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Arménies - traversées de soi, de l'autre - flux et reflux informulés - quête d'Eden - les saisons d'ordalie - accéder aux métamorphoses - scander les gouffres et les cimes - multiple, errant, total

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    Bâtiment du patriarcat arménien, vue de l’église Sainte Mère de Dieu, dans le quartier Kumkapı à Istanbul, 2010
    By User:Vmenkov (Own work) [GFDL or CC-BY-SA-3.0-2.5-2.0-1.0],via Wikimedia Commons


    Les crises du Patriarcat arménien dans l'empire ottoman au 19ème siècle
    Entretien avec Richard Edward Antaramian
    Agos (Istanbul), 08.03.2017


    [Depuis longtemps, l'élection du Patriarche est à coup sûr la préoccupation essentielle des Arméniens de Turquie. Suite à la démission de Monseigneur Sahak Maşalyan, chaque jour apporte son lot de nouveautés concernant l'élection patriarcale, qui n'a pas eu lieu depuis 9 ans. La crise du Patriarcat n'est pas chose nouvelle pour la société arménienne de Turquie. Durant le 19ème siècle, plusieurs patriarches furent contraints à la démission. Nous nous sommes entretenus à ce sujet avec Richard Edward Antaramian, enseignant au département d'Etudes arméniennes contemporaines de l'Université de Californie du Sud (USC).]

    - Agos: Quels étaient les rapports entre l'Eglise apostolique arménienne et la Sublime Porte dans l'empire ottoman au 19ème siècle ? Et quelles étaient les limites de l'autorité du Patriarcat ?
    - Richard Edward Antaramian : Les relations entre l'Eglise arménienne et la Sublime Porte existaient à plusieurs niveaux. Tout d'abord, il est important de connaître le rôle de l'Eglise arménienne dans la gouvernance ottomane. Etant donné l'organisation religieuse de la politique ottomane, l'Eglise arménienne et son clergé bénéficiaient d'une partie du pouvoir ottoman, qui s'appuyait sur leur compétence, s'agissant de répondre aux besoins de leurs fidèles et de s'assurer de leur loyauté vis-à-vis de l'Etat. Les besoins des fidèles allaient au-delà du spirituel, naturellement, ce qui permettait au clergé non seulement d'acquérir des capitaux, mais aussi de se tailler un rôle au sein de la société ottomane. L'Eglise faisait donc partie intégrante de la politique impériale. C'est dans ce contexte qu'il convient d'étudier comment les prérogatives du Patriarcat de Constantinople furent élargies au 19ème siècle, sous le contrôle de plusieurs générations d'Arméniens, dont la carrière au service de l'Etat rapprochait le Patriarcat et la Porte. Avant le 19ème siècle, le Patriarcat avait très peu d'autorité effective au-delà de la capitale. L'expansion du pouvoir de la Porte via la bureaucratisation impériale changea la donne. Sans surprise, comme ce sont les mêmes Arméniens qui travaillaient à la fois pour la Porte et le Patriarcat - tels que Hagop Gurdjiguian, Sérovpé Vitchénian et bien sûr Krikor Odian, entre autres -, l'autorité en plein essor de ces deux institutions était profondément imbriquée.       

    - Agos: Au 19ème siècle, le Patriarcat n'était-il qu'une simple institution religieuse, ou bien avait-il quelque autorité en termes d'affaires civiles ou sociales ?
    - Richard Edward Antaramian : Comme je l'ai rappelé précédemment, le Patriarcat et l'Eglise apostolique arménienne dans son ensemble jouaient un rôle en matière de gouvernance. Ce qui procurait au clergé et aux institutions ecclésiastiques (à savoir les monastères, grâce auxquels on pouvait accéder au clergé) un lieu social privilégié à partir duquel ils pouvaient s'intégrer aux structures locales de pouvoir. Le système ottoman de taxation agraire amplifia ce pouvoir, car il élabora un système complexe de relations qui liaient le clergé aux magnats provinciaux, au gouvernement impérial et aux banquiers arméniens d'Istanbul. C'est cela qui rendit l'introduction de la Constitution Nationale Arménienne (1860 et 1863) si contestée. Cette Constitution créait un système de prélatures qui privait les monastères de tout contrôle et projetait le pouvoir du Patriarcat à l'intérieur des provinces. En fait, la mise en œuvre d'un tel système menaçait de défaire les relations qui constituaient le pouvoir social et politique dans les provinces pour les acteurs musulmans et non musulmans. Les historiens considèrent la centralisation de l'Etat comme la marque de la période du Tanzimat. Nous voyons là que le Patriarcat faisait partie intégrante de cette politique.

    - Agos: Autrefois, quels moyens avaient les Arméniens de Turquie pour exprimer leur volonté politique ?
    -  Richard Edward Antaramian : La réforme impériale visait à créer des plates-formes pouvant permettre aux gens de participer activement à la gouvernance ottomane. Dans le cas de la communauté arménienne, la Constitution Nationale Arménienne donnait à la population le pouvoir de choisir indirectement ses propres prélats. En échange, ceux-ci avaient autorité pour représenter la population à la fois devant le Patriarche de Constantinople et le gouverneur ou l'assemblée locale. En théorie, cela créait un mécanisme par lequel un paysan pouvait, via la structure ecclésiastique de l'Eglise arménienne, adresser ses plaintes ou ses propositions d'ordre politique à un Premier ministre. Et, naturellement, la Constitution Arménienne légiférait une Assemblée Nationale à laquelle les représentants de chaque communauté arménienne étaient élus et où ils avaient l'opportunité de présenter leurs doléances. Naturellement, ce n'était pas toujours le cas dans la pratique, et les Arméniens étaient souvent obligés de chercher d'autres moyens pour exprimer leurs doléances - en particulier quand ils souhaitaient se plaindre du clergé local. Comme l'Etat ottoman ignorait de plus en plus les propositions du Patriarcat et de l'Assemblée Nationale, les Arméniens des provinces se mirent à solliciter les consuls européens d'Anatolie pour parler en leur nom de leurs problèmes aux autorités.

    - Agos: Quel était le rôle des amiras dans les questions sociales ? Quelle influence avaient-ils sur le Patriarcat, la société arménienne et l'empire ottoman ?
    - Richard Edward Antaramian : En premier lieu, il est important de clarifier ce que nous entendons par amira. Si ce terme renvoie à une catégorie spécifique d'acteur social basé à Istanbul, c'est grâce à leur vaste réseau de connaissances au sein de l'empire qu'ils étaient en mesure d'avoir une influence auprès du Patriarcat et du gouvernement. Comme l'a relevé Hagop Barsoumian dans une thèse antérieure (récemment publiée sous la forme d'un ouvrage)1, deux groupes constituaient les amiras : les sarrafs (banquiers) et les technocrates. Ces deux groupes, et les sarrafs en particulier, parvinrent à intégrer des réseaux à l'échelle de l'empire, par lesquels ils pouvaient exercer un contrôle important sur les institutions arméniennes et, à travers celles-ci, la gouvernance impériale. Comme j'y ai fait allusion tout à l'heure, les sarrafs profitaient du système de taxation agraire en recueillant d'immenses profits grâce à leur déploiement stratégique de prêts et en recourant à la pratique de collecte des impôts et au capital qu'ils avaient amassé pour nouer des contacts à tous les niveaux de l'Etat et de la société dans l'empire. Mobiliser ces réseaux permettait d'exercer une très forte pression sur un Patriarche. Contrôler un Patriarche ou, plus important, d'autres institutions ecclésiastiques leur donnait de même les moyens de contrôler une part importante de la vie communautaire arménienne en dehors de la capitale. Réunies, ces techniques leur permettaient de promouvoir des acteurs provinciaux triés sur le volet (prêteurs sur gages, marchands et religieux) au détriment de la paysannerie, des artisans et de l'Etat central. Toute une série de défis très divers, mais probablement liés entre eux - protestantisme, réformes et abolition de la taxe agraire - remettait en question les prérogatives que les amiras revendiquaient pour eux-mêmes.

    - Agos: Quelle sorte de crises le Patriarcat a-t-il connues autrefois ? Nous savons que certains Patriarches ont démissionné, furent contraints de le faire ou ont menacé de se convertir. Pourriez-vous nous en parler ?
    - Richard Edward Antaramian : Le Patriarcat a été ébranlé par de nombreuses polémiques tout au long de son existence. Dans mes recherches sur le 19ème siècle, les menaces de conversion (que ce soit au catholicisme, au protestantisme ou à l'islam) étaient plus susceptibles d'être brandies par des membres du clergé de province que par un Patriarche de Constantinople. Les Patriarches eux-mêmes étaient aussi empêtrés dans des crises de succession ou des intrigues politiques. Abdülhamid II, par exemple, ne permit pas à Nersès II Varjabétian de démissionner à plusieurs reprises; Kévork IV Kérestédjian, qui abhorrait toute idée de Constitution, parvint à la faire suspendre en 1862; une fois devenu Catholicos d'Etchmiadzine, Kérestédjian suscita plusieurs querelles ecclésiastiques afin de saper la légitimité du Patriarcat de Mkrtich Khrimian; Ignatios Ier Kakmadjian décéda avant de pouvoir prétendre au trône; des amiras ourdirent un scandale pour obliger Mattéos Ier Tchouhadjian à se démettre; quant à Mattéos II Izmirlian, il méprisait ouvertement Abdülhamid II.
    Les crises plus larges et plus importantes ne se limitaient pas toutefois à la personnalité de tel ou tel Patriarche. Elles tournaient plutôt autour de controverses ecclésiastiques. Tout au long du 19ème siècle, par exemple, la Cilicie et Akhtamar défièrent tour à tour l'autorité du Patriarcat. Sous le Catholicos Mkrtich Ier Kefsizian, la Cilicie convainquit un temps la Sublime Porte de lui accorder un bérat2qui créa, de fait, un second millet3 arménien. L'implication suspectée du Catholicos d'Akhtamar Khatchadour III Chiroian dans le meurtre de son prédécesseur, Bédros Bülbül [Pétros Ier Bulbulian], menaça l'autorité du Patriarcat et du gouvernement impérial. Jérusalem rejeta de même la prétention de Constantinople à la primauté temporelle. Ce genre de crises possédait un potentiel bien plus important d'ébranler le Patriarcat en sapant les structures fondamentales qui donnaient sens au millet.                   

    NdT

    1. Hagop Levon Barsoumian, The Armenian Amira Class of Istanbul, Columbia University, 1980, 236 p. Rééd. American University of Armenia (Erevan, Arménie), 2007, 181 p.
    2. Bérat : brevet d'investiture dans l'empire ottoman, accordant des privilèges commerciaux et fiscaux.
    3. Millet : du turc milliyet, nation. Terme ottoman désignant une communauté religieuse légalement protégée - https://fr.wikipedia.org/wiki/Millet_(Empire_ottoman)

    ___________

    Traduction : © Georges Festa - 07.2017



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     © Ediciones Ciccus, 2017


    Veintidós vidas, un livre sur les disparus d'origine arménienne sous la dictature
    Entretien avec Cristian Sirouyan
    par Matías Romero



    "Ce modeste aperçu sur la tragédie incommensurable de l'Argentine, marquée par les trente mille disparus et l'immense cohorte des exilés et prisonniers politiques, qui parvinrent à survivre à ce massacre, se propose de sauver de l'oubli, tout au moins, certains aspects de ces vingt-deux jeunes existences, réduites au silence par les cruelles méthodes de l'intolérance."

    Veintidós vidas relate l'histoire de vingt-deux disparus d'origine arménienne durant la dernière dictature argentine, opérant des parallèles constants avec leurs biographies familiales en tant que descendants de survivants du génocide arménien.

    Cette enquête, publiée par les éditions Ciccus, a été réalisée par Cristian Sirouyan, journaliste de Clarín et actuellement éditeur du supplément Voyages. S'intercalant entre chaque histoire, l'ouvrage est assorti de commentaires d'Eduardo Jozami, ancien directeur du Centre Culturel Haroldo Conti de l'ex-ESMA1, des journalistes Ariel Scher, Magda Tagtachian et Mariano Saravia, de Pedro Mouratian, expert consultant auprès du Haut Commissariat aux Droits de l'Homme des Nations Unies, du compositeur Santiago Chotsourian, de l'écrivaine Ana Arzoumanian, de l'avocat et ancien juge León Arslanian, et d'un long épilogue du professeur Khatchik Derghougassian, entre autres.

    "Sans justice, les conséquences du génocide perdurent et tant que la décision de donner corps à ces récits n'est pas prise, comme s'ils n'étaient pas réels, une forme de négationnisme se profile aussi," déclare Sirouyan au début du livre. A vrai dire, le thème était jusqu'à aujourd'hui passé sous silence au sein de la communauté arménienne.

    Concernant l'objectif de cette enquête, Khatchik Derghougassian explique que "le thème des disparus arméniens dans la communauté est resté tabou, même après le retour de la démocratie" et il s'interroge sur "la disparition du thème des disparus arméniens dans la mémoire collective de la communauté en premier lieu, par conséquent de la diaspora, et enfin de l'Etat arménien." L'A. tente ci-dessous de répondre à cette question.

    - Matías Romero : Comment est née l'idée du livre et quel est l'objectif de Veintidós vidas ?
    - Cristian Sirouyan : Dès que j'ai eu connaissance des cas de jeunes descendants d'Arméniens, qui avaient été assassinés ou qui avaient disparu du fait de la Triple A2 ou de la dictature entre 1976 et 1983, le premier déclencheur du projet de livre a été ce constat qu'il s'agissait d'un thème tabou, totalement ignoré de la majorité de la communauté arménienne locale, et la nécessité d'être visibles et écoutés où se trouvaient leurs proches.
    Le travail final vise à laisser un témoignage pour les nouvelles générations, non seulement d'Arméniens, puisque d'une certaine manière il s'agit d'un hommage, d'un point de vue non encore abordé, au 30 000 disparus. J'ai aussi cherché à opérer un parallèle entre les deux génocides (celui subi par les Arméniens en 1915 et celui de l'Argentine dans les années 1970), cette terrible et double tragédie qui a marqué à vie une vingtaine de familles arméniennes dans cette partie du monde.

    -  Matías Romero :  En quoi ces récits de vie t'ont-ils impacté et qu'est-ce qui t'a le plus fait réagir ?
    - Cristian Sirouyan : Toutes les histoires racontées ont un impact dévastateur, chacune avec ses particularités et ses similitudes, avec les réactions diverses des familles : colère contre cet être cher qui n'est plus ou contre les coupables, orgueil, désespoir, optimisme de façade concernant l'avenir, résignation face à la douleur et l'injustice, etc.
    De tous, le cas qui sans conteste tranche avec le reste, sans rien ôter de dramatique à cette tragédie, est celui de Miguel Bezayan, 22 ans, dont on sait qu'il a disparu avant le coup d'Etat civil et militaire (1er janvier 1975) en raison de la répression d'Etat, enregistré par la CONADEP3 sous le numéro 5836. On ne sait rien de plus.
    C'est l'un des 783 cas recensés par le Secrétariat aux Droits de l'Homme de la Nation, concernant les personnes sans aucun document retrouvé, ni signalement ou réclamation de la part des familles ou des proches, ni témoignages de gens les ayant connues.

    - Matías Romero : Dans l'épilogue du livre, le docteur Khatchik Derghougassian déclare : "Dans le cas particulier des disparus arméniens, la question ne porte pas sur les disparus en tant que tels, mais bien plus sur le silence qui entoure ce sujet." Pourquoi, à votre avis, la communauté n'en a pratiquement pas parlé jusqu'à aujourd'hui ?
    - Cristian Sirouyan : D'une part, le silence historique de la communauté peut avoir un lien direct avec les traumatismes et les peurs héritées des survivants du génocide de 1915. "Mieux vaut ne pas parler de ces choses terribles"était une phrase qu'on entendait très souvent dans les familles et les milieux communautaires. Ajoutons le fait que les préjugés prévalaient et que ces jeunes étaient montrés du doigt, genre "Ils l'ont bien cherché !"
    Mais, en règle générale, l'indifférence ou le manque d'intérêt pour ce sujet reflète ce qui s'est passé dans une grande partie de la société argentine, bien au-delà des origines, de la religion ou de la couche sociale. De même, dès les premières ébauches de réparations à travers l'action de la justice à l'époque d'Alfonsín4 et notamment à partir de la politique "Mémoire, Vérité et Justice" impulsée par le gouvernement du docteur Kirchner5, le voile a été levé et beaucoup de progrès ont été faits. Au point que, y compris au sein de la communauté arménienne, le thème des disparus a cessé d'être un centre d'intérêt réservé à quelques-uns.
    Peu à peu, les familles (les plus touchées par ces atrocités) se sentent protégées et réconfortées, du moins en partie.                        

    NdT

    1. ESMA : Escuela de Mecánica de la Armada, ancien centre de détention et de torture sous la dictature militaire argentine (1976-1983)
    2. Triple A : Alianza Anticomunista Argentina [Alliance Anticommuniste Argentine], fondée par José López Rega en 1973, connu pour ses exactions dans le cadre des escadrons de la mort, qui firent plus de 1 500 victimes.
    3. CONADEP : Comisión Nacional sobre la Desaparición de Personas [Commission Nationale sur la Disparition de Personnes], créée le 15 décembre 1983 et dissoute le 20 septembre 1984
    4. Raúl Ricardo Alfonsín (1927-2009), avocat et homme d'Etat argentin, premier président élu démocratiquement après la dictature militaire, du 10 décembre 1983 au 8 juillet 1989.
    5. Néstor Carlos Kirchner (1950-2010), homme d'Etat argentin, président de la Nation argentine du 25 mai 2003 au 10 décembre 2007.

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    Traduction : © Georges Festa - 07.2017



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    Après le génocide - Du traumatisme à la renaissance :
    une perspective de genre
    par Lara Tcholakian


    J'ai eu le privilège de participer au colloque "After Genocide: From Trauma to Rebirth: A Gendered Perspective," organisé par l'association Women in War en collaboration avec l'Union Générale Arménienne de Bienfaisance (UGAB)1. 

    Etant que doctorante, j'étais ravie d'être à Erevan lors de ce colloque, qui précédait symboliquement les célébrations et commémorations du 25ème anniversaire de l'Arménie comme République.

    Descendante à la troisième génération du génocide arménien, ma recherche porte sur les effets de la transmission du traumatisme collectif sur le développement du leadership et la gestion du leadership. Etant donné le contexte de ma recherche, ce colloque et son programme remarquable nous ont donné accès à de nombreux aspects du traumatisme, du genre, du génocide et de l'après-génocide. Nous avons été témoins du déroulement des récits générationnels et nous avons participé de près à une prise de conscience.

    Les intervenants invités étaient issus de nationalités et cultures très diverses, et ont abordé - sans s'y limiter - des thèmes comme la Bosnie, le Cambodge, le Guatemala, le Rwanda, les génocides juif et arménien.

    Dans presque chaque exposé, une expérience traumatique inévitable était présente,  concernant non seulement les femmes, mais aussi les enfants et petits-enfants. Il est évident que les descendants d'un traumatisme doivent faire face aux traumatismes de leurs parents et grands-parents, et parfois même le représenter.

    L'identité d'une personne est façonnée par l'histoire, la culture et la religion auxquels il/elle se sent rattaché(e). Si un groupe collectif a vécu un traumatisme tel qu'un génocide, les conséquences et l'impact d'un traumatisme collectif de ce genre seront alors transmis ici et maintenant.

    Les traumatismes dus à l'homme sur les groupes collectifs n'affectent pas seulement le survivant, mais ils ont aussi des conséquences psychologiques indirectes sur les générations suivantes. Les dernières générations sont nées avec le fardeau de comprendre ce qui s'est passé avant leur naissance, et de donner sens à leur vie. Les recherches montrent qu'il existe des effets biologiques, psychologiques et moraux postérieurs au traumatisme. Un sujet aussi grave que le traumatisme ou l'après-génocide nécessite l'intervention de psychanalystes et de psychologues.

    Pour les chercheurs qui travaillent sur les récits transgénérationnels et l'impact de l'après-génocide, il aurait été important d'intégrer des composantes psychologiques et psychoanalytiques à ce colloque.   

    Quoi qu'il en soit, un large éventail d'anthropologues, de sociologues, d'historiens et de spécialistes ont contribué à révéler et à valider de quelle manière la communication consciente et inconsciente entre les survivants de descendants porte ces héritages de transmissions, et quelles formes peut prendre la résilience humaine.

    Ce colloque visait à permettre aux participants de vivre intimement et d'éprouver leurs propres récits transgénérationnels, en les aidant à prendre conscience de leur identité et de leur mémoire collective. Des périodes de débats ont été proposées aux participants afin d'exprimer leurs réactions à des récits dérangeants et faciliter une intégration plus profonde du matériau.

    Centrés sur le traumatisme collectif, le discours et la mémoire transmise, la plupart des intervenants ont parlé non seulement à ma recherche, mais aussi à mon cœur. Quelle que soit notre condition physique, tous les traumatismes et tous les génocides devraient toujours nous toucher.

    Le rôle de ce type de colloque n'est pas seulement de partager les connaissances, mais de partager des récits, afin que notre conscient et nos cœurs s'expriment en période de difficulté et fassent savoir que la haine, la violence et le traumatisme ne sont une bonne chose pour personne, en particulier nos enfants et nos petits-enfants qui vont porter l'impact du traumatisme.

    Kundera a déclaré un jour : "Pour liquider les peuples, disait Hübl, on commence par leur enlever la mémoire. On détruit leurs livres, leur culture, leur histoire. Et quelqu’un d’autre leur écrit d’autres livres, leur donne une autre culture et leur invente une autre Histoire. Ensuite le peuple commence lentement à oublier ce qu'il est, et ce qu'il était. Le monde autour de lui l'oublie encore plus vite."2 

    A ce propos, Beata Mairess Umumbyeyi, romancière rwandaise, a déclaré si justement lors de son intervention : "Nous devons continuer à écrire et à parler, pour que l'histoire ne soit pas oubliée ou effacée."

    Le colloque "After Genocide - From Trauma to Rebirth: A Gendered Perspective" avait un objectif spécifique : éclairer un thème actuel extrêmement important et dérangeant. Il nous a aidés à apprendre de chacun son expérience et à nous motiver pour continuer à protéger les droits de l'homme et lutter pour un développement plus sain de nos enfants.

    NdT

    1. "After Genocide: From Trauma to Rebirth: A Gendered Perspective," International Conference in Yerevan, September 17-18-19, 2016 (Women in War, Institute of Archaeology and Ethnography, AGBU, DVV International, avec le soutien de Agence Universitaire de la Francophonie). Programme détaillé : https://fr-fr.facebook.com/events/287725908263612
    2. Milan Kundera, Le Livre du rire et de l'oubli, traduit du tchèque par François Kerel, Paris : Gallimard, 1979  

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    Traduction : © Georges Festa - 07.2017



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     © Princeton University Press, 2012


    La dernière brique dans le mur négationniste :
    entretien avec Taner Akçam sur sa récente découverte
    par Dickran Khodanian

    The Armenian Weekly, 04.05.2017


    WATERTOWN, Mass. - Tandis que les communautés arméniennes à travers le monde commémorent le 102ème anniversaire du génocide arménien, une récente révélation de l'historien turc Taner Akçam, reprise par les principales chaînes d'information et la grande presse, occupe tous les esprits. Surnommé à juste titre le "Sherlock Holmes du génocide arménien" dans un récent article du New York Times, Akçam étudie le génocide arménien depuis des années en compilant des archives du monde entier pour combattre le négationnisme de l'Etat turc.

    D'après Akçam, sa récente découverte - qu'il qualifie d'"arme du crime" et de "dernière brique dans le mur négationniste" prouve la pleine conscience et l'implication du gouvernement ottoman dans l'anéantissement de la population arménienne. La découverte de ces documents a été réalisée, alors qu'ils étaient censés avoir disparu suite à la Première Guerre mondiale.

    L'un de ces documents, reconnu authentique par le gouvernement ottoman d'après-guerre, a aidé à déclarer coupable son auteur, Behaeddine Chakir, l'un des fondateurs du Comité Union et Progrès (CUP), comme l'un des instigateurs du génocide arménien.  

    Le 11 mai, l'Armenian Museum of America et la National Association of Armenian Studies and Research (NAASR) présenteront "The Story Behind: 'The Smoking Gun'" [Les Coulisses de l'histoire : l'arme du crime], une présentation par Akçam de documents inédits jusqu'ici. Pour la première fois, ce document, ainsi que d'autres, feront l'objet d'un débat public.

    The Armenian Weekly a récemment rencontré le Dr. Akçam, avant son intervention à Boston, pour évoquer sa récente découverte et sa signification dans le combat contre le déni du génocide arménien par la Turquie.

    Ci-dessous l'entretien dans son intégralité.

    _______________


    - Dickran Khodanian : Vous qualifiez la découverte de ce télégramme d'"arme du crime," l'une des "dernières briques dans le mur négationniste." En quoi cet élément de preuve est-il plus important que d'autres preuves qui étaient disponibles auparavant ?
    - Taner Akçam : Cette preuve conforte celles qui ont été compilées au fil des ans. Les archives des tribunaux militaires d'Istanbul constituent l'une des plus importantes sources sur le génocide arménien. L'historien Vahakn Dadrian s'est servi de ces tribunaux pour briser le mur négationniste de la Turquie et ce, abondamment. Or les preuves émanant de la Cour ont été sans cesse critiquées, car ce n'étaient pas des originaux.
    En fait, quand Guenter Lewy publia son ouvrage intitulé The Armenian Massacres in Ottoman Turkey: A Disputed Genocide1, il jeta le discrédit sur les matériaux des cours martiales au motif que nous ne possédons pas les originaux, puisqu'ils n'existent pas. Il écrit dans ce livre : "Le problème le plus grave concernant la valeur probatoire des procédures engagées par la justice militaire en 1919-20 est la perte de la totalité des documents relatifs à ces procès. Ce qui veut dire que nous ne possédons aucun document original, aucun témoignage sous serment, ni la moindre déposition, sur lesquels ces tribunaux ont fondé leurs conclusions et leurs verdicts." (p. 80)
    Aujourd'hui, nous sommes en possession de documents originaux munis d'en-têtes officiels, qui ont été déchiffrés à l'aide d'un système de codage. Ce système de codage nous permet d'authentifier des lettres liées au massacre ou à la mise en œuvre des massacres. C'est là un coup majeur porté à la thèse négationniste. Je continuerai à publier d'autres documents de ce genre, émanant des cours martiales, car il s'agit un apport très important à la recherche existante.

    - Dickran Khodanian : Vous avez déclaré avoir retrouvé ce document grâce au neveu d'un prêtre catholique arménien, Krikor Guerguérian. Pourriez-vous nous préciser ? Comment avez-vous pu obtenir finalement ce document ?
    - Taner Akçam : Ce document se trouve dans les archives privées du prêtre catholique arménien Krikor Guerguérian à New York. Le document original se trouve dans les archives du Patriarche arménien de Jérusalem, où Guerguérian s'est rendu dans les années 1960 et où il a filmé tous les matériaux. C'est un document très connu, qui a été publié plusieurs fois sous la forme de citations. Au tribunal compétent d'Istanbul en 1919-1921, il est largement cité ! Dadrian s'est rendu personnellement à Jérusalem et a été en contact avec Guerguérian; il a utilisé ce télégramme précis et fait référence aux archives de Guerguérian et de Jérusalem dans ses notes de bas de page.
    Plus important, l'Assemblée Arménienne2 a microfilmé l'intégralité des archives de Guerguérian en 1983. Ces archives sont accessibles depuis 1983, mais personne ne peut les consulter en profondeur, car il n'existe pas véritablement de système de catalogage. Les rouleaux de microfilms se comptent par centaines et il est quasiment impossible de dépouiller chaque rouleau pour retrouver ce document. L'existence des archives Guerguérian et des copies possédées par L'Assemblée est de notoriété publique parmi les chercheurs. Quand je suis arrivé pour la première fois aux Etats-Unis en 2000, j'ai contacté le neveu de Guerguérian, en lui demandant l'autorisation de consulter les originaux qu'il possède à New York. Il a refusé, au motif que les matériaux sont tous microfilmés à Washington. En 2015, je l'ai appelé à nouveau pour lui demander l'autorisation de consulter les matériaux originaux et cette fois il me l'a accordée.   

    - Dickran Khodanian : Est-il possible qu'il y ait d'autres matériaux à découvrir ?
    - Taner Akçam : Il existe encore de nombreux autres matériaux à découvrir. Ce sera d'ailleurs l'un des points principaux que je vais aborder lors de mon intervention le 11 mai prochain. Nous possédons plusieurs matériaux originaux émanant du tribunal d'Istanbul, que nous savons s'être retrouvés dans les archives de Jérusalem et celles personnelles de Guerguérian.
    Dans les années 1940, alors que Krikor Guerguérian menait des recherches sur l'extermination du clergé durant le génocide arménien pour sa thèse de doctorat au Caire, il rencontra un ancien juge ottoman qui avait été membre des cours martiales d'Istanbul, après la Première Guerre mondiale. Ce juge informa Guerguérian que, lorsqu'il présidait la cour martiale, le Patriarcat arménien était le représentant officiel des Arméniens lors du procès. Ils obtinrent légalement le droit d'avoir accès aux matériaux du tribunal et, en conséquence, il les autorisa à prendre des matériaux.
    Le juge apprit aussi à Guerguérian qu'en 1922, le Patriarche Zaven Ier [Der Eghiayan] transféra ces matériaux en Europe, à Marseille tout d'abord, puis à Manchester, en Grande-Bretagne, pour atterrir finalement aux archives de Jérusalem. Voilà pourquoi, dans les années 1960, Krikor Guerguérian s'est rendu là-bas et a tout photographié.

    - Dickran Khodanian : Qu'est-ce qui rend votre découverte différente ? Vous avez déclaré dans d'autres publications ne pas croire que cette récente découverte conduise à des changements immédiats dans la position de la Turquie à ce sujet. Pourquoi ?
    - Taner Akçam : La découverte importante que j'ai faite est le système de codage, et aussi la mise en évidence que ce document revêt un en-tête ottoman. Les autorités turques ne pourront pas dire qu'il n'est pas authentique. Le système de codage du télégramme est irréfutable et démontre l'authenticité de ce document.
    Aujourd'hui, dans les archives ottomanes, il existe des centaines de documents, principalement sous forme de télégrammes émanant des provinces vers Istanbul. Ils sont tous codés en chiffres arabes. Quatre ou cinq chiffres indiquent un mot ou des pluriels ou des suffixes. Quand ces télégrammes codés arrivaient à Istanbul, les autorités écrivaient les mots ou les terminaisons équivalentes au-dessus de chaque groupe de chiffres. Voilà comment nous pouvons lire ces documents aujourd'hui. J'ai comparé le système de codage des télégrammes de Behaeddine Chakir avec ceux des archives ottomanes et j'ai découvert qu'ils concordaient.
    Juste pour donner un exemple : le terme de déportation est codé "4889" sur le télégramme de Chakir; si l'on consulte les matériaux ottomans adressés au gouvernement central depuis les provinces à la même période, lesquels comptent quatre chiffres comme dans le télégramme de Chakir, on se rend compte qu'ils ont tous le code "4889" pour déportation.
    Personne ne pourra dire que ce télégramme n'est pas authentique. Désormais, le gouvernement turc doit trouver une explication, car l'argument consistant à dire "Montrez l'original" n'est pas valable. Nous possédons l'original. Ils sont pris au piège de leur propre argumentation.
    Je suis sûr qu'ils vont continuer à nier le génocide car le négationnisme n'a rien à voir avec la recherche universitaire; c'est un problème politique. Mon argument est que, compte tenu de ces documents nouveaux, il est maintenant très difficile de nier le génocide arménien. Les arguments qu'ils ont avancés au fil des ans ne fonctionneront plus. Ils devront donc recourir à autre chose.

    - Dickran Khodanian : Les historiens ne sont pas autorisés à faire des recherches dans les archives de Jérusalem ?
    - Taner Akçam : Tout à fait. Les chercheurs n'y ont pas accès. On me l'a refusé plusieurs fois au fil des ans. Je voulais consulter le matériau de Krikor Guerguérian pour voir s'il avait vraiment tout filmé. Impossible d'y accéder. Ils répondent invariablement : "Nous sommes en train de cataloguer." Mais je ne suis pas sûr que ce soit vrai. A ma connaissance, il n'y a pas de raison valable pour que des historiens n'aient pas accès aux archives de Jérusalem. Je n'ai pas envie de spéculer à ce sujet.         

    - Dickran Khodanian : Le 11 mai prochain, vous allez intervenir à Watertown, à l'Armenian Museum of Armerica. Pourriez-vous nous dire un mot des thèmes abordés lors de votre exposé ?
     - Taner Akçam : Ma conférence du 11 mai portera essentiellement sur le contenu des archives de Krikor Guerguérian en lien avec les matériaux du tribunal militaire d'Istanbul. Il y a beaucoup d'autres matériaux dans ces archives, mais je me focaliserai sur le tribunal et les matériaux recueillis à cette époque.     


    NdT

    1. Guenter Lewy, The Armenian Massacres in Ottoman Turkey: A Disputed Genocide, University of Utah Press, 2007
    2. Armenian Assembly of America Inc., Washington, DC 20005 - http://www.aaainc.org/

    [Taner Akçam est titulaire de la chaire Robert Aram and Marianne Kaloosdian and Stephen and Marian Mugar d'études sur le génocide arménien à l'Université Clark.
    Il est l'A. de The Spirit of the Laws: The Plunder of Wealth in the Armenian Genocide, avec Ümit Kurt (Berghahn Books, 2015), The Young Turk' Crime Against Humanity: The Armenian Genocide and Ethnic Cleansing in the Ottoman Empire(Princeton University, 2012), Judgment at Istanbul: The Armenian Genocide Trials avec Vahakn Dadrian (Berghahn Books, 2011), A Shameful Act: Armenian Genocide and the Question of Turkish Responsability (Metropolitan Books, 2006), et From Empire to Republic: Turkish Nationalism and the Armenian Genocide (Zed Books, 2004).
    Il est aussi l'A. d'autres ouvrages en allemand et en turc, dont récemment Naim Efendi'nin Hatıratı ve Talat Paşa Telgrafları: Krikor Gergeryan Arşivi [Les Mémoires de Naïm Effendi et les télégrammes de Talaat Pacha : les archives de Krikor Guerguérian] (İletişim, 2016), à paraître en traduction anglaise.

    [Dickran Khodanian est rédacteur en chef adjoint à The Armenian Weekly, après l'avoir été à Asbarez (édition anglaise). Diplômé d'histoire, spécialité Histoire arménienne, de l'Université de Boston, il est aussi diplômé d'histoire, option Etudes arméniennes, de l'Université d'Etat de Californie à Northridge. Il a occupé plusieurs fonctions dirigeantes au sein de l'Armenian Youth Federation (AYF) (Côte Ouest) et milite très activement dans la communauté arménienne de Los Angeles. Il compte poursuivre son doctorat en histoire.]
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    Traduction : © Georges Festa - 07.2017



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    Behaeddine Chakir (1872-1922)
    © www.ermenisoykirimi.net


    L'architecte du concept d'"ennemi intérieur"
    par Mehmet Polatel
    Agos (Istanbul), 08.05.2015


    [Behaeddine Chakir, arrivé d'Erzurum à Istanbul en mars 1915, était convaincu que le Teşkilat-ı Mahsusa, autrement dit le réseau de renseignement Organisation Spéciale, de sinistre mémoire, devait désormais se focaliser sur l'"ennemi intérieur." Le rapport qu'il présenta au Comité Central du Parti Union et Progrès fut déterminant dans la décision de mettre en œuvre la "déportation."]

    Le docteur Behaeddine Chakir naquit en 1874 à İslimiye (actuellement Sliven) en Bulgarie. En 1896, il obtint son diplôme à l'Ecole Médicale Militaire, puis exerça comme médecin particulier du prince Şehzade Yusuf İzzeddin Efendi. Lorsque ses liens clandestins avec les Jeunes-Turcs furent révélés, il fut exilé à Erzincan [Erzindjan]; mais en 1905 il s'enfuit à Paris.

    L'un des Jeunes-Turcs les plus influents

    Une fois à Paris, sa mission essentielle fut de fédérer les Jeunes-Turcs et de jeter les bases d'un comité révolutionnaire. Pour Chakir Bey, l'action précédait l'idéologie et, en créant différents départements au sein du comité central de cette organisation nouvelle, il en devint l'un des membres les plus influents. Il remania entièrement Şuray-ı Ümmet1, l'organe officiel de l'organisation, qu'il plaça sous le contrôle vigilant du comité central. Outre ces changements organisationnels, Chakir Bey imprima à la nouvelle organisation une orientation davantage panturquiste. Ses opposants l'accusèrent de réduire le mouvement Jeune-Turc à une opération nationaliste.

    A Erzurum en 1914

    Suite au rétablissement de la monarchie constitutionnelle en 1908, Chakir Bey regagna Istanbul et commença à travailler comme médecin légiste à la Faculté de Médecine Darülfünum d'Haydarpaşa. Puis il se rendit à Edirne, alors occupée, et exerça comme directeur du Croissant Rouge. Capturé par les forces bulgares durant la guerre, il ne fut libéré qu'après le traité de Londres2. Behaeddine Chakir garda le pouvoir au sein de l'organisation durant la période de la monarchie post-constitutionnelle. Il fut élu membre du comité central au congrès de 1915 du parti Union et Progrès, où il adhéra jusqu'en 1918. Chakir Bey fut aussi parmi les fondateurs du Teşkilat-ı Mahsusa, l'Organisation Spéciale. Son rôle au sein du réseau de renseignement était celui de chef de la division politique, mais il fut aussi en charge des provinces voisines du Caucase. C'est dans le cadre de ces fonctions, qu'il se rendit à Erzurum en août 1914 et qu'il travailla à la formation d'unités irrégulières.

    8ème congrès du parti Dachnak  

    Il assista au 8ème congrès du parti Dachnak avec Hilmi Bey. L'objectif de cette délégation envoyé par le parti Union et Progrès était de s'assurer le soutien des Arméniens de Russie et de l'empire ottoman dans l'éventualité d'une guerre, en gardant un œil sur l'occupation du Caucase. Mais le parti Dachnak rejeta cette offre, déclarant que les Arméniens soutiendraient le pays dans lequel ils résidaient, en cas de conflit. Selon certaines sources, ce refus ulcéra Chakir Bey, qui aurait déclaré : "C'est une trahison ! A un moment aussi critique, vous refusez de défendre l'Etat et vous soutenez les Russes !" Dès que la mobilisation fut décrétée, Chakir Bey lança une politique anti-arménienne sur le front du Caucase. Au point qu'il s'opposa au major Süleyman Askerî, le chef du Teşkilat-ı Mahsusa. Dans un télégramme adressé à Behaeddine Chakir, le 2 octobre 1914, Askerî déclare qu'il est nécessaire d'assurer l'impartialité des Arméniens, même s'ils ne collaborent pas, et qu'ils "ne devraient pas avoir le cœur brisé," tant que ce n'est pas nécessaire. Mais Chakir Bey écrit à Talaat Pacha, en critiquant Askerî : "Il dit que l'on ne doit ni provoquer, ni détruire les Arméniens. Tout est possible, pieds et poings liés."

    "L'homme qui inventa la déportation"

    Chakir Bey joua un rôle influent dans la montée et l'organisation d'un sentiment anti-arménien dans la région. Le consulat de Grande-Bretagne à Erzurum signale qu'il encourage un chauvinisme islamo-turc, qu'il se rend dans les villages pour prêcher les musulmans et qu'il désarme les soldats arméniens. Les témoins de cette période relatent le rôle important de Chakir Bey dans la décision de la déportation. Hüseyin Cahit Yalcın3écrit textuellement : "Il fut le principal inspirateur et inventeur du processus de déportation." Yalcın déclare qu'il parcourut seul les provinces orientales et qu'il prépara la plate-forme nécessaire à la déportation. Arif Cemil4écrit de son côté que Chakir, qui fit le voyage d'Erzurum à Istanbul en mars 1915, était convaincu que le Teşkilat-ı Mahsusa devait désormais se focaliser sur l'ennemi intérieur, et que le rapport qu'il présenta au comité central du parti Union et Progrès joua un rôle clé dans la décision de "déportation" prise par le parti.

    Suite à cette décision du comité central, Behaeddine Chakir retourna à Erzurum et créa un comité spécial de déportation. Ce comité, composé de dirigeants unionistes et d'administrateurs locaux, de notables de la ville et d'officiers de l'armée, était censé mettre en œuvre le processus de déportation et de destruction à Erzurum et dans ses environs. En juin, Chakir partit à Trabzon. Des témoins relatent l'augmentation des incidents lors de l'arrivée de Chakir dans la région, et que l'ordre de déportation des Arméniens suivit immédiatement sa rencontre avec le gouverneur. Chakir joua aussi un rôle dans le massacre des Arméniens de Kharpert. Le télégramme qu'il envoya au gouverneur Sabit Bey, qui fut aussi présenté comme élément de preuve lors des procès organisés à la fin de la guerre, éclaire son rôle de surperviseur et d'organisateur du processus génocidaire : "Est-ce que les Arméniens déportés de là-bas ont été liquidés ? Donne-moi des informations au sujet des massacres et des exterminations. Est-ce que les personnes dangereuses sont massacrées ou seulement chassées des villes et déportées ? Fais-le moi savoir clairement, mon frère."5Suite à ce genre de preuves, Chakir Bey fut condamné à mort par contumace pour avoir été complice du massacre; mais la sentence ne fut jamais exécutée car, à l'instar d'autres dirigeants unionistes, il s'enfuit lui aussi en Allemagne à la fin de la guerre. Il fut aussi jugé dans l'affaire principale où les dirigeants unionistes furent mis en accusation, mais cette affaire ne fut pas menée à terme. Lors de ce dernier procès, Vehip Pacha déclara que la personne qui, dans la 3ème armée, fournissait des bourreaux, les gérait et les déployait, était Chakir Bey; ajoutant que les autorités locales se soumirent à ses ordres et que toute cette catastrophe était arrivée du fait de son action. Dans le rapport qu'il publia en 1919 sur le génocide, le Patriarcat arménien rendit lui aussi Chakir responsable du massacre de 500 000 Arméniens dans six provinces et aussi de la supervision directe du massacre de centaines de milliers de déportés dans les camps de Syrie et de Mésopotamie.

    Assassiné à Berlin

    Ce personnage puissant du parti Union et Progrès et de l'Organisation Spéciale, coupable au premier chef du génocide, fut abattu et tué par l'organisation Némésis, le 17 avril 1922, à Berlin, la ville où il avait fui. Comme d'autres dirigeants unionistes, la république de Turquie ne l'oublia pas. En 1926, sa femme et ses deux fils se virent attribuer une résidence à Şişli, ainsi qu'un tiers du capital de deux magasins à Galata, le tout provenant de biens arméniens "abandonnés."   
           
    NdT

    1. Şuray-ı Ümmet [Conseil de la Nation Musulmane], publié à Paris et Istanbul (1902-1910).
    2. Le traité de Londres (30 mai 1913) mit fin à la première Guerre balkanique
    3. Hüseyin Cahit Yalcın (1875-1957), journaliste turc
    4. Arif Cemil, Birinci Dünya Savaşında Teşkilat-ı Mahsusa, Istanbul : Arma, 2006
    5.  Télégramme adressé par Behaeddine Chakir au vali de Kharpout, Sabit bey, le 21 avril 1915 - traduction : http://www.imprescriptible.fr/ternon/2_chapitre2
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    Traduction : © Georges Festa - 07.2017

    Voir aussi Denis Donikian, "Behaeddine Chakir (1870-1922)", in Petite encyclopédie du génocide arménien- http://denisdonikian.blog.lemonde.fr/2007/11/06/272-behaeddine-chakir-1870-1922/




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     Michael Aram, Migrations, sculpture, 2015
    New York, Place de la cathédrale arménienne St. Vartan
    © Hazel Antaramian-Hofman, 2016 - CC-BY-SA-4.0
    https://commons.wikimedia.org/wiki/


    "Ils ont creusé des fosses et ils les ont brûlés vifs"
    par Gonzalo Núlez
    La Razón (Madrid), 19.04.2015


    Massacres, déportations, fuites dignes d'un film... Entre 1915 et 1923, les Arméniens ont subi le harcèlement constant des Turcs, l'exil, la mort et l'oubli. Trois membres du Conseil National Arménien d'Espagne nous racontent les horreurs endurées par leurs ancêtres et leurs chemins tortueux vers le salut. Héritiers de la culture de la survie du premier peuple chrétien au monde, ils gardent encore les témoignages et les souvenirs de leurs proches dans l'espoir que le génocide arménien soit reconnu par toutes les nations du monde.

    Glenda Adjemiantz, 43 ans, arrière-petite-fille de survivant

    "On aurait dit que Dieu nous avait oubliés."

    En Iran déjà, un demi-siècle après les terribles événements qui ébranlèrent son enfance, Shushanik Martikian tremblait encore en les évoquant à nouveau : "La pitié avait abandonné le cœur des hommes, ils étaient devenus des animaux, c'était chacun pour soi." Glenda Adjemiantz (43 ans, née en Argentine et résidant en Espagne depuis l'âge de 13 ans) conserve précieusement ce témoignage de son arrière-grand-mère Shushanik. "Ça fait partie de cette culture de la survie du peuple arménien," note-t-elle. Alors que, du côté paternel, le silence s'installa comme norme face aux atrocités du génocide, son arrière-grand-mère coucha par écrit l'horreur de cette fuite à travers les montagnes, de Van (en Arménie ottomane) à Erevan (zone sous influence russe grâce au traité de Brest-Litovsk de 1917). C'est en 1918 que la famille dut abandonner ses maisons, conservant les clés de ses foyers (comme les séfarades) dans l'espoir de revenir un jour et "gardant des pièces d'or dans les vêtements," ajoute Glenda. Ce maigre patrimoine des petites gens de Van était censé servir à se gagner les bonnes grâces des Kurdes dans leur longue marche. "Comment était-il possible d'abandonner les maisons patriarcales dans laquelle ils avaient vécu durant des siècles, la patrie bien aimée, les tombes des aïeux, les églises et les centres d'enseignement et de culture, les effacer soudain de la mémoire, les oublier, s'éloigner vers un destin incertain, sans savoir dans quel recoin du monde on achèvera son existence ?", écrit Shushanik. L'arrière-grand-mère de Glenda avait 9 ans quand sa famille dut plier bagage face au harcèlement des Turcs. Elle n'oubliera jamais son ultime prière à l'église de Van : "On aurait dit que Dieu lui aussi avait oublié les pleurs et les cris de ses fils chrétiens." Ses premiers fils : l'Arménie adopta la christianisme en 301. Beaucoup tombèrent lors de cette marche vers Erevan. Les maladies, le harcèlement constant des Ottomans, l'égoïsme... Shushanik perdit son grand-père en chemin. Beaucoup disparaissaient sans laisser de traces. "Les malades suppliaient pour qu'on les laisse là, mais comment pouvait-on les abandonner à la cruauté des Turcs ?", note Shushanik. Glenda estime que ses ancêtres ont eu plus de chance que bien d'autres : "A partir de Van c'était plus facile d'arriver à la frontière." Néanmoins, sur le Bandí Mahú, son arrière-grand-mère fut témoin de l'atrocité la plus déchirante, qui resta gravée dans sa mémoire : "Alors que la caravane franchissait le pont, un groupe de Kurdes barbares et sauvages qui étaient venus piller et massacrer des gens sans défense lancèrent une attaque. Les balles pleuvaient comme de la grêle. Je fus témoin d'actes horribles, inhumains. J'ai vu de mes propres yeux de petite fille des mères qui déposaient des pierres dans les jupes de leurs enfants et qui s'enfuyaient ou qui les abandonnaient sans regarder en arrière. J'ai vu une famille de trois personnes - père, mère et une fille de mon âge, belle, très blanche, aux yeux bleus et aux longs cheveux blonds - se précipiter dans la rivière, après s'être signés un dernière fois." Shushanik survécut. La famille s'installa en Iran et, de là, en Argentine. Glenda est le dernier maillon de cette mémoire et, depuis l'Espagne, elle maintient en vie la flamme du souvenir.

    Ezrquiel Vartian - 38 ans, petit-fils de survivants

    "On en était arrivé au point où on n'avait peur de rien."

     Récemment, Ezequiel, qui est né en Argentine et qui a grandi en Espagne, s'est rendu en Arménie pour la première fois. "L'appel de la terre ne se compare à rien au monde et dans notre ADN il y a déjà l'instinct de survie et de préserver les choses essentielles." C'est là, sur le sol de ses ancêtres, qu'Ezequiel Vartian a senti comme jamais le poids du hasard. C'est par miracle qu'il est de ce monde, puisque son arrière-grand-mère éprouva des remords après avoir abandonné une de ses filles (la grand-mère d'Ezequiel) en chemin. "Mon arrière-grand-mère n'en pouvait déjà plus et dut choisir entre ses trois filles la plus faible, celle qui avait le moins de chances de survivre; mais, après l'avoir abandonnée, elle revint sur ses pas et la recueillit." Quelques années plus tard, sur le chemin de l'exil, la grand-mère d'Ezequiel perdra accidentellement son billet pour le transatlantique Mafalda, qui fit naufrage sur les côtes du Brésil. A nouveau le hasard, le destin. Aujourd'hui, Ezequiel Vartian sait qu'il est le fils de cet enchaînement de coïncidences et aussi du courage de son grand-père face aux calamités sans nombre qu'il dut affronter tout petit. Krikor Vartian souffrit du génocide dès 1915. Il était à peine imberbe lorsque Hakvel, organisateur des massacres ottomans, fit dresser une liste de tous les enfants qui vivaient à Hadjin. "Ma mère décida de ne pas nous amener - explique Krikor dans un témoignage conservé par Ezequiel. Quelques jours plus tard, nous apprîmes qu'ils avaient déporté tous les enfants vers le désert, où ils avaient creusé des fosses, jeté du pétrole et où ils les avaient brûlés vifs." Krikor put s'échapper à Alep (Syrie). Quarante jours de marche dans le désert, un périple biblique avec d'autres survivants. Durant trois ans, il vécut dans des camps de réfugiés, harcelé sans cesse par la Croix Rouge turque pour qu'il se convertisse, orphelin de père (les Turcs l'avaient arrêté sur l'Euphrate et il mourut de maladie six mois plus tard) et privé de ses frères : "Ma sœur fut capturée par les Anglais et un Arabe acheta mon frère cadet, qu'il vendit ensuite pour une pièce de monnaie." Près de 200 000 enfants arméniens survécurent misérablement en Syrie jusqu'en 1918. Un grand nombre d'entre eux moururent et tous furent témoins d'actes d'inhumanité contre les réfugiés, comme l'assassinat d'un prêtre qui tentait de professer sa foi parmi ces jeunes, poursuit Ezequiel. "On en était arrivé au point où on s'était habitués et où on n'avait peur de rien de ce qui pouvait nous arriver dans l'avenir; une façon de vivre déplorable," se souvient Krikor. Ezequiel achève l'histoire : son grand-père s'embarqua pour Montevideo en 1925; c'est là qu'il fit la connaissance de sa grand-mère, la petite fille qui trouva le salut après avoir été abandonnée par une mère impuissante face à l'horreur; ils s'installèrent à Buenos Aires. Le jour de sa mort, Krikor, dans son délire, racontait en criant comment il avait échappé, à 12 ans, aux griffes des Turcs. Pour Ezequiel, il ne fait aucun doute que "ce fut un massacre organisé et systématique, voilà pourquoi il s'agit clairement d'un génocide." Il estime en outre que cette terrible expérience a marqué l'avenir du peuple arménien en exil et qu'elle a forgé son caractère identitaire, mais aussi solidaire et ouvert, prêt à intégrer et à s'intégrer.

    Loussik Roumian - 50 ans, petite-fille de survivants

    "Ils passaient la nuit cachés dans les cimetières."

    "Mon grand-père n'a jamais parlé de ce qui lui était arrivé; il était très traumatisé et faisait toujours des cauchemars; tout ce que nous savons c'est grâce à un ami qui s'enfuit avec lui." Loussik Roumian réside dans notre pays depuis les années 1970. Dans l'histoire de sa famille, si les frontières ont toujours été une anecdote, les événements historiques les plus importantes du 20ème siècle l'ont marquée, à l'instar du peuple arménien tout entier. Son grand-père Khatchatour naquit à Kayseri (l'Arménie ottomane d'alors). A l'âge de 15 ans, les Turcs ont exterminé toute la population. "Ils les firent entrer dans l'église et y ont mis le feu, comme ils ont fait dans de nombreuses localités," note Loussik. On était en 1915 et le génocide inspiré par les Jeunes-Turcs venait de commencer. Fils d'un charpentier, son grand-père parvint à se dissimuler dans une cache à l'intérieur de la maison familiale, puis à s'échapper avec un camarade. "Nous ne savons pas grand chose sur cette fuite, sa durée, mais nous savons qu'ils se cachaient dans les cimetières, dans les tombes, pour passer la nuit." Les deux amis achevèrent leur périple dans la ville d'Odessa, où Khatchatour rencontra Achkhène. La jeune fille ignorait ses origines, poursuit Loussik : "J'ignore d'où je viens, disait ma grand-mère, je suis née dans un village de Roumanie et quand ils m'ont chassée c'était la Bulgarie." L'Europe était alors en pleine effervescence et la guerre mondiale se profilait derrière les guerres balkaniques et à l'aube de la faucille et du marteau. A Odessa, le jeune couple vécut les privations de la Révolution russe, ainsi que les premières années très dures de l'URSS dans cette partie de la mer Noire. Finalement, en 1931, le consul d'Iran accorda des papiers à de nombreux émigrés arméniens et les ancêtres de Loussik s'installèrent à Téhéran, dans un pays où, depuis le 15ème siècle, existe une importante communauté arménienne, bien intégrée et aux traits bien spécifiques, comparée à d'autres communautés. Le père de Loussik épousa une Asturienne et c'est ainsi qu'elle appartient à la première vague d'émigrés arméniens dans notre pays, arrivés après la chute du chah de Perse. Le "boom" de la construction dans les années 1990 et 2000 dans notre pays et le "Corralito" argentin1 favorisèrent une arrivée massive d'Arméniens en Espagne, originaires pour la plupart d'Amérique du Sud. De nos jours, ils constituent une communauté d'environ 40 000 membres, "avec une identité forte, mais sans esprit de ghetto; toujours prêts à s'intégrer." Tous portent dans leur passeport familial une infinité de timbres et de visas, marques des lieux d'où ils viennent et où ils se dirigeront. Il n'y a pas un endroit au monde où ne reposent les ossements d'un Arménien car, comme le rappelle Loussik, "il n'est jamais mort là où il est né." Russie, Iran, Etats-Unis, Amérique du Sud, Roumanie, Bulgarie... Huit millions d'Arméniens vivent actuellement en dehors de leur patrie; seuls trois millions y vivent. Mais pas un Arménien ne manque de faire honneur à ses origines chrétiennes et à son alphabet. Pour eux, le fait que la Turquie reconnaisse pleinement sa responsabilité dans le génocide et que les autres pays commémorent un massacre méconnu encore aujourd'hui, est une question de justice historique.                     

    NdT

    1. Corralito : nom officieux donné aux mesures économiques prises en Argentine le 1er décembre 2001, lors de la crise économique, par le ministre de l'économie Domingo Cavallo dans le but de mettre fin à une course aux liquidités et à la fuite des capitaux (source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Corralito - consulté le 27.07.2017)

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    Traduction : © Georges Festa - 07.2017



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     © Istanbul : Aras, 2017


    Gâvur Mahallesi [Le Quartier des Infidèles],
    chef-d'œuvre de Migirdiç Margosyan [Méguerditch Margossian], traduit en anglais

    Massis Post, 06.07.2017


    ISTANBUL - A travers toute une série de récits hauts en couleurs, Migirdiç Margosyan explore la ville de Diyarbakir, en Turquie, telle qu'elle existait à l'époque de son enfance.

    Publié pour la première fois en 1992 et très remarqué, l'ouvrage-culte de Migirdiç Margosyan est désormais accessible en anglais. A travers toute une série de récits hauts en couleurs, complétés par une sage-femme fumeuse, un sacristain candide et un forgeron aux allures de surhomme, Migirdiç Margosyan explore la ville de Diyarbakir, en Turquie, telle qu'elle existait dans son enfance. Une époque où la ville abritait encore une population bigarrée, aux croyances, aux langues et aux traits différents, qui ressemblait à ce que Raffi Khatchadourian, du New Yorker, nomme une sorte de "Macondo anatolien."1

    En présentant sa ville et sa région natales, Diyarbakir, qui imprima sa marque sur les cultures arménienne et kurde, et la vie quotidienne des petites gens, dans les années 1940 et 1950 plus particulièrement, Margosyan nous laisse un arrière-goût doux-amer, grâce à son humour et sa narration toute personnelle. Dans Le Quartier des Infidèles, tout un univers, dans lequel l'histoire est en partie une histoire et les histoires en partie l'histoire, nous observe par la porte.

    "Dans mes écrits, j'évoque notre quartier tel que je l'ai vu et vécu. Je présente les personnages et les noms quasiment tels quels, sans changer quoi que ce soit. La plupart d'entre eux, ces sœurs et ces oncles, sont sûrement déjà morts. J'avais envie de rendre hommage à leurs noms et à leur mémoire dans ces phrases, ces livres..." 

    Né à Diyarbakir, Margosyan est un auteur populaire, plusieurs fois primé. A 15 ans, il est envoyé à Istanbul par sa famille pour parfaire sa langue maternelle, l'arménien. Il a connu un grand succès avec ses histoires et ses ouvrages en arménien. Parmi ses ouvrages citons Mer Ayt Goghmere [De nos régions] (1984), Söyle Margos Nerelisen ? [Dis-moi Margos, d'où viens-tu ?] (1995), Biletimiz Istanbul'a Kesildi [Tickets pour Istanbul] (1998), Dikrisi Aperen[Des rives du Tigre] (1999), Tespih Taneleri [Les Grains du rosaire] (2006) et Tanrı'nın Seyir Defteri (2016). Le présent ouvrage, Gâvur Mahallesi, a été tout d'abord publié en turc (1992), puis en kurde (1999) et paraît maintenant en anglais (2017). Depuis les années 1990, Margosyan a atteint un public plus large grâce à ses livres en turc. Il est considéré comme le dernier et le plus talentueux représentant de la littérature arménienne de Turquie.    

    Ouvrage publié en partenariat avec le Gomidas Institute de Londres.

    Extrait de l'ouvrage :

    "Allahou Akbar, Allahou Akbar !..."
    "Ding-dong ! Ding-dong !"
    "Allahou !..."
    "DING !"
    "Akbar !"
    "DONG !"

    Quand Nusret le muezzin, dont le gros nez avait pris dans le froid la couleur des tomates, descendit de son minaret, Uso tirait encore sur la corde de la cloche de l'église à l'aide de son petit corps replet. Ravi en son for intérieur que Nusret le muezzin ait renoncé et qu'il soit descendu de son minaret. Le son de la cloche de l'église continuait de résonner, de résonner au loin. Causant toutes sortes de désordres, tandis qu'il parvenait aux oreilles gelées de chaque Arménien.

    "Que se passe-t-il, Bédo ? Qui peut bien faire sonner une cloche d'église à cette heure ?"

    NdT

    1. Allusion au village fictif du roman de Gabriel García Márquez, Cent ans de solitude (trad. française de Claude et Carmen Durand, Paris : Seuil, 1968).  

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    Traductions : © Georges Festa - 07.2017




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    Lidya Tchakerian, The Jellyfish [La Méduse], 2006
    peinture, technique mixte sur papier Canson blanc, 15x10 inches [38x25 cm]
    rouge, noir, jaune et or
    © http://lidyaart.com/new-and-old.html


    L'univers artistique de Lidya Tchakérian
    Massis Post, 25.05.2016


    Dans la tribu humaine, les artistes forment une classe dont les membres non seulement vivent leur vie, avec son lot de bonheur et d'inquiétude, mais font aussi usage de leur aptitude naturelle à la grâce et de leurs talents afin de partager leur existence, leurs émotions, leurs visions et leurs rêves avec l'humanité. Ils choisissent couleurs, formes, modulations de la voix et gestes pour traduire chaque émotion. Sans l'articulation desquels, beaucoup seraient dans l'incapacité de les communiquer et de les exprimer avec aisance.

    Lidya Tchakérian est une artiste qui a choisi les couleurs et les formes comme moi intérieur, saisissant les éléments de ce dernier sur la toile, agitée de conflits, opposant son propre idéalisme aux troubles de notre temps.

    Elle a grandi à une époque difficile pour le Liban et intégré à grands pas le monde des beaux-arts. Dans la seconde moitié des années 1980, au pire de la guerre, elle a poursuivi ses études avec succès, décrochant ses diplômes à la prestigieuse Académie Libanaise des Beaux-Arts (ALBA).

    Dès ses premiers pas dans le monde de l'art, elle porte en elle le rythme et l'âme arménienne. Elle est lauréate d'un 1er prix de l'ALBA en finale de mastère, où elle présente La Danse de la mort au jury. Une peinture à l'huile grand format, inspirée du poème homonyme, écrit par le grand poète arménien Siamanto, avant la tragédie du génocide arménien.  

    Le thème de ce tableau était son choix, non seulement de par sa connaissance du patrimoine littéraire arménien, mais aussi du fait de l'état de guerre qu'elle et sa génération subissaient au Liban. Ce que notre grand poète Siamanto éprouva dans les années qui précédèrent le génocide arménien l'impressionna grandement.

    Après avoir intégré le monde de l'art, Lidya a élargi son univers en voyageant à pas de géant. Elle continue aujourd'hui car elle a tant à dire et à révéler non seulement sur le Liban et les Arméniens, mais aussi sur le monde. Elle aspire à s'affranchir des limites, faisant de son moi et de sa passion une lave brûlante, intarissable, à l'instar de ces artistes fidèles à leur vocation, sans cesser ni renoncer à se protéger contre les difficultés et les épreuves de la vie. Ses voyages l'ont ainsi portée vers de nouveaux sommets. Elle a participé à plus de 50 expositions individuelles et collectives au Liban, en Europe, en Asie et aux Etats-Unis.

    Reconnue dans la presse arménienne et étrangère, sa biographie figure dans l'Encyclopédie des Arméniennes célèbres, publiée à Erevan en 2011, outre ses nombreux prix au Liban et à l'étranger. Professeure et formatrice à l'ALBA, à l'Académie Toros Roslin et dans d'autres institutions d'enseignement, elle transmet son savoir aux futurs peintres, qui tentent d'intégrer le monde artistique.

    Lidya recourt à de multiples formes d'expression qui vont du portrait classique à l'impressionnisme, à l'art abstrait, frappant parfois à la porte de l'expressionnisme, pour atteindre à de nouvelles formes d'expression. Elle adore travailler sur de grandes toiles, afin que ses œuvres occupent tout l'espace, captant le regard et l'esprit du spectateur. Des toiles qui expriment des idées, cristallisent images et sensations, traversant son moi intérieur.

    Récemment, ses pas l'ont conduite à Los Angeles où une exposition1 présentera ses œuvres.

    Note

    1. Exposition de Lidya Tchakérian, "Parce que la vie est belle," 3-4 juin 2016, Western Prelacy of the Amenian Apostolic Church of America Inc., "Dikran and Zarouhie Der Ghazarian" Hall, 6252 Honolulu Ave., La Crescenta, CA 91214
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    Traduction : © Georges Festa - 07.2017

    site de Lidya Tchakérian : http://lidyaart.com




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    Rakel Dink
    "Venez, finissons-en avec l'angoisse des colombes dans ce pays !"
    Discours prononcé à l'occasion du 10ème anniversaire de l'assassinat de Hrant Dink

    Agos (Istanbul), 19.01.2017


    Dix ans. Plus facile à dire qu'à vivre... 10 ans exactement. Sans toi, ça n'a pas été facile du tout. Exister sans toi, être privée de mon bien-aimé, et surtout être séparée de lui par un atroce complot, ont suscité encore plus de souffrance, de peine et de chagrin.
    Qu'ai-je à dire à ceux qui souffrent depuis 20, 30, 40 ans ? Qu'ai-je à dire à ceux dont les enfants ont été assassinés ?
    Durant ces 10 dernières années, j'ai appris en vivant et en expérimentant ce que signifie réellement éprouver une sensation de chagrin, comment mes larmes peuvent mouiller mon pain et leur goût de sel. Grâce à la miséricorde divine, j'ai appris à faire face à la haine et à la colère. Chaque fois que je pense à ton absence, j'ai le corps qui brûle, comme en feu. Je brûle, je brûle au point que je n'arrive pas à contenir les flammes sous ma peau.
    Il s'est passé tant de choses en 10 ans. Oh mon chéri ! Le massacre de Malatya, Iskenderun, Sevag Balikçi, Roboski, les événements de Gezi, Suruç, Diyarbakır, Sur, Mardin, Nusaybin, Cizre, Sirnak, Tahir Elçi, Ankara, le 15 juillet, Makça, Izmir, Gaziantep, Ortaköy, l'attaque de l'aéroport et la guerre au Moyen-Orient. Opérations, terreur, que sais-je encore... Ce pays s'est mué en un bain de sang. D'aucuns ont soif de sang humain. Un cauchemar est en train de balayer ce pays. Les gens commencent à avoir peur et à étouffer. Les gens sont humiliés pour ce qu'ils sont; leur dignité est déshonorée et méprisée.
    Comme si les mères ne donnaient naissance à leurs enfants que pour les enterrer. Ils poussent les gens à avoir davantage d'enfants, mais nul ne songe à protéger le droit à la vie de ceux qui sont nés. Et pourtant des meurtres, commis jour et nuit, comme ces meurtres d'ouvriers et de femmes, ne sont pas décomptés comme meurtres politiques. Nul n'assume une quelconque culpabilité, une quelconque responsabilité.       
    Sous le pouvoir de la terreur et la terreur de ceux qui sont au pouvoir, c'est à nouveau le peuple qui en paie le prix. Votre façon de nommer ce qui arrive ne change pas ce qui nous arrive. La terreur organisée par ce même Etat, qui déclare la guerre à la terreur, revient au même. Cet Etat se comporte comme les Etats-Unis à Abou Ghraib, la Russie à Alep, la Turquie au sud-est de l'Anatolie et en Syrie contre l'opposition... Un jour, les vents qui soufflent du nord sèment la mort sur ses terres, et l'autre jour les vents qui soufflent du sud... Et pourtant, c'est toujours nous, le peuple, qui finissons par en récolter la moisson maudite... Des cadavres de nourrissons arrivent sur nos côtes... Peut-il y avoir quelque chose de plus terrible ?
    J'en appelle au ciel et à la terre... Aux montagnes et aux mers... Levez-vous et témoignez. Témoignez du bain de sang sur ces terres. Car les gens se taisent, sont réduits au silence. Ils sont en train de mourir, d'être tués. Nous sommes trop épuisés pour les pleurer. La violence et la tyrannie ont déjà franchi les frontières. Les raisons sont éclipsées, et les gens raisonnables sont exterminés.
    Montagnes et mers, ciel et terre ! Levez-vous et témoignez. Témoignez de l'histoire et du présent. De ces péchés mortels, de cette profusion de meurtres, de cette perdition. Témoignez de ces complots, de ces mensonges, de cette arrogance sans limites et de l'inconscience du Mal. Témoignez de ceux qui dénaturent la justice et de tous ces événements abominables arrivés sur ces terres anciennes.
    "Vanité des vanités !" déclare le Maître, qui poursuit : "J'entrepris de grands projets. Je me bâtis des maisons et je plantai des vignes. Je me fis des jardins et des parcs, où j'ai planté toutes sortes d'arbres fruitiers. Je créai des réservoirs pour arroser mes vergers en fleurs... J'achetai des esclaves, hommes et femmes [...] J'ai possédé aussi plus de troupeaux et de bétail que quiconque. J'amassai l'or et l'argent, les richesses des rois et des provinces [...] Je me couvris de gloire et devins bien plus grand que tous ceux qui m'ont précédé. Dans tout cela, ma sagesse m'accompagna. Je ne refusai rien à ce que mes yeux désiraient; je ne refusai aucune joie à mon cœur. Mon cœur prenait plaisir dans tout ce que je faisais [...] Telle fut la récompense de mon labeur. Mais quand je considérai tout ce que mes mains avaient fait et ce que j'avais réalisé avec peine, toute chose était vanité, une course après le vent."1
    Il s'est passé tant de choses en 10 ans. Ils nous ont fait un procès. Nous sommes allés au tribunal. Ils nous ont ri au nez, insultés; ils nous disaient : "Ce pays, aimez-le ou quittez-le !" Ils ont tout d'abord prétendu : "Il n'y a aucune organisation derrière ce meurtre." Puis la Cour Suprême a décrété : "Il y a bien une organisation, mais limitée à de jeunes nationalistes." Et puis, un jour, subitement, au sein de l'Etat qui a perpétré ce crime, l'a dissimulé et finalement tenté d'en tirer profit, une de ces nombreuses alliances s'est effondrée... A l'organisation composée de deux jeunes nationalistes s'est substituée le FETÖ. A un moment donné, ils ont prétendu que si Ergenekon est à blâmer, il n'a que peu à voir avec notre affaire. A chaque fois, l'Etat laisse une trace sur la scène du crime et déclare : "Là est le mal." Il a raison et tort à la fois. Quand cessera-t-on de parler de la mue du serpent et quand fera-t-on la chasse au serpent ?
    A nouveau, nous posons la même question que nous posions il y a 10 ans...
    Quant à ceux qui ont fait de lui une cible, qui l'ont menacé, qui ont déclaré : "Hrant, tu es la cible de notre rage," ceux qui ont publié des déclarations au nom de l'Etat-major, quand seront-ils traduits en justice ?
    Des enregistrements de la scène du crime sont à nouveau diffusés. Ils disent qu'il y a 10 ans, à ce moment-là, à ce même endroit, il y avait plus d'officiers de gendarmerie que de civils. Nous attendons simplement de voir quand ces longues années d'enquête prendront fin.
    Nous l'avons dit auparavant, nous le redisons. Ce meurtre a été commis par un responsable très connu. Lequel responsable semble être l'Etat et ses affidés. La conscience de ce peuple n'a besoin de rien d'autre que ce spectacle honteux qui se joue depuis 10 ans pour comprendre qui est le responsable.
    Si l'Etat n'est pas le responsable, alors il est de sa responsabilité de faire le tri parmi les responsables en son sein. Ce n'est pas l'Etat qui est sacré, c'est l'être humain. C'est la vie qui est sacrée.
    Durant ces 10 dernières années, l'Etat a sacrifié ce qui est sacré pour cette terre. Tout comme il y a 100 ans et durant les 100 ans qui ont suivi... Mes sœurs et mes frères. Un Etat ne saurait être digne de cette terre, à moins de considérer toute vie, quelle que soit la communauté, la race ou la religion, comme sacrée.
    C'est pour moi une grande souffrance de me trouver ici, aujourd'hui, pour partager la souffrance de mon mari assassiné il y a 10 ans et parler de son procès. Or ce procès représente une cause très importante pour la démocratisation de ce pays.
    Mon mari attachait plus de prix à la conscience du peuple qu'à celle des tribunaux. La seule chose qui nous donne encore de l'espoir, au milieu de tous ces événements, c'est que le peuple condamne en conscience ce crime.
    Cette affaire est essentielle au regard de la démocratisation de la Turquie. Si vous avez envie de vous en saisir, elle est la vôtre, tant que vous le ferez dans ce but.          
    Cette affaire est aussi celle des journalistes et des députés incarcérés, qui se retrouvent en prison, privés de leur liberté, alors qu'ils cherchent la vérité et qu'ils luttent pour la paix et la liberté. Dieu fasse qu'ils retrouvent leurs êtres chers au plus vite.
    Aujourd'hui, dans cette sombre période, à ceux qui se consolent en se disant : "Nous avons de la chance que les nôtres soient au pouvoir," je dis : "Ne vous trompez pas en croyant que ceux qui sont au pouvoir sont de votre côté. Ceux que vous avez choisis pour gouverner ce pays avec les meilleures intentions sont devenus des hommes d'Etat, même s'ils ont été des enfants du peuple. Ils ont déjà oublié leurs promesses. Désormais, ils tentent de vous rendre complices de leurs crimes. Vous ne méritez pas cela. Nous méritons tous bien mieux. Et j'espère que nous concrétiserons ce qui est beaucoup mieux.
    L'amour signifie agir pour autrui. Quand on tombe amoureux, on traverse bien des chagrins. Et pourtant, l'amour est la plus rude des guerres psychologiques. L'amour répond au mal par la bienveillance. Sans amour, il n'est pas de confiance.
    Habillez-vous d'amour.
    "Si quelqu'un dit aimer Dieu, et qu'il haïsse son frère ou sa sœur, c'est un menteur; car celui qui n'aime ni son frère, ni sa sœur, qu'il voit, comment peut-il aimer Dieu, qu'il ne voit pas ?"2
    Que ceux qui aiment Dieu apprennent à s'aimer, ainsi que leurs voisins.
    Mes chers amis. Nous sommes ici ensemble avec vous, depuis 10 ans. Nous disions être devenus des proches dans la souffrance. Nous avons partagé nos histoires, nous nous sommes écoutés. Et pourtant, durant ces 10 années, tant d'autres histoires emplies de souffrances, de chagrins et de larmes ont été écrites, des milliers, des dizaines de milliers...
    Il ne s'agit pas seulement de vivre ensemble. Ce qui importe vraiment c'est de vivre heureux et égaux. Vivre libres et dignes... Venez, finissons-en avec l'angoisse des colombes dans ce pays ! Venez, ne sacrifions plus de colombes ! Comme disait mon Chutag :

    Viens, apprenons tout d'abord à nous comprendre...
    Viens, apprenons tout d'abord à respecter mutuellement notre souffrance...
    Viens, apprenons tout d'abord à laisser l'autre vivre.   


    Notes

    1. Ecclésiaste, 2:4-11
    2. Evangile de Jean, 4:20

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    Traduction anglaise : © Burcu Becermen - 01.2017
    Traduction française : © Georges Festa - 07.2017  



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     © https://www.kickstarter.com/projects/513683760/neighbors-in-memorya-personal-journey


    Un documentaire se propose de rapprocher les communautés arménienne et turque
    par Alin K. Gregorian


    CAMBRIDGE, Mass. - Un meurtre advenu il y a dix ans et un génocide vieux d'un siècle ont impressionné une femme au point de changer le cours de son existence.
    Cette femme, Gonca Sönmez-Poole, une Turco-américaine, a créé la Turkish-Armenian Women's Association (TAWA) en 2012, afin de regrouper des femmes désireuses d'aborder franchement et ouvertement le génocide arménien et son impact sur les Turcs et les Arméniens.
    "J'avais envie de faire quelque chose sur ce thème en général," déclarait récemment Sönmez-Poole, suite au meurtre de Hrant Dink. "Je savais que j'avais des choses à dire. Je suis capable de m'exprimer," dit-elle, notant qu'elle ne peut pas changer les mentalités à elle seule. "J'ai décidé de commencer à la suite de Hrant Dink. Je me suis lancée dans un groupe de dialogue."
    Les entretiens et les amitiés qui en ont résulté entre septembre 2012 et mai 2014 sont maintenant en passe de devenir un documentaire.
    Elle n'a pas enregistré les réunions, mais elle a demandé à plusieurs personnes impliquées de parler devant une caméra à un autre moment.
    Sönmez-Poole, qui a travaillé plus de vingt ans dans l'émission "Chronicle" de la chaîne WCVB, explique qu'elle s'est rendue compte que beaucoup de gens pouvaient tirer profit de ce documentaire en termes d'éducation.
    "J'avais envie de le faire pour tous ces gens" qui n'ont pas pris part aux entretiens, précise-t-elle.
    Dans un précédent entretien sur ce film, elle déclare : "Ce documentaire, intitulé Neighbors in Memory... A Personal Journey, sera le premier du genre à explorer le rapport arméno-turc en partant de la base [...], en débutant par la rééducation d'une Turque (à savoir moi) et entrecroisant les pensées et les sentiments d'autres femmes qui se sont posé - ou qui se posent toujours - cette question : pourquoi cet événement vieux d'un siècle - le génocide arménien - continue-t-il d'être si controversé, si sensible et si important ?"
    Sönmez-Poole a quitté sa Turquie natale pour une université américaine, ne sachant quasiment rien du génocide arménien. D'après les manuels d'histoire qu'elle avait lus à l'école, durant la Première Guerre mondiale les Arméniens ont trahi la Turquie en se rangeant aux côtés de la Russie ennemie. Sa sœur, de 13 ans sa cadette, subit elle aussi cette "désinformation pure et simple" sur le génocide.
    Elle rappelle qu'elle est partie étudier aux Etats-Unis après son baccalauréat obtenu dans un lycée privé français d'Istanbul. "Mon père travaille beaucoup, il est formidable." Il accepta d'envoyer sa fille aux Etats-Unis étudier à l'Emerson College (Boston, MA).
    "Un vrai choc culturel," se souvient-elle.
    Après Emerson, elle a intégré l'université de Boston, où elle rencontra son futur mari, Curtis Poole. Elle est restée avec sa famille, dont ses deux enfants, aux Etats-Unis. Ses enfants, dit-elle, ont grandi avec un grand sens de leur héritage turc.
    Sa prise de conscience du génocide arménien est, dit-elle, "à la fois une bénédiction et une malédiction."
    Elle témoigne sa reconnaissance envers le docteur Pamela Steiner, de la Harvard School of Public Health, pour l'avoir conduite à un dialogue.
    "Il a fallu huit ou neuf ans de diplomatie pour amener les gens à abattre les murs," se souvient-elle. Cette entreprise était faite d'ateliers, où Sönmez-Poole était souvent la seule Turque présente. Lorsque Hrant Dink fut assassiné, Sönmez-Poole "n'a pas pu s'empêcher" de crever l'abcès.
    Créer TAWA et entrer dans le vif du sujet "a été formidable, incroyablement enrichissant," explique-t-elle, ajoutant : "La communauté turque me connaît très bien. Ils me respectent, mais il n'y a aucun soutien quand on aborde le sujet."

    Partir en Turquie et rentrer

    Durant deux ans, au début des années 1990, la famille repartit en Turquie, espérant de meilleures opportunités. Mais, même si les enfants étaient heureux d'être choyés par leurs grands-parents, le couple décida que son destin n'était pas de vivre en Turquie.
    Ils retournèrent aux Etats-Unis, puis Sönmez-Poole s'inscrivit au programme de formation de la Fletcher School of Law and Diplomacy, durant lequel elle s'intéressa à la question kurde en Turquie. "C'était très enrichissant," dit-elle. D'où sa curiosité et son intérêt pour les droits des minorités en Turquie et les droits de l'homme en général.
    Parallèlement, le thème du génocide arménien était toujours un "tabou" avec ses parents. Mais, poursuit-elle, ces deux dernières années, elle a observé "un début d'acceptation." Sa mère lui récemment confié des histoires dont elle avait entendu parler dans sa jeunesse sur les disparitions forcées des Arméniens.
    Sönmez-Poole est la fondatrice de Mediation Way, Inc., une petite association à but non lucratif basée à Boston qui a été active de 1999 à 2012. Mediation Way a ainsi organisé, à ses débuts, une série de projections-débats sur les Roms, ainsi qu'une rencontre avec un auteur sur les relations arméno-turques, tenue à la Fletcher School of Law and Diplomacy en 2010.
    Sönmez-Poole est titulaire d'une licence en communication de l'Emerson College, d'une maîtrise d'études cinématographiques de l'université de Boston et d'un DEA de formation en alternance de la Fletcher School of Law and Diplomacy, où elle a étudié la problématique des droits de l'homme dans le monde, des minorités, ainsi que la méthodologie de la médiation et du règlement des conflits.
    Elle a organisé une projection d'extraits de ces dialogues enregistrés au Centre Elie Wiesel d'Etudes Juives de l'université de Boston, le mois dernier. Actuellement, elle collecte des fonds pour achever le film. "J'ai besoin d'argent pour embaucher un très bon photographe-vidéaste afin de [réaliser des séquences] accompagnant les entretiens," explique-t-elle.
    Son objectif est de collecter 25 000 dollars pour achever le film. Une présentation de la partie réalisée est prévue le 6 avril à l'université de Framingham (MA).
    "C'est un processus en plusieurs phases," reconnaît-elle.
    Son souhait à long terme pour le film, dit-elle, est qu'il soit projeté aux Etats-Unis, ainsi qu'en Turquie et en Arménie. A court terme, elle aimerait qu'il soit présenté lors de manifestations locales, comme récemment à l'université de Boston. "J'aimerais m'en servir lors d'un débat pour susciter la parole," déclare-t-elle.
    L'intérêt de ce documentaire est d'"explorer les sentiments et les pensées des autres.""C'est important d'écouter et d'observer la façon de penser et de réagir des autres," ajoute-t-elle. "C'est un outil que les gens peuvent utiliser pour s'écouter mutuellement."
    Pour aider ce projet, consulter www.kickstarter.com/projects/513683760/neighbors-in-memorya-personal-journey                    

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    Traduction : © Georges Festa - 07.2017



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    Stefan Ihrig
    Justifying Genocide: Germany and the Armenians from Bismark to Hitler
    Harvard University Press, 2016

    Armenian Voice (Londres), n° 69, Spring 2017


    L'on s'imagine souvent que le génocide arménien et la Shoah sont très éloignés dans le temps et l'espace. Stefan Ihrig montre au contraire qu'ils sont bien plus en lien qu'on ne le pensait jusqu'ici.

    Bismark, puis Guillaume II, assirent leur politique étrangère sur des relations étroites avec un empire ottoman stable. Dans la mesure où les Arméniens contestaient le pouvoir ottoman, ils constituaient aussi un problème pour l'Allemagne. Dès les années 1890, l'Allemagne s'accoutuma à excuser les violences contre les Arméniens, en faisant même une nécessité de politique étrangère.
    Aux yeux de nombreux Allemands, les Arméniens représentaient un problème explicitement racial et, malgré le christianisme de ceux-ci, ils les décrivaient comme les "Juifs de l'Orient."

    Comme le révèle Stefan Ihrig dans cette première étude exhaustive sur ce sujet, de nombreux Allemands, avant la Première Guerre mondiale, sympathisèrent avec la répression anti-arménienne exercée de longue date par les Ottomans, allant jusqu'à défendre vigoureusement le programme d'extermination mis en œuvre durant la guerre par les Ottomans.

    Après la Première Guerre, dans ce que Ihrig nomme le "grand débat sur le génocide," les nationalistes allemands ont tout d'abord nié, puis justifié ce génocide dans des termes explicites. Les nazis, eux aussi, en viendront à considérer ce génocide comme justifié . Dans leur vision de l'histoire, le génocide arménien a rendu possible l'essor stupéfiant d'une Turquie nouvelle.

    Ihrig prend soin de noter que ce lien n'implique pas que le génocide arménien ait provoqué la Shoah, sans rendre pour autant l'Allemagne moins coupable. Cela étant, aucune histoire du 20ème siècle ne saurait ignorer les liens profonds, directs et dérangeants entre ces deux crimes.  

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    Traduction : © Georges Festa - 07.2017



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     Otto Liman von Sanders (1855-1929)
    The Project Gutenberg eBook,
    The New York Times Current History: the European War, February, 1915
    Photo © by American Press Assn. / https://commons.wikimedia.org/


    Liman von Sanders : une affaire d'honneur
    par Muriel Mirak-Weissbach


    DARMSTADT, Allemagne - De quoi l'honneur est-il fait ? Il ne s'agit pas là d'une question abstraite, mais des plus concrète en lien avec une polémique qui a récemment éclaté en Allemagne. L'affaire concerne la désignation des "tombes d'honneur" dans un cimetière historique de la ville de Darmstadt, non loin de Francfort.
    L'automne dernier, j'ai fait partie avec mon mari d'un petit groupe de visiteurs du Darmstadt Altfriedhof, un des cimetières les plus anciens et les plus célèbres d'Allemagne. Guidés par Fred Kautz, un historien allemand d'origine canadienne, nous avons parcouru les allées, nous arrêtant devant neuf tombes, apprenant de lui et de son confrère Peter Behr les histoires des défunts et découvrant pourquoi ils s'étaient vus - ou pas - accorder la qualité de "tombes d'honneur." Il y avait là le prêtre protestant antinazi Karl Grein, qui défendit la liberté de culte pour sa congrégation; Konrad Mommsen et son épouse Ulla, eux aussi antinazis, qui publièrent le Testament politique de son grand-père Theodor Mommsen après la guerre; le résistant communiste Georg Fröba; et le capitaine de vaisseau Ludwig Fischer, qui sauva 28 marins lors d'un naufrage, au prix de sa vie.
    Puis nous arrivâmes à la tombe du général Liman von Sanders (1855-1929), à qui cet honneur fut décerné en raison de ses états de services durant la Première Guerre mondiale, en tant que général allemand engagé dans les Dardanelles, dirigeant les forces de l'empire ottoman. Sur sa pierre tombale est inscrit non seulement son grade militaire officiel, mais aussi la mention "Le Vainqueur de Gallipoli." Nous apprîmes ensuite qu'en 2015, le général von Sanders fut officiellement déchu de cet honneur, ainsi que six autres défunts. La raison ? Officiellement, du fait de son rôle en tant qu'officiel militaire durant ce conflit. En fait, les autres personnalités militaires enterrés avec les honneurs ont été de même défroqués sur ordre des autorités municipales de Darmstadt au motif que "leur statut reposait uniquement sur des succès militaires."
    Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Les Arméniens qui connaissent le nom de Liman von Sanders savent aussi (ou devraient savoir) qu'il fut responsable du sauvetage de quelques 6 000 à 7 000 Arméniens à Smyrne (Izmir). Ne devrait-il pas être honoré pour cela ?

    Le retrait des lauriers

     La décision de déchoir Liman von Sanders et d'autres de leur statut dans ce cimetière a été signalée dans la presse le 22 juin 2015, trois ans après qu'un comité consultatif d'experts se soit réuni pour réétudier leurs cas. Dans leurs conclusions rendues publiques, intitulées Documentation sur les tombes d'honneur de Darmstadt, le comité d'experts associait von Sanders avec un certain von Hutier, général d'infanterie et partisan d'Hitler :  "Comme dans le cas du général [...] Oskar von Hutier, qui concerne aussi Otto Liman von Sanders, la question essentielle doit être posée : des succès militaires suffisent-ils en tant que "bons et loyaux services" pour permettre à quelqu'un d'être distingué par une tombe d'honneur dans la ville ?" Ajoutant l'insulte au préjudice, le texte laisse entendre qu'il "dut sûrement être impliqué, au moins indirectement, dans la déportation et le massacre des Arméniens." En guise de preuve documentée à l'appui de cette affirmation, les auteurs se réfèrent à "son action à un poste de responsabilité en Turquie orientale."

    Le dossier historique

    Qui était Otto Liman von Sanders ? Né en 1855, il était, lorsque la Première Guerre mondiale éclata, "un des trois seuls officiers allemands avec le rang de général ou d'amiral à être d'origine juive [...] et sans réelles perspectives de carrière au sein du corps profondément antisémite des officiers." En 1913 il saisit l'occasion inespérée d'avancer dans sa carrière militaire, lorsqu'il se vit proposer la direction de la Mission militaire allemande au Bosphore. Ce qui n'était pas sans risques, puisqu'il entrera en conflit avec le ministre turc de la Guerre, Enver Pacha, plus jeune que lui de 26 ans et notoirement incompétent au plan militaire. D'après Joseph Pomiankowski, le plus haut représentant militaire austro-hongrois en Turquie, il était inévitable que von Sanders, éduqué dans la discipline prussienne et rompu aux études et à la pratique militaires, renâcle à accepter Enver comme son égal, encore moins son supérieur. En novembre 1914 une confrontation se produisit lorsque Liman von Sanders refusa l'offre d'Enver d'assumer le commandement de la 3ème Armée ottomane engagée dans la campagne du Caucase contre les Russes. Sachant pertinemment que l'armée turque était loin d'être suffisamment équipée pour entreprendre une telle offensive hivernale, von Sanders déclina la proposition et ce fut le lieutenant-général Friz Bronsart von Schellendorf qui dirigea la campagne à sa place. Campagne qui tourna à un désastre militaire et humanitaire retentissant : 90 % des 100 000 hommes de troupe avaient trouvé la mort en février 1915. La grande majorité d'entre eux ne furent pas tués par le feu ennemi, mais moururent de faim ou de froid. Tentant de justifier leur défaite, Enver et Schellendorf prétendirent que la faute incombait aux Arméniens, qui les avaient poignardés dans le dos.
    La question centrale concernant l'expérience de von Sanders en temps de guerre touche au génocide arménien. Comme nous l'avons relevé plus haut, les responsables de la suppression de son statut d'honneur à Darmstadt soutiennent qu'il "dut être impliqué" d'une manière ou d'une autre dans les déportations. Or les archives officielles indiquent le contraire, que son engagement fut mûrement réfléchi, efficace et honorable.
    Cela se passe à Smyrne. Von Sanders s'y rend début novembre 1916 pour inspecter deux divisions. Dans une lettre datée du 12 novembre 1916, adressée à Radowitz, chargé d'affaires à l'ambassade d'Allemagne à Constantinople, von Sanders inclut un rapport qui lui a été remis par le comte von Spee, consul d'Allemagne, concernant les déportations des Arméniens. Von Sanders écrit : "Comme ces déportations empiètent sur le secteur militaire - responsables du service militaire, utilisation des voies ferrées, mesures sanitaires, agitation au sein de la population d'une ville proche de l'ennemi, etc. - j'ai informé le vali [gouverneur] que, sans mon autorisation, ces arrestations et ces déportations en masse ne seront plus tolérées. J'ai informé le vali qu'il sera fait usage d'armes pour empêcher ce genre de situation, en cas de récidive. Le vali a cédé et m'a informé que cela n'arrivera plus." Il ajoute que, puisque les ordres de déportation émanent de Constantinople, il se pourrait qu'ils cherchent à contourner ses ordres. Liman note ici : "A ma connaissance, le nombre d'Arméniens vivant à Smyrne s'élève à 6 ou 7 000, parmi lesquels les habitants les plus aisés de la ville, mais aussi de sinistres personnages."
    Le 13 novembre, Radowitz adresse un télégramme au ministère des Affaires Etrangères, signalant : "La déportation en masse des Arméniens a débuté ces deux derniers jours. Le maréchal Liman von Sanders s'y est opposé au motif des intérêts militaires. Un rapport suit." Il demande aussi que l'Allemagne "intervienne autant que possible pour faire cesser ou du moins retarder les déportations des Arméniens de Smyrne," proposant de mettre les Arméniens à l'abri en Allemagne, palliant au manque de main-d'œuvre dans ce pays. Le message note aussi : "Les Etats-Unis ont à nouveau protesté contre la déportation des Arméniens et demandé instamment que nous y remédions."
    Ce même jour, Radowitz écrit au chancelier allemand (Bethmann Hollweg) pour lui signaler les déportations à partir de Smyrne, qui ont débuté le 9 novembre, et déclare : "Le maréchal Liman von Sanders, présent à Smyrne, a fait valoir au vali que ces déportations en masse sont nuisibles au plan militaire et qu'il ne tolèrerait plus d'autres arrestations et déportations."
    Le 17 novembre, l'ambassadeur en mission extraordinaire à Constantinople, Kühlmann, envoie un télégramme au ministère des Affaires Etrangères, précisant qu'après avoir évoqué l'idée d'envoyer des Arméniens en Allemagne et "en accord avec von Sanders," il juge cette option inopportune au plan politique. "Sur intervention du maréchal [von Sanders]," ajoute-t-il, "les déportations des Arméniens de Smyrne ont cessé."
    Dans un message adressé à Bethmann Hollweg le 17 novembre, Kühlmann joint un rapport de von Sanders sur les déportations de Smyrne. Les ordres de ces déportations provenaient de Constantinople sous prétexte que des bombes et des armes avaient été découvertes dans un cimetière arménien, prétextes qu'il considère en partie inventés par les autorités turques. "L'intervention du maréchal,"écrit-il à propos de von Sanders, "est aussi bienvenue, car à Smyrne [...] la rumeur se répand que les autorités militaires allemandes ont exigé l'expulsion des Arméniens."
    Le rapport joint de Liman von Sanders détaille les déportations. Le comte von Spee, consul d'Allemagne, précise-t-il, l'a informé que "le 8 novembre et la veille, de nombreuses arrestations d'Arméniens ont eu lieu à Smyrne et que ces Arméniens ont été transférés par train vers l'intérieur du pays." Il poursuit : "J'ai mené mon enquête auprès de plusieurs autorités. Il m'a été confirmé que plusieurs centaines d'Arméniens ont été arrêtés par la police - parfois brutalement, allant chercher de vieilles femmes et des enfants malades jusque dans leurs lits la nuit - et qu'ils ont été conduits directement à la gare. Deux trains bondés d'Arméniens ont été acheminés. Une grande agitation règne dans la ville quant à ces événements." Le 10 novembre au matin, il continue : "J'ai envoyé le chef d'état-major de la 5ème Armée, le colonel Kiasim Bey, au vali et je lui ai fait savoir que je ne tolèrerai plus ces arrestations et ces transferts en masse qui ont de multiples incidences au plan militaire dans une ville menacée par l'ennemi. Au cas où la police poursuivrait néanmoins de tels agissements, je ferai en sorte que les troupes placées sous mon commandement les empêchent par la force des armes. J'ai donné au vali jusqu'à midi ce même jour pour prendre sa décision." Sa menace fut efficace. "Vers 13 heures 30,"écrit-il, "le major Kiasim Bey revint de chez le vali [...] et m'informa que les arrestations et les transferts avaient cessé et seraient interrompues."
    Mais il y a plus. Dans son rapport, il se tourne alors vers les Grecs. "Le même soir, 3 Grecs sont venus me voir d'Urfa près de Smyrne (environ 25 000 habitants grecs) et m'ont signalé que les dix notables les plus respectés et les plus riches d'Urfa ont été arrêtés sans avoir été entendus par 30 gendarmes, puis envoyés ici dans ce but, et qu'ils ont été emprisonnés à Smyrne. Les Grecs demandent de l'aide." Le 11 novembre, von Sanders va voir personnellement le vali. "Au cours de notre longue discussion, le vali m'a expliqué les motifs de l'arrestation en masse des Arméniens. Je ne pus admettre ces motifs, grandement infondés, et j'ai fait valoir que la situation militaire nécessitait expressément le plus grand calme dans la ville de Smyrne, peuplée principalement de Grecs." Il exige aussi une enquête sur les habitants d'Urfa, apparemment innocents, qui ont été arrêtés. En réponse à sa demande, le vali l'informe peu après par écrit "des lieux où les Arméniens sont conduits [...] et que ceux qui seront reconnus innocents seront ramenés à Smyrne."
    D'autres dépêches diplomatiques apportent une nouvelle confirmation. L'ambassadeur Kühlmann envoya un télégramme au ministère des Affaires Etrangères à Berlin le 17 novembre 1916, déclarant : "La déportation des Arméniens de Smyrne a cessé, suite à l'action du maréchal [von Sanders]."
    La correspondance diplomatique officielle contient d'autres détails importants, le fait, par exemple, que le vali subissait des pressions de la part des officiels Jeunes-Turcs à Smyrne en raison de sa mansuétude à l'égard des Arméniens, alors que les déportations étaient réclamées par Constantinople. Ces archives montrent comment les Turcs diffusaient délibérément de fausses informations à Smyrne, prétendant que les Arméniens avaient des bombes, et les rumeurs qui circulaient, selon lesquelles c'était les Allemands qui voulaient expulser les Arméniens, etc.

    Faussement accusé

    Après la guerre, durant l'hiver 1918-1919, des journaux français, anglais et suisses diffusèrent de fausses informations sur la complicité supposée de von Sanders dans le génocide et, en février 1919, les Anglais l'envoyèrent en prison à Malte. Les dirigeants Jeunes-Turcs, responsables du génocide, avaient fui en Europe, aidés par l'Allemagne, et seuls quelques personnages intermédiaires furent traduits en personne en justice. Les Français soupçonnaient von Sanders d'avoir commis des crimes contre des chrétiens et d'avoir saccagé la villa de leur consul durant la campagne de Gallipoli. Mais, au cours de leur enquête, ils furent dans l'incapacité de produire des preuves à l'appui de ces accusations, entre autres. Pour sa défense, un conseiller municipal de la minorité grecque de Bandirma, le docteur Konstantin Makris, écrivit en juillet 1919 aux autorités et signala comment, sous son autorité militaire, von Sanders avait fait tout son possible pour défendre les minorités chrétiennes. Ne pouvant étayer leurs accusations, les Anglais furent obligés de le faire sortir de prison et, à la mi-août, il apprit qu'il serait libéré et autorisé à renter en Allemagne, sans plus d'explication.

    Etre honoré ou pas

    Revenons à Darmstadt. Où cela nous mène-t-il concernant la "tombe d'honneur" ? Se peut-il que le comité d'experts n'ait pas eu accès à ces documents émanant des archives militaires du ministère allemand des Affaires Etrangères ?
    J'ai contacté à plusieurs reprises le bureau du maire de Darmstadt, Jochen Partsch, suite à notre visite du cimetière et, en décembre, l'on m'a adressée au service de presse, qui m'a conseillé de soumettre par écrit mes questions au maire, ce que j'ai fait. J'ai demandé, tout d'abord, sur quels motifs l'"honneur" avait été retiré de sa tombe.
    Ecrivant "au nom du maire," Herr Klaus Honold, du service de presse, me fournit des réponses préparées par les archivistes. "Otto Liman von Sanders,"écrit-il, "figure parmi les plus grands chefs militaires allemands de la Première Guerre mondiale. Dans l'histoire militaire allemande, du moins, le "Héros de Gallipoli" est crédité personnellement de la défense de la péninsule, importante au plan stratégique, de Gallipoli par la 5ème armée turque et donc de l'échec de la conquête du détroit des Dardanelles (et de Constantinople) par les forces de l'Entente. De fait, avant Gallipoli, Liman von Sanders mena une guerre statique coûteuse, conduisant parfois à un bain de sang. Il fut ainsi responsable de la mort de dizaines de milliers de soldats anglais, australiens, néo-zélandais et autres. Il convient cependant d'apprécier la bataille de Gallipoli d'un point de vue militaire ou historico-militaire. Pour le comité d'experts sur les tombes d'honneur, ce point de vue procède d'une vision actuelle et non d'une vision pouvant servir à justifier une reconnaissance comme tombe d'honneur.
    Ce, pour expliquer la décision de retirer les honneurs. Néanmoins, ajoute la lettre, comme ils reconnaissent son rôle en tant que "personnage historique, la tombe restera un lieu personnalisé de commémoration et sera en outre entretenue par la ville de Darmstadt."
    Je voulais savoir si ce comité d'experts compte des gens connaissant le génocide arménien et le rôle de Liman von Sanders. Contestant leur affirmation selon laquelle il "dut être au moins indirectement impliqué dans la déportation et le massacre des Arméniens," je fis mention de son action à Smyrne, qui conduisit à la survie de 6 à 7 000 Arméniens. A ce titre, le statut d'"honneur" ne pouvait-il être rétabli ?
    Quant à sa soi-disant implication dans les déportations et les massacres, le maire répondit que von Sanders "en avait connaissance et que cela influença son action à la tête de l'armée." L'on peut se demander en quoi "cela influença son action." Mais insinuer une culpabilité semble erroné. Le maire reconnaît : "Cela ne signifie pas qu'il participa activement aux déportations et aux massacres."
    Je pose la question : s'il ne fut pas responsable, fut-il un défenseur des victimes ? Après s'être assuré que le comité avait étudié en profondeur le rôle de von Sanders dans les événements arméniens, le maire m'écrivit que cette instance "a toutefois décidé de ne pas prendre ce fait en considération, car le sujet est contesté au plan de la recherche historique." Certes, les documents émanant des archives du ministère des Affaires Etrangères établissent clairement qu'il agit contre les déportations à Smyrne, "mais la motivation est sujette à diverses spéculations." Citant les motifs invoqués par Sanders, rappelés plus haut, le maire écrit : "Les documents ne prouvent pas de manière explicite que Liman von Sanders empêcha réellement les déportations, ni qu'il sauva la vie de 7 000 personnes." Si son journal n'avait pas été détruit lors d'un incendie en 1944 à Potsdam, poursuit la lettre, on aurait pu en savoir davantage. Liman lui-même "après 1916 n'aborda jamais la question des déportations, et nullement en faveur des Arméniens. D'autres officiers allemands en Turquie eurent une position bien plus claire durant et après la guerre, allant jusqu'à dénoncer les massacres."
    Il s'ensuit que le comité "ne voit aucune raison" pour revenir sur sa décision. "Sur la base de l'état actuel des connaissances, il ne livra aucune résistance humanitaire contre la politique d'expulsion des Arméniens."

    Un procès d'intentions

    La lettre du maire a ceci de déconcertant qu'elle refuse obstinément de reconnaître que des Arméniens, au nombre peut-être de 7 000 à Smyrne, furent sauvés grâce à l'intervention de Liman von Sanders, un fait confirmé par plusieurs autres officiels allemands dans la correspondance diplomatique. Ce comité d'experts aurait peut-être dû étudier plus attentivement les archives du ministère allemand des Affaires Etrangères, publiées par Wolfgang Gust.
    Peut-être aurait-il dû consulter le docteur Tessa Hofman, une chercheuse reconnue sur le génocide, qui a publié de nombreuses études sur le sort des Arméniens et des Grecs dans l'empire ottoman. Interrogée lors d'un entretien sur les mesures prises par les forces de l'empire allemand pour faire cesser les marches de mort et les massacres, elle répondit : "Mis à part des notes de protestation inefficaces, les diplomates allemands et les militaires allemands de haut rang dans l'empire ottoman jouèrent en fin de compte le rôle d'observateurs; la seule exception est le général de cavalerie allemand, d'origine juive, Otto Liman von Sanders, qui empêcha dans une large mesure - à l'exception de 300 déportés le 13 août 1916 - les déportations des Arméniens placés sous sa juridiction; dans la ville de Smyrne, à cette époque, il y avait, selon diverses estimations, entre 6 000 et 20 000 Arméniens, plus 30 000 autres dans la région environnante. Lorsque," poursuit-elle, "la même année, le gouverneur de la province d'Aydin, Rahmi, ordonna la déportation de l'ensemble de la population grecque d'Ionie, von Sanders s'opposa à nouveau à cet ordre, avec le soutien du ministère des Affaires Etrangères, tout comme il empêcha une tentative pour déporter les Grecs de Smyrne fin 1917." Hofmann ajoute que von Sanders ordonna cependant l'"évacuation" de 2 000 à 20 000 Grecs d'Aivalik (Aivali), "sous prétexte de leur espionnage et de leur trahison supposés en faveur des Alliés." (Selon d'autres sources, von Sanders menaça de "démissionner de ses fonctions au sein de l'armée ottomane en décembre 1917, suite à la décision du ministre ottoman de la Guerre, Enver Pacha, d'ordonner 'la déportation de quasiment tous les Grecs de la côte vers l'intérieur.' Son action fut soutenue par le ministère allemand des Affaires Etrangères, qui fit savoir qu'il 'condamnait fermement les déportations.'")
    En résumé, il existe suffisamment de preuves dans les archives historiques pour établir le fait que von Sanders intervint, souvent avec succès, pour mettre fin aux déportations. Or le comité d'experts soutient le contraire. Tout aussi dérangeant, le procès d'intention du comité à l'égard de von Sanders : admettant qu'il fit cesser les déportations, le fait qu'il justifia son action au plan militaire semble, en l'occurrence, miner la valeur de celle-ci. Mais, comme l'a noté ailleurs l'historien Kautz, Liman von Sanders agit exactement comme Oskar Schindler, lorsqu'il fit état d'arguments militaires pour sauver des Juifs des chambres à gaz. Cela dévalorise-t-il son action ?

    Le point de vue d'un expert

    Frustrée par cette prise de position étrange d'un comité d'experts, je me suis tournée vers mon ami Wolfgang Gust pour avoir son avis. Voilà ce qu'il a à dire sur cette affaire :
    "Certes, Liman von Sanders commandait la Mission militaire allemande en Turquie et, de ce fait, les troupes turques, les Allemands ne fournissant au début que des officiers. Ce n'est que lors de la campagne des Dardanelles que des troupes allemandes classiques furent aussi déployées [...]
    Au début de la guerre, un vif affrontement éclata entre [l'ambassadeur d'Allemagne] Wanghenheim et Liman, d'un côté, et Enver de l'autre, s'agissant de savoir qui commandait réellement les troupes germano-turques. Enver revendiquait la chose pour lui, ou pour le sultan (qu'il représentait en tant que commandant), alors que Liman insistait pour avoir le commandement. Quant à savoir quelle décision officielle fut prise à l'époque, ce n'est malheureusement pas clair ou, du moins, sujet à interprétation. Wangenheim écrivit à Bethmann Hollweg : 'Le général Liman m'a toutefois informé officiellement à l'avance avoir convenu d'un accord détaillé avec le ministre de la Guerre Enver, qui prévoit la Mission militaire avec le commandement en chef effectif.' Si Berlin exigea ce commandement effectif, l'accord exact convenu entre Enver et Liman n'a jamais été dévoilé.
    Concrètement, Enver déploya comme chef d'état-major Bronsart von Schellendorff (qui, à l'époque, appartenait à la fois à la Mission militaire allemande et au ministère turc de la Guerre), et d'autres officiers allemands (qui étaient aussi membres de la Mission militaire), qui ont tous soutenu le génocide contre les Arméniens, ou ne s'y sont aucunement opposés. En tant qu'officier de commandement, Liman von Sanders aurait pu épargner à des centaines de milliers d'Arméniens le sort qui les attendait. Mais, comme Enver était le contact le plus important avec le Comité Union et Progrès, la partie allemande garda le silence sur le conflit. Enver donnait les ordres et Liman, à la fois obstiné et plutôt isolé, livrait un combat difficile, combat qui atteignit cependant un point culminant lors du sauvetage des Arméniens de Smyrne."
    Ayant en tête cet historique détaillé, je lui demande que faire des délibérations et des décisions du comité d'experts de Darmstadt. Wolfgang Gust me répond ce qui suit :
    "Je m'interroge simplement quant à savoir si le comité d'experts sur les tombes d'honneur a étudié en profondeur le rôle de Liman von Sanders en lien avec les déportations et le massacre des Arméniens en 1915-1916. Le fait que le comité ait décidé de ne pas prendre en compte le rôle positif de Liman, au motif que ce sujet est censé faire polémique dans la recherche historique, est tout simplement faux, car ce sujet n'est tout simplement pas contesté par les historiens sérieux. De même, il est absurde de dire que les archives n'établissent pas clairement le fait que Liman von Sanders empêcha réellement la déportation des Arméniens de Smyrne et qu'il a sauvé la vie de 7 000 personnes. Comme le montrent les observations de Tessa Hofmann, Liman von Sanders a peut-être sauvé bien d'autres vies, malgré plusieurs cas documentés dans lesquels on tenta de l'en empêcher. La motivation de Liman n'est pas, comme le comité d'experts le laisse entendre, sujette à spéculation, tout simplement parce que le sujet n'a pas du tout été traité.
    Après la guerre, des diplomates allemands, ou des officiels, selon le comité d'experts, prirent des positions claires et dénoncèrent le massacre. Quels étaient ces hauts responsables allemands ? Presque tous les diplomates allemands qui avaient dénoncé en interne le génocide en 1915-1916 se comportèrent très différemment après la guerre; à de très rares exceptions près, comme le consul Rössler, ils rejoignirent les nazis et adhérèrent au NSDAP (parti nazi).
    Liman recourut à des arguments accessoires pour empêcher la déportation des Arméniens, mais Schindler fit de même plus tard pour sauver des Juifs de la mort. Après la Seconde Guerre mondiale, il était encore moins opportun de reconnaître une réussite sans faille concernant un crime contre l'humanité, en particulier de la part d'un général prussien - même les Arméniens ne cessaient d'hésiter. Il n'est donc pas étonnant que leurs organisations officielles aient gardé le silence concernant ces événements à Darmstadt."

    Mémoire et commémoration

    Tandis que je me tenais face à sa tombe, je songeais à l'importance pour l'histoire de Liman von Sanders d'être étudiée. Lors du débat qui a conduit à la résolution sur le génocide au Bundestag, les Allemands ont découvert, beaucoup pour le première fois, le génocide et les Arméniens en tant que peuple. Les historiens ont aussi étudié de manière plus critique le rôle joué par l'Allemagne impériale, alors alliée en temps de guerre avec l'empire ottoman. Les Allemands ignoraient-ils ou étaient-ils indifférents ? Furent-ils complices ou même coresponsables ? Des Allemands savaient-ils et refusèrent-ils de cautionner le génocide ? Si oui, comment les commémorer ?
    Dans la tragédie de Shakespeare, Marc Antoine, s'exprimant lors des funérailles de Jules César, enjoint à ses compatriotes romains de l'écouter. "Je viens pour inhumer César, et non pour le louer," déclare-t-il.
    The evil that men do lives after them,
    The good is oft interred with their bones;
    So let it be with Caesar.1
    [Le mal que font les hommes leur survit,
    Le bien est souvent enterré avec leurs os;
    Qu'il en soit ainsi de César.]
    C'est apparemment ce que les autorités de Darmstadt ont décidé : "Qu'il en soit ainsi de Liman von Sanders." Quel que soit le mal qui ait pu faire, il lui a survécu. Elles y ont veillé.
    Mais le bien qu'il fit, pour quelles raisons devrait-il être enterré dans son cercueil ? Non, il ne doit pas l'être.         
                                         
    NdT

    1. William Shakespeare, Jules César, acte 3, scène 2

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    Traduction : © Georges Festa - 07.2017




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    Rebecca Jinks
    Representing Genocide: The Holocaust as Paradigm ?
    Bloomsbury, 2016

    Armenian Voice (Londres), n° 69, Spring 2017


    Cet ouvrage explore les diverses manières par lesquelles les représentations de la Shoah ont influencé et structuré la compréhension et la représentation d'autres génocides en Occident.

    Rebecca Jinks s'intéresse en particulier aux cas emblématiques de génocide au 20ème siècle : Arménie, Cambodge, Bosnie et Rwanda. Recourant à la littérature, au cinéma, à la photographie et au travail de remémoration, elle montre que nous ne pouvons comprendre le statut de la Shoah que comme repère pour d'autres génocides, si nous considérons les résonnances plus profondes, structurelles, qui façonnent subtilement nombre de représentations du génocide.

    Representing Genocide poursuit, en retour, cinq domaines thématiques : comment les génocides sont reconnus en tant que tels par les opinions occidentales, la représentation des origines et des perpétrateurs de génocide; comment les témoins occidentaux représentent le génocide; les représentations des conséquences d'un génocide; et les réactions occidentales au génocide.

    Ce faisant, l'ouvrage distingue entre les représentations dominantes du génocide et les autres, plus nuancées et engagées. Il montre comment ces représentations dominantes - la majorité - reproduisent largement le cadre représentationnel de la Shoah, y compris la manière avec laquelle les représentations dominantes de la Shoah renâclent à reconnaître la rationalité, l'instrumentalisation et la normalité du génocide, préférant au contraire le présenter comme un événement aberrant, exceptionnel dans la société humaine.

    En revanche, les représentations plus engagées - émanant souvent, mais pas toujours, de ceux qui ont vécu un génocide - tendent précisément à tourner autour de la banalité du génocide, et des structures et situations communes aux sociétés humaines qui contribuent et s'engagent dans la violence.    

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    Traduction : © Georges Festa - 08.2017



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    © Paris : Garnier Frères, 1980 ; Londres : Gomidas Institute, trad. Elisabeth Eaker, 2015


    Azo the Slave Boy and His Road to Freedom
    [Azo le jeune esclave et sa route vers la liberté] :
    un classique des mémoires sur le génocide arménien traduit en anglais
    par Aram Arkun


    Des centaines de mémoires de survivants du génocide arménien ont fait l'objet de livres publiés qui, chacun, constituent une contribution unique à notre compréhension de cet événement. Né à Amasya en 1906 et déporté en 1915, Papken Injarabian commença à consigner ses premières notes sur son vécu, encore frais à sa mémoire, en 1923.
    S'il publia ses mémoires plusieurs dizaines d'années après les événements qu'il traversa, enfant, bien évidemment à l'aide de ses notes et de ses souvenirs, il réussit de façon saisissante à présenter le récit de cette succession apparemment interminable d'épreuves auxquelles il parvint à survivre, après avoir perdu les membres de sa famille.
    Ses mémoires furent tout d'abord publiés en arménien à Paris en 1951. Cette version arménienne précisait que d'autres matériaux étaient prêts à être publiés, mais ce second volume en arménien n'est jamais paru. En revanche, une traduction française, comportant un chapitre sur le vécu d'Injarabian durant ses premières années en France, fut publié en 1980 sous le contrôle d'Injarabian.
    Injarabian fut l'un des quatre survivants qui témoignèrent sur le génocide devant le Tribunal Permanent des Peuples en 1994 à la Sorbonne.
    Son récit fut raconté à nouveau dans un livre d'Anouche Kunth sur les Arméniens de France1 et, finalement, la présente traduction anglaise est parue en 2015 à Londres aux presses de l'Institut Komitas.
    La fille d'Injarabian, Elisabeth Eaker, a réalisé cette traduction avec l'aide de son cousin et mari, en y ajoutant une brève introduction et un prologue. Le texte se fonde sur les notes et le manuscrit originaux et diffère donc de la version arménienne de 1951, comportant de nouvelles informations absentes de cette dernière.
    En dépit des atrocités qu'il endura, Injarabian vécut jusqu'à l'âge impressionnant de 104 ans avant de décéder à Paris. Ses mémoires continuent de fournir un précieux aperçu sur la vie quotidienne durant la période du génocide arménien à de nouvelles générations de lecteurs dans plusieurs pays.         

    NdT

    1. Claire Mouradian, Anouche Kunth,  Les Arméniens en France : Du chaos à la reconnaissance, Editions de l'Attribut, 2010

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    Traduction : © Georges Festa - 08.2017



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     © http://www.raoulwallenberg.net/

    Un témoin allemand méconnu du génocide arménien : Helene Stockmann
    par le Dr. Hayk Martirossian


    Helene Stockmann naquit le 24 juillet 1866 à Świdnica (Schweidnitz, actuellement au sud-est de la Pologne). Son père était avocat. Helene avait quatre sœurs plus jeunes et un frère dont elle dut s'occuper. A l'âge de 28 ans, elle s'inscrivit au séminaire de formation d'enseignants de Wroslaw (Breslau), où elle étudia deux ans et dont elle fut diplômée, puis travailla en Suisse. En 1902 elle exerçait comme professeur et, au printemps 1903, elle se chargea de l'administration d'une institution d'enseignement à Legnica (ville de Liegtnitz).  

    En 1906 Helene s'inscrivit à l'Institut Biblique de Malche et, son diplôme en poche, partit le 2 octobre 1907 à Marash avec les épouses Brunnemann et Palentinat, ainsi qu'avec Christine Eckert, Lina Jakob et Ina Meincke, arrivant dans cette ville le 15 octobre. Helene commença à travailler comme institutrice à l'orphelinat pour jeunes filles "Bethel," sous la direction de B. Rohner, tout en apprenant l'arménien. Helene géra l'école pour filles de Bethel, fondée en octobre 1908, où au début 96 enfants apprenaient dans quatre classes. L'année scolaire suivante, le nombre d'élèves s'accrut brusquement en raison de la multiplication du nombre d'orphelins, suite aux massacres de 1909. L'école entama l'année scolaire avec 207 enfants répartis dans sept classes. Durant les premières années à l'école, les enfants apprenaient l'arménien, le turc écrit en arménien et l'ottoman. Parallèlement, les enfants suivaient des cours d'éducation religieuse, d'algèbre, de chant, de travaux manuels, d'histoire nationale, d'éducation physique et de dessin. A partir de la sixième année, les enfants apprenaient l'histoire, la géographie, les sciences naturelles et l'allemand. Entre autres questions liées à la conduite du processus éducatif, Helene soulignait le manque d'enseignants et de manuels scolaires.

    Maîtrisant déjà l'arménien, Helene enseignait aussi à l'école dominicale, réalisant des traductions avec sa collègue arménienne Yéghia à des fins éducatives. Même si en 1911 la mission reçut l'autorisation officielle de conserver ses écoles, Helene était très préoccupée par les 15 villages avoisinants privés de prêtre apostolique ou protestant, d'enseignant homme ou femme, où pas même un habitant ne savait ni lire, ni écrire. Un des principaux sujets d'inquiétude d'Helene étant le problème de l'enseignement dans les zones rurales, elle sollicitait régulièrement une aide pour les enfants de plusieurs villages, pour leur permettre d'accéder aux études et aux soins. Dans ce domaine, Hedvig Büll et Mary Levonyan, qui avaient fait leurs études à Bâle, lui furent très utiles.

    Suite à l'ouverture de la mission d'Haruniye, Helene y travailla un temps, impressionnée par le niveau des enfants en allemand. A l'automne 1912, l'inauguration de la nouvelle école eut lieu sous l'égide d'Helene, école qui différait grandement des autres de par ses normes éducatives; dès la troisième année, les enfants y écrivaient des dictées, fait sans précédent dans les autres établissements d'enseignement. L'école comptait des enseignants arméniens et européens comme Ovsanna Guiondjian, Mariam Samilian, Armenouhie Zhirikian, Altoun Yapoudjian (toutes anciennes élèves de l'orphelinat), Mary Levonyan, Hedvig Büll, Helene et d'autres encore. En cinquième année, l'allemand était enseigné. La semaine scolaire s'achevait par une messe. Outre les enfants de la mission, des enfants de la ville, au nombre de 40, fréquentaient aussi cette école. Dans ses lettres, Helene parle souvent de Guiourdjou, élève en première année, de Guioulouza, élève en quatrième année, et de Siranouche, élève en troisième année, originaires de cette ville et qui fréquentaient l'école, tout en y étant pas élèves, ainsi que d'autres, mentionnant fréquemment leur nombre à l'orphelinat.

    En juillet 1913 Helene partit en Allemagne pour s'y reposer, y arrivant le 19, puis revint à Marash le 7 février, l'année suivante, avec les époux Zeller. Durant son séjour en Allemagne, Helene continua de se rendre utile, participant à des rencontres, où elle présentait ses actions, sollicitant du public une aide financière afin de former des enseignantes susceptibles d'éduquer d'autres enfants et d'enseigner en zone rurale.

    Helene se rendait aussi régulièrement dans les villages, dont Chyuruqkoz, où elle rencontra un prêtre de l'Eglise apostolique arménienne, puis Medz Guiough (Yenicekale), où vivaient des Arméniens apostoliques, protestants et catholiques, où la congrégation catholique franciscaine était alors active, et où des missionnaires protestants américains avaient bâti une église, un presbytère et des classes.

    Malgré les obstacles liés à la Première Guerre mondiale en 1914, les cours redémarrèrent dans sept classes, organisés dans l'orphelinat pour garçons "Bethshaloum" sous l'égide d'Hélène. Sur les dix enseignantes, huit étaient de nationalité arménienne. Elles refusèrent de percevoir un salaire afin de réduire les frais de la mission. Sous la direction d'Helene, en particulier durant la guerre, l'étude de l'allemand fut largement encouragé, alors que le niveau dans cette langue était inférieur à celui de la mission d'Haruniye.

    En 1918 elle s'occupa de sa collègue enseignante Ovsanna Guiondjian qui avait contracté le tuberculose et qui avait été très éprouvée par le sort de son peuple et de sa famille. A cette époque, Helene était la seule Allemande à travailler auprès d'Arméniens.

    Helene fut l'un des témoins oculaires allemands des massacres d'Arméniens en Cilicie et du génocide arménien. Comme la censure régnait sur tout le territoire de l'empire et que non seulement les lettres, mais aussi toutes les notes envoyées par des correspondants étaient contrôlées, désireuse d'informer le consul d'Allemagne à Alep, Walter Rössler, sur les événements de Marash et de Zeïtoun survenus en mars 1915 et de lui demander son soutien et sa médiation, Helene, directrice d'école, partit à Alep en mars 1915 et y rencontra personnellement le consul; elle lui révéla les atrocités commises et lui remit son rapport daté du 21 mars 1915. Suite à ces déclarations, Rössler se rendit à Marash, y résida un temps et ainsi la situation dans cette ville s'apaisa quelque peu. En outre, le consul Rössler adressa une partie du rapport rédigé par Helene au chancelier du Reich, Bethmann-Hollweg. Helene y relève que les mesures les plus rigoureuses sont prises contre les Arméniens; parfois des innocents sont punis et maltraités au point que tous confirment les accusations portées contre eux en répondant par l'affirmative. Citant aussi les mesures prises contre les Arméniens de Zeïtoun, elle ajoute que "ces atrocités sont indescriptibles, même les femmes sont battues."

    En 1916 Helene se rend à nouveau à Alep pour apporter son aide à B. Rohner, qui travaillait à la mission locale fondée en décembre 1915. En juin 1916, de retour d'Alep à Marash, Helene fut attaquée par une bande et dévalisée dans un endroit appelé Kapuchan. Heureusement, la missionnaire ne fut pas tuée. A la demande des Anglais et des Français, Helene quitta Marash avec ses collègues des missions d'Haruniye et de Marash en septembre 1919. Le groupe partit tout d'abord à Constantinople, puis de là, au prix de grandes difficultés, en Allemagne, pour arriver le 21 novembre à Hambourg. Dans un premier temps, Helene s'établit avec Johanna Hacker et Adele Herold, à Uchtenhagen, puis à Tübingen afin de recouvrer leur santé dans l'une des cliniques locales.

    Helene est décédée en 1927.

    Extrait de l'ouvrage L'action missionnaire allemande dans l'empire ottoman : la Mission de Marash (1896-1919) [en arménien].                

    [Le Dr. Hayk Martirossian est né en 1980. En 1997-2003 il étudie au département d'études turques à la Faculté d'Etudes Orientales de l'université d'Etat d'Erevan (niveau licence et maîtrise). En 2003-2005 il sert dans les forces armées arméniennes. Il travaille ensuite au Musée-Institut du Génocide Arménien, ainsi qu'à l'Institut d'Archéologie et d'Ethnographie de l'Académie Nationale des Sciences d'Arménie. En 2014 il soutient sa thèse de doctorat auprès de l'Institut d'Etudes Orientales de l'Académie Nationale des Sciences, intitulée Le Comité de Francfort de la Société Allemande de Bienfaisance pour le Secours Arménien et son action dans les régions peuplées d'Arméniens de l'empire ottoman en 1896-1919. Il a été boursier DAAD [Office Allemand d'Echanges Universitaires] et KAAD [Service d'Echange Académique Catholique d'aide aux étudiants étrangers] et lauréat d'une bourse de l'ANSEF [Fonds National Arménien aux Sciences et à l'Education]. Il est l'A. de la monographie L'action missionnaire allemande dans l'empire ottoman : la Mission de Marash (1896-1919). Il maîtrise l'arménien (sa langue maternelle), l'allemand, le turc, le russe et l'anglais.
    Il est actuellement chercheur associé dans le cadre du Programme de Bourses Œcuméniques (EKD) de l'Eglise Evangélique et mène des recherches à l'université Friedrich-Alexander d'Erlangen-Nuremberg en Bavière (Allemagne).
    Il est aussi chercheur associé à la Chaire d'histoire et de théologie de l'Orient chrétien dans cette même université.]  
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    Traduction : © Georges Festa - 08.2017



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     Province (vilayet) de Bitlis au début du 20ème siècle
    © http://www.houshamadyan.org/mapottomanempire/vilayet-of-bitlispaghesh.html


    Les massacres du Sassoun revisités par le Dr. Owen Miller à la NAASR


    BELMONT, Mass. - Le Dr. Owen Miller a résumé ses recherches sur les massacres d'Arméniens dans le Sassoun en 1894 lors d'une conférence à la National Association for Armenian Studies and Research (NAASR), le 16 mars dernier.
    Professeur associé à l'Emerson College de Boston, Miller fut présenté par Marc Mamigonian, en charge du secteur universitaire à la NAASR. Diplômé de l'université de Californie à Santa Cruz, titulaire d'un master et d'un doctorat de l'université Columbia, il a achevé sa thèse sur le Sassoun en 2015. Sa conférence à la NAASR était accompagné d'un diaporama. Ses recherches sur le Sassoun sont toujours en cours.
    Miller aborda le thème de son exposé d'une manière inhabituelle. Il expliqua s'être lancé dans le turc ottoman à Columbia grâce à un manuel rédigé par V. Hovhannès Hagopian, qu'il trouva excellent. S'intéressant à la vie d'Hagopian, Miller fit des recherches et fut stupéfait d'apprendre qu'Hagopian, professeur réputé du Collège Anatolie à Merzifon à l'est de l'empire ottoman, fut tué lors du génocide arménien. Ce qui poussa Miller à en savoir plus sur le génocide, d'où son intérêt pour la région montagneuse autonome du Sassoun, au sud de la ville de Moush. Le Sassoun était dominé par des seigneurs féodaux kurdes durant la première partie du 19ème siècle, mais les forces du pouvoir central ottoman parvinrent à conquérir ces petites principautés.
    Opérant souvent, durant son exposé, des rapprochements avec des événements en rapport ailleurs à travers le monde, Miller souligna le fait que les Ottomans achetèrent des fusils modernes et autres armes aux Etats-Unis et en Europe pour avoir l'avantage sur les forces féodales locales. Les efforts des Ottomans rappellent, dit-il, la conquête des hauts-plateaux mayas dans les années 1850 ou les campagnes des Français dans les régions montagneuses d'Afrique du Nord. La même technologie fut utilisée pour dominer à travers le monde.
    Au 19ème siècle, tandis que les Ottomans repoussèrent les Arméniens durant toute une série de guerres, un grand nombre de musulmans furent eux aussi chassés de l'empire russe et implantés en guise de contrepoids aux Arméniens ottomans et autres populations considérées comme douteuses par le gouvernement. Lesquels migrants se heurtèrent à leurs nouveaux voisins.
    Miller retraça la montée du sentiment nationaliste arménien au 19ème siècle via plusieurs étapes marquantes. L'une d'elles fut l'enlèvement et le viol en 1889 d'une jeune Arménienne de 14 ans, Gulizar, par un seigneur de guerre kurde nommé Musa Bey, qui avait le soutien de l'Etat ottoman. Ce qui suscita un mouvement local de manifestations à Moush et radicalisa les Arméniens dans la capitale ottomane, suite notamment à un simulacre de procès. Même les Européens s'intéressèrent à cette affaire.
    De jeunes étudiants à Constantinople créèrent une section du parti hentchak et organisèrent de nouvelles manifestations à Constantinople dénonçant la situation dans les provinces orientales.
    A cette même époque, relève Owen, Mihran Damadian, éduqué à l'étranger et issu d'une riche famille catholique de Constantinople, fut nommé à la tête du Collège Nersissian de Moush en 1884 et constata un grande paupérisation au sein de la paysannerie. Il se mit alors à soutenir les milices d'autodéfense contre les seigneurs de guerre locaux.
    Entretemps, Hampartsoum Boyadjian, étudiant en médecine, contribua, avec le docteur Djelalian, à organiser une des premières sections du parti hentchak dans la capitale. Ce n'est peut-être pas une coïncidence, fit remarquer Miller, si la première incarnation du Comité Union et Progrès (CUP) fut créée la même année au sein de la même institution que la section hentchak des étudiants en médecine pour des motifs politiques.
    De retour à Constantinople, Damadian devint une figure centrale en organisant en 1890 la manifestation de Kum Kapou, réclamant plus d'attention pour les Arméniens des campagnes et s'opposant à l'indifférence - perçue comme telle - du Patriarche arménien à leurs souffrances. Laquelle manifestation provoqua une vague d'arrestations. Damadian s'enfuit à Athènes, ainsi que Boyadjian. Ces arrestations radicalisèrent les Arméniens, beaucoup ayant été arrêtés sous de fallacieux prétextes, souvent dans un but d'enrichissement personnel, par des officiels locaux ottomans.
    Revenu dans la région du Sassoun, poursuivit Owen, Hassan Tahsin Pacha, gouverneur général de Bitlis, incita des communautés pastorales à s'en prendre aux potentats locaux, pour qu'il puisse en retour accroître son pouvoir. Tahsin envoya au gouvernement central ottoman plusieurs rapports de plus en plus alarmistes, selon lesquels un grand nombre d'Arméniens, armés de fusils Martini, occupaient les montagnes, prêts à en découdre. Le gouvernement central, à son tour, prit panique. Le sultan ordonna aux forces locales d'anéantir les "bandits" et de semer la terreur.
    C'est ainsi que 12 bataillons de soldats ottomans massacrèrent et pillèrent les Arméniens du Sassoun durant trois semaines, entre août et septembre 1894. Les ordres furent exécutés par le commandant de la 4ème Armée ottomane, Zeki Pacha, beau-frère du sultan, bien que le commandant de la cavalerie militaire à Moush, Edhem Pacha, refusa d'obéir à ces mêmes ordres.
    Zeki Pacha se rendit au Sassoun après les massacres et écrivit un rapport en guise de couverture. Miller a découvert que ce même rapport devint la version officielle de l'Etat sur ces événements et qu'il fut repris dans un grand nombre de documents ottomans. Il se retrouva même au New York Times et dans plusieurs journaux européens, probablement à l'initiative du gouvernement ottoman.
    Miller signala que des missionnaires américains présents dans la région se mirent à recueillir des informations locales sur ces événements. Dans leurs rapports, ils présentaient une situation beaucoup plus complexe, et ces rapports parvinrent eux aussi dans la presse occidentale.
    La plupart des journalistes occidentaux se virent refuser l'entrée dans la région, mais deux correspondants plus hardis réussirent à obtenir une information de première main. Le Dr. Emil Dillon, du Daily Telegraph, feignant d'être un Cosaque, réussit à entrer clandestinement dans la région. De même, Frank Scudamore, journaliste au Daily News, écrivit des reportages qui firent sensation.
    Malgré l'importance de leurs témoignages, a souligné Miller, les études ottomanes continuent aujourd'hui d'adopter le même genre de posture que l'Etat ottoman vis-à-vis des journalistes, à savoir qu'ils ne sont pas dignes de confiance, tout comme les missionnaires chrétiens.
    Miller mentionna brièvement le Zeïtoun et le Dersim, deux autres régions montagneuses autonomes peuplées d'Arméniens (et de Kurdes au Dersim) et aux structures sociétales complexes.
    Il conclut par une comparaison de la couverture du massacre de Mӱ Lai par les soldats américains avec celle des massacres d'Arméniens au Sassoun. En 1968 la Compagnie Charlie massacra 400 femmes et enfants, tandis que son commandant, le colonel Oran Henderson tenta d'envoyer la Compagnie Charlie dans la jungle pour que ses membres ne puissent pas témoigner, tout comme Zeki Pacha consigna ses soldats dans leurs baraquements pour le même motif.
    Cette tentative pour contrôler le discours historique est largement répandue. Miller fit remarquer, au terme de sa conférence, qu'il est important de comprendre le fait que les archives reflètent le point de vue de ceux qui sont au pouvoir, mais que malheureusement les ottomanistes, encore aujourd'hui, n'ont pas intégré ce fait.
    Suite à son exposé, Miller répondit aux questions du public. Interrogé sur les estimations variées du nombre de victimes arméniennes lors des massacres du Sassoun, il déclara que l'absence de données démographiques précises constitue un problème, mais qu'en l'état actuel des connaissances, il considère le chiffre de 1 000 à 2 000 victimes, avancé par Garo Sassouni, comme l'estimation la plus crédible. En réponse à une autre question, Miller critiqua l'ouvrage récent de Justin McCarthy, Sasun: The History of an 1890s Armenian Revolt1, "un travail de recherche des plus problématique." Un ouvrage qui reprend, à ses yeux, pour l'essentiel le rapport de Zeki Pacha, truffé d'erreurs factuelles.                        

    NdT

    1. Justin McCarthy, Omer Turan, Cemalettin Takran, Sasun: The History of an 1890s Armenian Revolt, University of Utah Press, 2014

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    Traduction : © Georges Festa - 08.2017




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     Vue de Gaziantep [Aïntab] depuis la forteresse
    © Natalie Sayin, 2012 - CC BY 2.0
    https://commons.wikimedia.org


    Lucin, survivante du génocide arménien :
    "Je ne sais pas pourquoi ils ont fait ça."
    Entretien avec la seule survivante en Argentine
    par Daniel Vittar
    Clarín (Buenos Aires), 28.03.2015


    Lucin a les cheveux blancs et la peau marquée par les ans. Son visage garde une beauté fanée et une expression rebelle de noblesse, mais souvent elle s'égare dans des visions pénibles. Lucin Khatcherian, 105 ans, incarne le courage d'avoir survécu au sinistre génocide arménien.

    Elle y perdit tôt sa mère, puis son père. Ses frères se dispersèrent dans un monde fait de révolutions et de pays émergents. Lucin grandit au rythme violent du 20ème siècle. Les psychologues nomment résilience la capacité qu'ont certaines personnes à s'adapter et à surmonter l'adversité et la souffrance. Lucin appelle cela la chance. "J'ai eu de la chance," dit-elle avec soulagement, "j'ai rencontré des gens bien qui m'ont aidée."

    Elle est l'unique survivante en Argentine, et l'une des rares au monde, de cet odieux massacre perpétré par les Turcs en 1915. Quand l'empire ottoman donna l'ordre de déporter tous les Arméniens, Lucin avait 6 ans et vivait dans une grande maison à Aïntab. "A cette époque, Abraham, mon papa, avait une très bonne situation, il exportait des pistaches et c'était un bijoutier, un très bon bijoutier. J'avais cinq frères; j'étais la plus jeune. A l'époque, on vivait très bien," raconte-t-elle, cherchant dans le labyrinthe sensible de sa mémoire.

    Mais tout changea quand, au début du siècle dernier, le mouvement nationaliste musulman des Jeunes-Turcs prit le pouvoir. Ils réclamaient une société culturellement homogène, qui impliquait d'éliminer les autres groupes ethniques comme les Arméniens et les Grecs, et les religions autres, comme le christianisme. "Je ne sais pas pourquoi ils ont fait ça, peut-être qu'ils nous jalousaient," dit-elle avec une innocence qui suscite la tendresse.

    Le fatidique 24 avril 1915, le génocide débuta. Ce jour-là, les troupes turques arrêtèrent 235 intellectuels de la communauté arménienne d'Istanbul. S'ensuivit une vague d'assassinats, de violences, de décapitations et de désolations. Les soldats rasèrent un par un les villages arméniens. Par déportations en masse, les troupes acheminèrent les Arméniens vers des déserts qui dévoraient les plus faibles. Les chiffres, même s'ils ne reflètent pas la douleur et la souffrance des victimes, donnent une idée : l'on estime à 1 500 000 les Arméniens qui ont trouvé la mort.

    Lucin se souvient du début de cette tragédie. "Les églises cessèrent de faire sonner les cloches et les atrocités ont commencé. Mon papa fit tout d'abord partir ses fils aînés. Il les envoya en train à Alep, en Syrie. Mais nous, on est restés jusqu'au dernier moment."      

    Elle poursuit son récit. "Mon papa tomba malade, nous ne savions que faire. Des amis turcs nous ont alors amené une grande charrette avec un matelas pour que mon papa puisse voyager et s'échapper. Quand on est sortis, les militaires nous ont arrêtés et nous ont tous fait descendre. Ils nous ont demandé de l'or. Ma mère avait caché quelques petits lingots dans des coussins. En fouillant, les soldats s'en rendirent compte. Ils voulaient tout nous voler. Ma mère se mit à pleurer et leur demandait comment nous allions vivre sans ces économies. Alors on s'est arrangés pour qu'ils nous laissent quelque chose. On avait emporté de la nourriture pour le voyage, mais ils nous l'ont prise aussi. On s'est retrouvés sans nourriture, mais on a pu arriver à Alep. Mais ma mère ne s'en est pas sortie. Elle était enceinte et elle a commencé à perdre les eaux, elle est morte en chemin."

    A la fin de la Première Guerre mondiale, la famille de Lucin revint, croyant qu'ils laisseraient les Arméniens tranquilles. "Quand on est rentrés, tout avait été détruit au village. Ma maison était dévastée." Le cauchemar recommença. La répression turque perdurait, intacte. C'est alors qu'un nouvel exode débuta, dans un train vers le désert et la mort.

    "Le train s'est arrêté dans un endroit inhospitalier, obscur. Alors mon papa a donné de l'or à un gardien pour qu'il nous laisse partir. Mais l'endroit était désolé. On s'est mis à marcher jusqu'à la première lumière qui se voyait. Quand on est arrivés, c'était une grange immense, bondée d'Arméniens. Tous serrés les uns contre les autres. Après être restés quelques jours dans cette grange, mon père a dit : "On ne peut pas rester ici !" Alors il a décidé de partir à Damas. En route nous tombons sur des gens qui fuyaient eux aussi. Je me souviens d'une femme qui pleurait, parce qu'ils avaient tué ses enfants et son mari. Alors mon papa lui a demandé si elle voulait bien s'occuper de moi, de prendre soin de moi, qui étais la plus petite. Alors cette femme s'est occupée de moi durant tout le voyage jusqu'à Damas."

    Abraham mourut à Damas. Ses enfants partirent en Argentine, cherchant leur Amérique. Lucin resta avec sa sœur aînée. C'est là qu'elle étudia et apprit le français, la langue de ce territoire sous mandat. A 16 ans, elle eut envie de retrouver ses frères. Elle profita du fait qu'une famille de sa connaissance prenait un bateau pour l'Amérique du Sud et elle les suivit. Mais, lors d'une escale en France, les choses se compliquèrent. Les autorités l'obligèrent à rester dans le port parce qu'elle avait une légère lésion à un œil, faisant craindre une infection : "Ils ne m'ont pas laissée monter à bord. Je suis restée là-bas un mois avec une jeune femme qui m'a aidée. Et puis on a pris le bateau toutes les deux, en troisième classe. Quel voyage !"

    Elle arriva en 1925, alors que l'immigration battait son plein en Argentine. "Ah l'Argentine ! Que c'est beau ! Pour moi, en tant qu'Argentine, il n'y a rien de comparable !" dit-elle, toute émue. C'est là qu'elle s'est installée et qu'elle a fondé une famille. Elle a deux enfants, cinq petits-enfants et huit arrière-petits-enfants. Lucin a trouvé la paix qu'elle recherchait, mais la souffrance du génocide ne l'a jamais quittée. "Si j'ai de la rancune ? Non," répond-elle, anticipant la question évidente. "Qu'est-ce qu'on va faire ? Ils ont fait la même chose à tous les Arméniens. Ils ont brûlé des villages entiers. Je ne sais pas pourquoi. Je crois qu'ils nous jalousaient," répète-t-elle.

    Lucin arrange sa jupe, tandis que son regard se perd dans un ciel azur de souvenirs. "Quand on parle de tout ça, je n'arrive pas à dormir, je ne peux pas. Je n'ai presque pas connu ma maman, et mon papa est mort quand j'étais petite. Nous avons tout perdu. J'ai eu une jeunesse très triste. Qu'est-ce qu'on y peut ? C'est la vie !" dit-elle, non sans amertume.     

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    Source : https://www.clarin.com/mundo/genocidio_armenio-lucin_khatcherian-imperio_otomano_0_BJx__Z5w7l.html
    Traduction : © Georges Festa - 08.2017



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    Arpiar Arpiarian (1851-1908) © Simon Kapamadjian, Gamer: P̕ok̕rik č̣ambordë Arewelk̕i mēǰ, 1911
    Mouratsan [Krikor Ter-Hovannessian] (1854-1908) © https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Muratsan1.jpg
    Yervant Odian (1869-1926) © https://hy.wikipedia.org/wiki


    Nar-Dos [Նար-Դոս] [Mikael Hovannissian] (1867-1933), Mélodieux accords
    Arpiar Arpiarian [Արփիար Արփիարեան] (1851-1908), Le Bracelet en or
    Mouratsan [Մուրացան] [Krikor Ter-Hovannessian] (1854-1908), Les Riches s'amusent
    Yervant Odian [Երվանդ Օտյան] (1869-1926), Le Bienfaiteur de la nation

    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 27.01.2000


    1.

    Nar-Dos (Mikael Hovannissian, 1867-1933) est une figure littéraire intéressante, bien qu'il soit souvent négligé au profit de Chirvanzadé, moins accompli. Le talent de Nar-Dos est évident dans une nouvelle de ses débuts, intitulé Mélodieux accords. Les personnages sont bien campés et, au fil de l'intrigue, en viennent à incarner ces conflits pérennes entre les exigences de la morale sociale et familiale d'une part, et l'"esprit libre" de l'amour et du désir qui habitent l'être humain de l'autre.

    L'existence de Stépanos Harounian est assaillie par ce genre de conflits. Père de famille aisé, honnête et vertueux, il a une jeune fille et une épouse qu'il chérit. Il mène une existence honorable, mais assez terne. Jusqu'à l'arrivée de Sophie, dont la beauté tentatrice et sensuelle le fascine tout de suite. De son côté, Sophie, hautaine, dominatrice et égoïste, vit pour la première fois ces émotions plus vives et plus douces que fait naître un amour sincère. Dans le silence d'une passion naissante, Stépanos est déchiré entre son désir ardent pour Sophie et son sentiment de loyauté envers son épouse Nune et leur fille. Il tente, sans y parvenir, d'oublier cet amour. Par un rebondissement singulier, tout autre de ce à quoi l'on attendrait dans une histoire toute romantique, la vie familiale de Stépanos est sauvée non par sa générosité, mais par celle de Sophie.

    Découvrant l'amour, Sophie commence à réaliser les sentiments, les espoirs, les joies et les peines d'autrui. Elle pressent alors la souffrance que causerait à l'épouse de Stépanos la poursuite de sa liaison avec lui. Elle abandonne donc son amant et quitte Tbilissi. Le règlement de ce conflit n'est toutefois pas entièrement satisfaisant. Il n'est le fruit que de la volonté et de la force d'un seul. Chose incroyable, les personnages ne sont en rien influencés par la morale puissante et conservatrice au plan social qui dominait la vie des Arméniens au 19ème siècle à Tbilissi, où se situe le roman.

    Quoi qu'il en soit, Mélodieux accords aborde certaines vérités de l'existence. La famille est préservée. Mais personne n'est heureux, ni Stépanos, ni Sophie, ni Nune qui a vent de cette liaison. Nar-Dos exprime de façon saisissante et neuve cette réalité qu'il ne saurait y avoir de fin heureuse à ce conflit entre une forme étouffante d'existence familiale et la promesse d'un bonheur et d'un amour transcendant la famille.

    2.

    Le Bracelet en or d'Arpiar Arpiarian (1852-1908) reste à ce jour un petit bijou littéraire. Typographe arménien à Bolis (Constantinople), fier de son état, Ghougas se met en tête de marier sa belle-fille bien-aimée, Armig. Or chaque centime de ce qu'il gagne est comptabilisé pour les nécessités du quotidien. Pour s'assurer d'un mariage fructueux, il doit s'endetter, tandis que son épouse Rose et Armig sont obligées de faire plus de lessives. Alors qu'il s'apprête de bonne grâce à subir d'autres privations, pour le bonheur de son Armig chérie, Ghougas perd son emploi. Il est jugé trop vieux, trop lent, sans comparaison avec des assembleurs plus jeunes et plus rapides.

    Persuadé néanmoins de retrouver du travail, Ghougas met en gage la dot précieuse d'Armig - douze actions de la compagnie des chemins de fer de Bolis - afin de couvrir les frais des préparatifs du mariage. Mais le fiancé d'Armig découvre que ces actions manquent au coffre de la famille. Il rompt alors les fiançailles. Après tout, il n'avait consenti à ce mariage que par égard pour la dot. Vendre ces actions lui aurait permis d'ouvrir un magasin dans un quartier chic de Bolis.

    A travers cette histoire, Arpiarian reconstitue la rude et pénible existence des artisans arméniens de Bolis, traités comme des moins que rien par leurs employeurs. Méprisés et regardés de haut par les nantis et les puissants en place. Même l'intelligentsia éduquée se montre indifférente à leurs épreuves. Dans une scène puissante, Ghougas aborde le grand écrivain Yéghia Démirdjibachian. Il lui demande pourquoi aucun écrivain arménien n'écrit ou ne fait l'éloge de l'humble artisan arménien. Ne contribuent-ils pas eux aussi, lui demande-t-il, au progrès de la nation arménienne ? Comment le maître arménien enseignerait-il, comment l'écrivain arménien publierait-il sans le labeur du typographe arménien ? Démirdjibachian semble l'écouter attentivement, avec bienveillance. Mais Ghougas est amèrement déçu de découvrir qu'en dépit de cet accord apparent, Demirdjibachian ignore totalement dans ses œuvres à venir ses appels à une quelconque reconnaissance.

    Ecrit en arménien, l'ouvrage souffre d'un abus de termes turcs, Arpiarian pensant par là rendre de façon réaliste couleur locale et dialecte. Quoi qu'il en soit, il écrit avec brio et finesse. Fin observateur, il parvient à rendre l'essence d'une situation sociale en ne décrivant qu'un ou deux détails significatifs. La cupidité, la rapacité et l'égoïsme du fiancé sont superbement rendus, bien supérieur aux personnages plus centraux de Ghougas, Rose ou Armig. Ce qui est néanmoins compensé par l'évocation précise et éclairante du cadre, des relations et de la psychologie sociales.

    3.

    Les Riches s'amusent de Mouratsan (Krikor Ter-Hovannessian, 1854-1908, sans lien avec Nar-Dos) est une nouvelle très éclairante, bien que manquant de profondeur et de portée. Faisant le récit du destin d'Elena, une jeune et simple paysanne abusée et séduite par le riche et jeune Samuel, Mouratsan dépeint l'indifférence, l'égoïsme et l'hédonisme grossier de la classe aisée des Arméniens de Tbilissi avant 1914. Ecrite sur un ton passionné, la souffrance d'une existence corrompue et détruite par l'égoïsme et l'hypocrisie est rendue avec art. La résistance humaine de toujours à la tragédie personnelle est bien saisie dans l'une des dernières scènes, lorsqu'Elena lance par défi une lanterne en feu sur Samuel.

    4.

    Le Bienfaiteur de la nation de Yervant Odian (1869-1926) est une délicieuse satire. A l'aide de son arménien aisé et simple (aisé à lire - pour ceux qui tentent d'apprendre notre belle langue), Odian montre comment les riches ne mettent jamais la main au portefeuille, quand il s'agit de bâtir des écoles, des centres communautaires, des hôpitaux, etc. Ils se contentent de pousser les autres à donner leur argent. Les riches ne comblent, et encore de mauvaise grâce, que les manques éventuels. Ils y gagnent néanmoins le prestige recherché de "bienfaiteur de la nation," courtisés par la presse et une foule de parasites intéressés. Comme le note Odian, ces bienfaiteurs demeurent d'"honnêtes gens" : ils appliquent simplement les principes du marché, tout en cherchant à obtenir le titre de bienfaiteur de la nation au moindre prix...    


    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian a collaboré à Haratch (Paris) et Naïri (Beyrouth). Ses études paraissent aussi dans Open Letter (Los Angeles).]  
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    Traduction : © Georges Festa - 08.2017
    Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.

     


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     © ABC-CLIO, 2015


    Commémorer le génocide arménien grâce aux mémoires de survivants et aux romans historiques
    par Alan Whitehorn


    Le génocide arménien et les massacres qui l'ont précédé constituent des aspects structurants du patrimoine et de l'identité arméniennes contemporaines. Le mode dominant d'expression littéraire du génocide arménien est de loin représenté par les mémoires de survivants et les romans historiques, ces derniers étant souvent grandement influencés par les récits familiaux. Il s'agit d'une littérature de témoignage, ayant pour objectif central de commémorer le Grand Crime / la Catastrophe. Survivor Memoirs of the Armenian Genocide (Taderon Press, 1999), de Lorne Shirinian, est l'une des premières synthèses de certains de ces ouvrages parus en anglais. Plus récemment, The Armenian Genocide in Literature: Perceptions of Those Who Lived Through the Years of Calamity (Armenian Genocide Museum-Institute, 2012) de Rubina Peroomian et The Armenian Genocide in Literature: The Second Generation Responds(Armenian Genocide Museum-Institute, 2015), avec un volume à paraître sur la troisième génération en cours, du même auteur, livrent un panorama exhaustif des écrits d'Arméniens sur les massacres et le génocide de 1915.
    La première génération de survivants du génocide endura des événements traumatisants et s'efforça de décrire son atroce vécu. Beaucoup n'avaient guère ou pas d'expérience antérieure en matière d'écriture littéraire, mais compte tenu de l'amplitude terrible de ce qu'ils avaient subi et vu, ils ressentirent un devoir historique de consigner par écrit ce qui s'était passé. Leur public premier était les membres de leur famille immédiate et les générations suivantes d'Arméniens. Les auteurs aspiraient non seulement à raconter l'histoire de leur famille à la génération suivante et au public extérieur, mais aussi à combattre le déni et l'injustice de la Turquie. Nombre de ces ouvrages ont été publiés à compte d'auteur. Parfois les manuscrits restaient à l'état de brouillons, souvent non traduits en anglais, jusqu'à une date bien plus tardive. Même maintenant, nous ne possédons pas de liste exhaustive de ces ouvrages en anglais, sans parler de ceux en arménien et dans d'autres langues. Quoi qu'il en soit, ces premiers récits ont fourni une base importante et inspiré les générations suivantes qui ont grandi en diaspora. Ils ont aussi contribué à ce que les déportations en masse et les massacres ne deviennent pas un "génocide oublié."
    Parmi les mémoires publiés en anglais, deux des plus célèbres furent écrits très tôt, à quelques années d'intervalle, aux Etats-Unis. Ravished Armenia (1918), l'autobiographie d'Archalouïs Martikian [Aurora Mardiganian], survivante du génocide, parut sous forme de feuilleton dans la presse, puis prit la forme d'un ouvrage à succès, pour devenir très rapidement ce qui fut probablement le premier film d'Hollywood sur un génocide. Malheureusement, le film n'existe qu'à l'état de fragments et de scénario. Ambassador Morgenthau's Story (Doubleday, Page & Co., 1918), les mémoires du témoin que fut Henry Morgenthau, ambassadeur des Etats-Unis dans l'empire ottoman, qui s'appuient sur des rapports consulaires, livrent des récits détaillés sur les déportations en masse et les massacres des Arméniens perpétrés par le gouvernement turc. L'ouvrage note aussi les efforts des Américains pour faire cesser les perpétrateurs Jeunes-Turcs et apporter une aide d'urgence aux victimes. Grigoris Balakian's Armenian Golgotha: A Memoir of the Armenian Genocide (Alfred A. Knopf, 2009) est un récit épique de quelque 500 pages dû à un éminent religieux arménien. Paru tout d'abord en arménien en deux volumes en 1922 et 1959, il resta inaccessible en anglais durant près de 90 ans. L'absence d'une traduction précoce en anglais reste un défi majeur qui empêche de nombreux mémoires d'atteindre plus rapidement un lectorat plus large.
    Parmi les mémoires disponibles en anglais (énumérés par année de publication), citons Neither to Laugh Nor to Weep: A Memoir of the Armenian Genocide (Beacon Press, 1968), du religieux Abraham H. Hartunian. Citons encore The Urchin: An Armenian Escape (J. Murray, 1978) de Kerop Bedoukian, réimprimé sous le titre Some of Us Survived: The Story of an Armenian Boy (Farrar Straus & Giroux, 1979), We Walked, Then We Ran (Alice M. Shipley, 1983) d'Alice Muggerditchian Shipley, Many Hills yet to climb: Memoirs of an Armenian Deportee (J. Cook, 1986) de John (Hovhannès) Minassian, In the Shadow of the Fortress: The Genocide Remembered (The Zoryan Institute, 1988) de Bertha Nakshian Ketchian, Needles, Thread and Button(Zoryan Institute of Canada, 1988) de John Yervant [Yervant Kouyoumjian], Out of Darkness (Zoryan Institute, 1989) de Ramela Martin, Judgment Unto Truth: Witnessing the Armenian Genocide (Routledge, 1990) d'Ephraim K. Jernazian, To Armenians with Love: The Memoirs of a Patriot (Paul Martin, 1996) d'Hovhannes Mugrditchian, Passage Through Hell: A Memoir (H. and K. Manjikian, 2007) d'Armen Anush, Death March (H. and K. Manjikian, 2008) de Shahen Derderian, Accursed Years: My Exile and Return From Der Zor, 1914-1919 (Gomidas Institute, 2009) de Yervant Odian, et Goodbye Antoura: A Memoir of the Armenian Genocide (Stanford University Press, 2015) de Karnig Panian.
    Les écrits de la génération suivante furent influencés non seulement par le génocide de 1915, mais aussi par son vécu d'une identité duale d'appartenance à des familles émigrées/immigrées en diaspora à travers le monde. Leurs écrits révèlent que les blessures du génocide sont profondes et trascendent plusieurs générations. Ces écrivains en diaspora décrivent leur sentiment d'aliénation et leur scission profonde avec leur patrie ancestrale et leurs nombreux proches morts et déportés. L'angoisse existentielle constitue un thème fréquent et important.
    A partir des années 1960, notamment à la suite du 50ème anniversaire en 1965 du génocide arménien, une prise de conscience et le traitement littéraire du sujet augmentent. De plus en plus d'écrivains en diaspora cherchent à explorer leurs racines et à relater le destin tragique de leurs proches arméniens. America, America (Stein & Day, 1961), du Gréco-américain Elia Kazan, fut un roman, un scénario, puis ce film épique célèbre qui décrit les souffrances terribles des minorités chrétiennes arméniennes et grecques dans l'empire ottoman. The Gate(Harcourt, Brace & World, 1965) de Peter Sourian est lui aussi centré sur le génocide arménien. Passage to Ararat(Farrar, Straus & Giroux, 1975) de Michael Arlen aborde les défis de l'assimilation, de la quête d'identité, tout en narrant l'odyssée d'une découverte de soi et de ses origines. Voyages (Pantheon Books, 1971) et Daughters of Memory (City Miner, 1986) de Peter Najarian racontent eux aussi l'histoire arménienne et la quête d'identité en diaspora. David Kherdian présente la vie de sa mère dans The Road from Home: The Story of an Armenian Girl (Greenwillow Books, 1979). Rise the Euphrates (Random House, 1994) de Carol Edgarian montre que les générations suivantes d'Arméniens nés en Amérique continuent de souffrir des effets à long terme du génocide. Dans Vergeen: A Survivor of the Armenian Genocide (Atmus, 1996), Mae Derdarian se confronte au déni révisionniste du génocide par la Turquie. Dora Sakayan traduit et publie le journal de son grand-père dans An Armenian Doctor in Turkey: Garabed Hatcherian: My Smyrna Ordeal of 1922 (Arod Books, 1997). Black Dog of Fate (Basic Books, 1997), plusieurs fois primé et qui eut une grande influence, de Peter Balakian, retrace un périple existentiel complexe qui débute dans les banlieues aisées de l'Amérique, tout en dévoilant progressivement un passé fait de couches croissantes de violences et de souffrances d'une famille arménienne ottomane au sens large. Comme une descente dans les tréfonds de l'enfer.
    L'aube du 21ème siècle connaît une poursuite des écrits littéraires sur le génocide arménien. La liste potentielle est considérable. Entre autres ouvrages citons : A Summer without Dawn: An Armenian Epic (Saqi Books, 2000) d'Agop Hacikyan et Jean-Yves Soucy relate la prise de conscience de l'ampleur du génocide. Le roman Lines in the Sand: Love, Tragedy, and the Armenian Genocide (Lines in the Sand, 2001) est publié par Thomas Ohanian, auteur d'un film documentaire sur le génocide. Victoria's Secret: A Conspiracy of Silence(Victoria Lazarian Heritage Assn, 2001) de Vickie Smith Foston relate comment ses ancêtres arméniens ont fui les massacres hamidiens des années 1890. Three Apples Fell from Heaven (Riverhead Books, 2001) s'inspire de la découverte par Micheline Aharonian Marcom de l'histoire de la vie de sa grand-mère. Hagop: An Armenian Genocide Survivor's Journey to Freedom (Armenian Heritage Press, 2003) de Theodore D. Kharpertian est le récit du chemin d'ordalie de son père. Sara Chitjian a transcrit, traduit et publié les brouillons des mémoires de son père dans A Hair's Breadth From Death: The Memoirs of Hampartzoum Mardiros Chitjian (Taderon Press, 2003). La Masseria delle allodole (Rizzoli, 2004) d'Antonia Arslan est un roman historique sur les souffrances de sa famille durant le génocide, qui a été ensuite adapté au cinéma. Mayrig (Robert Laffont, 1985; trad. anglaise par Elise Antreassian Bayizian, St. Vartan, 2006) d'Henri Verneuil (Achod Malakian) est un roman historique sur les conditions difficiles d'existence d'une famille arménienne contrainte à l'exil. L'ouvrage a fait l'objet d'un film. The Knock at the Door: A Journey Through the Darkness of the Armenian Genocide (Beaufort Books, 2007) de Margaret Adjemian Ahmert est l'histoire de la survie de la mère de Margaret en proie aux déportations en masse et aux massacres. The Edge of the World (Fremantle Press, 2007) de Marcella Polain est une "autobiographie fictive" qui dépeint la fragmentation d'une famille arménienne suite au génocide et à l'exil forcé.
    A la veille de 2015, année de la 100ème commémoration du génocide, un nombre croissant d'ouvrages sont apparus, dus à une autre génération d'écrivains en diaspora. The Sandcastle Girls (Doubleday, 2012) de Chris Bohjalian est un récit romanesque situé en plein génocide. Like Water on a Stone (Delacorte, 2014) de Dana Walrath, poème épique digne d'une tragédie grecque, narre le récit poignant de deux enfants qui survivent aux épreuves du génocide. S'appuyant sur les tentatives précédentes de ses proches, Armen T. Marsoobian relate l'histoire d'une famille dans Fragments of a Lost Homeland: Remembering Armenia (I.B. Tauris, 2015). As the Poppies Bloomed (Salor, 2015) de Maral Boyadjian est un récit romanesque ayant pour cadre le génocide. The Hundred Year Walk: An Armenian Odyssey(Houghton Mifflin Harcourt, 2016) de Dawn Anahid MacKeen entrelace les autobiographies d'un survivant du génocide et celle de sa petite-fille, qui retrace son périlleux voyage un siècle plus tard.
    Les différentes générations de mémoires et romans historiques sur le génocide arménien révèlent la souffrance toujours présente des Arméniens à travers le monde. Le génocide est devenu une part constitutive de l'identité arménienne. En tant que tels, les écrivains arméniens, même un siècle plus tard, se sentent obligés de consigner par écrit le génocide arménien et, ce faisant, de faire en sorte qu'il ne devienne pas un "génocide oublié."

    [Alan Whitehorn est l'éditeur de The Armenian Genocide: The Essential Reference Guide (ABC - CLIO, 2015).]                             

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    Traduction : © Georges Festa - 08.2017



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     © Zangak (Erevan), 2014


    Komitas vu par Halidé Adivar Edib
    par Meliné Karakashian


    MORGANVILLE, N.J. - J'ai entendu pour la première fois le nom d'Halidé Edib en Turquie, en 1997, lors d'un voyage quand notre guide évoqua le génocide des Arméniens, "ces sombres jours de l'histoire de notre pays...", ajoutant qu'elle avait lu les œuvres d'Halidé Edib. J'ai lu alors un passage dans un journal relatif à une rencontre d'Edib avec le Père Komitas, à son retour d'exil en 1915. J'ai conservé cet article que j'ai relu, en écrivant mon livre sur l'état mental de Komitas.1 Je me suis procurée ensuite les Mémoires d'Edib,2 où elle évoque non seulement sa rencontre avec Komitas, mais aussi la direction qu'elle assuma de l'orphelinat d'Antourah [Liban, puis Syrie] à l'invitation de Djemal Pacha; je connaissais l'orphelinat d'Antourah, ayant lu les Mémoires de Karnig Panian,3 mon professeur, sur son enfance, de Gurin [Gürün] à cet orphelinat et plus encore. Il va sans dire que les deux sujets m'intéressaient, l'état mental de Komitas et la description de l'orphelinat d'Antourah, puisque j'étudiais en profondeur les conséquences psychologiques du génocide.

    Halidé Edib était la fille d'Edibe Bey, secrétaire du sultan Abdülhamid II. Elle fit ses études dans une école grecque chrétienne et fut élevée dans un esprit de tolérance, d'après la préface de ses Mémoires. Halidé Edib fut une écrivaine et une romancière très estimée; dans sa préface, H. Dak précise : "Bien qu'elle ne fut pas la première, Halidé Edib (1882-1964) fut l'écrivaine turco-ottomane la plus prolifique, avec vingt et un romans, quatre recueils de nouvelles, deux pièces de théâtre, quatre essais et une autobiographie en deux volumes." (p. V)

    En lisant ses Mémoires, le lecteur découvre le Turk Odjak [Foyer Turc], où Komitas fut convié à se produire, quelques semaines avant son emprisonnement. Edib écrit : "C'est dans cette salle que je fis la connaissance de Vartabed Goumitas [sic], prêtre, musicien et compositeur arménien. Il faisait partie de ces musiciens, acteurs et conférenciers de renom que l'Odjak invitait à rencontrer son public chaque semaine.
    Goumitas était devenu très célèbre avec les chants d'Anatolie et la musique des anciens chants grégoriens, qu'il avait rassemblés durant des années de patient labeur à Constantinople et en Anatolie. Il avait formé une chorale de jeunes Arméniens et était considéré comme une sommité parmi les Arméniens."

    Edib a raison en ce que Komitas connaissait bien le turc; mais elle a tort lorsqu'elle déclare que Komitas avait recueilli sa musique à Constantinople. Lorsque Komitas s'installa à Constantinople en 1910, il avait déjà recueilli des chants populaires en Arménie et en Arménie Occidentale (Anatolie). Edib poursuit : "Quand il apparut dans sa longue soutane noire de prêtre, son visage sombre et naïf comme celui des Anatoliens, son regard tout d'émotion et de nostalgie que sa voix rendait dans ses notes pures et puissantes, je vis en lui l'incarnation du folklore et de la musique anatoliennes.
    Les airs étaient ceux que j'entendais souvent chanter nos domestiques originaires de Kemah et d'Erzeroum. Il avait simplement traduit les paroles en arménien. Mais ce n'est pas la langue qui m'intéressait; j'éprouvais simplement la signification intime de cette mélodie à la fois douce et désolée issue des solitudes de l'Anatolie." (p. 371)

    Dans son autobiographie en date du 24 juin 1908, Komitas précise : "Je suis né le 26 septembre [calendrier julien] 1869 en Asie Mineure, dans la ville de Godin ou Kütahya. L'on me baptisa le troisième jour et l'on me prénomma Soghomon. Mon père, Kévork Soghomonian, était natif de Kütahya, tandis que ma mère, Takouhie Hovhannissian, était de Bursa [Brousse]. Ils étaient tous deux arméniens. Leurs deux familles étaient réputées pour leurs chants [...] Les chants étaient composés par ma mère et mon père dans la langue et la musique turque [tazik]; certains d'entre eux, que j'avais déjà notés en 1893 dans ma ville natale, y font encore l'admiration des anciens [...]"

    Les Arméniens de Kütahya parlaient le turc. Takouhie composa des chants en turc. Les Arméniens de Kütahya, comme les autres Arméniens en Turquie, étaient sévèrement punis lorsqu'ils parlaient l'arménien. La familiarité de Komitas avec la langue turque et le fait qu'il réarrangea les chants que sa mère chantait en turc ne font donc pas de lui un Turc. C'était un Arménien dont les racines remontaient au village de Tsghna dans le canton de Koghtn, au Nakhitchévan, autrefois arménien et situé actuellement en Azerbaïdjan.

    Edib continue : "La relation qui débuta ce jour-là se poursuivit, Goumitas venant souvent chanter chez moi. Il continua à venir alors même que les Arméniens et les Turcs s'étripaient mutuellement. Nous souffrions tous deux en silence de cette situation, sans en faire état. Mehemmed Emin et Yahia Kemal Beys, de grands poètes qui avaient toujours nourri une vision humanitaire du nationalisme, s'intéressèrent à sa personnalité et vinrent l'entendre. Mû par sa passion pour la musique, Youssouf Akchoura vint lui aussi, mais il prétendait que Goumitas avait grandement nui aux Turcs en s'appropriant la culture de son peuple sous la forme de musique et de chants."

    De telles conceptions n'étaient pas le seul fait d'Edib et d'Akchoura. En mars 1915, à l'Odjak, à la fin d'une représentation de Komitas, le public composé de mélomanes turcs et non turcs soupira, certains s'écriant : "Que Dieu le protège du mauvais œil !"4. Ce jour-là, l'orateur souligna le fait que ce fils de l'Anatolie, prêtre arménien, grâce à son dévouement et son travail acharné, avait donné des ailes à la musique arménienne, présentant les chants populaires qu'il avait recueillis comme un patrimoine national arménien, ce que le clergé turc n'avait pas fait...

    Komitas poursuivit son activité jusqu'à son incarcération, le 23 avril 1915.

    Edib ajoute : "Goumitas était originaire de Kütahya et d'une famille très pauvre. Ses parents ignoraient l'arménien et Goumitas ne l'apprit que plus tard. Ils étaient probablement d'origine turque, descendant de Turcs qui avaient rejoint l'église grégorienne. Les dirigeants byzantins avaient incité des tribus turques à former une barrière contre les invasions des Sarrasins et, bien que celles-ci furent disposées principalement le long de la frontière méridionale, certaines s'installèrent peut-être ailleurs [...] Que ses origines soient turques ou arméniennes, c'était un nationaliste arménien, mais c'était un vrai Turc anatolien de par son caractère et son cœur, ne fût-ce qu'inconsciemment...
    En tant qu'homme et artiste, Goumitas était d'une trempe que l'on rencontre rarement. Son ascétisme, la simplicité à la fois pure et admirable avec laquelle il enseignait les Arméniens, ont peut-être été imités par d'autres nationalistes. Sa façon d'exprimer l'Anatolie à travers le chant et l'émotion valait d'être entendue entre toutes."

    Evoquant une rencontre après son exil en 1915, Edib écrit : "Goumitas chanta un jour un Ave Maria en arménien qui datait du 6ème siècle, une chose d'une rare beauté mystique; l'extase et l'émotion religieuse qui émanaient de cet air me fascinèrent au point que je lui demandai s'il avait mis en musique des psaumes.
    Oui, me dit-il, le 101ème.
    Es-tu trop fatigué pour le chanter ? lui demandai-je.
    Il se jeta dans la chaise basse voisine du piano, le visage blême, ridé par la souffrance.
    Il se mit à chanter sans quitter sa chaise. J'eus l'impression que l'air n'avait rien de la beauté humble et sacrée de l'Ave Maria... Intimidée, j'eus un sentiment étrange. Je retirai instinctivement la Bible de la bibliothèque voisine et je découvris les stances dernières du psaume 101 : "J'exterminerai tous les méchants de ce pays, afin de retrancher tous ceux qui commettent le mal de la ville du Seigneur."
    C'était là le cri de haine et de vengeance de son âme à l'adresse des miens... En 1915 l'Odjak usa généreusement de son influence pour lui épargner la déportation, mais en 1916 il fut gravement perturbé au plan mental, sous la pression de ces temps atroces. Le docteur Adnan supplia Talaat Pacha de lui permettre de se rendre à Paris pour s'y faire soigner, ce qui lui fut accordé. Il se trouve toujours dans un asile."

    Naturellement, mon ouvrage présente les choses différemment grâce à mes recherches.           

    Notes

    1. Meliné Karakashian, Komitas: Victim of the Great Crime, Erevan : Zangak, 2014, 224 p.
    2. Memoirs of Halide Edib. Gorgias Press, 2005, 560 p.
    3. Karnig Panian, Goodbye, Antoura: A Memoir of the Armenian Genocide, Stanford University Press, 2015, 216 p.
    4. Karakashian, p. 93

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    Traduction : © Georges Festa - 10.2017



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