Attn! Always use a VPN when RSSing!
Your IP adress is . Country:
Your ISP blocks content and issues fines based on your location. Hide your IP address with a VPN!
Are you the publisher? Claim or contact us about this channel


Embed this content in your HTML

Search

Report adult content:

click to rate:

Account: (login)

More Channels


Channel Catalog


Channel Description:

Arménies - traversées de soi, de l'autre - flux et reflux informulés - quête d'Eden - les saisons d'ordalie - accéder aux métamorphoses - scander les gouffres et les cimes - multiple, errant, total

older | 1 | .... | 6 | 7 | (Page 8) | 9 | 10 | newer

    0 0




    Sabby Sagall
    Final Solutions: Human Nature, Capitalism and Genocide :
    A Psycho-Historical Re-examination of the Holocaust
    Pluto, 2013

    par Neil Faulkner
    Counterfire (Londres), 19.01.2014

    [Recension d'une analyse neuve des causes du génocide par Sabby Sagall, d'un point de vue marxiste et psychanalytique.]

    Pourquoi les êtres humains, dans certaines circonstances historiques, commettent-ils des actes de génocide ? Les perpétrateurs sont-ils des individus sélectionnés ou bien des groupes sociaux entiers ? Sommes-nous tous potentiellement capables de génocide ? Quelle est la relation entre les causes sociales et celles psychologiques des plus grands crimes contre l'humanité dans l'histoire ?

    Ancien maître de conférences de sociologie à l'université d'East London et militant révolutionnaire de longue date, Sabby Sagall a eu l'idée d'écrire Final Solutionsà l'approche du soixantième anniversaire de la libération du camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau en 2005. Il était convaincu d'élargir le champ du génocide en général, et le résultat, après sept ans de recherches, est une étude exhaustive des thèses marxistes et freudiennes en la matière, parallèlement à quatre études de cas exemplaires couvrant les génocides indiens d'Amérique, arménien, nazi et rwandais.

    Quelle est la nature de la relation entre marxisme et psychanalyse ? Une réponse simple est problématique. La possibilité même d'une relation utile est contestée par certains marxistes au motif que toute référence à des explications psychanalytiques implique un retrait de la politique vers le "psychologisme"; ce sont les conditions sociales, l'action collective et les idéologies politiques qui déterminent l'histoire, soutiennent-ils, et non le mental de l'individu.

    Sagall a une réponse toute prête. Freud est nécessaire, explique-t-il, car le marxisme classique manque d'une théorie de la subjectivité - "comment les conditions externes, matérielles se traduisent dans la psyché de l'individu, non seulement en tant qu'idéologie, mais aussi dans la globalité de sa vie émotionnelle" (p. 5). La psychanalyse, d'autre part, fournit "une explication de la subjectivité qui lie les structures "extérieures" du monde social au monde "intérieur" de chaque individu... [Elle peut] nous aider à comprendre comment les structures extérieures d'exploitation et d'oppression sont intériorisées dans l'esprit de l'individu." (p. 6).

    Tout cela est exact, indubitablement. L'aliénation est créée par une société de classe et s'inscrit dans la routine quotidienne, qui en a globalement conscience, ce dont témoigne l'ennui mortel que la plupart des gens éprouvent sur leur lieu de travail. Or l'aliénation est aussi intériorisée, s'intègre à la personnalité, évidant sa substance de l'intérieur, laissant même le temps de loisir du travailleur vidé de sens et d'objectif.

    Sagall analyse le parallélisme presque étrange qui lie l'univers de Marx et Freud, tous deux étant profondément dialectiques dans leur façon de penser, l'un analysant la société en tant que masse de contradictions et de conflits, l'autre explorant les tréfonds de l'âme humaine pour en tirer un affrontement de forces premières.

    L'esprit du tueur

    La première moitié du livre se compose pour l'essentiel d'un exposé magistral de la théorie psychanalytique telle qu'elle est interprétée par les marxistes et autres radicaux. Sagall s'intéresse notamment à l'œuvre de Wilhelm Reich, un étudiant de Freud, psychanalyste de profession et membre actif du parti communiste allemand durant l'entre-deux-guerres, ainsi qu'à plusieurs membres de l'"Ecole de Francfort," dont Herbert Marcuse, devenu un gourou des révoltes étudiantes à la fin des années 1960, et surtout Erich Fromm, auteur de nombreux ouvrages majeurs sur la psychanalyse.

    Le concept clé, pour Sagall comme pour Reich et Fromm, est le "fait social." Sagall soutient, par exemple, que des classes sociales émergentes, engagées dans la construction d'un nouvel ordre social, doivent créer un fait social neuf, à savoir un nouvel état d'esprit, adapté aux tâches à accomplir, tout comme elles doivent créer une idéologie nouvelle. Tandis que les classes sous pression, en particulier celles qui ont connu des échecs majeurs, développeront probablement des caractères sociaux aux traits nettement pathologiques; ou, plus précisément, une "prédisposition" présente à la pathologie peut alors faire surface et s'exprimer dans l'action humaine.

    Exemple d'une importance historique particulière, celui de la classe moyenne allemande entre 1848 et 1945. L'échec de la révolution de 1848 signifie que la civilisation bourgeoise allemande n'aboutit jamais à un libéralisme intégral; les Lumières allemandes furent, dans un sens, mort-nées. L'unification allemande - la "révolution bourgeoise par le haut," dominée par la Prusse - créa un marché national unique et un cadre pour la croissance rapide du capitalisme. Mais elle maintint la classe moyenne allemande dans un rôle subalterne, asservie au militarisme prussien. La famille, dans la classe moyenne allemande, soutient Sagall, fut donc un exemple particulièrement extrême de la famille patriarcale, avec de nombreux enfants élevés dans des foyers autoritaires, brutaux et privés d'amour.

    La défaite de 1918, la paix des vainqueurs imposée à l'Allemagne à Versailles, la grande vague révolutionnaire de la classe ouvrière qui déferla sur le pays, les ravages de l'inflation au début des années 1920, puis l'effondrement économique du début des années 1930, tout conspira à pousser la classe moyenne allemande au désespoir et à la perte de repères. Le nazisme s'alimenta de la "rage narcissique" et du "caractère autoritaire-destructeur," institué au sein de la famille répressive de la classe moyenne.

    Au royaume de la déraison

    Il ne s'agit pas là de "psychologisme"; il s'agit de comprendre grâce à la psychanalyse comment une crise sociale et une idéologie fasciste peuvent fonctionner au niveau de l'esprit individuel pour transformer des gens en nazis. Ce type d'analyse est nécessaire car, comme le souligne Sagall, le génocide est souvent irrationnel, non seulement au sens large, à savoir qu'il reflète un monde fait d'aliénation humaine, mais plus spécifiquement, au sens qu'il ne sert pas forcément les intérêts immédiats de ses perpétrateurs.

    L'argumentation de Sagall, sur ce point, est que, dans une société de classes, le génocide peutêtre rationnel pour le système. Le génocide arménien fut un mélange des deux : les Arméniens vivant à l'est de la Turquie représentaient un danger réel et tangible pour l'Etat ottoman qui combattait les Russes au Caucase en 1915; d'un autre côté, l'échelle et la sauvagerie des massacres ont outrepassé toute "nécessité militaire" imaginable, impliquant que des forces psychiques pathologiques ont été activées. Ni les exigences d'une guerre impérialiste, ni l'ébranlement de la psyché collective ne sauraient "justifier" le génocide. Simplement, ce sont deux choses différentes : la première rationnelle au regard du système, la seconde explicable uniquement en lien avec un désordre psychique interne.

    Le génocide perpétré par les nazis relève de celle-ci. Il détruisit des travailleurs potentiels et consuma des ressources industrielles indispensables à l'effort de guerre, tandis que la situation se retourna contre les nazis après 1941. On ne peut pas expliquer non plus Auschwitz simplement en termes de politique ou d'idéologie : le massacre fut tenu secret - car les nazis savaient qu'il ne serait pas avalisé par la plupart des Allemands - et ils se lancèrent dans un génocide systématique jusqu'à la défaite. Dans ces conditions, l'analyse de Sagall est des plus convaincante :

    "L'image des Juifs comme tout-puissants peut [...] être interprétée comme une projection du désir imaginaire des nazis [de contrôler le monde], lequel, en échange, exprimait leur colère narcissique face à leur crainte secrète d'impuissance [...]. Alors que la décision d'exterminer les Juifs fut provoquée par le premier signe de défaite sur le front russe, elle s'enracina finalement dans la pathologie du nazisme, dont les germes avaient été semés des décennies plus tôt : dans les défaites historiques objectives de la classe moyenne allemande. Qui se traduisirent à leur tour dans le vécu subjectif familial et de l'enfance." (p. 220-221)

    L'avenir du génocide ?

    La révolution sexuelle des années 1960 et les progrès enregistrés dans le domaine des droits des femmes depuis les années 1970 ont transformé la nature de la famille dans la plupart des pays développés. Le vécu familial reste pour l'essentiel tendu et oppressif, mais les excès du modèle patriarcal autoritaire, qui fournit - presque littéralement - un terreau au nazisme dans l'Allemagne du début du vingtième siècle, sont de beaucoup inférieurs. La plupart des relations entre partenaires sont plus égales, et la plupart des relations entre parents et enfants davantage permissives. Cela signifie-t-il que la prédisposition au génocide soit moindre ?

    Ce serait le cas seulement si Eros (le terme utilisé par Freud pour la libido - l'instinct primaire, le désir sexuel, la force vitale) était effectivement libéré et en mesure d'atteindre une pleine satisfaction dans la société moderne. Or ce n'est pas le cas. Une sexualité marchandisée s'est substituée à une sexualité réprimée. Contrairement au capitalisme impérialiste du début du vingtième siècle, le capitalisme néolibéral du début du vingt-et-unième siècle se contente d'accorder à la population qui lui est soumise une sorte de liberté sexuelle; de fait, il l'encourage, car l'individualisme - une forme concurrentielle, marchandisée, autodestructrice de l'individualisme - est un trait essentiel de l'ordre social néolibéral. De même que nous sommes tous censés, au plan économique, être des "égos d'entrepreneurs" vendant nos compétences sur le marché du travail, de même nous sommes tous incités à adopter un mode de vie, une image, un corps et une sexualité marchandisés, puis à nous vendre à d'autres sur un marché sexuel en échange d'une satisfaction érotique. Le capital a entériné la sexualité libertaire car la beauté corporelle est un marché de masse.

    Mais Eros reste frustré. Les gens se transforment en marchandises sexuelles pour ne vivre ensuite les autres qu'en tant que marchandises. Ils s'emploient à lisser leur extérieur objectivé, vidant de contenu leur moi intérieur pour s'apercevoir finalement que les autres ont fait de même. Les rencontres sexuelles deviennent creuses - une succession de luttes désespérées pour être désiré, être possédé, posséder - laissant un vide corrosif. Les relations interpersonnelles sont devenues impersonnelles. Les corps sont en contact, mais non les êtres. Il y a une matérialité, mais c'est une surface sans substance.

    Eros n'est plus en révolte contre un père autoritaire et ses mœurs sexuelles répressives. Il est désormais en révolte contre la frustration générale inhérente à un monde fait de rapports aliénés et de sexualité marchandisée. Il s'agit d'une même colère narcissique, mais celle-ci est moins centrée sur un objet, plus diffuse, plus encline à une violence aléatoire - ou à s'exercer à tout moment contre toute cible propice, ostracisée par ceux qui dirigent le système.

    Les "malaises" de Freud perdurent. Ils ont été reconfigurés à mesure que la société de classe évolue. Mais ils continuent de fournir le terreau psychique des politiques réactionnaires et, dans les pires moments, s'ils devaient se reproduire, le matériau psychique pour un génocide. Il s'agit là d'un ouvrage brillant de synthèse et d'analyse marxiste-freudienne. Il propose une explication pionnière du génocide. Tout en nous livrant un sombre avertissement sur les immenses forces destructrices qui sommeillent au sein d'une psyché collective rendue malade par le capitalisme.

    [Archéologue et historien indépendant, Neil Faulknerest écrivain, conférencier, fouilleur et animateur radio à ses heures. Parmi ses ouvrages, citons A Visitor's Guide to the Ancient Olympics (Yale University Press, 2012) et A Marxist History of the World: from Neanderthals to Neoliberals(Pluto Press, 2013).]

    ____________

    Traduction : © Georges Festa - 01.2017



    0 0





    Rei Naito, humain, 2012 + flacon irradié, collection of Hiroshima Peace Memorial Museum
    photo : Naoya Hatakeyama, Gallery Koyanagi


    Rei Naito - émotions de croire
    Exposition, Maison de la Culture du Japon à Paris, 25.01 - 18.03.17



    Naos
    post-nucléaire
    Les pas
    s'avancent

    Pluie
    immobile
    aux gouttelettes
    d'acier

    Sur l'autel
    blanc
    La foule
    minuscule

    Changement
    d'échelle
    Survivants
    au regard fixe

    Blottis
    Contre le verre
    irradié

    Qui pardonnera
    à qui

    L'ordonnancement
    impossible

    Fleurs
    en résurrection

    Cérémonies
    de l'eau

    Se fondre
    Dans la vie

    © georges festa - 02.2017


    Improviser un rituel. Face à l'innommable. Devenu invisible. Trop visible.


    Impossible d'y échapper. Pris dans la nasse mobile. Quoi que l'on fasse. Pantins.


    Tu aurais pu être de ceux-là. Fétiches de bois. Pour conjurer l'imprescriptible.


    Puisque tout a été renversé. Démesuré. Convoquer la matière blessée.


    Les approximations salvatrices


    Noli me tangere


    Quand il n'est plus de règles. Les lois neuves.


    Symbioses. A réinventer.


    L'élément premier. A la source


    Pour ne plus jamais


    0 0



    © Schulthess, 2009


    Entretien avec le professeur Gerhard Fiolka :
    "Nier un génocide c'est traumatiser à nouveau les survivants."
    par Sibilla Bondolfi
    Swissinfo.ch, 10.01.2017


    [Le nationaliste turc Doğu Perinçek demande que la Suisse renonce à pénaliser quiconque nie le génocide arménien. Il s'appuie sur un arrêt de la Cour Européenne des Droits de l'Homme. Or, pourquoi aurait-on le droit de nier le génocide arménien et pas la Shoah ? Entretien avec le professeur de droit pénal Gerhard Fiolka, de l'université de Fribourg.]

    Il y a quelques années, l'instance judiciaire la plus haute de Suisse, le Tribunal Fédéral, a condamné le politicien turc Doğu Perinçek pour avoir qualifié le génocide arménien de "mensonge impérialiste." Mais en 2015, la Cour Européenne des Droits de l'Homme (CEDH), dont le siège est à Strasbourg, a condamné à son tour la Suisse pour violation de la liberté d'expression. Le Tribunal Fédéral a dû annuler cet arrêt. La Suisse n'est néanmoins pas prête à retirer la négation du génocide de sa législation.
    La semaine dernière, lors d'une conférence de presse1 au consulat de Turquie à Zürich, Doğu Perinçek a ravivé la polémique en demandant à la Suisse de révoquer la reconnaissance du génocide arménien. Il a applaudi en outre l'initiative parlementaire2 du député Yves Nidegger, demandant à retirer la notion de génocide de l'article 261 bis du code pénal.

    Swissinfo.ch s'est entretenu sur l'arrêt controversé de la CEDH et la législation antiraciste suisse avec Gerhard Fiolka3, professeur de droit international à l'université de Fribourg.    

    - Swissinfo.ch : Que pensez-vous de l'arrêt de la CEDH selon lequel la négation du génocide arménien fait partie de la liberté d'expression ?
    - Gerhard Fiolka : Les arguments ne sont pas plus convaincants que la décision, laquelle, par ailleurs, a été prise à une faible majorité. La Grande Chambre de la CEDH a conclu qu'il n'était pas nécessaire de punir la négation du génocide arménien dans notre société démocratique, parce qu'il n'existe pas de lien particulier avec la Suisse et que les événements ont eu lieu il y a très longtemps.
    Cette décision affecte gravement le caractère discrétionnaire des Etats. Jusqu'alors, la CEDH leur avait laissé une marge de manœuvre appréciable face aux déclarations immorales ou critiquant la religion, en estimant que l'autorité étatique était la mieux placée pour évaluer les limites imparties à la liberté d'expression. En Europe, bien sûr, cette liberté n'est pas illimitée et les lois imposent de nombreuses restrictions.

    - Swissinfo.ch : Pourquoi est-il possible pour la CEDH de nier le génocide arménien, mais pas la Shoah ?
    - Gerhard Fiolka : La Grande Chambre de la CEDH considère que la négation de la Shoah est la manifestation d'une idéologie antidémocratique et antisémite. Par conséquent, elle est dangereuse. Cet argument ne me convainc pas. Il participe simplement d'une affirmation faisant une différence entre la Shoah et d'autres génocides, mais il n'est pas objectif et présente à nouveau les Juifs comme un cas particulier.

    - Swissinfo.ch : Pourquoi la Suisse n'a-t-elle pas modifié sa législation contre le racisme suite à l'arrêt de Strasbourg ?
    - Gerhard Fiolka : Les décisions de la CEDH concernent toujours une violation des droits fondamentaux dans des cas individuels. Par conséquent, une condamnation ne permet pas nécessairement de tirer des conclusions pour d'autres cas ou pour telle ou telle législation pénale. Il est vraisemblable qu'une interprétation plus restrictive de la loi permette à l'avenir d'éviter la violation de la liberté d'expression.
    Selon moi, rien n'oblige à modifier la loi. Le 3 mars 2016, le Conseil National (Chambre basse) a rejeté une motion visant à supprimer la législation concernée, ce qui suggère qu'il n'y a pas actuellement de consensus politique suffisant pour modifier ou éliminer cet article.        

    - Swissinfo.ch : Que pensez-vous de l'initiative parlementaire d'Yves Nidegger qui demande d'éliminer la mention du génocide de la législation pénale ou d'ajouter que le génocide doit "... avoir été constaté par un tribunal international compétent" ?
    - Gerhard Fiolka : Selon moi, ce serait une erreur de le faire. La négation d'un génocide est toujours traumatique pour le groupe concerné. En Suisse, l'on peut être condamné pour avoir déclaré que les machines à coudre de tel fabricant sont légèrement obsolètes au plan technique. En vérité, je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas punir la négation d'un génocide.
    Se limiter aux génocides reconnus par les tribunaux internationaux compétents réduirait largement le nombre de génocides concernés par la législation. Sur les génocides perpétrés au Rwanda et à Srebrenica, par exemple, des tribunaux internationaux se sont prononcés. Sur la Shoah il n'existe pas de jugements similaires. Les procès de Nuremberg n'ont pas jugé la Shoah, mais les responsables d'une guerre d'agression et de crimes de guerre.
    Par ailleurs, la notion de génocide est définie par le code pénal suisse et par les traités internationaux. De ce fait, un juge suisse est en mesure de déterminer si les faits historiques répondent à la définition de ce crime. Enfin, la question n'est pas de savoir si une instance - que ce soit un parlement, un tribunal, un oracle ou la majorité des téléspectateurs - "reconnaît" un génocide, mais s'il a été réellement perpétré au sens pénal du terme.

    - Swissinfo.ch : Quelles sont les exigences pour les preuves historiques ?
    - Gerhard Fiolka : Le tribunal doit apprécier les preuves présentées et conclure que les événements historiques représentent un génocide ou un crime contre l'humanité. La Shoah et le génocide arménien sont bien documentés. Pour parler de génocide, il faut démontrer surtout que ses auteurs avaient l'intention d'exterminer un groupe ethnique précis. Dans le cas arménien, l'on entend dire parfois que les gens ont péri suite à des actes de guerre. Mais soyons clairs : quand des milliers de gens d'un groupe ethnique, y compris des femmes et des enfants, ont été déportés et qu'on les a obligés d'effectuer des marches prolongées à travers des déserts inhospitaliers, il est normal de se retrouver sur le bac des accusés pour avoir tenté de les exterminer.

    - Swissinfo.ch : Pourquoi aurait-on le droit de mentir, mais pas de nier un génocide ? Autrement dit, quel est le but de la législation antiraciste ?
    - Gerhard Fiolka : En niant un génocide, on fait à nouveau violence au groupe concerné et on lui inflige un nouveau traumatisme. La négation est souvent une manière d'insinuer que les "prétendues" victimes cherchent à tirer profit d'un génocide imaginaire, ce qui a un impact direct sur l'image de leur groupe. Le génocide et les crimes contre l'humanité sont si graves qu'ils ne portent pas seulement atteinte aux personnes concernées, mais à l'humanité tout entière.      

    Notes


    __________

    Traduction : © Georges Festa - 02.2017



    0 0



     © Brepols, 2015


    Boston : rencontre Society for Armenian Studies - Middle Eastern Studies Association
    par Aram Arkun


    BOSTON - Le 17 novembre dernier, à Boston, la Society for Armenian Studies (SAS) a organisé un colloque sur les Arméniens en Amérique, parallèlement à son assemblée générale annuelle. Elle a parrainé plusieurs tables rondes lors du congrès annuel de la Middle East Studies Association (MESA), qui s'est poursuivi durant le week-end pour s'achever le 27 novembre à l'hôtel Marriott Copley Place de Boston. Plusieurs conférences, non soutenues par la SAS, portant sur des thématiques arméniennes, y ont figuré. Le 18 novembre, la National Association of Armenian Studies and Research (NAASR) a coparrainé une réception dans son siège à Belmont, conjointement à la SAS, à l'attention des arménologues. 

    Le colloque de la SAS fut inauguré par son président, le professeur Barlow Der Mugrdechian, coordinateur du Programme Berberian d'études arméniennes et directeur du Center for Armenian Studies à l'université d'Etat de Fresno. Il souligna le fait que, pour la troisième année consécutive, la SAS organisait un colloque conjointement à son assemblée générale.

    La première table ronde, intitulée "Travel, Collective Memory and Homeland among Armenian-Americans" [Voyage, mémoire collective et patrie parmi les Arméno-Américains], était présidée par Marc Mamigonian, en charge du secteur universitaire à la NAASR. Le docteur Margaret Manoogian, de la Western Oregon University, traita des "Connections for Families Disrupted: Travels to Anatolia by Diasporans" [Connexions pour familles en rupture : voyages de membres de la diaspora en Anatolie], tandis que le docteur Carel Bertram, de l'université d'Etat de San Francisco, évoqua le rôle de la musique dans l'identité dans sa communication intitulée "Coming to Terms with Home and Homeland" [Assumer son ancrage et ses origines]. Deux interventions inspirées en partie de voyages organisés par Armen Aroyan, de la Californie vers la Turquie.
    Sona Nersisyan, de l'Institut d'Archéologie et d'Ethnographie de l'Académie Nationale des Sciences d'Arménie, s'intéressa au thème suivant : "Homeland Perception and Identity Construction: The Case of the Los Angeles Armenian Community" [Perception des origines et construction d'identité : le cas de la communauté arménienne de Los Angeles].   

    La seconde table ronde, intitulée "Diversities of Armenianness in American and Diasporic Contexts" [Pluralité de l'identité arménienne dans les contextes américain et diasporique], était présidée par le docteur Vahe Sahakyan, de l'université du Michigan, Ann Arbor. Premier intervenant, Anatolii Tokmancev, de l'UCLA, présenta une communication intitulée "Armenian Jehovah's Witnesses: Nationalism in a Strictly Non-National Sect" [Les Témoins de Jéhovah arméniens : nationalisme dans une secte strictement non nationale], dans laquelle il analyse la communauté des Témoins de Jéhovah arméniens de Glendale, en Californie. La structure interne de la secte des Témoins de Jéhovah encourage apparemment le maintien de l'identité nationale, tandis que le prosélytisme de la part de ses membres arméniens est réservé à d'autres Arméniens. Tokmancev s'est ainsi rendu compte que le maintien de la culture arménien, dans leur cas, n'est pas lié à l'identité arménienne, mais utilisé en lien avec l'identité religieuse.
    Le docteur Shushan Karapetian, de l'université de Californie, Los Angeles, a évoqué le rapport entre langue et identité chez les Arméniens de Los Angeles dans son intervention intitulée "Language in Diaspora: Problematizing Ideology, Identity, and Symbolism" [La langue en diaspora : problématiser idéologie, identité et symbolisme]. Se fondant sur ses études empiriques, elle conclut que la valeur symbolique de la langue s'accroît à mesure que la portée de son usage comme moyen essentiel de communication décroît, car considéré comme ayant une faible valeur utilitaire pour réussir dans la société américaine. Ce qui mène, releva-t-elle, à un état de dissonance cognitive.
    Helen Makhdoumian, de l'université de l'Illinois, Urbana-Champaign, s'intéressa au roman The Bullet Collection (2003), de l'arméno-américaine Patricia Sarrafian Ward, dans sa communication "Inheritance of Exile: Negotiating Memory, Home, and Belonging in Armenian-American Literature about the Lebanese Civil War" [L'exil pour héritage : négocier mémoire, racines et appartenance dans la littérature arméno-américaine sur la guerre civile libanaise]. Makhdoumian releva le fait que les souvenirs d'exil des générations antérieures, comme dans le génocide arménien, s'articulent dans de nouvelles communautés transnationales arméniennes permanentes. La circulation facilite la mémoire via de nouveaux déplacements traumatiques.

    Le docteur Der Mugrdechian présida l'assemblée générale de la SAS, où trois autres membres de son Conseil exécutif étaient présents, Vahe Sahakyan, Sergio La Porta et Vartan Matiossian. Mugrdechian précisa que Michael Pifer et Hagop Ohanessian sont actuellement coéditeurs du Bulletinde la SAS, édité chaque année. Ce Bulletina été remanié dans un format numérique et est disponible dans l'espace public du site internet de la SAS. Toutes les informations seront conservées sur le site, y compris des rapports sur les activités des membres. Le Bulletin papier annuel comptera des éléments comme les rapports officiels de la SAS, le budget et les distinctions.
    La Porta, éditeur du Journal of the Society for Armenian Studies, signala les changements intervenus dans l'aspect de la revue en 2015, ainsi que son évolution vers le numérique. L'objectif est essentiellement la diffusion électronique de la revue, mais des versions papier seront aussi disponibles sur demande. L'édition 2016 paraîtra fin 2016 ou début janvier 2017, et des contributions parviennent pour l'édition 2017. Il annonça aussi que la revue recherche un rédacteur à temps plein.
    Der Mugrdechian précisa que quatre membres et sept membres étudiants ont été recrutés cette année. Il évoqua les finances de la SAS concernant l'année en cours, ainsi que les manifestations organisées par la SAS.

    L'on apprit de manière informelle que le Prix SAS 2015 de la Meilleure communication présentée par un doctorant a été remporté par deux étudiants. Gohar Grigoryan pour son article "Manifestations of Mongol-Armenian Relations in the Royal Art of the Armenian Kingdom of Cilicia" [Présences des relations arméno-mongoles dans l'art royal du royaume arménien de Cilicie] et Khatchig Mouradian pour son étude "Genocide and Humanitarian Resistance in Ottoman Syria, 1915-1916" [Génocide et résistance humanitaire en Syrie ottomane, 1915-1916]. D'autres informations sont à paraître dans une parution officielle, le mois prochain.          

    Deux postes vacants au Conseil exécutif de la SAS ont été pourvus grâce à l'élection de Vahe Sahakyan et Khatchig Mouradian pour un mandat de trois ans. Ani Kasparian s'est portée volontaire pour travailler à la commission des nominations. Le principe d'un autre mini-colloque, parallèlement à celui de la MESA, l'an prochain à Washington, D.C., fut voté.

    Une question du public concernant la situation des chaires d'études arméniennes aux Etats-Unis fut soulevée, ainsi que le problème des universitaires non arménophones, nommés à des chaires d'études arméniennes.

    Le 18 novembre, la SAS parraina une table ronde lors des sessions ordinaires de la MESA, intitulées "New Issues, Perspectives, and Sources in Armenian Studies" [Questions, perspectives et sources nouvelles dans les études arméniennes]. Présidée par Der Mugrdechian, avec Ümit Kurt (Université de Harvard) comme intervenant, elle compta Anna Aleksanyan, doctorante à l'université Clark, qui présenta une communication intitulée "Ritualized Rapes and Body Destruction of the Armenian Women During the Genocide" [Viols ritualisés et destruction corporelle des femmes arméniennes durant le génocide], et Varak Ketsamanian, doctorant à l'université de Princeton, qui évoqua "The Hunchakian Revolutionary Party from 1891-1895" [Le parti révolutionnaire hentchak de 1891 à 1895] et replaça les événements de la région du Sassoun dans leur contexte socioéconomique et politique.
    Ketsamanian soutint que le parti hentchak orienta la violence déjà présente dans une direction particulière, contribuant ainsi, dans un sens, à l'institutionnaliser. Aleksanyan souligna le fait que le viol fut utilisé de manière systématique et rituelle lors du génocide arménien pour faciliter la destruction de la société et de l'identité arméniennes. Les femmes furent tuées ou perdirent toute envie de vivre (se suicidaient, par exemple) ou vécurent ensuite parmi les leurs comme un rappel constant de leur humiliation et de leur déshumanisation.
    Kurt commenta les développements positifs des études arméniennes, dont les micro-recherches révélant les complexités locales dans le contexte de l'évolution de l'empire ottoman, à partir des archives et des fonds imprimés, et adressa ensuite quelques observations et questions aux deux intervenants. Empêchés, deux autres conférenciers ont transmis leurs textes.

    Le 19 novembre, la SAS parraina avec l'Ottoman and Turkish Studies Association, une table ronde sur "Knowledge Production, Exclusion, Inclusion: The Repositioning of Armenians in Ottoman and Turkish Historiography" [Production, exclusion, inclusion du savoir : le repositionnement des Arméniens dans l'historiographie ottomane et turque], tandis que plus de dix communications portant sur des thématiques arméniennes furent prononcées lors de sessions du congrès de la MESA.

    Vendredi soir, durant la réception de la NAASR, le président de son conseil d'administration, Yervant Chekijian, évoqua le soutien de longue date apporté par la NAASR aux études arméniennes et précisa les projets de rénovation et d'expansion du siège de la NAASR. Sarah Ignatius, directrice exécutive de la NAASR, accueillit et fit l'éloge des membres du Cercle dirigeant de la NAASR pour leur soutien aux études arméniennes, ainsi que les chercheurs pour leurs travaux. En charge du secteur universitaire de la NAASR, Marc Mamigonian évoqua le lien de longue date et complémentaire entre la SAS et son association.
    Der Mugrdechian parla de la SAS et remercia la NAASR à l'occasion de son 60ème anniversaire. Sergio La Porta présenta le Journal of the Society for Armenian Studies. Les membres présents de la SAS se présentèrent.
    Evénement surprise, le Dr Sona Aronian Book Prize for Excellence in Armenian Studies de la NAASR fut annoncé en présence de la lauréate 2016, le docteur Christina Maranci. Son ouvrage a pour titre Vigilant Powers: Three Churches of Early Medieval Armenia (Turnhout : Brepols, 2015). Titulaire de la chaire Arthur H. Dadian and Ara T. Oztemel, Maranci est professeure associée d'art arménien à l'université Tufts. Elle remercia la NAASR pour son soutien de longue date et souligna le fait que ce genre d'ouvrages nécessite des années ou même, dans son cas, près de dix ans, pour être achevé, ce qui est impossible sans réel soutien.                
    ____________

    Traduction : © Georges Festa - 02.2017



    0 0



     © Doubleday, 2017


    Bohjalian évoque son travail, l'Artsakh et sa toute dernière création The Sleepwalker
    Entretien avec Chris Bohjalian
    par Rupen Janbazian
    The Armenian Weekly, 10.01.2017


    WATERTOWN, Mass. - Le tout dernier roman de Chris Bohjalian, Meilleures ventes du New York Times, The Sleepwalker - qui lui vaut déjà les éloges de la critique - vient de paraître. The Armenian Weeklya récemment rencontré l'A. pour évoquer cette récente publication, sa technique d'écriture et son premier voyage en Artsakh (Nagorno-Karabagh). 

    La toute nouvelle création de Bohjalian est un mystère qui a trait au chagrin, au deuil et à la perte. Ce roman, confie-t-il, aborde aussi la notion de secrets. "Nous avons tous apparemment des secrets; maris et femmes, parents et enfants, amants. A mes yeux, The Sleepwalker a trait à tous ces secrets qui existent derrière les portes closes de chaque maison, quand les stores sont baissés et les portes fermées," précise Bohjalian dans son récent entretien avec The Armenian Weekly.

    Si Bohjalian est apparemment l'un des romanciers les plus travailleurs au monde, c'est probablement parce que c'est vrai. "Je travaille beaucoup la discipline," confie-t-il, quand on l'interroge sur sa technique.

    Discipliné, il l'est.

    Depuis 2011, par exemple, il n'a pris qu'une année sabbatique, publiant un livre par an, excepté en 2015.

    Bohjalian a publié au total 19 livres, dont The Sandcastle Girls, Skeletons at the Feast, The Double Bind, Midwives, meilleures ventes du New York Times, et The Guest Room, paru l'an dernier, qui relate l'histoire captivante d'une jeune fille de 19 ans, originaire d'Arménie, retenue prisonnière comme esclave sexuelle en Russie et emmenée à New York pour y être exploitée.

    En 2016, Bohjalian s'est rendu pour la première fois au Nagorno-Karabagh - un lieu qu'il nomme "la ligne de démarcation" des Arméniens. L'engagement et l'énergie de la population l'ont profondément impressionné. "Nous ne perdrons pas [l'Artsakh] comme nous avons perdu l'Arménie Occidentale. Nous ne perdrons pas ce petit pays comme nous avons perdu Van, l'Anatolie, la Cilicie," explique-t-il.

    Actuellement en tournée sur 19 villes - et, précise-t-il, 4 fuseaux horaires - Bohjalian semble ravi de rencontrer ses lecteurs face à face. "Je suis si heureux d'avoir ces lecteurs qui veulent venir et m'écouter parler, que je suis toujours content de les voir. Je n'échangerais ça pour rien au monde," dit-il.

    The Sleepwalker est disponible sur Amazon, entre autres.     

    Ci-dessous l'intégralité de notre entretien avec Bohjalian.

    ***

    - Rupen Janbazian : Autre année, autre roman. Il y a un an à peine, nous parlions de ton dernier livre dans un entretien. Comment fais-tu ?
    - Chris Bohjalian : Je travaille beaucoup la discipline. Quand tu sors de la fac, un éditeur ne te dit pas : "Tu m'as l'air d'être un jeune écrivain prometteur. Tiens, prends cet argent, écris un bouquin !" Donc tu décroches un emploi. C'est comme ça que j'ai travaillé dans des agences de publicité au Vermont - à plein temps - jusqu'à la trentaine. J'écrivais de cinq heures du matin à sept heures du soir - tous les jours - le samedi matin, le dimanche après-midi, et puis le lundi et le mardi soir en rentrant de mon travail. J'ai écrit mes trois premiers romans, alors que j'étais employé à plein temps, et cette discipline m'a été très utile. J'entame toujours la journée à six heures du matin.

    - Rupen Janbazian : Fais-nous découvrir une journée typique d'écriture.
    - Chris Bohjalian : L'objectif est d'écrire 1000 mots par jour. Je n'écris pas toujours 1000 mots et, quand ça m'arrive, plein de choses finissent au montage. Mais, comme [l'écrivaine américaine] Jodi Picoult l'a remarqué un jour, il est beaucoup plus facile d'éditer une mauvaise page que pas de page du tout. C'est une partie importante du processus.

    Autre élément essentiel, à mon avis, dans cette époque numérique, le fait que j'essaie de me tenir à l'écart des réseaux sociaux le matin - j'essaie aussi de ne pas répondre aux courriels le matin. Bon, tu peux voir des messages de moi sur les réseaux sociaux le matin, mais il a de fortes chances que je les ai programmés la veille. Voilà comment j'arrive à rester centré sur mes personnages et les histoires que j'écris.

    Au final, j'essaie vraiment de rester à mon bureau de six heures du matin jusqu'au déjeuner. Comme Hemingway l'a dit un jour, écrire c'est 1 % d'inspiration et 99 % "le cul dans ta chaise." C'est une paraphrase, mais qui est assez juste.

    - Rupen Janbazian : Quels rapports entretiens-tu avec tes tout derniers personnages dans The Sleepwalker ?
    - Chris Bohjalian : Ma fille Grace dit de mon œuvre que mon thème de prédilection en tant que romancier est une jeune femme bousillée. Elle a raison. C'est vrai à la fois dans ma littérature contemporaine et mes romans historiques.

    Pense aux cicatrices de Serafina dans The Light in the Ruins, ou d'Emily Shepard dans Close Your Eyes,Hold Hands, ou d'Alexandra dans The Guest Room, et bien sûr à Karine, Nevart et Hatoun dans The Sandcastle Girls - des femmes fortes et courageuses, qui ont été profondément marquées - parfois littéralement - dans leurs existences. 

    Hatoun est muette; elle peut parler, mais reste muette dans The Sandcastle Girls. Serafina se brûle dans The Light in the Ruins. Emily Shepard avale des oxycontins comme des M&M's dans Close Your Eyes, Hold Hands. Et dans The Sleepwalker, tu croises deux autres jeunes femmes du même style. Lianna, qui raconte le livre, et sa sœur cadette Paige, toutes deux marquées par cette soirée d'août 2000, quand leur mère disparaît après une crise de somnambulisme.

    - Rupen Janbazian : Pourquoi as-tu décidé de situer la disparition de la mère en 2000 ?
    - Chris Bohjalian : Je l'ai située en 2000 pour deux raisons. Premièrement, parce que j'avais envie d'une histoire qui ne soit pas dictée par des smartphones. De nos jours, tant de mystères concernent la technologie. Je n'avais pas envie d'écrire un livre sur la technologie.

    Deuxièmement, j'aime bien l'idée du passé à la première personne. Des livres comme To Kill a Mockingbird [de Harper Lee], par exemple - un narrateur, adulte, qui se replonge dans un moment qui a changé sa vie en tant qu'enfant. Il y a pas mal de nostalgie et de pressentiment dans cette construction. The Sleepwalkerse situe en 2000, mais Lianna raconte l'histoire en 2017.

    - Rupen Janbazian : Parle-nous du sujet. Le somnambulisme.
    - Chris Bohjalian : A l'origine, je pensais écrire un livre sur les rêves - ce grand abîme freudien. J'ai déjeuné un jour avec le directeur du Centre sur le Sommeil de l'UVM [Université du Vermont] à Burlington, dans le Vermont. Je voulais comprendre la physiologie des rêves et découvrir ce que le cerveau fait quand on rêve. Il m'a parlé d'un patient qui était somnambule. Tout naturellement, notre conversation a évolué vers le somnambulisme. Il m'a alors parlé de toutes ces choses incroyables que font les gens quand ils sont somnambules.

    En fait, tout ce que tu peux faire quand tu es éveillé, tu peux le faire quand tu es somnambule. Imagine que la partie de ton cerveau qui contrôle les activités motrices est tout à fait éveillée et que la partie qui contrôle le jugement et la mémoire dort profondément. Les gens cuisinent en dormant, conduisent en dormant, font du jogging en dormant, font l'amour en dormant, tuent en dormant, marchent en dormant.

    C'est très banal, en fait. Dix pour cent des enfants font du somnambulisme un jour ou l'autre. Quatre pour cent des adultes ont au moins eu une expérience de somnambulisme l'année dernière.

    - Rupen Janbazian : Avais-tu connaissance de ces faits ou de ces statistiques avant cette rencontre et d'entamer tes recherches ?
    - Chris Bohjalian : Non. J'ignorais pratiquement tout du somnambulisme quand j'ai entamé ce livre. L'idée qu'un roman sur le somnambulisme m'attendait ne m'avait même pas traversé l'esprit.

    - Rupen Janbazian : Quel genre de recherches ont-elles été nécessaires ?
    - Chris Bohjalian: J'ai adoré. Elles ont été de deux ordres. Tout d'abord, j'ai consacré beaucoup de temps à m'informer sur le somnambulisme - sur tout ce que le cerveau fabrique quand tu es somnambule jusqu'au fait qu'il s'agit d'un domaine nouveau. Le terme "trouble de l'éveil" n'est apparu qu'en 1968. La médecine légale du sommeil ou la recherche sur les crimes perpétrés durant le sommeil n'étaient même pas une discipline jusqu'en 2007.

    J'ai aussi adoré découvrir comment se passe une enquête concernant une personne disparue. Ça m'a captivé - discuter avec des détectives, la police et les équipes de recherche et de sauvetage, savoir que faire si, un soir, une mère de deux enfants au Vermont disparaît après une crise de somnambulisme.

    - Rupen Janbazian : Le somnambulisme est le thème central, mais le roman s'attaque à plein d'autres questions. Je repense à The Guest Room - un roman avec pour toile de fond une histoire atroce de trafic d'êtres humains, mais qui aborde aussi des thèmes comme le chantage, l'escroquerie et les problèmes conjugaux.
    - Chris Bohjalian : Le livre traite du chagrin, du deuil et de tout ce qui se passe quand quelqu'un a disparu, sans être mort. Autre élément, la notion de secrets - nous avons tous apparemment des secrets : maris et femmes, parents et enfants, amants. A mes yeux, The Sleepwalker a affaire à tous ces secrets qui existent derrière les portes closes de chaque maison, quand les stores sont baissés et les portes fermées.

    - Rupen Janbazian : Revenons à ton thème fétiche - les jeunes femmes "bousillées."
    - Chris Bohjalian : J'ajouterais qu'elles sont peut-être bousillées, mais très courageuses.

    - Rupen Janbazian : Oui, courageuses aussi. Pourquoi reviens-tu sans cesse à ce genre de personnages ? Les deux héroïnes de The Sleepwalker ont-elles un lien avec l'un de tes personnages précédents ?
    - Chris Bohjalian : D'une certaine manière, Lianna descend de Connie Danforth dans Midwives, et sa sœur Paige reprend, peut-être, Laurel Estabrook dans The Double Bind. Je pense simplement à leur comportement, leur façon de s'exprimer et leur vision de la vie.

    Je pense être attiré par ce genre de personnages parce que je suis le père d'une fille et il m'arrive de penser que j'écris sur mes pires peurs. Il y a une part en moi qui s'intéresse toujours aux opprimés. Je pense à l'épigraphe que j'ai choisie pour The Guest Room; elle est de Pasternak, dans Le Docteur Jivago, cette citation admirable sur le regret : "Je ne t’aimerais pas avec autant de force s’il n’y avait rien à te reprocher, rien à regretter en toi."

    Mes livres qui marchent ont tous affaire à des choses épouvantables et au regret. Je pense que c'est ce qui m'attire vers ces personnages à la fois terrorisés et courageux.

    - Rupen Janbazian : Tu parlais de ton rôle de père et de ton attirance pour ces personnages. Comment ta relation avec ta fille a-t-elle évolué au fil des ans ou, peut-être, de tes romans ?
    - Chris Bohjalian : Grace est de plus en plus associée à mon travail. Elle est l'une des premières à me lire. J'aime beaucoup ses remarques. Elle lit mes livres depuis la classe de 5ème, mais elle lit mes manuscrits depuis 2011, quand elle a lu ma première ébauche de The Sandcastle Girls. Ses observations sont très judicieuses.

    Naturellement c'est une comédienne et l'une des choses qu'elle fait dans son travail c'est de lire des livres audio - elle a déjà lu trois de mes livres. Nous sommes très proches. Victoria - ma femme - et Grace - ma fille - à nous trois nous formons une sorte de trio idéal.

    - Rupen Janbazian : Changeons de sujet. Tu as récemment déclaré qu'une des choses dont tu es le plus fier en 2016 est un article pour le New York Times1, où tu expliques pourquoi, la cinquantaine venue, il est si important pour toi d'être aux côtés de l'Arménie et du Nagorno-Karabagh.          
    - Chris Bohjalian : Une des meilleures façons, je trouve, d'aider notre communauté est de défendre les sujets qui comptent pour nous. Et, naturellement, l'un d'eux est l'Artsakh. J'ai beaucoup écrit depuis quatre ou cinq ans sur l'Arménie Occidentale et la reconnaissance du génocide pour des publications très importantes - le Washington Post, le Boston Globe, Newsweek - mais je n'avais encore rien écrit sur l'Artsakh. Rien sur cette démocratie encore jeune de 150 000 habitants, en résistance contre une féroce dictature qui opprime la population de l'Azerbaïdjan - dix millions d'habitants, je crois ? 

    Donc, cette année, pour la première fois, je suis allé en Artsakh, où j'ai été très impressionné par l'engagement de la population. La réalité est que nous savons tous qu'en Arménie, nous risquons une fuite des cerveaux; nous risquons de perdre une partie de nos jeunes les meilleurs pour la Russie ou d'autres lieux de la diaspora, par manque d'opportunités. Et si des choses formidables sont réalisées pour garder nos jeunes ici, à commencer par TUMO2, en Artsakh c'est différent. Tous les gens qui sont en Artsakh sont là-bas à long terme. Tous les gens que j'ai rencontrés là-bas ont envie de construire ce pays, de bâtir une démocratie. Et donc, à mon retour, j'ai eu envie de faire tout mon possible pour informer mes lecteurs sur ce versant à part de notre culture et de notre communauté.      

    J'ai écrit deux histoires. L'une sur un médecin syro-arménien réfugié, attiré par l'Artsakh et qui s'y est installé avec ses deux filles adolescentes. Ça m'a frappé de voir que ce petit pays qui possède si peu est prêt à accueillir des réfugiés et les aider à refaire leur vie, alors que les Etats-Unis - qui sont si riches et si prospères - voient dans "réfugié" un gros mot.

    Quant à la seconde histoire, je trouvais que la couverture de la guerre des Quatre Jours en avril 2016 n'était pas équilibrée. J'avais l'impression que pour beaucoup de publications à travers le monde, c'était comme pour le Groupe de Minsk [Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe - OSCE] : comme si les deux parties violaient le cessez-le-feu; comme si les deux parties voulaient s'agrandir au plan territorial. J'ai trouvé ça ridicule. La plupart des gens ne savent même pas trouver le Nagorno-Karabagh, l'Arménie ou l'Azerbaïdjan sur une carte; donc je me suis dit que la guerre des Quatre Jours était une occasion pour aller là-bas, écrire sur ce sujet - écrire non pas un reportage, mais une tribune, un essai expliquant pourquoi je suis aux côtés du Nagorno-Karabagh et ce, non du fait de mon ADN, mais de l'autorité morale qui est celle des citoyens de cette république. Comme l'a déclaré son médiateur [de l'Artsakh], il ne s'agit pas seulement du droit à l'autodétermination d'un peuple; il s'agit du droit à l'autodétermination d'un peuple menacé d'extermination.
    Je considère le Nagorno-Karabagh comme notre ligne de démarcation. Nous ne perdrons pas come nous avons perdu l'Arménie Occidentale. Nous ne perdrons pas ce petit pays come nous avons perdu Van, l'Anatolie, la Cilicie. L'Azerbaïdjan a tout le pétrole; nous avons toute la broussaille et des grenades. Mais la population du Nagorno-Karabagh défendra jusqu'au bout cette broussaille et ces grenades.

    - Rupen Janbazian : Qu'est-ce qui t'a le plus étonné en Artsakh ? Tu disais que c'était ton premier voyage.
    - Chris Bohjalian : Ce qui m'a frappé c'est l'engagement en profondeur des gens qui vivent là-bas. Ils veulent tous construire ce pays. Pas d'ambiance cynique en Artsakh.

    - Rupen Janbazian : Tu disais avoir écrit sur un médecin syro-arménien réfugié et son vécu en Artsakh. Ces cinq dernières années, la Syrie en général et Alep en particulier ont focalisé l'attention de la communauté arménienne à travers le monde et de l'opinion. Que penses-tu de la crise là-bas, notamment avec la récente reprise d'Alep par le gouvernement syrien ?
    - Chris Bohjalian : J'ai l'impression que le monde a laissé tomber Alep. Ce que notre communauté a subi là-bas est terrible. Je trouve que ceux qui sont restés ont fait preuve d'une résistance incroyable. Je suis sûr que certains sont restés parce qu'ils n'avaient pas d'autre issue, pas d'autre choix. Mais je ne jetterai pas la pierre à ceux qui ont fui Alep. La situation là-bas était invivable, en particulier ces trois dernières années. Je note aussi que notre diaspora s'est démenée pour soutenir la communauté arménienne d'Alep, et je tiens à remercier haut et fort la myriade d'associations arméniennes qui ont tant fait pour secourir nos frères et nos sœurs d'Alep.

    - Rupen Janbazian : Tu dédies The Sleepwalkerà une figure connue de nos lecteurs, Eric Nazarian, ainsi qu'à Andrew Furtsch.
    - Chris Bohjalian : Ma page préférée dans chacun de mes livres est celle de la dédicace. Par exemple, en 2014, j'étais tout ému de dédier Close Your Eyes, Hold Handsà Khatchig Mouradian [ancien éditeur de The Armenian Weekly] et à mon éditrice de longue date Jennifer Jackson. Ce livre est dédié à deux de mes amis les plus chers - l'un au Vermont et l'autre en Californie.
    J'ai dédié l'ouvrage à Eric pour son enthousiasme, son énergie créatrice, sa haute valeur morale et son engagement en faveur de la justice - justice en ce qui concerne notre communauté et justice au sens large.

    - Rupen Janbazian : Ce qui m'amène à ma question suivante. A quand une adaptation au cinéma de The Sandcastle Girls par Nazarian ?
    - Chris Bohjalian : C'est une question à poser à Eric ! Apparemment ça roule. Eric prévoit de tourner cet été et je pense qu'il s'agit maintenant de bien caler les choses. Il a écrit un scénario vraiment génial, meilleur que le roman, de loin; il a réussi à trouver les financements et maintenant c'est simplement une affaire de cadrage.

    - Rupen Janbazian : Meilleur que le roman ?
    - Chris Bohjalian : Ah oui ! Un très bon scénario.  

    - Rupen Janbazian : Des projets de roman ?
    - Chris Bohjalian : Le prochain livre que je suis en train d'écrire parle d'une hôtesse de l'air déjantée, alcoolique, employée d'un transporteur américain, qui drogue un passager entre Charles de Gaulle et Dubaï, et qui se réveille le lendemain matin au lit avec lui dans sa suite, sauf que quelqu'un lui a tranché la gorge et qu'il est mort. Elle dépose la pancarte "Do Not Disturb" sur la porte et embarque pour son vol vers Charles de Gaulle, puis JFK, mais elle découvre rapidement qu'on ne peut jamais fuir un corps qu'on laisse derrière soi. Son avocate s'appelle Ani Mouradian.

    Je participais un jour à une table ronde avec Alex Dinelaris [scénariste oscarisé] et il expliquait pourquoi il est si important pour des artistes arméniens d'avoir des personnages d'origine arménienne et de faire en sorte qu'on ne soit pas dans le "génocide tout le temps." 

    Notre culture est plus vaste que ça, vaut mieux que ça - il s'agit pour nous de transcender ça. Et j'avais simplement envie d'avoir une grande et jeune avocate, à la fois intéressante, intelligente, charismatique, qui se trouve être arméno-américaine.

    - Rupen Janbazian : 19 villes sur quatre fuseaux horaires. Ça doit être fatigant. Tu aimes sûrement voyager ?
    - Chris Bohjalian : Anne Lamott a dit un jour : "La seule chose pire qu'une tournée littéraire, c'est de ne pas en faire."

    En fait, je suis ravi. Je vais rencontrer quelques-unes de mes communautés arméniennes préférées - que ce soit à Saint-Louis, Providence ou Pasadena.

    Je suis si heureux d'avoir ces lecteurs qui veulent venir et m'écouter parler, que je suis toujours content de les voir. Je n'échangerais ça pour rien au monde."    
                 

    Notes


    [Rupen Janbazian est l'éditeur de The Armenian Weekly. Ses écrits portent principalement sur la politique, les droits de l'homme, la communauté, la littérature et la culture arméniennes. Il a publié des reportages sur l'Arménie, l'Artsakh (la République du Nagorno-Karabagh), la Turquie, le Canada, les Etats-Unis et l'Arménie Occidentale. Il a exercé des fonctions dirigeantes au plan local et national de l'Armenian Youth Federation (AYF) du Canada et de l'association Hamaskaïne de Toronto, et comme administrateur de l'Armenian National Committee (ANC) de Toronto. Janbazian enseigne aussi l'histoire arménienne et la création littéraire à l'Armenian Private School de Toronto, parallèlement à son activité de traducteur.]
    ____________

    Traduction : © Georges Festa - 02.2017



    0 0



     Portrait du roi Alphonse XIII d'Espagne en 1916
    © Kaulak [Antonio Cánovas del Castillo y Vallejo]
    Barcelone, Museu Nacional d'Art de Catalunya
    https://es.wikipedia.org/wiki/


    Alphonse XIII tenta de sauver des intellectuels arméniens du génocide perpétré par la Turquie


    [Alphonse XIII a rejoint l'actualité en Arménie ces dernières semaines. Un chercheur a découvert dans des archives datant de l'époque de la domination turque des documents qui mettent en lumière l'intervention diplomatique qu'entreprit en 1915 et 1916 le roi d'Espagne afin de sauver plusieurs intellectuels arméniens du génocide, dont ce peuple fut victime.]

    La figure d'Alphonse XIII a été indubitablement marquée pour avoir été le souverain qui quitta l'Espagne en avril 1931, lorsque la Seconde République fut proclamée. Ce qui a assombri, par exemple, son action humanitaire durant la Première Guerre mondiale, impulsant plusieurs projets pour sauver de la mort un grand nombre de prisonniers de guerre. Autant d'efforts qui firent que le roi fut proposé comme candidat au Prix Nobel de la Paix.

    Bien. D'après ce que Monarquía Confidenciala pu vérifier, le nom d'Alphonse XIII s'est retrouvé récemment lié à une action humanitaire pour sauver des vies, dans ce cas en Arménie.

    Un chercheur établi aux Etats-Unis, Gevorg B. Hakobyan, a découvert dans des archives de l'époque de la fin de l'empire ottoman et du début de la république de Turquie des documents qui font apparaître qu'Alphonse XIII entreprit des démarches pour tenter de sauver la vie de plusieurs intellectuels arméniens.      

    Lors d'un épisode entouré de polémiques - que la Turquie continue de nier -, le régime Jeune-Turc lança en 1915 une campagne de rafles et de massacres contre les Arméniens qui peuplaient plusieurs provinces de l'empire ottoman d'alors.

    En avril 1915, de nombreux intellectuels et personnalités éminentes de la communauté arménienne furent placés en détention. Le roi d'Espagne en eut connaissance et décida de tenter d'intervenir pour les sauver de la mort.

    La documentation découverte à ce jour démontre qu'Alphonse XIII écrivit une lettre au gouverneur de la région concernée, demandant à ce que leurs vies fussent protégées. Peu après, en mai 2016, l'ambassadeur d'Espagne en Turquie, Julián del Arroyo, écrivit à son tour, cette fois au ministre turc des Affaires Etrangères, soulignant l'intérêt que portait le roi d'Espagne à la vie de ces intellectuels arméniens.

    La réponse que donna le gouverneur ottoman à Alphonse XIII fut que les dirigeants arméniens, pour lesquels le roi intervenait, étaient responsables d'activités révolutionnaires et qu'ils avaient fui en Russie. Or, à la date où il écrivit cette lettre au souverain espagnol, les intellectuels arméniens avaient déjà été mis à mort, mais les autorités turques voulurent dissimuler le fait.

    Ces documents sur les démarches d'Alphonse XIII se résument à l'échange de télégrammes que certaines personnalités arméniennes et le secrétaire du roi, le marquis de Torres de Mendoza, conservèrent en 1916 pour intercéder en faveur de plusieurs Arméniens raflés à Istanbul, et qu'a réuni Pascual C. Ohanian dans son ouvrage Turquía, Estado genocida 1915-1923 (Buenos Aires : Akian, 1986).  
    ___________

    Traduction : © Georges Festa - 02.2017



    0 0



    Alexandropol en 1901, in Henry Finnis Blosse Lynch, Armenia: Travels and Studies and the Russian Provinces, Library of Alexandria (USA), 1901 - © https://en.wikipedia.org
      Avétis Aharonian (1866 - 1948) - © https://hy.wikipedia.org


    Derenyk A. Mouradian, L'Arménie durant la 1ère révolution russe (1905-1907), Erevan : Académie des Sciences d'Arménie, 1964 [en arménien]

    Avétis Aharonian, Œuvres complètes, Vol. 5, Téhéran, 1983 [en arménien]

    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 05.12.2016


    L'Arménie durant la 1ère révolution russe de 1905-1907

    L'Arménie durant la 1ère révolution russe (1905-1907), de D. A. Mouradian (1964, 260 p.), garde toute sa valeur, bien qu'entachée par un usage immodéré de termes russes et sa grossière diatribe contre la Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.). Rassemblant des données historiques souvent ignorées, l'ouvrage rappelle l'existence en Arménie orientale de fondements économiques et sociaux propices à un mouvement paysan et ouvrier autochtone, bien que modeste. En décrivant la situation sociale d'alors, Mouradian montre, au plan historique, une chose qui était déjà évidente depuis longtemps dans la littérature arménienne. Il est aisé de voir comment une population rurale arménienne appauvrie et une classe ouvrière surexploitée, plus réduite, travaillant dans les mines, les transports et les petites manufactures, seraient enclines à participer à la révolution de 1905-1907, qui déferla dans l'empire tsariste, dont l'Arménie orientale et le Caucase faisaient alors partie.

    I.

    Comme toute province coloniale, le Caucase fournissait la Russie de l'empire des tsars en matières premières et en productions agricoles - pétrole, cuivre, coton, alcools, tabac, riz - émanant d'entreprises rentables qui, pour les plus avancées, se trouvaient ou passaient rapidement sous contrôle étranger, français ou russe dans un premier temps, puis anglais, suisse, allemand et autre. Un tel développement économique et la nécessité de réseaux de transports furent à l'origine d'une classe ouvrière régionale, composée de diverses nationalités, dans tout le Caucase.

    Dans ce qui est maintenant l'Arménie, en 1905-1907, une petite classe ouvrière de quelque 10 à 12 000 travailleurs se concentrait sur le réseau ferroviaire régional, de modestes centres manufacturiers à Alexandropol (actuellement Gumri) et Erevan, mais surtout dans les mines de cuivre d'Alaverdi et de Kapan. Des salaires de misère, de terribles conditions de travail, une exposition constante à des dangers physiques et la menace incessante d'un licenciement immédiat amenaient fréquemment ces travailleurs à manifester.

    Appauvrie, ne détenant que 30 % des terres et en proie aux usuriers, la population rurale était elle aussi encline à se révolter. De fait, dès 1903, un soulèvement paysan à Haghpat, dans le Lori, préluda à plusieurs révoltes en 1905. Une communauté paysanne aux abois recourut à l'autodéfense armée (p. 56-57) contre un régime qui, avec l'aide de l'Eglise, utilisait l'armée et la police pour supprimer toute résistance (p. 60). Fait significatif, Haghpat donnera naissance à la première cellule bolchevik arménienne (p. 61), en lutte contre une situation féodale révoltante (p. 57).

    Or, le fait de présenter avant tout ces mouvements ouvriers et paysans du Caucase sous l'angle ethnique, arménien, géorgien ou azéri, est une grave erreur, et même une déformation de la réalité historique. Par essence pluriethniques, ces mouvements se développèrent au Caucase au sein de régions et de zones industrielles pluriethniques, y compris lorsque, dans certaines régions bien précises, un seul groupe ethnique prédominait, comme pour les Arméniens à Lori (p. 59). Définir la classe ouvrière en fonction de l'origine ethnique dans les mines et les chemins de fer (p. 62-63), lesquels se répartissaient dans tout le Caucase, est encore plus injustifié. Là aussi, la main-d'œuvre était pluriethnique, tous ses membres luttant de concert contre des entrepreneurs qui les maintenaient dans une situation dont ils n'auraient pas voulu pour leur propre bétail (p. 63). En réalité, le fait pour Mouradian de limiter sa présentation à la région géographique qui constitue aujourd'hui la république d'Arménie est lui aussi artificiel. Et pourtant !

    II.

    Une première vague de grèves et de soulèvements débuta au printemps 1905 sur la ligne de chemin de fer Alexandropol (actuellement Gumri) - Lori, dans de petites manufactures de cette même ville, les mines d'Alaverdi et de Kapan, la fabrique de cognac, les services publics et d'enseignement d'Erevan (p. 69-81). L'activisme était très élevé chez les mineurs et les cheminots. A Alaverdi, des explosifs furent "libérés" pour armer les masses (p. 111), tandis qu'à Alexandropol les lignes du chemin de fer servant aux mouvements des troupes furent sabotées (p. 119).

    En octobre, les cheminots d'Alaverdi et les habitants des villages environnants du Lori formèrent des piquets de grèves pluriethniques. Des grèves dans les postes et le chemin de fer éclatèrent à nouveau en novembre et en décembre avec des piquets de grève pluriethniques (p. 150, 153, 156-7). Reflétant la diversité ethnique, des tracts et des discours en géorgien, en arménien et en russe furent diffusés à Erevan et Alexandropol (p. 164, 165, 173). L'on se demande pourquoi il n'est fait aucunement mention de la participation des Azéris, malgré leur grand nombre alors à Erevan.

    En 1905-1906, des grèves se répandent dans les unités de production plus petites, la fonction publique, les maroquineries, les quincailliers et les imprimeurs. En août 1906, une nouvelle série de grèves éclate à Alaverdi (p. 194). Les boulangers rejoignent le mouvement à Alexandropol (p. 197), les employés de banque se mettent en grève à Erevan, tandis que, souligne Mouradian, la Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.) se livre à des sabotages (p. 198). Entre 1905 et 1907, le mouvement de grèves gagne aussi les établissements d'enseignement arméniens, où de jeunes Arméniens élevés en Russie jouent un rôle déterminant (p. 141-142). Au sein de l'armée elle aussi, où travaillent des Arméniens (p. 134), des demandes sont adressées au gouvernement pour qu'il intervienne et mette fin aux affrontements entre Arméniens et Azéris (p. 140).

    Même si Mouradian exagère la portée et l'intensité de la lutte des classes en Arménie et au Caucase en 1905, son exposé montre pourquoi le régime tsariste tenta désespérément de noyer le soulèvement social et de classe dans le sang des haines fratricides. Le pétrole de Bakou était vital pour l'empire. Outre sa valeur économique, le Caucase constituait aussi un avant-poste impérial essentiel, convoité par ses rivaux, l'Allemagne, la Grande-Bretagne et l'empire ottoman. Bien que modeste, le mouvement révolutionnaire de 1905 au Caucase démontra, s'il en était besoin, une unité potentielle qui, dépassant les divisions et les querelles ethniques, représentait un danger réel pour le contrôle tsariste de la région et pouvait en outre servir d'exemple au reste de l'empire.

    L'exposé de Mouradian pâtit du fait qu'il n'étudie pas dans quelle mesure un mouvement multiethnique potentiellement unifié fut affaibli par les massacres fratricides entre Arméniens et Azéris, encouragés par le pouvoir tsariste. Il éclaire cependant certains éléments clé. Il relève les tentatives des bolcheviks pour désamorcer les conflits, notamment dans les gares (p. 127-132), et ravitailler par chemin de fer les régions touchées par les affrontements. Il rapporte le refus révélateur des antagonismes ethniques durant la grève des mineurs de Kapan (p. 201-203), lorsque la main-d'œuvre mixte arméno-azérie résista avec succès à des tentatives pour la diviser au plan ethnique. Dans un grand geste de réplique à leurs employeurs, deux dirigeants syndicaux, l'un Arménien et l'autre Azéri, s'embrassèrent face à la foule des mineurs. La grève avait réussi ! Partout, les travailleurs arméniens travaillaient aux côtés d'Azéris partageant le même état d'esprit.

    III.

    Sans surprise, pour un historien de l'époque soviétique, Mouradian ne cesse de se montrer polémique vis-à-vis de la F.R.A. Mais, le plus souvent, il ne parvient pas à ses fins. Il ne corrobore guère, si tant est, des thèses comme le fait que, de concert avec l'Eglise, la F.R.A. aida en 1903 le pouvoir tsariste à réprimer le soulèvement paysan dans le Lori. De même, sans preuves à l'appui, il écrit que la F.R.A. s'opposa aux grèves des mineurs d'Alaverdi en 1903 (p. 66-67). Plus tard, dans le Lori, il accuse la F.R.A. de tenter de s'immiscer et de lever des impôts sur les paysans sur lesquels s'abattit la colère de celle-ci (p. 223-4).

    Sur un point la critique est éloquente. Les syndicats dans le Caucase, comme en Russie, étaient ouverts aux travailleurs de toutes croyances, origines et opinions politiques. Or la F.R.A. appelait à des syndicats qui fussent des organisations politiques, partant exclusivement ethniques (p. 215). Mouradian cite les bolcheviks Spandarian et Chahoumian qui condamnèrent ces stratégies de division (p. 216, 218-9). Ailleurs, Spandarian est cité pour s'en être pris à la F.R.A., suite à son refus de soutenir la réintégration de travailleurs azéris grévistes, au motif qu'ils n'étaient pas arméniens (p. 177).

    Un examen approfondi du rôle de la F.R.A. dans la révolution de 1905 serait le bienvenu. En attendant, cet ouvrage vaut toujours, pour d'autres raisons, la peine d'être lu !

    ____________

    Andranik Ozanian éreinté par Avétis Aharonian !

    Le romancier et critique irano-américano-arménien Hakob Karapents (1925-1994) appréciait hautement son confrère Avétis Aharonian (1866-1948). Son jugement peut être correct quand il parle d'art; de fait, certaines nouvelles d'Aharonian dans son célèbre recueil Sur le chemin de la liberté1 sont remarquables. Mais, tout à la fois idéologue, porte-parole de la F.R.A. et diplomate, la cote de crédit d'Aharonian, au plan de l'honnêteté et de la bienséance, s'effondre à la lecture de l'hommage apparent qu'il rendit à Andranik (1865-1927) à sa mort en 19272. Dans sa "présentation" d'Andranik, commandant de guérilla hors pair et héros national, Aharonian se révèle orfèvre en damnation sans appel sous les dehors d'un éloge des plus fleuri. A travers un hommage supposé qui se veut entier se cache un catalogue pressant, quasiment jubilatoire et vengeur, des échecs, faiblesses, insuffisances et méprises supposées d'Andranik !

    Pire encore, le texte exprime un profond mépris pour le peuple arménien.

    Aharonian rattache essentiellement le concert de louanges, la sacralisation et le culte dont fait l'objet Andranik, au besoin d'un héros, d'un prince et d'un chef propre à des masses soi-disant plébéiennes, ignorantes et infantiles. Pour ces gens simples Andranik est parfait. Mais pour un intellectuel accompli de la F.R.A., Andranik est tout autre ! Aharonian et ses homologues de la F.R.A. ne pouvaient pas, tout comme aujourd'hui, pardonner ou s'accommoder du fait qu'en 1907, suite à de vives polémiques, Andranik démissionna de la F.R.A. en raison de la collaboration de celle-ci avec les Jeunes-Turcs. Ils ne peuvent ni oublier, ni pardonner à Andranik ses critiques virulentes et son opposition au rôle dirigeant de la F.R.A. dans la Première république d'Arménie.   

    D'aucuns pourraient peut-être soutenir que, dans une avalanche de louanges, un hommage qui englobe les victoires comme les erreurs est nécessaire au regard de l'histoire. Certes. Mais Aharonian est aux antipodes d'une telle entreprise. Un bilan objectif d'Andranik est chose ardue, d'autant que ses victoires dans la guérilla, ses envolées téméraires, son audace ont toutes pour cadre une défaite nationale catastrophique, 1915 et le génocide. Les qualités et les faiblesses d'Andranik, ainsi que son apport au mouvement national, doivent être jugés à cette aune. Egaré par son sectarisme, Aharonian ne fait rien de tel.

    Aharonian refuse de reconnaître la moindre responsabilité de la F.R.A. dans la défaite de la nation. Aussi se refuse-t-il à expliquer les raisons pour lesquelles Andranik se retira de la F.R.A., raisons qui pourraient pointer un doigt accusateur sur les dirigeants de la F.R.A. Il se refuse à affronter et à analyser l'opposition d'Andranik aux dirigeants, membres de la F.R.A., de la Première république d'Arménie ! Le rejet de la F.R.A. par Andranik reste en travers de la gorge d'Aharonian au point qu'il lui est impossible de s'exprimer avec droiture et sincérité. Dans certains passages retors et ampoulés, il soutient qu'Andranik, malgré ses différences et sa démission, resta membre de la F.R.A., et ce jusqu'à sa mort. Aharonian assimile la F.R.A. au mouvement national - sans souffrir d'exceptions. Andranik, écrit-il à juste titre, faisait partie du mouvement national. Il faisait donc, en substance, partie de la F.R.A. Le tour de passe-passe est tout à la fois manifeste et indigne.

    L'héritage littéraire d'Avétis Aharonian est considérable. Mais ce soi-disant hommage rendu à un héros national est pitoyable.                  

    Notes

    1. Avétis Aharonian, Sur le chemin de la liberté, traduit de l'arménien par R. Der Merguerian et L. Ketcheyan, éd. Parenthèses, 2006, 160 p. (NdT)
    2. Avétis Aharonian, Œuvres Complètes en 10 volumes, Téhéran, Vol. 5, 1983, p. 368-430. [en arménien]

    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre, Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri(Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]  

    ___________

    Traduction : © Georges Festa - 02.2017
    Reproduction soumise à autorisation.



    0 0



     © www.cine13-theatre.com

    Le Misanthrope
    de Molière
    avec Nicolas Natkin - Florian Pâque - Maxime Gleizes - Justine Thibaudat - Cornélie Havas - Lola Felouzis - Antò Mela - François Bérard - Victor O'Byrne - Marc Derville
    mise en scène : André Oumansky


    Des rites et des hommes

    En ces temps numériques, brouillés de transparence immédiate, tissés d'algorythmes invisibles, revisiter cette nuit humaine, zébrée d'élans et de déchirures, est plus qu'un rite : un dévoilement, à chaque fois nécessaire.

    Car s'il est des illusions et des masques obligés, ces maximes, à la fois enjouées et dérangeantes, laissent déjà entrevoir les individualités désenchantées qui clôtureront un autre siècle à venir, dit des lumières, ou tel autre, brutalisé par les génocides ou les camps.

    Revenons à cette musique de chambre noire. Sobriété de la mise en scène qui augmente d'autant effets de manche et envolées, angoisses et réconforts, travers et manques. Jeu des couleurs, grammaire subtile des broches et des étoffes, codes de classes : Alceste et Philinte, doubles interchangeables d'un être au monde résigné à la finitude, Célimène partagée entre carte du Tendre et prospérités du vice, Arsinoé en miroir déformant de l'éros, Acaste et Clitandre marquis automates de Cour jacassants et pétaradants, mais portevoix d'un ordre implacable, Oronte et ses impasses versifiées, mais aussi Basque et Du Bois, prétendument valets, témoins et juges à venir d'un Ancien Régime qui s'ignore encore.

    Saluons ici la verve et la pétulance irrésistibles des acteurs, qui font plus que ressusciter et traduire le texte aux oreilles contemporaines. Dans ce huis-clos à la fois sartrien et sadien s'agitent nos méprises et nos élans, nos utopies et nos limites. Qui n'a pas été ce petit marquis jouant de sa séduction, cet autre jouant de ses certitudes ? Qui n'a pas douté et rêvé de déserts ? Qui n'a pas été conformiste sur la scène des servitudes volontaires ?

    Le Misanthrope ou de l'art de se mettre à nu et d'en rire.

    © georges festa - 04.2017

    du jeudi 6 avril 2017 au dimanche 21 mai 2017
    Ciné 13 Théâtre
    1 avenue Junot - 75018 Paris

         


    0 0



     © Princeton University Press, 1972


    Le problème russe en Arménie : panorama historique
    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 05.12.2011


    Aujourd'hui, dans la Troisième république d'Arménie postsoviétique, les élites russes exercent à nouveau une influence décisive et corrosive sur des aspects essentiels de la vie nationale arménienne. Aux yeux des stratèges russes, l'Arménie n'est guère plus qu'un pion dans leurs ambitions plus larges au plan du Caucase et de la région. Fossoyeurs d'un développement économique autochtone, les financiers russes, de concert naturellement avec d'autres entreprises non arméniennes, contrôlent de vastes pans d'une économie déjà anémiée, dépendante et en décomposition. Pendant ce temps, les garnisons militaires russes, stationnées en Arménie, donnent aux autorités russes les moyens de prendre en otage le territoire et de faire plier la nation aux visées de la Russie.

    Or, pour l'Arménie, l'ours russe, aujourd'hui comme par le passé, est un animal ambivalent. Tout en affaiblissant l'Etat arménien, il assure sa survie dans l'immédiat. Les intérêts politiques et économiques de la Russie, ainsi que sa présence militaire, pour l'heure en tout cas, confortent l'Etat arménien, contribuant aussi à tenir à distance les forces turques et azéries, bien décidées à empiéter sur ce qui reste du territoire de l'Arménie historique. Mais sa dépendance vis-à-vis de la Russie, come condition première de son existence en tant que nation, est de mauvais augure pour l'Arménie. Aucune nation ne peut avancer, ni être en sécurité, quand elle est dépendante à ce point d'une autre.

    Antsyalits [Souvenirs du passé]1 de Léo [Arakel Grigori Babakhanian], ainsi que le premier volume de l'étude inestimable de John Kirakossian sur La Diplomatie bourgeoise et l'Arménie durant les années 1870 et 18802, éclairent d'un jour neuf le rôle historique destructeur et néanmoins ambivalent de l'Etat russe dans le processus de formation de la nation arménienne. Deux ouvrages d'une portée autrement plus vaste et plus riche, mais où les enjeux par delà leur réflexion sur la dimension russe valent d'être reconsidérés.

    Léo et Kirakossian soulignent tous deux cette vérité historique, à savoir qu'à l'instar de l'Etat britannique et de ses classes dirigeantes, les élites russes ont elles aussi joué un rôle déterminant dans la destruction des piliers essentiels à quelque nation et Etat arménien que ce soit, destruction dont l'Arménie et les Arméniens subissent encore aujourd'hui les graves conséquences. Le régime tsariste, de façon directe, et l'impérialisme britannique, via son soutien crucial et sa protection accordés à l'empire ottoman, ont pris en tenaille et paralysé le développement de la nation arménienne. Dans les territoires de l'Arménie qu'ils colonisèrent, l'Etat tsariste, tout comme l'Etat ottoman sous protection britannique, entreprirent systématiquement et méticuleusement d'empêcher l'émergence de toute force sociale, économique et militaire autochtone, indépendante, sur laquelle une nation moderne viable aurait pu s'appuyer. Les deux auteurs exposent de façon convaincante la stratégie souvent négligée, mais particulièrement pernicieuse, de l'Etat russe visant à entraver l'émergence d'une nation arménienne moderne.

    I.

    L'importance séculaire de la présence russe dans la vie arménienne commença par prendre véritablement forme au 17ème siècle, suscitant parallèlement un puissant groupe de pression pro-russe au sein du mouvement national arménien. Mais le rôle profondément réactionnaire de la Russie dans l'histoire arménienne gagna en importance suite à son occupation en 1828 de l'Arménie Orientale, prise jusqu'alors en tenaille entre l'occupation ottomane et persane. Le tsar et ses serviteurs entrèrent en scène en même temps comme sauveurs du peuple arménien et bourreaux d'une nation potentiellement indépendante. Avec le temps, la présence de la Russie se résolut d'elle-même dans des formes qui fixèrent et renforcèrent une subordination de l'Arménie, sapant systématiquement les fondements d'un développement national, tout en permettant un certain épanouissement de la vie sociale, économique et culturelle.

    Or, dans le cas de la puissance russe, le dilemme suivant se posait apparemment pour les Arméniens : "Mieux vaut un démon chrétien que tu ignores que les démons ottoman et persan que tu connais." Une foi chrétienne commune contribua sûrement à nourrir et légitimer les sympathies en faveur de l'Etat tsariste. Or l'orientation pro-russe, importante et même dominante en Arménie, avait des racines objectives plus profondes. La domination ottomane et persane détruisait à coup sûr les piliers et le tissu de la vie quotidienne en Arménie historique. L'occupation tsariste en 1828 de l'Arménie historique, jusqu'alors province de l'empire persan, changea radicalement la donne. Sous l'autorité du tsar, les Arméniens acquirent un niveau sans précédent de sécurité sociale et économique. Pour la première fois, leur existence était relativement sûre. Pour la première fois, les Arméniens crurent que, contrairement à l'ancienne occupation persane, ils pouvaient désormais commencer à profiter du fruit de leur labeur.

    C'est cette garantie de survie immédiate qui explique pourquoi, dès le 17ème siècle, dirigeants politiques, ecclésiastiques, intellectuels, artistes, marchands, paysans et ouvriers, dont Israël Ori, Khatchatour Abovian, Berdj Brochian, Hovannès Toumanian et d'autres encore, jusqu'au 20ème siècle, tous mettent l'accent sur l'intégration de l'Arménie au sein de l'empire russe comme condition de la survie nationale. Hovannès Toumanian, le Robert Burns arménien, admet sans conteste cette sagesse que l'Arménie n'est en sécurité qu'entre les mains de la Russie, tandis que Komitas, génie musical de la nation, soutient que l'Arménie Occidentale ne peut survivre qu'en cas d'annexion à la Russie.

    Loin de nous l'idée d'éluder ou même de minimiser cette dimension de sauvetage liée à la colonisation russe. Or, quel cruel paradoxe historique ! Alors même que le pouvoir tsariste assurait aux paysans, aux artisans, aux négociants et aux marchands arméniens un minimum de sécurité économique et sociale, il s'empressa avec une détermination sans faille d'éliminer les forces arméniennes existantes, susceptibles d'être en mesure de remettre en question le statut de l'Arménie comme colonie soumise à la Russie et de se muer en classe dirigeante nationale, bâtissant un Etat indépendant. Dans l'esprit de ses nouveaux colonisateurs, l'Arménie devait se réduire à un corps malléable, dépourvu de muscles ou d'ossature. En sorte que l'élite tsariste, jusqu'à son effondrement en 1917, s'ingénia à acculer l'Arménie Occidentale dans une situation d'impuissance et de servitude, pour en faire un instrument de ses aventures régionales et globales. La politique russe ne visait qu'à démonter et disloquer l'Arménie.   

    Pourquoi c'est évident.

    L'Etat tsariste et la bourgeoisie russe qui l'entourait redoutaient le potentiel économique et politique de l'Arménie. Dès le 16ème siècle, opérant à travers l'immense marché russe, le Caucase, l'Etat ottoman, l'empire persan et au-delà, en Inde et en Europe, le capital arménien s'impose comme puissance économique et commerciale. Soutenu par un Etat indépendant au cœur de l'Asie Mineure - en Arménie - les élites arméniennes pouvaient émerger comme un problème. Appuyée par son propre Etat, une classe capitaliste arménienne indépendante était assurée d'assécher les profits du capital russe, de bloquer ses visées expansionnistes et même d'intégrer des alliances avec des puissances hostiles. Une indépendance que la Russie ne pouvait tolérer.

    II.

    Tandis que le tsar de Russie fournissait aux Arméniens une protection en termes de sécurité sociale et économique, il s'empressa dès son annexion de l'Arménie Orientale de démanteler et de disperser les principautés arméniennes autonomes présentes dans la province du Karabagh. Ces vestiges modestes, mais encore solides, de l'ancien Etat arménien avaient approché, lors d'une révolte contre la domination persane en 1721, d'une certaine liberté. De toute évidence, ils avaient le potentiel d'émerger comme le noyau formateur d'une nation arménienne, une force d'organisation capable d'influer non seulement sur les régions d'Arménie Orientale, mais aussi celles d'Arménie Occidentale. Commandant de longue date ses propres forces armées, une alliance entre l'Eglise arménienne farouchement attachée à son indépendance et des classes marchandes et commerciales arméniennes en pleine expansion était susceptible de créer des problèmes majeurs à l'occupation russe.

    Un Karabagh quasi indépendant ne pouvait donc être toléré. L'Etat russe commença par dépouiller les seigneurs arméniens de leurs pouvoirs ancestraux, transférant leurs terres à des seigneurs azéris et encourageant les colons non arméniens. Les frontières de la province furent redessinées et plusieurs unités territoriales rattachées à la Géorgie et à l'Azerbaïdjan. Le Karabagh fut détaché de son arrière-pays allant d'Erevan au Nakhitchevan, et réuni à Bakou et Chamakh. Le Karabagh arménien autonome, qui avait survécu à des siècles d'oppression mongole, turque et persane, fut ainsi bradé par la Russie chrétienne.

    Avec la fin de ce vestige de l'Etat arménien non seulement le pouvoir tsariste éliminait une menace potentielle pour son pouvoir, mais il détruisait simultanément une composante nécessaire au processus d'émergence d'une nation - anéantissant une élite autochtone enracinée dans sa patrie et détentrice d'une puissance politique et militaire autonome, susceptible d'agir comme avant-garde de toute une nation. Le Karabagh ne sera pas remplacé dans l'existence de l'Arménie. Redoutant des menaces similaires dans les territoires occupés, les autorités ottomanes s'empressèrent elles aussi d'écraser les foyers autonomes arméniens de résistance et d'organisation nationale, principalement à Zeïtoun et dans le Sassoun.  

    Durant le 19ème siècle et les dix premières années du 20ème, le pouvoir impérial russe n'eut de cesse d'éradiquer toute manifestation d'indépendance politique arménienne et d'entraver toute avancée d'une classe dirigeante arménienne autonome. John Kirakossian montre comment, durant deux décennies de vive fermentation nationale au lendemain de la guerre russo-turque de 1877-78, qui donna naissance au mouvement de libération national arménien, à la fois démocratique, progressiste et révolutionnaire, l'Etat tsariste entreprit de réduire et de mutiler le corps politique arménien, d'entraver et d'étouffer tout développement social et culturel. Aucun pan de la vie arménienne ne fut épargné. Tout devait plier, être dénaturé et contraint, de peur d'échapper au contrôle tsariste.

    La répression de l'intelligentsia progressiste, radicale et révolutionnaire arménienne fut systématique. De Mikaël Nalbandian dans les années 1850 à Alexandre Chirvanzadé et Hovhannès Toumanian au tournant du 20ème siècle, d'innombrables écrivains, artistes, intellectuels, penseurs et militants furent arrêtés, jetés en prison, assignés à résidence ou exilés, tandis qu'une censure des plus répressive faisait tout pour endiguer leur message de renaissance nationale, de liberté, de démocratie et d'indépendance. Le pouvoir tsariste frappa en particulier le système éducatif arménien. En 1885, il fit fermer 200 écoles arméniennes dans le Caucase, jetant près de 20 000 élèves à la rue. Les écoles furent à nouveau ciblées en 1903 lorsque, dans une action concertée visant l'avancée du nationalisme arménien, les autorités tsaristes fermèrent aussi plusieurs journaux, bibliothèques et organisations caritatives.

    Via un décret visant à confisquer les richesses et les biens de l'Eglise arménienne, ce même pouvoir alla jusqu'à s'attaquer à cette institution conservatrice, redoutant qu'avec les courants démocratiques qui se développaient en son sein et sa capacité sans égale d'atteindre les lieux les plus reculés de la présence arménienne, elle ne devînt un dangereux pivot organisateur. Les autorités tsaristes collaborèrent aussi avec les tentatives de l'empire ottoman pour écraser dans l'œuf l'émergence d'une lutte armée révolutionnaire arménienne. D'une manière plus désastreuse et criminelle encore, elles encouragèrent et manœuvrèrent des antagonismes et des rivalités entre communautés qui provoquèrent les pogroms azéris de 1905 contre les Arméniens, minant la position des Arméniens à Bakou et au Nakhitchevan notamment, mais aussi dans tout le Caucase.

    Durant la Première Guerre mondiale et le génocide du peuple arménien, la politique tsariste demeura tout aussi criminelle, réduisant presque à néant toute perspective réelle d'émergence des Arméniens de cette guerre, grâce à une force militaire indépendante et conséquente. Tout en utilisant à ses fins les Arméniens et leurs forces volontaires, le pouvoir autocratique tsariste veilla à bloquer toute puissance militaire arménienne indépendante. Craignant que les 120 000 à 150 000 recrues arméniennes dans l'armée tsariste ne devinssent le noyau d'une armée arménienne, aucun d'eux ne fut autorisé à combattre sur le front turc, voisin des territoires de l'Arménie Occidentale sous occupation ottomane. Alors que les soldats arméniens périssaient au front à l'étranger, le commandement russe refusa de permettre à des volontaires arméniens de venir en aide à leurs compatriotes massacrés par les Jeunes-Turcs. Dans les régions d'Arménie Occidentale qu'elles occupèrent ensuite, les autorités impériales russes limogèrent tous les Arméniens des postes administratifs dans l'appareil gouvernemental qu'elles mirent en place. Désireuses de peupler par des Russes ces terres arméniennes nouvellement conquises, elles dressèrent des obstacles face aux Arméniens souhaitant regagner leur patrie.

    Suite au génocide de 1915 perpétré par les Jeunes-Turcs et à la Première Guerre mondiale, l'Arménie Occidentale qui, grâce à ses riches ressources naturelles, aurait pu conforter un Etat viable, était vidée de ses habitants arméniens, tandis que toute perspective d'une reprise au moins partielle, durant et immédiatement après la chute de l'empire ottoman, entrait en conflit avec la politique tsariste anti-Arméniens tous azimuts. Les conséquences furent catastrophiques. Le terreau même du développement de la nation arménienne avait été dévasté. La Première République arménienne, surgie sur un recoin rocheux de l'Arménie Orientale sous domination russe, se réduisait à une entité non viable, pour l'essentiel un camp de réfugiés pour survivants de la machine de mort des Jeunes-Turcs. Les républiques soviétique et postsoviétique qui s'ensuivront furent elles aussi condamnées à demeurer globalement intenables.

    Sans minimiser les maladresses stratégiques et cruciales des responsables du mouvement national arménien, lors de ces périodes catastrophiques, il reste exact au plan historique d'affirmer que le poids, le coût et la conséquence des erreurs commises par les dirigeants arméniens furent multipliées de manière désastreuse par l'intervention et l'ingérence impérialistes du pouvoir tsariste et naturellement de la Grande-Bretagne dans l'existence de l'Arménie.

    III.

    Avant son annexion en 1920 par l'Union Soviétique, la Première République arménienne, elle aussi, réduite désormais au 1/12ème de l'Arménie historique, fut la cible d'une tentative d'anéantissement de la part d'un nationalisme turc résurgent et exacerbé sous Kemal Atatürk, mais aussi, rappelons-le, de nationalistes géorgiens et azéris impatients de s'emparer des parts subsistantes les plus fertiles. L'occupation soviétique, tout comme celle tsariste, presque un siècle plus tôt, sembla à nouveau empêcher la destruction d'une nation. Compte tenu de l'hostilité acharnée des Turcs, des Georgiens et des Azéris à toute forme d'Etat arménien, cette fois encore, de larges pans de l'intelligentsia arménienne, dont Hovhannès Toumanian, saluèrent la protection apportée par le pouvoir soviétique. Or la rapide dégénérescence de la révolution russe ne parvint pas à restaurer les fondements ébranlés de l'Etat arménien.  
        
    L'imposition du régime soviétique dans le Caucase déracina la bourgeoisie arménienne basée à Tbilissi et Bakou. Ce qui, entre parenthèses, n'était pas une grande perte. En dépit du fait que cette classe avait joué un rôle important dans le développement national du 17ème au 20ème siècle, à l'issue de la Première Guerre mondiale elle se retrouvait épuisée, aucunement intéressée ni désireuse d'un Etat arménien indépendant. Avec le pouvoir soviétique, la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA), jusqu'alors force dominante dans la politique arménienne et dirigeante incontestée de la Première République arménienne, fut elle aussi chassée du pays. Or les bolcheviks arméniens et leurs alliés, qui remplacèrent les élites commerciales arméniennes et la FRA, n'étaient pas destinés à devenir d'efficaces dirigeants de la nation.

    Malgré leur poids relatif en Arménie, les bolcheviks arméniens constituaient globalement un redoutable bataillon dans le Caucase et comptaient des dirigeants compétents, dévoués au redressement du peuple arménien. Mais, quel que fut le potentiel d'hommes tels que Stépan Chahoumian, Vahan Dérian, Alexandre Miasnikian et d'autres, tout pouvoir national ou régional positif et indépendant, détenu par le mouvement communiste arménien et caucasien, avait déjà été brisé sans rémission par la défaite de la Commune de Bakou en 1918, bien avant l'imposition du régime soviétique dans la région. En revanche, cette défaite joua un rôle important dans la victoire du stalinisme et du nationalisme effréné géorgien et azéri dans le Caucase, qui contribuèrent tous deux à affaiblir d'autant l'Etat soviétique arménien.

    Dirigée par Stépan Chahoumian, la Commune de Bakou apparut en avril 1918 grâce à une large alliance multinationale de forces arméniennes, azéries et géorgiennes, dont des bolcheviks arméniens et des factions gauchistes de la FRA. A son apogée, elle représenta une unité autonome, capable de s'imposer face au pouvoir centralisé du bolchevisme russe, partant de négocier aussi le règlement de questions régionales cruciales dans un esprit démocratique, avec des chances de succès. Aux yeux de l'Etat arménien émergent, par ailleurs, tout élargissement de l'alliance, née à Bakou, entre l'aile gauche de la FRA et les bolcheviks arméniens, en direction de l'Arménie, y augurait l'enracinement d'une direction communiste davantage crédible, en mesure de répondre aux besoins et aux intérêts particuliers du peuple arménien dans tout le Caucase.

    Or la Commune de Bakou s'effondra, du fait essentiellement de l'intervention britannique, et les meilleurs de ses dirigeants furent exécutés. Ce fut là un coup fatal. Il marqua la fin d'un pouvoir communiste indépendant et radical dans le Caucase. Lorsque le bolchevisme russe assura finalement sa domination dans la région, ses alliés locaux, autrefois puissants, en étaient déjà réduits pour l'essentiel à des hommes de paille, sans grande influence sur le centre et faisant le jeu de Moscou, le tout sans prendre nécessairement en considération les besoins de la population locale. Tout aussi significative, la défaite de la Commune de Bakou permit aux forces ultranationalistes présentes en Géorgie et en Azerbaïdjan de prendre une influence décisive au sein de l'appareil de leurs Etats soviétiques nouvellement créés.

    Au lendemain de la catastrophe de Bakou, le mouvement communiste-socialiste arménien vit à nouveau sa crédibilité et sa viabilité frappées à nouveau, suite à l'échec du soulèvement du parti communiste en mai 1920 contre la Première République arménienne, dirigée par la FRA. Une vague de répression élimina une nouvelle frange de cadres, parmi lesquels Stépan Alaverdian, Sarkis Moussaélian et Bagrat Karibdjanian. Mettant ainsi fin à toute perspective d'alliance entre aile gauche de la FRA et communistes arméniens, susceptible de donner aux Arméniens davantage de marge de manœuvre pour négocier les litiges frontaliers au Caucase en fonction des réalités démographiques. Rien ne changea durant le mandat d'Alexandre Miasnikian. Dirigeant communiste, qui s'intéressa en particulier à la question du Karabagh, il s'avéra impuissant à peser sur le pouvoir central soviétique, désormais sous influence azerbaïdjanaise.

    L'optimisme de la période suivante d'Aghassi Khandjian, marquée par un développement économique et culturel soutenu, fut lui aussi réduit à néant, en raison de la victoire finale de Staline et des purges des années 1930, de sinistre mémoire. Une simple liste de ces milliers de victimes - dirigeants politiques, économistes, architectes, scientifiques, écrivains, historiens, artistes, agronomes - témoigne de la qualité et du potentiel formidable de toute une génération pionnière éliminée - Aghassi Khandjian, Yéghiché Tcharents, Aksel Bakounts, Zabel Essayan, Vahram Alazan, Gourguen Mahari, Mkrtich Armen. Les purges staliniennes ne sauraient être comparées au génocide ottoman, sauf sur un point. Lors de ces purges, de même, toute une génération de l'intelligentsia et de la classe dirigeante arménienne fut décimée à la fleur de l'âge. Des hommes et des femmes qui avaient tant à donner, prêts à s'investir à fond pour bâtir une Arménie soviétique, furent anéantis ou mutilés à vie.

    Dès lors, un appareil politique communiste arménien déjà atrophié, mais également dévasté, n'avait guère de chances de résister aux machinations des forces ultranationalistes, qui dominaient la politique en Azerbaïdjan et en Géorgie. Moscou se plia aux forces géorgiennes et azéries, davantage actives et déterminées, lesquelles présidaient aux espaces, plus importants au plan économique, du Caucase. Le Nakhitchevan, le Karabagh et le Djavakh, territoires qui comptaient des populations arméniennes majoritaires ou nombreuses, furent détachés de l'Arménie, les deux premiers transférés à l'Azerbaïdjan, le troisième à la Géorgie. L'Arménie devint une entité enclavée et non viable. 70 années de Deuxième République soviétique d'Arménie ne changèrent en rien la donne.

    Durant l'époque soviétique, d'immenses progrès furent enregistrés dans presque tous les aspects de la vie arménienne, progrès dont la reconnaissance ne nous oblige pas à fermer les yeux sur les problèmes tout aussi fondamentaux du développement national posés durant cette période. Or ce progrès fut un progrès tributaire, conditionné par le soutien de l'Etat soviétique central, extérieur. Il ne suscita pas une économie indépendante et durable, ni une force politique indépendante, en mesure de guider la population en dehors des ruines à venir de la République soviétique d'Arménie.

    .....

    L'Arménie soviétique est devenue la Troisième République d'Arménie, mais elle est aujourd'hui encore plus intenable comme Etat indépendant, avec ses citoyens livrés à la pression encore plus virulente d'une classe parasite. Si l'on en croit un rapport paru le 11 juillet 2011 dans ANN/Groong, selon lequel près de 40 % des familles arméniennes n'envisagent pas leur avenir dans leur patrie, les perspectives concernant l'Arménie s'avèrent sombres. L'exode continu des jeunes, des énergies, des bonnes volontés et des talents est désormais catastrophique. Il y a là comme un constat de désespérance, l'expression d'une absence d'espoir et de l'effondrement d'une volonté de rebâtir et de se ressaisir. L'actuelle classe dirigeante reste indifférente à l'épuisement des énergies locales. Anticipant les crises à venir, ces mêmes élites se sont déjà procurées leurs billets en première classe pour l'Amérique et l'Europe...

    Pour autant, même fragilisé, le pays a encore des réserves en lui. Avec un Karabagh moteur de l'Arménie moderne, les raisons de bâtir une nation viable n'en sont que plus nombreuses et solides. Or les élites arméniennes traditionnelles - si souvent liées et dépendantes de puissances étrangères au plan historique - sont corrompues, incompétentes et indifférentes au sort de la nation, incapables de proposer un leadership nécessaire. Les espoirs de l'Arménie reposent sur ses habitants seuls qui, pour telle ou telle raison, ont choisi de rester dans leur patrie historique.

    Seuls ses habitants ont un intérêt matériel dans l'avenir du pays, dans son développement économique et sa stabilité politique. Eux seuls sont donc en droit de décider de la direction donnée au pays. Eux seuls peuvent forger un avenir d'indépendance pour l'Arménie. C'est à eux qu'il revient de prendre l'initiative. Seul le temps nous dira si les circonstances peuvent les amener à agir sur la réalité. Quant à savoir quelle forme tout cela prendra, comment des élites corrompues seront empêchées d'exploiter le mécontentement et les aspirations populaires, il convient d'observer les développements récents en Arménie.

    En attendant, une lecture attentive de notre histoire ne peut que nous inspirer. Dans l'actuel climat économique et social en décrépitude, la survie de l'Arménie ne saurait reposer pour l'essentiel sur la Russie, ni sur quelque autre puissance étrangère. Dans les calculs de la Russie, qui prennent en compte Bakou riche en pétrole, l'Iran et la montée en puissance de la république de Turquie dans la région, l'Arménie ne fait pas le poids. Aucun espoir possible d'une survie à long terme, encore moins de développement réel, sans une stratégie populaire radicale, au plan économique, social et politique, garantissant une indépendance de l'Arménie vis-à-vis de la Russie et de toutes les autres grandes puissances, fût-ce en s'alliant, si nécessaire, avec l'une d'elles.         
        
    Notes

    1. Leo, Antsyalits, Erevan: Pahpanoghakan Kousaktsoutian “Shem” Hratarakchoutioun, 2009
    2. Kirakossian, John. Bourzhouakan divanagitout`ioune ev Hayastane (XIX dari 70-akan t`t`.) [La Diplomatie bourgeoise et l'Arménie durant les années 1870]. Erevan: Hayastan, 1978, 364p.
    Kirakossian, John. Bourzhouakan divanagitout`ioune ev Hayastane (XIX dari 80-akan t`t`.) [La Diplomatie bourgeoise et l'Arménie durant les années 1880]. Erevan: Hayastan, 1980, 456p.
    ___________

    Traduction : © Georges Festa - 02.2017
    Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian. Reproduction interdite.



    0 0




    William Saroyan, How it is to be, 1961
    © https://massispost.com/


    L'Armenian Dramatic Arts Alliance (ADAA) et la Fondation William Saroyan accueillent une exposition Saroyan pour l'ouverture de l'Antaeus Theatre
    Massis Post, 02.03.2017


    GLENDALE - Depuis le 2 mars dernier, l'Armenian Dramatic Arts Alliance (ADAA) et la Fondation William Saroyan accueillent une exposition de peintures de William Saroyan dans les nouveaux locaux de l'Antaeus Theatre Company de Glendale (110 East Broadway).

    L'inauguration officielle du théâtre a débuté jeudi [2 mars] par un week-end "Portes Ouvertes," comprenant visites, spectacles, café-rencontres et ateliers ouverts aux familles. Les tableaux sont présentés au public et seront exposés dans la galerie inaugurale jusqu'au 7 mai.

    Dramaturge, nouvelliste et romancier célèbre à travers le monde, William Saroyan (1908-1981) fut l'un des écrivains les plus prisés de sa génération. Il se fit connaître sur la scène littéraire à 26 ans avec sa nouvelle, The Daring Young Man on the Flying Trapeze[L'Audacieux jeune homme au trapèze volant], suivi d'un recueil de nouvelles publié aux éditions Random. En quatre ans, il publia six ouvrages, tout en voyant trois de ses pièces mises en scène à Broadway.

    Sa carrière atteignit des hauteurs stratosphériques dans les années 1940, lorsque l'œuvre de Saroyan fut récompensée d'un Prix Pulitzer et d'un Oscar, outre le New York Drama Critics Circle Award [Prix de la critique dramatique de New York]. Il continua d'écrire et de publier sans cesse jusqu'à sa mort en 1981.

    Saroyan fut aussi un exceptionnel artiste visuel, produisant une masse considérable de dessins et de peintures. Il déclara un jour : "Les dessins et les peintures font partie de mon écriture, des découvertes qui en naissent, m'apprennent comment vivre ma vie et écrire." La critique d'art Quinn Gomex-Heitberg écrit : "Saroyan n'a jamais songé à abandonner l'écriture pour la peinture; au contraire, il était convaincu que les deux allaient de pair."

    La Fondation William Saroyan, fondée par Saroyan en 1960, continue de financer un important prix littéraire destiné aux romanciers, ainsi qu'un prix du scénario, géré par l'Armenian Dramatic Arts Alliance. Elle est heureuse de révéler au monde la création artistique de Saroyan.

    Pour plus d'informations sur ces tableaux et l'Armenian Dramatic Arts Alliance, cliquer sur www.armeniandrama.org ou envoyer un courriel à armeniandrama@gmail.com. Pour plus d'informations sur la Fondation William Saroyan, consulter www.williamsaroyanfoundation.org. Pour toute information sur l'Antaeus Theatre Company, consulter www.antaeus.org.     

    _____________

    Traduction : © Georges Festa - 04.2017



    0 0



     © Peter E. Randall, 2015


    La destruction de Tadem : l'épuration des Arméniens
    par Uzay Bulut
    The Armenian Weekly, 22.02.2017


    Un nouveau fléau frappe depuis peu la Turquie : l'épuration des professeurs de ses universités. Selon l'agence d'information BIA1, 4 811 enseignants appartenant à 112 universités ont été limogés en vertu de cinq décrets statutaires publiés durant l'état d'urgence. Quinze universités ont été fermées.

    Une de ces universités, dont plusieurs enseignants ont été limogés ou même incarcérés par la police, est celle de Firat dans la ville d'Elâzığ (Kharpert), qui a une longue histoire de persécution concernant les étudiants arméniens et leurs maîtres.    

    D'après Matthew Karanian, auteur de l'ouvrage Historic Armenia After 100 Years, paru en 20152, Kharpert est l'une des plus anciennes régions de peuplement arménien. "Certains chercheurs estiment que Kharpert pourrait être le berceau de la nation arménienne," déclare-t-il.

    L'essayiste Robert Aram Kaloosdian, dont le père est originaire du village de Tadem, proche de Kharpert, relate les parcours personnels des villageois arméniens de Tadem, qui fut habité de façon continue par les Arméniens depuis sa fondation jusqu'au début des années 1920. Son ouvrage, Tadem, My Father's Village: Extinguished during the 1915 Armenian Genocide, publié en 20153, souligne aussi toute l'importance que la communauté arménienne de ce village accordait à l'enseignement et aux études.

    "Les recherches montrent que Tadem jouait un rôle important à une certaine époque,"écrit Kaloosdian. "Les émigrés fondèrent la Tadem Enlightenment Education-Loving Society [Association d'Emulation de Tadem], plus connue en anglais sous le nom de Tadem Educational Society, le 17 juin 1891, à Portland, dans le Maine, afin de créer une école mixte dans "le village de Tadem dans la province de Kharpert," leur ville d'origine en Arménie historique. Ils s'engagèrent aussi à soutenir et à développer l'école chaque année 'au plan financier, moral et intellectuel.'"

    Or, pour des Arméniens exposés à une persécution constante de la part du régime ottoman, tenter d'améliorer leur système éducatif n'était pas une tâche facile. "La jeunesse de mon père se déroula à l'ombre de la terreur : des récits de fuite et de clandestinité, de tueries, de pillages et de désolation. Le village se composait d'une communauté blessée au plan émotionnel. Les souvenirs des massacres étaient encore frais dans l'esprit des aînés de mon père, quasiment chaque famille arménienne de Tadem ayant payé un lourd tribut. Un jeune grandissant au début du vingtième siècle apprenait que le massacre et le meurtre faisaient partie du vécu de l'identité arménienne dans l'empire ottoman." explique Kaloosdian.

    Néanmoins, les villageois arméniens de Tadem n'avaient de cesse d'apprendre, avides de culture. "Les habitants de Tadem, chez eux comme aux Etats-Unis, cultivaient une passion pour la connaissance et les études. Ils ne voulaient pas d'une école simplement pour que leurs enfants échappent aux routes poussiéreuses de Tadem ou aux champs fertiles de Kharpert. Ils avaient envie de développer l'amour des études afin d'éclairer leur univers obscur, fait d'ignorance.

    La Tadem Educational Society constitua une bibliothèque avec des livres arméniens; ainsi les écrits des plus grands auteurs d'Arménie passèrent de main en main. D'après les quelques élèves qui avaient survécu, l'école connaissait une renaissance, lorsque la Première Guerre mondiale éclata et que les massacres d'Arméniens mirent un terme à l'activité éducative et culturelle de Tadem. L'église et l'école furent détruites une seconde fois, et la population de Tadem se dispersa pour former des colonies au Proche-Orient. Vingt-quatre années d'efforts, de sacrifices et d'engagements prirent fin... En l'espace de quelques mois, au milieu de l'année 1915, Tadem cessa d'être un village arménien,"écrit Kaloosdian.

    Kaloosdian explique que l'histoire qu'il apprit des survivants du génocide de Tadem fait du village le microcosme de ce qui se passait alors à travers les provinces arméniennes.

    L'ensemble des autres villages et villes arméniennes connurent un même sort en 1915 et ensuite. L'historien Christopher Walker écrit dans son livre Armenia: The Survival of a Nation4que, dans une dépêche en date du 14 novembre 1929, le consul de Grande-Bretagne, A. Monk-Mason, cite un Arménien originaire de Kharpert : "En Turquie aujourd'hui, nous n'avons aucun moyen d'existence; nous sommes persécutés, volés, maltraités, jetés en prison, jugés et, si on a de la chance, déportés."

    De nombreux Turcs sont apparemment choqués par les pressions du gouvernement actuel contre les universitaires et les enseignants. Or le "péché originel" fut perpétré lors du génocide arménien. Comme l'écrit Kaloosdian : "Les cicatrices de ces années terribles ont accompagné les survivants, leur vie durant."

    Kaloosdian éclaire d'une manière frappante ce que le génocide entraîne dans les faits. Non seulement des centaines de milliers de vies humaines trouvèrent la mort, mais le génocide provoqua aussi la destruction d'une grande civilisation.

    Selon un rapport de la Fondation pour l'Histoire de la Turquie5, paru en 2013, intitulé Les écoles des minorités, d'hier à aujourd'hui, il existait en 1894 6 437 écoles qui appartenaient aux minorités arméniennes, grecques et juives dans l'empire ottoman. Rien qu'à Istanbul, il y en avait 302.

    De nos jours, à Istanbul, il n'existe que 22 écoles des minorités. Seize appartiennent à des Arméniens. Toutes les écoles des minorités en Anatolie ont été fermées.
     

    Notes

    1. "4,811 Academics from 112 Universities Discharged by 5 Statutory Decrees,"Bianet.org, 08.02.2017 - http://bianet.org/english/human-rights/183432-4-811-academics-from-112-universities-discharged-by-5-statutory-decress
    2. Matthew Karanian, Historic Armenia After 100 Years: Ani, Kars and the Six Provinces of Western Armenia, Stone Garden Press, 2015
    3. Robert Aram Kaloosdian, Tadem, My Father's Village: Extinguished during the 1915 Armenian Genocide, Peter E. Randall, 2015
    4.  Christopher J. Walker, Armenia: The Survival of a Nation, St. Martin's Press, 1980  
    5. Ayça Örer, "Azınlık okulları 90 yılda eridi,"Radikal, 20/09/2013 - http://www.radikal.com.tr/turkiye/azinlik-okullari-90-yilda-eridi-1151676/


    [Originaire d'Ankara, Uzay Bulut est une journaliste turque. Elle est titulaire d'un mastère en sciences des médias et études culturelles de l'Université Technique du Moyen-Orient d'Ankara. Elle travaille principalement sur la question kurde, l'antisémitisme et les minorités ethniques et religieuses de Turquie. Elle vit actuellement à Washington, D.C.]  
    _____________

    Traduction : © Georges Festa - 05.2017



    0 0



     © Stanford University Press, 2014


    Shattered Dreams de Bedross Der Mattosian primé par la Society for Armenian Studies


    FRESNO - La Society for Armenian Studies (SAS) annonce que l'ouvrage Shattered Dreams of Revolution: From Liberty to Violence in the Late Ottoman Empire [Des rêves brisés de révolution : de la liberté à la violence dans l'empire ottoman finissant] (Stanford University Press, 2014), de Bedross Der Matossian, a été choisi pour recevoir son Prix du Livre.

    Créé en 2015, le Prix du Livre de la SAS accepte les candidatures d'ouvrages qui font avancer la connaissance et la recherche sur la société, la culture et l'histoire arméniennes, de l'Antiquité à nos jours. Selon le comité de sélection, Shattered Dreams démontre une connaissance approfondie et un haut niveau de recherches. C'est la première fois que ce Prix du Livre est décerné, couvrant les ouvrages publiés entre le 1er avril 2013 et le 30 avril 2015.

    Der Matossian recevra de la SAS 1 000 dollars et un certificat de reconnaissance.

    Shattered Dreams of Revolution a pour thème la révolution Jeune-Turc de 1908 et étudie l'histoire de trois communautés importantes : les Arabes, les Arméniens et les Juifs. La révolution fit naître des espoirs au sein de ces communautés en matière de nouvelles opportunités d'intégration et de citoyenneté. Or, tandis que les festivités post-révolutionnaires s'achevaient, cette sensation d'euphorie tourna rapidement au pessimisme et à une augmentation dramatique des tensions ethniques. De nos jours, alors que le Moyen-Orient vit un nouveau cycle de révolutions, ces premiers enseignements de l'empire ottoman, faits d'attentes déçues, génératrices de mécontentement, livrent encore d'importants aperçus sur les contradictions entre espoir et désillusion apparemment inhérentes aux révolutions.

    Şükrü Hanioğlu (Université de Princeton) note dans Perspectives on Politics : "Dans cet ouvrage très documenté, bien argumenté et exigeant, Bedross Der Matossian soutient que le fossé énorme entre la vision du monde du Comité ottoman Union et Progrès et celle des grandes organisations politiques et des intellectuels arméniens, juifs et arabes rendit impossible tout accord sur les principes fondamentaux du nouveau régime constitutionnel. [...] Les étudiants en histoire ottomane, arménienne, arabe et juive moderne seront redevables à Der Matossian pour sa contribution extrêmement précieuse dans ce domaine."1    

    Benjamin C. Fortna (Université d'Arizona) relève de même dans le Bulletin of the School of Oriental and African Studies : "La plus grande réussite de l'excellente étude de Der Matossian est peut-être de redonner vie aux voix multiples de certaines figures de ces groupes ethniques, là où d'autres ont eu tendance à les amalgamer en bloc."2

    Shattered Dreams a été traduit en turc en 2016 sous le titre Hüsrana Uğrayan Devrim: Geç Dönem Osmanlı İmparatorluğu'nda Hürriyet ve Şiddet (Istanbul: Iletisim, 2016).

    Der Matossian est professeur associé d'histoire moderne du Moyen-Orient au département d'histoire de l'Université du Nebraska. Né à Jérusalem, où il a grandi, il est diplômé de l'Université Hébraïque de Jérusalem, où il a suivi des études au département d'Etudes Islamiques et sur le Moyen-Orient. Il a obtenu son doctorat d'histoire du Moyen-Orient au département d'Etudes sur le Moyen-Orient, l'Asie du Sud et l'Afrique de l'Université Columbia en 2008. De 2008 à 2010, il a été chargé de cours en histoire du Moyen-Orient à la Faculté d'Histoire du Massachusetts Institute of Technology (MIT). Au printemps 2014, il a bénéficié d'une chaire Dumanian à l'Université de Chicago.

    Ses centres d'intérêt incluent la politique ethnique au Moyen-Orient, la violence interethnique dans l'empire ottoman, l'histoire du génocide arménien et l'histoire arménienne moderne. Il est aussi coéditeur avec Suleiman A. Mourad et Naomi Koltun-Fromm d'un ouvrage à paraître en février 2018, Routledge Handbook on Jerusalem.   

    NdT

    1. Şükrü Hanioğlu, "Shattered Dreams of Revolution: From Liberty to Violence in the Late Ottoman Empire. By Der Matossian Bedross,"Perspectives on Politics, Vol. 13, Issue 3, Sept. 2015, p. 889-890
    2. Benjamin C. Fortna, "Shattered Dreams of Revolution: From Liberty to Violence in the Late Ottoman Empire,"Bulletin of the School of Oriental and African Studies, Vol. 78, Issue 03, Oct. 2015, p. 623-624
    ___________

    Traduction : © Georges Festa - 05.2017



    0 0



     Arméniens défendant les murs de Van au printemps 1915
    (source : encyclopédie soviétique arménienne, vol. 11, p. 273)
    © https://commons.wikipedia.org


    "Van fut l'épicentre de ce séisme qu'a été le génocide."
    par Yetvart Danzikyan
    Agos(Istanbul), 18.11.2016


    [Le colloque "L'histoire sociale, culturelle et économique de Van et de sa région," organisé par la Fondation Hrant Dink, s'est tenu dans l'immeuble Anarad Hığutyun les 11 et 12 novembre dernier. Nous nous sommes entretenus avec le docteur Yektan Türkyılmaz, principal intervenant lors de ce colloque, sur l'importance de Van dans l'histoire arménienne et ottomane.]

    - Yetvart Danzikyan : Van est comme un laboratoire pour la période allant de la fin du 19ème siècle à 1915, et vous l'avez évoqué de ce point de vue. Comment définissez-vous cette période de Van ?
    - Yektan Türkyılmaz : Tout d'abord, nous ne devons pas partir de 1915. Nous constatons que Van est bien plus complexe que ce que nous pensions. C'est le centre du processus qui inclut la création d'une identité arménienne moderne avec d'autres dimensions, l'émergence de tensions ethniques dans la région, ainsi que la formation de l'Etat, de la société et des acteurs internationaux. Ce que le colloque a montré très clairement.

    -  Yetvart Danzikyan : En fait, Van est toujours pensé dans le contexte de la célèbre résistance de 1915. Or, Van commence à prendre de l'importance dès la fin du 19ème siècle. Commençons par là, si vous le voulez bien.
    - Yektan Türkyılmaz : Van est très important, bien sûr; les conditions qui ont rendu la résistance possible sont aussi en lien avec cela. Fournir des armes ne suffit pas pour amener les gens à résister. La perspective d'une résistance, le bénéfice et le coût de celle-ci, ainsi que ses chances, ont une profondeur historique. Je m'explique : nous traversons une période telle que ce que nous savons s'ébranle à nouveau. Par exemple, nous pensions qu'un intérêt international pour la question arménienne naquit après la guerre russo-turque de 1877-79 et que les intellectuels prirent la suite. Aujourd'hui, notre centre d'intérêt a changé. Nous nous intéressons davantage au droit constitutionnel des Arméniens ottomans; nous prenons conscience que le Zartonk, le réveil des Arméniens, ne saurait se limiter à cette histoire. Nous observons aussi que des acteurs locaux, en particulier Van, furent importants pour les Arméniens ottomans durant ce processus. Lors de mon intervention, j'ai cité des noms, permettez-moi de les rappeler. Par exemple, il y avait Artzvi Vaspouragan et Khrimian Hayrig. En fait, quand on s'intéresse à l'autobiographie du Patriarche Krimian Hayrig, on arrive à reconstituer de quelle manière l'identité arménienne fut rétablie. Il fut Patriarche d'Istanbul et catholicos d'Etchmiadzine, mais dans sa tête il était toujours à Van. Sa façon de penser était modelée sur les récits des Arméniens de Van et ses rêves quant à leur libération. Un point important que nous devons noter : Van ne fut jamais une région fermée; elle était beaucoup plus en lien que ce que nous pensions. Elle était en contact avec des réseaux locaux et globaux. Nous devons citer aussi quelqu'un d'autre : Portoukalian. Il combina l'idée de libération nationale et d'enseignement. L'enseignement fut toujours important, mais Portoukalian joua un rôle important dans le processus de combinaison de l'idée de libération nationale et d'enseignement, qui conduisit à une mutation véritablement révolutionnaire. J'aimerais ajouter ceci : à mon avis, le réveil de Van fut différent de ceux de Tbilissi et d'Istanbul. Lorsque Portoukalian créa son école, il avait déjà en tête une idée de libération nationale, qui n'était pas chose abstraite. La première section du parti arménagan fut créée à Van en 1885 et ce ne fut pas un hasard.

    -  Yetvart Danzikyan : J'aimerais évoquer cette période. Comment vivaient les Arméniens durant les années 1880 ? Quelle était la raison de ce besoin d'organisation ?
    - Yektan Türkyılmaz : Je pense que les gens ne prennent pas d'initiatives uniquement quand les choses tournent mal. Les possibilités doivent aussi être prises en compte en complément du vécu. Quel genre de possibilités et d'opportunités s'offrent-elles à vous ? De quels réseaux disposez-vous ? Nous voyons Van comme la province (vilayet) orientale de l'empire ottoman, mais ce n'est pas tout. Dans mon intervention, j'utilise le terme "Vaspourakan." Il s'agit de la capitale d'un royaume qui symbolise l'âge d'or dans le discours national arménien. Je voulais simplement souligner un système spatial. En tant qu'unité géographique, le Vaspourakan couvre une région allant de Hizan à Hoy et de Hamidiyé (au nord de l'Irak) au Nakhitchevan. Qu'est-ce que cela signifie ? Van est plus que la ville la plus orientale de l'empire ottoman; elle fait partie d'un système qui relie trois empires. Impossible de comprendre ce qui s'est passé à Van si l'on ne saisit pas ce qui s'est passé au sein de ce système. Et ce réseau spatial n'importait pas aux seuls Arméniens. Que l'on songe, par exemple, aux Kurdes et aux proto-nationalistes kurdes. Pensons à Simko Chikak, Adburrezzak Bedirhan et Hüseyin Pacha de Haydaran. Tous ces gens font partie de ce réseau. Lequel réseau était porteur de nombreuses opportunités, ce qu'il demeura. Je veux dire par là qu'il ne faut pas s'imaginer les frontières déterminées par le traité de Zuhab de 16391. Ces liens ont perduré dans le cadre des aşirets2 et de la contrebande. L'agitation révolutionnaire maintint ces relations. Que s'est-il donc passé ? L'ordre ancien fut bousculé par la modernisation ottomane et une période de chaos apparut. Un chaos et des problèmes suscités par la centralisation ottomane d'une part, et des opportunités croissantes d'autre part. Un chaos productif, comme n'importe quel chaos. Emre Can Dağlıoğlu a présenté lui aussi une communication lors de ce colloque et nous avons appris qu'il y avait un catholicos arménien à Akhtamar, dont les parents étaient syriaques et ses alliés les plus proches des aşirets kurdes. Ce qui a mis mal à l'aise la plupart des Arméniens. Ce que j'essaie de dire, c'est que les acteurs étaient pris dans des relations complexes et que l'oppression allait croissante. L'Etat traversait un processus similaire : des acteurs issus de milieux différents imposaient leurs projets, tout en vivant eux-mêmes une mutation. Rien n'allait plus entre la terre et la propriété foncière. Nous observons que les problèmes des villageois arméniens prenaient une place dominante. Les mouvements de résistance arméniens de cette période sont en général ignorés, comme, par exemple, la défense de la forteresse de Van en 1862. Nous commençons tout juste à découvrir et à comprendre ces événements. J'aimerais citer un autre religieux originaire de la Van du Zartonk : Servandztiants. Son action rappelle celle de Komitas. Il fit lui aussi date parmi les religieux. Il recueillit des contes populaires et mit en lumière une version des Casse-cous du Sassoun, cette épopée nationale arménienne. Quel est le sujet principal de cette épopée ? La victoire d'un groupe minoritaire légitime sur son ennemi. J'y vois un très bon reflet de l'état d'esprit d'alors. Par exemple, Raffi fut lui aussi une figure éminente du Zartonk. Il joua un rôle dans ce réseau du Vaspourakan. L'on observe que Van avait repéré tous ces gens bien avant que le grand public ne les découvre. Tbilissi découvrit Van après 1878. Les gens découvrirent l'Hayastan historique et Van fut au cœur de cet intérêt. On peut le constater dans la littérature produite à cette époque. Prenez la revue Azkakragan hantès3, par exemple. L'intérêt pour Van était incroyable !           

    -  Yetvart Danzikyan : Van fut aussi le lieu où des mouvements politiques modernes comme le nationalisme et le socialisme sont apparus. Pour les Arméniens, je veux dire. C'est bien ça ?
    - Yektan Türkyılmaz : Tout à fait. Quand on étudie Van, on découvre une histoire plus large. Une tradition spécifique est liée à Van : le parti arménagan. Il ne s'est pas formé par hasard. Il s'inspira de la théorie de libération nationale développée par Méguerditch Portoukalian; il s'agit là d'une tradition nationaliste libérale, qui devint conservatrice par la suite. Le trait distinctif de Van est la tradition arménag : une organisation nationaliste libérale, partisane de la lutte armée pour la libération. Nous pensions depuis toujours que l'Arménie ottomane fut comme le réceptacle passif du Zartonk. Van fut bien plus; l'on constate sa créativité dans la création du parti arménagan, un fait sans précédent. Nous connaissons la résistance de 1896 à Van, mais il y eut un autre mouvement de résistance en 1889 à Başkale, qui fut organisé par le parti arménagan. Il est à noter que nous ne savons rien de l'histoire qui a fait de 1915 ce qu'il est. 1896 marqua un tournant très important. 1896 nous montre que la violence est un élément constitutif. Je m'explique sur ce qui a volé en éclats à Van en 1896. Durant la seconde moitié du 19ème siècle, Van a commencé à prospérer. Partout des magasins de textile, des maroquineries, des fabriques de meubles. Le travail de l'argent et l'orfèvrerie étaient en pleine expansion. Au début du 20ème siècle, il y avait 1 500 ouvriers, un prolétariat tel que nous le connaissons. De premières grèves étaient donc prévisibles à Van. Mais 1896 réduisit à néant ce processus de développement; un véritable coup mortel porté à l'accumulation créée par l'enrichissement des Arméniens. Il suscita un processus nouveau en termes d'identité. Par ailleurs, de nombreux lieux de Van furent détruits; certains quartiers ne furent jamais reconstruits. Aykestan, le quartier arménien de fait, était toujours là, mais il était considéré comme un lieu sûr. Le fait que les quartiers arméniens pouvaient être défendus au plan stratégique rendit possible la résistance de 1915. En termes d'identité, 1896 marqua la transition d'un groupe défini par la religion vers une identité nationale, même si elle était imparfaite.

    -  Yetvart Danzikyan : Parlons de 1915. Dans l'histoire officielle, la défense de Van est présentée comme le motif de la déportation. "Ils l'ont bien cherché !", disent-ils. Quelle était la situation réelle ?
    - Yektan Türkyılmaz : Fin 1914, la communauté arménienne était divisée comme jamais elle ne l'avait été. Tel est le groupe qui est accusé de complot et de rébellion. Partons de là. Les Arméniens étaient en proie à des dissensions internes. En 1908, il n'y eut pas une, mais deux révolutions pour les Arméniens ottomans : 1) le défi lancé par les Jeunes-Turcs à Abdülhamid II à Istanbul, et 2) un processus de transformation radicale marqué par le limogeage du Patriarche Malakia Ier Ormanian. Il s'agit de la phase ultime du processus lancé par le Nizâmnâme-i Millet-i Ermeniyân [Constitution nationale arménienne] dans les années 1860 : l'étape finale des révolutionnaires visant à supprimer le Patriarcat comme unique représentant des Arméniens face à l'Etat. Le centre du pouvoir se déplaça de Kumkapı à Péra, où se trouvaient les bureaux politiques. Et à Van il y avait le mouvement Tébi Yerkir [Retour au pays, autrement dit les provinces orientales], outre le parti arménagan. Ce qui signifie que d'autres mouvements ont commencé à s'implanter à Van; le parti hentchak et son homologue dachnak étaient aussi là. Ils jouèrent eux aussi un rôle en 1896. Mais, en 1908, un événement concerna le parti dachnak. Juste avant 1908, il y eut l'ignoble trahison de Tavo. Les motifs de cette trahison font polémique. Selon certains, il y aurait une histoire d'amour impossible derrière; nous l'ignorons. Tavo révéla le lieu où étaient entreposées armes et munitions, ainsi que les noms des membres du parti, portant ainsi un coup fatal au parti dachnak. Tous furent emprisonnés, y compris Aram Manoukian. Par un concours de circonstances, ils sortirent de prison en tant qu'héros de la révolution. Le parti dachnak joua alors un rôle important dans le processus de décision concernant la province. Bref, entre 1908 et 1914, le parti dachnak exerça une grande influence à Van. Il joua très habilement de son alliance avec les unionistes, tout en usant de son pouvoir contre d'autres groupes arméniens. Le parti fut très agressif. Les unionistes le soutinrent, en particulier dans ses agissements contre l'Eglise. Il y eut de nombreux assassinats politiques, perpétrés en majorité par le parti dachnak contre les nationalistes libéraux. Actions qui restèrent impunies, les autorités fermant les yeux sur les attaques visant les Arméniens nationalistes libéraux. Personne n'osait porter plainte. Ces événements conduisirent à une scission au sein de la communauté. En 1914, la communauté était véritablement scindée. Notons que 1914 fut une excellente année pour Van. Imaginez-vous. Les gens s'étaient battus pour des réformes de 1878 à 1914. Elles arrivèrent enfin et un inspecteur européen, nommé Hoff4, se trouvait à Van. Un groupe d'unionistes était aussi présent. Ils étaient encore alliés aux dachnaks, malgré une certaine amertume liée au poids local plus lourd de ceux-ci.

    -  Yetvart Danzikyan : On connaît la musique ! Mais laissons ça pour plus tard.
    - Yektan Türkyılmaz : Une musique bien connue, c'est vraie, mais nous commençons seulement à envisager les choses de ce point de vue. En juin 1914, les Arméniens de Van n'avaient jamais été aussi optimistes. Une communauté pleine d'espoir, mais divisée. Et tout d'un coup, la guerre qui éclate. Je dirai d'abord que Van fut l'épicentre de ce séisme qu'a été le génocide. Qu'est-ce que cela signifie ? De l'optimisme à l'apparition des tensions et finalement à l'effondrement, Van fut comme le baromètre de cette période.

    -  Yetvart Danzikyan : Que s'est-il passé à Van ? Comment les choses ont-elles commencé ?
    - Yektan Türkyılmaz : Je vais peut-être choquer. Lorsque la guerre éclata, le dirigeant dachnak Aram Manoukian fit la tournée des quartiers arméniens et exhorta les jeunes Arméniens à s'enrôler. Mais les gens étaient réticents. C'est alors que se produit le choc : de jeunes Arméniens, issus notamment du parti dachnak, s'enrôlèrent afin d'encourager d'autres Arméniens. Plus tard, et à juste titre, les Arméniens de Van accuseront les membres du parti dachnak, qui n'auraient pas dû être aussi aveugles. Tahsin Bey, le gouverneur de Van, déclara : "Les Arméniens de Van ne posent aucun problème. Bien au contraire, ils nous aident." Le gouvernement central cherchait des motifs pour aggraver les tensions, tandis que le gouverneur affirmait le contraire. Notons que les Arméniens considéraient alors les dachnaks comme alliés au gouvernement, les autres institutions étant dénuées de sens. Alors que tout se passait bien, un incident se produisit près de Timar. Des gendarmes et des İnknabachdbanoutioun (milices d'autodéfense) s'affrontèrent. Il y avait eu une invasion russe et, suite au retrait des forces russes en novembre et décembre, un massacre fut perpétré. J'ajouterai ceci. En novembre, les musulmans étaient très inquiets, puisqu'il n'y avait plus de forces de sécurité à Van. Parallèlement, les dachnaks étaient organisés et armés, tandis que le parti ramgavar possédait un certain pouvoir. Par la suite, de nombreux Arméniens de Van écrivirent dans leurs mémoires que c'était une époque idéale pour se révolter, puisqu'il n'y avait même pas besoin de le faire. Or personne ne pensait à se révolter ! C'est alors que Djevdet Bey fut nommé gouverneur. Je doute que la situation eût été différente, si Tahsin était resté en poste. Djevdet nourrissait une paranoïa du genre : "Les Arméniens de Van vont se révolter." Selon lui, ils feraient en sorte que tous les Arméniens en paient le prix, au cas où cela arriverait. Mais il n'y avait pas de révolte à Van; il y avait simplement le complot ourdi par Djevdet et une population qui luttait pour son existence. Tout comme l'Etat actuel qui qualifie les incidents du Dersim de "révolte."

    -  Yetvart Danzikyan : Que s'est-il passé en 1915 à cette époque charnière ?
    - Yektan Türkyılmaz : Tout d'abord, des incidents se produisirent à Şatak, qui débutèrent avec l'incarcération d'un enseignant. Selon certains récits, il prit part à la guerre et revint, une fois blessé. Les choses sont complexes. Djevdet contacta alors İşhan, qui était en charge des affaires militaires au parti dachnak, et lui déclara : "Ramène-toi et arrange tout ça."İşhan pensait se rendre sur place et remettre de l'ordre. Mais les choses ne se passèrent pas ainsi. Il tomba dans une embuscade et fut tué, puis le député de Van, Vramian, fut arrêté (il sera lui aussi tué plus tard). Le gouverneur de Van revendiqua la responsabilité de tous ces événements. Il déclara : "Cet Etat ne sera pas du mastic entre les mains de jeunes Arméniens !" Après quoi, le parti dachnak, censé avoir du pouvoir, fut paralysé. Il fut réellement désemparé. Certaines sources affirment qu'il se tenait prêt depuis des mois, mais c'est faux. La défense de Van fut donc dirigée par un représentant du courant arménagan, un militant ramgavar nommé Arménak Egarian. Comment s'y prirent-ils ? Je m'explique. Suite aux événements que je viens de rappeler, des personnalités de la ville rencontrèrent le gouverneur afin de négocier. Mais le gouvernement, défait en Iran, pris en tenaille par la Russie et battu à Sarıkamış, cherchait un bouc émissaire. Djevdet annonça sans ambages qu'il n'y aurait pas de négociation et ils perdirent le contact avec l'Etat. Il leur déclara : "Vous êtes plus qu'une communauté désormais !" Il était prêt à les anéantir. Voilà pourquoi j'affirme que l'intention génocidaire fut manifeste à Van pour la première fois en territoire ottoman. Les Arméniens comptaient un millier de combattants en armes et ils commencèrent à creuser des tranchées quelques jours avant les affrontements, qui débutèrent le 19 avril. De leur côté, les Ottomans possédaient les milices kurdes. Il est à noter que la population musulmane de Van ne se joignit pas à ces milices. Les Arméniens avaient déjà fait savoir qu'ils n'avaient rien à voir avec les habitants musulmans de Van. La défense de Van ne fut donc pas la cause de ces événements, mais la conséquence. Or, le gouvernement s'en servit comme alibi pour présenter les Arméniens comme des ennemis de l'intérieur. La défense de la ville fut formidable. Comme je l'ai dit, la communauté arménienne de Van était véritablement scindée, puis, le moment venu, il ne fut plus question de scission. D'ailleurs, des affrontements se produisaient non seulement dans la ville de Van, mais dans toute la province de Van. Fuyant les massacres ailleurs, les gens arrivaient au Aykestan. Et l'Etat laissa faire, croyant que les Arméniens épuiseraient ainsi leurs ressources. Mais les Arméniens de Van surmontèrent cette épreuve grâce à une solidarité exemplaire. Ce que les Arméniens de Van ont fait, on pourrait en parler pendant cent ans. Les discriminations de classe et autres motifs de division furent oubliés et une véritable communauté émergea. La résistance et la défense furent formidables. Heureusement, Djevdet battit en retraite, suite à la victoire des forces russes et arméniennes à Dilman. Après quoi, les Arméniens reprirent la ville. Mais ils perdirent leur unité par la suite. Ce qui s'est passé après est très complexe.

    -  Yetvart Danzikyan : Nous devrions programmer un autre entretien pour en parler. Nous en savons assez maintenant sur le processus qui a conduit à la défense.
    - Yektan Türkyılmaz : Autre point à noter. Van ne fait figure ni de héros, ni de vétéran dans le discours du nationalisme turc. De même, le discours kurde ne retient pas Van. Or, quand je me trouvais en Arménie, j'ai compris tout ce que Van et le Vaspourakan représentent là-bas. Les Arméniens de Van sont arméniens naturellement, mais ce sont des Vanetsi avant tout.    
     
    NdT

    1. Allusion au traité de Qasr-i-Chirin ou traité de Zuhab, signé le 17 mai 1639 entre l'Iran séfévide de Safi Ier et l'empire ottoman de Murad IV, qui mit fin à la guerre turco-persane de 1623-1639 - https://fr.wikipedia.org/wiki/Trait%C3%A9_de_Qasr-i-Chirin
    2. Aşiret (turc) : clan, tribu.
    3. Ազգագրական հանդէս պատկերազարդ (Azkakragan hantès badguérazart [Revue ethnographique illustrée]), publiée à Tiflis (Tbilissi, Géorgie actuelle) (1895-1916).
    4. Il s'agit du major Nicolai Hoff, officier norvégien, désigné à Van (secteur sud auquel ont été rattachés les vilayetsde Bitlis, Dyarbekir et Harput (Raymond H. Kévorkian, Le Génocide des Arméniens, Paris : Odile Jacob, 2006, p. 216).
    __________

    Traduction : © Georges Festa - 05.2017



    0 0



     Province du Dersim [Tunceli actuel] avec ses villes et villages arméniens au début du 20ème siècle. Le cours de l'Euphrate de l'Est [Murat / Aradzani] est tel qu'il est de nos jours.
    Les villages entourés de bleu sont ceux submergés par la retenue d'eau du barrage de Keban (1975).
    © www.houshamadyan.org


    Sako Apar [Sako, mon frère] : mémoires d'un survivant du génocide
    par Mary Najarian
    Asbarez, 22.04.2017


    Note de l'A. : Il y a sept ans environ, j'ai appris que mon père, Haroutun Kevorkian avait laissé un manuscrit autobiographique de 250 pages couvrant la période 1903-1955. J'ai décidé de raconter l'histoire de mon père en la traduisant de l'arménien en anglais. Cette tâche est plus ardue qu'une simple traduction. Les récits sont horribles, pénibles et déchirants. A chaque traduction, je finis en larmes, n'arrivant pas à fermer l'œil de la nuit. Comment mon père, âgé de 12 ans, et les milliers d'enfants comme lui, ont-ils supporté tout cela et comment ont-ils survécu ? Voici quelques pages du journal de mon père.

    Sako Apar

    En 1912, mon père, Krikor Kévorkian, tua un gendarme turc pour se défendre. Les anciens du village s'arrangèrent pour qu'il parte de Vasgerd, qu'il aille à Marseille, en France, puis en Amérique pour notre sécurité à tous. Mon frère, Garabed, naquit quatre mois après le départ de mon père. Nous étions impatients que mon père s'installe et nous fasse venir en Amérique, mais cela n'arriva jamais. Quelques jours avant que les marches de mort ne commencent, notre voisine turque, Khadre Khanem, dit à ma mère : "Quand ils vous feront partir de chez toi, et qu'ils vous déplaceront, laisse-moi Harout. Je prendrai soin de lui. Si tu rentres, il est à toi, et sinon, il est à moi."

    Les adieux

    Le matin où la marche débuta, j'avais douze ans. Ma mère me conduisit chez Khanem. Elle portait un sac empli de nourriture sur son dos et tenait la main de mon frère âgé de trois ans. Elle me remit mon yorghan[couette] en laine et m'embrassa. Nous nous serrions dans nos bras, sans pouvoir nous quitter. Nous pleurions. "Mayrig, ne pleure pas ! Je vais devenir un musulman, mais quand je serai grand, j'irai à Adana, je gagnerai assez d'argent pour rejoindre mon père en Amérique et je redeviendrai chrétien !"

    J'embrassai ma mère pour la dernière fois. Mon frère, âgé de trois ans, ignorant ce qui se passait, me fit signe de la main. "Au revoir, apar [frangin] !" me dit-il. C'est la dernière fois que je vis ma mère et mon frère.

    Khadre Khanem

    Khanem fut très gentille avec moi et me traita bien. J'aidais dans la maison en faisant des tâches ménagères comme nettoyer les sols, préparer du café pour les invités, aider à faire le pain et l'aider pour les courses. Un jour, elle me demanda d'aller acheter du henné pour teindre les cheveux de sa mère. La mère de Khanem était persuadée que le henné aidait à soigner ses maux de tête. Elles s'apprêtaient à aller au hammam et elle avait besoin de suite du henné.

    Au lieu d'emprunter le chemin habituel, je pris un raccourci à travers les champs. A mi-chemin du magasin, je découvris une petite forme humaine à moitié nue, décharnée, tel un squelette recouvert de peau, adossée à un arbre, derrière les broussailles. Je fermai les yeux pour éviter ce spectacle. En m'approchant, j'entendis une voix douce. "Harout, c'est moi..." Je me suis arrêté et j'ai commencé à marcher lentement vers lui. Je ne l'ai pas reconnu. "C'est moi, Sako, le frère de ton ami Hagop..."   

    Sako

    J'eus comme un choc. Sako avait sept ans, tout au plus. J'avais tant de questions à lui poser. Que lui était-il arrivé ? Pourquoi se cachait-il dans les champs ? "Assieds-toi là et attends-moi," lui dis-je. "Je reviens dès que je peux."

    J'ai acheté le henné et je suis retourné voir Sako. Il se tenait toujours là, à m'attendre.

    "Viens ! Je t'emmène avec moi, Sako !" Je l'aidai à marcher. Les plantes de ses pieds sales étaient écorchées, en sang. Il pouvait à peine marcher. Il s'appuyait sur moi et essayait de marcher, mais c'est moi qui l'ai porté la plupart du temps. Quand on est arrivés chez Khanem, je lui ai dit d'attendre derrière la grange dans les buissons jusqu'à ce que Khanem et sa mère partent au hammam.

    Dès qu'elles furent parties, j'emmenai Sako dans la grange. Le yorghan en laine de ma mère, que je cachais dans la grange, se révéla très utile. Je pris une botte de foin et déposai le yorghan au-dessus. Je conseillai à Sako de dormir sur une moitié de la couette et d'utiliser l'autre moitié pour se couvrir. Je suis rentré et j'ai ramené un verre de lait et du pain. Se tenant toujours debout, il avala le lait et mit un morceau de pain dans sa bouche. Mais il eut de la peine à l'avaler et vomit le tout. "Je vais nettoyer," me proposa-t-il, tout confus. "T'inquiète," lui dis-je. Sako n'avait rien mangé depuis des jours. J'étais sûr que son estomac s'était bloqué.

    "Pourquoi tu restes debout comme ça, Sako ? Assieds-toi sur la couette et repose-toi. Je vais t'apporter du lait chaud, peut-être que ça te fera du bien ?"

    "J'arrive pas à m'asseoir, ni à m'allonger... Mon derrière me fait vraiment mal," me répondit-il. Je soulevai les haillons qui lui couvraient en partie la taille et fut choqué par ce que je découvris. Son anus était déchiré. La chair pendait à certains endroits et du pus jaune suintait de ses profondes blessures. "Bon sang, Sako ! Qu'est-ce qui t'est arrivé ?" 

    Il me répondit en pleurant : "Quand ma mère est partie, elle a demandé à Abou Soubhi, notre berger, de s'occuper de moi. Chaque jour, il m'a fait du mal. Je le suppliais, je pleurais et je criais de douleur, mais il s'en fichait. Quand mes blessures se sont aggravées et ont commencé à saigner, il m'a dit : "Ça me débecte de te voir comme ça ! Casse-toi !" et, comme ça, il m'a jeté à la rue. J'ai erré pendant des semaines. Tu veux bien t'occuper de moi ?"

    J'avais peur de garder Sako dans notre grange. Si le frère aîné de Khanem s'en rendait compte, il nous tuerait tous les deux et personne ne le saurait. Pourtant, je sentais qu'il fallait que je prenne soin de Sako et qu'il me fallait être très prudent.

    Sako, mon frère   

    La vie chez Khanem reprit son cours et, chaque jour, j'allais dans la grange voir Sako. Je partageais ma nourriture avec lui, mais j'arrivais à lui en apporter un peu plus pour qu'il récupère plus vite. Nous partagions plus que de la nourriture. Nous parlions de nos copains et de nos familles, parfois on riait tous les deux et, le plus souvent, on pleurait. Nous devînmes les meilleurs amis au monde.

    Un jour, Sako me dit : "Tu sais, mon frère Hagop se battait avec moi et, parfois, il me frappait. Toi, tu es si gentil ! On peut être des frères ?"

    "Mais bien sûr, Sako !" lui répondis-je. "Tu peux m'appeler 'apar' ! C'est comme ça que mon petit frère Garabed m'appelait. Il me manque. Mais c'est toi que j'ai maintenant, et tu es mon frère, mon apar !"

    Chaque jour, j'avais hâte de passer un peu de temps dans la grange. Je prétextais de nourrir les bêtes et de balayer les lieux, mais en cachette je retrouvais et je parlais avec Sako.

    Le mûrier

    Le printemps arriva. Les blessures de Sako se cicatrisaient et il devenait plus fort. Il avait empilé quelques bottes de foin dans la grange et ainsi il pouvait grimper et regarder au-dehors à travers un petit trou dans le mur. Un jour, il me dit : "Les arbres commencent à feuillir et, bientôt, ils vont donner des fruits. Tu m'emmèneras dehors, un jour ?""Bien sûr, Sako apar ! Je le ferai, dès qu'il n'y aura pas de danger !" 

    Les arbres commencèrent à donner des mûres. Sako passait son temps à jeter un coup d'œil à travers un trou dans le mur, observer les arbres et compter combien de mûres se trouvaient sur chaque branche. Un matin, Sako me déclara : "Cette nuit, j'ai fait un rêve. Je grimpais sur le mûrier et je m'asseyais sur une branche quand, tout d'un coup, la branche s'est cassée et je suis tombé par terre. S'il te plaît, Apar, emmène-moi dehors aujourd'hui !" Impossible de lui dire non. Sako se cachait dans la grange depuis près de six mois. Après tout, on était un vendredi, le jour où Khanem et sa mère allaient voir Hassan, le frère de Khanem.

    Dès qu'elles furent parties, j'emmenai Sako dehors. Au début, il eut du mal à ouvrir les yeux. Il avait passé tellement de temps dans l'obscurité que la lumière du soleil l'aveuglait. Finalement, ses yeux s'adaptèrent et il se mit à rire, tout heureux. Il courut vers son mûrier, entoura le tronc de ses bras menus et se mit à l'embrasser. Nous grimpâmes, Sako et moi, dans l'arbre et nous nous assîmes parmi les branches les plus hautes. Il cueillait les baies sucrées et les mangeait par poignées. Il répétait tout le temps : "Merci, Harout apar ! Tu me rends si heureux !" Nous restâmes là, assis au sommet de l'arbre, à discuter, rire et manger. Nous étions si contents, insouciants, que nous finîmes par oublier depuis quand nous nous trouvions là.

    Les deux jeunes Turcs

    Tout d'un coup, surgis de nulle part, deux jeunes Turcs apparurent. L'un d'eux portait un fusil. Je descendis de l'arbre pour leur parler. Le plus jeune des deux désigna Sako et dit à l'autre : "C'est ta chance d'aller au paradis ! Bute-le !" L'aîné hésita, mais son cadet continua de l'asticoter : "Mais vas-y ! T'as pas envie d'aller au paradis ?"

    Le garçon le plus âgé souleva son fusil, mit en joue et tira. La balle traversa facilement la tête de Sako. Son corps tomba à terre.

    J'étais sûr d'être le prochain sur la liste, mais pour une raison que j'ignore, ils s'éloignèrent, en riant. Le jeune homme fanfaronnait, tout fier de son habileté. "Je l'ai buté ! D'une seule balle !"

    J'ai transporté le corps inanimé de Sako, mon frère, vers les ruines derrière l'église arménienne. J'ai creusé un trou de mes mains aussi profond que je le pouvais, puis j'ai enterré mon frère. J'ai fabriqué une croix en bois à l'aide de quelques brindilles. J'ai placé la croix sur sa tombe et récité le Hayr Mer [Notre Père]. En revenant, j'ai pleuré Sako, mon frère. Après des années de souffrance, il n'avait eu que quelques heures de bonheur. Sa mort survint exactement comme dans son rêve, et elle vint de la balle d'un Turc.

    ___________

    Traduction : © Georges Festa - 05.2017



    0 0



     © Aras Yayıncılık (Istanbul), 2015


    "Ce vide témoigne de l'échec d'un plan."
    par Lora Sarı
    Agos (Istanbul), 23.04.2015


    [La moisson des voyages en Anatolie, que le photographe Noraïr Chahinian mène depuis 2012, vient de prendre forme dans un livre intitulé The Power of Emptiness [La force du vide]. Le vide peut dégager de la puissance dans toutes ses formes, mais le vide de l'Anatolie lui confère un trouble supplémentaire. Si les maisons, les ruines, les églises converties en mosquées, les gens et les ossements sont toujours là, quel est donc ce vide immense qui s'offre à nos yeux ? Peut-être devrions-nous tourner nos regards vers les derniers mots du texte que Sarkis Séropian a écrits pour ce livre : "Aujourd'hui, la Route de la soie, Ani, les monastères, les églises, jusqu'aux maisons et aux pièces, tout est vide, partout, d'un bout à l'autre du pays... Je me demande bien pourquoi."]

    Chaque jeune Arménien qui grandit entend dire : "Si nous ne parlons pas arménien, qui le fera ?" Plus l'on en apprend sur le motif de cette interdiction absurde de parler sa langue maternelle, plus cela devient une obligation, et comme la langue est de moins en moins utilisée, une responsabilité. A cette responsabilité s'ajoutent, au fil du temps, traditions, culture et religion. Etre un Arménien en Turquie signifie devenir un porteur de culture et de langue, et cela pèse lourdement sur l'identité.

    Noraïr Chahinian est arrivé en Turquie de l'autre bout du monde. Depuis 2012, il a voyagé en Anatolie à quatre reprises. Ses voyages totalisent neuf mois. Et maintenant Noraïr tient en main un ouvrage qui rassemble les photographies qu'il a prises lors de ses périples; il s'intitule The Power of Emptiness. A son départ d'Istanbul dans deux semaines, il laissera derrière lui d'innombrables amis qu'il a rencontrés ces trois dernières années, emportant avec lui son livre et plein d'histoires passionnantes.     

    Peut-être une déformation liée au fait d'être arménien, c'est à ce "fardeau" que je songe de suite, quand je feuillette l'ouvrage : "L'arménité est à la base de ce projet sur lequel tu travailles depuis des années. Moi, j'amenuise ce fardeau en travaillant pour Agos, et toi, peut-être, grâce à ces voyages... C'est ça ?"
         
    Noraïr me confie que le fait d'entamer ce périple était un devoir qu'il s'était assigné : "J'ai promis à mon grand-père, quand j'avais neuf ans, qu'un jour, j'irai visiter Maraş. Mon grand-père n'est jamais retourné à Maraş après son départ, et il m'a dit : 'Je n'aurai pas la chance de voir Maraş à nouveau, mais la souffrance est toujours là, dans mon cœur; vas-y et parle avec les gens.' C'est lui aussi qui m'a appris la photographie."

    Un nouveau monde

    Noraïr est plus que touché par le bonheur de voir paraître The Power of Emptiness ou l'émotion liée à l'inauguration de son exposition. Je constate qu'il répète, quatre fois au moins, les mots suivants : "Je suis venu ici chercher mes racines et remplir la tâche qui m'avait été confiée, mais parallèlement j'ai découvert un nouveau monde. Cette découverte me rend plus heureux encore que le fait d'avoir accompli le devoir dont mon grand-père m'avait chargé." Le "nouveau monde" de Noraïr prend d'autant plus de sens, quand on connaît comment la Turquie est perçue dans la diaspora. Noraïr m'apprend qu'il est le premier de la diaspora arménienne au Brésil, forte de 25 000 membres, à se rendre en Turquie : "Ils ont peur qu'il leur arrive quelque chose. C'est un pays bizarre, c'est sûr, quelque chose peut leur arriver, mais quand même..." Avant de venir ici, Noraïr apprit qu'il pouvait être assassiné en Turquie et que, même s'il n'était pas assassiné, personne ne l'aiderait et que plus personne n'y parle l'arménien, qu'il n'y a plus de chrétiens. Mais, à ses yeux, c'était impossible et il a fait le voyage d'Istanbul. Avec pour seuls viatiques l'adresse d'Agos et le nom de Sarkis Séropian...

    "Séropian a été ma boussole"

    "Séropian est devenu ma boussole," reconnaît Noraïr, comme le disent tous ceux qui rencontrent Baron [Monsieur] Séropian. Pourtant, je suis sûre que cette boussole signifie tout autre chose pour quelqu'un qui arrive du Brésil, qui ne connaît ni la langue, ni les lieux, ni la population de ce pays, et qui, par-dessus le marché, en a peur. Quand Noraïr s'est proposé de retrouver la maison de sa famille, la première réaction des gens a été, naturellement, de laisser tomber; impossible alors pour lui de retrouver ne serait-ce que la maison. Voilà pourquoi Noraïr se montre reconnaissant envers ceux qui l'ont guidé à travers les pierres et l'histoire, en particulier Baron Sarkis. "Il m'a donné des conseils du genre : 'Va à Bitlis. Et de là, à tel et tel village... Il y a deux cafés dans ce petit village. Entre dans l'un à droite. Va voir Ali au café, et puis appelle-moi et passe le téléphone à Ali." Sa connaissance intime du village, les amitiés proches qu'il compte parmi les habitants et savoir qu'il est possible de nouer ce genre de relations avec des Turcs, tout cela fait désormais partie du "nouveau monde" de Noraïr.  

    Un ami de son grand-père

    La famille arménienne que Noraïr a rencontrée à Gerger, les Adıyaman, démontrent la lutte pour leur identité que les Arméniens de Turquie continuent d'opposer non seulement à Istanbul, mais aussi en Anatolie, contrairement à ce qui est dit dans la diaspora : "La doyenne de la famille Bakırcıoğlu a 96 ans, elle a été témoin du génocide. J'ai rencontré aussi son arrière-arrière-petit-fils. Ils vivent toujours en Anatolie et ils ont protégé leur culture et leur religion. Ils ont une Bible datant de 1900 chez eux. Ce qui montre que le projet d'effacer les Arménie de l'Anatolie a échoué. J'en ai tiré une grande force."

    Plusieurs coïncidences troublantes dans la vie de Noraïr l'ont guidé. La première est le message laissé sur un mur de la maison de sa famille à Urfa en 1922, dans l'espoir que d'autres membres de la famille le découvrent un jour. Autre coïncidence, son histoire avec l'oncle Hagop (Guiragossian) qu'il a rencontré à Vakıflı, où il s'est rendu en 2014 afin de rencontrer des Arméniens de Kessab : "Une partie de la famille de ma mère est de Kessab, tandis que l'autre partie de sa famille est du village de Soğukoluk, qui est très proche de Vakıflı. Voilà pourquoi aussi j'avais envie de faire leur connaissance. Quand je suis arrivé là-bas, les gens m'ont dit d'aller voir Hagop, qui est photographe. Grâce à des matériaux photographiques, j'ai découvert que Hagop est parti de Kessab à Alep dans les années 1950 et 1960. Le photographe qui lui a vendu son studio d'Alep était mon grand-père. Il connaissait mon grand-père. Au moment où j'ai appris ça, j'avais l'appareil photo de mon grand-père autour du cou... Je n'oublierai jamais son émotion, quand il a appris que cet appareil photo avait appartenu à son ami." Noraïr ajoute : "Imagine juste : j'avais fait tout ce chemin, du Brésil à Vakıflı. Il avait tout laissé derrière lui à Kessab au cause de la guerre, et il était venu se réfugier à Vakıflı avec pour tout bagage la clé de sa maison. Et on s'est rencontrés !" J'écoute Noraïr raconter son histoire, pour que je puise la raconter ensuite comme si c'était la mienne. Une même émotion me saisit quand je regarde les photographies de Noraïr, j'aimerais avoir vécu ces instants qu'il a saisis avec son objectif...

    "Cette maison est aux Der Bedrossian !"

    Noraïr continue d'évoquer les bons moments, sans faire état des difficultés de son voyage, jusqu'à ce que je lui pose la question : "Même si tu es venu ici 'guérir,' tu as sûrement eu de la colère quand tu as découvert la maison de ta famille, le message sur le mur, les ruines et tout ce 'vide.'""Tu parles !" soupire-t-il. Il m'apprend que parfois il a eu envie de tout laisser tomber et de repartir au Brésil, de fuir toute ce cauchemar qu'a été le génocide. "32 membres de ma famille ont été assassinés, seuls deux ont réussi à fuir. L'un d'eux était mon grand-père. Tu peux t'imaginer ce que ça signifie de te balader autour de la maison où ils ont vécu ? En particulier, quand tu découvres une inscription sur la porte, qui déclare : "Cette maison a appartenu à Mustafa Hacı, un riche homme d'affaires durant la Première Guerre mondiale'... Mon œil ! Cette maison appartient aux Der Bédrossian !"

    Noraïr m'apprend aussi que le fait de dormir dans cette maison, si près de ce message, l'a presque rendu fou. Beaucoup de gens lui ont conseillé d'aller en justice pour que la maison lui soit rendue, mais Noraïr n'y tient pas autant, il possède une maison au Brésil, que ferait-il de celle-ci ? Ce qu'il aimerait, par contre, c'est une inscription qui dise la vérité. "Ce qui serait probablement plus difficile que de récupérer la maison !", soupire-t-il. "Autrement dit, ce projet avait aussi de mauvais côtés. Pendant des mois, j'ai voyagé tout seul, sans parler la langue et avec une trouille en moi qui venait de la diaspora. Il y a eu des moments difficiles et tristes. Et pourtant quelque chose m'attirait.""Tu devais le faire, voilà pourquoi tu ne pouvais pas laisser tomber," lui dis-je. "C'est vrai," reconnaît-il, en ajoutant : "Et, bien sûr, il y avait la possibilité de découvrir de nouveaux murs, de nouvelles pierres, de rencontrer d'autres gens !"

    Je suppose que sa curiosité pour les pierres et les murs est liée à sa profession. Noraïr est architecte. Alors, pourquoi s'intéresser aux gens ? Les discussions que Noraïr a eues avec les gens qu'il a rencontrés en Anatolie sont très révélatrices : "J'ai rencontré beaucoup de gens sur ma route; parfois, on arrivait à se comprendre grâce à un seul mot, et parfois d'un simple regard; on faisait en sorte de se comprendre, on s'apaisait mutuellement. A Urfa ou Maraş, les gens me regardaient et disaient : "Ce gars est d'ici." Etait-ce parce que je leur ressemblais physiquement ? Ou y avait-il quelque chose de génétique ? Ils m'écoutaient avec une attention redoublée quand ils apprenaient que je venais du Brésil. La discussion abordait bien sûr 1915, et ils n'arrivaient pas à croire que des Arméniens aient pu survivre et aller jusqu'au Brésil."

    Des histoires méconnues

    Des milliers de questions assailliraient l'esprit de tous ceux qui ignorent le passé. Le fait qu'aucune question n'ait été posée à Noraïr renvoie à nouveau à ces mêmes histoires méconnues. Noraïr cite aussi ceux qui lui ont présenté leurs excuses : "Je sais que la majorité des habitants de ce pays ne s'excusent pas, mais j'ai été frappé quand j'ai rencontré des gens qui reconnaissent le génocide et, en plus, s'excusent. Je sais depuis longtemps que ce problème ne peut être réglé par la politique. Seule la parole des habitants de la Turquie changera la donne." A nouveau, émerge de ces mots l'idée que la solution viendra de ceux qui continuent à peupler ce vide. Noraïr est convaincu que ses photographies en diront beaucoup plus qu'un livre d'histoire, qui raconte des mensonges. Il sait aussi que le message qu'il a découvert sur un mur de la maison de sa famille dit beaucoup de choses à ceux qui veulent comprendre.

    Je garde pour la fin la question que j'avais envie de lui poser : "Quel est ce vide ?" Noraïr me répond : "Même si ce vide résulte de l'absence des Arméniens, il est encore possible de discerner des signes d'appartenance aux Arméniens, ou de leur présence. Par ailleurs, ce vide est aussi la marque d'un plan qui a échoué. Ce plan qui visait à purger l'Anatolie des Arméniens, mais je constate que dans ces territoires, il y a non seulement des Arméniens islamisés par la force, mais aussi des Arméniens qui protègent et font vivre leur religion et leurs traditions. Un mur ou un être humain peut être ce vide; ou quelqu'un qui cherche son histoire ou ses racines. Et ce vide n'est pas seulement un signe de tristesse et de souffrance, mais aussi de vie et d'espoir."

    L'exposition "The Power of Emptiness," qui présente des photographies extraites du livre de Noraïr Chahinian, est au Depo, du 24 avril au 31 mai 2017.      

    ___________

    Traduction : © Georges Festa - 06.2017

    site des éditions Aras (Istanbul) : https://www.arasyayincilik.com/



    0 0



     
    Non, ils ne furent pas des agneaux conduits à l'abattoir :
    la résistance humanitaire durant le génocide arménien
    Conférence de Khatchig Mouradian (Londres, Wiener Library, 12.12.2016)

    The Armenian Weekly, 13.02.2017

    LONDRES, R.-U. - Durant le processus de tout génocide, il existe une asymétrie de pouvoir entre les perpétrateurs du crime et ses victimes. Ce qui conduit à cette croyance très répandue qui veut que les victimes d'un génocide soient des êtres impuissants, dont le destin échappe à leur contrôle, des individus passifs mis sur une voie conduisant finalement à la mort. Dans le cas du génocide arménien, les victimes sont perçues comme impuissantes face aux massacres et aux marches de mort, et seuls les travailleurs de l'aide humanitaire, pour la plupart originaires d'Occident, sont perçus comme capables d'alléger la souffrance des Arméniens. Le docteur Khatchig Mouradian conteste ce point de vue, qui imprègne le discours populaire et universitaire. Dans sa conférence, Mouradian analyse l'action de ces victimes qui tentèrent d'elles-mêmes de se sortir de leur situation misérable, présentant ces tentatives comme des cas de "résistance humanitaire."

    Ancien éditeur de The Armenian Weekly, Mouradian est professeur associé (chaire Nikit et Eleanora Ordjanian) à l'université de Columbia, après avoir été de même professeur associé (chaire Henry S. Khanzadian Kazan) à celle de Fresno (Université de Californie du Sud) (session d'automne 2016). En 2015-2016, Mouradian a été chargé de cours au département des Affaires internationales de l'université Rutgers, où il a aussi donné des cours sur l'impérialisme, la violence de masse et les camps de concentration aux départements d'Histoire et de Sociologie. Il a aussi été professeur adjoint aux départements de Philosophie et d'Urbanisme de l'université d'Etat de Worcester, où il enseigne l'espace urbain et les conflits au Moyen-Orient, le génocide, la mémoire collective et les droits de l'homme. Cette conférence était organisée conjointement par le docteur Krikor Moskofian, directeur du programme d'études arméniennes, et le docteur Christine Schmidt, directrice-adjoint et directrice de recherches à la Wiener Library. La manifestation s'est tenue à la Wiener Library et était présidée par le docteur Toby Simpson, directeur du département numérique.       

    Mouradian définit le triangle Alep/Ras al-Ayn/Deir-es-Zor comme les sites principaux de la résistance humanitaire, utilisant le terme de résistance humanitaire en raison du fait que ces efforts furent entrepris illégalement et contre la volonté de l'Etat ottoman. A Alep, en mai 1915, les trois églises arméniennes organisèrent des comités de secours, lorsque les réfugiés entrèrent par milliers dans la ville. Une figure éminente, engagée dans cette action humanitaire, fut le Père Essayan qui, avec son groupe de bénévoles, organisait des réunions et prenait des notes très détaillées sur les réfugiés et leurs besoins en termes de nourriture et d'hébergement. Initialement, ces réunions étaient organisées sans avoir connaissance de la véritable portée du crime perpétré contre les Arméniens et de l'immense crise humanitaire alors en cours. Durant les tout premiers mois, il fut possible d'aider individuellement chaque réfugié. Mais cela devint impossible par la suite; au fil des mois, des centaines de milliers de réfugiés entreront dans ce qui est aujourd'hui la Syrie. En outre, il fallut du temps aux autorités turques ottomanes pour prendre le relai des secours mis en œuvre, et même après l'avoir fait, elles n'accordèrent pas une attention particulière à la destination véritable des déportés. Au début de l'automne 1915, la situation changea; les autorités commencèrent à sévir et à contraindre ces actions à la clandestinité, arrêtant les organisateurs, bannissant les organisations comme la Croix Rouge et interdisant aux déportés d'entrer dans Alep.

    Ce dispositif d'auto-assistance, mis en place par les Arméniens eux-mêmes, a été peu étudié - l'accent ayant été mis, jusqu'à présent, sur l'aide humanitaire occidentale apportée aux Arméniens. Or il était devenu difficile, même pour des étrangers, d'entrer et de se déplacer dans l'empire ottoman, en sorte qu'en de nombreux endroits les Arméniens ne pouvaient compter sur une aide extérieure. Mouradian cite plusieurs autres initiatives arméniennes visant l'auto-assistance, évoquant le parcours de figures comme le Révérend Hovhannès Eskidjian, qui consacra sa vie à sauver des déportés jusqu'à sa mort en 1916, date à laquelle il succomba à une maladie.

    Les femmes jouèrent un rôle important dans ce processus d'auto-assistance, car la majeure partie de la population réfugiée était féminine, les hommes ayant été massacrés dans l'armée ou les prisons. Mouradian raconte l'histoire d'une infirmière, une déportée de Marash, qui contracta le typhus à Alep. Elle guérit après avoir été soignée par un médecin arménien local et finit par devenir une figure incontournable, car ayant survécu à la maladie, elle avait développé une immunité au typhus et pouvait ainsi soigner les réfugiés qui en étaient atteints. Elle fut alors conduite auprès du directeur de l'hôpital de l'armée ottomane, dont la fille souffrait du typhus. Elle soigna celle-ci, qui finit par guérir, et le directeur de l'hôpital fit d'elle l'infirmière en chef d'un des principaux hôpitaux militaires d'Alep. Elle parvint alors à sauver la vie de nombreuses Arméniennes en les employant dans cet hôpital et en leur évitant d'être déportées. Ce n'est là qu'une des nombreuses histoires des ces Arméniennes qui utilisèrent tous les moyens à leur disposition pour porter secours aux réfugiés.

    Puis, Mouradian évoqua l'Hôtel Baron d'Alep. Cet hôtel - le plus ancien au Moyen-Orient, selon certaines sources - fut créé par les frères arméniens Mazloumian et accueillit nombre d'hôtes de marque, dont Charles de Gaulle et Agatha Christie. Or, non seulement il fut une institution de référence en termes de clientèle, mais il joua aussi un rôle clé dans l'entreprise de résistance humanitaire menée par les Arméniens. Il est à noter que les frères Mazloumian nourrissaient de bonnes relations avec les officiels ottomans qui y résidaient, en sorte qu'ils avaient toute liberté d'aider à l'hébergement de réfugiés arméniens. Histoire intéressante liée à cet hôtel, celle d'un groupe d'enfants arméniens qui purent gagner leur vie aux abords de la décharge de l'hôtel, dont ils récupéraient et consommaient les restes de la clientèle. Cette histoire illustre l'action des enfants engagés dans la résistance humanitaire, qui luttèrent pour survivre, quelle que soit la situation où ils se retrouvèrent. Ce genre d'histoires méconnues a peut-être du mal à se faire entendre, du fait de la marginalisation de ceux qui les vécurent, mais elles ne sont pas moins importantes si l'on veut restituer l'histoire globale du génocide arménien et ainsi mettre en lumière l'action de tous ces gens et groupes auxquels l'on ne s'intéresse guère ou pas du tout.

    La répression ottomane visant les initiatives humanitaires nées à Alep, ainsi que l'arrestation et l'exil des Arméniens de cette ville vers les camps de concentration voisins porta un coup à l'entreprise d'assistance. Néanmoins, un effort coordonné visant à porter secours commença à prendre forme. Exemple intéressant de cette action arménienne, les fonctions d'autorité occupées par des Arméniens dans l'organisation des camps de concentration. Plusieurs fonctions pouvaient être remplies par des Arméniens : gardien du camp, convoyeur et fossoyeur. Les directeurs des camps turcs ottomans régnaient en maîtres. Ils représentaient une source de corruption, puisqu'ils acceptaient des pots de vin en échange du fait de permettre à des déportés de rester dans tel ou tel camp sans être acheminé vers un autre (les déportés étaient normalement envoyés d'un camp à un autre, jusqu'à ce qu'ils atteignent Deir-es-Zor, synonyme de mort). En reconnaissant des visages familiers, les gens originaires d'une même région pouvaient s'aider mutuellement dans les camps en termes d'obtention de nourriture, d'argent ou de permission de séjour.

    A la fin de sa conférence, Mouradian présenta plusieurs photographies qu'il a prises autour de Deir-es-Zor. L'une d'elles est un groupe d'enfants dans un village qui ont ramassé des ossements dans le sol. Interrogés sur ces ossements, les enfants répondirent : "Armani ! Armani !" ['Arménien ! Arménien !' en arabe], rappel brutal qu'ils sont ceux qui vivent dans le sillage du génocide arménien et qu'ils ont toujours la mémoire locale de ces événements. Mais ce que Mouradian souhaitait faire comprendre, en montrant cette photographie, c'est que, du fait de la guerre qui fait rage en Syrie, ces enfants peuvent se trouver n'importe où, en ce moment. Rappelant que l'actualité n'est pas davantage étrangère aux injustices du passé, et que nous-mêmes, en tant qu'individus ou groupes, nous avons le pouvoir de résister aux injustices qui se passent autour de nous.

    Lors du débat qui s'ensuivit, un membre de l'assistance demanda si les partis politiques arméniens traditionnels jouèrent un rôle dans cette entreprise de résistance humanitaire. En réponse, Mouradian déclara que les partis politiques arméniens, en tant que groupes organisés, n'ont pas pris part à la résistance humanitaire, du fait de la mise hors-la-loi de ces partis et de l'arrestation en masse de leurs membres. Néanmoins, leurs adhérents qui ne furent pas arrêtés se joignirent à cette entreprise, en évitant d'afficher ouvertement leur appartenance politique, en raison des risques encourus.

    Un autre membre de l'assistance posa deux questions. La première était liée à la nature des camps de concentration, à savoir s'ils furent ou non, en réalité, des camps de mort. La réponse de Mouradian fut que, tout d'abord, ce sont les Allemands qui utilisèrent le terme de "camps de concentration" en décrivant les camps dans leurs rapports, et non les Turcs. Deuxièmement, les massacres n'eurent pas lieu à l'intérieur des camps; au lieu de cela, les gens étaient conduits au dehors pour être tués, ou bien étaient assassinés durant les marches de mort. La seconde question concernait la mesure avec laquelle les Grandes Puissances étaient informées du déroulement du génocide, ce à quoi Mouradian répondit qu'elles étaient en effet très bien informées, grâce aux rapports des diplomates et des missionnaires qui recueillaient des informations de première main et auprès des témoins oculaires. Exemple de ressource importante à cet égard, le Livre Bleucompilé pour le gouvernement britannique, dans lequel sont archivés des centaines de récits de témoins oculaires du génocide alors en cours.

    Finalement, une question fut posée de savoir si des Turcs agirent pour sauver les Arméniens de la mort. Mouradian affirma que, même si les motivations de ces individus allèrent de la simple bonne volonté à l'appât du gain, de nombreux Turcs tentèrent en fait de sauver des vies arméniennes, souvent à leurs risques et périls.                             

    ___________

    Traduction : © Georges Festa - 06.2015

    vidéo de la conférence de Khatchig Mouradian :

    site de la Wiener Library (Londres) : http://www.wienerlibrary.co.uk/home



    0 0
  • 07/10/17--15:05: Isabelle Sadoyan


  • © www.cinema-francais.fr


    en mémoire d'Isabelle Sadoyan,

    Il est de ces films qui nous emportent, nous atteignent au plus vif, nous révèlent. Mayrig, ce paradigme d'une odyssée familiale, étrangère, et pourtant si proche. Fraternelle. Grandir entouré de témoins, de veilleurs. Rescapés de l'innommable. Opposant leur dignité quotidienne à l'oubli, à l'ignorance extérieure. Autant d'instants, de personnages qui nous lancent des ponts, nous amarrent. Dans ce quatuor de naufragés l'étoile qui jamais ne les quitte, ce soleil par effraction, nourriciers, comme autant de braises. Car il faut ce courage obstiné, cette fidélité à la vie, cet instinct du don pour surmonter l'anéantissement, la dispersion, l'égoïsme. Dans ce puzzle se superposent d'autres Marseille, d'autres Azad, d'autres Anna, d'autres Gayané. Regards qui se font remparts, mains confiantes. Ma grand-mère, toute de noir vêtue, debout en dépit des tourmentes. Sillages que l'on devinait, arbres généalogiques que l'on reconstituait. Peu à peu. Tel un tapis en lambeaux, dont il s'agissait de retrouver les mailles. Fidélité des saveurs, des odeurs. Rites de passage. Dans ce dédale de l'histoire. Valises et bagages. Le précaire jamais loin. Tapi à la façon d'une horloge dictant sa loi. Ne pas dire, mais deviner, pressentir. Famille de somnambules. Miraculés du hasard. Tissés de vie et de mort. Agités de fils invisibles. L'ailleurs, les autres. Chaque jour. Puisqu'il s'est agi de nous effacer, de nous oublier. Retracer la route. Amalgamer ce qui résiste. Quatuor de géants. Hissant leur nuit à la hauteur du mythe. Avoir été Azad. Entre deux rives. Deviner les autres Azad. L'errance en partage. Les métissages. Dans la transmission, mais aussi les découvertes. Qui se nourrissent, s'interpénètrent. L'étoile de tante Anna. Qui ne m'a jamais quitté.

    © georges festa - 07.2017   



    0 0



    Erzeroum (Empire ottoman), prison et prisonniers
    Keghuni (Venise, monastère de San Lazzaro), n° 1-10, 1903, 2de année
    © http://www.houshamadyan.org/


    Journal de prison d'Abraham Séklémian, fondateur d'Asbarez
    Asbarez (Little Armenia, CA), 22.04.2017


    Note de l'Editeur : Vingt ans avant de rejoindre six de ses confrères, animés d'une même passion, à Fresno pour y créer Asbarezen 1908, Abraham Séklémian, premier éditeur du journal, vécut une expérience pénible de prisonnier à Garin (Erzerum), d'avril 1888 à mai 1889, lorsque les soldats ottomans, sur ordre direct du sultan Abdülhamid II, commencèrent à rafler les Arméniens et à les envoyer en prison, prélude aux massacres d'Arméniens de la fin du 19ème siècle, qui servirent d'avant-projet à la planification et à la mise en œuvre du génocide arménien.

    L'automne dernier, Asbarez fut contacté par l'arrière-petite-fille d'Abraham, Leigh, qui a retrouvé des exemplaires des mémoires d'Abraham traduits en anglais par le père de Leigh, Robert. En collaborant avec Leigh et son associé, Jon Miklos, nous nous sommes procuré une partie de ses mémoires, dont nous publions un extrait à l'occasion de notre édition spéciale 24 Avril.

    Asbarez agira avec Leigh Seklemian pour s'assurer que ses archives soient préservées et ses mémoires publiés. L'extrait qui suit a trait aux premiers jours d'Abraham Séklémian en prison.

    ______________


    Arrestation et emprisonnement

    19 avril 1888 : Il est midi moins une heure, je fais cours comme d'habitude, lorsque soudain la police turque entre et me place sous arrestation. Je dis à mes élèves d'être patients et d'attendre mon retour - qu'il faut que je règle quelques affaires.

    C'était juste avant les grands massacres d'Arméniens. La persécution des chrétiens venait juste de commencer. J'étais destiné à en être une des premières victimes.

    Je suis emmené dans le bureau du tadakhaz(procureur général), où je suis interrogé et interrogé à nouveau, cuisiné durant trois heures et demie au sujet de ma participation à un soi-disant complot contre le gouvernement "paternel" du sultan. Puis je suis conduit à la prison de Terskhaneh.

    Le poste de garde est situé sur le toit en terre qui surplombe l'entrée principale de la prison, attenante au bureau du directeur. C'est là que je suis détenu quelque temps, pendant qu'ils décident quelle cellule je dois occuper. Le directeur m'ordonne que je lui remette tous les papiers que j'ai sur moi. Il s'agit de cinq ou six lettres que j'ai reçues de mon frère en Amérique et de ma fiancée à Adapazar. Documents que je lui remets bien volontiers. Or, j'ai écrit à mon frère une lettre ce matin-là, que je pensais lui envoyer le soir même. Je ne la lui remets pas, car j'y mentionne brièvement les sinistres évènements, ce qui peut me valoir des ennuis avec les autorités civiles.

    J'extrais une photo de Madeleine que je garde dans ma poche, enveloppée dans du papier, en lui disant que c'est celle de ma fiancée.

    "Eh bien," déclare le directeur avec une politesse feinte. "Si c'est le cas, gardez-la." Je suis consterné de découvrir cet adorable portrait déchiré au beau milieu ! J'ignore comment cela est arrivé. Mais, dès cet instant, j'y vois un sinistre présage de mes malheurs à venir.

    Je propose au directeur de conserver mon calepin. Il jette un coup d'œil comme pour l'examiner. "Gardez-le," me dit-il sur le ton de quelqu'un qui accorderait une grande faveur, puis il se dirige vers la porte.

    Je reste là, assis dans la salle de garde sur une mauvaise paillasse, sale et usée. Je commence à avoir faim. En guise de petit déjeuner, j'ai eu un morceau de pain et deux tasses de café au lait. Je n'ai rien eu depuis, mis à part trois demi-tasses de café noir quand j'ai été interrogé dans les bureaux du tadakhaz. Je demande au brigadier d'envoyer un coursier et que de la nourriture me soit envoyée de mon école. Ce qu'il fait de suite, mais de mauvaise grâce.

    Tout en mangeant mon poulet rôti et mon riz pilaf, je discute avec le brigadier et les gardiens, plaisantant à l'occasion avec eux. Mon arrestation prête apparemment à rire. La discussion s'échauffe. Je ris et fais rire mes interlocuteurs, lorsqu'une voix rude se fait entendre du bureau voisin, maudissant et réprimandant le petit groupe. C'est le directeur. Chacun devient silencieux et n'ose plus me parler. Je commence alors à réaliser que je ne suis plus libre et que la situation n'est pas normale. Je suis arrêté en tant qu'agitateur révolutionnaire, donc classé comme un criminel de la pire espèce et non autorisé à communiquer avec quiconque.

    Une sensation d'abattement m'envahit alors. Je m'étends sur ma paillasse sans pouvoir dormir.

    Je saisis alors une chaise près de la fenêtre d'où je peux voir la cour de la prison ceinte de hauts murs. Des groupes de prisonniers s'y promènent de long en large. La plupart d'entre eux sont des Kurdes, portant chacun une paire de sandales en bois, des pantalons bouffants et rustiques, un gilet à longs poils, une longue culah (coiffe de feutre épais) entourée d'un grand turban en calicot, qui leur donnent un air à la fois sinistre et horrible.

    Je ne puis m'empêcher de songer aux crimes que ces hommes ont commis ! Combien de jeunes Arméniens ont-ils massacré ? Combien de jeunes chrétiennes et de jeunes mariées ont-ils enlevé ? Combien de maisons ont-ils dévasté ? Voilà quels sont les membres de ces hordes terrifiantes de brigands, dont nous entendons parler de temps à autre. Deux mois plus tôt, 13 garçons arméniens ont été atrocement massacrés. Combien de champs de céréales ont-ils incendié, réduisant en cendres le gagne-pain de pauvres fermiers ? Combien de troupeaux ont-ils enlevé la nuit, tuant leurs propriétaires qui résistaient, pillant les maisons et s'emparant des femmes ? Des villages entiers dévastés, des populations entières exterminées !

    Pas une montagne, pas une plaine, pas une rivière, pas un ruisseau dans toute la région entourant notre vénérable Ararat, qui n'aient été teintés du sang innocent que ces sauvages ont versé !

    Mais ces criminels n'ont pas été amenés ici pour ces crimes. Jamais ils n'auraient été arrêtés et jetés en prison pour avoir volé ou tué des chrétiens, si leur insolence et leur impudence ne les avaient pas amenés à nuire aux Turcs eux-mêmes.

    Que le Ciel me vienne en aide ! Me voilà arrêté, emprisonné avec ces égorgeurs, regardé comme un criminel à leur image. Mon dieu ! Mon dieu ! Qui aurait cru que cela puisse m'arriver ? Non ! Non ! C'est impossible ! C'est sûr, ils ne me garderont pas longtemps ! Ils vont me relâcher bientôt !

    Je suis plongé dans ces réflexions quand, soudain, je sens quelqu'un me taper sur l'épaule. Je me retourne et découvre un homme de petite taille, mince, se tenant devant moi, à la peau très mate. C'est un Turc de la pire espèce, au visage le plus laid, les sourcils froncés, que j'aie jamais vu. J'appris ensuite qu'il s'agissait de Mehmet Agha, le directeur adjoint et surintendant d'Arka-Kalluk, prison de courte durée.

    "Suis-moi !" me dit-il d'une voix impérieuse. J'obéis. Nous passons au-dessus du toit plat recouvert de terre où des zaptiehs(gardiens) patrouillent et nous arrivons à l'autre côté du bâtiment. Là, nous descendons par une petite échelle fragile et nous nous arrêtons devant une porte basse et peu ragoûtante.

    "Entre !" m'ordonne Mehmed Agha, ouvrant grand la porte. J'entre. C'est une sombre cellule au plafond bas. Le sol est jonché d'ordures. Le long des murs, le gardien a entassé des nattes en paille.

    "Voilà ta cellule !" me dit-il. Puis il se met à examiner mes poches, en me lançant : "Fais voir ce que tu as !"

    Il prend ma sacoche, mon couteau de poche et la photo de Madeleine, que le directeur a eu la gentillesse de ne pas prendre. J'ai la chance de dissimuler la lettre à mon frère que je n'ai pas envoyée. Dès qu'il sort, je la plie en quatre et la glisse dans la doublure de ma poche. Il revient bientôt et me rend ma sacoche et ma montre.

    "Tu peux les garder," me dit-il, examinant à nouveau méticuleusement mes poches. Cette fois, il prend mon calepin et quelques rebuts de papier brouillon que je garde sur moi en cas d'urgence. Mais il m'autorise à conserver un crayon (qui me sera très utile par la suite) et deux clés appartenant à l'école, l'une de la porte d'entrée, l'autre de ma classe.

    Suite à cette troisième inspection, Mehmed Agha sort en me claquant la porte au nez. Je reste assis là dans un coin de cette sombre cellule humide, qui va devenir mon logement pour une durée inconnue. L'endroit sent la prison - c'est une prison ! Je suis on ne peut plus découragé, malheureux. L'isolement dans cet endroit horrible m'écrase de tout son poids. Désormais, pour la première fois, je commence à réaliser ce que la prison signifie.

    Une demie heure après environ, Mehmed apparaît à nouveau pour me rendre la photo de ma fiancée. Je lui demande où il l'a prise. Il me répond laconiquement qu'il l'avait remise au tadakhaz (le responsable qui a ordonné mon arrestation et qui est mon inspecteur en chef). Je déduis de cette courte réponse que mes autres affaires sont conservées pour un examen ultérieur et que seul ce portrait m'est rendu car inoffensif. Malheureuse ! Si Madeleine savait où je l'emmène, qui sait combien de larmes elle verserait !

    Je déplie la photo pour l'examiner. Elle est endommagée au beau milieu. Les extrémités sont totalement déchirées. Et de fait, peut-il y avoir un lieu plus approprié ? N'est-ce pas le signe suffisant qu'elle souffre avec moi ? Pleure, pleure, malheureuse ! Mais, peut-être, Madeleine fait-elle de beaux rêves, bâtissant de magnifiques châteaux imaginaires pour notre bonheur à venir ?  

    Je lui ai écrit dans l'une de mes dernières lettres que je désire me marier l'été prochain et que je l'ai "pratiquement décidé." Elle m'a répondu dans sa dernière lettre qu'elle veut effacer le mot "pratiquement" dans ma lettre, et ne retenir que "décidé." Quel bonheur ! Toi, si cruellement insaisissable ! Existes-tu vraiment dans ce monde infortuné ?

    Ma prison

    Le bâtiment de la prison de Garin est divisé en deux ailes principales, la nord et la sud. L'aile nord s'appelle Terskhaneh, ce qui signifie à peu près "l'Arsenal." Mais il serait absurde d'imaginer un arsenal à plus de 1800 mètres au-dessus du niveau de la mer et à 643 kilomètres à l'intérieur des terres sans un lac, ni même un fleuve navigable tout proche (à moins d'y voir l'arsenal de Noé, puisque le Mont Ararat n'est pas très loin). La raison est plutôt que tous les prisonniers condamnés aux travaux forcés sont enfermés ici. Auparavant, les prisonniers condamnés aux travaux forcés étaient envoyés travailler dans des arsenaux, d'où le nom donné à cette prison. Des cellules en sous-sol sont réservées aux prisonniers enchaînés - des cachots sans fenêtres, ni lumière.

    L'aile sud de la prison est réservée aux prisonniers en attente de jugement, ou aux courtes peines. Les deux ailes n'ont aucune communication directe, sauf par le haut au moyen du toit de terre en terrasse, par lequel j'ai été conduit à ma cellule. Les deux ailes sont entourées de hauts murs clôturant la cour de la prison. Ma cellule est située à l'extrémité est de l'aile sud (appelée Arka-kulluk), très proche de l'entrée principale de la prison. Cette partie de l'édifice est très ancienne et fait de toute évidence partie de la forteresse bâtie par Théodose II au 5ème siècle. Ma cellule est longue de cinq mètres, large de trois mètres et demie et haute de deux mètres vingt. Le mur a près de deux mètres d'épaisseur. La seule ouverture, en dehors de la porte, est une petite fenêtre au milieu du mur sud qui surplombe la cour de la prison, d'où je peux apercevoir les prisonniers en train de marcher durant la journée.

    Les murs nus sont sales et sombres. Le plafond, non loin de ma tête, est noir comme du goudron, du fait du tabac. Quelques mauvaises paillasses sont dispersées çà et là sur le sol, à moitié pourries par l'humidité et grouillantes de puces, de punaises et de poux. La pièce est apparemment le lieu d'élection des souris, qui ont leurs repaires et leurs galeries à l'étage en dessous et dans le plafond. Leurs trous au plafond alimentent la pièce de tout un tas d'immondices, d'insectes et de vermine qui se multiplient à loisir dans la terrasse en terre au-dessus.

    Dans cette cellule il y a avec moi entre 10 et 12 prisonniers, tous fumeurs. Avec douze codétenus qui fument à la fois, et un poêle à bois enfumé, chargé inutilement en bois jusqu'à en être brûlant, essayez de supporter ça ! Un exemple parfait de l'enfer ! Surtout quand leurs satanées discussions l'embellissent ! Le langage ordinairement en usage dans la bonne société est apparemment déplacé ici. Tout s'y exprime dans une langue contrefaite... Des expressions reprises des couches les plus viles de la société, issues de toute évidence des tréfonds de l'enfer. Voilà où je me trouve, entouré de ces compagnons de cellule, m'apprêtant à passer ma première nuit dans un coin de cette cellule sinistre.

    La première nuit

    Le soir venu, le gardien de la prison ouvre la porte de la cellule et me remet une couverture et une assiette de nourriture, en me précisant qu'ils me sont envoyés par l'école. L'appétit coupé, je suis certain de ne pas pouvoir dormir dans ce cachot. Néanmoins, je mange cette nourriture, puis j'étends la couverture par terre. Allongé sur une moitié, je me couvre de l'autre. Ainsi tenté-je de dormir.

    Dormir ? Une plaisanterie ! L'humidité de cette sombre cellule, l'odeur repoussante des nattes putrides au sol, la fumée, l'odeur de la lampe à pétrole sans cheminée dans un coin, tout rend l'air suffocant.

    Mais ce n'est rien comparé aux armées innombrables de puces, de punaises, de poux et autre vermine vorace, qui m'attaquent dès que je m'étends à terre, à leur merci. Des puces aussi grosses - enfin, grosses, je dirais que ce ne sont ni des bébés puces, ni des bébés punaises, ni des bébés poux ! Ce sont des adultes et, apparemment, des plus affamées. Elles ont apparemment jeûné quelque temps, et maintenant elles font ripaille à mes dépens. Ne sachant que faire, je décide de me vendre le plus chèrement possible. J'entame un combat désespéré et sanglant à l'aide de mes mains et de mes pieds, remuant sans cesse d'un côté et de l'autre tel un rouleau à pâtisserie.

    Seuls ceux qui ont vécu la chose savent qu'un combat avec des puces est inévitable et s'achève à coup sûr par une défaite cuisante. Je dois avouer que c'est aussi mon cas. Je suis dépassé ! Mes muscles sont tout endoloris. Je suis épuisé et engourdi. Sans conteste, la vermine a eu raison de moi. Il me faut la laisser festoyer sans la déranger.                                        

    A vrai dire, la puce ne serait-elle pas le symbole approprié de l'homme ? Elle absorbe le sang humain; l'homme fait de même. S'il y a une différence entre les deux, ce n'est pas à l'actif de la puce. La puce le fait directement, sans hypocrisie, alors que son homologue humain commet sa prédation sanglante en la maquillant de tromperie et d'hypocrisie.

    20 avril 1888. Le matin est là; mon premier matin en prison. Quelle sensation terrible de se réveiller dans une prison ! Quel spectacle horrible d'ouvrir les yeux et de me retrouver gisant à terre dans une cellule sombre et sale - la plus sale qu'il y ait sur la surface de la terre. Un faible rayon de lumière, depuis une ouverture dans le mur épais, qui fait office de fenêtre, suffit à me faire voir les murs sombres et sales, ainsi que le plafond noirci de fumée. Terrifié, je ferme les yeux. Un instant, je m'imagine qu'il s'agit d'un rêve. Mais le vacarme et les cris des prisonniers au-dehors dans la cour, les jurons et les vociférations des gardiens ne me laissent aucun doute. Une dizaine d'étrangers assis autour de moi, à l'allure et au langage répugnants, la cigarette au bec et me fixant du regard. Faisant brûler, par-dessus le marché, le poêle enfumé, rendant l'air surchauffé et empesté plus insupportable encore.

    Je me relève et plie mon couchage. Je regarde autour de moi. J'ai un malaise et tombe à terre. Mon dieu ! Où suis-je ? En prison ! Prison à gauche; prison à droite; prison au-dessus et au-dessous de moi; prison tout autour de moi ! Quel mot atroce ! Je ne suis plus libre de parler comme je voudrais, de m'asseoir comme je voudrais, de me tenir debout comme je voudrais. Je ne suis pas libre de parler comme je voudrais, d'entendre ce que je voudrais, voir ce que je voudrais. Plus libre de respirer un air frais en toute liberté ! Prison ! En réalisant ce mot, je sens mes cheveux se hérisser.

    Je m'imagine mort et enterré. La prison n'est rien d'autre qu'une tombe vivante. Tout comme la tombe traite sans distinction chaque nouvel arrivant, de même en prison ni une position sociale élevée, ni la richesse, ni la sagesse, ni la culture ne procurent quelque privilège. La porte de la prison est trop étroite pour autoriser quelque talent personnel. Ici l'homme est passif. Contraint de permettre aux autres de l'utiliser à leur guise. Prison ! Là où il n'est ni ami, ni connaissance, ni le moindre espoir de revoir un jour des amis !

    Je ne saurais dire pourquoi, mais les événements de ma vie passée semblent se dérouler sous mes yeux, débutant par mon enfance heureuse jusqu'à hier, tandis que j'enseignais à mes élèves.

    Ô jours heureux de l'enfance ! Que tu étais précieuse, tandis que je flânais, jouais et courais à travers ces bosquets et ces forêts denses ! Aux aurores j'avais pour compagnons les rossignols au chant mélodieux; au matin, les alouettes grisollant. A midi, mon lieu de repos était auprès d'une source et de son gargouillis ou bien d'un ruisseau et de ses ondulations, le long desquels s'étendaient noyers et autres arbres feuillus, projetant leurs ombres fraîches et profondes. Là aussi poussaient lys et violettes, roses et narcisses, parfumant l'air de leur douce fragrance et, accompagnés de leurs semblables, ajoutant de la couleur aux vertes prairies semblables à des tapis. Là, rien n'empêchait mes pieds de marcher, ni mes yeux de voir, ni mon nez de sentir. Là, je profitais pleinement des abondants bienfaits que mère Nature offre à tous. Telle l'antilope légère, chérie de mère Nature, qui apparaît et disparaît subitement de la vue.

    Soudain la scène change et je me retrouve au collège. Là, des livres m'ouvrent les yeux sur une connaissance plus profonde de la nature, à savoir, le Dieu Nature. Je me plonge, je m'engouffre dans mes livres. Je travaille dur; je sacrifie mon sommeil; je lis; j'écris. Tout comme un bibliothécaire, je suis entouré de milliers d'ouvrages. Je lis et je lis, sans être repu. Le savoir, dit-on, est un océan. Sans fin. Mais ce n'est pas un problème. Le bonheur consiste à apprendre, et non avoir achevé ses études.

    La scène change à nouveau. Je suis encore à l'école, non plus comme élève, mais comme professeur. Personne ne m'oppose de limites. Fut-ce avec des élèves en rattrapage ou des classes élémentaires, je parle et j'enseigne, essayant constamment d'ouvrir les pages du livre infini de la nature aux jeunes hommes et aux garçons qui m'entourent. Il n'est pas de plus grande, ni de plus parfaite satisfaction sur terre que d'enseigner aux autres le savoir que l'on a acquis.

    Soudain la vision cesse. Mon dieu ! Quelle horrible déception ! Quelle catastrophe !

    J'ai l'impression qu'une voix intérieure me dit : "Voilà toute la vie que tu pouvais espérer vivre. C'est fini !" Prison ! A ce mot, je frémis, je suis terrifié ! Impossible de garder mon calme. Je suis faible, très faible. Quoi ? Moi, en prison ? Moi, dans ce repaire de criminels ? C'est impossible. Moi, qui aimerait mieux me poignarder en plein cœur que de causer le plus léger tort à quiconque. Pourquoi ma récompense devrait-elle être une prison turque, cet enfer sur terre ? N'est-il donc aucune justice ?

    O Dieu du ciel ! Pourquoi m'as-Tu permis de vivre cette nuit pour que je m'éveille dans ce lieu maudit ? Pourquoi ne pas m'avoir frappé de Ta foudre la veille ? A mes yeux, dans les circonstances présentes, c'eût été la meilleure faveur que Tu m'eusses accordé !

    Plongé dans ces réflexions déprimantes, dans un abattement extrême, je pleure à chaudes larmes tel un enfant. Mes compagnons de cellule tentent de me consoler. Je sens quelqu'un taper doucement sur mon épaule. "Ecoute, mon pote, c'est quoi ton problème ? Tu m'as l'air plutôt triste ce matin. Et tu chiales. En fait, je te le dis, un malheur nous arrive toujours. Souviens-toi, rien ne nous tombe du ciel et que la terre doive subir. Tout ça c'est écrit sur notre front par le destin et doit s'accomplir. Ça ne sert à rien de pleurer !" Il me disait cela pour me réconforter, sans doute. Mais, à ce moment-là, j'étais en proie à une telle souffrance que les paroles de mon consolateur fataliste ressemblaient davantage à des flèches visant mon cœur.

    Pas l'ombre d'une installation sanitaire dans ma cellule. Pour cela, je dois gagner l'arrière de la prison via la cour, une distance de plus de 45 mètres. Or je ne suis pas autorisé à quitter ma cellule sans un gardien. Toute conversation m'est strictement interdite. Comme les détenus sont tout le temps dans la cour durant la journée, et comme je fais l'objet d'une stricte surveillance, je dois sortir pour ma promenade dans la cour soit très tôt le matin, avant que les détenus ne soient relâchés, soit tard le soir une fois ceux-ci enfermés. Parfois, quand je suis obligé de faire un tour durant la journée, un gendarme et gardien m'accompagnent, l'un devant moi, l'autre derrière. Ils me guident alors à travers les prisonniers dans la cour, par mesure de précaution, afin de m'empêcher de parler à l'un d'entre eux. Les détenus se tiennent de part et d'autre, nous faisant place.

    Tenter de parler aux gardiens est tout aussi inutile. Ils restent rarement dans la cellule durant la journée, sauf pour dormir. Quand je leur pose une question, ils me répondent : "Ya ! Ya !" et rien d'autre, si tant est, ce qui m'inquiète d'autant plus. Hier, me trouvant au poste de garde, je découvre un exemplaire du journal de Garin, Envar Sharki. Je demande à mon gardien d'avoir l'amabilité d'aller le chercher. Dans la négative, il hoche la tête pour me signifier que même demander ce genre de faveur m'est interdit. Au dehors j'aurais refusé de lire ce torchon, même si on m'avait payé. Mais la prison change la donne. J'aurais apprécié de lire ce journal. Me voir refuser une menue faveur me désole.

    A cet instant, un médecin aux lunettes bleues entre dans la cellule. Voir un gentleman bien habillé dans ce lieu abject paraît absurde. Je l'ai déjà vu autrefois, mais jamais je ne l'ai rencontré et j'ignore son nom. Il vient soigner les blessures de certains prisonniers. En présence des gardiens il fait comme s'il ne me voyait pas jusqu'à ce que tout le monde ait quitté la cellule. Puis il se tourne vers moi et me glisse : "Pourquoi êtes-vous ici ?" Je lui réponds : "J'ai été trahi." A cet instant, un prisonnier blessé est amené. Il le soigne immédiatement et disparaît peu après. Je reste seul et découragé.

    Le gardien-chef de ma cellule est un tchavouch [police militaire]. Bien que sachant à peine lire, il est très fier de son savoir. D'un rien il fait une montagne. Vantard, il aime être appelé "effendi." Il prétend tout savoir, mais ignore sa propre ignorance. Il s'enorgueillit de sa religion - un véritable fanatique. Il entame une discussion avec moi, désireux de savoir comment il se fait que nous, chrétiens, considérons Dieu comme une trinité - un sujet qui choque nombre de musulmans. J'essaie d'expliquer ce sujet complexe autant qu'il se peut face à un esprit pétri de préjugés. Mon explication semble le satisfaire, bien qu'il nous considère tous, nous autres chrétiens, comme des idolâtres. Il me déclare qu'ils reconnaissent le Christ comme un prophète et la Bible comme de véritables Ecritures.

    Puis il veut savoir ce que nous pensons de leur prophète (Mahomet). Je lui réponds que leur prophète est arrivé bien après le Christ et qu'il n'en est donc fait aucune mention dans la Bible. J'ajoute que nous pensons que Mahomet fut un maître, le fondateur d'une grande religion et un grand philosophe. Ce qui semble aussi satisfaire le tchavouch. Apparemment habitué à entendre la plupart des chrétiens tourner en dérision et maudire, quand il est question de leur prophète.

    Il note que, tout comme les Juifs ne reconnaissent pas Jésus et son Evangile, puisqu'arrivé bien après Moïse et les prophètes, de même les chrétiens rejettent Mahomet et le Coran, puisqu'arrivé bien plus tard que le Christ. Aussi, tout comme les Juifs sont dans l'erreur en rejetant Jésus et l'Evangile comme parole de Dieu, nous sommes de même dans l'erreur en rejetant leur religion. J'éclate de rire devant sa façon de raisonner.  

    Il critique en particulier la Bible qui n'explique pas précisément ce qu'un homme doit faire ou non, ce qu'il doit manger ou non. Il est très difficile pour quelqu'un ayant ce genre de mentalité de comprendre que le Dieu de la Bible ne considère pas l'homme comme une créature invertébrée, mais comme un être responsable et autonome. Leur Coran leur ordonne précisément comment ils doivent manger, boire, travailler, prier, voir et sentir. Il cite un passage selon lequel il n'est rien d'humide ou de sec, visible ou invisible, qui ne soit pas écrit dans leur Livre. Le Dieu des musulmans exige des formes précises de culte, une stricte observance extérieure de la part des hommes, et nombre de règles pointilleuses. Le Dieu des chrétiens est un Père aimant. Je me souviens de Dzirani, qui avait un chat qui ne volait pas la viande sur la table de la cuisine, car il craignait le fouet de son maître, dont il avait fait l'expérience un jour. Dzirani avait un fils qui n'aurait pas volé la viande, car il savait que voler était mal et déshonorant. Si le chat avait senti que son maître ne l'aurait pas puni, l'on sait comment il aurait agi.

    Krikor et la clé

    21 avril. Hier, tandis que nous passions entre les files de prisonniers dans la cour, j'ai remarqué deux ou trois Arméniens parmi eux. L'un d'eux m'a reconnu. Aisé, il s'est gagné l'amitié du gardien-chef grâce à des bakchichs. Il avait envie de me parler et s'approcha de moi pour ce faire. Mais il avait à peine prononcé le mot "parev" usuel que le gardien le poussa de côté, en le menaçant de le battre à mort à la moindre tentative de me parler. Je les entendis l'appeler Kighetsi Krikor Agha. Je me souvins de suite qu'il s'agissait de l'homme qui avait, quelques jours auparavant, assassiné sa femme en la poignardant à trente reprises. Quand j'avais appris ce meurtre cruel, sur le moment, j'avais serré les dents en m'écriant : "Il mérite d'être pendu de suite !" Mais, maintenant, quand je le vois ici comme un codétenu, j'éprouve un désir réel de le rencontrer et de lui parler, de traiter avec respect ce genre de personne que je vouais aux gémonies deux jours plus tôt et, pourquoi pas, de nous témoigner une sympathie réciproque.

    Je sais qu'il est inutile de demander au gardien de m'autoriser à le rencontrer. Il refuserait de m'accorder la moindre faveur de ce genre. Je fais l'objet d'une stricte surveillance. Alors que je suis assis, seul et déprimé, avec uniquement le gardien de prison allongé sur sa natte, soudain la porte de la cellule s'ouvre et Kighetsi Krikor qui déboule, un citron à la main. Il appelle le gardien et lui lance le citron. J'ai envie de lui parler, mais il ne s'arrête pas pour m'en donner l'occasion, qui naturellement ne me serait pas accordée. Peu après, la porte de la cellule s'ouvre à nouveau et Krikor qui entre. Il s'est à peine assis sur une natte près de la porte que le gardien lui crie de sortir ! "Interdit d'entrer dans cette cellule !" lui lance-t-il. "Faut que je te parle !" me dit Krikor. (J'ai l'impression que cela s'adresse à moi.) "D'accord, mais, commence par sortir d'ici !" lui répond le gardien, qui le pousse et l'oblige à sortir. En vérité, il n'a pas envie de me parler. Ce citron n'est qu'un petit bakchich, mais ça n'a pas marché. A nouveau, je me retrouve seul et découragé. La solitude suscite en moi une somnolence et je m'endors sur ma paillasse.

    J'ignore combien de temps j'ai dormi, quand le gardien me réveille. Il me remet un Testament en turc, en me disant qu'il m'a été envoyé par mes amis. Je l'ouvre de suite et plein d'espoir, impatient d'examiner les pages de garde, recto et verso. Un message y a peut-être été consigné. Sur l'une des pages sont écrits ces mots : "Je compatis et je prie pour vous de tout mon cœur." Z. A. Zorapapel, un de mes élèves originaire de Russie, en est l'auteur. Je lui en suis très reconnaissant. O Verbe divin, toujours ô combien précieux et réconfortant, quels que soient les abîmes où tu descendes ou la langue que tu empruntes.

    Je me mets à lire ici et là. Le premier passage que croise mon regard est le suivant : "Que votre cœur ne se trouble point." Tout à l'heure, je m'imaginais que seul mon cœur avait un motif d'être inquiet. Maintenant, je commence à songer à ces milliers de martyrs qui ont souffert et ont été torturés en raison du message de l'Evangile contenu dans ce petit livre. Ils bravèrent d'un cœur serein les tortures et la mort. Mais moi, Seigneur, qui suis faible ! Le cœur si troublé !

    Le temps semble passer très lentement. Les heures paraissent des jours, les jours des années. Trois jours sont déjà passés et je n'ai sans aucune communication de l'extérieur. Je suis au désespoir ! Je dois absolument envoyer une lettre au Révérend William Chambers, le surintendant du lycée, pour l'informer de l'endroit où je me trouve, lui relater mon arrestation, ma fouille et mon incarcération, en espérant que cela leur permettre d'agir pour ma libération. J'ai un crayon, mais pas de papier. Les Turcs sont de grands fumeurs de cigarettes. Je repère tous ces papiers à cigarettes qui jonchent le sol. J'en ramasse plusieurs et je rédige une lettre.

    Mais maintenant, comment lui faire franchir les murs de la prison ? Ce serait pure folie de tenter de l'envoyer dans le plat vidé de nourriture que mes élèves me font parvenir chaque jour. Les gardiens ne me permettent pas la moindre nourriture sans examiner tout d'abord minutieusement l'assiette. Puis, lorsqu'ils emportent l'assiette vide, celle-ci est à nouveau examinée.

    Soudain, je me souviens avoir en poche la grosse clé de la porte d'entrée de l'école - une grande clé avec une tige creuse. Je décide de m'en servir de suite d'enveloppe pour ma lettre. J'enroule solidement en forme de cigarette les papiers fins à cigarettes sur lesquels la lettre est écrite, puis j'en remplis l'extrémité creuse de la clé. Apparemment, le tout s'emboîte à la perfection. Seul un examen approfondi pourrait montrer l'existence d'une lettre. Et je sais que mes gardiens ne sont pas des inspecteurs chevronnés.

    Ce soir-là, quand le gardien m'apporte l'assiette de nourriture, je lui remets la clé en lui demandant d'avoir l'amabilité de la confier au garçon qui m'apporte la nourriture, puisque je n'ai pas besoin de cette clé en prison. Le gardien accepte et repart. Il revient bientôt et, à ma grande déception, me rend la clé en me disant que le garçon est déjà parti. Cette première tentative ne réussit pas, à ma grande consternation.

    Au début, mes compagnons de cellule renâclaient à me parler, mais maintenant ils se montrent plus amicaux. Lors d'une discussion, l'un d'eux me demande : "T'as commis quel crime ? Pourquoi t'es en prison ?" Je lui réponds : "Mon crime le plus affreux c'est d'être prof !" Eh oui ! Je suis prisonnier parce que je suis professeur. Quel est celui qui s'échine et travaille dur ? Qui veille sur ces chères têtes blondes ? Qui travaille sans répit à créer le produit le plus haut qui soit - un homme instruit ? Sans rien recevoir en échange ? Qui sacrifie sa vie entière, sans recevoir la moindre compensation ? Cet homme est le professeur. Mais j'ai tort. Il perçoit un salaire. Il s'attire insultes, opprobre, persécutions ! Nous avons en mémoire quel est le salaire d'un professeur du Collège Nazaréen.

    Deux dimanches plus tôt, je prêchais le sermon. J'étais libre alors. Quel joyeux dimanche ! Le lendemain, un ami nous montra un calendrier sur lequel il avait marqué chaque jour. Il me déclara : "Laisse-moi écrire pour le prochain dimanche où tu prêcheras." J'ignore au nom de quel pressentiment je lui ai répondu : "Ecris en face de dimanche prochain que je suis mort." Il me déclara qu'il n'en ferait rien. Or, pour moi, prison et mort sont synonymes.

    Je me tiens à côté de la porte de la prison pour profiter de l'air frais. Un couple d'oiseaux niche dans une cavité en haut de la balustrade. Ils gazouillent et chantent, entrent et sortent comme des flèches, sautillent et s'envolent. ils sont chez eux, c'est leur nid et ils sont libres. Vous êtes heureux ! O petites créatures toutes de liberté ! Quel chance vous avez de n'avoir personne au-dessus de vous, qui restreigne les bornes ou l'usage de ces petites ailes ! Votre domaine a pour plafond la voûte azur du ciel, et pour plancher les champs verdoyants. Vous n'êtes pas contraints par quatre murs. (Oh ces murs épais, sombres et sinistres !) Partout où règne l'air frais et libre, vos petites ailes peuvent vous y conduire.

    Tandis que j'observe ces petits oiseaux profiter de leur modeste foyer, tout heureux et pépiant, un corbeau surgit je ne sais d'où et prend place sur un rocher près de moi. Il tourne la tête et examine les environs. Il m'aperçoit, mais ne bouge pas. Je dois avouer que je n'ai jamais admiré ces oiseaux noirs, comme cela m'arrive pour leurs autres congénères. Mais la prison est un fichu endroit. Elle vous chamboule les idées du tout au tout. Quelle beauté ont ces plumes noires et ces yeux bleus ! Je commence à envier ce corbeau. Et lui qui, comme pour me narguer, me croasse au visage, avant de s'élancer, en déployant ses ailes. Va, compagnon d'Elie, va ! Tu es bien plus chanceux que moi ! 

    Je décide qu'aujourd'hui, coûte que coûte, je dois faire passer cette clé dans laquelle j'ai déposé mon message. Je déchire un petit morceau de la page de garde du Testament que Zorapapel m'a envoyé. J'écris un post-scriptum dessus, je l'enroule et je l'enfile lui aussi avec soin dans la clé. Quand ils se présentent avec ma nourriture, je leur remets la clé, pour qu'ils la remettent au garçon qui m'a apporté de quoi manger. Mais, à nouveau, un peu plus tard, ils me rendent la clé, en me disant cette fois que le garçon leur a déclaré : "On ne la prendra pas aujourd'hui, gardez-la !"

    Je suis révolté. Pourquoi ne l'ont-ils pas prise ? Pourquoi ? Je m'imagine que le garçon a peut-être regardé à l'intérieur de la clé et, qu'ayant remarqué le papier, il a rendu la clé pour que je ne sois pas attrapé et qu'ainsi ils soient bernés. Essaierai-je à nouveau demain ? J'en doute.

    Ma clé en poche, je sors dans la cour, flanqué comme d'habitude de mes gardiens. Je croise en chemin mon ami Krikor. Je marche lentement, simulant la faiblesse (ce qui n'était pas loin de la vérité). Tandis que je m'approche de Krikor, il se met à me parler. "Bouge pas !" lui dis-je. J'extraie rapidement la clé de ma poche et la glisse dans la poche de son pardessus. Le tout en moins d'une seconde. En même temps, je lui murmure : "Envoie la clé à M. Chambers. C'est important !""Très bien," me répond-il avec un sourire encourageant.

    A cet instant, le gardien se retourne et n'entend que cette dernière réponse de Krikor. N'ayant pas remarqué mon rôle, il s'emporte contre Krikor et l'abreuve d'un torrent d'injures et d'insultes, dont les Turcs ont le secret. Il menace de le frapper s'il ose s'approche de moi à nouveau. A ce moment-là, je me trouve à plusieurs mètres, tentant d'apparaître aussi indifférent que possible.

    La clé n'a pas été découverte. J'éprouve une sorte de bonheur pour la première fois depuis mon arrestation. Je rentre, empli de joie, si tant est que l'on puisse parler de "joie" en prison. Cette clé achemine donc mon premier message à mes amis. Cinq mois plus tard, j'appris en détail comment il fut remis à M. Chambers.  

    Le médecin aux lunettes bleues entre, tandis que je suis assis, tout à mes rêveries. Il examine les blessures des prisonniers, puis entre dans ma cellule pour se laver les mains. Il me salue d'un "Parev," après s'être assuré qu'il n'y a personne. C'est le premier salut en arménien que j'entends depuis des jours. J'ai envie d'en dire plus, mais l'un des gardiens entre et le médecin doit s'éloigner de moi.

    Vers 11 heures et demie, les portes de la prison sont habituellement fermées. Il est probable qu'il ne reste plus personne dans la cour de la prison, mis à part les gardiens. A ce moment-là, j'ai brièvement l'occasion de sortir dans la cour. Quand je sors ce soir-là, triste et abattu, j'aperçois des oies en formation, volant au-dessus de moi. C'est le signe à Garin que le printemps arrive ou, du moins, approche. Ces nouveaux visiteurs me laissent avec un sentiment d'abandon. Si seulement j'étais l'un d'eux !

    A l'isolement

    23 avril. Ce que je mange n'est pas, à mes yeux, de la nourriture, tout comme ce que je bois ne saurait me satisfaire. Mon esprit et mes pensées sont loin d'ici. Normalement, je ne rêve jamais ou, si jamais cela m'arrive, c'est très inhabituel. Par exemple, une fois, j'ai vu le jour de la Résurrection, une autre fois la lune réduite en pièces. Jusqu'ici, quand je me couchais, je décidais parfois que je devais rêver de tel ou tel sujet, mais ça n'a jamais marché. Alors que, maintenant, quand je me couche, je souhaite au contraire oublier mes ennuis, mais je passe mes heures de sommeil (qui, je dois le dire, se font rares) à rêver. Ici, je rêve toute la nuit jusqu'au matin. Je vois au loin mes amis de Garin et mes proches, ma mère, mes frères, mes sœurs. Combien j'ai désiré rêver d'eux jusqu'ici ! Mais ce souhait était resté vain. Désormais, il ne se passe pas une nuit sans que je ne rêve d'eux. Après avoir passé toute une journée à me morfondre, comme balloté sur une mer démontée, est-ce trop demander de pouvoir me reposer la nuit ? Or, comment puis-je trouver le repos ou le calme ? O doux rêves ! Pourquoi ne pouvez-vous devenir réalité ?

    J'ai envie d'écrire une longue lettre, surtout pour raconter en détail mon interrogatoire lors de mon arrestation, ce qui, selon moi, pourrait m'être utile en cas de nécessité. Mais comment écrire ? Tout le papier que j'avais sur moi m'a été confisqué dès le premier jour. Il ne me reste qu'un morceau de papier épais, dont je me suis servi pour envelopper la photo de Madeleine. Je l'utilise pour rédiger quelques notes pour mon journal. Je l'ai déjà rempli et je commence à écrire sur les pages de garde du Testament de Zorapapel. Si je demandais du papier, non seulement ils refuseraient de m'en donner, mais j'éveillerais les soupçons et je serais donc surveillé d'encore plus près. Je découvre finalement des morceaux de papier à cigarettes et j'arrache un morceau du Testament de Zorapapel. J'ai donc assez d'espace pour expliquer ce que j'ai en tête.                                                                   

    Autre difficulté : mon crayon. Hier j'ai voulu en aiguiser l'extrémité et j'ai donc demandé un couteau de poche. "Ah non ! Jamais !" m'a lancé le gardien. "Pas de couteau pour toi !" J'attends jusqu'à ce que je sois seul dans ma cellule. J'enlève un vieux sabre accroché au mur, mais la lame est si émoussée que la pointe de mon crayon casse. Je repère un morceau de verre brisé et, à l'aide de son bord tranchant, j'arrive à tailler mon crayon. J'achève enfin ma lettre. Reste à savoir maintenant comment la faire passer au dehors. Après tout, le vrai problème est là. Tandis que j'entre dans la cour, j'essaie d'attirer l'attention de Krikor Kighetsi pour lui remettre la lettre. Mais le gardien qui m'accompagne ne m'en laisserait pas l'occasion. Le gardien en faction à la porte arrive en courant et réprimande Krikor en lui demandant de s'éloigner de moi. Je dissimule la lettre dans une fissure du mur, en espérant donner à Krikor l'occasion de lui révéler cette cache, pour qu'il puisse récupérer la lettre et la faire passer. Mais, aujourd'hui, je n'ai pas revu Krikor. Le document est resté là jusqu'au soir. Je le retire, en espérant avoir une autre occasion.

    Mardi 24 avril. La neige n'est pas appréciée quand elle survient en cette saison et qu'elle recouvre la beauté du printemps. Mais, vu d'une prison, tout a l'air différent. J'aime bien cette neige superbe, survenue durant la nuit et le matin, et qui continue. J'observe les flocons de neige en train de tomber de la coupole béante du ciel. Que vous êtes impartiaux ! Vous visitez indifféremment le palais du roi comme la cabane du mendiant, la demeure de l'homme libre comme la prison du condamné. Vous n'avez de cesse, planant comme si vous aviez des ailes. Vous portez la marque de ces étoiles scintillantes dont vous semblez émaner. Dites-moi ! Comment ça se passe là-haut ? Y a-t-il une prison ou tout le monde est libre comme vous ?  

    On peut tirer bien des enseignements en observant cette neige superbe qui descend. Tandis que je contemple ces menus flocons en train de tomber, recouvrant rapidement la face de la terre d'un manteau blanc, je réalise tout ce que l'on peut accomplir grâce aux autres et à la persévérance. Deuxièmement, il y a cet avantage immédiat : dans cette petite cellule, où douze détenus endurcis font brûler du bois inutilement et fument à n'en plus pouvoir respirer, la neige a rendu ce matin l'air bien plus amène et reposant.

    Le médecin aux lunettes bleues est de retour. Je suis seul dans la cellule. Il s'incline devant moi et je lui retourne la politesse. Juste à ce moment-là, quelqu'un entre, puis sort à nouveau. Lorsque nous sommes seuls, je lui remets la lettre que j'ai écrite hier. Je lui demande instamment de la remettre à mes amis. Il me le promet, puis m'encourage de quelques mots autant que possible. Ces deux minutes d'échanges en arménien sont les premières (et, qui sait, peut-être les dernières) pour moi dans cet enfer.

    Un jeune Kurde un peu bizarre figure parmi les prisonniers. Son comportement et sa façon de parler amusent apparemment tout le monde. Il s'appelle Resho. En un sens, c'est le comique de la prison. Quand nous avons appris que deux Kurdes étaient libérés de prison aujourd'hui, Resho s'est écrié : "Et moi, pourquoi je suis pas libéré ? Ils sont kurdes comme moi ! C'est des voleurs comme moi ! Pourquoi ils sont libres et moi je reste ?" Un jour, Resho a tenté de se pendre, en disant : "Pourquoi ils me libèrent pas ?" S'ils ne l'avaient pas rattrapé à temps, il aurait été libéré pour de bon de ce monde.

    Mercredi 25 avril. Maudits poux ! Satanées mouches ! Qu'avez-vous fait pour moi pour que vous vous nourrissiez de moi ? Croyez-vous que j'aie dormi cette nuit ? Si chaque prisonnier comptait autant de ces petites bêtes voraces que moi, il ne souffrirait pas davantage; cela seul suffit à rendre la prison détestable. Tu te tournes, tu roules, tu grattes, tu frottes, en vain. Impossible d'échapper aux piqûres de ces bourreaux.

    Douze hommes occupent ma cellule. De vraies feignasses. Au lieu de sortir leurs nattes dans la cour et de les secouer, ils les laissent là. Ils ne prennent même pas la peine de balayer. Ils s'assoient et allument leur tabac, tirant sans cesse des bouffées. Ce matin, ils sont assis à déblatérer horriblement. Comme emportés par leurs conversations. Il s'agit de savoir qui sera nommé dans la réorganisation prochaine des forces de police. En espérant en profiter. Soudain, sans prévenir, quelqu'un arrive en disant que Mirala était là. Il faut voir la rapidité avec laquelle ils bondissent tous les douze, à courir en tous sens, se donner un coup de brosse, se précipiter au-dehors pêle-mêle, pour rendre hommage à leur chef !

    Aujourd'hui c'est le jour où le courrier arrive. Mon Dieu ! Quelles seront les nouvelles ? Vont-ils me convoquer à nouveau pour m'interroger encore ?

    Jeudi 26 avril. Jeudi revient. Toute une semaine s'est écoulée depuis ma condamnation à l'emprisonnement dans cet enfer. A ce moment-là (la semaine dernière), je disais à mes élèves d'être patients et d'attendre mon retour - que j'avais des choses à régler. Et maintenant cela fait une semaine - toute une semaine - que je suis en prison. Je n'ai personne à qui parler. Je ne reçois aucune nouvelle qui puisse me réconforter. Mon dieu ! Que ces sept jours ont été amers ! Avec quelle lenteur ils ont passé ! Comme s'il se fût agi de sept semaines !

    Aujourd'hui, normalement, le courrier part. Jeudi dernier, je m'étais proposé d'écrire à plusieurs personnes. La lettre que j'ai déjà écrite à mon frère, est partie. J'aimerais écrire à ma mère, à ma fiancée et à d'autres gens. Actuellement, je ne suis autorisé à écrire à qui que ce soit. Si on me le permettait, que me serait-il permis d'écrire ? Des mensonges, des mensonges censurés.               

    Durant toute une semaine, le climat a accompagné ma peine. Parfois il pleut, parfois il neige ou de lourds nuages recouvrent le ciel. Mais aujourd'hui, le soleil est radieux. Je dois me contenter de regarder à travers les barreaux de la porte de la prison pour profiter de quelques rayons. O soleil ! Si vital, si essentiel ! Chaque matin, tu surgis de ta couche nimbée de rose avec une force incommensurable. Face à tes rayons dorés l'obscurité est réduite en pièces.

    Vendredi 27 avril. Je suis sans nouvelles de mes amis. Je ne sais que faire. Ma patience est à bout. Ce qui renforce mes soupçons, à savoir que la situation s'est aggravée. J'écris une pétition au gouverneur. Quand le directeur la voit, il refuse de l'envoyer, déclarant que le gouverneur n'est pas compétent en la matière. Je rédige une autre pétition à l'attention du tadakhaz, que j'enverrai demain. J'ai hâte d'être libéré. Si je reste ici plus longtemps, je perdrai la raison à coup sûr.

    Samedi 28 avril. Quelle vision enchanteresse je viens d'avoir ! Je m'imaginais sorti de prison. Me déplaçant librement. Allant voir mes amis. Je frappais à la porte du docteur Hanlahian. Il m'ouvrait, je lui conseillais de garder son calme. Tout heureux, je ne savais que dire. C'est alors que je me suis réveillé. C'était un rêve ! Autour de moi, des prisonniers en train de ronfler. A la lueur de la lampe, on distingue à peine les murs et le plafond noircis de la cellule. La prison est un lieu horrible. Horrible !

    La pétition que j'ai écrite au tadakhaz lui a-t-elle été remise ? J'en doute. Peut-être pas. Suis toujours sans nouvelles.

    J'aperçois un rossignol pour la première fois. "O doux présage du printemps !" O créature fortunée ! Toi qui possèdes deux ailes et qui peux t'enfuir à l'instant !

    Le prisonnier étranger qui était hospitalisé à Terskhaneh a été exilé à Van, racontent les gardiens.

    Nous sommes au dixième jour - mon deuxième dimanche dans cet enfer. Toujours aucune nouvelle de ma pétition au tadakhaz. J'écris une note pour demander des livres et du papier. Ils refusent de m'en envoyer, en me disant que je n'ai pas le droit d'écrire. Je suis un criminel au désespoir !

    _____________

    Traduction : © Georges Festa - 06.2017



    0 0



     © Libros del Zorzal, 2015 et 2017


    Ana Arzoumanian évoque et précise sa foi dans l'écriture :
    autour de l'héritage de Diario Armenia
    par Carlos Luis Assassian
    Diario Armenia (Buenos Aires), 18.07.2017


    [Intellectuelle et écrivaine arméno-argentine reconnue, Ana Arzoumanian nous livre sa vision du monde actuel, ainsi qu'un précieux témoignage personnel sur Diario Armenia. Questions et réponses au singulier, que nous livrons à la réflexion de nos lecteurs.]

    - Carlos Luis Assassian : Nous apprécions d'un œil critique l'image des papyrus, nous éprouvons la douceur des parchemins et, admirant l'impression décisive des livres sur papier, la presse périodique, pour arriver aux nouvelles technologies d'information et de communication. Partout, l'écriture apparaît comme un guide et un témoignage sur la connaissance et la compréhension des idées qui agitent le monde. Votre nouveau livre, Infieles1, sera présenté lors de la prochaine Foire Internationale du Livre. Si nous évoquions votre profession de foi dans l'écrit ?
    - Ana Arzoumanian :"Eros est un verbe," déclare la poétesse canadienne Anne Carson. Ce qui l'amène à s'interroger sur la dimension érotique du phénomène d'alphabétisation. La présence ou l'absence de l'alphabétisme impacte la manière avec laquelle une personne considère son corps, ses sens et son moi.
    La limite alphabétique suscite une expérience de la séparation et cette distance constitue le terreau fertile du désir. Les Grecs ont emprunté le mot livre à byblos, la plante du papyrus. Le papyrus venait de Phénicie, puis d'Egypte, mais les Grecs ont inventé un outil pour écrire dessus : la plume. L'acte d'écriture et de lecture est une expérience d'attention et de manipulation temporelle. Au point que l'alphabétisation nous fait voir le temps différemment.
    Si l'amant demande au temps un aujourd'hui, le livre avec sa proximité et ses limites intervient dans le temps avec ses paradoxes du "maintenant" et de l'"alors," guettant le lecteur. Le verbe lire en grec se compose de gignoskein (savoir) et du préfixe ana, qui signifie à nouveau. L'écriture a rendu possible les grandes traditions religieuses. Parmi les Grecs, même si les épopées furent orales, c'est la modernité, avec son agencement livresque, qui a contribué à asseoir cette tradition dans la civilisation occidentale.

    - Carlos Luis Assassian : Votre famille a conservé soigneusement durant un demi-siècle des coupures de Diario Armenia. Quelle valeur accordez-vous à ces notes/textes ?
    - Ana Arzoumanian : Quand mon père est décédé, ma mère m'a remis, avec quelques objets comme des stylos ou ses cannes, des papiers parmi lesquels se trouvait un avis de décès de ma grand-mère, que mon père conservait jalousement. Il y avait des articles de Diario Armenia, des bulletins du vénérable Collège Jrimian et ses observations sur l'apprentissage de l'arménien, ainsi que les résiliations de la dette hypothécaire que mon grand-père avait contractée pour le terrain qu'il avait acheté à Valentín Alsina.
    A ma grande surprise, l'avis de décès de ma grand-mère contenait des données sur sa vie d'Arménienne en Anatolie et son odyssée en diaspora, que j'ignorais. Non seulement je n'avais aucune donnée sur son existence passée, puisqu'elle est décédée quand j'étais toute petite, mais c'était une femme très silencieuse et qui ne parlait ni de ses souffrances, ni de ses sentiments, ni de son univers. De sorte que l'impact, à la lecture de Diario Armenia, fut énorme.
    C'est là que j'ai pu apprécier la valeur inestimable d'un journal communautaire comme vecteur de la mémoire collective, comme régénérateur des affects et enfin, comme producteur, en dernière instance, de justice. Non seulement cette notice a ravivé une cartographie affective intime, mais elle a redessiné un itinéraire de vie antérieur au démembrement. Comme si, en lisant, j'étais en contact avec le corps d'une identité qui, avec la rupture de la généalogie, fut ensuite disséminé dans l'horreur fantomatique du disparu.
    Ainsi ce journal agit comme gardien de la mémoire. Mais, quand je dis gardien de la mémoire, je ne fais pas référence au souvenir, ou non seulement à lui, mais au récit qui nous conforme au présent qui, en racontant et en nommant, redessine les potentialités des affects en nous faisant autres. De sorte que ce journal, en informant des événements actuels, forge aussi une identité tournée vers l'avenir. Une foi en l'avenir fait de l'acte d'écrire, pour revenir à ta question précédente, un acte sacré. Quand je dis sacré, j'entends cette forme transcendante de l'invention d'un lecteur.

    - Carlos Luis Assassian : Quels livres avez-vous publié récemment ?
    - Ana Arzoumanian : Del vodka hecho con moras est un ouvrage de fiction sur la chute de l'Union Soviétique et l'amour, ou une sorte d'amour, entre une Arméno-argentine et un soldat arménien. Le livre croise une esthétique de volupté sud-américaine avec une thématique propre aux pays d'Europe Orientale. La disparition d'un monde, l'effondrement d'un territoire face à l'impuissance des sujets.
    Mais, si nous reprenons le débat autour de la construction d'un lecteur, aujourd'hui il faut penser autrement la façon de s'approcher d'un texte. Ainsi, ce livre est devenu une pièce de théâtre et une lecture audiovisuelle.
    Diario Armenia a été présent lors de la première de Tengo un apuro de un siglo, œuvre théâtrale où j'ai repris des textes de Del vodka hecho con moraset des récits d'Hovhannès Yéranian publiés dans El alambre no se percibía entre la hierba2. La lecture audiovisuelle a été présentée lors de journées que la Faculté de Philosophie et des Lettres de l'Université de Buenos Aires (UBA) a organisées autour du penseur français Maurice Blanchot.

    - Carlos Luis Assassian : Quels sont vos projets actuels ?                        
    - Ana Arzoumanian : Les éditions Libros del Zorzal ont publié Infieles, un livre sur la chute de l'empire ottoman et qui paraîtra lors de la prochaine Foire du Livre, et dont la présentation interviendra en mai au Palais de Glace. L'ouvrage essaie de comprendre les modalités de coexistence des minorités chrétiennes dans l'empire juste au moment de sa chute. Ce livre s'inspire au plan visuel d'un court-métrage tourné l'année dernière.
    Les pratiques de la poésie jouxtent l'oralité et l'écriture. De sorte que la poésie requiert de la voix pour faire passer sa musique. La présentation ne sera donc pas l'exposition d'un livre, mais se composera d'une lecture psalmodiée, d'une sorte de cantilène. Un lecteur lira en chantant un texte, ravivant la conscience récitative que diffuse une croyance dans les mots.

    - Carlos Luis Assassian : Une définition, en guise d'épilogue à ce reportage ?
    - Ana Arzoumanian : La littérature, en général, et la poésie en particulier, est un espace où l'intériorité est bouleversée. Si un texte ne bouleverse pas, s'il ne nous extraie pas du monde que les médias reproduisent sourdement, s'il ne nous fait pas sentir une certaine étrangeté, alors il ne répond pas à ce don qu'est l'écriture.     

    NdT

    1. Ana Arzoumanian, Infieles, Buenos Aires : Libros del Zorzal, 2017
    2. Levón Khechoyan y Hovhannés Yeranyan, El alambre no se percibía desde la hierba – Relatos sobre la guerra de Karabagh, adaptado por Alice Ter-Ghevondian, traducido por Alice Ter-Ghevondian y Ana Arzoumanian, Buenos Aires : Hecho Atómico ediciones, 2014

    ______________

    Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 07.2017



    0 0



    Նաղաշ Հովնաթան [Naghach Hovnatan] (1661-1722)
    © http://www.armenianlanguage.am/am/


    La poésie arménienne aux 16ème et 17ème siècles
    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 17.04.2017


    Outre un bel essai littéraire, LaPoésie arménienne à la fin du Moyen Age : 16ème et 17ème siècles (Erevan, 1975, 336 p.) [en arménien - NdT], d'Hasmik Sahakian, représente une contribution importante à l'histoire intellectuelle et sociale du développement national de l'Arménie moderne. Sahakian commence en citant Manuk Abeghian, le doyen des historiens de la littérature arménienne. "Le 16ème siècle et le premier quart du 17ème furent, écrit-il, les périodes les plus sombres de la vie et des lettres arméniennes." Il ajoute cependant qu'une "nouvelle période de renouveau commence" (p. 6), tandis que le conflit séculaire entre l'empire ottoman et l'Iran, livré principalement en territoire arménien, prend fin en 1639. Dans la vie littéraire, cette renaissance fut une véritable révolution culturelle.

    A une époque de paix relative, le progrès économique suscita de nouvelles forces économiques, de nouveaux groupements de marchands, de négociants et d'artisans, ainsi qu'une vie sociale et culturelle nouvelle dans leur sillage, sous l'égide d'une intelligentsia laïque émergente. Dans l'art et la littérature, une sensibilité profane, une célébration de la vie quotidienne, faite de sagesse populaire et d'un style à part, se font jour, contestant une culture qu'étouffe une Eglise bornée et rigoriste. Dans la plus pure tradition critique, les poètes dénoncent la cupidité et l'avarice d'élites nanties, s'agenouillant de surcroît devant des empires conquérants. En lutte contre ces puissances occupantes étrangères et leurs représentants au sein de l'Eglise arménienne, ces poètes annoncent l'émergence d'une sensibilité nationale arménienne moderne. Précisons qu'une grande partie de la poésie de cette époque est écrite dans une langue littéraire moderne en évolution, comprise du peuple. Bien qu'embryonnaires, un esprit de renouveau et des valeurs démocratiques se diffusaient.

    Malheureusement, cet apport tombera pour l'essentiel sous le coup d'une contre-révolution dirigée par l'Eglise. Prête à tout pour ne pas être supplantée par une intelligentsia laïque progressiste, qui annonçait sa fin, l'Eglise, de concert avec les élites arméniennes et leurs impériaux protecteurs, resserra les rangs et imposa à nouveau son idéologie et son dogme ossifiés sur la vie culturelle, ainsi que sa langue classique socialement obsolète. A bien des égards, nous en vivons aujourd'hui les conséquences, au 21ème siècle !

    I. Le paysage littéraire aux 16ème et 17ème siècles

    Ces deux siècles furent témoins d'une émancipation progressive de la littérature d'une soumission exclusive à la hiérarchie ecclésiastique. Une classe d'écrivains, de poètes et d'artistes, pour certains appartenant à l'Eglise, se rapproche du quotidien vécu par le peuple. Pour la première fois depuis la création au 5ème siècle de l'alphabet arménien, une littérature profane gagne de manière significative le terrain de l'écrit et de l'imprimé, réservé jusqu'alors aux affaires religieuses. Les poètes contestent non seulement le monopole de l'Eglise sur l'écrit, mais aussi son mépris pour la vie du peuple et la culture populaire (p. 183, 187, 188, 323).

    Au début, néanmoins, désireux d'accéder à un paysage littéraire d'après-guerre en ruines, les poètes s'appuient sur l'ancienne tradition imitant le passé, via une poésie religieuse toute de pénitence et de repentance, de récits bibliques, de dédicaces aux rituels de l'Eglise, aux funérailles, aux mariages et aux naissances (p. 22-24). Dans le cadre d'une ferveur religieuse en recul, cette poésie pieuse est dénuée de l'émotion, de l'âme et de l'exaltation des premiers temps. Pourtant, chez les meilleurs poètes - Khasbek, Tavit Saltsoretsi, Galoust Gayzag - des styles, des formes et des images neuves, une langue nouvelle, font surface.

    Les récits religieux sont empreints d'une sensibilité toute terrestre, nourrie d'images de la vie d'alors, d'accents et de sagesse populaires (p. 40). Le Christ, par exemple, est humanisé, se révélant vulnérable et réclamant "sa maman" (p. 28-30, 32). Le péché est souvent représenté par l'appât du gain (p. 40). Au lieu de célébrer la transition vers le paradis, les hymnes funèbres regrettent le passage du bonheur terrestre. Qui plus est, cet arménien écrit, encore classique, est désormais souvent influencé par le vulgaire, se muant en une langue compréhensible par tous. Indépendamment de son assise esthétique, une grande part de cette poésie qui célèbre l'Eglise, ses dirigeants, ses monastères ou ses martyrs, constitue aussi un riche répertoire de données sur la vie sociale aux 16ème et 17ème siècles, inaccessibles autrement.

    Mais c'est l'épanouissement de la poésie amoureuse et profane qui exprime le plus nettement la nouveauté. La poésie amoureuse antérieure, abstraite, brillante et puissante à sa manière, cède désormais la place à l'amour terrestre entre des hommes et des femmes concrets, bien vivants, animés d'un désir charnel et érotique (p. 175, 180, 181). Les femmes y occupent souvent la scène (p. 175). Rappelant l'amour juvénile de sa femme décédée, un poète écrit :

    Ce n'était que ténèbres lorsqu'elle apparut, souriante et joyeuse, pour me dire :
    Ton amour porte ses fruits, ton appel est entendu.
    Rieuse, ton invitée vient passer la nuit
    Mangeons, buvons du vin et repaissons notre amour ardent !                

    Les odes à la fête, au vin, à la bonne chère et au bonheur abondent. Même les prêtres s'y mettent ! (p. 240, 248-250) De plus en plus, l'Eglise et la prière se font rares, reléguées à des périodes déterminées, laissant le temps qui reste au plaisir et à la fête (p. 238).

    Dans une poésie profane naissante, empreinte souvent de satire et de comédie, la vie des gens ordinaires et des ordres inférieurs du clergé passe au premier plan. Le détail le plus banal est jugé digne d'une touche poétique - une rage de dents ou la mort d'un cheval adoré, par exemple. La nature s'adresse aussi aux hommes et aux femmes (p. 233, 237, 239). Aux yeux de maints poètes, "la nature n'est pas seulement la manifestation de la grandeur et de la générosité divine. Elle n'est pas seulement la preuve de la puissance créatrice de Dieu, que nous devons glorifier. Elle constitue avant tout l'environnement dans lequel l'homme et la femme vivent et travaillent." (p. 220-226)

    L'Ode aux fleurs de Saltsoretsi en témoigne à la perfection, encyclopédie en vers sur une centaine de fleurs, botanique enchantée détaillant couleurs, fragrances, régions d'élection et usages possibles.

    Cette sensibilité profane atteint un sommet artistique avec Naghach Hovnatan qui exhorte ainsi son lecteur :

    Qui sait ce que le lendemain nous réserve
    La vie est comme une fleur sauvage
    Aujourd'hui elle s'épanouit, demain elle disparaît
    Buvons, mes frères ! 

    II. L'esprit critique et...

    L'intelligentsia nouvelle ne s'intéresse pas seulement au bonheur. Elle vitupère l'emprise du clergé sur les communautés arméniennes, l'excès de richesses, les souffrances des migrants et l'assimilation forcée, au sein de leur patrie et en diaspora ! Dans une poésie qui fait sienne l'opposition à l'oppression étrangère, une affirmation nouvelle de l'identité nationale est aussi manifeste.

    Simon de Pologne, Hagop Séretsi, Martiros de Crimée, Kossa Yéretsi, Stépanos Tachdetsi et Naghach Hovnatan s'en prennent tous à un clergé vénal, ignare et discrédité. Sahakian cite ces poètes qui "fustigent le haut clergé" pour "sa cupidité, son goût du lucre, son hypocrisie, son ignorance et son immoralité" (p. 75). Elle relève la dénonciation de ces prêtres qui "réclament des bakchichs à autrui" et qui "les persécutent," en cas de refus. Tel poète écrit que les prêtres n'ont souvent "aucun respect pour la loi" et "la froisseraient pour un simple bakchich" (p. 77). Le bas clergé n'est pas épargné :

    "Ils arborent une tunique de soie blanche
    Et possèdent moutons et bétail sans nombre

    [...] Eux
    Prisent leur vin et exècrent les sages conseils
    Idolâtres de l'argent ils sont avares
    et n'ont de cesse d'éviter les miséreux."(p. 76)

    La classe marchande n'échappe pas davantage au fer du poète. Tachdetsi et le génial Yérémiah Kyoumourdjian sont scandalisés par les excès et la décadence de l'ancienne classe marchande des Khodja1 et sa collaboration avec la tyrannie au pouvoir en Iran. "Par des mots sévères et des épithètes indignés," Kyoumourdjian "met à nu leur appât du gain, leur fourberie, leur égoïsme et leur matérialisme" (p. 137-8). Tachdetsi, lui aussi, "révèle leur morale décrépite et leur déchéance personnelle" (p. 138). Historien du social et biographe réputé de Mikael Nalbandian, Achot Hovanissian soutient, de fait, que Tachdetsi exprime la vision d'une classe marchande moderne européanisée, opposée à l'ancien ordre commercial aménien, intégré et soumis aux empires ottoman et iranien.

    Vertanés Sérenguetsi et Tachdetsi mobilisent raison, science et enseignement au service d'un combat progressiste au plan culturel et social, visant à vaincre ignorance, obscurantisme et préjugés. Sérenguetsi n'a que mépris pour ceux "qui, bien que possédant de magnifiques ouvrages dorés à la feuille, ne savent pas lire et, de surcroît, refusent aux autres ce droit" (p. 90). "Le livre est un trésor de savoir," ajoute-t-il, "un phare." Mais malheureusement :

    Tandis que l'un éclaire sa lanterne et la hisse,
    L'autre, insensé, la rabaisse et l'enferme dans un coffre."(p. 90)

    Sous un angle plus pratique, Stépanos Tachdetsi crée des énigmes en forme de quatuors à résoudre sur les instruments, outils, produits et armements d'alors, illustrant les toutes dernières technologies entrées au pays - montres, miroirs, compas, fusils (p. 93).

    III. Le renouveau d'une nation

    Les manifestations d'une renaissance politique et nationale accompagnent littérature et culture via une réflexion poétique sur les souffrances et un avenir possible des communautés arméniennes dans leur patrie ou au sein d'une diaspora en plein essor, prospère et hautement organisée. Tandis que le récit poétique relate les guerres, les luttes, l'exode et la destruction subis par les Arméniens, une prise de conscience du handicap lié à l'absence d'Etat arménien se fait jour en son centre.

    Fait notable, la véhémence avec laquelle les poètes dénoncent la perte d'indépendance comme cause des malheurs de l'oppression étrangère par des Etats chrétiens, qui plus est ! Protestant peut-être contre l'assimilation forcée de la nombreuse communauté arménienne par l'Eglise catholique polonaise, Simon de Pologne écrit :

    Sans rois oints
    Ni Etat
    Nous sommes les opprimés des nations
    Des chrétiens et d'ailleurs

    Hovhannès de Mouch répète :

    Nos rois sont morts, tout comme nos seigneurs sur cette terre
    Nous voilà orphelins, tandis que loups et bêtes règnent (p. 158)

    Plus intéressante, la critique de la domination impériale qui apparaît dans deux épopées historiques de Kyoumourdjian - Brève Histoire des souverains ottomans (p. 115) et Histoire d'Istanbul (p. 120). Ecrites en langue vulgaire, obéissant à une tradition quasi populaire (p. 140), elles révèlent une haine contre la barbarie de l'Etat ottoman et une prise de conscience de l'oppression que subit l'ensemble des communautés au sein de cet empire. Sahakian écrit :

    "L'opposition de Kyoumourdjian à l'Etat est manifeste dans son insistance à dénoncer l'oppression et la persécution des populations non turques dans l'empire ottoman. Il détaille leurs souffrances, relève le lourd fardeau de taxes et autres impositions qui pèsent sur eux. Il note les persécutions religieuses, ainsi que la destruction des monastères, des églises et des villes." (p. 116-7)

    Kyoumourdjian dépeint la polarisation démentielle des riches et des miséreux, ceux-ci soutenant ceux-là. Un long passage consacré à une chasse royale souligne les privilèges et le luxe des chasseurs d'un côté, et de l'autre la condition misérable, glaciale de leurs domestiques. "Dans la même veine," note Sahakian, "Kyoumourdjian évoque aussi la situation des esclaves sur un marché d'esclaves" (p. 121).

    En dépit d'une conscience aiguë de l'oppression sociale et nationale de l'Arménie, leurs conceptions d'une libération sont viciées par des siècles d'impuissance politique, due à l'absence d'Etat. La gangrène d'une politique de dépendance, un développement national lié à des puissances étrangères ont pris racine dans la vie des Arméniens et sont aussi présents à cette époque. Stépanos Tachdetsi l'exprime très nettement. Catholique romain fervent, il préconise une union de l'Arménie avec Rome afin de conforter ses alliés européens dans le combat pour libérer l'Arménie du joug ottoman et iranien. Sahakian cite Achot Hovanissian :

    "Tachdetsi rêvait sinon d'un Etat indépendant, du moins d'une Arménie dirigée par une dynastie catholique européenne occidentale." (p. 95)

    Tout en esquissant une sensibilité nationale arménienne moderne, ces poètes notent un moment historique déterminant dans la formation de la nation arménienne : la position, la richesse et l'influence croissantes de la diaspora comme foyer d'émergence d'un sentiment national arménien. Plusieurs poèmes évoquent une classe de puissants et riches marchands en diaspora (p. 69, 70), le négoce pratiqué par des ecclésiastiques (p. 68), ainsi que d'honnêtes religieux combattant corruption, cupidité et usure parmi les leurs (p. 62-63). Pendant longtemps encore, la diaspora arménienne, dont ils relatent l'essor, aura un impact décisif, mais aussi déformant, sur le développement de la nation2.

    A la fin du 17ème siècle, l'Eglise arménienne est en recul sur le front culturel. Les temps modernes s'annoncent. Mais l'ordre ancien n'allait pas céder pacifiquement. Parmi les élites conservatrices dominantes dans l'Eglise, toute cette mouvance - arménien vulgaire, rôle de l'imagerie et de la sagesse populaires dans la poésie, place centrale accordée au quotidien du peuple, y compris dans la poésie religieuse, et prise de conscience nationale moderne - tout cela est considéré comme une dégénérescence diabolique. De sorte qu'une réaction, une véritable contre-révolution culturelle va intervenir.

    IV. La destruction

    Hasmik Sahakian n'étudie pas en détail cette réaction religieuse, faisant une simple allusion en référence au poète Calouste Amassiatsi. Il "entre en scène au 18ème siècle, incarnant un courant influent de la poésie religieuse étroite d'esprit" (p. 261). Amassiatsi "prend ses distances non seulement avec Hovannès Naghach (fin du 17ème siècle), mais aussi avec Martiros de Crimée (antérieur) et ses prédécesseurs." Sahakian le décrit "affligé," car "le vin pousse les gens à oublier Dieu" (!) et ceux qui fréquentent encore l'Eglise ne le font que "pour prier ce Dieu qui leur consent du vin" (p. 261) !                                  

    Une analyse d'ensemble de cette contre-révolution culturelle nous est proposée par Manoug Abéghian dans son Panorama critique de la poésie arménienne ancienne3. Il soutient qu'aux 16ème et 17ème siècles, pour la première fois depuis l'époque païenne, une poésie profane dominante se profile à l'horizon. Or cette évolution prometteuse fut à nouveau sapée par une Eglise arménienne déterminée à protéger ses privilèges féodaux en faisant obstacle à toute avancée dans la vie des Arméniens. A la fin du 17ème siècle et au début du 18ème, connaissant un regain en son sein, l'Eglise fortifia ses traditions religieuses et son indélogeable arménien classique à l'encontre d'une poésie profane en plein essor, s'exprimant dans la langue parlée. Mis à part quelques exceptions notables, elle dominera la vie culturelle arménienne jusqu'au milieu du 19ème siècle.

    Pour son entreprise réactionnaire, l'Eglise pouvait compter sur d'immenses ressources matérielles et financières - richesses des monastères, impôts ecclésiastiques sur le peuple, dons de la classe marchande séculière. Elle avait, de surcroît, le soutien du pouvoir ottoman et iranien, hostiles à l'émergence de forces nationales nouvelles et potentiellement sécessionnistes. Mais le coup le plus dur, porté aux forces nouvelles, vint peut-être de la richesse des négociants arméniens, liée à la fois aux Etats ottoman et iranien et à un impérialisme européen en expansion.

    Avec une Eglise réformatrice produisant une couche sociale conservatrice, traditionnelle, mais éduquée, destinée à prendre les rênes des communautés arméniennes, la nouvelle classe marchande abandonna pour l'heure l'intelligentsia séculière. Voyant dans l'Eglise, retranchée au plan historique et désormais réformatrice, avec son vaste réseau organisationnel et économique au croisement de la diaspora et de la mère-patrie, un allié plus fiable4. Par ailleurs, le défi nouveau de l'intelligentsia, bien que flou, d'un renouveau de l'Etat ne s'accordait guère avec une prospérité - ancienne ou nouvelle - partie intégrante de la diaspora et des empires ottoman et iranien.

    Vu la situation des Arméniens, la contre-révolution de l'Eglise était presque inévitable. Face au rempart d'une Eglise réactionnaire, l'essor fragile d'une puissance nationale moderne - éclatée entre une mère-patrie occupée et opprimée et une diaspora plus aisée, mais instable. Dans les territoires de l'Arménie historique, l'oppression ottomane et iranienne continua de miner les fondements mêmes de l'existence arménienne. Parallèlement, la diaspora, malgré une sécurité et des richesses supérieures, s'intégrait et s'assimilait de plus en plus au sein des sociétés d'accueil, parfois volontiers, mais souvent par la force.

    La lutte entre l'ancien et le nouveau était inégale et s'avèrera coûteuse. Il n'est pas interdit de penser que le défi relevé à nouveau dans la seconde moitié du 19ème siècle par des hommes comme Yervant Odian, Haroutioun Sévadjian, Michael Nalbandian et d'autres, fut trop tardif.          
       
    Notes

    1. Voir l'ouvrage, difficile à trouver, de Léo, Le Capital khodja : le rôle social et politique du capital marchand chez les Arméniens (Erevan, 1934, 373 p.). Etude critique in http://www.groong.org/tcc/tcc-20070604.html et http://www.groong.org/tcc/tcc-20070709.html (Eddie Arnavoudian).
    2. Nombre de thèmes et de préoccupations des poètes de cette époque apparaissent dans l'Histoire d'Arakel Davrizetsi [Arakel de Tabriz] (vers 1590 - 1670). Dernier grand historien classique, Tabriz est aussi notre premier historien moderne. Voir notre étude in http://www.groong.org/tcc/tcc-20160229.html.
    3. L'étude d'Abéghian, parue en 1917, constitue une tentative remarquable pour expliquer les continuités et discontinuités dans la poésie arménienne durant plus de deux siècles. Une excellente introduction à son œuvre immense, d'une valeur inestimable et parfois des plus controversée, rassemblée dans dix grands volumes. Cette étude figure dans le volume 7, paru à Erevan en 1966.
    4. Sur la relation entre Eglise, religion et développement national. Dans le cadre des empires ottoman et iranien, occupants et hostiles, les communautés arméniennes ont survécu, des siècles durant, sous la forme d'entités chrétiennes arméniennes discrètes et, dans une certaine mesure, autonomes au plan interne. La survie était fonction des services que les communautés arméniennes rendaient à l'économie impériale - l'apport à la fois vital et nécessaire d'une classe de marchands et d'artisans. Au sein de la communauté arménienne, une Eglise semi-autonome était tolérée, faisant office d'autorité et d'administration internes. En contrepartie, l'Eglise était aussi autorisée à conserver une part significative de ses richesses et de son autorité sur les paroisses rurales soumises à l'impôt.
    Les démarcations et l'organisation religieuse des communautés arméniennes façonnèrent les formes et les structures premières du développement national arménien. De nouvelles forces sociales et économiques émergent et existent dans un premier temps au sein des limites d'une communauté arménienne chrétienne discrète. En premier lieu, leur combat pour une plus grande autonomie sociale, économique et culturelle prend la forme de demandes d'une indépendance accrue pour leur communauté chrétienne spécifique, laquelle se définit de plus en plus comme une communauté nationale. Ce qui mène à la formation d'une nation, fondée dans un premier temps sur des communautés arméniennes définies au plan religieux. Une certaine logique théologique présidait en outre à ce processus !
    L'expérience arménienne de la relation entre religion et développement national est définie au plan historique. Contrairement à l'Europe, l'Eglise arménienne, dans son idéologie, sa littérature et son histoire, est porteuse d'une mémoire, se référant avant tout à un groupe culturel et linguistique unique - la communauté arménienne. En Europe, l'Eglise catholique romaine croise de nombreuses entités linguistiques, culturelles et économiques - Espagne, Grande-Bretagne, Italie, Allemagne, France - tout comme l'Eglise orthodoxe orientale. Le développement national exigeait donc en Europe une rupture séculière plus décisive avec l'ancienne Eglise, une nationalisation de son appareil et de son canon afin de servir la nation émergente. Mais, dans le cas arménien, à l'aube de son développement national, religion et fait national entretiennent apparemment un lien plus organique, où beaucoup trouvent à redire !

    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri(Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]       
    ___________

    Traduction : © Georges Festa - 07.2017



older | 1 | .... | 6 | 7 | (Page 8) | 9 | 10 | newer