" qui "jamais ne levèrent la main sur d'autres Arméniens" et ne tentèrent pas "d'armer la population par la force." Même si ces années glorieuses ne sont plus, "un nouveau 96 reviendra." Mais il ne saurait être suscité artificiellement, il doit s'agir d'un processus organique mû de l'intérieur. Il ne faut pas brûler les étapes, la "population doit s'armer elle-même" et pour cela il "faut d'abord gagner du temps." (p. 103)

    Au fil du roman, les mérites du mouvement d'avant 96 font figure de critique de la FRA de l'après-1896, accusée d'avoir échoué à développer un enracinement local et de recourir au sectarisme, à la corruption et à l'assassinat politique. Présentés comme arrogants, fréquemment ignorants et blessants au regard des traditions et des besoins locaux, les militants de la FRA sont considérés comme des nouveaux-venus. Ils "parlent arménien," mais il s'agit d'un "arménien autre." (p. 141) Ces militants sont vus comme des "intrus" qui usurpent la place des arménagans autochtones via des conflits fratricides cruels et parfois sanglants. Lors de la bataille de Van, la nomination d'Arménag Yégarian, un arménagan chevronné, comme chef militaire fait l'unanimité au sein de la population car, contrairement au dirigeant de la FRA, Aram Manoukian, Yégarian est un homme de la région, connaissant bien les habitants et leurs besoins.

    Vergers en feu reproche aussi à la FRA sa vision politique d'ensemble. Ancrée dans la diaspora, on la découvre peu au fait, sinon ignorante, de la situation de la population en Arménie historique (p. 175-176). En lieu et place d'une stratégie sérieuse, elle ne propose qu'une poésie romantique bon marché et des slogans vides de sens (p. 290, 311). A un moment donné, Aram, le dirigeant de la FRA qui, bien que faisant l'objet de moult sarcasmes, est aussi dépeint avec une certaine subtilité, envisage la possibilité que :

    "ces chants montrent que notre stratégie est vaine. Les gens qui parlent sans cesse de la nécessité de mourir pour la victoire meurent en général, mais ne gagnent pas." (p. 289)

    Renvoyant à l'alliance avec les Jeunes-Turcs en 1908, la FRA est accusée de jouer une "politique constitutionnelle." En 1908, "prêtre et mollah s'embrassaient, l'Arménien et le Turc se juraient une amitié éternelle." Or cette promesse d'amitié "n'était que mensonge, pur mensonge. Le mouton est resté mouton et le loup un loup." (p. 198) Dupée par 1908, la FRA était mal préparée en 1915. Lorsque le siège de Van débute, Hagop Agha remarque ironiquement :

    "Le gouvernement turc nous accuse d'importer des armes de Russie pour nous en servir lors d'un soulèvement généralisé. Maintenant que nous avons rassemblé toutes nos armes, il s'avère que nous avons plus de combattants que de vieilles pétoires. Pourquoi tout ce ramdam de la FRA ?" (p. 523)

    En décochant ce genre de critique, Mahari fait parfois fi des règles de bienséance. Mais l'on reste dans le cadre d'un débat légitime et persistant. Les massacres ottomans de 1896 détruisirent un pan entier de la population arménienne de l'Arménie historique et, conjointement au meurtre de quelque 600 combattants se retirant de Van, dévastèrent un mouvement révolutionnaire naissant et autochtone en plein cœur de l'Arménie. L'émergence suivante de la FRA comme force dominante dans le mouvement s'accompagna d'affrontements sectaires et fratricides. Ses négociations et son alliance ultérieure avec les Jeunes-Turcs en 1908 conduisirent au désarmement du mouvement révolutionnaire, réduisant considérablement la capacité des Arméniens à résister au génocide. Parmi les historiens attentifs à ces questions l'on compte Garo Sassouni, membre dirigeant de la FRA, Antranig Tchélébian, ainsi que d'éminents historiens soviétiques et post-soviétiques comme Hratchig Simonian, Raffik Hovanissian, A. S. Vartanian et bien d'autres.            

    Dans ce contexte sensible, la vision de la résistance armée de 1915 au génocide chez Mahari est néanmoins incontestablement positive.

    B. La résistance de 1915

    Les critiques qui fustigent Mahari pour avoir négligé ou décrié la résistance armée à Van, se trompent ou induisent délibérément en erreur. Quelles que soient ses critiques, elles ne déshonorent pas ces hommes et ces femmes de tous bords, y compris la FRA, qui bravèrent un empire en luttant pour leurs vies, leur communauté et leur ville. L'art de Mahari nous transporte au-delà des visions éculées et partiales habituelles. Inscrivant sans artifice aucun les combattants et leurs engagements militaires dans le quotidien de leur communauté, Vergers en feu présente un tableau profondément authentique de la guerre et de la résistance comme un moment unique, et cependant non exclusif, bien que traumatisant, dans le déroulement de l'existence. Bien qu'il ne s'agisse pas de résistance armée, la résistance armée occupe de fait une place importante dans le derniers tiers du roman, en particulier dans les chapitres 20, 21 et 22.  

    Dès que la bataille commence, l'on discerne de suite un apaisement des sarcasmes au vitriol et des satires vengeresses de Mahari, y compris à l'encontre de Kévork Mouratkhanian, ce vagabond alcoolique qui, arpentant la ville, ne cesse de faire honte à tous les révolutionnaires. Un élan de générosité envers ce mouvement se manifeste soudain, sans rien concéder toutefois aux critiques précédentes. Mahari ne s'attarde pas sur la direction de la FRA. Mais il est révulsé par le meurtre lâche de deux de ses dirigeants - Ishkhan et Vramian. De même, s'il s'en prend tout autant aux chefs du parti hentchak (p. 337-338), "la nouvelle de [leur] arrestation frappa tous les foyers et tous les cœurs, tel un vent glacé. Les gens étaient tétanisés par la peur." (p. 430)   

    Tandis que les combats submergent la ville, des passages passionnés et parfois lyriques (p. 491 et suiv.) relatent le courage et la bravoure au travers de ce qui est décrit par l'auteur lui-même comme une "rude" mais "héroïque bataille" (p. 494) qui marque une nouvelle

    "ère - où il n'y avait plus ni dachnaks, ni hentchaks, ni arménagans. Il n'y avait que des habitants de Van en train de lutter et de se battre et un Arménag Yégarian, foin de son identité arménagan." (p. 532)

    Ainsi fédérés au sein d'une masse solide unique, indépendamment des étiquettes ou des erreurs passées, l'armée impériale

    "n'arrive pas à briser le cercle de la défense arménienne, pas de maillon faible - les habitants de Van se battent à un contre dix, les paisibles civils d'hier engagent aujourd'hui un combat contre les forces régulières du gouvernement." (p. 532)

    III. Morale, amour, politique et relations arméno-turques

    Désireux de discréditer la politique de Mahari par d'autres moyens, certains critiques font mine de s'indigner du sort qu'il réserve à l'encadrement de la FRA, en particulier Aram qui, tout en étant présenté comme une personnalité inefficace, entretient une liaison avec l'épouse de son propriétaire. Mais il convient de porter au crédit artistique de Mahari le fait qu'il traite les révolutionnaires comme des êtres humains avec leur lot de passions humaines et leur part aussi de poses, de décadence et de bêtise. Les dirigeants révolutionnaires sont-ils vraiment innocents en dehors des liens du mariage ? Vergers en feu reste aussi dans le cadre de la vérité historique en montrant des révolutionnaires menant leur existence relativement isolés de leur communauté et animés par des besoins et des intérêts autres. Etant donné que même les dirigeants n'anticipèrent pas la catastrophe, il n'est guère étonnant qu'ils consacrèrent un temps non négligeable à des activités non politiques. Vergers en feu démontre ici une maîtrise hors pair du lien véritable entre un mouvement révolutionnaire et la population au nom de laquelle il prétend agir. Ce n'est que dans des moments de tension politique extrême, tels qu'un soulèvement, que population et mouvement organisé se rassemblent en une force unique, comme ce fut le cas à Van en 1915. En dehors de ces périodes, le lien est plus distant, complexe, empreint de difficultés. Vérité dont atteste l'expérience des mouvements du même ordre en Asie, en Afrique et en Amérique Latine.         

    Une faiblesse majeure entache néanmoins sans conteste ce roman remarquable par ailleurs. La satire de Mahari est souvent vengeresse, au vitriol et partiale. Les personnalités dominantes illustrant la FRA se composent de Kévork l'histrion, Mihran le vénal et de ses trois chefs, Aram, Ishkhan et Vramian qui, réunis, donnent à penser que la FRA d'après 1908 n'était rien d'autre qu'un ramassis de répugnants opportunistes et arrivistes. L'indulgence de Vramian, la complexité d'Aram ou le mérite de certains personnages marginaux ne parviennent pas à compenser ces boursouflures. Car, malgré tous ses désastres incontestables, la direction de la FRA était en charge de l'écrasante majorité des militants révolutionnaires qui rejoignirent le mouvement et qui étaient des gens dévoués et sincères. En outre, plusieurs éléments de cette direction, en dépit de leurs erreurs catastrophiques, jouèrent dans certaines circonstances et à certains moments un rôle essentiel et précieux, même après l'alliance fatale avec les Jeunes-Turcs. Un tableau exhaustif prendrait aussi en compte cette vérité. En dépouillant tous les révolutionnaires de l'après-1896 de toute probité ou principe, Mahari amenuise notablement l'impact de sa critique.

    D'autant qu'une grande part des critiques de Mahari se reflète à travers la vision de marchands qui ne sont pas représentatifs de la masse de la population et de sa mentalité dont il dit peu de chose. Ces erreurs sont quelque peu rachetées par le rôle honorable, ou du moins honnête ou bien intentionné, assigné même aux semblables de Kévork lors du soulèvement armé. Or ce genre de rédemption conduit à un véritable marasme artistique. De fait, en termes de représentation romanesque des cadres de la FRA avant la révolte, il est inconcevable de voir comment ils y prennent part alors en tout bien tout honneur. Ce genre de faiblesse laisse indubitablement une impression amère sur l'imagination, l'intelligence et l'émotion, même de ceux qui n'ont aucune sympathie pour la FRA. C'est une chose de critiquer sans merci la FRA et ses dirigeants. C'en est une autre d'exprimer un mépris irraisonné pour ceux qui rejoignirent ce mouvement au nom des motifs les meilleurs et les plus honorables, le payant même de leur vie.

    Comme roman historique, Vergers en feu souffre aussi de la pauvreté du traitement qu'il réserve aux relations arméno-turques. Il y a du provincialisme et de l'esprit de clocher à laisser entendre que les hostilités arméno-turques à Van n'avaient pas de réels fondements locaux et furent plutôt déterminées par des forces extérieures à la communauté - les Jeunes-Turcs d'Istanbul et la FRA de Tbilissi ou Genève. Van, ainsi que ses voisines Moush et Sassoun, formait le cœur de l'Arménie historique et fut le socle du mouvement de libération nationale au 19ème et au début du 20ème siècle. Elle devint une menace non seulement pour l'Etat ottoman à Istanbul, mais aussi ses représentants locaux en Arménie historique, qui appartenaient à l'élite nationaliste turque, envieuse des terres, des biens et des richesses des Arméniens de Van. D'autre part, les dirigeants politiques arméniens soi-disant "interlopes" faisaient en réalité partie d'une mouvance arménienne de dimension nationale, dont Van n'était qu'une composante, bien que l'une des plus importantes. Leur image interlope reflète ici en partie le provincialisme pernicieux de la vie arménienne à cette époque. Aspect qui n'est malheureusement pas évident dans Vergers en feu.

    Parallèlement, néanmoins, la nature essentiellement réactionnaire du mouvement Jeune-Turc est bien rendue, éliminant une génération ancienne de dirigeants politiques turcs et lui substituant des nationalistes plus jeunes, outranciers et xénophobes. Mahari est sensible au paradoxe du fait que ces nationalistes meurtriers, qui programmèrent le génocide, furent éduqués à l'européenne et prodigues en postures et prétentions libérales. Mais il est aussi conscient qu'ils ne représentaient pas le peuple turc dans son ensemble. Opérant une distinction entre eux, il écrit :

    "Mihran songea que les Turcs ont des chants magnifiques et déchirants. Il est de fait, et même évident, que le sultan Abdülhamid n'était pas l'auteur des chants des Turcs, ni Khédrig ou Djevdet Pacha. Ce sont des hommes humbles et anonymes qui transformèrent le timbre de leur cœur en chant. Ils soupirent à l'unisson de leur cœur et ce soupir se mue en un chant admirable." (p. 279)

    Or aucune de ces forces et faiblesses n'anime la campagne contre Mahari et son ouvrage. Vergers en feu fut brûlé, encore une fois, parce qu'il conteste une idée et une opinion couramment reçues, une histoire mythologique de Van faisant autorité et un nationalisme arménien incapable d'expliquer la destruction de la Van historique et bloquant tout examen critique des faiblesses et des échecs du mouvement révolutionnaire arménien. Expliquer pourquoi cette histoire exempte de critiques en est venue à prédominer demanderait un autre développement. Mais la lumière a été faite sur cette question par le romancier Moushegh Kalchoyan qui, dans un essai paru à l'époque soviétique, défendant la nécessité d'un débat ouvert sur le génocide de 1915 et le mouvement arménien de libération nationale, demandait de façon rhétorique :

    "Un esprit national étroit et une emphase nationaliste ne naissent-ils pas précisément lorsque les gens ignorent leur histoire, souffrent d'une perte de mémoire ?"

    L'interdiction de débattre du mouvement arménien de libération et du génocide de 1915 durant toute une période de l'existence de l'Arménie soviétique joua son rôle en entretenant l'ignorance et en façonnant une conscience nationale partiale et dénaturée. Dans la diaspora, les hostilités sectaires entre les formations politiques arméniennes ont eu le même effet. Vergers en feu de Gourguen Mahari non seulement aide à recouvrer le monde perdu de la Van arménienne et de ses habitants, mais sert aussi à secouer nos mémoires historiques.       
       
    Notes

    1. Article de Stéphane Topjyan (Asbarez, Los Angeles, 02.12.1993), cité in Marc Nichanian, Entre l'art et le témoignage : Littératures arméniennes au XXe siècle. Volume I : La révolution nationale, MētisPresses, 2006, p. 129 (NdT)
    Traduction anglaise par G.M. Goshgarian et Ishkhan Jinbashian, citée par Eddie Arnavoudian : Marc Nichanian, Writers of Disaster: Armenian Literature in the Twentieth Century. Volume One : The National Revolution, Taderon Press, 2002, p. 104

    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri(Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
    ___________

    Traduction : © Georges Festa - 08.2017.
    Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian. Reproduction interdite.



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     © University of Chicago Press, 2015


    Des échos de la violence de masse venus du passé
    Entretien avec Peter Balakian
    par Fatih Gökhan Diler
    Agos (Istanbul), 06.05.2016


    [Lauréat du Prix Pulizer catégorie Poésie pour son recueil de poèmes, Ozone Journal, Balakian s'est entretenu avec Agos sur divers sujets, de la littérature à la politique.]

    Le Prix Pulitzer 2016, catégorie Poésie, a été décerné à Peter Balakian, écrivain, universitaire et poète arméno-américain. Les lecteurs turcs connaissent surtout Balakian par ses essais, en particulier ses écrits sur le génocide arménien, et il est devenu l'une des figures les plus éminentes de la scène poétique après avoir reçu le Prix Pulitzer, considéré comme le prix littéraire le plus prestigieux des Etats-Unis. Balakian est le second Arménien lauréat du Pulitzer. William Saroyan le reçut également en 1940.

    Agé de 65 ans, Balakian enseigne actuellement dans le département de Sciences Sociales de l'université Colgate de New York. Nous nous sommes entretenus avec lui sur divers sujets, de la littérature à la politique.

    - Fatih Gökhan Diler : Les lecteurs d'Agosvous connaissent par vos essais, en particulier vos écrits sur le génocide arménien. Nous en déjà parlé. Plus récemment, nous avons publié votre point de vue sur l'affaire Perinçek-Suisse auprès de la CEDH. Pourriez-vous nous parler de votre œuvre de poète ?
    - Peter Balakian : Même si j'ai écrit des ouvrages en prose, mon activité centrale en tant qu'écrivain a toujours été celle d'un poète. J'ai commencé à écrire des poèmes durant mes études à l'université Bucknell au début des années 1970, mon premier recueil de poèmes, Father Fisheye1, est paru en 1980 et Ozone Journal constitue mon septième recueil.
    Mon activité de poète vise à donner une forme plus ouverte, plus vaste au poème lyrique, ce qui m'a conduit à mon idée d'"écriture horizontale"à laquelle j'ai consacré un essai dans mon livre intitulé Vise and Shadow.2 
    En conférant une forme plus ouverte au poème lyrique, je me suis souvent intéressé au poème long, composé de plusieurs parties et de séquences multiples. La complexité du vécu naît ici d'une sorte de trame faite de réalités apparemment déconnectées, mais qui sont liées entre elles par des forces imprévues. Il y a toujours un personnage qui tente de comprendre la nature des choses et l'aventure humaine sur cette planète. Grâce à cette forme plus ouverte, j'ai été en mesure d'aborder, dans ma langue propre, des réalités sociales et politiques : changement climatique, génocide, sida, terrorisme, mémoire traumatique, ainsi que des réalités personnelles et méditatives - amour, mort, art et culture.   

    - Fatih Gökhan Diler : Dans vos premiers poèmes, l'on décèle les traces de 1915...
    - Peter Balakian : Au milieu et à la fin des années 1970, j'ai commencé à écrire des poèmes ayant trait à l'histoire et à la mémoire traumatique, et qui concernaient le passé du génocide arménien. Dans ces poèmes j'ai tenté de rendre la marche de mort subie par ma grand-mère à Diyarbekir en 1915 et le massacre de toute sa famille; elle fut l'unique survivante avec ses deux petites filles. Ces poèmes cherchent à saisir plusieurs aspects des suites et de la mémoire de son traumatisme, et aussi son impact à long terme aujourd'hui. Il m'est apparu que le poème lyrique pouvait absorber, répondre et transformer les dimensions de l'histoire traumatique et de ses conséquences. Ces poèmes comme "The History of Armenia,""Granny Making Soup,""The Road to Aleppo,""For My Grandmother Coming Back" ont d'abord paru dans des revues littéraires aux Etats-Unis à la fin des années 1970, puis dans mon second recueil Sad Days of Light (1983).3      

    - Fatih Gökhan Diler : Que vous inspirent les commentaires du jury du Prix Pulitzer ? Concernant votre poésie, ils déclarent : "Des poèmes qui témoignent de ces pertes et tragédies anciennes qui sous-tendent une ère globale de danger et d'incertitude." Pourquoi, selon vous, le jury vous a-t-il décerné le prix ?
    - Peter Balakian : S'agissant des prix, les juges choisissent un lauréat parce qu'ils apprécient le travail littéraire à l'œuvre dans le livre qu'ils choisissent. A savoir le type de langage et de forme que vous créez. Je suis heureux de voir mon style de poésie reconnu plus largement.    

    - Fatih Gökhan Diler : Pourriez-vous nous parler d'Ozone Journal ?
    - Peter Balakian : Dans mon nouveau livre, il y a un autre long poème lui aussi intitulé "Ozone Journal," au milieu du livre, et qui fait suite au long poème qui figurait dans mon ouvrage précédent, "A Train-Ziggurat Elegy," extrait de mon recueil Ziggurat.4Ozone Journal est un poème en 55 parties qui s'ouvre avec un personnage fouillant les restes de survivants du génocide arménien dans le désert syrien, ce qui éveille en lui de longs et intenses souvenirs sur son vécu à New York dans les années 1980 - avec l'épidémie de sida et le changement climatique en arrière-plan des combats du personnage avec ses problèmes personnels. Parallèlement, sa quête de sens l'amène à s'entretenir avec un grand producteur de jazz et de blues (inspiré de George Avakian), dont les développements sur Miles Davis sont éclairants.
    D'autres poèmes du recueil abordent des zones de crise, la complexité des régions frontalières et de l'identité diasporique, ainsi que des réalités personnelles comme l'amour, la perte et l'art. Certains poèmes explorent les villages indiens du Nouveau-Mexique, les bidonvilles de Nairobi ou la zone frontalière arméno-turque dans l'espace compris entre Gumri et Ani. Mais les poèmes ont toujours affaire au langage et à la découverte personnelle des réalités à travers un style particulier de musique langagière qui est la marque et la respiration du poète.

    -  Fatih Gökhan Diler : Quand on s'intéresse aux autres lauréats du Pulitzer, on constate que tous abordent des thèmes comme la crise des réfugiés, les travailleurs forcés et la menace de l'Etat Islamique. Dans le monde actuel, le mal est omniprésent et, d'autre part, il y a le mal hérité du passé. L'on observe que, dans vos poèmes, vous liez les événements actuels à ceux de l'histoire. En ce sens, en quoi le génocide arménien et les tragédies actuelles vous touchent-ils ?
    - Peter Balakian : Le Moyen-Orient reste une zone complexe, faite de diversité et de crises culturelles et politiques. Il y a là une riche source de civilisation, ce qui alimente aussi certains de ses problèmes et de ses tensions aujourd'hui. Le Moyen-Orient a été forgé par des siècles d'oppression coloniale et l'absence de démocratie - souvenons-nous que l'empire ottoman fut une opération coloniale - et il a colonisé les chrétiens, les Arabes, les Kurdes et beaucoup d'autres cultures du Moyen-Orient des siècles durant.
    Des crimes de grande ampleur contre les droits de l'homme se sont produits dans la région au début du vingtième siècle, dont les génocides des Arméniens, des Assyriens et des Grecs dans l'empire ottoman, parallèlement au bouleversement massif des cultures arabes, kurdes et autres. Les frontières dessinées après la Première Guerre mondiale l'ont été par les Français et les Anglais, insensibles à la complexité des cultures de cette région, alimentant dès lors un part de l'instabilité de celle-ci.
    Il y a des échos de la violence de masse et de destruction culturelle entre le début du vingtième siècle et celui du vingt-et-unième. Mais il y a aussi des différences. Par exemple, le mouvement de l'EI diffère du Comité Union et Progrès (CUP) de la Turquie de 1915. Or le calvaire des cultures chrétiennes au Moyen-Orient s'achemine vers un processus de dissolution. Il a débuté avec l'agression de la Turquie ottomane contre les communautés et les cultures chrétiennes - allant des massacres des Grecs sur l'île de Chios en 1819 aux meurtres de masse et à l'oppression des chrétiens au Levant, en Anatolie et en Asie Mineure tout au long du 19ème et du début du 20ème siècle. De nos jours, nous observons les Coptes d'Egypte et les chrétiens de Syrie et d'Irak faire l'objet d'attaques et d'agressions. Il s'agit d'une tragédie majeure des droits de l'homme, qui doit être traitée par la communauté internationale.

    - Fatih Gökhan Diler : Vous êtes le second Arménien à recevoir un Pulitzer dans le domaine de la littérature après William Saroyan. Qu'avez-vous envie de dire à son propos ?
    - Peter Balakian : C'est un honneur de succéder à William Saroyan qui a remporté le prix en 1940. Saroyan est une figure unique dans la littérature américaine et la littérature transnationale arménienne. Il a donné une place à la culture arménienne dans les années 1930 et il a contribué de manière inventive à la littérature américaine et mondiale, grâce notamment à ses nouvelles confinant au lyrisme, en particulier dans les années 1930 et 1940. On devrait toujours lire ses œuvres.

    Poème extrait d'Ozone Journal

    Here and Now

    The day comes in strips of yellow glass over trees.

    When I tell you the day is a poem

    I'm only talking to you and only the sky is listening.

    The sky is listening; the sky is as hopeful

    as I am walking into the pomegranate seeds

    of the wind that whips up the seawall.

    If you want the poem to take on everything,

    walk into a hackberry tree,

    then walk out beyond the seawall.

    I'm not far from a room where Van Gogh

    was a patient - his head on a pillow hearing

    the mistral careen off the seawall,

    hearing the fauvist leaves pelt

    the sarcophagi. Here and now

    the air of the tepidarium kissed my jaw

    and pigeons ghosting in the blue loved me

    for a second, before the wind

    broke branches and guttered into the river.

    What questions can I ask you ?

    How will the sky answer the wind ?

    The dawn isn't heartbreaking.

    The world isn't full of love.

    [Ici et maintenant

    Le jour qui strie d'herbe verte les arbres.

    Quand je te dis que le jour est un poème

    Ce n'est qu'à toi que je parle et seul le ciel écoute.

    Le ciel écoute; ce ciel plein d'espoir

    tandis que je fends les graines de grenade

    dans le vent qui fouette la digue.

    Si tu veux que le poème se saisisse de tout,

    gagne un micocoulier,

    puis franchis la digue.

    Je ne suis pas loin de cette pièce où Van Gogh

    était un patient - la tête sur un oreiller à entendre

    le mistral caréner la digue,

    à entendre le feuillage fauve cribler

    les sarcophages. Ici et maintenant

    l'air du tépidarium qui baise ma mâchoire

    et les pigeons fantômes dans l'azur qui me prennent en affection

    un instant, avant que le vent

    ne rompe les branches et vacille dans le fleuve.

    Quelles questions puis-je te poser ?

    En quoi le ciel répondra-t-il au vent ?

    L'aube qui n'émeut pas.

    Ce monde avare d'amour.]

    NdT

    1. Peter Balakian, Father Fisheye, Sheep Meadow Press, 1979
    2. Peter Balakian, Vise and Shadow, University of Chicago Press, 2015
    3. Peter Balakian, Sad Days of Light, Carnegie Mellon, 1993
    4. Peter Balakian, Ziggurat, University of Chicago Press, 2011

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    Traduction : © Georges Festa - 10.2017



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    Hovhannès Grigorian
    Ne meurs jamais - tel est mon message
    Erevan, 2010, 164 p. [en arménien]

    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 31.01.2017


    Il est temps pour les poètes de jeter la pierre !

    Ne meurs jamais - tel est mon message (Erevan, 2010), d'Hovhannès Grigorian, nous comble de pierres poétiques dures comme du granite à lancer sur les palais du pouvoir, les profiteurs, voleurs, charlatans, hypocrites, va-t-en-guerre de la société et de la politique et les barbares environnementaux qui règnent aujourd'hui en maîtres, en Arménie et à travers le monde. Ces missiles poétiques sont aussi affûtés et prêts à l'usage aujourd'hui qu'ils l'étaient lorsqu'il écrivit pour la première fois les poèmes réunis dans ce recueil. Peu fréquents dans la poésie arménienne, une imagerie et un discours surréalistes, grotesques et souvent horribles, empreints d'un humour et d'une ironie moqueuse, décrivent une Arménie ravagée par des décennies de transition, de la Seconde république arménienne soviétique à la Troisième, post-soviétique, qui débutèrent dans les années 1990.

    Grigorian possède la clarté, l'intégrité et ce pouvoir d'appréciation propres aux véritables artistes dans des périodes de mutations sociales dramatiques. Témoin du quotidien à l'époque de la sortie de l'Union Soviétique, il ne prend jamais les slogans de la transition, ses idéologies et ses promesses, au pied de la lettre.

    L'on est frappé par un refus légitime de se joindre aux fraudeurs faisant passer corruption, abus, pillage et destruction du bien commun et de la nation pour une norme naturelle de transition. Ici le vers consigne plutôt cette hostilité sombre, silencieuse d'une masse impuissante, les mines défaites n'ayant que mépris pour ce qui est fait au pays et à son peuple.

    Ce sont là les poèmes d'une réalité en porte-à-faux avec la morale et les idéaux proclamés de 1989, les poèmes d'une nation mise à sac non par les conflits arméno-turcs ou turco-arméniens, mais par les forces nouvelles au pouvoir dans une Arménie censée vivre une transition vers une existence "prospère,""pacifique" et "indépendante." La voix d'Hovhannès Grigorian garde son urgence car il s'avère que les souffrances épouvantables de la "transition" sont devenues un mode de vie permanent dans la "nouvelle Arménie" ! Dont témoignent les files interminables en attente de visas pour l'étranger.

    I. Nul répit des méchants

    "Dimanche" (p. 6), un instantané du quotidien durant la "transition," est aussi une métaphore du néant de la promesse qui était censée succéder à la fin d'une interminable et métaphorique semaine de travail aliénée, propre à la vie soviétique. Le dimanche devrait être un jour de repos, une pause dans les difficultés du travail. Mais, passé en Arménie avec Hovhannès Grigorian, c'est le fléau d'une perspective positive assiégée par la misère, par des évangélistes agressifs désireux de prélever leur dîme, par le népotisme des politiques municipales, par des fonctionnaires corrompus en quête d'honneurs, par de vains politiciens "démarchant sans cesse mon vote," car après tout, "que vaut ma voix à mes yeux." A la toute fin du jour, "dans mon salon / tout endimanché / je passe ma tête à travers la corde et j'envoie balader la chaise." Lisez vous-même ces derniers vers pour vous représenter ce spectacle atroce d'une résignation amère !

    "Saisons chaudes" (p. 44) narre sur un mode étrangement humoristique la misère qui accompagna la "transition." A l'époque soviétique, avec des tarifs du gaz et de l'électricité abordables, un peu d'eau bouillante faisait taire les hurlements discordants de chiens en rut. Désormais c'est à l'eau froide de le faire ! Mais même ça devient trop cher, si bien que de nos jours les jurons doivent suffire - "les mots étant le seul produit dont la valeur a chuté !"

    Pire encore, "Pour un morceau de pain", hommes et femmes doivent "apprendre à ramper habilement parmi la saleté et l'ordure." (p. 8) Et tandis que les petites gens ne peuvent s'offrir une vie normale, il est "terrifiant de voir comment / une poignée de gens, sous nos yeux / s'enrichissent à un rythme effréné." (p. 76) Dans un tel monde il "n'est plus d'étoiles dans les cieux," ou "peut-être y en a-t-il / mais ployant sous de sombres pensées / jamais nous ne quittons des yeux le sol." (p. 13)

    La démocratie, censée être le joyau dans la couronne de la nouvelle république, n'est qu'une farce. Dans "Promesses préélectorales," la "masse de l'électorat / est lasse et abattue par l'ennui d'élire sans cesse le même candidat" (p. 33), lequel profère des platitudes sur "l'amélioration du bien-être de la population." Sans surprise, dans ce paradis postélectoral promis, quand "notre peuple qui souffre depuis si longtemps se redresse enfin / aspire à des existences acceptables pour des êtres humains," il se retrouve "peuplant des prisons vastes et petites, les hôpitaux de la capitale ou des provinces, et principalement les cimetières." (p. 17)

    La vision de Grigorian est internationale. Il prend pour cible ces va-t-en-guerre de toutes parts qui "parlent avec une ferveur inégalée de l'amitié entre les peuples""juste avant la guerre" ou "durant les pauses d'un massacre réciproque" ("Des hommes," p. 11). Les célébrations triomphales accompagnées de musique matrimoniale ne font que noyer le bruit assourdissant des usines produisant encore plus d'armes de guerre. Et quand nous ne nous faisons pas mutuellement la guerre, nous guerroyons contre l'environnement. Nous avons peut-être quitté l'Age de la pierre et ceux du fer et du bronze, mais en ces "Temps nouveaux" (p. 70), "si l'on se plonge dans l'âme humaine / l'on peut affirmer sans crainte / que nous vivons en fait les débuts de l'Age de la poubelle !"

    Tout se passe comme si Dieu, en raison d'erreurs terribles dans une autre vie, nous avait condamnés au "Pire châtiment" (p. 29) qu'il "pouvait imaginer" - une réincarnation au sein de l'Arménie nouvelle. "Tout ce qui reste" (p. 43) aujourd'hui c'est rêver, rêver à des îles ensoleillées, à la nature abondante et peuplées d'honnêtes gens. Et "mieux vaut ne pas se réveiller" de ce rêve, car si nous le faisons, nous nous retrouvons à nouveau dans "un océan de fiel et de poison."

    II. Pessimisme de l'esprit, optimisme de la volonté

    Contrairement à l'optimisme calculé d'un Parouïr Sévak ou aux appels véhéments à l'action révolutionnaire de Chouchanik Gourguinian, Hovhannès Grigorian ne semble pas ouvrir de fenêtre sur un jour ensoleillé. Mais il serait erroné de réduire sa poésie à l'illustration passive, bien que puissante, d'une coupe toute d'amertume.

    Passivité et résignation fataliste ne sauraient créer l'éclat surréaliste ou le macabre dérangeant qui sont autant de cris d'horreur face au sacrifice du respect entre hommes et femmes. Chez Grigorian, le surréalisme et le grotesque donnent à voir la décomposition et la dégradation, mesurant sous une forme inhabituelle l'ampleur du préjudice. Il fait écho à cet abîme entre la réalité et un ordre moral profondément ressenti. Il ne s'agit pas naturellement de l'ordre de l'époque soviétique, en dépit des indices rappelant que l'existence matérielle était plus supportable alors. Mais ce n'est pas non plus l'ordre de l'idéologie antisoviétique, ni celle de l'idéologie nationaliste arménienne.

    La quête d'un respect mutuel essentiel dans les relations et les situations issues de notre identité à la fois individuelle et collective anime cette poésie. "Une ligne nouvelle" (p. 155) en est l'illustration parlante. Un jeune homme évoque sa sœur jumelle morte quelques heures après leur naissance par une chaude "matinée d'après-guerre, à demi-affamés." Aujourd'hui, plus personne ne se souvient d'elle. Mais il le fait avec une précision et une émotion poignantes. Rappelé à la réalité de la guerre, de la misère et de l'insécurité, il se souvient des neuf mois d'existence au chaud, à l'abri, fusionnels et stables, dans la sécurité d'un ventre protecteur. "Les meilleurs moments de ma vie."

    Dans un entretien paru en 2008 dans la revue Gretert, Hovhannès Grigorian évoque cette "transition" qui a dévasté "le capital le plus important hérité de l'époque soviétique - le capital humain." Il espère toutefois que le redressement débute. Mais en 2013, l'année de sa mort, l'idée de "transition" faisait déjà figure de pure arnaque. Il n'y a pas eu de "transition," mais simplement le processus d'une déchéance massive qui perdure à ce jour.

    III. Hovhannès Grigorian plus que jamais nécessaire !  

    L'art et la littérature sont au service de la vie et de la société. Il ne saurait en être autrement. L'artiste en tant qu'individu peut être et est souvent passif ou indifférent à la société. Or, si son œuvre ne parle pas à la vie, ce n'est pas de l'art, elle n'est pas pertinente. Qu'il soit assimilé au plan individuel ou collectif, l'art, en l'occurrence la poésie, forge une expérience. Il épure, rehausse, modifie perception, sensibilité et conscience, individuelles ou collectives, influençant ainsi hommes et femmes dans leurs actions et leurs relations.

    La poésie de Grigorian aide puissamment à vivre. A notre époque de bouleversement global pour tout artiste, être nécessaire à nos contemporains est plus important que tout. Hovhannès Grigorian l'est assurément ! Sa parole constitue une alternative saisissante aux mensonges et à la propagande inhumaine et cruelle, à la tromperie et à la fraude financée qui font office de vie publique en Arménie et à travers le monde. Récités à haute voix devant un public ou lus dans la solitude et le calme, son surréalisme et son macabre non seulement valident l'expérience vécue par les gens mais, en affirmant un besoin humain essentiel, confortent la volonté d'agir et de résister.

    *****

    Parallèlement à ces textes au mélange surréaliste, une passion pour la vie nourrit les poèmes plus traditionnels de Grigorian. Dans un poème admirable nous découvrons un homme âgé à sa fenêtre en plein hiver. Il "observe ravi""deux petits enfants chuter dans la neige,""riant aux éclats, tout heureux.""Inconscients," instinctivement il "tend ses mains gelées" pour "les réchauffer au-dessus de ce feu de camp, fait de cris de joie et de rires d'enfants."

    Ailleurs, avec des échos de Vahan Dérian, Hamo Sahian, Thoreau et Walden, Grigorian nous offre les joyaux grisants des quatre saisons. Il nous fait à nouveau éprouver ce sentiment merveilleux d'union avec la nature, une nature conçue comme un don quasi divin de vie, quand elle est vierge de la violence et de la destruction des hommes.

    2017 reste une époque propice pour lire ce recueil; emmenez-le avec vous à l'école, au travail, dans vos salles de réunion, dans les rues et les places publiques !   

    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri(Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
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    Traduction : © Georges Festa - 10.2017
    Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian. Reproduction soumise à autorisation. 



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     © Quinn Dombrowski from Berkeley, USA - Day 286 : Indigenous Peoples Day
    CC BY-SA 2.0 / https: //commons.wikimedia.org


    Liana Aghajanian :
    croiser science et droits souverains des Américains autochtones
    par Gloria Muñoz


    LOS ANGELES (IVOH) - Tout à son projet Images and Voices of Hope (IVOH), pour lequel elle a obtenu une bourse de recherche, Liana Aghajanian s'est entretenue avec des anthropologues et s'est rendue dans un laboratoire d'analyses génétiques qui abrite des restes d'indigènes. Son projet, inspiré par la collaboration entre tribus américaines autochtones et scientifiques pour aider les communautés indigènes à recouvrer les ossements de leurs ancêtres, a conduit Aghajanian à accompagner des étho-anthropologues et une tribu américaine autochtone en Alaska. Comme on le verra, elle dut se conformer aux règles et subir un prélèvement d'ADN pour intégrer le laboratoire.
    Aghajanian appartient à cette trempe de journaliste. Elle plonge en eau profonde et s'immerge dans ses recherches et expériences. Comme son site1 le précise, cette journaliste arméno-américaine a beaucoup voyagé, s'intéressant à tout, de l'utilisation médicale de la marijuana en unités de soins palliatifs à l'unique laboratoire judiciaire traitant les crimes contre les animaux. Elle a le don et la passion de couvrir des communautés et des thèmes méconnus. Dans le cas qui nous occupe, le projet de recherche d'Aghajanian tente de faire prendre conscience du profond traumatisme générationnel des populations autochtones d'Amérique.
    Outre le fait d'être membre d'IVOH, Aghajanian est lauréate de l'International Reporting Project, catégorie Global Religion Reporting, de la Metlife Foundation Journalists in Aging Fellowship, et de la Fondation Hrant Dink pour le dialogue turco-arménien. En 2015, elle a obtenu une résidence Write A House, qui l'a amenée à s'installer à Detroit, dans le Michigan.

    - Gloria Muñoz : Qu'est-ce qui t'a amenée au projet Restorative Narrative [Récits réparateurs] de l'IVOH ?
    - Liana Aghajanian : J'ai l'impression d'avoir toujours recherché des récits qui tombaient dans le cadre du projet Restorative Narrative, que ce soit pour en rendre compte ou les lire, mais sans jamais savoir comment les définir, ni même si cette catégorie existait. Je pense que cet intérêt provient du fait qu'une grande part de mon parcours - à la fois l'histoire de l'arrivée de ma famille en Amérique comme réfugiés et le caractère historique de mon identité ethnique arménienne - est en soi un véritable récit réparateur, qui me semblait donc familier et répondant intrinsèquement à mon identité.
    J'étais attirée par l'idée de ce que reconstruire signifie, et comment les réalités de la reconstruction sont souvent plus compliquées - à la fois dans les défis et les résiliences qu'elles supposent - que nous avons tendance à les voir. Je me disais que cette bourse de recherche me donnerait vraiment une opportunité d'explorer cette complexité de façon globale.

    - Gloria Muñoz : Parle-nous de ton travail et de ta méthode de recherche.
    - Liana Aghajanian : Mon travail porte sur le rapatriement des restes d'Américains autochtones et sur la relation souvent tendue entre les communautés indigènes et les scientifiques et institutions éducatives. Il implique l'impact toujours persistant d'un traumatisme historique comme le génocide, l'éthique des sciences et de la politique comme le Native American Graves and Repatriation Act [Loi sur les tombes et le rapatriement des Américains autochtones], l'ADN, tout en étudiant comment ces deux groupes tentent de remédier à cette relation. Il explore la prise en main du passé : ces restes sont-ils des ancêtres ou des artefacts ? Qui prend la décision ? Et se peut-il qu'ils soient les deux à la fois ?
    Mon étude suit un groupe d'étho-anthropologues et une tribu autochtone d'Amérique prenant leurs marques dans un projet pionnier pour voir si une cicatrisation d'ordre culturel et une compréhension du monde via la science sont réalisables, alors que souvent ces deux objectifs sont antagonistes. J'accompagnerai les anthropologues dans un voyage en Alaska cet été pour observer en direct ce processus et passer du temps avec la tribu. J'espère restituer ce processus épineux de vérité, ainsi que tous les défis annexes, à mesure qu'ils tenteront de collaborer.

    - Gloria Muñoz : En quoi cette bourse de recherche t'aide à entreprendre et à raconter cette histoire ?
    - Liana Aghajanian : Le soutien que ce programme m'apporte est essentiel au regard de cette histoire. Bénéficier de cette opportunité d'interagir avec un groupe aussi dynamique de journalistes, de pouvoir échanger entre nous et d'apprendre de nos projets respectifs compte beaucoup pour moi en tant que journaliste indépendante qui n'interagit pas souvent à ce niveau avec mes homologues. Les conseils que l'équipe d'IVOH m'a apportés m'ont beaucoup aidée.
    L'aide précieuse de Jacqui Banasyznki m'a permis de me focaliser et de préciser non seulement les thèmes essentiels, mais aussi la structure de mon étude. Sa présence, ses retours constructifs, son enthousiasme et son expertise dans le métier du journalisme ont véritablement optimisé ma recherche.

    - Gloria Muñoz : Qu'as-tu appris jusqu'ici du projet Restorative Narratives ?
    - Liana Aghajanian : Ce que j'ai appris d'essentiel dans ce projet c'est que ces histoires sont compliquées, elles incluent à la fois la résilience et le réel, reflétant au plus près la vie à maints égards. Restituées avec justesse, je pense que ces récits ont vraiment le pouvoir d'avoir un impact sur la vie des gens. Autre chose que j'ai apprise, la force donnée à ces récits pour les gens dont tu racontes les histoires dans ce contexte. Ce type d'approche, qui t'oblige à ralentir ta méthode de recherche et à te demander tout d'abord pourquoi tu racontes cette histoire, a aussi un impact sur ceux qui t'accordent le privilège de rendre compte de leurs existences.

    - Gloria Muñoz : Grâce à ce projet, nous (l'équipe d'IVOH) en avons appris plus sur ta résidence Write A House. Pourrais-tu nous dire en quoi ton séjour à Detroit a influencé ton travail de création et tes projets d'écriture ?
    - Liana Aghajanian : Participer à une résidence Write A House, une association à but non lucratif unique qui héberge des écrivains à Detroit, est l'une des expériences les plus profondes, les plus bouleversantes de ma vie. Detroit est une ville qui ne propose pas de solutions simples, mais qui pose beaucoup de questions. J'avais envie de venir ici parce que je savais que c'était un endroit que l'on ne peut pas comprendre à distance. La complexité et les contradictions de ce lieu (sans parler de son histoire incroyablement riche) restent souvent méconnues, sinon ignorées, au plan national. Les gens ont une opinion plus sévère sur Detroit que sur d'autres endroits où je me suis trouvée, quelle que soit la distance qui les séparent de cette ville. Donc le fait d'être là, jour après jour, et d'essayer de comprendre un lieu qui donne vraiment l'impression d'englober l'histoire complexe de l'Amérique, m'a fait beaucoup réfléchir au type de travail que je mène. J'adore le journalisme slow [sans pression - NdT]. J'adore découvrir des gens et des lieux au fil du temps et le fait de me trouver à Detroit m'a vraiment aidée à avancer dans le sens de ces histoires.

    - Gloria Muñoz : Quel conseil donnerais-tu à d'autres professionnels des médias qui aimeraient raconter des récits réparateurs ?
    - Liana Aghajanian : Même si, à mon avis,chaque histoire peut ou a vocation à être un récit réparateur, prendre le temps d'étudier ce que signifie un récit réparateur est important. Je veux dire par là qu'il est très facile de s'imaginer que cela revient à raconter une belle histoire qui se termine bien, alors qu'en réalité c'est tout le contraire - il s'agit de raconter une histoire dans sa totalité, autant que possible, d'expliquer comment des gens et des lieux tentent de jongler et d'engager un processus de reprise à la fois frustrant et bénéfique. J'y crois aussi car, du fait des moments difficiles que nous rencontrons dans le journalisme et la société dans son ensemble, ces récits sont plus nécessaires que jamais. Ils doivent être diffusés le plus largement possible au plan éditorial, car ils encouragent le dialogue et reflètent des thèmes universels dans lesquels les lecteurs peuvent vraiment se reconnaître.                           

    NdT


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    Traduction : © Georges Festa - 11.2017

    site d'IVOH : http://ivoh.org/



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    Ervand Kotchar, Monument à David de Sassoun (1959), Erevan [détail]
    © https://barevarmenia.com/


    Les Enragés de Sassoun : une étude superbe et trois essais
    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 06.07.2015


    I.

    Poétique de l'épopée 'Sasna Dzrer' d'Azat Eghiazarian (Erevan, 1999, 282 p.) est une lecture bienvenue de l'épopée nationale arménienne plus connue en anglais sous le titre The Daredevils of Sassoon [Les Enragés de Sassoun]. Critique littéraire et intellectuel de premier ordre, Eghiazarian, grâce à son intelligence mesurée, amène, mais érudite et pénétrante, qui lui est coutumière, fait ressortir d'une analyse d'ordre artistique et culturel ces thèmes qui ont à voir avec les préoccupations et les drames de notre temps. Le résultat est un appel enthousiaste à ne pas se plier passivement aux travers de notre époque, à reconsidérer notre morale et nos principes individuels et sociaux à la lumière du patrimoine que nous ont légué Les Enragés de Sassoun.

    Apparu parmi le peuple dans le sillage des luttes contre l'invasion de l'empire arabe au 7ème siècle, ce récit de hauts faits par des héros dotés de superpouvoirs a survécu plus de mille ans sous une forme exclusivement orale, avant d'être couché par écrit pour la première fois en 1873. C'est cette tradition orale, en fait, qui à travers les siècles ouvrit la voie à des améliorations et enrichissements de la part de troubadours nomades, lesquels y incorporèrent le vécu, la sagesse et les valeurs du petit peuple de leurs époques respectives.

    Ignorés des historiens classiques de l'Eglise, méconnus de la culture officielle et condamnés au mépris, Les Enragés de Sassoun ont néanmoins survécu car, en quatre cycles de drames et d'aventures, de récits de courage, de vigueur, d'héroïsme et de bravoure, ils proposaient quelque chose que l'idéologie ecclésiastique était incapable d'apporter. A savoir une vision faite d'harmonie sociale et nationale, de liberté et de solidarité collective, vécues par intermittences et dont rêvait depuis toujours le petit peuple de l'Arménie historique.

    Même si les héros de cette légende sont officiellement d'une stature noble ou royale, à aucun moment la moindre signification n'y est attachée. Aucun mérite ne ressort de leur titre officiel. Il se manifeste plutôt dans les qualités personnelles des individus, dans leur énergie et leur force, et surtout dans leur empressement à se vouer sans réserves à protéger l'intérêt général, collectif des hommes et des femmes ordinaires. Aussi princes soient-ils, ils restent toujours des membres égaux au sein d'une société de gens ordinaires, sans aucun privilège, ni droit sur autrui. Ici nulle contradiction entre personnage et société. N'étant aucunement en contradiction avec le collectif, ils éprouvent aussi une harmonie intérieure. Ils n'ont rien à cacher et existent sans s'auto-réprimer. Ils agissent tels qu'ils sont, exprimant une personnalité cohérente et accordée à l'ensemble.

    Comme dans presque toutes les grandes épopées, les acteurs principaux possèdent une puissance physique extraordinaire qui, associée au pouvoir, à la force et à la violence, joue un rôle éminent dans leurs aventures. Elles ne sont toutefois jamais utilisées en vue d'obtenir quelque privilège personnel, ne servant que l'intérêt général et animées en toutes circonstances par la solidarité collective. Les personnages ne sont pas des pacifistes et, quand ils recourent à la violence, ils peuvent être féroces, sanguinaires et sans pitié aucune. Or fureur et rage qui s'achèvent parfois en une violence écrasante, impressionnante, ne sont jamais intéressées ou gratuites, mais toujours au service de la communauté. Récit prenant d'un combat pour la liberté et la justice, inventaire de rêves d'harmonie sociale, d'absence de contradiction, d'émancipation de l'aliénation, Les Enragés de Sassoun peuvent être regardés comme une critique de l'individualisme atomisé qui prévaut dans notre monde actuel. On peut y voir de fait un défi bienvenu aux manifestations les plus détestables d'un individualisme moderne qui place l'individuel et le collectif dans une opposition hostile.

    L'entreprise d'Azat Eghiazarian est d'une vaste portée. Quasiment tout ce que l'on peut attendre d'une analyse critique sérieuse est là. A savoir un examen minutieux de la structure artistique, de la qualité esthétique et poétique, du contexte et du contenu social et historique, de la vision morale animant les personnages, des codes de l'honneur tels qu'ils se présentent dans les relations familiales, collectives et intercommunautaires, de l'évolution historique de cette épopée, comparaisons avec celles des autres pays et plus encore. Le tout mis au service d'un débat philosophique, social et artistique sur les relations entre individu et société, entre nations et entre religions, parallèlement à une réflexion sur le problème de la force, de la violence et du pouvoir dans la société.

    Erudit au meilleur sens du terme, riche en références et en citations, ce volume ne souffre aucunement de l'aridité d'une tour d'ivoire. Véritable régal au plan artistique et intellectuel, il incite le lecteur à comparer et à mettre en contraste l'époque où nous vivons avec celle qui a été préservée dans cette épopée - une vision peut-être plus morale et humaine.

    II.

    Auteur par ailleurs d'un bel essai sur l'art de la traduction1 exhortant à améliorer les efforts actuels, Lévon Mkrtchian propose un autre commentaire frappant sur Les Enragés de Sassoun.2Sa thèse est que cette épopée est porteuse d'une vision du monde populaire spécifiquement arménienne. Bien que prenant sa source dans la résistance à la domination impériale arabe, l'épopée s'est nourrie d'éléments importants de la mythologie et de l'histoire arménienne antérieurs et ultérieurs à ceux rapportés par Moïse de Khorène, fondateur au 5ème siècle de l'historiographie arménienne. Plusieurs allusions remontent loin, incluant par exemple la mer comme source et origine de toute vie, tandis que le récit laisse entendre que certains événements se déroulent à une époque matriarcale.

    Fidèle à l'orthodoxie, Lévon Mkrtchian présente l'aventure comme le seul espace dans la littérature arménienne susceptible de refléter une vision du monde populaire. Son contenu plébéien est souligné par son personnage dominant, David de Sassoun qui, malgré ses victoires répétées à la guerre, ne revêt jamais quelque couronne royale ou nobiliaire et traite chacun, hommes et femmes, en égaux. Outre le traitement réservé aux amis ou ennemis, l'appartenance nationale ou religieuse ne joue ici aucun rôle. Entre chrétiens arméniens et musulmans arabes nulle pomme de discorde suscitée par quelque facteur national, religieux ou racial. Le combat pour la "foi" de David de Sassoun est patriotique et non religieux. Ce combat ne vise que l'agresseur étranger. De fait, plusieurs indices témoignent d'une distinction subtile entre foi et religion organisée, celle-ci étant l'objet d'un mépris évident au travers des railleries et de l'humour déployé aux dépens de l'Eglise et de ses représentants.

    Mkrtchian clôt son essai par une référence à un poème d'Avétik Issahakian. Contrastant avec les chroniqueurs religieux déplorant désastres et défaites de l'Arménie, cette épopée populaire brûle d'espérance, enregistre combats et luttes, réalisations et ambitions. Et même si elle s'achève avec l'exil et l'emprisonnement de Méher le Petit dans une caverne, ce dernier vit à jamais avec l'espoir de rentrer un jour chez lui afin de détruire un monde devenu mauvais et d'en refaire une terre de liberté.

    III.

    Mkrtchian a peut-être été inspiré par l'admirable préface de Joseph Orbéli à la première édition exhaustive de cette épopée, parue en 1939 et rééditée à l'occasion du 1000ème anniversaire de sa naissance.3 Orbéli voit lui aussi dans Les Enragés de Sassoun une histoire alternative et populaire, celle du peuple d'Arménie en tant que tel.

    Autour du thème de la résistance à l'invasion arabe, les troubadours ont nourri, au fil du temps, cette tragédie d'une vision morale propre au peuple. A nouveau, l'argument central est le rejet dans cette épopée des haines nationales et religieuses, son code d'honneur méritoire qui exige, entre autres choses, de combattre ses ennemis sur un pied d'égalité, un empressement à lutter contre les caprices des féodaux, une générosité et un empressement à la Robin des Bois à venir en aide et à porter secours aux faibles.   

    La préface d'Orbéli fait fi à juste titre de ceux qui partent en quête de prototypes aristocratiques parmi les personnages. Noblesse, honneur, courage, exploits militaires, loyauté et générosité d'esprit sont sans cesse présents. Dans la littérature officielle, ce genre de qualités ne sont habituellement associées qu'aux élites féodales. Or, dans Les Enragés de Sassoun elles sont l'apanage d'hommes et de femmes ordinaires. Non seulement nos héros fuient les titres princiers, mais ils ne lèvent pas d'impôts sur le peuple et combattent pillages et rapines. Lorsqu'ils triomphent à la guerre, ils ne font que reprendre que ce qui leur a été pris. Bien que dotés de pouvoirs extraordinaires, ils restent des gens ordinaires aux côtés desquels le roi et le prêtre, quand ils apparaissent, sont dépeints comme de sordides parasites occupés à contrôler et à bloquer les sources - ces mêmes sources sur lesquels les seigneurs arméniens bâtissaient leurs châteaux.

    La conclusion opère des analogies entre différentes épopées nationales, où Orbéli met au défi ces intellectuels européocentriques qui réservent à la seule Europe toute originalité, refusant de prendre en compte d'autres épopées issues de traditions nationales indépendantes, bien que partageant des traits socio-économiques communs.       

    IV.

    Deux études de Térénig Démirdjian4 confortent la représentation orthodoxe de cette épopée vue comme une manifestation de la vision populaire du monde, sous un angle particulier. Démirdjian voit dans Les Enragés de Sassoun l'expression d'une histoire globale de résistance nationale, dépassant l'époque de l'empire arabe, intégrant au récit de la lutte contre l'invasion arabe des épisodes antérieurs allant des affrontements entre Haïk et Bél aux guerres avec la Perse et autres. A l'instar d'Orbéli, Démirdjian démonte lui aussi les tentatives de lier ce récit à la noblesse féodale, relevant en particulier le regard et le traitement humain réservés au soldat arabe ordinaire, chose toute étrangère à la noblesse féodale. Narrée par des troubadours, cette histoire d'harmonie entre les peuples et de lutte contre l'injustice nationale va à l'essentiel, le récit centré sur l'action, dépouillé de toute recherche ou fioriture, sans grandiloquence, étranger à tout propos mielleux et toute emphase courtisane.      


    NdT

    1. Lévon Mkrtchian, Cherty rodstva, Erevan : Izdatel'stvo Aiastan, 1973
    2. Lévon Mkrtchian, Comprendre le mot génie, 1985, p. 9-78 [en russe]
    3. David de Sassoun, 1961, 335 p., III-LXI (2ème éd.) [en russe]
    4. Œuvres Choisies, Vol. 8, 1963, p. 158-163, 169-178 [en arménien]


    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri(Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
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    Traduction : © Georges Festa - 11.2017



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     © Montel Media Group, 2017


    Architects of Denial : un exposé à la première personne sur le génocide arménien
    Massis Post, 03.05.2017


    Montel Williams et Dean Cain ont réalisé un nouveau film documentaire, Architects of Denial: A Genocide Denied Is a Genocide Continued [Les Architectes du déni : un génocide nié est la continuation d'un génocide], qui a pour thème le génocide arménien et le déni d'existence de ces atrocités par le gouvernement turc et autres organismes officiels.

    Julian Assange, fondateur de Wikileaks, John Evans, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Arménie, le docteur Gregory Stanton, fondateur de Genocide Watch, Sibel Edmonds, ancienne informatrice du FBI et journaliste, Geoffrey Ronald Robertson, célèbre procureur anglais, ainsi que des survivants du génocide interviennent dans ce film.

    "Les Arméniens ont été persécutés pendant des siècles, c'est incroyable !" déclarait récemment Cain dans l'émission "Fox & Friends," en présentant son projet. "Ils furent le premier bastion du christianisme. Le premier pays, je crois, à reconnaître le christianisme. Et ils sont le seul bastion du christianisme au Moyen-Orient."

    "La Turquie fait pression à travers le monde pour s'assurer qu'il ne soit pas fait référence au génocide arménien," souligne Julian Assange, rédacteur en chef de Wikileaks, dans la bande-annonce parue récemment d'Architects of Denial.    

    Architects of Denial non seulement étudie en profondeur la persécution des Arméniens et des chrétiens au Moyen-Orient, à la fois passée et actuelle, mais éclaire aussi ces responsables politiques qui refusent de reconnaître un événement que de nombreux historiens et scientifiques admettent comme une triste réalité.

    La bande-annonce montre des équipes de tournage face à deux représentants républicains du Congrès, Eddie Bernice Johnson du Texas et Steve Cohen du Tennessee.

    "Vous niez que le génocide arménien soit arrivé ?" demande l'un des caméraman à la représentante républicaine Johnson.

    Elle lui répond : "Je le nie."

    Architects of Denial est un document de première main sur le génocide vu par ses survivants. Figurent aussi plusieurs experts qui illustrent au plan graphique le lien véritable entre son "déni" historique avec les exterminations de masse actuelles dans des zones de conflit à travers le monde.

    Ce film rappelle que ces responsables de génocides qui ne sont pas traduits en justice et confrontés à la réalité de leurs crimes, ne font qu'ouvrir la voie à d'autres massacres à venir dans le monde.

    Dean Cain et Montel Williams sont les producteurs de ce documentaire réalisé par David Lee George.

    Le film sera présenté en octobre 2017 dans un nombre limité de cinémas.   

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    Traduction : © Georges Festa - 11.2017





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     © http://www.theyshallnotperish.com/


    They Shall Not Perish : porter au cinéma l'histoire du Near East Relief
    Entretien avec Shant Mardirossian, producteur de They Shall Not Perish
    par Rupen Janbazian
    The Armenian Weekly (Watertown, MA), 04.10.2017


    WATERTOWN, Mass. - Durant le génocide arménien, le calvaire du peuple arménien fit la une de l'actualité aux Etats-Unis. A des milliers de kilomètres des perfides déserts de l'empire ottoman, des Américains ordinaires entreprirent de collecter des fonds et rassemblèrent des sommes sans précédent grâce à plusieurs programmes d'assistance pour aider à sauver les Arméniens.

    La réaction du Near East Relief (NER) aux rapports faisant état d'une "extermination raciale" visant les Arméniens, les Assyriens, les Grecs et autres minorités chrétiennes de l'empire ottoman est considérée comme la première manifestation collective d'aide humanitaire à l'étranger des Etats-Unis. En 15 ans, le NER collectera plus de 116 millions de dollars et mobilisera des centaines de volontaires pour aider à cette entreprise.

    Plus d'un siècle après la création de cette organisation, Shant Mardirossian, président honoraire du Conseil d'administration de la Near East Foundation (NEF, héritière du NER), a décidé que l'histoire quelque peu oubliée du NER - un histoire typiquement américaine, dit-il - devait être racontée à un public plus large.

    C'est ainsi que Mardirossian a commandé et produit un documentaire, écrit et réalisé par George Billard, intitulé The Shall Not Perish [Ils ne doivent pas mourir].

    "J'ai intitulé le film The Shall Not Perishd'après une affiche [d'appel à fonds du NER] célèbre, qui montre la statue de la Liberté debout avec une épée et un jeune orphelin à ses pieds, enveloppé du drapeau américain," confiait récemment Mardirossian à Rupen Janbazian, de The Armenian Weekly, avant la première du film à Boston. "Ça montre simplement, au plan symbolique, à quel point les Américains se sont impliqués dans cette entreprise."

    Sa priorité n°1, explique-t-il, est d'amener un maximum de gens à voir ce film, découvrir le génocide arménien et cette vaste opération humanitaire. Il finalise actuellement un contrat avec Netflix, le géant des vidéos à la demande, pour que le documentaire soit accessible à tous les abonnés, dès l'année prochaine, tout en œuvrant pour que l'histoire du NER soit intégrée aux programmes lycéens sur le génocide arménien.

    Le film fera sa première publique à Boston le 13 octobre au Scottish Rite Masonic Museum de Lexington, Mass. Ci-dessous l'intégralité de notre entretien avec Shant Mardirossian.

    ***

    - Rupen Janbazian : Vous avez déclaré vouloir éclairer un chapitre important de l'histoire américaine grâce à ce film. En quoi l'histoire du Near East Relief (NER) compte-t-elle dans l'histoire des Etats-Unis ?
    - Shant Mardirossian : L'histoire du NER est une partie importante de l'histoire américaine, qui marque le début de l'humanitarisme international impulsé par les Etats-Unis. Il s'agit de la première grande entreprise menée par des citoyens américains, qui ont organisé concrètement une campagne massive de collecte de fonds et toute une logistique, lesquelles ont permis de sauver 132 000 orphelins, ainsi que plus d'un million de réfugiés - pas seulement des Arméniens, mais aussi des Assyriens, des Grecs et autres minorités impactées.

    Ce fut vraiment le début d'un mouvement national. Aujourd'hui c'est tellement banal - nous avons des organisations comme l'USAID (United States Agency for International Development) ou l'UNHCR (Haut-Commissariat des Nations Unies aux Réfugiés). Avant cette organisation - avant le NER - ce type d'organisations n'existait pas. Elles ne sont apparues qu'ensuite, dans les années 30 et 40.

    Le NER a vraiment été un modèle d'humanitarisme international. Je pense donc qu'il est important de l'enseigner dans les écoles américaines et qu'il fasse partie de l'histoire américaine. C'est essentiel.

    - Rupen Janbazian : On raconte que l'utilisation des médias par le NER a été une première pour une organisation philanthropique. C'est intéressant maintenant de voir qu'un film a été réalisé sur cette entreprise et que ce médium est utilisé pour raconter l'histoire d'une organisation pionnière dans l'usage du cinéma et autres médias.
    - Shant Mardirossian : Ce furent clairement des pionniers en ce sens qu'ils ont utilisé des médias de masse pour mobiliser le terrain. Le cinéma, par exemple, venait juste d'être présenté au grand public - le cinéma muet.

    En 1919, voulant faire prendre conscience des atrocités perpétrées contre le peuple arménien, le NER commanda le film Ravished Armenia qui, comme vous le savez, raconte l'histoire d'Aurora Mardiganian. L'organisation aida aussi Aurora à partir aux Etats-Unis après avoir été réduite en esclavage, violée et vu la plus grande partie de sa famille être massacrée. Elle s'échappa du harem où elle se trouvait et rencontra finalement des employés du NER qui l'aidèrent à partir aux Etats-Unis. Une fois arrivée aux Etats-Unis, ils l'aidèrent à écrire ses mémoires1 et commandèrent un film sur ce thème. Le film fut un succès commercial et circula à travers le pays dans le cadre d'une campagne de 30 millions de dollars, afin de sensibiliser et collecter des fonds pour cette entreprise. L'impact fut énorme.

    Puis le NER utilisa Jackie Coogan2, première vedette porte-parole - cet enfant acteur qui apparaît dans des films de Charlie Chaplin. Il jouait un orphelin. Qui mieux que lui pouvait-on engager pour sauver les orphelins ? Comme il était très connu à travers le pays, ils l'engagèrent pour faire la promotion du film, circuler, collecter des fonds et des vêtements. Il accompagna même un navire jusqu'à Athènes, où ils apportèrent une aide humanitaire de première main - en vêtements, nourriture, fournitures, etc.

    Aujourd'hui on est habitués aux célébrités porte-paroles - de George Clooney à Angelina Jolie. C'était un début. Il y a cent ans, ce gamin était le George Clooney d'alors.

    - Rupen Janbazian : La campagne du NER est aussi célèbre pour ses très belles affiches appelant à collecter des fonds pour les Arméniens et les autres minorités. Tu pourrais nous en parler ?
    - Shant Mardirossian : Le NER a engagé les meilleurs graphistes de l'époque pour créer des affiches de campagne. Les affiches étaient un moyen de toucher au plan émotionnel. C'étaient habituellement des femmes et des enfants réfugiés sous la protection d'un symbole de l'Amérique.

    J'ai intitulé le film They Shall Not Perishd'après l'une de ces affiches très connues, qui montre la statue de la Liberté debout avec une épée et un jeune orphelin à ses pieds, enveloppé d'un drapeau américain. Ça montre simplement, au plan symbolique, à quel point les Américains s'impliquaient. Les Américains se voyaient comme des protecteurs. Ils voyaient dans les Arméniens une minorité chrétienne persécutée; ils s'identifiaient avec eux car, depuis le 19ème siècle, il existait un lien direct ici grâce aux missionnaires qui se trouvaient là-bas - il y avait beaucoup d'informations et de débats au sujet des Arméniens. En outre, de nombreux Arméniens allaient et venaient aux Etats-Unis, s'impliquant dans la vie locale, la littérature, la politique.

    Il y avait donc une prise de conscience de l'existence des Arméniens et les Américains avaient l'impression d'un lien véritable avec eux. Ils voyaient en eux des frères d'Orient.

    - Rupen Janbazian : Etait-ce dû en grande partie à une religion commune ?            
    - Shant Mardirossian : Il est clair que cette affinité avec les Arméniens était liée à une même religion. C'est incontestable. Depuis plus de cent ans, les missionnaires protestants sillonnaient l'empire ottoman, rendant de grands services à la communauté arménienne et contribuant à créer une communauté arménienne protestante. Ils les firent aussi progresser dans une certaine mesure. Ils apportèrent l'enseignement à l'occidentale, des idées politiques occidentales, les idées occidentales d'égalité. Tout cela a eu un impact sur la population arménienne. Les Arméniens subirent des persécutions à la fin du 19ème siècle et s'identifièrent avec ces idées, à la fois américaines et européennes. Ils se mobilisèrent pour des droits égaux : un chrétien peut-il être l'égal d'un musulman dans l'empire ottoman ? Telle était la question qui se posait. Ils n'avaient pas de droits égaux, ils n'avaient pas une égale protection, et c'est ce qu'ils recherchaient.

    Paradoxalement, des questions similaires agitaient les Etats-Unis à cette époque. C'est à ce moment-là que le mouvement des suffragettes lança son combat. On n'était pas très loin non plus de la fin de la Guerre de Sécession, à une époque où les questions de ségrégation, droits civiques et tout ça étaient dans l'air. Paradoxalement, les missionnaires s'en souciaient auprès des Arméniens à l'étranger, sans s'imaginer nécessairement que ces mêmes problèmes existaient dans leur propre pays et n'étaient pas forcément traités.

    C'est une période intéressante à travers le monde. Les Etats-Unis ne faisaient qu'émerger en tant que superpuissance. Quand la Première Guerre mondiale éclata, les Etats-Unis essayèrent de rester à l'écart, tant qu'ils purent, jusqu'à ce qu'ils soient finalement entraînés dans le front européen. Notons qu'ils choisirent de ne pas entrer en guerre sur le front ottoman. Ils s'imaginaient pouvoir y protéger leurs avantages. Il y a là un côté égoïste, qui est mentionné dans le film. Parallèlement, si les Etats-Unis étaient entrés en guerre, ils auraient perdu leur capacité à protéger et à apporter une aide humanitaire aux Arméniens. C'est donc ce genre de position hypocrite que les Etats-Unis ont dû prendre, dans un sens, de ne pas intervenir militairement, mais au plan humanitaire. Cela aurait-il empêché le génocide ? Ou atténué ? Impossible de le savoir. Ce qui est sûr, c'est que, sans cette campagne humanitaire, des centaines de milliers d'autres Arméniens et autres minorités auraient trouvé la mort.

    N'oublions pas, il n'agit pas d'une action gouvernementale. C'étaient des citoyens ordinaires qui travaillaient au quotidien. Ils se sont organisés, ont collecté un montant énorme de financements, allant jusqu'à risquer leur vie en se rendant là-bas et en apportant aide et soins. De nombreux docteurs, infirmières et autres professionnels se portèrent volontaires pour partir à l'époque du génocide, aidant au processus de reconstruction et de remise en ordre. Les enfants orphelins ne savaient rien faire, étaient privés de parents. Ils avaient besoin d'aide pour apprendre à lire et à écrire, apprendre à s'organiser à nouveau collectivement, apprendre un métier, une compétence. Ces bénévoles firent souvent office de parents.  

    Ma grand-mère paternelle et tous ses frères et sœurs, devenus orphelins, comptèrent sur les orphelinats américains pour les aider à survivre durant quatre ans. Ils apprirent à lire et à écrire, préservèrent leur religion et leur culture, parvenant à acquérir des compétences pouvant leur permettre de gagner leur vie, une fois devenus adultes. Sans cette aide, ils seraient probablement morts.

    - Rupen Janbazian : Tu disais, il y a quelque temps, qu'en réalisant ce film tu étais inspiré par l'histoire de la survie de tes grands-parents. Parle-moi de ton lien avec le NER et la Near East Foundation, et des raisons pour lesquelles tu as choisi de raconter cette histoire en particulier.
    - Shant Mardirossian :Ça s'est fait un peu par hasard. Un associé dans l'entreprise où je travaillais, Geoffrey Thompson, est le petit-fils de Barclay Acheson - le premier directeur des opérations du NER. Quand on s'est rencontrés, Jeff m'a appris qu'il dirigeait une organisation intitulée la Near East Foundation, et qu'il y avait un lien historique avec les Arméniens; il avait remarqué que j'avais un nom arménien.

    On en a parlé, je n'avais aucune idée de cette organisation et du travail qu'elle accomplit. Il m'a invité à des réunions du bureau et m'a demandé si j'avais envie de m'impliquer. Naturellement, la NEF a un programme de développement au Moyen-Orient, et vu que ma famille - moi y compris - a émigré du Moyen-Orient, j'ai toujours eu un lien et un intérêt pour ces pays et j'ai voulu apporter mon aide.  

    Tant est si bien que, quand j'en ai appris plus, j'ai découvert cette histoire, que je connaissais très peu. Franchement, je savais que ma grand-mère avait été sauvée par des orphelinats et que des Américains étaient venus les aider, mais j'ignorais tout le contexte. J'ai découvert les archives de l'organisation qui étaient conservées dans des entrepôts à Brooklyn et Manhattan. J'ai appris qu'elles se détérioraient et que les responsables de l'organisation cherchaient des solutions. J'étais choqué. Je n'arrivais pas à croire que ces matériaux et ces milliers de photographies d'orphelins des orphelinats d'Alexandropol [Gumri], Jérusalem, du Liban, de Syrie et tous ces endroits se trouvaient là, et que personne dans notre communauté n'en avait connaissance.

    Avec un autre Arménien du bureau, nous avons entrepris de sortir ces matériaux des entrepôts et de les déposer au Rockefeller Archive Center pour qu'elles y soient conservées comme il se doit et que les gens puissent enfin les consulter.

    Nous avons organisé une exposition en 2003 pour la première fois, où nous avons présenté certaines photographies et à ce moment-là c'est devenu une obsession pour moi. J'ai commencé à faire de plus en plus de recherches, et je me suis rendu compte qu'il y avait d'autres photographies et matériaux cachés dans d'autres archives et quasiment oubliés.   

    Parallèlement, d'autres faisaient aussi cette découverte. Beaucoup de gens écrivaient des livres et des articles à ce sujet. J'ai rejoint une équipe de chercheurs indépendants et d'universitaires qui travaillaient sur ce thème. Mais nous ne pouvions parler qu'à notre communauté. Nous faisions la tournée des églises, des manifestations arméniennes, quand je me suis dit : "C'est une histoire américaine, il faut que le public américain sache." Naturellement, le public arménien compte - on devrait tous savoir - mais il s'agit d'un pan important de l'histoire américaine quasiment oublié.

    Durant la campagne pour le centenaire du génocide arménien, nous avons décidé de créer une exposition itinérante, qui a fait le tour du pays. Nous avons aussi créé un site - un musée virtuel3 - et nous avons commencé à présenter ces histoires et des catalogues de photographies.

    Je travaillais aussi sur un film pour qu'on puisse porter cette histoire à la télévision et dans les écoles à travers le pays. Ce sont dix années d'efforts qui ont permis finalement d'achever ce film. Il a été présenté officiellement en première en avril 2017 au Times Center de New York et diffusé sur les chaînes publiques de télévision - plus de 40 fois à ce jour.  

    - Rupen Janbazian : Une distribution plus large est-elle prévue ? Des services à la demande, par exemple ?
    - Shant Mardirossian : Nous finalisons actuellement un accord avec Netflix, qui le rendra accessible à ses abonnés à partir de janvier 2018. Nous avons aussi un partenariat avec Facing History and Ourselves, une association qui encourage l'enseignement de la Shoah, du génocide arménien et d'autres sombres chapitres de notre histoire qui doivent être enseignés. Ils utiliseront le film dans le cadre de leur nouveau programme sur le génocide arménien.

    - Rupen Janbazian : Et le film aura sa première à Boston le 13 octobre.    
    - Shant Mardirossian : Oui. La NEF est partenaire de longue date de la NAASR (National Association for Armenian Studies and Research), avec qui nous avons collaboré pour présenter en première ce film au public de Boston. Nous avons organisé une avant-première devant un public plus réduit à Boston en mars dernier, et l'intérêt et la demande ont été tels que nous avons promis à tout le monde que nous aurions aussi une première publique.

    - Rupen Janbazian : Comment se passe le travail avec une organisation comme la NAASR ? A-t-il eu un impact sur le film ?
    - Shant Mardirossian : C'est vraiment un honneur de travailler avec une organisation comme la NAASR qui a fait tant de choses pour la réservation et la recherche dans le domaine des études arméniennes et du travail en lien avec le génocide arménien. Avant le lancement du film, les gens de la NAASR l'ont visionné et m'ont aidé à vérifier certains faits historiques et descriptions utilisées.

    - Rupen Janbazian : En quoi l'histoire du NER est toujours pertinente aujourd'hui ?
    - Shant Mardirossian : Même si cette histoire concerne le génocide arménien et l'entreprise humanitaire qui eut lieu, c'est aussi une histoire universelle. Qui nous rappelle aussi ce que l'Amérique a été et peut être [à nouveau]. Aujourd'hui, nous nous débattons tous avec ces problèmes - notamment la crise des réfugiés syriens ou celle des réfugiés irakiens. Je suis heureux de voir qu'au moins la NEF joue son rôle et s'implique dans l'aide aux réfugiés au Liban, en Jordanie et maintenant en Syrie. Nous faisons notre part, j'aimerais juste que le gouvernement américain fasse plus. Même si une grande part du financement de la NEF émane du gouvernement américain, il peut faire davantage encore.

    Le film et sa distribution à travers le pays n'en sont, espérons-le, qu'à leurs débuts. La télévision publique, Netflix et Facing History devraient nous permettre d'atteindre un public beaucoup plus large que la seule communauté arménienne. J'espère que d'autres membres de la communauté nous aideront dans cette entreprise - que ce soit la télévision publique ou l'enseignement public - et faire connaître cette histoire importante.     

    Notes


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    Traduction : © Georges Festa - 11.2017



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     © Société bibliophile ANI, 2015


    Qu'est-il arrivé aux Arméniens d'Artchèche (Erciş) en 1915 ?
    Conférence d'Ara Sarafian (Londres)
    par Leon Aslanov

    Massis Post, 02.05.2017


    La région de Van, à l'est de la Turquie, lieu du soulèvement éponyme, de massacres et de déportations, fut le point focal des événements tumultueux qui eurent lieu en Turquie ottomane en 1915. Le soulèvement de Van est souvent utilisé par les historiens négationnistes pour justifier la déportation générale des Arméniens de cette région et d'ailleurs. Or une étude approfondie de la politique de l'Etat ottoman vis-à-vis de Van et du vécu de ses habitants arméniens fait apparaître une réalité différente; l'ampleur sans précédent de la violence qui impacta cette région, et les difficultés liées aux tentatives d'analyser et de décrire cette violence, laissent aux historiens bien des éléments à débattre. 

    Ara Sarafian, historien archiviste, spécialiste de l'histoire de la fin de l'empire ottoman et de l'Arménie moderne et directeur de l'Institut Komitas de Londres, a présenté ses recherches sur ce thème. Sa conférence était organisée par le docteur Krikor Moskofian (directeur du programme d'études arméniennes) et parrainée par l'Armenian Society de l'UCL (Université de Londres). Le tout sous la présidence de Raphael Gregorian.

    Les événements qui frappèrent les Arméniens d'Artchèche (Erciş), une ville située au nord-est du lac de Van, contredisent le discours négationniste; l'exposé de M. Sarafian s'est centré sur cette histoire, en l'utilisant pour contextualiser le soulèvement de Van. En 1914 la région - qui comptait alors plus de cinquante villages arméniens, abritant plus de 10 000 Arméniens - sera le théâtre d'un conflit armé entre les empires ottoman et russe. Les recherches de Sarafian s'inscrivent dans une perspective plus large visant à étudier les événements de la région de Van au début du 20ème siècle.

    Sarafian accorde une grande importance à la démographie de la Turquie orientale comme outil pour comprendre l'histoire de la fin de l'empire ottoman et des débuts de l'Arménie moderne. Le sujet reste un objet de débats âprement contesté, du fait des restrictions imposées à l'accès aux archives et que les rares études existantes sur la démographie et la géographie de ces provinces orientales de l'empire ottoman pâtissent d'inexactitudes. Dans le cas d'Artchèche, Sarafian s'appuie sur le rapport d'un officier de renseignements militaire russe, dénommé Maïevsky, qui était basé à Van. Maïevsky mena une étude systématique sur la population et la géographie politique de Van et Bitlis à des fins militaires. Ses recherches méticuleuses citent les noms des villages qu'il visita en personne, ainsi que ceux qu'il croisa sur d'autres cartes, tandis que les populations sont réparties en fonction de l'origine ethnique et même des organisations tribales. Ce point est important, car de nombreuses cartes démographiques ottomanes équivalentes ne distinguent pas la composition ethnique des communautés musulmanes, censées former une communauté islamique unifiée ou ümmet. D'après l'enquête de Maïevsky, les Arméniens du district d'Artchèche, formant environ 17 % de la population, étaient minoritaires au sein de la population musulmane (61 % de Kurdes, 22 % de Turcs). Selon Sarafian, la lecture de ces enquêtes démographiques nous permet d'apprécier les positions des différents groupes sociaux vis-à-vis de l'Etat et entre eux.

    Des comptes rendus plus descriptifs sur la région de Van présentent les Kurdes comme un groupe essentiellement pastoral et les Arméniens paysans pour la plupart; de fait, le terme arabe fellah(paysan) est, aujourd'hui encore, utilisé par les Kurdes de la région pour décrire les Arméniens. La classe marchande était elle aussi arménienne, tandis que la classe administrative était turque. En outre, les Kurdes étaient organisés en tribus, chaque tribu entretenant des relations différentes avec l'Etat et entre elles. Des tensions existaient entre les groupes nomades (les Kurdes en général) et la population sédentaire. D'un point de vue marxiste, on pourrait voir dans ces tensions des litiges écologiques et économiques, plutôt qu'ethniques ou religieux. Durant les périodes de sécheresse et de famine, par exemple, les Kurdes pastoraux pouvaient perdre une proportion importante de leur bétail, tandis que les Arméniens sédentaires risquaient de perdre leurs récoltes. Mais comme les Arméniens étaient en mesure de compenser leurs pertes plus rapidement que les Kurdes pastoraux, les Kurdes étaient davantage vulnérables aux dommages à long terme issus des périodes difficiles, semant ainsi les germes d'un conflit avec les Arméniens. Les relations n'étaient cependant pas toujours aussi tendues, et il y eut des périodes de coexistence positive et d'échanges entre ces groupes sociaux, ethniques et économiques.

    Un intellectuel arménien, A. Do (Hovhannès Der-Mardirossian), fut envoyé à Van pour compiler un rapport sur les événements qui s'y déroulèrent entre 1914 et 1916.1 Son ouvrage est la seule source fiable quant à l'étude de la violence durant cette période. A. Do eut accès à tout un éventail d'archives, dont des témoins oculaires, pour son analyse exhaustive du contexte du soulèvement de Van.

    Sarafian poursuivit en expliquant que, récemment, tout un ensemble précieux de nouveaux témoignages ont été mis au jour et publiés en Arménie concernant le génocide arménien. Ces récits de témoins oculaires furent collectés auprès de réfugiés survivants dans différentes régions du Caucase en 1916. Le premier volume est consacré entièrement à la province de Van, dont Artchèche. Sarafian précisa que cette étude de cas sur Artchèche en 1915 fut entreprise à l'origine pour une évaluation à part de l'ouvrage d'A. Do qui, a-t-il ajouté, résiste remarquablement à cet examen.

    Compte tenu des données disponibles, Sarafian déclara possible de présenter une approche critique des événements d'Artchèche en 1915. Les massacres débutèrent le 19 avril 1915. Selon les témoignages, il n'existe pas de preuve d'une action armée des Arméniens avant cette date; conciliants, les Arméniens d'Artchèche avaient confiance en leur kaïmakam Riza Bey et ne s'attendaient nullement à un massacre imminent. Or ils furent identifiés, pris au piège et tués méthodiquement en l'espace de deux jours. Le 19 avril, Riza Bey convoqua les Arméniens adultes de sexe masculin à la sous-préfecture sous prétexte de conscription, où ils furent emprisonnés, ligotés et assassinés. Des tueries systématiques furent conduites par des policiers, sur instruction évidente d'une autorité centrale. Le nombre de victimes dans la ville d'Artchèche se situe autour de 2 500.

    Certains aspects intrigants des massacres laissent là aussi entrevoir le caractère organisé de ce crime, contrairement aux agissements d'une horde anarchique de tueurs. Les femmes et les enfants furent, globalement, épargnés. Ils furent même mis en sécurité et nourris - signe de directives supérieures mises en œuvre. Deuxièmement, les tueurs ne furent pas, en majorité, les pillards; l'Etat fera intervenir ensuite des éléments kurdes afin de dévaliser et brûler les villages. Même s'il y eut des cas de Kurdes locaux sauvant des Arméniens, le discours standard est celui de villages arméniens succombant à la populace. D'autres récits font état de jeunes hommes dans d'autres endroits de la province de Van, ayant reçu l'ordre par les autorités de rassembler et de rendre leurs armes, en sorte que les meurtriers d'Artchèche firent très probablement partie d'un plan plus vaste visant à anéantir les Arméniens. Alors qu'une opération d'autodéfense à grande échelle fut organisée dans la ville de Van, les Arméniens d'Artchèche n'élaborèrent pas ce genre de plan et furent davantage enclins à fuir vers le Caucase lorsqu'ils le purent. Il devient évident que l'Etat ottoman avait l'intention de détruire les communautés arméniennes dans toute la région de Van.

    Sarafian plaça son étude de cas sur Artchèche dans le contexte global des études arméniennes contemporaines. Lors de sa conférence, il présenta ce domaine comme "lacunaire," avec une abondance de matériau primaire insuffisamment pris en compte, relevant que ce genre d'analyses détaillées d'épisodes précis du génocide arménien et de l'histoire de la fin de l'empire ottoman permet de mettre en avant une vision plus exhaustive de l'histoire arménienne moderne. Sarafian critiqua une tendance à "spéculer" plutôt qu'à répondre à des questions grâce à la recherche et aux données empiriques, composantes essentielles d'une histoire digne de ce nom. A ses yeux, une grande part de l'histoire arménienne moderne n'a pas encore été écrite, les gens n'attendant pas plus des "historiens établis." D'après lui, des études de cas détaillées sont le fondement d'une historiographie fiable.                   

    Lors du débat qui s'ensuivit, Sarafian regretta la situation concernant l'accès aux archives, qui ne sont pas toutes également ouvertes aux chercheurs. Les archives conservées par des institutions ayant des intérêts politiques, maintiennent classifié un volume important de matériaux ou n'autorisent l'accès qu'aux chercheurs qui utiliseront ces matériaux en leur faveur. Cette hiérarchie de l'accessibilité signifie que certains chercheurs sont dans l'incapacité de vérifier et de critiquer les arguments et le travail d'autres chercheurs soutenant des opinions différentes, et crée ainsi un obstacle majeur pour des historiens bien intentionnés dont l'objectif est une analyse et une présentation impartiale de l'histoire, plutôt qu'une instrumentalisation de celle-ci à des fins politiques que l'on peut observer dans le camp populiste arménien et son pendant négationniste.

    Sarafian approfondit ensuite le point de vue de l'historiographie négationniste turque et sa présentation des Arméniens comme rebelles en 1915. Cette qualification est souvent utilisée pour justifier le massacre et la déportation en masse des Arméniens comme mesure visant à éliminer une plus grande instabilité et parer à la menace d'une invasion russe. Or le fait est que cet argument est incohérent et dénué de toute preuve historique concrète. Les historiens nationalistes turcs - négateurs du génocide arménien - évitent de débattre du contexte qui amena les Arméniens à recourir à l'autodéfense en 1915, comme d'ailleurs du caractère de fait défensif des combats qui eurent lieu avec les Arméniens barricadés dans leurs quartiers. Sarafian renvoya sur ce point à un ouvrage intitulé The Armenian Rebellion at Van, écrit par Justin McCarthy et trois historiens turcs négationnistes2, dans lequel les Arméniens sont présentés comme la cause des troubles dans la région de Van dès 1912, sans évoquer les événements de 1915, les massacres dans les villages et le contexte d'alors. L'analyse de ces auteurs est séduisante, mais irrecevable, omettant soigneusement des événements essentiels et des éléments du contexte. Pour les négationnistes, il ne s'agit pas d'engager un dialogue avec l'historiographie, mais bien plutôt d'exclure des informations clé. Edward Erickson est cité comme nouvel arrivant dans le jeu négationniste, étudiant la question arménienne dans l'optique des militaires turcs. Alors qu'Erickson cite les archives militaires ottomanes d'Ankara, un historien comme Sarafian se voit interdire l'accès à ces archives afin d'étudier le travail d'Erickson. De même, dans les années 1990, alors qu'il s'intéressait aux recherches de Justin McCarthy, Sarafian s'est vu refuser l'accès aux sources de McCarthy dans les archives du Premier ministre à Istanbul. De son côté, Sarafian précise que, s'il a consulté certaines archives de la FRA [Fédération Révolutionnaire Arménienne] à Boston, il ne les cite pas dans son ouvrage car leur accès reste limité. D'après lui, tous les chercheurs doivent bénéficier d'un égal accès à l'ensemble des archives - y compris les intellectuels de l'Etat turc niant le génocide arménien.

    Sarafian livre un autre exemple d'historiographie négationniste, à savoir Yusuf Sarınay. Dans un ouvrage sur les événements du 24 avril 19153, Sarınay soutient que les intellectuels arrêtés à Istanbul furent gardés en lieu sûr par l'Etat jusqu'à leur libération en 1918, utilisant pour ce faire les prisonniers politiques envoyés à Ayach. L'ouvrage de Sarınay se fonde entièrement sur les archives ottomanes. Or Sarafian a analysé les affirmations de Sarınay et a découvert qu'elles étaient fabriquées de toutes pièces. Il publia un droit de réponse à Sarınay dans Agos, un journal arménien d'Istanbul, mais Sarınay choisit de ne pas lui répondre. Le travail d'un historien négationniste étant de ne pas s'engager sur des arguments fondés sur des preuves, il était logique que Sarınay ne réponde pas.

    La question de savoir si des sources non arméniennes existent pour étudier un cas tel qu'Artchèche fut soulevé par le public. Sarafian précisa que des missionnaires américains ont rendu compte des événements dans la région de Van, et il soupçonne l'existence de nombreux rapports russes dans les archives militaires, susceptibles d'être utilisés pour éclairer la situation dans la région de Van à cette époque. Sarafian exprima sa frustration face à l'absence d'archives turques ottomanes pertinentes sur ce thème, le seul document accessible étant un rapport publié par les archives militaires sur le massacre d'un village turco-kurde. Concernant un cas similaire, il cita l'exemple d'un massacre signalé près de Diyarkakır en 1915. S'étant rendu dans le village en question, les villageois lui affirmèrent catégoriquement qu'aucun musulman n'y fut massacré en 1915, et qu'il n'y eut que des Arméniens. Dans le cas d'Artchèche, après l'arrivée de l'armée russe, des rapports font état de Russes et de Cosaques, et non pas d'Arméniens, pillant les magasins musulmans dans la ville d'Artchèche. Le discours nationaliste turc tend à ne pas opérer cette distinction. Ce qui s'est passé en Turquie orientale durant l'occupation russe reste obscur et nécessite de plus amples recherches.

    Sarafian acheva sa conférence en relevant que certains des meilleurs travaux universitaires sur les Arméniens dans l'histoire de la fin de l'empire ottoman sont dus à des chercheurs originaires de Turquie. Dont Yektan Türkyilmaz, un chercheur turc d'origine kurde, qui connaît aussi l'arménien. Il n'est pas le seul. Ümit Kurt, Uğur Üngör, entre autres, produisent des travaux universitaires de premier plan sur le sujet. Ce passé en partage, vécu par l'ensemble des groupes ethniques de la région, et les collaborations dépassant les frontières communautaires sont à encourager si l'on veut écrire une histoire plus objective.                  


    NdT

    1. A. Do [Hovhannès Ter Martirossian], Van 1915 : Les grands événements de Vaspourakan, traduit de l'arménien par Alice Keghelian, Société bibliophile ANI, 2015, 382 p.
    2. Justin McCarthy et al., The Armenian Rebellion at Van, The University of Utah Press, 2006, 304 p.
    3. Yusuf Sarınay, 24 Nisan 1915’de Ne Oldu?, İstanbul : İdeal Kültür Yayıncılık, 2012

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    Traduction : © Georges Festa - 11.2017



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    Incendie de Smyrne, 1922 – Edifices en flammes et population tentant de s’enfuir
    © en.wikipedia.org
    Plage de Konak (environs d'Izmir), 16.08.2015 CC BY-SA 3.0
    © Michael ksk - https://en.wikipedia.org/


    95ème anniversaire de la destruction des Grecs et des Arméniens de Smyrne/Izmir :
    entretien avec Tehmine Martoyan
    par George Shirinian

    The Armenian Weekly, 13.09.2017


    Tehmine Martoyan est assistante à l'université d'Economie et de Droit d'Erevan (Arménie). Elle est aussi la présidente de l'Institut Lazaryan, une ONG à but scientifique et éducatif.

    Auteure d'ouvrages et d'articles sur les Arméniens dans l'Iran safavide, Martoyan a participé à plusieurs congrès internationaux et rencontres en Arménie et à l'étranger. Elle a aussi traduit en arménien l'ouvrage de Theofanis Malkidis, intitulé Le Génocide grec : Thrace, Asie Mineure, Pont.1

    Elle a réalisé deux films sur les populations grecques et arméniennes de Smyrne. Son prochain ouvrage s'intitule Causes psychologiques et politiques de l'anéantissement des Arméniens et des Grecs de Smyrne.

    Cet entretien a été mené par courriel début septembre 2017.

    ***

    - George Shirinian : Vous avez contribué au chapitre dans l'ouvrage Genocide in the Ottoman Empire: Armenians, Assyrians, and Greeks, 1913-19232, intitulé "The Destruction of Smyrna in 1922: An Armenian and Greek Shared Tragedy" [La destruction de Smyrne en 1922 : une tragédie commune arménienne et grecque]. Parmi tout le chaos et les destructions d'alors, en quoi le sort de cette ville est-il remarquable aujourd'hui ?
    - Tehmine Martoyan : Tout d'abord, j'aimerais témoigner ma reconnaissance pour avoir l'opportunité de commémorer avec les lecteurs de cette revue le 95ème anniversaire de la destruction de Smyrne, qui débuta le 13 septembre 1922. Pôle commercial international majeur, Smyrne était aussi réputée comme un lieu de tolérance et de culture, où chrétiens, Juifs et musulmans vivaient ensemble dans l'harmonie et la prospérité, avant l'apparition d'un ultranationalisme turc.

    Les puissances alliées soupçonnèrent Atatürk d'exercer des représailles contre la ville en raison de l'attitude de l'armée grecque durant la guerre gréco-turque, et le mirent en garde, mais il ignora leurs avertissements et agit à sa guise. Il s'agit d'un acte injustifié de destruction gratuite qui ne visa que les quartiers chrétiens de la ville. Les événements sont très bien documentés grâce aux récits de témoins oculaires, aux photographies et même à des films.

    L'extermination de la population arménienne et grecque de Smyrne et la destruction des quartiers chrétiens de la ville fit grande impression sur les contemporains et continue d'attirer l'attention des chercheurs aujourd'hui. Des livres entiers lui sont encore consacrés.

    - George Shirinian : Expliquez-nous brièvement ce qui s'est passé.    
    - Tehmine Martoyan : Un auteur relate ainsi l'événement : "Ce qui s'est passé durant les deux semaines qui ont suivi doit être rangé à coup sûr parmi les tragédies humaines les plus évidentes du vingtième siècle. Des civils innocents - hommes, femmes et enfants de toutes nationalités - se retrouvèrent dans une catastrophe humanitaire à une échelle que le monde n'avait encore jamais vue." Les Arméniens et les Grecs de Smyrne furent systématiquement spoliés, assassinés et enlevés.

    D'après le rapport d'Edward Bierstadt - secrétaire du Near East Relief à l'époque - le massacre fit près de 100 000 victimes, tandis que 160 000 habitants furent expulsés aux confins de la Turquie. Plus de 50 000 maisons, 24 églises et 28 écoles, des banques, consulats et hôpitaux furent incendiés. Les soldats turcs mirent le feu aux quartiers grecs et européens de Smyrne en inondant les rues de pétrole et autres matières inflammables.

    Les habitants étaient massés le long des quais avec l'incendie et une intense chaleur derrière eux; ils n'avaient d'autre choix que de se jeter dans la Méditerranée. Des navires de plusieurs pays croisaient en dehors du port, mais la plupart avaient reçu l'ordre de ne pas intervenir. Des navires grecs conduisirent des réfugiés vers l'île de Mytilène et ailleurs, tandis qu'un navire japonais se signala en coopérant dès le début, sauvant des survivants des flots.

    La marine américaine n'aida que lorsque le courageux Asa Jennings, un pieux pasteur originaire du nord de l'Etat de New York, récemment nommé comme secrétaire de l'YMCA [Association des Jeunes Chrétiens] locale, rama jusqu'à eux en leur demandant personnellement de sauver des survivants. Il fut aidé par un officier de marine tout aussi courageux et résolu, le capitaine de corvette Halsey Powell. A eux deux, ils contribuèrent au sauvetage de près d'un million de réfugiés.

    En sorte que, par delà l'histoire de la destruction de la ville et de sa population non musulmane, il y a celle de ces courageux sauveteurs qui bravèrent les ordres de ne pas intervenir.

    - George Shirinian : Pourquoi Atatürk a-t-il détruit cette ville magnifique ?
    - Tehmine Matoyan : Dans une certaine mesure, c'était pour punir les Grecs de la guerre gréco-turque, même si les Smyrniotes étaient citoyens ottomans. Mais Smyrne était aussi un symbole de la richesse des chrétiens, un grand pôle commercial européen et un exemple de coexistence pacifique entre chrétiens et musulmans - toutes choses auxquelles le nouveau mouvement nationaliste turc s'opposait violemment. Atatürk est allé jusqu'à déclarer que plus aucun collège américain ou autre institution chrétienne n'œuvrerait à Smyrne désormais. Il voulait bâtir une nouvelle "Turquie pour les Turcs" sur les cendres de l'empire ottoman.

    - George Shirinian : Y a-t-il un parallèle dans l'histoire à ce genre de destruction d'une ville entière ?
    - Tehmine Matoyan : On pense au massacre de la ville chinoise de Nankin (Nanjing) par les Japonais en, 1937-38. Il est intéressant de noter que le Tribunal Pénal International pour l'ancienne Yougoslavie a défini le massacre de quelque 8 000 Bosniaques musulmans à Srebrenica en 1995 comme "génocidaire." On peut en dire autant du massacre de 100 000 Arméniens et Grecs de Smyrne.  

    - George Shirinian : Vous rappeliez que cette histoire est très bien documentée. Des sources nouvelles sont-elles prévisibles ?
    - Tehmine Matoyan : Il est vrai que cette histoire est particulièrement bien documentée, et de nouvelles sources vont apparaître. Je mène actuellement des recherches sur la presse de l'époque aux Archives Nationales d'Arménie et à la bibliothèque de l'Académie Nationale des Sciences de la République d'Arménie. J'ajoute que j'ai eu la possibilité d'intégrer dans mon chapitre une lettre inédite d'un témoin oculaire américain, Bertha Morley, conservée aux archives de l'Institut Zoryan.

    - George Shirinian : Vous avez beaucoup travaillé sur le génocide grec. Pourquoi, en tant qu'historienne arménienne, vous intéressez-vous autant à l'expérience grecque ?
    - Tehmine Matoyan : Les liens historiques et culturels entre les Arméniens et les Grecs depuis l'Antiquité sont évidents dans leur religion, leur culture, leurs traditions, leur mode de vie, leurs légendes, etc. Ces deux nations ont toujours été très liées, au plan émotionnel et historique, du fait de leurs racines religieuses et culturelles.

    En étudiant en parallèle le vécu de ces deux peuples, j'utilise l'analyse du contenu comme méthode de recherche pour montrer comment les Arméniens et les Grecs ont souffert d'un génocide qui fut planifié et perpétré par le même Etat. Comme le précise le sous-titre de mon chapitre, les Arméniens et les Grecs partagent malheureusement une même tragédie.        

    NdT

    1. Theofanis Malkidis, Le Génocide grec : Thrace, Asie Mineure, Pont, traduit du grec en arménien par Tehmine Martoyan, Erevan (Arménie) : Musée-Institut du Génocide Arménien, 2014 [en arménien]
    2. George N. Shirinian, ed., Genocide in the Ottoman Empire: Armenians, Assyrians, and Greeks, 1913-1923, Berghahn Books, 2017, 444 p.

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    Traduction : © Georges Festa - 11.2017




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     © Routledge, 2012


    "Une question de conscience" :
    entretien avec Samuel Totten, chercheur et militant anti-génocide
    par Aram Harumi
    The Armenian Weekly, 18.08.2017


    Samuel Totten, universitaire américain, est sans doute plus connu pour ses recherches sur le génocide. La plupart des gens ignorent cependant son action sur le terrain contre le génocide.

    "Le génocide au Darfour a eu sur moi un impact à la fois proche et personnel," nous précise Totten lors d'un récent entretien. Durant l'été 2004, Totten a fait partie des 24 enquêteurs du United States Atrocities Documentation Project [Programme de Documentation des Etats-Unis sur les Atrocités], qui avait pour but d'interviewer des survivants sur leur vécu lors des attaques perpétrées par les troupes du gouvernement soudanais et les janjawids (milices mercenaires) contre les populations africaines noires du Darfour.

    Quatre ans plus tard, lors d'une brève étape à Nairobi, une rencontre fortuite l'a amené à se rendre dans les Monts Nouba pour la première fois. Il fait alors la connaissance de gens qui ont survécu au génocide dit "d'usure" des populations des Monts Nouba durant les années 1990.    

    Suite à cette première visite, Totten est revenu à plusieurs reprises dans la région afin d'interviewer des survivants. Puis, lorsque la guerre éclata entre le gouvernement du Soudan et les rebelles Nouba (Mouvement Populaire de Libération du Soudan - Nord) en juillet 2011, les missions de Totten dans les Monts Nouba prirent un tournant dramatique, passant de la conduite d'interviews à la mise en œuvre d'opérations humanitaires.

    Les missions de Totten dans les Monts Nouba sont toujours en cours. "Ni les Nations Unies, ni leurs agences, ni les organisations non gouvernementales n'apportent quelque aide ou protection que ce soit, quasiment rien," déclare-t-il. "Je ressens une obligation de maintenir le cap sur les Monts Nouba. Ne pas le faire serait abandonner le peuple Nouba à son sort."

    Aram Harumi a récemment rencontré Totten pour The Armenian Weekly afin d'en savoir plus sur son action dans les Monts Nouba. Ci-dessous leur entretien dans son intégralité.

    ***

    - Aram Harumi : Tout d'abord, pourquoi cet intérêt pour les études sur le génocide ?
    - Samuel Totten : C'est une très longue histoire, en fait, que j'ai présentée, du moins en partie, dans deux études différentes dans deux ouvrages différents : Pioneers of Genocide Studies, édité par Samuel Totten et Steven Jacobs (Transaction Publishers, 2002), et Advancing Genocide Studies (Transaction Publishers, 2015). Ces études s'intitulent "Une question de conscience" et "Une question de conscience : 2ème partie."

    En résumé, cet intérêt est né de mes recherches sur les prisonniers d'opinion avec Amnesty International (AI). L'élément déclencheur a été un article de Rose Styron, grande militante des droits de l'homme et épouse du romancier William Styron, décédé depuis (auteur d'œuvres de fiction comme Les confessions de Nat Turner1 et Le choix de Sophie2, parmi bien d'autres). Le texte de Rose Styron s'intitulait simplement "Torture in Chile" [La torture au Chili].3 Diplômé depuis peu de l'université, me considérant assez bien informé, j'étais a) abasourdi, stupéfait de voir que la torture qu'elle décrivait était une réalité dans de nombreuses parties du monde, et même omniprésente; b) horrifié par le côté atroce de la torture et le fait que certains gouvernements y soumettaient leurs propres citoyens et de soi-disant ennemis au nom de la sécurité nationale; et c) honteux d'admettre que j'ignorais à ce point ce qui se passait à travers le monde. C'est cet article, en fait, qui a décidé de mon engagement et de ma carrière dans le domaine des droits de l'homme et des études sur le génocide.

    Après avoir exercé durant deux ans (1976-1978) des missions avec AI en Australie et plusieurs années avec des bénévoles d'AI au Népal, en Israël et aux Etats-Unis, j'ai eu la chance de me lier d'amitié avec le docteur Israël W. Charny, professeur de psychologie de l'université de Tel Aviv, reconnu maintenant comme l'un des doyens des études sur le génocide. A l'époque, j'enseignais l'anglais à la Walworth Barbour American International School en Israël. Son fils y était élève et un de ses professeurs avait parlé à Charny de mon engagement dans les droits de l'homme. Charny travaillait alors sur son premier ouvrage consacré au génocide et, durant le reste de mon année en Israël, nous avons commencé à parler du génocide.

    A mon retour aux Etats-Unis, Charny m'a demandé de collaborer à un chapitre de ce qui allait devenir le premier volume dela collection Genocide: A Critical Bibliographic Review.4 Ma contribution s'avéra si détaillée et si longue que Charny, au lieu de la rejeter comme tant d'éditeurs l'auraient fait - ou, du moins, auraient insisté pour que j'en enlève les trois-quarts - me conseilla de la revoir et ainsi d'en faire trois chapitres.       

    A ce moment-là, j'avais obtenu mon doctorat à l'université Columbia et je m'apprêtais à intégrer une fac. Parallèlement, je me disais : "Des milliers et des milliers de gens à travers le monde s'attaquent au problème des violations des droits de l'homme, mais, paradoxalement, seule une poignée s'attaque à la question du génocide." En fait, c'est cette prise de conscience qui m'a conduit à écrire mon premier livre sur le génocide et, ce faisant, devenir un autodidacte concernant la théorie du génocide, l'histoire du génocide, les cas particuliers de génocide, les questions de la prévention et de l'intervention en cas de génocide, etc. C'était en 1987.

    - Aram Harumi : En quoi le génocide du Darfour t'a-t-il influencé ?
    - Samuel Totten : Le génocide du Darfour m'a touché de près et personnellement. Durant l'été 2004, j'ai fait partie des 24 enquêteurs du Projet de Documentation des Etats-Unis sur les Atrocités [United States' Atrocities Documentation Project], chargé notamment d'interviewer des survivants sur leur vécu, victimes de la stratégie de la terre brûlée pratiquée par les troupes gouvernementales du Soudan et les janjawids (milices mercenaires) contre les populations africaines noires du Darfour.

    Avec mon collègue, un avocat du Département de la Justice des Etats-Unis, j'ai interviewé 49 survivants. Chaque entretien durait de une heure et demie à deux heures, et ils entraient dans tous les détails, même les plus horribles, des attaques : les viols collectifs visant les jeunes filles (parfois âgées de 8 ans) et les femmes noires africaines; l'empalement et le meurtre de nourrissons noirs sous les yeux de leurs mères; l'immolation des Africains noirs âgés incapables de fuir leurs toukouls (cases circulaires), après avoir été enflammés; les fusillades, les coups et les tortures infligées aux Africains noirs qui tentaient de fuir l'attaque. Huit heures par jour, sept jours sur sept, nous avons mené ces entretiens. Souvent je devais me mordre les lèvres pour cacher mon émotion face à ces survivants, mes interlocuteurs. Ma colère était telle que j'avais envie de m'en prendre personnellement aux perpétrateurs.

    Je me suis saisi de cette rage et je l'ai canalisée en travaillant sans cesse (en menant des enquêtes de terrain dans les camps de réfugiés le long de la frontière entre le Tchad et le Darfour, celle du Soudan et, plus récemment (depuis 2010), dans les Monts Nouba au Soudan; en écrivant et en publiant plus de 50 contributions pour des journaux à travers le monde; en écrivant et en publiant cinq livres, deux sur le Darfour et trois sur les Monts Nouba; en donnant des conférences aux Etats-Unis et en Europe sur le calvaire des populations du Darfour et des Monts Nouba; et, plus récemment (depuis 2012), en faisant parvenir de la nourriture à ces mêmes populations qui souffrent de malnutrition sévère et de famine dans les Monts Nouba).

    - Aram Harumi : Plus précisément, qu'as-tu appris des Monts Nouba ?
    - Samuel Totten : Suite à mon action avec le Projet de Documentation sur les Atrocités, en juillet et en août 2004, j'avais très envie de partir au Darfour interviewer des survivants du génocide. Durant six ans, j'ai tout tenté pour obtenir l'autorisation d'entrer au Darfour, en vain. (A mon avis, c'était dû au fait que le gouvernement du Soudan était au courant de mes publications qui le critiquent pour ses agissements au Darfour.)

    Bref, en 2008 je travaillais en tant que boursier Fulbright à l'université nationale du Rwanda et je devais prendre un avion pour donner une conférence sur le Darfour à l'université de Chicago. Durant une escale à Nairobi, deux types ont embarqué et se sont assis à côté de moi, ils travaillaient au Soudan et rentraient aux Etats-Unis pour un congé. Je leur ai parlé de mes difficultés pour entrer au Soudan. L'un d'eux m'apprit que des survivants du génocide du Darfour se trouvaient en fait dans un camp de déplacés non loin de là où il vivait dans les Monts Nouba, en me disant qu'il pensait pouvoir s'arranger pour me faire entrer là-bas sans que le gouvernement du Soudan le sache (et donc que je n'aurais pas besoin de demander un visa), et qui plus est, gratuitement, à bord d'un avion cargo que possédait son organisation.

    Quelques mois plus tard, j'ai décollé de Nairobi pour Kauda dans les Monts Nouba pour interviewer les survivants dans ce camp de déplacés. Durant mon premier séjour, puis mon second séjour dans les Monts Nouba, j'ai commencé à rencontrer des gens qui avaient survécu au génocide dit "d'usure" des populations des Monts Nouba durant les années 1990. Réalisant que j'avais facilement accès à ces personnes, je suis revenu plusieurs fois dans la région pour les interviewer. Puis, quand la guerre a éclaté entre le gouvernement du Soudan et les rebelles Nouba (Mouvement Populaire de Libération du Soudan - Nord) en juillet 2011, j'ai commencé en 2012 à faire venir de la nourriture vers les civils Nouba dont les fermes étaient bombardées et qui cherchaient désespérément de la nourriture.

    - Aram Harumi : Durant tes voyages, t'es-tu senti en danger ?
    -  Samuel Totten : Pas durant mes deux premiers voyages dans les Monts Nouba en 2010 et 2011, mais plutôt durant les cinq derniers en 2012, 2013, 2014, 2015 et 2016, pendant que la guerre faisait rage entre les Nouba et le gouvernement soudanais.

    Sans répit - que nous soyons chez les gens, dans des souks (marchés publics) ou en train de voyager - les bombardiers Antonov en mission de bombardement nous survolaient. Naturellement, personne ne savait exactement où les Antonov largueraient leurs bombes, donc chaque fois qu'un Antonov passait, tout le monde se ruait - soit vers un de ces trous de plus de deux mètres de profondeur que les gens ont creusé autour de leurs foyers et de leurs souks, soit vers le désert en quête d'une anfractuosité où se replier, d'un gros rocher ou d'un grand arbre où se cacher pour se protéger des shrapnels. Ces éclats d'obus sont de gros éléments de métal tordu qui volent et qui sont capables, littéralement, de réduire un corps en bouillie, comme de la viande hachée. Le shrapnel est aussi capable, là aussi littéralement, de cisailler une tête, un bras ou une jambe. J'ai vu des dizaines de gens dans les Monts Nouba qui ont perdu leurs jambes et leurs bras après avoir été frappés par un éclat d'obus.

    Lors d'un voyage aux Monts Nouba en 2015, plusieurs Antonov nous ont survolés à cinq reprises durant une heure. A chaque fois, tout le monde dans le souk se précipitait pour trouver un abri, puis alors que nous étions dans notre véhicule, on a tous sauté et on a couru dans un sauve-qui-peut général. A chaque fois, un Antonov nous survolait, en tout cas c'était comme ça pour moi, personne ne savait si c'était son dernier jour à vivre.

    Mon expérience la plus effrayante dans les Monts Nouba s'est passée aussi en 2015, mais durant un autre voyage. Mon équipe et moi (à savoir, mon chauffeur, mon interprète et moi) on venait juste d'arriver dans une petite ville appelée Heiban sur notre route à travers le désert. 15 à 20 minutes après notre passage, un avion de chasse Soukhoï a déboulé et a tiré un missile sur trois adolescents qui couraient vers un des trous dont je te parlais. Le missile a littéralement coupé en deux un des garçons. Le lendemain, son père a apporté les deux moitiés de son fils vers sa tombe et les a déposées pour qu'elles soient incinérées. Je suis sûr que si, avec notre Land Cruiser blanc, on avait traversé Heiban lors de l'attaque du Soukhoï, on aurait été pris pour cible - une cible idéale, vraiment - et que s'il avait atteint notre véhicule avec un missile, on aurait été réduits en cendres. Non seulement on avait un réservoir plein de pétrole, mais on transportait aussi des jerrycans de pétrole, car il n'y a pas de stations-service dans les Monts Nouba.

    - Aram Harumi : C'est plus facile de collecter des fonds et de se contenter de filer de l'argent aux gens qui travaillent dans ces relais humanitaires. Qu'est-ce qui t'a poussé à prendre les choses en main, à te rendre dans la région et à distribuer de la nourriture ?
    - Samuel Totten : C'est sûr, tu as raison, c'est bien plus facile de collecter de l'argent et de l'envoyer à telle ou telle organisation qui agit au nom des populations des Monts Nouba (même si, malheureusement, très peu le font).                

    Dès le départ, mon intention quand je collectais des fonds, que j'achetais de la nourriture et que je l'acheminais par camion vers les Monts Nouba, était d'apporter de quoi manger aux populations les plus sinistrées des Monts Nouba - à ces gens qui, pour telle ou telle raison, n'avaient pas facilement accès à de la nourriture ou qui n'en recevaient pas des organisations humanitaires locales présentes dans les Monts Nouba. J'avais l'impression et je pensais que c'était comme ça que je pouvais contribuer à aider les Noubas. Résultat, chaque fois que je revenais dans les Monts Nouba, je tenais à parler aux gens informés (la Nuba Relief, Rehabilitation and Development Organisation (NRRDO), une organisation humanitaire locale, des dirigeants du Mouvement Populaire de Libération du Soudan - Nord, et des journalistes, entre autres), des groupes de population les plus nécessiteuses dans les Monts Nouba, à savoir là où j'allais distribuer de la nourriture.

    En fin de compte, c'était bien, comme les titres des deux chapitres que j'ai rappelés au début de cet entretien, une question de conscience.

    - Aram Harumi : As-tu été témoin de situations semblables dans d'autres régions du monde ?
    -  Samuel Totten : Oui, mais jusqu'à présent je me suis concentré sur le calvaire des populations des Monts Nouba. Les trois autres endroits où je pense vraiment aller pour apporter de l'aide sont le Burundi, la République Centrafricaine et la Birmanie (Myanmar).

    Si je suis resté focalisé sur les Nouba et si je ne suis pas allé ailleurs, c'est principalement pour trois raisons. Premièrement, comme ni les Nations Unies, ni une de leurs agences, ni aucune organisation non gouvernementale n'apporte une quelconque aide ou protection, en fait rien du tout, je me sens obligé de maintenir le cap sur les Monts Nouba. Ne pas le faire serait les abandonner à leur sort. Deuxièmement, il faut pas mal de temps pour réaliser quelle est la situation sur le terrain dans des pays différents, quel type d'assistance est nécessaire et quels sont les contacts nécessaires pour mener une mission de façon satisfaisante. Et puis, chacun des pays que je viens de mentionner pose des risques spécifiques aux étrangers, il faut en être informé et savoir comment les éviter le plus possible - ou, du moins, les gérer pour ne pas finir mutilé ou tué.

    - Aram Harumi : Pourquoi ce scandale de la non-reconnaissance par le gouvernement du Soudan de la malnutrition des populations des Monts Nouba ?
    - Samuel Totten : Bombarder des fermes, obliger les gens à en sortir, à quitter les villages et les éloigner de leurs sources de nourriture est le mode opératoire du gouvernement soudanais. J'imagine donc que ce gouvernement ne va pas perdre pas son temps à se soucier des souffrances et du sort des populations des Monts Nouba. En fait, je suis convaincu qu'en refusant aux Noubas un accès facile à la nourriture, le gouvernement soudanais espère les chasser des Monts Nouba et par delà la frontière vers un autre pays et/ou dans des camps de réfugiés. Autrement dit, il s'agit là d'un stratagème pour épurer la région des Nouba - un cas classique d'épuration ethnique.

    - Aram Harumi : Est-ce que ces voyages t'ont profondément marqué ?
    - Samuel Totten : Oui. Trois choses, en particulier. Premièrement, les moments où les bombardiers Antonov déboulaient. Deuxièmement, le jour où nous l'avons échappé belle quand le Soukhoï a attaqué Heiban. Troisièmement, je tombe un jour sur un gamin qui avait déclenché accidentellement l'élément d'un obus non explosé; je fonce à travers le désert pour tenter de l'emmener dans le seul hôpital présent dans toute la région, mais il finit par mourir. Non seulement ses jambes avaient été arrachées, les os sortant de la peau (une fracture ouverte), mais il avait une large et profonde blessure au bas de l'abdomen qui avait réduit en bouillie la plupart de ses organes. Aujourd'hui encore, j'ai beaucoup de mal à évoquer la mort de ce gamin qui, par ailleurs, avait marché plus de 16 kilomètres loin de chez ses parents pour trouver des mangues. Je suis plutôt un dur à cuire, mais chaque fois que je pense à ce pauvre gamin innocent, faut que je me force à pas pleurer. Et enfin, la dernière fois où j'étais dans les Monts Nouba, je croise un groupe de gens qui vivotaient dans un semblant de camp pour déplacés; là, je découvre de nombreux nourrissons si faibles qu'ils n'arrivaient littéralement pas à lever la tête; c'est à dire que leurs petites têtes pendaient de côté, comme des poupées de chiffon. Ça, ça te prend aux tripes.

    - Aram Harumi : Aurais-tu un message à faire passer sur ton séjour dans les Monts Nouba ?
    - Samuel Totten : Le fait que les populations civiles des Monts Nouba sont complètement isolées. Personne, je dis bien personne, mis à part des gens comme moi, n'essaie de les aider. Ni les Nations Unies. Ni le Programme Alimentaire Mondial. Ni Oxfam. Ni Médecins Sans Frontières. Aucune organisation humanitaire n'existe dans les Monts Nouba - de peur d'être attaquée et massacrée par le gouvernement soudanais.

    En fait, le président du Soudan, Omar al-Béchir, a déclaré que quiconque franchit la frontière avec le Soudan sans y avoir expressément été autorisé par son gouvernement, aurait la gorge tranchée. Je m'imagine que ce n'est pas une menace en l'air, car lorsque la guerre a éclaté en juillet 2011, les soldats soudanais allaient de porte en porte dans les villes et les villages, frappaient aux portes et, si ceux qui répondaient était apparentés d'une façon ou d'une autre aux Noubas, ils étaient égorgés d'une oreille à l'autre, perdaient leur sang et mouraient là même où ils gisaient à terre.

    - Aram Harumi : Comment les gens peuvent-ils t'aider à collecter de l'argent pour les populations des Monts Nouba ?
    -  Samuel Totten : Oui, merci pour ta question. Les gens peuvent m'envoyer un chèque destiné à l'achat de nourriture et/ou de médicaments pour les populations Noubas. Mon adresse est 18967 Melanie Road, Springdale, Arkansas 72764. Pas un seul dollar ne servira à autre chose que de la nourriture - et pas à financer des voyages, ni à louer un véhicule et un chauffeur, ni à engager un interprète, etc.

    Je tiens à préciser que chaque voyage pour amener de la nourriture dans les Monts Nouba coûte environ 8 000 dollars. Acheter de la nourriture pour les Noubas revient entre 3 000 et 4 000 dollars. Et puis je dois couvrir le coût aller-retour de mon billet d'avion pour Nairobi, au Kenya; un autre billet d'avion aller-retour pour Djouba au Soudan du Sud; et un troisième pour le camp de réfugiés de Yida, le long de la frontière entre le Soudan du Sud et le Soudan; la location d'un Land Cruiser et le salaire du chauffeur, d'un interprète, etc.             

    NdT

    1. William Styron, Les confessions de Nat Turner, traduit de l'américain par Maurice-Edgar Coindreau, Paris : Gallimard, 1969
    2. William Styron, Le choix de Sophie, traduit de l'américain par Maurice Rambaud, Paris : Gallimard, 1981
    3. Rose Styron, "Torture in Chile,"The New Republic, March 20, 1976, p. 15-17
    4. Israel W. Charny, ed., Genocide: A Critical Bibliographic Review, Vol. 1, Mansell, 1988

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    Traduction : © Georges Festa - 12.2017



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  • 12/14/17--14:36: Joachim Seinfeld - Golem


  •  © Joachim Seinfeld
    Golem ! Avatars d'une légende d'argile
    Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme, Paris, 8 mars - 16 juillet 2017



    De tes yeux de glaise. Dans la nuit épouvantée. Comme à chaque fois. Remuer les ombres et les volumes. Le daguerréotype oublié. Si familier. Toutes tes guerres. Les cicatrices terreuses. Ici et ailleurs. Nourri de dépenses. De pertes. Ce qui suivra. Tendre la nuque. En résumé ce chaos. Les pourrissants. Bientôt le décor change. Trouer le soleil. Le témoin oublié. Qui s'avance vers l'innommé. Autre portrait de Dorian. Ou remake du Fayoum. Arc-bouté sur sa paroi. Le corps immobile. Entre deux brûlures. Revenu des profondeurs. Avoir goûté le monde. Aux éléments. Avoir sacrifié. Porté tous les espoirs. Chaque étape. Se laver le sang. Comme on lave un paysage. Nos saints suaires. Boursouflés. Questionner son prochain. Demander des comptes. La réponse impossible. Ici se joue la partie. Bardé d'enfers. Radeau des rescapés. Accumuler les stigmates. Les siècles qui t'enveloppent. Faire machine arrière. Rendre des comptes. Oublier. L'autre et ses imprescriptibles. Nous sommes des anges. Emerger un instant. Les formes changeront. Quand tu épouseras la totalité. Le pèlerin et sa nuit. Celui qu'on arrache. A sa terre. Foudroyé par l'exil. Quand les éclairs te guident. Encore une fois. En redemander. Ressuscité de ta nuit. Visage étoile. Irradiant de pitié. Noli me tangere. Aimer jusqu'à en vomir. Le passeur. Et sa barque invisible. Entre deux mondes. Les lignes se détachent. Quitter la surface. En surrection. Comme en s'éloignant. Corps décapité. En flottaison. Mort et vif. Dans le chant des sirènes. L'ultime guerre. Ce qui te survit. Ce qui te détruit. D'une prison l'autre. L'évangile nu. Agrégat d'atomes. Pellicule de film. Instantané.  

    © georges festa - 12.2017
    musique : Marylin Manson, Running to the Edge of the World, 2009


    site de Joachim Seinfeld : http://joachimseinfeld.com/



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     Affiche du film The Other Side of Home - La réalisatrice Naré Mkrtchyan
    © http://www.arpafilmfestival.com/


    The Other Side of Home projeté à Londres
    MassisPost, 13.11.2017


    LONDRES - Sous l'égide de l'Armenian Community Council du Royaume-Uni et l'Association Nor Seround de Londres, le 1er novembre 2017, le vénérable Hôtel de ville de Chelsea a fait salle comble avec près de 400 membres de la communauté, ainsi que des amis turcs, des représentants du Groupe parlementaire des deux Chambres du Parlement pour la Prévention et la répression du crime de génocide, le Conseil des représentants de la communauté juive de Grande-Bretagne, l'ambassade d'Arménie, Sa Grâce l'évêque Hovakim Manoukian, primat du diocèse de l'Eglise Arménienne du Royaume-Uni et d'Irlande, et de nombreuses autres personnalités invitées, dont M. Zorik Gasparian, vice-président de l'Armenian Community Council du Royaume-Uni.    

    Etaient aussi présentes la réalisatrice du film, Naré Mkrtchyan, et la tête d'affiche de ce documentaire, Maya, venues au Royaume-Uni assister à la projection de The Other Side of Home au Screening Rights Film Festival de Birmingham, du 27 octobre au 4 novembre 2017.   

    Dans le film, nous sommes en 2015. Maya, une Turque, consciente de son héritage en tant qu'arrière-petite-fille d'une Arménienne, survivante du génocide arménien de 1915, réalise qu'elle porte un conflit en elle. D'un côté, comment une jeune Arménienne (son arrière-grand-mère) fut sauvée par un courageux soldat turc, comment il la convertit à l'islam et décida de l'épouser ensuite; les conditions dans lesquelles elle éleva ses enfants, menant une triste existence sans un sourire; et de l'autre, ces moments paisibles où elle murmure des chants arméniens tout en mettant son linge à sécher dans le jardin et en ayant constamment à l'esprit le fait que son arrière-grand-mère, à l'âge fragile de 13 ans, assista à la destruction de sa famille et de la population arménienne de l'empire ottoman.

    Cet état émotionnel complexe pousse Maya à franchir la frontière avec l'Arménie pour y participer aux commémorations du génocide arménien organisées dans ce pays, ainsi que par toutes les communautés arméniennes à travers le monde.

    C'est là où Naré, la réalisatrice de ce documentaire, entre en scène. Née en Arménie et élevée aux Etats-Unis, Naré, une jeune femme, décide de se rendre en Turquie où elle fait la rencontre de Maya, et l'idée de produire un film prend forme. Elles partent à Istanbul afin de retrouver la maison où Maya a vécu et où un Arménien, dénommé Alex, recueillit la famille de Maya, sans abri. Puis, elles voyagent en Arménie pour prendre part aux commémorations du 24 avril 2015, déposant des fleurs, ainsi que plus d'un million d'Arméniens, au Mémorial de Tsitsernakaberd, bâti en mémoire du génocide arménien. L'état émotionnel et les sentiments complexes que ressent Maya sont les éléments marquants du documentaire.

    Suite à la projection, le public eut la possibilité de poser plusieurs questions. Maya et Naré évoquèrent notamment l'état émotionnel de Maya durant le voyage, les changements intervenus dans ses sentiments après avoir visité l'Arménie, et son vécu.   

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    Traduction : © Georges Festa - 01.2018



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     © https://armenian.usc.edu/programs/innovate-armenia/


    Innovate Armenia 2017 :
    des chercheurs et des artistes repensent et ré-imaginent identité, enseignement et culture

    The Armenian Mirror-Spectator (Watertown, MA), 14.10.2017


    LOS ANGELES (LA Weekly) - Samedi 23 septembre, la diaspora arménienne dans toute sa richesse multiculturelle était à l'honneur : l'USC accueillait Innovate Armenia 2017.
    Ce festival d'une journée, âgé maintenant de trois ans, s'étalait de l'Alumni Park au Bovard Auditorium et à la Doheny Library, avec près de trois mille personnes présentes et deux mille autres via les réseaux sociaux.
    Scientifiques, musiciens, chefs d'entreprises, humanitaires et intellectuels ont pris la parole à des titres divers sur trois scènes et une dizaine de stands dédiés.
    Un siècle après le génocide, la diaspora arménienne - spiourk - est forte de 7 millions de membres, 3 autres millions vivant dans les terres ancestrales qui ont obtenu leur indépendance de l'Union Soviétique en 1991. 
    "Une époque formidable pour l'identité arménienne, il ne suffit pas de regarder en arrière si l'on veut soutenir la communauté," précise Salpi Ghazarian, organisatrice du festival et directrice de l'Institut d'Etudes Arméniennes à l'USC. "Au 21ème siècle on ré-imagine et on réinvente tant de choses - communauté, identité; société, travail, loisirs, apprentissage, enseignement. Innovate Armenia rassemble le meilleur de l'Arménie avec le meilleur de la diaspora," poursuit-elle.
    Dont Hovig Etyemezian, Libano-arménien, défenseur des droits de l'homme aux Nations Unies, en charge de la protection de près d'un million d'Irakiens déplacés, de retour à Mossoul après sa libération du joug de l'EI.  
    Et Noraïr Chahinian, photographe brésilo-arménien, qui a restitué - à travers ses images saisissantes d'espaces à l'abandon et d'humanité résistante - une Arménie turque qui refuse obstinément de disparaître.
    Et aussi David Ignatius, éditorialiste au Washington Post, en charge des affaires étrangères, qui incarne l'hybridité de la diaspora via son père arméno-américain, sa mère anglo-américaine, son épouse suédo-américaine, et son gendre cubano-américain. 
    Ignatius, Etyemezian et Chahinian faisaient partie des 58 intervenants qui ont emmené les festivaliers dans un flot ininterrompu de débats stimulants.

    Un climat d'unité

    A l'extérieur, des tacos en mode gyroscope grésillaient sur des barbecues, tandis que les invités se régalaient de roulés et de salades, de nachos aux chips de pita, garnis de fromage, et de piroshkis frites.
    "C'est génial !" déclare Inessa Vardian, étudiante en cinéma du Glendale Community College, en train de grignoter un pita garni de Nutella. "J'adore l'ambiance et tous ces gens réunis, et aussi le fait que l'Ecole soutient à fond l'événement !" Rentrée récemment d'un voyage de trois mois en Arménie, Vardian est venue avec sa sœur, Agnessa, étudiante en sciences politiques à l'USC et bénévole du festival.
    Elles rejoignent aussitôt un tas de gens qu'elles connaissent, tandis que l'Alumni Park bruit d'activité.
    Depuis la scène musicale, une rangée de huit groupes distrayait la foule dans des styles allant de la pop et du jazz à des remix audacieux qui redonnaient vie aux rythmes et aux mélodies arméniennes traditionnelles.
    Au-dessus, au stand des Vins Arméniens, les festivaliers sirotaient d'anciens cépages remontant à 4 200 ans avant notre ère - réalisés à partir de vignobles régionaux comme les emblématiques Areni, Haghtanak, Kangoun et Rkatsiteli. Dégustations gratuites et agrémentés de chocolats de la boutique Bitter & Sweet de Glendale.
    Dans l'espace Echecs, Tatev Abrahamyan, membre de l'équipe féminine des Etats-Unis, était opposée à 10 joueurs simultanément; ses mèches zébrées lavande-violet bravant les conventions communément admises quant au look d'un grand-maître d'échecs. Avec Andranik Matikozyan, grand-maître international, elle a livré près de 100 parties durant le festival.
    Les échecs restent très populaires en Arménie - ils font partie officiellement du programme scolaire - comme l'a prouvé le jeune Vartan, 6 ans, qui a donné le coup de grâce à Andrew Nazarians, un bénévole du festival, étudiant en génie électrique au Glendale Community College.
    "Je jouais avec Tatev et Andranik, et puis Vartan est arrivé et il m'a achevé !" s'amuse Nazarians.

    Réapprendre et ré-imaginer

    Non loin, au stand Teach for Armenia [Enseigner pour l'Arménie], Khachig Choukhajian, originaire de Pasadena, parlait de son expérience de professeur d'histoire, l'an dernier, dans un village de 500 habitants, au nord de l'Arménie. Ce diplômé de l'UCLA est l'un des 70 enseignants qui exercent actuellement dans le cadre d'une ONG qui propose des méthodes progressistes dans les écoles rurales arméniennes.
    "Un grand nombre d'enseignants locaux sont le produit de l'enseignement soviétique," explique Choukhajian. "Beaucoup d'apprentissage par cœur et copier ce qui est écrit au tableau."
    Tout le système éducatif arménien n'est pas aussi rétrograde. Plusieurs stands présentaient des institutions pionnières, comme la Real School, qui propose des cours du soir de codage informatique à des jeunes dans les villes et les campagnes d'Arménie; ainsi que l'United World College, un réseau international de 17 internats qui a ouvert un campus à Dilijan, il y a quatre ans, insufflant une passion pour l'Arménie à quelque 200 étudiants méritants qui étudient actuellement là-bas et assumeront peut-être un jour des fonctions dirigeantes à travers le monde.
    La technologie constituait un autre thème dominant du festival, cette année.
    Au stand "Création d'espace," une imprimante 3D se démenait, sculptant une réplique en miniature du temple de Garni, ce célèbre site préchrétien du 1er siècle dans les environs d'Erevan. Des étudiants arméno-américains de la Viterbi School of Engineering de l'USC et du Community College de Glendale montraient plusieurs robots armés qu'ils avaient conçus. Non loin, un ballon solaire noir, en forme de tente, flottait au vent, dans le cadre de l'espace d'exposition du programme d'astronautique de la Viterbi School.
    Sur la scène du Bovard Auditorium, une table ronde réunissant des étudiants du California Institute of Technology (Caltech) expliquait comment un modeste programme de robotique au Community College de Glendale a ouvert la voie au premier institut de technologie dans le pays, où tous sont actuellement doctorants.
    Un peu plus tard, Paul Berberian, PDG de Sphero, relata comment des robots jouets contrôlés par smartphone, créés par son entreprise basée à Boulder, au Colorado, transmettent à des millions d'écoliers une passion pour les maths et les sciences.

    Un réveil culturel

    D'autres échanges au Bovard Auditorium furent plus sombres, mais tout aussi stimulants. 
    Natif d'Istanbul et doctorant en études orientales à l'université d'Oxford, Ari Sekeryan parla avec émotion de son éveil culturel dans le contexte de la suppression de l'identité arménienne par la Turquie officielle.
    "A ma naissance en 1989, personne dans ma famille n'était capable de parler arménien. Je n'oublierai jamais ce tout premier jour à l'école élémentaire arménienne," précise-t-il. "Le maître s'est approché de moi et m'a demandé en arménien :"Comment t'appelles-tu ?" J'en ai pleuré !"
    Les historiennes Lerna Ekmekçioğlu et Melissa Bilal ont présenté leur projet internet documentant les contributions de 12 féministes arméniennes pionnières, dont Zabel Essayan, écrivaine et militante de premier plan. Les deux chercheuses, qui ont fait leurs études en Turquie, et actuellement enseignantes au MIT, considèrent ce travail comme essentiel afin de proposer des rôles-modèles intellectuels forts aux femmes et aux jeunes filles arméniennes.
    Innovateur dans le secteur des médias, Arman Jilavian parla avec éloquence de l'aspiration collective au sein de la diaspora à une pleine maîtrise de l'histoire, de la langue et de la culture arméniennes.
    "Nous avons perdu le sens, le statut, la conscience des possédants," déclara-t-il. "Nous sommes des locataires."
    Outre la gestion de plusieurs marques média en Russie, Jilavian est PDG de l'Initiative Humanitaire Aurora, un prix humanitaire international doté d'un million de dollars, décerné chaque année lors d'une cérémonie à Erevan.
    Ce prix humanitaire, basé en Arménie, envoie au monde un message fort, comme le précise Jilavian : "Il redonne forme et précise notre identité collective... Son message est : 'Nous avons une vision globale. Nous ne faisons pas que prendre, nous donnons.'"

    Dépasser le statut de victime

    Cent ans après le génocide, la génération actuelle des Arméniens dans le monde se tourne vers l'avenir et s'interroge sur ce qu'elle peut faire pour rendre le monde meilleur.
    "Dès lors que tu es capable d'aider les autres, tu cesses d'être une victime ou un survivant, et tu commences à devenir un gagnant, quelqu'un qui assume sa vie," poursuit Jilavian.
    David Ignatius, qui s'entretenait en vidéoconférence avec son frère cadet Adi Ignatius, rédacteur en chef de la Harvard Business Review, fait écho au message de Jilavian. "A mon avis, l'idée de commémorer et d'honorer les souffrances de nos ancêtres est essentielle," estime le journaliste, qui est aussi auteur de romans d'espionnage à succès. "Mais c'est vraiment quand tu agis pour aider les autres [...] que tu arrives pleinement à surmonter cette tragédie du passé."
    "Le noyau de l'identité arménienne, suggère-t-il, ne devrait pas être "le fait que nous souffrons, mais que nous avons appris comment aider les autres qui souffrent."
    Alors que le festival touchait à sa fin, Arthur Kokozian, de La Crescenta, s'associait avec Karine Zakarian, allergologue originaire de Glendale.
    Interrogé sur sa vision du programme 2017, Kokozian, qui préside l'association américano-arménienne Rose Float, a déclaré : "Chaque année c'est de mieux en mieux. J'adore la manière avec laquelle la communauté se rassemble pour voir ce que les Arméniens de la diaspora réalisent, et comment nous agissons ensemble pour nous renforcer."    
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    Traduction : © Georges Festa - 01.2018



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     © Routledge, 2017

    Des mémoires où émotion et faits composent un mélange puissant

    par Esayi Garbisian



    Lors de sa toute première présentation publique de Forced into Genocide: Memoirs of an Armenian Soldier in the Ottoman Turkish Army de Yervant Alexanian, l'éditrice du livre et fille de l'A., Adrienne Alexanian, aborda un paragraphe où elle réalisa qu'elle ne pourrait le lire, tout en gardant son sang-froid. Elle demanda alors à l'organisateur de cette manifestation de lire ce paragraphe qui débute ainsi : "Chaque année, lors de la Fête des Mères, ma mémoire revient au 3 juillet 1915, le jour où ma mère me baisa les yeux en me disant : 'Adieu mon fils, prends soin de toi.' Elle prenait la route menant à la déportation forcée et à la famine, tandis que je devais repartir dans ma caserne accomplir mon service militaire au profit du régime qui conduisait ma mère à une mort imposée, les yeux grands ouverts [...]"

    L'intensité de l'émotion d'Adrienne Alexanian se fait compréhensible et légitime quand on parcourt ces mémoires saisissants de Yervant Alexanian, qui fit le choix de garder le manuscrit, écrit en arménien, à l'insu de sa femme et de sa fille. On réalise aussi, une fois de plus, pourquoi tant de survivants du génocide ont conservé à part les détails des atrocités sans nom qu'ils avaient endurées, afin de préserver leurs familles et leurs enfants du traumatisme intense que ces révélations étaient susceptibles de provoquer.
    Quel être, doté de sentiments humains innés, ne saurait être touché par la description qui suit de Yervant Alexanian, développant la citation plus haut ?
    "La pire journée de mon existence fut le 3 juillet 1915, lorsque je vis cinquante et un membres de ma famille disparaître derrière une colline. Je m'en souviens comme si c'était hier - après avoir passé la nuit sur les rives du Halys, la sinistre caravane où se trouvait ma famille fut réveillée et conduite vers les Monts Kartashlar Yokush [Karde ler Yoku u - les Deux Collines]. Ils escaladaient le Golgotha arménien. Je me trouvais là et je contemplais ma mère et tous les miens gravir ces hauteurs pour ne plus jamais les revoir. Au total, j'ai perdu cinquante et un membres de ma famille ce jour-là."

    Yervant Alexanian est témoin de nombreux massacres d'Arméniens durant son service militaire dans l'armée turque ottomane. L'un d'eux se produit à Smyrne, où il est stationné, et le déconcerte. Les Arméniens fuyant la folie génocidaire des tueurs se précipitent dans le port et nagent vers les cuirassés des Forces Alliées - dont les troupes assistent aux tueries sur la côte - croyant que les chrétiens à bord les sauveraient. Au lieu de cela, nombreux sont les cuirassés qui activent impitoyablement leurs chaudières afin de tenir à distance ces malheureux Arméniens, les vouant à la noyade. Inversement, seul un cuirassé japonais lance à l'eau une échelle de corde pour sauver les rares Arméniens survivants.
    Mais, avant tout cela, dans les premiers chapitres du livre, Yervant Alexanian décrit la vie quotidienne de sa famille, ses compatriotes arméniens et leurs relations avec les Turcs au sein de sa communauté. Alexanian est bien décidé à achever ses études, mais il doit travailler pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa mère, son père étant décédé jeune. Il occupe plusieurs emplois consécutivement. C'est un étudiant très brillant et un employé efficace.
    Le tableau détaillé que livre Alexanian de sa communauté relate avec précision l'existence industrieuse et trépidante que menaient les habitants de Sivas en 1912, 1913 et 1914. L'école arménienne Aramian et celle des Jésuites français fortifiaient leurs élèves à l'aide d'initiatives éducatives et périscolaires telles que des concours de compositions, des activités sportives et de plein air, ainsi que le scoutisme, imitées ensuite par l'école turque Sultaniye qui forme ses groupes Izji [izcilik - scouts]. Les trois établissements s'affrontent lors de concours d'équitation et de lutte. En 1913, ils organisent des "Jeux Olympiques" entre les trois groupes scouts; au terme de cette manifestation, tous se tiennent au garde-à-vous et entonnent l'hymne national turc.
    Alexanian se souvient : "Les Arméniens étaient très impliqués non seulement dans les compétitions d'athlétisme et les mouvements scouts, mais aussi dans les festivités à Sivas. Avant 1914, les Arméniens faisaient partie intégrante de Sivas; nul n'aurait cru qu'ils puissent être anéantis aussi rapidement, et si brutalement. Personne n'aurait prévu ce qui allait nous arriver, même ceux qui avaient survécu aux nombreux pogroms et massacres, comme les massacres hamidiens [de 1894-1896], qui avaient précédé le génocide de 1915."
    En juin 1915, Alexanian est enrôlé au sein de l'armée ottomane, dans la tourmente des humiliations, arrestations et assassinats imposés par le gouvernement à la population arménienne de Sivas, avant même les déportations. Grâce à sa bonne étoile et à son intelligence, Alexanian reste en vie dans l'armée. Tout d'abord, le kaymakan [gouverneur] Halil ükrü Bey - réputé comme un homme consciencieux qui protège les droits des Arméniens, et qui apprécie aussi Alexanian pour ses services - veille à ce qu'il soit affecté comme tailleur pour l'armée. Alexanian dépeint de façon saisissante les conditions de travail et l'existence dans cet atelier dont tous les employés sont des soldats arméniens récemment incorporés. Dès lors, tout en servant dans l'armée turque ottomane, Alexanian relate, dans le chapitre intitulé "Déportation et génocide," son vécu personnel avec dates et noms au cours de l'un des plus grands crimes de l'histoire de l'humanité.
    Le lecteur sera toutefois étonné de découvrir qu'Alexanian respecte habilement un équilibre entre l'enfer sur terre et des échanges humains normaux, avec parfois une touche d'humour espiègle. Alexanian précise par exemple qu'il a lu et écrit des lettres pour de nombreux soldats turcs illettrés, l'un d'eux, simple d'esprit, lui demandant, explique-t-il, "non seulement de lui lire la lettre, mais aussi de me boucher les oreilles pour que je ne puisse pas entendre ce que je le lisais."
    Renvoyant à l'existence opprimée et au quasi-servage imposés par les officiers turcs aux soldats d'origine arménienne dans les casernements de l'armée ottomane à Sivas, Alexanian se souvient : "Bien sûr, on nous avait épargné les déportations, mais la mort, telle une épée de Damoclès, planait sur nous à chaque instant." Constat qui devient réalité au terme de ses deux premières années de service : vingt soldats arméniens, dont Alexanian, qui travaillent tous pour l'armée ottomane contre un morceau de pain et une poignée de boulgour par jour, reçoivent l'ordre de former deux rangs contre un mur dans la cour de la caserne. Artisans doués, ils confectionnaient des uniformes et des bottes pour les troupes turques. Alexanian cite leurs noms un par un. Le commandant ordonne de séparer du groupe Alexanian et Arménak Aslanian, et d'envoyer les autres vers une destination inconnue. Alexanian pense qu'il a été épargné car il était le seul à pouvoir jouer du clairon. Trois jours plus tard, alors qu'il se trouve au-dehors pour des courses, il découvre les vêtements ensanglantés de ses dix-huit camarades en vente au marché.
    Dans plusieurs chapitres, quelques répétitions délibérées aident le lecteur à situer les événements dans leur ordre et leur contexte, sans pour autant renvoyer aux chapitres précédents. En outre, chaque répétition élève le sujet à un niveau plus haut, comme si elle conduisait le lecteur sur une route ascendante en spirale. Au point culminant de chaque montée, Alexanian veut nous faire prendre conscience de l'énormité de cette tragédie - du summum des atrocités, épisode après épisode, être humain après être humain, nom après nom...
    Tout au long du livre, Alexanian répète qu'il est révulsé par la violence injustifiée perpétrée contre les Arméniens innocents. Evoquant ses trois rencontres avec Enver Pacha, ministre de la Guerre, Alexanian précise : "Je l'ai rencontré une première fois alors qu'il traversait Sivas en direction du front russe [...] Arrivé au front, il fut blessé. Il fut exfiltré du champ de bataille par un lieutenant arménien nommé Hovannès Aguinian. En récompense, toute la famille de ce dernier fut déportée et trouva la mort."
    Concernant la destruction des siens, Alexanian déclare : "[...] Aucune de ces victimes innocentes n'était membre d'un parti politique, ni impliquée dans une activité politique. Leurs vies quotidiennes se passait à travailler, veiller sur leurs familles et faire de leur mieux pour survivre. Leurs plaisirs se limitaient à des réunions familiales de temps à autre, des mariages, des baptêmes et autres circonstances similaires. Leur seul crime était d'être arméniens."
    Outre une lecture captivante pour tout lecteur, ce livre apporte un point de vue unique et contribue de façon importante à la recherche universitaire. Il est par ailleurs enrichi d'une superbe préface du Dr. Sergio La Porta, qui replace l'ouvrage dans un contexte historique plus large.
    Au plan personnel, l'oncle maternel de mon père fut lui aussi enrôlé dans l'armée turque ottomane. Il fut envoyé combattre à la bataille de Gallipoli, appelée aussi campagne des Dardanelles [Çanakkale Savası, 1915]. Après avoir combattu pour l'armée ottomane et survécu à cette guerre, il fut envoyé dans un camp militaire de travaux forcés, réservé aux Arméniens et autres minorités, appelé "Amele Taburu," puis la famille de mon père n'eut plus de nouvelles de lui... Depuis l'âge de vingt-cinq ans, quand ceci me fut révélé, je me demandais et j'essayais de visualiser quel genre d'existence tortueuse il dut endurer avant d'être cruellement assassiné, alors qu'il servait dans l'armée turque ottomane. Grâce à ses mémoires, Yervant Alexanian, en tant que source primaire, m'a enfin donné la réponse.
    Les spécialistes du domaine, ainsi que les lecteurs curieux, ne manqueront pas d'être profondément reconnaissants envers Adrienne Alexanian, qui a travaillé d'arrache-pied à la traduction et publié ce trésor unique. De fait, des personnalités comme le Dr. Israël W. Charny, le Dr. Taner Akçam, le Dr. Vartan Gregorian, Frank Pallone, Eric Bogosian et Andrew Goldberg ont fait l'éloge de cet ouvrage fondamental. Récemment, la Fondation sur la Shoah de l'université de Californie du Sud a elle aussi ajouté ce titre sur son remarquable site de témoignages dans deux rubriques - la page arménienne et celle dédiée aux ressources. Ce sont les premiers et les seuls mémoires arméniens à y figurer aux côtés de ceux, célèbres, d'Anne Frank.
    Les efforts sans faille d'Adrienne Alexanian pour faire connaître ce livre à un public plus large de lecteurs à travers les Etats-Unis contribueront sans nul doute à faire prendre conscience du génocide ici et à l'étranger, afin que les génocides soient reconnus et évités concrètement à travers le monde. Guidée par cet objectif, elle n'accepte aucune rétribution et fait don de tous les bénéfices aux associations qui l'accueillent. Globalement, Adrienne Alexanian mérite tous les éloges pour cette réalisation exemplaire et sa digne contribution à l'humanité.                                           

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    Traduction : © Georges Festa - 08.2018



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     © Libros del Zorzal, 2017

    L'écrivaine Ana Arzoumanian publie Infieles
    "Mettre le doigt sur la plaie, voilà ma responsabilité."

    Entretien avec l'A.
    par Silvina Friera
    Página 12 (Buenos Aires), 12.02.2018



    [Roman amphibie au phrasé baroque et à la respiration poétique, qui raconte un voyage à Istanbul en quête du fils supposé d'une grand-mère arménienne. L'itinéraire comprend des réflexions sur la chute de l'empire ottoman et trace toute une cartographie à l'aide de phrases extraites du Coran.]

    La voix narratrice - une Argentine descendante d'Arméniens - dénoue sa langue partagée entre castillan, arménien et turc. "Je raconte l'histoire des corps pour nommer une part de l'intime," déclare cette femme qui avoue très vite être venue à Istanbul chercher le fils de sa grand-mère. "Ou c'était peut-être une fille ?" se demande-t-elle comme si les éclats d'un récit dans lequel un viol s'est insinué continuaient de s'immiscer dans la mémoire d'un corps désirant qui tente d'unir ce qui a été mutilé. Ce voyage lui permet de déconstruire la chute de l'empire ottoman - et l'impact qu'elle eut sur la politique de la langue et sur les corps des minorités comme les Arméniens - et de dresser une cartographie à la fois tendue et complexe à l'aide de phrases du Coran, livre sacré. Dans son formidable et dérangeant Infieles [Infidèles] (éditions Libros del Zorzal), un roman amphibie au phrasé baroque et à la respiration poétique, Ana Arzoumanian propose de sortir de soi pour aller vers un ailleurs - qui dans son éducation sentimentale a représenté le sauvage - évoquant un Absent.    

    Dans l'entretien qu'elle nous a accordé, Arzoumanian raconte ce que fut ce voyage qu'elle entreprit d'Erevan, la capitale de l'Arménie, à Istanbul en 2014. "La frontière était - et continue d'être - fermée; mais il y avait des vols d'une ville à l'autre. Le livre commence avec une partie du récit, à savoir ce qui m'est arrivé : ils ne m'ont pas laissée passer sous prétexte que je n'avais pas de visa, qu'un visa est exigé des habitants d'Arménie, pour entrer comme pour sortir. Ils regardaient mon passeport et me disaient : "Vous ne pouvez pas." Et moi je leur disais : "Je suis Argentine." Le responsable de la douane m'a alors regardée à nouveau, puis mon passeport et m'a laissée passer avec méfiance," se souvient la romancière, poète et essayiste.

    - Silvina Friera : Qu'a signifié ce voyage ?
    - Ana Arzoumanian : Ce voyage a eu un impact très fort. J'ai rencontré un éditeur qui est arménien, qui travaille et vit en Turquie. Si on allait dans un restaurant, ils ne parlaient plus en arménien, baissaient la voix et cachaient leurs chaînettes avec les croix. Il y avait un climat de précaution, de soupçon. Les situations étaient pénibles, pas amoureuses. Quand je suis rentrée à Buenos Aires par avion, j'ai eu par hasard pour voisine une dame turque qui travaille à la Commission des Droits Humains de l'ONU, et nous avons passé tout le voyage à discuter. Quand elle est descendue à Rio de Janeiro, elle a sorti quelque chose de son portefeuille et m'a dit : "Un cadeau pour toi." Elle m'a remis un livre d'un écrivain arméno-turc, Hayko Bağdat, qui en turc s'appelle Salyangoz [L'Escargot], écrit en turc, où il évoque la vie d'un Arménien né en Turquie.1 Je me suis demandé aussi pourquoi j'avais fait ce voyage, outre le fait que mon mari est né en Turquie, qu'il est arméno-turc et qu'il est arrivé à l'âge de deux ans en Argentine. Avec le temps, je me suis dit que j'avais peut-être fait ce voyage pour chercher quelqu'un. Il y a toujours dans la chose familiale quelqu'un de perdu qu'il me faut retrouver. Une histoire un peu décousue selon laquelle il y eut un viol concernant ma grand-mère maternelle. Ce que j'ignore c'est si elle avait eu un fils ou pas. Et si elle avait eu un fils, d'un Kurde ou d'un Turc, il vivait peut-être en Turquie, islamisé. J'ai lu des textes de Hrant Dink, un journaliste arménien qui vivait en Turquie et qu'ils ont tué parce qu'il disait que dans la société turque il y a beaucoup d'Arméniens qui vivent islamisés. La fille d'Atatürk, qui est le héros de la République, était adoptée et d'origine arménienne. C'est là que les fondamentalistes se sont énervés et l'ont tué. Dans un de ses articles, Dink déclare : "Un million et demi d'Arméniens sont morts. Mais savons chaque jour qu'ils ne sont pas tous morts [...]" Dans ce "Ils ne sont pas tous morts," il voulait dire que beaucoup étaient en vie sans savoir qu'ils sont arméniens ou qu'ils le savent peut-être, mais en cachant leurs origines. Ce qui m'a beaucoup perturbée puisque dans ce million et demi il y avait peut-être des oncles et des tantes à moi qui ont disparu, sans qu'on sache ce qui était arrivé.

    - Silvina Friera :