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Arménies - traversées de soi, de l'autre - flux et reflux informulés - quête d'Eden - les saisons d'ordalie - accéder aux métamorphoses - scander les gouffres et les cimes - multiple, errant, total

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    © Metropolitan Books, 2004 - C. Hurst & Co Publishers Ltd, 2015 - Little, Brown and Company, 2015 - Stanford University Press, 2015  


    Un siècle de violence
    Revisiter le génocide arménien
    par Walter Kalaidjian



    Depuis un siècle, le génocide arménien demeure une tache noire indélébile sur le grand livre de la modernité. Le meurtre systématique de plus d'un million d'Arméniens perpétré par le pouvoir turc ottoman, durant la Première Guerre mondiale, a légué un héritage de traumatisme, dont la reconnaissance différée n'a eu lieu que progressivement. Dans la formule classique du syndrome de stress post-traumatique (S.S.P.T.), le choc d'un événement déclencheur inaugure, mais n'arrive pas à en contenir ou en résoudre toutes les répercussions. Le traumatisme du génocide s'étale dans le temps, prenant possession des victimes, des témoins et des perpétrateurs via un modèle de latence et de répétition.

    Dans le cas arménien, toutefois, les symptômes du traumatisme historique sont particulièrement aigus et perdurent, du fait de la campagne de longue date, orchestrée par la Turquie, de déni d'un génocide soutenu par l'Etat. Pour Jean Beaudrillard, le post-traumatisme du déni du génocide arménien est devenu un exemple central de la condition postmoderne en général, marquée par l'érosion de la certitude historique : "Nous sommes comme les Arméniens," notait-il amèrement dans son essai Nécrospective, paru en 1990, "qui s'épuisent à prouver qu'ils ont été massacrés [...] une preuve qui est inaccessible, vaine, et pourtant dans un sens vitale." Plus récemment, à l'occasion du centenaire du génocide de 1915, le pape François a cité le cas arménien comme "le premier génocide du 20ème siècle." En outre, a-t-il ajouté, dans une allusion lourde de sens au déni actuel du génocide par la Turquie, "le fait de dissimuler ou de nier un mal revient à permettre à une blessure de continuer à saigner sans la panser."

    Lors du centenaire de cet événement l'an dernier, quatre ouvrages - deux histoires et deux mémoires - revisitent la scène du génocide arménien, portant témoignage de ses séquelles, tandis qu'il bouscule notre propre actualité. Open Wounds: Armenians, Turks, and a Century of Genocide, du journaliste et historien Vicken Cheterian, adopte comme titre une figure rhétorique semblable à celle du pape, pour son étude historique rigoureuse de la négation du génocide. Cheterian étudie les répercussions du génocide, à mesure qu'elles touchent des millions d'Arméniens, tant au sein des communautés de la diaspora à travers le globe que dans leurs terres ancestrales de Turquie, d'Arménie et du Nagorno-Karabagh. De même, les mémoires de Meline Toumani, There Was and There Was Not, jouent sur la formule bien connue par laquelle commencent les contes populaires arméniens [Gar ou chgar] afin de suggérer les modalités par lesquelles une mémoire niée et différée perturbe la certitude historique. Contrairement à Cheterian, Toumani livre un témoignage intime, autobiographique sur la pathologie du déni du génocide, chamboulant les fonds d'archives, entravant reconnaissance et restitution, contrecarrant ainsi le processus de guérison collective au sein de la sphère publique.

    Lire l'essai historique de Cheterian en contrepoint des mémoires personnels de Toumani permet une étude de cas saisissante des vicissitudes liées à la relation du génocide arménien et de ses conséquences. Sans surprise, Cheterian et Toumani décrivent de nombreux personnages, événements et scènes similaires qui sont, pour de nombreux Arméniens et chercheurs sur le déni du génocide par la Turquie, devenus des stations de croix familières. Cheterian et Toumani analysent, par exemple, l'effacement des sites culturels, des noms de lieux et des droits de propriété arméniens, en s'intéressant en particulier au statut protégé par l'Unesco de la cathédrale Sainte-Croix d'Aghtamar et à l'échec du projet visant à restaurer celle-ci pour en faire un musée laïc en 2007. Notons, entre plusieurs autres similitudes, que tous deux revisitent la polémique entourant Sabiha Gökçen, l'emblématique aviatrice turque et homonyme de l'aéroport international Sabiha Gökçen d'Istanbul, qui en 2007 s'est révélée être la fille adoptive arménienne de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la république de Turquie moderne. Et enfin, Cheterian comme Toumani s'intéressent à l'échec des efforts diplomatiques d'Hillary Clinton en 2009 pour aider la Turquie et l'Arménie à parvenir à un accord bilatéral.

    Faire dialoguer les deux ouvrages révèle néanmoins des différences éloquentes dans l'approche, l'importance accordée à la politique et l'aspect personnel. Contrairement à Cheterian, qui livre un récit historique relativement simple, Toumani passe son récit personnel au filtre d'une subjectivité délibérée. Elle commence par ses angoisses enfantines, passant ses étés au Camp Hayastan, fondé par l'Armenian Youth Federation [Fédération de la Jeunesse Arménienne] et l'Armenian Revolutionary Federation [Fédération Révolutionnaire Arménienne] (F.R.A.) qui composent le Hay Heghapokhagan Dachnaktsoutioun [Parti Dachnak]. Là, elle est exposée à un régime obsessionnel de nationalisme arménienne, de commémoration du génocide et de demandes de restitutions. Cet agenda pesant la conduira, assez paradoxalement, à fuir la politique de reconnaissance du génocide menée par la diaspora. "A mes yeux,"écrit-elle, reconnaissance "en est venu à signifier que je ne pouvais plus rester plantée à assister à un rassemblement arménien, car il me semblait que, que ce soit une lecture de poésie, un concert, ou même une compétition sportive, cela concernait toujours, en fin de compte, le génocide." Dans un article paru en 2014 dans The Nation, elle soutient que "l'obsession [des Arméniens] sur 1915 est en train de nous détruire. Une logique émotionnelle me semblait débile; j'ai pensé que j'avais besoin de la géopolitique pour aborder ce sujet. Or ce sujet, fondamentalement, est émotionnel." Dans un texte paru ensuite dans le New York Times sur Komitas, ce musicien et survivant arménien traumatisé par les événements de 1915, le mot "génocide" n'apparaît pas. "En vérité,"écrit-elle, "ce choix est de moi [...] Génocide a une consonance clinique, comme une définition de manuel scolaire pour un composé chimique ou une maladie. [...] Génocide sonne comme lobbying et politique."

    Mal à l'aise, elle aussi, avec la terminologie du génocide, Toumani raille néanmoins la géopolitique du refus de qualifier les événements de 1915 de génocide, comme, par exemple, lorsque Barack Obama lui substitue hypocritement l'euphémisme Medz Yeghern ou "Grande Catastrophe," pour éviter une réaction de l'Etat turc. Mais, finalement, la propre ambivalence de Toumani s'égare du côté d'un agenda quelque peu narcissique, fait de découverte de soi et d'individualisme indépendant : en arrivant à se défendre, symptomatiquement peut-être, contre la violence traumatisante de 1915. "Je suis allée en Turquie et j'ai écrit ce livre," conclut-elle, "parce que j'essayais de comprendre comment l'histoire, l'identité, mon clan, et mon sentiment d'obligation à cet égard, me définissaient, j'avais envie de comprendre qui j'étais en dehors de cette obligation - et qui, le cas échéant."

    Si les mémoires de Toumani déblatèrent sur la géopolitique et l'héritage psychique du déni du génocide, elle livre cependant d'intéressants aperçus sur les vicissitudes consistant à revisiter la Turquie contemporaine de son point de vue personnel en tant qu'Américaine d'origine arménienne. A son actif, elle donne des exemples parlants de micro-agressions que subissent les Arméniens au quotidien, où le simple fait de mentionner son héritage arménien suscite le commentaire habituel "Olsun" [C'est comme ça]. "Sans arrêt," explique Toumani, quand je disais aux gens que j'étais arménienne, ils me répondaient simplement : 'Olsun.'Olsun, on y arrivera ! Olsun, c'est pas ta faute ! Olsun, donc tu viens d'un peuple traître et moche, qu'est-ce que tu y peux ?" De même, elle donne le point de vue d'un initié sur les contradictions culturelles qui composent le discours arménien en Turquie, comme ces commentaires sur l'assassinat de Hrant Dink émis dans l'émission télévisée Popstar Alaturka par Bülent Ersoy, une icône transsexuelle L.G.B.T. ("Je refuse totalement ce slogan 'Nous sommes tous Arméniens' ! Si c'était juste 'Nous sommes tous Hrant,' cela exprimerait notre unité. Mais je ne suis pas chrétienne, donc même si on me ligotait, je ne dirais jamais que je suis Arménienne... Je suis musulmane et je mourrai musulmane"), ou les tensions qui ont éclaté entre les équipes arméniennes de Glendale et d'Istanbul, lorsqu'elles se sont affrontées sur le terrain du Stade Républicain Vazken Sarkissian à Erevan, lors des Jeux Panarméniens de 2007. Dans ces moments-là, le récit personnel de Toumani livre de fascinants aperçus sur le quotidien des Turcs et des Arméniens en Turquie. Mais, pour éclairants et amusants qu'il soient, ses mémoires sont finalement inégaux quant à la politique de la diaspora concernant la reconnaissance du génocide.

    Tout aussi gênant, elle tend à atténuer l'impact et l'engagement politiques de personnalités comme Hrant Dink et Taner Akçam. Comparé à l'historicisme consciencieux de Cheterian, Toumani ancre leurs combats politiques en Turquie dans le récit de ses échanges personnels avec eux. Militant politique de longue date et éditeur du très lu journal bilingue turco-arménien Agos, assassiné en 2007, Dink est présenté comme un père de famille qui, écrit-elle, "avait lu et apprécié l'article que j'avais publié dans The Nation." Aspect non négligeable, Toumani limite les détails de sa biographie de Dink au fait d'avoir grandi dans un orphelinat géré par l'Eglise protestante arménienne et d'avoir connu sa future femme Rakel dans une colonie de vacances. "Des années plus tard,"écrit-elle, "tous deux fervents chrétiens, ils aidèrent à reconstruire cette colonie de leurs propres mains. Ils ont eu quatre enfants et un deuxième petit-fils était en route." 

    Dans Open Wounds, Cheterian transcende la présentation admirative de Dink, père de famille, par Toumani, livrant un récit détaillé de son engagement en faveur de la colonie de vacances de Tuzla. Il consacre un long développement à faire l'historique des vexations de l'Etat turc vis-à-vis du pasteur Guzelian, en charge de ce camp, dont son arrestation en 1979 et les tortures qu'il subit. Tout aussi important, Cheterian lie la position de Dink sur ce camp à son "autre influence formatrice,"à savoir son engagement politique auprès de ses condisciples du Pensionnat Tibrevank, que Cheterian présente comme "un vivier d'idées socialistes et de sociétés secrètes communistes." Même si Dink prit finalement ses distances vis-à-vis d'organisations inspirées par la révolution maoïste comme l'Armée de Libération des Travailleurs et des Paysans de Turquie (T.I.K.K.O.), il n'en fut pas moins emprisonné suite au coup d'Etat militaire de septembre 1980 et torturé lors d'un internement de plus de 45 jours. De même, alors que Toumani décrit principalement l'effet dévastateur que l'assassinat de Dink a eu sur elle, Cheterian livre un récit bien documenté des événements et de la politique qui conduisirent à cet assassinat, ainsi que de la polémique entourant l'implication d'agents de ce qu'il est convenu d'appeler "l'Etat profond," tels que Kemal Kerincziz et Veli Kuçuk dans ce meurtre, attribué par ailleurs à une bande d'ultranationalistes. Pour sa part, Toumani se focalise sur l'arrestation d'Ogün Samast, faisant vaguement allusion à "un réseau de gens - dont certains liés aux services secrets et aux forces de sécurité turques - qui étaient derrière cet assassinat."

    De même, Toumani livre une présentation plutôt désinvolte de l'universitaire turc Taner Akçam qui, selon ses propres termes, "a fui la Turquie dans les années 1970, suite à des démêlés en tant que militant politique." A nouveau, le point de repérage de Toumani semble assez autocentré, considérant l'isolement d'Akçam de ses compatriotes turcs comme un reflet de son propre rapport tendu à la communauté de la diaspora arménienne : "Le genre d'isolement que je ressens dans ma vie, pas vraiment par hasard,"écrit-elle. Alors que Cheterian nous livre une biographie convaincante d'Akçam, de son engagement radical, remontant à son admiration précoce pour Deniz Gezmiş, fondateur de l'Armée de Libération du Peuple de Turquie (T.H.K.O.), à sa direction du journal Devrimci Gençlik [Jeunesse Révolutionnaire], à son arrestation et sa détention dans la prison centrale d'Ankara, sa condamnation à 750 ans de prison (réduite ensuite à 8 ans, grâce aux pressions d'Amnesty International), sa fuite finale de la prison d'Ankara en creusant un tunnel, qui conduira à son émigration via Aïntab vers Alep, puis Munich, où il est de nouveau arrêté comme immigré clandestin, obtenant plus tard l'asile politique. Cheterian détaille en outre le retour d'Akçam en Syrie, suite à la répression militaire de 1980 qui visa les militants gauchistes. Il y organisa le Front Uni de Résistance Contre le Fascisme en lien avec Abdullah Oçalan, le fondateur du Parti des Travailleurs du Kurdistan (P.K.K.). Et enfin, Cheterian analyse en quoi les recherches d'Akçam sur le génocide arménien l'ont amené à moins s'intéresser au marxisme révolutionnaire et davantage à la campagne pour les droits de l'homme en Turquie même.

    La recherche historique nuancée de Cheterian sur le génocide arménien n'est toutefois pas exempte du traumatisme de cet événement en tant que tel. De fait, il inaugure son livre par un aveu parlant : "Jamais je n'avais songé à écrire un livre sur le génocide arménien. La simple lecture de cette histoire m'était insupportable. Enfant, grandissant dans un pays en guerre, je n'avais pas envie d'être associé à des survivants de massacres. Adulte, même si je travaillais dans des zones de conflit à faire des rapports et à analyser guerres et révolutions, j'essayais autant que possible d'éviter de lire et d'écrire sur le génocide."

    Contrairement à Toumani, Cheterian s'emploie moins à renvoyer à son intérêt personnel dans le cas arménien, qu'à un engagement commun pour évaluer "le prix que nous avons payé collectivement et les conséquences d'avoir accordé l'impunité à un crime d'une telle ampleur."

    Open Wounds nous propose ainsi un résumé lisible des événements qui conduisirent à 1915 : échec des tentatives de réformes de l'empire ottoman qui débutèrent avec l'édit du Tanzimat en 1839, édit impérial de réforme de 1856, Constitution de 1876, menant aux massacres hamidiens de 1894-96, à ceux d'Adana en 1909, et à la solution finale de l'épuration ethnique de masse, planifiée et appliquée par le Comité Union et Progrès (C.U.P.). De même, il retrace la situation de l'Arménie au sein de l'empire ottoman, remontant aux débuts de l'ère moderne, via la formation du parti social-démocrate hentchak en 1887 et de la Fédération Révolutionnaire Arménienne-Dachnak nationaliste en 1890, ainsi qu'aux liens étroits existant au début entre l'intelligentsia arménienne et la direction du C.U.P., qui décidera ensuite de les exterminer. Cheterian s'intéresse particulièrement au discours officiel turc sur les événements de 1915, les récits rétrospectifs de la République de Turquie sur les massacres durant les décennies suivantes, les tentatives contemporaines de l'Etat pour étouffer le récit largement médiatisé des massacres au début du 20ème siècle. En outre, il documente la persistance d'une "industrie du déni" en Turquie, visant à nier et à discréditer les présentations historiques du génocide, rappelant la politique continue de reconnaissance et de déni du génocide pratiquée au Congrès des Etats-Unis et à travers le monde. Il apporte aussi de pénétrants aperçus sur le "réveil" du travail de mémoire parmi ceux que l'on appelle les "crypto-Arméniens," descendants de survivants du génocide à l'intérieur de la Turquie, dont l'héritage familial fut effacé pour prix de leur assimilation au sein de l'Etat turc moderne.

    Cheterian ne répugne pas à faire état d'un aspect plus dérangeant de l'héritage du génocide, où la quête de justice, niée au fil des générations, aboutit à la violence des représailles, à la vengeance et au terrorisme de la part d'organisations comme l'Armée Secrète Arménienne pour la Libération de l'Arménie (A.S.A.L.A.) et les Commandos de Justice du Génocide Arménien (J.C.A.G.). Ces deux groupes prennent leur source dans le complot longtemps tenu secret, suite à la Première Guerre mondiale, visant à assassiner les dirigeants du C.U.P. Baptisé "Opération Némésis," du nom de la déesse antique de la justice rétributive, ce complot a aussi inspiré l'ouvrage du dramaturge et comédien Eric Bogosian, Operation Nemesis: The Assassination Plot that Avenged the Armenian Genocide, paru en 2015. Bogosian évoque ses souvenirs d'enfance, écoutant les récits de son grand-père qui échappa au génocide en se cachant dans un champ de blé avec sa mère, tandis que les Turcs réduisaient en cendres leur village. "Mon grand-père," rappelle Bogosian, " me disait toujours : 'Si jamais tu croises un Turc, tue-le !'"

    Mi-boutade, mi-sérieux, le désir de vengeance de son grand-père fit toutefois impression sur l'enfant, une impression dont la latence s'étalera jusqu'à la maturité de Bogosian. A l'instar d'autres Américains d'origine arménienne de sa génération, comme Peter Balakian, Bogosian a grandi dans une relation ambivalente avec le traumatisme de ses grands-parents d'avoir survécu au génocide. "J'ai compris très jeune,"écrit-il, "que j'étais un 'Arménien,' et que cela signifiait que ma famille, comme d'innombrables autres familles arméniennes, avait perdu ses êtres chers aux mains des Turcs. [...] Des choses horribles s'étaient passées dans le 'Vieux pays,' mais il y avait une déconnexion entre ce carnage et mon existence agréable d'adolescent de banlieue [...] En débutant ma carrière d'auteur et d'acteur, je me suis abstenu de mettre en avant mes origines. Je n'avais pas envie d'être étiqueté comme acteur 'ethnique' exotique, et si je voulais écrire sur la condition humaine, je préférais parler du monde que je connaissais, les banlieues arborées de la Nouvelle-Angleterre, puis les rues de New York, et pas les rudes plaines d'Anatolie, dont je n'avais aucune expérience directe. L'histoire arménienne que j'ai découverte à travers les récits de mon grand-père n'était pas mon histoire."

    L'héritage renié du génocide rattrape toutefois Bogosian, près de quarante ans plus tard, lorsqu'il découvre, au hasard de ses lectures, l'assassinat de Talaat Pacha en 1921 par Soghomon Tehlirian. Soupçonnant une toile de fond secrète derrière le récit officiel d'un Tehlirian tireur isolé, il se met à enquêter sur cette affaire, tel un scénario taillé sur mesure pour une superproduction d'Hollywood. "J'avais finalement découvert un sujet arménien," commente-t-il, "me poussant à me dépasser comme écrivain et à commémorer mon cher grand-père."

    L'ouvrage de Bogosian relève en partie de l'histoire et en partie du roman. Il s'ouvre par un bref aperçu de "L'essor de l'empire," couvrant les principales batailles et tensions religieuses entre les anciens territoires arméniens et l'empire ottoman naissant, du 1er siècle de notre ère au 19ème siècle; dans le chapitre 2, Bogosian s'intéresse au règne d'Abdülhamid II et à sa résistance au mouvement en faveur de la réforme constitutionnelle du Tanzimat, promulguée par les "Jeunes-Ottomans," précurseurs des Jeunes-Turcs, revisitant les tensions entre les forces kurdes hamidiennes et l'armée turque, qui conduiront aux massacres des Arméniens en 1894, 1895 et 1896. Relatant l'occupation de la Banque Impériale Ottomane par la Fédération Révolutionnaire Arménienne dachnak, le scénariste qu'est Bogosian revient toutefois au premier plan, sa rhétorique rejoignant les conventions discursives du roman d'action. Relatant l'impasse qui s'ensuivit entre les occupants de la F.R.A., les troupes du sultan Abdülhamid et les militaires britanniques - chargés de la sécurité des capitaux européens dans cette banque -, Bogosian note qu'"Abdülhamid cligna des yeux et mit fin aux hostilités. Ce fut un affrontement triangulaire." Ainsi, la Turquie Orientale, écrit-il, "ne ressemblait pas au Far West américain, où régnaient famine, maladies et anarchie." Dans ces bad-lands, Bogosian évoque avec admiration le parti dachnak émergent, "une organisation terroriste réellement dangereuse," qu'il cite dans le chapitre d'ouverture de la seconde partie, intitulé "Tehlirian part en guerre," comme un élément clé précurseur de la vengeance ourdie par l'Opération Némésis après 1915.

    Entretemps, Bogosian livre un récit fait d'intrigues et de vengeance digne de la série Mission impossible. Ce faisant, Bogosian compare le projet personnel de Tehlirian consistant à sauver les orphelins de guerre arméniens de la conversion forcée à l'islam au récit de Fethiyé Çetin, Le Livre de ma grand-mère, qui figure aussi dans les sections consacrées aux descendants crypto-arméniens par Cheterian et Toumani dans leurs exposés sur la Turquie actuelle. Suite à l'armistice de Moudros en 1918, Tehlirian devient comme orphelin, mais prêt à se venger : "Ne pouvant retrouver sa mère, ni sa famille, Tehlirian trouvera sa vengeance." Arrivant à Constantinople, "Tehlirian," pour reprendre le style hyperbolique de Bogosian, "a 22 ans et est à quelques semaines seulement de son premier meurtre." Bogosian renvoie ici à la traque et à la liquidation d'Haroutioun Méguerditchian, qui collabora avec les Turcs lors de la rafle et du meurtre des intellectuels arméniens en 1915. Le style narratif cinématographique de Bogosian dissocie la traque de Méguerditchian par Tehlirian dans les rues de Constantinople et l'histoire plus large de l'agenda international de la F.R.A. visant à "solder la dette" des crimes de guerre du C.U.P. C'est ainsi que, sous les auspices de la "Mission Spéciale" [Hadoug Kordz] de 1919, conçue lors du 9ème Congrès de la F.R.A. à Erevan, et de l'"Opération Némésis," lancée à Boston un an plus tard par un groupe affilié à la F.R.A., un "Fonds Spécial" [Hadoug Koumar] sera créé pour recruter, équiper et activer un "Corps Spécial" [Hadoug Marmin] de tueurs d'élite, chargé d'exécuter les assassinats planifiés des dirigeants du C.U.P., ainsi qu'une foule de gouverneurs, commissaires et commandants militaires turcs.

    Tissant un récit digne d'Ian Fleming ou de John Le Carré, Bogosian retrace le passage à Paris de Tehlirian, où il lui est demandé secrètement par lettre de se rendre à New York, puis Boston, où il est admis, après vérifications, au sein d'un "univers d'espions" international. Des photographies et les itinéraires récents de cibles comme Talaat, Enver et Djemal sont présentés à Tehlirian; il reçoit comme nom de code "Simon Tavitian" et est renvoyé en Europe via Le Havre. De retour à Paris, muni d'un nouveau passeport et d'une fausse carte d'étudiant, Tehlirian arrive à Genève pour recevoir des instructions sur une mission qui le conduira à Berlin en décembre 1920 "en chasse de Talaat.""Tel un aigle sur son aire," note Bogosian dans son chapitre 6, intitulé "La Chasse,""Tehlirian est en quête du moindre signe de sa proie," tuant finalement sa "prise" quelques mois plus tard en mars 1921, en plein jour, sur Hardenbergstrasse. Les parallèles historiques et les paradoxes éthiques liant les meurtres des "chasseurs arméniens" et ceux de leurs "victimes" ottomanes n'échappent pas entièrement à Bogosian. "La F.R.A., comme le C.U.P.,"écrit-il, "étaient des organisations clandestines n'ayant aucun scrupule à utiliser la violence pour parvenir à leurs buts. Elles n'étaient ni démocratiques, ni tout-à-fait légales, dépendant du secret et de la hiérarchie pour des opérations en douceur. Résultat, chaque partie reconnaissait dans celle adverse un code commun, fait de violence et de clandestinité méthodique. Raymond Kévorkian, vénérable historien du génocide arménien, l'explique ainsi, lorsqu'il s'entretint avec moi à Paris : 'Vous devez comprendre. Les dachnaks et les ittihadistes étaient comme des amants qui se haïssaient désormais.'"

    Une différence de taille entre le C.U.P. et la F.R.A., naturellement, était que le premier tentait de cacher à l'opinion son génocide prémédité, tandis que la seconde recourait au terrorisme pour attirer l'attention du monde entier sur le procès de Tehlirian. L'objectif de la F.R.A. était de médiatiser l'assassin comme "un instrument de vengeance" pour les crimes du C.U.P. perpétrés contre tout un peuple.

    Bogosian utilise les minutes du procès et les recherches pionnières de chercheurs comme Tessa Hofmann à la manière d'un thriller judiciaire. Il livre un récit saisissant de la "corde raide" sur laquelle marchent Tehlirian et le ministère public allemand, traitant, d'une part, les faits immédiats de cette affaire et, d'autre part, le spectacle de la reconnaissance du génocide que le procès mit sous les yeux de l'opinion internationale. Finalement, la F.R.A. l'emporta à deux titres, parvenant à tenir secrète l'Opération Némésis tout en rendant publics des témoignages oculaires détaillés sur les massacres des Arméniens par des "témoins en or" comme le docteur Johannes Lepsius, le général Otto Liman von Sanders et Grigoris Balakian. Finalement, le juge et le jury, influencés par l'opinion unanime des médecins pour qui Tehlirian souffrait d'un traumatisme historique sans précédent et était convaincu de la justesse de sa vengeance, acquitta Tehlirian du meurtre.

    Dans la troisième et dernière partie de son livre, Bogosian hésite entre livrer un récit fiable sur les autres assassins de l'Opération Némésis, comme Archavir Chiragian, Haroutioun Haroutiounian, Yervant Foundoukian, Missak Torlakian et Archag Yezdanian, et un roman alimentaire à sensation faisant appel, reconnaît-il, à "l'imagerie d'un film d'action." Lorsqu'il relate les assassinats qui suivirent, le caractère verbal du récit de Bogosian se fait presque obsessionnel, lorsque, par exemple, il répète l'expression "abattu"à trois reprises sur quatre pages, et qu'il présente des tueurs tels que Chiragian comme "un combattant né,""vigoureux," et "sûr de lui" : un homme qui "savourait la lutte"à l'aide d'"une technique meurtrière plus élégante." Ce type de rhétorique pesante rend problématiques les tentatives de Bogosian pour prendre ses distances au plan historique vis-à-vis de la violence du terrorisme arménien. Bogosian s'abstient de condamner des actions terroristes comme le meurtre en 1973 par Gourguen Yanikian de deux diplomates turcs, qu'il avait attirés à l'Hôtel Biltmore de Santa Barbara, sous prétexte de leur restituer un tableau volé dans le palais du sultan, un siècle plus tôt. Mais il présente aussi les partisans de Yanikian, qui formèrent le Groupe Gourguen Yanikian, puis l'Armée Secrète Arménienne pour la Libération de l'Arménie (A.S.A.L.A.), dans des termes quelque peu sympathiques et résolument détonnants : "De jeunes hommes de la Californie du Sud et du Liban, furieux de voir oubliée la tragédie de leurs grands-parents assassinés, se reconnurent mutuellement, tandis que leur colère collective était contenue dans une poudrière faite de rage refoulée." Bogosian documente les destructions de l'A.S.A.L.A. et de son homologue, l'Armée Révolutionnaire Arménienne, ou Commandos de Justice, en partie planifiées et en partie manquées, comme lors de l'attentat à la bombe accidentel à l'aéroport d'Orly en 1983. Il note aussi les liens de l'A.S.A.L.A. avec l'Organisation pour la Libération de la Palestine (O.L.P.) et d'odieux personnages comme Abou Nidal, inspirateur de l'ultraviolent Fatah - Conseil Révolutionnaire, plus connu sous le nom d'Organisation Abou Nidal. Il reconnaît que "le fait de tuer des gens sans lien direct avec la tragédie [du génocide] est révoltant" et qu'au plan politique, le terrorisme de l'A.S.A.L.A. a eu l'effet politique sur les diplomates turcs de "renforcer leur détermination de ne jamais admettre le 'soi-disant génocide.'" Or son étude fait remonter clairement ces crimes plus récents précisément à la violence de l'Opération Némésis, dont les assassins sont célébrés en des termes héroïques : "En tant que saints guerriers, ils considéraient leur champ d'action comme spirituel, et non politique. Ils avaient pour tâche d'exiger un minimum de justice."

    Distinguant les motifs et les raisonnements présidant à ces meurtres par vengeance, Bogosian se rabat sur des fondements éthiques quelque peu suspects : "Nous vivons dans un monde," conclut-il, "où nous tentons d'assurer une cohérence de l'Etat de droit. Le concept de "droit' l'exige. Or les hommes et les femmes de l'Opération Némésis ne le pouvaient pas. Ils en appelaient à une justice plus haute, dernière. Celle qui existe quelque part, entre ciel et terre."

    A son actif, Bogosian propose un exposé lisible sur l'Opération Némésis et son héritage : à la fois convaincant et nourri d'une intrigue aux multiples rebondissements. Et pourtant, en particulier dans les circonstances que nous vivons, nous voyons dans ces idéalisations troublantes de la violence sanglante - menant à quelque "paradis" - la face commune d'un champ d'action qui servira d'appui aux Etats terroristes et à leurs cellules à travers la planète.                                                                                                               

    Mis à part les fantasmes de châtiment héroïque de Bogosian, l'accès le plus saisissant et authentique dont nous disposons sur les événements de 1915 reste les récits des témoins oculaires; livrés par les survivants mêmes du génocide arménien. Ces récits de première main sont préservés dans des archives de témoignages vidéo compilés par des organisations comme le Zoryan Institute for Contemporary Armenian Research and Documentation [Institut Zoryan pour la Recherche et la Documentation Arménienne Contemporaines], ou dans les correspondances rassemblées, par exemple, par le Vicomte Bryce dans son ouvrage classique, The Treatment of Armenians in the Ottoman Empire, 1915-16, ou encore dans les mémoires de personnalités comme Grigoris Balakian, Armen Anush, Shahen Derderian, l'ambassadeur américain Henry Morgenthau, et bien d'autres. Complément indispensable à ces archives, Goodbye, Antoura: A Memoir of the Armenian Genocide, de Karnig Panian. Publié lors du centenaire par les Presses de l'université de Stanford, cette nouvelle traduction en anglais, par Simon Beugekian, des mémoires de Panian, parus en 1992, composés à l'origine en arménien occidental, est cadrée par une introduction et une postface précises au plan historique dues à Keith David Watenpaugh, codirecteur du programme Human Rights Collaboration à l'université de Californie.

    Le récit que livre Panian de l'extermination de toute sa famille - de la déportation vers la région de Deir-es-Zor, dans le désert syrien, et le camp de mort près de Hama, à sa survie et sa soumission à la turcisation forcée dans l'orphelinat d'Antourah, de sinistre mémoire - est d'une pertinence frappante, comparé aux témoignages similaires d'enlèvements et de trafics d'enfants qui caractérisent tant de récits familiaux de ceux que l'on appellent les crypto-Arméniens, rapportés par Cheterian et Toumani. Comme le souligne finement Watenpaugh, le périple de Panian illustre un critère moins débattu, et pourtant clé, de l'article2, section E, de la Convention de 1948 sur la prévention et la répression du crime de génocide, à savoir : "Dans la présente Convention, le génocide s'entend de l'un quelconque des actes ci-après, commis dans l'intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel; [...] Transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe." Dans la même veine, l'orphelinat d'Antourah fut planifié à l'origine par Djemal Pacha dans le cadre du régime nationaliste du C.U.P., désireux d'effacer les histoires familiales des Arméniens chrétiens et de les acculturer à la langue et à l'identité des Turcs ottomans. En tant qu'institution moderniste, Antourah devint l'expérience malencontreuse d'une pédagogie visant une réforme civile, conduite par Halide Edip Adivar, qui avait été formée aux Etats-Unis. Mais, dans le vécu de Panian, le régime quotidien exigé des maîtres était à des années-lumière de la pédagogie Montessori dont se vantait Edip. Plus médiévale que moderne, la discipline à Antourah était aussi perverse que brutale : les jeunes garçons arméniens qui parlaient arménien ou qui se croisaient à la prière (dont Panian lui-même) étaient roués de coups jusqu'à en perdre connaissance, soumis à des dizaines et des centaines - littéralement - de coups de bâton sur la plante des pieds. Même si le lieu n'était pas aussi dur que les camps de mort de Deir-es-Zor, la famine et la maladie étaient les autres spectres qui présidaient au quotidien d'Antourah. "A cette époque à Antourah," se souvient Panian, "il était si facile de mourir et si dur de survivre."

    Avec des détails atroces qui rivalisent avec ceux de survivants de la Shoah comme Tadeusz Borowski, Panian témoigne des conditions inhumaines de survie à Antourah. Grappillage, vol et nécro-cannibalisme hantaient l'esprit des pensionnaires d'Antourah : "Les gamins qui volaient des légumes dans les champs ramenaient parfois les ossements d'autres orphelins morts, que les chacals déterraient des tombes peu profondes. Ils les réduisaient en poudre et les buvaient dans de l'eau. Notre faim nous rendait fous de désespoir, elle nous déshumanisait [...] Souvent, on ne savait pas quel genre d'ossements on récupérait, on ne se souciait même pas de savoir ce que c'était. On était tombés à ce niveau-là."     

    Ce genre de scènes macabres présente la survie de Panian comme un destin désespéré et paradoxal, ayant échappé à la "vision apocalyptique" d'Hama, faite de soif, de maladies et de mort, qui frappa dans une succession implacable sa mère, sa sœur, son frère, ses grands-parents et ses amis. Ces pertes et ces coups sans nombre portés à l'humanité enfantine de Panian, le conduisent rétrospectivement à se tromper, à juste titre, au regard du discours réparateur - contextualisant l'empreinte du traumatisme à l'aide, d'une part, de souvenirs sereins idéalisant la communauté arménienne commémorée d'avant le génocide, et de l'autre, d'attentes héroïques placées dans le parcours à venir de ses pairs survivants. Avant 1915, la vie dans les cerisaies familiales dans l'empire ottoman est présentée comme un "jardin d'Eden," où le grand-père de Panian passe les dimanches à l'église à célébrer "la gloire de Dieu." De même, Panian commémore sa mère comme "l'incarnation de l'amour et de la joie."

    Après le génocide, Panian a en charge la responsabilité de vivre par procuration les réussites refusées à ses camarades qui n'ont pas survécu. "Nous devions devenir des gens respectables," soutient-il, "et rétablir l'honneur de notre nation [...] Désormais, nous devions travailler aussi dur que possible pour refaire nos vies brisées." Suite à la libération d'Antourah et à son sauvetage par le Near East Relief, Karnig Panian passa le reste de son existence à tenter de réparer les ravages d'Antourah. En tant que proviseur-adjoint et enseignant de longue date au Djemaran, le lycée arménien de Beyrouth, Panian devint finalement un de ces "gens respectables," dont le parcours fut refusé à ces milliers d'orphelins qui ne survécurent pas au génocide.

    Publiés lors du centenaire, chacun de ces quatre ouvrages apporte une contribution indispensable aux archives du génocide arménien. Mais le fait de revisiter ces archives, bien que nécessaire, ne conduit pas finalement à une cure réparatrice des maux du passé traumatique, un passé qui reste, pour reprendre l'image du pape François, une plaie béante. En dénonçant la violence de la déformation, du désaveu et de la négation du génocide, Cheterian, Toumani, Bogosian et Panian entrevoient des vérités qui sont authentiques, décisives et historiquement irréfutables. Ils s'attaquent aussi à l'énigme, selon la formule de Toumani, du "Il était et il n'était pas" : ce que l'on peut savoir et ce qui demeure radicalement inconnaissable dans le sillage du traumatisme. Possédés par les fantômes de la vengeance ou les spectres d'une perte indicible, chacun d'eux témoigne du retour de la mémoire traumatique, quand histoire et mémoire convergent, mais pas séparément.

    [Walter Kalaidjian est professeur, titulaire de la chaire d'anglais à l'université d'Emory (Atlanta, Géorgie).      

    ____________

    Traduction : © Georges Festa - 07.2016



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    CESIUM - T2272
    © http://www.adiaf.com/exposition-under-shadows-de-melik-ohanian-laureat-du-prix-marcel-duchamp-2015/


    Melik Ohanian
    Under Shadows
    Centre Pompidou, Paris, 1/06 - 15/08/16


    pour Chaga Yusbashian et Micha Karapetian,


    Jet d'obsidienne. Courbes dessinant leur geste cosmique. Poussière séminale. En suspens. Dans ce ciel noir. Fait d'éclatements, d'aimantations. Formes venues du fond des âges. Ou inédites, projetant une mathématique. Signes ou lacérations. Nos fresques à jamais. Inscrites. CESIUM - T0624

    Gorge aux regards. D'azur et de glace. Etirant ses écailles. Quel être surgit ici de sa gangue ? Miracle en clair-obscur. Les cicatrices de guerre. Ou les métamorphoses. Loup-poisson. Tentacule des profondeurs. Exhibant son odyssée. Corail nocturne. L'alliage sans nom. CESIUM - T0088

    L'essaim en relief. Virevoltant autour de l'icône. Nuée d'éclats blancs, flous. Une constellation s'improvise. Cercles et pointes. Striures mates. Car il s'agit de conjurer. L'immobile, l'invisible. Noces informes. Et pourtant magnétiques. Les éléments. Célébrant le chaos. CESIUM - T0501

    L'idole sans visage. Veillant l'amas de pierres. Couple de chair et d'éboulis. Célébration du souvenir. Où masses et éclairs font loi. Catacombes fantastiques. Rien n'est jamais sûr. L'obscène, les masques. Monticule de visages. Nos miniatures infernales. Angéliques. CESIUM - T2331

    Sous la voûte. Hérissée, boursouflée. Pierre étirant à l'infini son étoffe. Ses arrachements. En surface reptilienne. Frémissante. Orfèvreries ressurgies. Vasque ou bracelet. Les ramures qui enserrent. Libèrent. Grands fonds. Ou carapace. Les alliances données. Pietà de toujours. CESIUM - T1055

    Plis de la main. Ou dunes noires. Sur lesquelles s'abat une myriade. Déversant son désordre, sa cacophonie. Comme si l'inoubliable. Bestiaire, feuillage. Chasses de rêve et d'errance. Agitant ses mille fétiches. Effleurant le lisse, les rides. Veille du chasseur. Pardonné. CESIUM - T1945

    Le totem. Multipliant les points de fuite. Mâchoires, parures. Fossiles, renversements. Bric à brac. Résumé du monde. Ou son instantané. Leçon d'anatomie ou foire grotesque. D'un étagement l'autre. Désordre nourricier. Arracher à la boue. Afriques d'Agamemnon. CESIUM - T0174

    Profil bec. Veillant dans la nuit. Hanté de sa lave. De ses étoiles. Cauchemars d'Arcimboldo. Ou nacre organique. Les dissections. Ramures délivrant l'égaré. Tamis d'argent. Amas globulaire, bouillonnant. Ce qui n'a pas de limites. Ballet d'orants. Les foules en soi. CESIUM - T0117

    L'éruption. Déchaînant son souffle. Les nuages se font visages. Anges d'apocalypse. Témoins de la nuit. De leurs ailes au plus sombre. Elevant leur mont de pitié. Lorsque les vaillants cèdent. Voûte rupestre. Mémoire des vaincus. Illuminés. Tout n'a pas été vain. CESIUM - T1128  

    Cascade en ronde-bosse. Sinuosités des corps. Tracé baroque où tu te perds. Epousailles ou mystères. Sous ces feux de Bengale une scène se joue. Profils, regards. Creux et boursouflures. L'enfant prodigue. Vision de saint Jean. Au bord de l'abîme. Fleurs. CESIUM - T0629  

    Le bras. Ondine noire. Opéra glacé. Fixe. Miroitements de Salomé. Quand s'abattra le geste. Pellicules en décomposition. Lorsque l'histoire la mémoire. Kaléidoscope aux mille générations. Gouffres aux aguets. L'échappée impossible. D'avant la disparition. CESIUM - T1133

    Emprise. Tel un reptile couvrant la roche. Se jouant des agrégats. Sans cesse menacé. Boue frémissante. Vive. Bas reliefs. Ce qui reste de la dévoration. Les glissements du monstre. Vision stratigraphique des chairs. Ascension exorbitée. Duel de fleuves et fantômes. CESIUM - T1230

    L'œil du volcan. Illuminant sa nuit. Ecarquillée. Foule des corps se pressant. Brûlés aveuglés. Calligraphies sombres. Ou géographie rêveuse. Quand les forces s'annulent. Se confrontent. Dialogue de l'innombrable et du vide. Fusion cannibale. Erratique. Les totalités pleines. CESIUM - T0287

    Irrigation. De tous tes vaisseaux. Colonne érectile, traverse. Clairsemée. Scarifiée. Suivre du doigt. Les ciselures. Au plus près du rite. Apsaras immobiles. L'invite. Ascenseur éphémère. Loi du plus fort. CESIUM - T0206  

    La montagne hurlante. Couronne forteresse. Les arrachements. Gueule aztèque. Réclamant son dû. Oreille nacrée. Monticules du rêve. Où s'agitent les corps. Fronts et sexes. Déversant leur roulis. Gemmes. CESIUM - T2272

    Griffes ou sceptre. Qui lacère l'espace. Les écorchements soudains. Lente mue vers l'innommé. Les étagements inouïs. Ecailles métalliques. Qu'érodent d'invisibles insectes. Au plus près des combats. Quand le corps se dévoile. Dentelures. D'outre-muscles. CESIUM - T1804

    Sous le lustre. Germinant sous la paroi. Blasons multipliés à l'envie. Atlas de serres. A l'opposé grands fonds. Pieuvre carnivore. Roulant ses têtes, ses membres. Miction dernière. Charriant anges et damnés. CESIUM - T0372

    Le pénitent. Au masque de gélatine. Surgissant de ses ténèbres. Cape stèle. Où se lisent sacrifices, oublis. Cousus de peau. A tendon ouvert. Changements de forme. Froissements. La carapace n'est déjà plus. Danses et sirènes. Clown qui se rit. De nos mirages. CESIUM - T0248

    Tronc animal. Se hissant de l'onde. Ou aspérité née de quelque éruption. Bestiaire indistinct. Fait d'écorces, de corruptions. Noces improbables. Chaque élément veille. Les états stationnaires. Fusion des perspectives. Puits sans fond. Où le regard se perd. CESIUM - T2803

    Vertiges de l'Escurial. Fait d'armures et de lions. Instantanés royaux. Miniature aux quatre éléments. Qui est le fauve ? Quel est ce poing ? Glissements des formes. Rien ne sera sûr. Dans ce hiéroglyphe. En anamorphose. Cuisses. Corps en décomposition. Visage. CESIUM - 1023

    L'attente. Où les monstres apprivoisés. Mâchoire au long col. Les enchâssements d'avant l'homme. Orages de fer. Peuplés d'embryons et de cendres. Montée irrépressible. Ce qui nourrit la terre. Vampirisme. CESIUM - T2266

    Le sceau. Ecrasé de millénaires. Fondu dans la pierre. Qui déploie ses bras. Eclaire un instant. Avant de regagner l'ombre. Nul ne lira plus. Soulèvements imperceptibles. Dans ces viscosités. Poisson étoile. Cherchant à quitter sa gangue. Hauts plateaux. Ailleurs. CESIUM - 3167

    La foule. Echappée de sa nuit. Composant un ultime ballet. Rempart minéral. Floraison de regards, de bras. Nous sommes les témoins. D'outre-temps. Lorsque la pierre exhume. Exauce. Vois. Ce que le temps délie. Parade des anonymes. Gloire des ressuscités. CESIUM - 1428

    © georges festa - 08.2016
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    Աբկայ. մեռնելուպարունակները [Abcaï : les cercles de la mort] :
    un roman sur l'ennemi intérieur
    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 03.11.2015


    Il y a aujourd'hui en Arménie comme une renaissance littéraire passionnante. Sa qualité et son avenir sont néanmoins loin d'être assurés, selon que le pays pourra être sauvé des hyènes qui le dévorent sans pitié. Quoi qu'il en soit, et paradoxalement peut-être, témoigne de cette renaissance l'admirable petit roman de Mesrop Haroutiounian, Abcaï : les cercles de la mort, qui éclaire les réalités sordides et tragiques de la transition de la république soviétique d'Arménie vers la Troisième république "indépendante," advenue à la fin des années 1980. Un livre actuel, dont les vérités ont, en outre, une résonnance internationale !

    I.

    Publié pour la première fois en 2007 (avec une édition numérique disponible depuis 2014) (1), Abcaï retrace l'histoire saisissante de la classe qui domine et détruit actuellement l'Etat et l'ordre social en Arménie post-soviétique. Parallèlement, il s'agit d'une réflexion profondément émouvante sur la tragédie du conflit arméno-azéri. Sans la moindre enflure d'un roman politique.

    Mélange prenant de réalisme, de "réalisme magique," de surréalisme, de fable et de philosophie, se mouvant entre passé et présent, Abcaï situe ses thèmes dans un récit tourbillonnant, fait de naissance magique, d'amour, de sexe, de prostitution, d'amitiés arméno-azéries, de guerre, de pillages, de dénuement, de meurtres, d'assassinats, de brutalités policières, nourris de méditations philosophiques. Le tout éclairé par Abcaï, le personnage principal, dont le nom est tout un récit philosophique, comme le lecteur va le découvrir. Doté de qualités tenant de la magie, combinaison de "noble sauvage" et de saint mystique, nourrissant une aversion profonde pour la vie urbaine, sans cesse désireux de regagner son village montagneux à la frontière arméno-azérie, Abcaï se retrouve en contrepoint avec les forces s'assurant le contrôle du nouvel Etat émergent.

    Dans ce qui est aussi un thriller sociopolitique, nous croisons pour la première fois notre héros en 1999, alors qu'il est en cavale, fuyant les forces de sécurité qui ont reçu l'ordre de l'éliminer ou de le neutraliser. Afin de consolider son pourvoir et s'assurer des profits illégaux, une classe parasite émergente, désireuse de remplacer la hiérarchie soviétique mise à bas, élimine sans merci toute opposition. Elle a déjà assassiné le commandant en chef et vise désormais Abcaï, son fidèle lieutenant. Usurpant le mouvement patriotique populaire, afin de piller les richesses du pays, cette classe mène simultanément une guerre arméno-azérie, épurant ethniquement l'Arménie de ses communautés azéries pour se tailler de nouveaux domaines à piller parmi les villages azéris désertés. Pour cette classe qui est restée en place à ce jour :

    "La terre, le peuple, l'Etat ne sont que des mots, sous lesquels ils dissimulent leur véritable projet - profiter d'un long règne et, si possible, transmettre le pouvoir à leurs semblables."

    II.

    La confiance d'Abcaï, engagé malgré lui dans le mouvement populaire, sombre presque immédiatement, lorsqu'il voit profiteurs et aventuriers exploiter la vague d'enthousiasme patriotique collectif des années 1980 pour leur seul profit personnel. C'est sur le front même du conflit arméno-azéri qu'il "fait face à la réalité brutale" de la soif de profit individuel étouffant un patriotisme plus noble. Telle est la réalité qui caractérise les forces dominantes du mouvement et forge l'élite et l'Etat émergents. C'est au front qu'Abcaï croise une première fois ces hommes qui seront de ceux qui accèdent au pouvoir, des hommes braillards "trinquant à l'argent et aux richesses," l'un d'eux allant jusqu'à lancer : "Pour moi, les gars, y a que le fric !" Ces soldats qui :

    "[...] se pavanent, les armes à la main, sur le marché, mais jamais dans les montagnes, toujours absents à leur poste. Cherchant à la première alerte un rocher bienvenu."

    Alors même que les balles sifflent, ces imposteurs braillant des slogans patriotiques et nationalistes édifient des fortunes aux dépens d'autrui. Abcaï découvre des "convois de camions" traversant son village, chargés d'équipements de production sortis d'Arménie pour être vendus comme de la ferraille ! Ces destructeurs du pays "s'enrichissent" aussi "aux dépens des réfugiés," détournant sans le moindre scrupule des fournitures en pain du front pour les vendre à des tarifs prohibitifs dans les marchés locaux. Ne risquant jamais leur vie, ils "commencent à exiger et obtiennent places et richesses."

    Parvenant à "sortir la tête de l'eau," coureurs de dots, malfrats et aventuriers "accaparent les postes" et "se livrent à un pillage d'un nouveau genre," aspirant la misère du peuple. Un moment saisissant est évoqué, par touches dramatiques sur fond surréaliste, suite aux funérailles du commandant en chef, lorsque Abcaï se retrouve dans un hôtel avec deux femmes livrées à la prostitution. L'une d'elles s'avère être la fille d'Anik, un amour de jeunesse qu'il n'avait pas été autorisé à épouser, ses parents à elle le jugeant d'un rang social trop inférieur, autre histoire dans laquelle on nous plonge ! La fille reconnaît Abcaï et, mortifiée, lui raconte son histoire, aux antipodes du nouvel ordre social. En conclusion, elle s'écrie : "Je ne suis pas une pute, mais j'ai [...] des gosses à nourrir et personne ne m'aide [...]"

    A travers la passion qui anime le récit d'Haroutiounian l'on perçoit des échos de Parouir Sévak. Critique envers la hiérarchie soviétique, Sévak parle lui aussi de ces dirigeants du mouvement des années 1980 et des élites au pouvoir depuis lors ! En vérité, ces clans cupides, omniprésents :

    "Parlent au nom des immensités
    Mais regagnent leur lac bien à eux."

    Ils sont "les fardeaux pesant sur le monde,""ne courant aucun risque, ni sacrifice,""sans avoir jamais dormi sur un sol humide." Cruels et avides, ils :

    "détruiraient le foyer d'un autre
    pour une simple poutre
    qu'ils se réservent."

    En cas d'opposition légitime, comme le découvre Abcaï, ils possèdent leurs gangsters, leurs prisons et leur police pour frapper, brutaliser et éliminer, si nécessaire. D'où le drame qui se joue dans ce roman : tentative manquée d'assassinat, arrestation et mauvais traitements infligés à Abcaï, fraude judiciaire et cynisme effrayant de l'élite nouvelle.

    Une vérité se fait jour à travers ce vécu amer. Abcaï finit par comprendre que "sa guerre et leur guerre sont deux choses différentes," que "sa guerre a pris fin," tandis que pour eux une "nouvelle guerre débute." Sa conception de la patrie et la leur sont diamétralement opposées. Pour ceux qui sont désormais au pouvoir, la "patrie" n'a jamais représenté et ne représentera jamais le peuple de ces lieux et son bien-être. A leurs yeux, elle ne représente que "ce qu'ils peuvent pressurer de cette terre" et de son peuple. Laquelle classe poursuit son œuvre jusqu'en 2015, bradant ce qui subsiste du patrimoine national, dont le centre sportif national dernièrement.

    Il est décevant de constater qu'Abcaï ne se demande jamais pourquoi et comment ces parasites ont pris le contrôle du mouvement populaire avec une telle facilité. N'opposant que des silences à l'absence d'une vision sociale alternative, au manque d'une impulsion démocratique organisée au sein des instances dirigeantes du mouvement populaire. Un manque qui ouvre un boulevard aux "patriotes" imposteurs, impatients d'éluder la volonté populaire d'une vie meilleure, de s'emparer de l'Etat et de s'en servir pour vider les caisses de la nation et se remplir sans vergogne les poches. 

    III.

    Point d'orgue du roman, l'accent mis sur les relations arméno-azéries, à mesure que celles-ci émergent du rapport entre Abcaï et le second protagoniste du roman, l'Azéri Hassan. Avant le conflit, Abcaï est l'invité de marque du village azéri d'Hassan, N, situé en Arménie. D'une histoire d'amour avec la sœur d'Hassan (Abcaï est doté d'une grande énergie sexuelle), est né un jeune Arméno-azéri, élevé en Azéri; là encore toute une autre histoire à savourer dans ce roman à tiroirs ! Une amitié complexe, et pourtant sincère, se développe, que la guerre va mettre en pièces.

    Malgré son honnêteté et sa probité, Abcaï est un homme de son époque, s'agissant des relations entre Arméniens et Azéris, pris au piège d'un nationalisme antidémocratique dominant. Il prend une part active à l'épuration des villages azéris, dont celui d'Hassan, croyant cela nécessaire à la sécurité de l'Etat. Bien que cherchant à le faire de manière pacifique et sans se livrer au pillage, il ne montre aucune empathie vis-à-vis des habitants qu'il expulse. Il est incapable de voir le lien entre la criminalité intérieure du nouvel ordre social et l'épuration ethnique anti-Azéris que mène ce dernier. Il n'interroge jamais le fait que ce soient ces mêmes forces qui "pressurent la mère-patrie" et son peuple, tout en se livrant à une épuration ethnique afin de tracer des frontières de l'Etat, au sein desquelles ces forces seront libres d'agir à leur guise.

    Il revient à Hassan, désormais chassé d'une terre qu'il considère comme sienne, de questionner la nature du "patriotisme" dominant des deux côtés. Vers la fin du roman, dans les montagnes qui surplombent le village N, désormais peuplé d'Arméniens, Abcaï et Hassan se retrouvent une dernière fois. Leur échange livre une redéfinition réconfortante de la patrie et du patriotisme qui, affranchie des frontières politiques découpées par des élites cupides, s'enracine dans la reconnaissance du travail et de l'amour du peuple pour sa terre, sur laquelle il bâtit son existence et ses communautés, quelles que soient l'origine nationale ou ethnique ou les frontières étatiques.

    En Azerbaïdjan, le vécu d'Hassan fait écho à celui d'Abcaï. Tandis qu'Hassan entreprend de "combattre les injustices," le pouvoir azéri le "regarde de travers.""Pas une charge qui ne lui soit opposée." Il est accusé de collaboration avec Abcaï et d'être un espion. Sans cesse arrêté, il parvient à s'échapper. Craignant pour sa famille, il les envoie en Russie. Quant à lui, expliquant son retour dans les monts de son enfance en Arménie, il déclare : "Pour moi, peu importe que je sois jugé ici ou là [...] De toute façon, je n'y peux rien. Je me languis de nos montagnes, même si tu affirmes qu'elles ne sont pas à nous. Mais regarde ! Moi aussi je suis né et j'ai grandi là-bas ! Moi aussi, je me suis baladé dans ces montagnes et j'y ai chassé ! C'est ma patrie !"

    Ses compatriotes sont peut-être des migrants "venus je ne sais quand." Il n'en reste pas moins que "mon grand-père et mon père sont nés eux aussi là-bas. Moi aussi ! Nos morts sont enterrés dans nos villages là-bas ! Et ça ne serait pas ma patrie ?"     

    Hassan parle de même des Arméniens d'Azerbaïdjan. Fuyant en Arménie, gagné par la nostalgie de revoir la maison de sa famille, il prend son courage à deux mains et frappe à sa vénérable porte, que lui ouvre un Arménien réfugié d'Azerbaïdjan, lequel vit désormais là. Ils passent toute la nuit à dialoguer; Hassan confie alors à Abcaï :

    "J'ai compris qu'entre lui et moi il n'y avait pas la moindre différence [...] La nostalgie nous étreint [...]"

    La justesse historique et sociale de cette vérité profondément personnelle est confortée par l'histoire des affrontements plus féroces encore entre Arméniens et Azéris de 1905-1906. Dans leur sillage, tandis qu'une réconciliation se fait jour entre les communautés ensanglantées, un journal arménien relate l'opinion d'un paysan azéri :

    "Pour sûr, c'est le gouvernement qui a mis le feu dans notre pays ! Nous, les Azéris, et vous, les Arméniens, nous vivons sur une même terre depuis des siècles ! Vous êtes les enfants de ce pays, nos intérêts sont les mêmes ! On n'a donc aucune raison de faire couler le sang de l'autre [...]" (2)               

    Au moment du départ, Hassan, dans un geste d'humanité ordinaire, parle du fils d'Abcaï "comme mon fils et le tien." Mais, reflétant la réalité temporaire d'antagonismes nationaux non résolus, leurs routes se séparent. En tout cas, ce roman d'Haroutiounian, qui rappelle des nouvelles dans la même veine en arménien occidental d'Hagop Mentsouri (1886-1978) et en arménien oriental de Stépan Zorian (1889-1967), inspirées de faits réels, propose de repenser radicalement et de reformuler les notions de patrie et d'Etat au profit de tous ceux qui peuplent une terre.

    ***

    L'on reste partagé quant à l'ensemble, s'agissant notamment du contexte philosophique et existentiel présidant au roman. Abcaï est un grand lecteur, dont la grotte regorge d'ouvrages, parmi lesquels la Bible, Saint-Exupéry et Nietzsche. Lesquels nourrissent son point de vue, ses avis et son sentiment sur un avenir possible. C'est là qu'apparaît une ambiguïté manifeste, suggérant le caractère inévitable et la permanence d'une victoire des parasites, rendue inévitable du fait de l'égoïsme de l'homme, vu comme profondément enraciné et empreint de la vénalité inhérente à toute société urbaine, contre laquelle il n'est guère de recours.

    Quelques références obliques à Abcaï vu comme un nouveau Mher le Petit, laissent entrevoir un espoir en l'avenir. Héros méconnu de l'épopée arménienne Les Casse-Cous du Sassoun (3), Mher le Petit, face aux abominations du monde, se retire dans une grotte pour attendre, confiant, des jours meilleurs, si l'on peut dire. Or Abcaï réfute toute comparaison. Il rejette cette lecture traditionnelle et ne voit dans Mher le Petit que résignation fataliste et passivité imprimant leur marque hideuse sur ses contemporains. Or Abcaï lui aussi semble incapable de s'opposer à cet état de choses. En fuite la plupart du temps dans le roman, à la fin, il disparaît lui aussi.

    Naturellement, ce n'est pas au romancier de livrer un programme d'action pour l'avenir. Mais, là encore, le lecteur est en droit de débattre de ce qui peut être lu comme une renonciation douteuse face à une réalité sinistre. L'impasse qu'incarnent Abcaï et Hassan reflète peut-être la part sombre de plus d'un Etat moderne, en particulier post-soviétique. Mais, comme dit le proverbe, l'espoir fait vivre et de fait c'est ce même espoir qui nourrit l'entreprise collective et individuelle visant à surmontant les obstacles les plus décourageants. Tout dépend de la forme que prend cet espoir ! Pour mémoire, ces manifestations électriques à Erevan qui ont balayé le pays en juin et juillet dernier, alors que des parasites bradaient notre complexe sportif.

    En tout cas, une conclusion s'impose. Abcaï : les cercles de la mort est un roman prenant, haut en couleurs, de première importance, qui mérite d'être largement diffusé, analysé et débattu. Avec panache, talent et courage, Haroutiounian met au jour les mécanismes d'une victoire des parasites qui, dès leur apparition au sein du mouvement populaire et à ce jour, n'ont de cesse d'écraser le pays, l'Etat et son peuple. En cela et en s'attaquant à des conceptions éculées du patriotisme et du nationalisme, ce roman revêt aussi un aspect résolument universel, utile à ces peuples et à ces nations à travers le monde qui subissent des parodies de liberté, souvent le fruit de discours d'élites nationalistes bouleversant l'existence de leurs peuples.           

    Notes

    1. L'édition numérique a été réalisée par Yavruhrat (http://yavrumyan.blogspot.co.uk/p/ebook.html), qui a rendu accessible une vaste bibliothèque numérique de littérature arménienne aux formats ePub, Kindle, Google et iPad.
    2. Cité in Hratchig Simonian, Sur la voie de la libération nationale, Erevan, 2003, vol. 2, p. 9 [en arménien - NdT]

    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri(Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
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    Traduction : © Georges Festa - 08.2016. Reproduction interdite.
    Dédiée à Denis Donikian.



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    Patrouille de Cosaques près des champs de pétrole de Bakou, vers 1905
    © www.uoregon.edu - https://commons.wikimedia.org/wiki/


    Bakou 1905 : sauvagerie en famille au Caucase - I
    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 23.03.2015


    L'année 2015 marque le 100ème anniversaire du génocide ottoman Jeune-Turc perpétré contre le peuple arménien et dont les conséquences catastrophiques - au plan national, territorial, politique, social, économique et démographique - se font encore sentir aujourd'hui, principalement au sein de la Troisième république d'Arménie, non viable et affaiblie. Mais 2015 est aussi l'anniversaire d'une autre catastrophe historique, le 110ème des événements appelés par erreur "les pogroms de Bakou en 1905," lesquels composent en fait une éruption de massacres mutuels arméno-azéris à travers le Caucase, devenu depuis le berceau des Etats arménien, azerbaïdjanais et géorgien.   

    Reconstituant méticuleusement les événements de 1905 qui anéantirent des communautés entières d'Arméniens et d'Azéris, l'ouvrage de Hratchig Simonian, Sur la voie de la libération (note 1), rectifie une vision partiale, selon laquelle il s'agit de "pogroms azéris, soutenus par le régime tsariste, visant les Arméniens sans défense." Son analyse irréfutable et imparable montre qu'à Bakou, au Nakhitchevan, à Erevan et dans tout le Caucase, les Azéris comme les Arméniens se sont rendus coupables de crimes mutuels. Si les atrocités furent, dans un premier temps, encouragées et facilitées par le pouvoir tsariste, elles furent ensuite perpétrées, et ce sans merci, par les dirigeants nationalistes respectifs, au service des ambitions de leurs élites.

    Si l'analyse, le débat et la mémoire en 2015 se focalise à juste titre sur le génocide Jeune-Turc contre les Arméniens dans leurs terres ancestrales à l'ouest et l'empire ottoman, il serait erroné de ne pas prendre simultanément en considération la tragédie de 1905 dans le Caucase. L'héritage et les leçons de ces deux événements continuent de façonner l'avenir de l'Arménie comme celui de tous les peuples du Caucase et d'Asie Mineure. 1915 et 1905 ont tous deux été fatals à la formation de nations démocratiques dans la région; tous deux illustrent l'impossibilité d'entités étatiques et nationales exclusives, fondées sur l'ethnie, tandis que leur analyse laisse entrevoir des solutions démocratiques plus honorables. Par ailleurs, en commémorant 1915, nous devons garder à l'esprit qu'un péril imminent visant l'Etat arménien émane à chaque instant non seulement de la Turquie, mais aussi des classes dirigeantes et des ultranationalistes azerbaïdjanais qui, prêts à une nouvelle guerre au Karabagh, ont aussi en ligne de mire Erevan, le lac Sevan et le Zanguezour.

    L'anniversaire de 1905, et de 1915, exige des Arméniens, des Azéris et aussi des Turcs de reléguer une sentimentalité détestable, de faire taire un chauvinisme braillard, d'abjurer mythologie historique chauvine, préjugés et haines, et d'abandonner une posture outragée sur la barbarie supposée de "l'autre." Dans le complexe des relations azéri-arméniennes, nul n'est saint, ni pécheur. Bien qu'entaché de préjugés répugnants (note 2), l'ouvrage de Simonian nous propose un terrain sur lequel Arméniens et Azéris peuvent se regarder en face en toute sincérité.

    I. Vérités amères... Le chapitre inaugural de massacres réciproques        

    Les affrontements arméno-azéris de 1905 éclatèrent dans le cadre plus large de la résistance des Arméniens aux mesures de répression tsaristes de 1903 visant la mouvance nationale au Caucase et des bouleversements sociaux qui accompagnèrent la première révolution russe de 1905. Ce qui devint une impitoyable conflagration débuta en fait par une agression mortelle contre la communauté arménienne de Bakou mise en œuvre grâce à une alliance commode, bien que provisoire, entre pouvoir tsariste et élites azéries. Les autorités tsaristes, comme elles le firent dans tout l'empire, suscitèrent conflits et pogroms entre communautés dans le but de faire dérailler la révolution politique et sociale en cours. Les classes dirigeantes azéries se prêtèrent à ce jeu, désireuses de profiter de cette opportunité pour porter un coup fatal à leurs concurrents arméniens, fût-ce par des massacres.

    Les Arméniens ne restèrent pas longtemps des victimes impuissantes. Suite aux premières victimes et sous l'égide de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.), pour l'essentiel, ils réagirent de même en se livrant à des représailles meurtrières contre des communautés azéries innocentes et aussi des responsables du régime tsariste, pour la plupart exécutés. Agressions, représailles et contre-représailles créèrent un climat infernal fait de soif de sang, un festival incontrôlable de sauvagerie tel qu'on n'en avait pas vu jusqu'alors. A la fin de l'année :

    "Il ne s'agissait plus seulement de massacres et de tueries d'Arméniens, mais aussi de Turcs." (p. 343)

    Cet état de fait est confirmé par Mikael Varantian, historien officiel de la F.R.A., qui écrit que "dans la mère-patrie," se référant ici au Caucase, "d'un bout à l'autre, les Turcs incendient, pillent, assassinent et les Arméniens font de même." (note 3)

    1905 devint un tournant, un "coup fatal" porté à "des siècles de coexistence" qui, "couvrant de honte" le territoire, "inaugura un siècle de crimes sans fin" (p. 98), dont nous sommes encore témoins. Rappelons que cette catastrophe historique ne fut pas le fait de masses désorganisées ou incontrôlées, ni le résultat des seules provocations d'un pouvoir tsariste cynique. Elle fut provoquée par les ambitions rivales et les calculs politiques d'un triumvirat de dirigeants tsaristes, azéris et arméniens, en quête chacun d'hégémonie régionale. Nous reviendrons à leurs objectifs et à leurs ambitions, mais livrons tout d'abord un panorama de la terre exsangue qu'ils laissèrent derrière eux.

    Une première série d'affrontements, du 6 au 9 février, s'ouvrit par des pogroms anti-Arméniens à Bakou, qui comptait alors une nombreuse communauté arménienne, dont une partie avait amassé de grandes richesses grâce à l'industrie pétrolière. Le terrain avait été soigneusement préparé. Quelques jours plus tôt, alors que les tensions étaient déjà vives, la police tsariste fit courir le bruit que c'était un officier arménien à ses ordres qui avait porté le coup de feu fatal à un prisonnier azéri, lequel avait échappé à leur surveillance. Ce fut là un acte incendiaire qui donna aux élites azéries un prétexte pour lancer la populace contre les quartiers arméniens. Une cinquantaine d'Arméniens furent assassinés le premier jour. Leurs appels au secours restèrent vains.

    "Les maisons des Arméniens étaient livrées aux flammes, mais aucun pompier ne surgissait, pas le moindre soldat ou policier, et lorsqu'ils arrivaient, ils étaient 'en retard.'" (p. 83)

    Justifiant cette inaction, le gouverneur Nakachidze, de sinistre mémoire, qui sera plus tard exécuté, ira jusqu'à déclarer : "Je ne peux rien faire ! Je n'ai pas de troupes !" (p. 53-57). Pendant ce temps, les communications téléphoniques des Arméniens avec le siège de la police avaient été aussi coupées. Là où elles étaient intactes, les secours se faisaient encore attendre. Un riche Arménien, Lalayev, supplia, mais en vain. Blessé par balles, alors qu'il sortait en rampant de sa demeure en flammes, deux officiers tsaristes observaient d'un regard approbateur la scène, alors qu'il était "littéralement haché menu" (p. 92). Ailleurs, "la police fournit de l'essence aux émeutiers brûlant les habitants chassés de chez eux" (id.).

    Dès les premières pages, Simonian se démarque du racisme collectif anti-Azéris :

    "Une part importante de la population turque de Bakou vit dans ces massacres une tragédie sans nom [...] De nombreux Arméniens survécurent avec l'aide des Turcs. Les Arméniens qui vivaient dans des biens possédés par des Turcs (note 4) leur furent particulièrement reconnaissants. La majorité des propriétaires turcs ne permit pas aux émeutiers d'entrer chez leurs locataires arméniens." (p. 113)

    Le pouvoir tsariste, les magnats azéris du pétrole et l'intelligentsia azérie sont accusés d'avoir activé et dirigé des bandes minoritaires d'émeutiers, alors que :

    "La majorité de la population musulmane pacifique témoigna devant ce massacre une même horreur que les chrétiens." (p. 92)

    De fait, Simonian ajoute que le nombre d'Azéris ayant aidé les Arméniens à survivre "fait honte aux soi-disant amis chrétiens [russes] des Arméniens" (p. 113-115). Bel hommage rendu à la simple solidarité humaine, qui demeure possible entre les peuples !

    Il n'est pas nécessaire de rappeler en détail les souffrances des Arméniens. Depuis plus d'un siècle, nous commémorons et nous pleurons nos morts. Mais il convient de noter qu'en dépit de l'évidence, les historiens azéris nient que des centaines d'Arméniens furent assassinés avec une sauvagerie innommable, leurs biens, leurs richesses et leur bétail pillés, leurs proches brûlés vifs et chassés de chez eux. Sur tout ceci, Simonian livre des preuves terrifiantes (p. 116-117 - épuration de Bakou; 196-200 - Nakhitchevan; 202-203; 205; 210-211; 362-363 - Mikent; 363-5, 372; 432; 450; 547) !

    Mais qu'en est-il des souffrances indicibles que nous avons infligé à nos voisins azéris, du meurtre criminel de nos frères et de nos sœurs du Caucase ? Les Arméniens sont prompts à effacer le tout de leur conscience et de leur discours. Bravant le préjugé, Simonian rapporte sans fard les crimes des Arméniens, "se livrant autant que les Azéris à leurs démons, tuant de toutes parts" (p. 454).

    II. Histoire d'un crime arménien

    S'il ne répugne pas à décrire la violence des Arméniens, Simonian tente sordidement de la faire passer pour de l'autodéfense, l'expliquant comme une réaction forcée, tragique, mais inévitable, à un mal plus grand encore. Tromperie que dément son propre récit et ses statistiques. Le 9 février, "après cinq jours de combats,""les parties en conflit chiffrèrent leurs pertes," témoignant des "graves dommages" portés à une ville qui "jusqu'alors comptait une population mixte," désormais divisée en "quartiers arméniens et turcs exclusifs" (p. 116). Les Arméniens dénombrèrent 205 morts et 121 blessés. Les victimes azéries ne furent pas négligeables. "Au quatrième jour [...] [les Azéris] disparurent des quartiers arméniens, occupés qu'ils étaient à recueillir leurs morts" (p. 89) - soit 111 au total, outre 128 blessés (p. 92). 97 magasins arméniens et 41 azéris furent aussi saccagés. Les Azéris furent-ils tous tués, les armes à la main ? Les magasins azéris constituaient-ils tous des fortifications militaires devant être prises pour cibles ? Le récit des événements suivants laissent entendre que les Azéris, eux aussi, comptèrent d'innocentes victimes.

    Tandis que les affrontements s'étendent de Bakou à Erevan, au Nakhitchevan, au Karabagh, au Zanguezour et aussi en Géorgie, des sources arméniennes contemporaines relatent d'innombrables "actes arméniens de sauvagerie." Dans son ouvrage, Simonian assume sans complexe le rôle de défenseur de la F.R.A., répétant le caractère soi-disant auto-défensif de ses opérations. "Représailles agressives," tel est le slogan conducteur du principal commandant des opérations arméniennes de la F.R.A., Nigol Touman. Lequel exige sans broncher de ses hommes qu'ils répondent "œil pour œil,""exhortant sans relâche ses combattants à infliger une "vengeance immédiate," avec "dix victimes pour chaque Arménien tué" (p. 67, 245).

    La formule "Représailles agressives" s'avéra non dissuasive. Elle accumula une vengeance qui dégénéra en massacres de représailles au hasard, en pillages et en incendies délibérés. Un bilan des affrontements des 24 et 25 mai livre ce panorama :

    "Suite aux combats, tous les villages peuplés d'Azéris et d'Arméniens furent réduits en ruines, leurs habitants subissant de lourdes pertes. Les affrontements s'accompagnaient de pillages. [Ces] pratiques condamnables intégrèrent désormais le mode de vie de la population rurale arménienne." (p. 240)

    Durant l'été :

    " Le Caucase fut un véritable champ de bataille [...] où deux peuples se livrèrent un combat sans merci et féroce, tentant de s'anéantir mutuellement." (p. 312)

    Pogroms et représailles se transformèrent en une guerre civile dans laquelle tueries, pillages et incendies étaient utilisés par toutes les parties.

    Lorsque, en juin 1905, le village azéri d'Ushi fut pris, les Arméniens tuèrent au moins 150 habitants et en blessèrent 180 autres, avant de se lancer à l'attaque et de "brûler 9 villages voisins, peuplés d'Azéris" (p. 244). Au Nakhitchevan, les Arméniens se joignirent aux forces russes lors du "pillage et [de] l'incendie" du village de Tchahri, laissant "ses rues jonchées de plus de 170 cadavres d'Azéris" (p. 354). Parallèlement aux raids meurtriers opposant les villages, Arméniens et Azéris se mirent à traquer et à tuer les voyageurs, en particulier aux nœuds ferroviaires, "une "forme de vengeance absurde" qui "coûta des centaines de vies innocentes" (p. 245). Une boucherie ignoble empilait les corps.

    A Chouchi, 40 Arméniens furent tués et 68 blessés. Mais les Arméniens massacrèrent 500 Azéris et firent encore plus de blessés (p. 373). Un mois plus tard, pour venger le meurtre sadique de 6 Arméniens originaires de Mirashallou, des "Arméniens fous de rage" attaquèrent le village azéri de Kilaflou et "massacrèrent tous ceux qui tombèrent entre leurs mains." Ces "têtes brûlées,"écrit Simonian, "n'avaient soif que de sang et des crimes impardonnables furent ainsi perpétrés" (p. 396-397). Un témoin oculaire arménien regrette : "L'Arménien est sali, mais des enfants ont été écorchés, l'Arménien est déshonoré, mais des femmes ont été mises à mort." (p. 397)

    Dans la seconde moitié d'octobre, lorsque 30 Arméniens furent tués lors d'affrontements dans le Zanguezour, "des groupes d'Arméniens en armes réagirent en liquidant plus de 200 Azéris, avant d'aller détruire d'autres villages et des dizaines de hameaux" (p. 410-411). Un regain de violences à Bakou fit 270 victimes azéries et 130 victimes arméniennes. Un mois plus tard, en réponse à la politique déclarée de Djivanchir d'"être sans pitié avec tout Arménien tombant entre vos mains," des Arméniens "pénétrèrent dans deux villages en se livrant à des actes de barbarie [...], tuant impitoyablement de tous côtés" (p. 453-4). Pendant ce temps, près de Goris, "Ghizirin Galouste prit d'assaut au petit matin le village (azéri) de Kyurtlari, qu'il détruisit, pilla et livra aux flammes" (p. 465).

    Lancer unilatéralement des verdicts de culpabilité ne serait que falsification. D'innocents Arméniens furent massacrés. Mais les forces arméniennes, dirigées par la F.R.A., ont massacré d'innocents Azéris. De fait, les statistiques montrent que le total des victimes azéries fut bien supérieur (p. 234, 237, 244, 372, 379, 410, 551, 554, 643) ! Tous ces crimes se déroulèrent sous le regard vigilant des autorités tsaristes (p. 39). Quand cela les arrangeait, elles ne bougeaient pas le petit doigt pour mettre un terme au massacre d'Arméniens par des Azéris. Et quand cela les arrangeait, elles ne bougeaient pas le petit doigt pour mettre un terme au massacre d'Azéris par des Arméniens.

    III. De la révolte sociale au massacre nationaliste

    A travers la Russie et ses vastes colonies, les relations sociales, de classes et nationales atteignirent un point critique en 1905 pour exploser en une révolution démocratique anti-tsariste à l'échelle d'un continent. Pour la couronne russe, l'aristocratie foncière et une classe capitaliste en pleine expansion, comme pour les privilèges coloniaux tsaristes, le défi était mortel, compte tenu notamment d'un Etat impérial déjà affaibli par la défaite militaire de 1904 face aux Japonais. La structure même de l'empire, ses privilèges féodaux, ses possessions coloniales et les pouvoirs de sa classe capitaliste se trouvaient mis en question.  

    La vague révolutionnaire atteignit aussi le Caucase, pierre angulaire du pouvoir impérial, abritant les gisements pétroliers de Bakou, des plus lucratifs, moteurs du capitalisme russe. Importante route commerciale, le Caucase constituait aussi un rempart contre tout empiètement hostile et un tremplin potentiel pour une expansion vers l'empire ottoman, la Perse et le Moyen-Orient. Or, à Bakou, Tbilissi et Erevan, comme dans les mines d'Alaverdi et de Kapan, dans les entrepôts de Gumri et le long du réseau ferroviaire caucasien, des milliers de travailleurs de toutes nationalités luttaient pour leur liberté, des salaires plus élevés et de meilleures conditions de vie, alors que les manifestations paysannes éclatèrent, notamment à Lori et Haghpat. Ils furent rejoints par les étudiants à Tbilissi et Erevan, Bakou, Etchmiadzine et ailleurs dans le Caucase.

    Il serait erroné d'exagérer l'ampleur du mouvement social et populaire dans le Caucase, chose coutumière à l'historiographie soviétique. Pour des raisons de développement économique et social, il ne saurait être comparé avec celui de la Russie. Pourtant, même modeste, il vit s'épanouir un potentiel d'unification de nationalités diverses, luttant ensemble pour une vie meilleure, un potentiel qui n'était pas le bienvenu aux yeux des classes dirigeantes russes. A Bakou, rarement mais trop souvent encore pour les magnats du pétrole et les autorités tsaristes, travailleurs arméniens et azéris s'organisèrent mutuellement, publiant même un journal bilingue. Dans les mines de Kapan, les tentatives pour inciter à des hostilités entre Arméniens et Azéris échouèrent, dirigeants arméniens et azéris se donnant l'accolade lors d'un rassemblement public. Le long du réseau ferroviaire, ouvriers géorgiens, arméniens et russes collaborèrent pour résister (note 5).

    Il y avait là en germe un mouvement révolutionnaire élaboré grâce aux efforts conjoints de nombreuses nationalités régionales. Sombre perspective aux yeux des dirigeants de l'empire russe, ces derniers entreprirent de diviser pour régner, une stratégie pour laquelle ils avaient un lest tout prêt dans le Caucase. Si l'empire prit ses responsabilités, l'histoire et le développement social et économique avaient préparé le terrain à une lutte fratricide.

    "[...] Le territoire était un lieu idéal pour susciter des antagonismes intercommunautaires, avec une dizaine de nationalités différentes à différents niveaux de développement, aux intérêts et aux ambitions fréquemment opposées [...] Dans de telles conditions, il était beaucoup plus facile de monter les uns contre les autres." (p. 40)

    La démographie nationale complexe, en damier, de la région, le mélange de populations et de communautés à une époque de prise de conscience nationale grandissante et l'émergence de mouvements nationalistes, dont les élites économiques se livraient une concurrence féroce, le tout ouvrait un boulevard au pouvoir colonial.

    Pour ramener à l'ordre le mouvement, les gouverneurs tsaristes, utilisant agents officiels et officieux, police, armée, presse et bandes de Cent-Noirs, s'employèrent méticuleusement à pousser les nationalités à se combattre. Des tracts fabriqués de toutes pièces apparurent dans les communautés azéries, accusant les Arméniens d'avoir tué des Azéris. De riches Azéris recevaient des lettres les prévenant d'un assassinat imminent par des Arméniens. Des tracts en langue turque se firent alors jour, exhortant les Azéris à se venger. Lorsque les hostilités éclatèrent, les autorités tsaristes laissaient faire, indifférentes, ou encourageaient tel ou tel camp, selon qu'il répondait à leurs desseins.

    Outre le fait de briser le mouvement révolutionnaire, le pouvoir russe nourrissait un autre objectif urgent, à savoir amoindrir le capital arménien. "Dans le Caucase, [la Russie] considérait les Arméniens comme les principaux coupables menaçant la stabilité intérieure" (p. 39) et "s'opposant à la mainmise tsariste." La presse russe soutenait que les milieux d'affaires arméniens nourrissaient des ambitions politiques en vue d'un Caucase autonome, dans lequel ils règneraient en maîtres :

    "Dans une période définie, la production actuelle et future de la région deviendrait un monopole arménien. Ce qui inquiète grandement les fabricants russes au Caucase et le capital russe en général. Ils critiquent le gouvernement pour ne pas avoir réussi à 'mettre au pas' la concurrence dans le Caucase, à savoir assurer la domination du capital russe."                          

    Le régime tsariste prit donc des mesures pour frapper simultanément le mouvement révolutionnaire et le capital arménien, afin de soumettre ce dernier, notamment dans les gisements pétrolifères de Bakou, où le capital russe faisait office de concurrent envieux (p. 42). Auprès des classes dirigeantes azéries, le tsarisme comptait un partenaire de choix.           

    Notes

    1. Hratchig Simonian, Sur la voie de la libération, Erevan, 2003, vol. I, 815 p. [en arménien - NdT]
    2. L'ouvrage de Simonian n'a d'intérêt qu'à un seul titre : les faits qu'il relate. A part cela, ce n'est qu'un méli-mélo de pseudo-marxisme, de chauvinisme et de mythologie nationaliste romantique, auquel préside une odieuse déshumanisation du peuple azéri. Tout à son entreprise idéologique principale, à savoir faire l'apologie de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.), Simonian perd toute contenance dans sa présentation de la population azérie. Il la décrit à plusieurs reprises comme moins qu'humaine, des sauvages non civilisés, un peuple sans jugement dirigé par des barbares, un peuple sans culture n'ayant passé son temps qu'à verser une mer de sang et à se livrer au pillage. Dans le discours de Simonian, le paysan azéri est présenté comme une masse haineuse, violente et ignorante, aisément manipulée par les élites économiques et intellectuelles azéries (p. 47, 51). Quant aux violences arméniennes, il livre une explication révoltante - c'était là une réaction regrettable, mais inévitable, incontournable, imposée aux Arméniens, en dépit de leur caractère meilleur, par une barbarie azérie primitive (p. 155, 161-2, 453), qui ne pouvait être enrayée que par cette autre barbarie arménienne obligée, malgré elle. Le flot de cet égout intellectuel est sans fin (p. 189, 190, 201, 202).
    3. Mikael Varantian, H.H. Tachnagtzoutian Badmoutioun [Histoire de la Fédération Révolutionnaire Arménienne], Paris : Imprimerie de Navarre, 1932. Vol. 1, p. 390. [NdT]
    4. Avant l'émergence en 1918 d'un Etat azerbaïdjanais, sans nationalité azérie distincte, les termes fréquemment utilisés pour décrire la population de cette région étaient 'Turcs" ou "Tatars." C'est le cas chez les auteurs arméniens et non-arméniens.
    5. Pour plus de détails, lire avec précaution l'ouvrage d'H. Mouratian, L'Arménie durant les années de la Première révolution russe de 1905 (1905-1907), [Erevan], 1964, 260 p. [en arménien - NdT].     

    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester, en Angleterre, Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri(Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
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    Traduction : © Georges Festa - 08.2016
    Tous droits réservés.



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    Bakou 1905 : sauvagerie en famille au Caucase - II
    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 30.03.2015


    L'ouvrage de Hratchig Simonian, Sur la voie de la libération (note 1), montre clairement qu'à l'instar de leurs homologues géorgiens, les riches Azéris considéraient eux aussi les Arméniens comme des outsiders, des intrus qui s'étaient emparés de secteurs économiques clé. Depuis les années 1890, les nationalistes urbains azéris rongeaient leur frein. Si bien que lorsqu'en 1905 l'occasion se présenta d'éliminer les positions arméniennes à Bakou et dans le Caucase en général, l'élite azérie était prête à tendre une main secourable au pouvoir tsariste. La guerre civile de 1905, un affrontement sauvage provoqué et voulu au départ par le régime tsariste, fut pour cette élite une première approche, un ballon d'essai, comme la suite le vérifia, en vue des attaques plus décisives de 1918 contre les positions arméniennes.

    I. Des élites azéries déchaînées

    Partie prenante, elle aussi, de l'industrie pétrolière, la classe capitaliste azérie éprouvait un profond ressentiment vis-à-vis de la supériorité des Arméniens et leur expansion apparemment irrépressible en termes de production pétrolière et d'industries associées, et ce non seulement à Bakou, mais dans tout le Caucase. Il était donc parfaitement naturel que derrière les "sinistres provocations anti-Arméniens" orchestrées par le pouvoir tsariste, "figuraient de riches Azéris. Des magnats du pétrole, Taghiev et les frères Mukhtar, jouèrent là un rôle particulièrement important." (p. 47)

    En échange, les Azéris riches en pétrole comptaient un allié naturel dans l'aristocratie foncière féodale déchue, désireuse d'enrayer un déclin plus grand encore en s'emparant des ultimes territoires arméniens subsistant dans la région. Prêts à une guerre nationaliste, les Arméniens furent sacrifiés comme des cibles légitimes de la populace, des colons et des exploiteurs étrangers qu'il fallait déloger à tout prix. Un propagandiste résume ainsi les choses en 1905 :

    "Les Arméniens nous ont pris notre terre et nous exploitent sans vergogne. Non contents de sucer notre sang, ils ont maintenant résolu de nous exterminer. Nous devons maintenant nous battre. C'est eux ou nous !" (p. 416)

    Humiliation de la classe capitaliste arménienne, découpe d'une structure pour la nation azérie qui s'en prendrait alors à la domination russe, dont les Arméniens étaient aussi accusés d'être les agents : telle était l'ambition du nationalisme azéri émergent. Il s'agissait là d'un nationalisme huilé par un chauvinisme panturc anti-arménien (note 2), emprunté en partie à un empire ottoman, trop heureux de soutenir les élites azéries comme bélier contre la Russie tsariste. Simonian relève avec justesse que :

    "[...] Lié à un mouvement politique possédant une importante assise économique, le panturquisme se révéla une idéologie des plus efficace. Adopté tel quel en 1905 par une classe bourgeoise turque à travers le Caucase, conquérant de plus en plus de positions et servant en outre les besoins d'une classe déclinante de grands propriétaires fonciers." (p. 349)

    Ciblant l'ensemble des Arméniens, les émeutiers azéris se dirigèrent tout droit vers les quartiers arméniens aisés et leurs unités de production situées à Bakou. Incendies et pillages de somptueuses demeures allèrent de pair avec des attaques contre les puits de pétrole appartenant à des Arméniens et livrés aux flammes. "Une part importante de la production pétrolière de Bakou," qui "appartenait pour l'essentiel aux Arméniens" (p. 382), fut détruite et un grand nombre de travailleurs arméniens et leurs familles chassés de la ville (p. 389). Lors d'un autre cycle de violences en octobre, "des dizaines de travailleurs arméniens furent tués, tandis que les puits de pétrole arméniens qui n'avaient pas été brûlés en août, ainsi que les ateliers, manufactures, maisons et cités dortoirs possédés par des Arméniens, furent alors incendiés." (p.416)

    Les Azéris se justifiaient ainsi :

    "Ils ne faisaient que reprendre les riches gisements pétroliers qui autrefois leur avaient appartenu, mais dont les Arméniens s'étaient emparés." (p. 379)                      

    Alors que les puits de pétrole arméniens brûlaient à Bakou, dans les zones rurales les villages, terres et biens arméniens furent pris pour cible, bétail et entrepôts pillés, villages vidés des Arméniens et repeuplés par des Azéris. A nouveau, des bastions économiques arméniens furent en première ligne, de nombreuses familles aisées assassinées et leurs biens saisis. Un seul exemple suffira. Suite au massacre de Mikent, en l'espace d'"un jour ou deux seulement," des richesses arméniennes, "fruit de plus de 60 longues années, passèrent aux mains de grands propriétaires azéris - plus de 590 têtes de bétail, des milliers de moutons, de mulets et de chevaux, ainsi qu'une multitude de matériels et de stocks provenant d'une vingtaine de bazars (p. 363). Ainsi :

    "La destruction de l'économie arménienne du Nakhitchevan, qui constituait l'un des principaux objectifs de ce massacre, fut pleinement réalisée [...], les Azéris se mettant eux aussi à purifier le territoire des Arméniens." (p. 215)

    Représentant un coup économique et démographique important porté à l'existence des Arméniens, les attaques azéries de 1905 illustrent aussi une défaite politique, contribuant par là même à cimenter et solidifier la formation d'une nation azérie, unifier les élites urbaines et rurales azéries, leur donnant une ambition nationale et leur insufflant confiance et esprit de conquête.

    "Si jusqu'alors [en 1905], les Azéris des différentes provinces [...] n'avaient pas d'objectifs communs, et que, de ce fait, une conscience pan-nationale demeurait des plus faible, désormais, les Azéris dans leur ensemble combattant les Arméniens, que ce soit à Bakou, au Nakhitchevan, à Erevan, à Chouchi, à Gantzac ou au Zanguezour, une identité panturque et une conscience nationale prirent rapidement forme." (p. 342)

    Désireux de voir aboutir leurs ambitions, les Azéris s'allièrent avec les classes dirigeantes géorgiennes afin d'enfoncer davantage encore les positions arméniennes. Luttant pour que Bakou et Tbilissi soient au centre des Etats géorgien et azéri et en deviennent les capitales :

    "Ils exigeaient que Tbilissi et Bakou, avec ses riches champs de pétrole, cessent d'être des entités municipales distinctes et soient intégrées, au contraire, au sein de leurs provinces respectives. La population de la province de Tbilissi était, dans son immense majorité, géorgienne, celle de Bakou azérie, presque sans exception [...] En conséquence, le poids politique des Arméniens dans ces deux villes devait être réduit." (p. 533)

    L'élite azérie lança donc la phase suivante du combat contre les Arméniens.

    II. L'impuissance des élites arméniennes

    Contre les agressions azéries, les élites arméniennes ne faisaient pas le poids ! Dirigeants tsaristes et azéris nourrissaient des objectifs clairs, les uns sauvegarder les intérêts de l'empire russe et, dans ce cadre, réduire le pouvoir du capital arménien, les autres assurer leurs arrières pour de futures actions contre les richesses des Arméniens de Bakou.

    En revanche, les dirigeants arméniens pataugeaient pitoyablement. Leurs piliers et leurs bases économiques avaient été édifiés à l'étranger, dans des territoires non arméniens, à Tbilissi et Bakou. Ils n'avaient pas véritablement d'assise en Arménie autochtone, et donc pas de base arrière d'où ils pussent projeter leur puissance, défendre leurs privilèges économiques ou sociaux, ou se retirer et se regrouper si nécessaire. Ce qui entraînera leur perte. En l'absence de base arrière, ils ne pouvaient survivre et ne survécurent que grâce au parapluie protecteur fourni par les tsars de toutes les Russies.

    Les élites arméniennes du Caucase s'étaient développées plus tôt et plus rapidement que leurs homologues géorgiennes et azéries, s'assurant des positions dominantes et d'immenses richesses, mais toujours sous l'égide du pouvoir colonial tsariste. Sans les structures et l'appareil de la domination coloniale russe, la richesse arménienne était impuissante. Le régime tsariste s'en était assuré, lorsqu'il démantela immédiatement les principautés arméniennes indépendantes, après avoir conquis la région au début du 18ème siècle. Confrontés en 1905 à un maître jugeant désormais le capital arménien trop gourmand, les dirigeants arméniens capitulèrent.

    Simonian se montre acerbe, dénonçant une classe affairiste arménienne à la fois morne, éhontée, flagorneuse, lèche-bottes et méprisable, s'appuyant sur le pouvoir tsariste, tout en subissant ses attaques. Presque totalement russifiés à Bakou (et Tbilissi), les milieux d'affaires arméniens n'avaient pas d'intérêts nationaux, n'ambitionnaient nullement de bâtir une nation et méprisaient tout ce qui n'était pas argent comptant. "Même des étrangers citent fréquemment le dégoût que leur inspirent des négociants arméniens flagorneurs, uniquement mus par une soif inextinguible d'accumuler de l'argent." (p. 525) En 1905, il s'agit là d'une classe passive et impuissante, "brisée au plan spirituel, n'attendant qu'une aide divine" (p. 69), "se cachant tels des escargots, dans l'espoir d'une paix miraculeuse." (p. 94)

    En quête d'indépendance, les dirigeants arméniens ne désiraient que le rétablissement du statu quo, la reconduction, au plan politique, social, juridique et économique, d'un ordre tsariste en déroute, mais aménagé pour le rendre moins anti-arménien et développer les droits nationaux et religieux des Arméniens, tout en restant dans le giron du pouvoir impérial russe ! En l'absence de toute allusion à un programme d'"indépendance" arménienne, leur projet se voulait anti-démocratique, visant à étayer leur position dominante à Bakou et à Tbilissi aux dépens des Géorgiens et des Azéris. Afin d'isoler ces villes de leur arrière-pays géorgien et azéri, partant de conserver leur domination, ils proposaient de leur attribuer un statut non national (p. 525, 531-534) dans le cadre plus large d'une Fédération Caucasienne.

    Soumise aux tirs nourris des Azéris, abandonnée par le tsar et dépourvue de forces combattantes propres, la classe affairiste arménienne n'avait guère d'autre choix que de se tourner vers la Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.), qu'elle avait jusqu'alors méprisée, évitée et même livrée à l'Etat. Haut dirigeant de la F.R.A., Rouben note dans ses Mémoires d'un cadre révolutionnaire arménien la situation pitoyable de l'élite arménienne :

    "Il fallait voir la confusion, le désenchantement, le désespoir auxquels avaient succombé la bourgeoisie arménienne, son clergé et son intelligentsia. Ils étaient devenus comme une embarcation sans voile ou sans rames. Face à la tourmente tatare (note 3), ils se répandaient en imprécations contre cette croix russe courbée qu'ils vénéraient hier encore. Et bon gré, mal gré, ils se mirent à tourner leurs regards vers nous." (p. 69)

    Ce qui devait arriver arriva. Tandis que les riches bastions arméniens tombaient aux mains des Azéris, une alliance fut finalement conclue entre le capital arménien et la F.R.A. Par un étrange paradoxe, dans sa phase désormais "socialiste," la F.R.A. commença à déployer des forces pour protéger les demeures, les usines et les richesses de ces capitalistes arméniens impitoyables comme pas deux, exploitant les travailleurs arméniens et que dénonçait Chirvanzadé (note 4). Autre cruel paradoxe, le fait que cette force "socialiste", présentée par Simonian comme au service du peuple arménien et alignée sur le meilleur de l'idéologie révolutionnaire d'alors, prévint apparemment un massacre mutuel. Et ce à des fins politiques ne différant pas, pour l'essentiel, de celles des élites arméniennes - conforter le maintien de la domination tsariste, mais revue afin d'exclure le courant anti-arménien le plus virulent au sein du pouvoir tsariste et rendre celui-ci davantage tolérant vis-à-vis du mouvement national arménien et de l'Eglise arménienne !

    L'élite arménienne survécut à 1905. Mais elle fut perdante à long terme. Sa domination à Bakou fut enfoncée. Marquant une avancée majeure du nationalisme azéri, 1905 se révéla une première étape dans l'éviction du capital pétrolier arménien hors de Bakou. Face à des élites azéries (et géorgiennes) enracinées dans leurs terres autochtones, les Arméniens n'avaient guère les moyens de riposter, incapables de relever un défi étayé par une démographie azérie majoritaire, une richesse des Azéris, une ferveur panturque et une connivence du pouvoir tsariste. 1905 éclatera à nouveau en 1918, de manière aussi sanglante et brutale. Cette fois, dans le contexte d'un effondrement du régime tsariste et de la révolution bolchevik russe, et sans la protection de l'empire russe, les élites arméniennes furent mises en déroute.

    Pour les peuples de toutes nationalités, 1905 signifia mort, destructions et souffrances et, pire encore, un empoisonnement quasiment sans retour d'une harmonie nationale dans ses sources mêmes. Il annonça la rupture du Caucase comme possible Etat "à la suisse," mais démocratique. Il ruina les perspectives d'un patriotisme caucasien commun supranational, susceptible d'intégrer dans un espace démocratique la diversité de ses nations et de ses peuples, leur donnant les moyens de se dépasser et de s'épanouir par delà les antagonismes fratricides.

    III. Réévaluer l'ensemble des valeurs

    Les 110 ans qui se sont écoulés depuis 1905 nous proposent au moins une conclusion d'importance.

    Au Caucase, comme en Asie Mineure, les Etats-nations ethniquement homogènes, exclusifs, sont intenables et antidémocratiques, infectant la région de haines qui ne feront que provoquer davantage de sang, d'atrocités et de morts. Le fait national, pensé d'après un modèle soi-disant classique, fondé sur la domination d'un seul groupe national, était issu de catastrophes et érigeait en principe une purification ethnique violente à grande échelle, l'oppression et l'assimilation des communautés, le tout justifié par de prétendues considérations de sécurité nationale et cimenté par des formes diverses d'un chauvinisme détestable.

    En 1905, le Caucase était peuplé par au moins une dizaine de groupes nationaux différents qui cohabitaient dans des villages voisins, attachés par de multiples liens sociaux, économiques, culturels et traditionnels, à la fois déterminants, identifiants et indispensables. Chaque communauté, que ce soit les Azéris d'Erevan ou les Arméniens de Bakou, contribua à bâtir les villes et la terre sur laquelle elle vivait. La terre n'appartient pas à un seul, mais à tous. Tous considéraient à juste titre ces lieux comme leur patrie, comme la source et le fondement de leurs existences. Cette diversité démographique s'était développée à travers les siècles, à des époques de conquêtes violentes et de pillages, comme à des époques de paix (note 5).

    De nombreuses communautés azéries vivaient dans ce qui constitue aujourd'hui la république d'Arménie. Le recensement de 1897 évalue la population d'Erevan à 29 000 habitants, dont 13 500 Arméniens, 13 000 Azéris et le reste se composant d'autres communautés. La population de la province d'Erevan comptait alors 829 000 habitants, dont 434 000 Arméniens et 352 000 Azéris. A Etchmiadzine, centre historique de l'Eglise arménienne, sur une population de 124 000 habitants l'on dénombrait 45 000 Azéris. La région de Gantzac comptait 878 000 habitants, dont 294 000 Arméniens et 554 000 Azéris. Seuls 390 sur ses 1 613 villages étaient arméniens. Le Zanguezour était mixte et bien que les Arméniens fussent majoritaires, d'importantes communautés azéries s'étaient établies à Sissian, Kapan et Meghri. Excepté Goris, où aucune communauté azérie n'existait. Au Karabagh, la population de Chouchi totalisait 33 000 habitants, dont 18 000 Arméniens et 13 000 Azéris. La liste serait longue, sans parler des petites minorités et d'une répartition fréquemment égale.

    Aucun Etat arménien ou azéri ne pouvait être édifié sans des régions entières peuplées d'un grand nombre d'"étrangers," en voulant naturellement au groupe national dominant. Des Etats ethniquement homogènes n'étaient possibles que grâce à l'exode forcé ou à la réduction au silence des "étrangers autochtones, que ce soit par des moyens "pacifiques" ou autres. Ce qu'expose le poète Avetik Issahakian :

    "Compte tenu que nous sommes dispersés parmi les Turcs [...], que cette communauté et d'autres mélangées sont la cause principale de conflits réciproques [...], nous devons souscrire à l'idée de regroupement, il nous faut faire partir ces Turcs qui vivent parmi nous, en parvenant si possible à un accord mutuel visant à échanger nos villages et à créer ainsi une masse arménienne collective [...]" (p. 424)

    Tragiquement, plusieurs volets de ce sinistre programme ont été réalisés. A l'époque soviétique, Erevan, Etchmiadzine et plusieurs villages environnant le lac Sevan furent vidés de leurs communautés azéries. Leurs descendants commémorent leur histoire, tandis que des Azéris chauvins dressent des cartes d'un "Grand Azerbaïdjan," intégrant Erevan, le Zanguezour et le lac Sevan. L'histoire inverse du Nakhitchevan est bien connue. Sa communauté arménienne, qui représentait en 1905 35 % de sa population, a totalement disparu et toute trace de sa civilisation arménienne plus que millénaire a été éliminée, réduite littéralement en poussière. Les très actives communautés arméniennes de Bakou ont été purifiées et toute trace de leur immense contribution à son économie effacée des inventaires. A Tbilissi, autrefois un pôle éducatif, culturel et économique arménien majeur, la présence arménienne est aujourd'hui presque invisible. L'épuration ethnique s'est poursuivie dans la région durant l'époque post-soviétique, à un rythme accéléré.

    Le coût lié à la construction de ces Etats exclusifs, homogènes au plan national, illustre plus d'un siècle d'injustices. Soucieuses de consolider leurs positions et leurs privilèges, des factions dirigeantes arméniennes, géorgiennes et azéries ont chacune bâti un discours fait de souffrances, de massacres, d'injustices et de spoliations foncières, de crimes atroces, mais suscités et perpétrés uniquement par l'"autre." Des mouvements se sont multipliés à travers les frontières, légitimant oppression et épuration ethnique au nom de la "justice historique" et, au nom de cette même "justice," revendiquant des régions entières à l'usage exclusif de tel ou tel groupe national.

    Or l'histoire est porteuse d'alternatives à tout cela, de visions permettant à plusieurs nationalités de se développer au sein d'une même entité caucasienne. Les mouvements azéris et géorgiens peuvent se targuer d'une pensée démocratique propre. La culture arménienne aligne des figures comme Abovian, Dérian, Toumanian, Chirvanzadé, Movsissian et bien d'autres, dont le patriotisme est allé jusqu'à intégrer la diversité qui est devenue la forme de l'existence nationale au Caucase, comme en Asie Mineure. Admirés de nos jours comme des figures littéraires, leur vision sociale plus large a été marginalisée, sinon enterrée et dénaturée. Un regain est essentiel.

    IV. 1905 et 1915 - Les dés sont jetés - Etre ou ne pas être

    Aujourd'hui, l'Arménie est une nation en repli à risques, aux limites de la survie.

    Le génocide Jeune-Turc de 1915 n'a pas réussi à anéantir le peuple arménien. Le 20ème siècle a vu un épanouissement remarquable de la vie arménienne, en particulier en république soviétique d'Arménie. Même la diaspora arménienne a enregistré des réalisations culturelles durables.

    S'il a échoué, le génocide n'en a pas moins porté un coup presque fatal.

    En Arménie Occidentale, une vaste portion des terres arméniennes, des communautés arméniennes historiques n'est plus. La présence arménienne, ses monuments architecturaux, ses églises, ses centres d'études et d'art, en fait tout un patrimoine historique et culturel, y ont été ensevelis sous les décombres du vandalisme de l'Etat turc. Une part peut être sauvegardée. Des milliers d'"Arméniens cachés" peuvent surgir et lutter pour leurs droits nationaux, mais uniquement en tant que communauté singulière au sein d'une société autre, composée de nationalités diverses, mais égales ! De nombreux descendants du génocide auront peut-être envie de regagner leurs terres ancestrales. Mais, quelles que soient de futures issues démocratiques entre les peuples arménien, kurde et turc, il n'y aura pas de résurrection d'un passé historique arméno-occidental homogène imaginaire.

    Au Caucase, la seule région subsistante à être peuplée d'Arméniens dans nos terres historiques, 1905, 1918 et la série de guerres nationalistes post-soviétiques ont ensanglanté les relations avec la population azérie, avec laquelle il nous faudra vivre en voisins, au cas où nous survivons. En Arménie même, l'élite corrompue de la république d'Arménie continue de mettre la nation à genoux, vidant rapidement le pays de sa population, l'appauvrissant et l'obligeant à s'expatrier. Cette élite complice de la destruction de la nation arménienne ne saurait défendre les Arméniens du Karabagh, soumis à une offensive sans répit de l'Azerbaïdjan, qui finira par cibler l'Arménie tout entière. En Géorgie, les communautés arméniennes sont asphyxiées. Des bastions de la diaspora, au Liban, en Syrie, en Iran sont à l'agonie, tandis que l'assimilation prive inévitablement d'identité nationale les communautés arméniennes d'Europe, de Russie et des Amériques.

    Aucune commémoration du 100ème anniversaire, aucune reconnaissance du génocide par les grandes puissances n'inversera ce déclin. Ceux de nos dirigeants qui plaident pour une reconnaissance n'ont aucun intérêt dans une Arménie viable et habilitée. Aux Etats-Unis, l'ensemble des administrations préfèreraient de beaucoup voir disparaître communauté arménienne et groupes de pression arméniens ! L'Etat français, malgré sa reconnaissance du génocide, n'a jamais été l'ami du peuple arménien (note 6). De même, la Russie (note 7). Laquelle s'emploie actuellement à corriger sa crise démographique en incitant de jeunes et brillants Arméniens à quitter leur patrie afin de reconstruire la Russie. Tout en entravant l'Arménie au plan militaire et économique.

    Seules les nations et les peuples de la région peuvent élaborer un avenir viable. Sachant que nous faisons tous partie de cette région et que nous avons tous le droit de vivre dans ce qui est devenu historiquement notre patrie à tous, nous seuls pouvons garantir une coexistence authentique, humaine. Comment le savoir, tant que cela n'est pas entrepris ? Mais une chose est sûre : toute solution démocratique écartera des conceptions ossifiées et figées d'une réalité nationale exclusive, réalisé en partie aux dépens d'autres peuples. Les injustices historiques perpétrées par telle ou telle partie peuvent être corrigées, mais en dehors des structures d'Etats-nations définis au plan ethnique.                                                   

    Notes

    1. Hratchig Simonian, Sur la voie de la libération, Erevan, 2003, vol. I, 815 p. [en arménien - NdT]
    2. Aux côtés du chauvinisme azéri, ottoman et géorgien se tient leur frère arménien, caractérisé par son suprématisme élitiste, une arrogance européocentriste et une volonté explicite d'agir en tant qu'"agents de la civilisation européenne" dans un Orient arriéré. L'ouvrage de Simonian en constitue un exemple de choix ! Quelle tragique dégénérescence, comparé à son élégante biographie en deux volumes du général Andranik !
    3. Avant l'apparition en 1918 d'un Etat azerbaïdjanais, en l'absence d'une nationalité azérie distincte, les termes fréquemment utilisés pour décrire la population de la région étaient "Turcs" ou "Tatars." C'est le cas chez les auteurs arméniens et non-arméniens.
    4. Voir Eddie Arnavoudian, "Shirvanzade, In the Furnace of Life - Arampi,"Groong, 8.11.2004, http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20041108.html; traduction française, 29.11.2009, par Georges Festa, "Alexandre Chirvanzadé : Dans la fournaise de la vie - Arampi,"http://armeniantrends.blogspot.fr/2009/11/alexandre-shirvanzade-dans-la-fournaise.html
    5. Voir Eddie Arnavoudian, "Giragos Gantzagetsi - History of the Armenians,"Groong, 27.07.2009,  http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20090727.html; traduction française, 3.12.2011, par Georges Festa, "Kiracos de Gantzac - Histoire des Arméniens,"http://armeniantrends.blogspot.fr/2011/12/kiracos-de-gantzac-histoire-des.html; et Eddie Arnavoudian, "Tovma Medzopetsi's Chronicle of the Final Destruction of Armenia,"Groong, 3.06.2013, http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20130603.html; traduction française, 4.12.2013, par Georges Festa, "Tovma Medzopetsi [Thomas de Metsop] et sa chronique de la destruction finale de l'Arménie,"http://armeniantrends.blogspot.fr/2013/12/tovma-medzopetsi-thomas-de-metsop-et-sa.html
    6. Voir Eddie Arnavoudian, "Cilicians and the Armenian Genocide," Parts 1 and 2, Groong, 28.02 et 27.08.2014, http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20140228.html et http://www.groong.com/tcc/tcc-20140827.html; traduction française, 28.02.2014 et 21.09.2014, par Georges Festa, "Les Arméniens de Cilicie et le génocide,"http://armeniantrends.blogspot.fr/2014/06/les-armeniens-de-cilicie-et-le-genocide.htmlet  http://armeniantrends.blogspot.fr/2014/09/les-armeniens-de-cilicie-et-le-genocide.html
    7. Voir Eddie Arnavoudian, "Armenia's Russian Problem - a historical overview,"Groong, 5.12.2011 [traduction française à paraître sur notre blog]

    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre, Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
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    Traduction : © Georges Festa - 08.2016



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     © Sandstone Press Ltd, 2015

    The Spice Box Letters :
    une histoire faite de perte, d'espoir et d'amour
    par Olya Yordanyan


    BOSTON - Plus d'un million et demi d'Arméniens ont trouvé la mort entre 1915 et 1923 dans l'empire ottoman. Ce chiffre est si énorme qu'il en est presque abstrait; c'est seulement lorsque des histoires de survivants sont racontées, pétries de souffrances et d'espoir, qu'elles peuvent donner à voir l'histoire.

    The Spice Box Letters d'Eve Makis est un roman historique à l'écriture impeccable, cinématographique, qui relate la tragédie d'une famille arménienne : les enfants Mariam et Gabriel Arakelian devenus orphelins et séparés lors du génocide. Makis distille admirablement les histoires de milliers d'enfants rendus orphelins durant le génocide et dispersés à travers le monde sous les traits de Gabriel et Mariam.

    Le roman montre non seulement les difficultés de ceux qui ont perdu leurs familles au cours du génocide et leur traumatisme, mais aussi l'amour et l'énergie qu'ils trouvent pour continuer à vivre.

    Leur histoire débute en 1915 dans la ville de Caesaria - Kayseri dans la Turquie moderne. Les Arakelian mènent une existence heureuse au sein d'une famille entière, mais cet univers idéal s'effondre brusquement avec l'arrestation et l'exécution de leur père, puis la déportation du reste de la famille. Déportation qui fait voler en éclats la famille : Mariam, témoin de l'assassinat de son frère aîné par des soldats, fait semblant d'être morte et en réchappe finalement, persuadé que Gabriel a été tué lui aussi.

    "Quand j'ai achevé mon histoire, j'ai eu la nostalgie de ma maison,"écrit Mariam dans son journal, relatant les journées passées en Angleterre avec Levon, qui l'aida à s'enfuir et à survivre. "Le conte de fées a libéré un flot de souvenirs et m'a fait réfléchir à l'au-delà. Je me suis demandée si les gens vieillissent au paradis. Gabriel serait-il pour toujours ce garçon aux cheveux bouclés et au large sourire ? Si le paradis est aussi vaste que l'Angleterre, comment le retrouver ? Et comment ma mère me retrouverait-elle, dérivant dans cet océan de verdure ?"

    Gabriel croit lui aussi que sa sœur est morte, tout en étant fermement convaincu que sa mère est vivante. Il vit avec ce lambeau d'espoir.

    Nous découvrons l'odyssée de la déportation de Mariam, son adoption et son existence en Angleterre grâce à son journal et ses lettres retrouvées dans une boîte à épices après sa mort. Mariam refuse de parler du passé durant son existence, tout en écrivant en arménien, s'accordant la liberté de partager ses sentiments et ses secrets les plus intimes. La petite-fille de Mariam, Katerina, une jeune journaliste anglaise, entreprend alors de traduire le journal. En vacances à Larnaca, à Chypre, Katerina rencontre par hasard Ara, un Arménien, qui accepte de traduire le journal. Elle ignorait alors que l'aventure consistant à résoudre le puzzle du passé de sa grand-mère décédée la conduirait à explorer son héritage arménien et changerait son existence.

    Les histoires de Katerina et d'Anahit, les petites-filles de Mariam et Gabriel, sont racontées en parallèle. Vivant à Nicosie, Gabriel, un septuagénaire ronchon, s'inquiète de garder son identité arménienne, tandis qu'Anahit est amoureuse d'un Grec et désire l'épouser.

    Le récit de Makis fourmille de détails sur les événements historiques et la vie à Chypre au 20ème siècle - l'île sous domination britannique, la première Fête de l'indépendance, l'agitation à Nicosie en décembre 1963, etc. Autant d'aperçus historiques qui enrichissent l'intrigue, rendant l'histoire plus authentique.

    L'ouvrage abonde aussi en descriptions de la cuisine et du mode de vie arménien. Certains héros surmontent leur mal du pays grâce aux souvenirs des saveurs et des senteurs de la nourriture et des épices qui ont laissé en eux une empreinte définitive.       

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    Traduction : © Georges Festa - 09.2016




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     © http://www.arpafilmfestival.com/

    Programme du Festival International du Film de l'ARPA
    Asbarez(Little Armenia, CA), 6.10.2016


    HOLLYWOOD - L'Arpa Foundation for Film, Music and Art (AFFMA) annonce que son Festival international annuel du Film (1) se tiendra du 3 au 6 novembre à l'Egyptian Theater d'Hollywood.

    Chaque soir, le festival présentera des premières avec tapis rouge, réception et spectacles.

    La soirée d'ouverture du festival présentera des extraits et les coulisses du film très attendu The Promise (2), suivi d'un débat avec les réalisateurs, la distribution et l'équipe de tournage.

    Le film Bravo, Virtuoso ! (3) présenté en première mondiale, lors de la soirée d'ouverture de ce festival de quatre jours, a été écrit et dirigé par le réalisateur franco-arménien Levon Minassian et produit par Robert Guédiguian, cinéaste et producteur de renom.

    Bravo, Virtuoso ! a pour sujet un jeune homme, Alik, 25 ans, qui a été élevé par son grand-père, chef d'orchestre d'un célèbre orchestre de musique classique en Arménie post-soviétique, marquée par un déclin des institutions culturelles et où des oligarques alliés à la mafia ont pris le pouvoir. Clarinettiste, Alik est virtuose au sein de cet orchestre dont l'existence est gravement menacée, lorsque son principal mécène est assassiné. Alik décide se glisser dans la peau de l'assassin appelé "Le Virtuose" et tente d'exécuter ses contrats. Or Alik est musicien virtuose, et non un meurtrier.

    Vendredi 4 novembre, sera présenté en première aux Etats-Unis le film Hot Country, Cold Winter, écrit et réalisé par David Safarian (4).

    24 ans après, Safarian revient avec un autre chef-d'œuvre. En 1992, l'American Film Institute (AFI) avait projeté son film The Lost Paradise, qui lui avait valu les éloges de Variety (5).        

    Hot Country, Cold Winter raconte l'histoire d'un homme et d'une femme soumis à une grave crise énergétique. Leurs souvenirs, leurs courts récits et leur imagination permettent de comprendre l'histoire et de réaliser que les valeurs humaines essentielles sont partagées à travers le monde.

    Samedi 5 novembre, seront projetées des œuvres de cinéastes en herbe ou chevronnés du monde entier. La programmation comprend des films d'animation, des courts métrages, des documentaires, ainsi que des longs métrages.

    Pour le plus grand bonheur de tous, le cinéma d'animation et fantastique propose une belle sélection, dont Hanban Huri [Houri la fainéante], d'Hovannès Toumanian, écrit et réalisé par Artur Mikayelyan (6).

    Ce ravissant film d'animation musical, inspiré d'Anban Houri d'Hovhannès Toumanian, est un conte où les injustices et les inégalités sont incarnées à travers une jeune fille paresseuse.

    Le programme de l'après-midi se poursuit avec un documentaire en première mondiale, Crows of the Desert : A Hero's Journey through the Armenian Genocide, réalisé par Marta Houske et produit par Paul Turpanjian (7).  

    Ce documentaire exceptionnel présente l'odyssée d'un héros à travers le génocide arménien. Il s'inspire des mémoires de Levon Yotnekhparian et de son combat, non seulement pour rester en vie, mais pour sauver son peuple d'une quasi extinction lors du premier génocide du 20ème siècle.

    Prix Humanitaire Armin T. Wegner du Festival international 2016 du Film de l'Arpa, le documentaire Women of 1915, de Bared Maronian (8), associe réalités et émotion pour honorer ces femmes courageuses du génocide arménien, dont beaucoup y ont perdu la vie, qui survécurent pour redonner vie ou qui furent contraintes à des existences qui leur étaient étrangères. De nombreuses femmes, Arméniennes, Européennes et Américaines, ont aussi parcouru de grandes distances afin de sauver des vies, en courant de grands risques. Parmi ces femmes mises en valeur dans le film figurent des survivantes, des volontaires et des résistantes, dont Aurora Mardiganian, survivante du génocide, Mary Louise Graffam, volontaire américaine, la diplomate Diana Apkar et la missionnaire danoise Maria Jacobsen.      

    Le programme des longs métrages en soirée débutera avec Lost in Armenia [Celui qu'on attendait] de Serge Avédikian (9). L'histoire est celle d'un comédien français qui se retrouve par hasard dans un petit village en Arménie, après un spectacle de l'autre côté de la frontière. Perdu, sans visa ni téléphone portable, ignorant la langue, il est rapidement adopté comme un sauveur par la population locale.

    Pièce maîtresse de la soirée de samedi, Somewhere Beautiful d'Albert Kodagolian (10), présenté en première aux Etats-Unis, une production américano-argentine. Réalisé par Albert Kodagolian, le film met en vedette l'acteur français Dominique Pinon, lauréat d'un Lifetime Achievement Award [Prix pour l'ensemble de son œuvre] de l'Arpa.

    Somewhere Beautiful a pour thème un triangle amoureux chargé d'émotion, qui entre en conflit alors qu'Elena accompagne son mari photographe lors d'un voyage de travail, cédant devant la sublime beauté de la Patagonie et celui qui leur sert de guide. Entretemps, Albert, un réalisateur de retour à Los Angeles, s'emploie à devenir père célibataire, suite à l'échec de son mariage. Tandis que les deux personnages s'adaptent à leur réel, des liens se créent et de nouveaux départs se font jour.

    Inspiré de Calendar, film précurseur d'Atom Egoyan, Somewhere Beautiful explore l'espace entre le crépuscule d'une relation et l'aube d'une nouvelle.

    Mettant en scène Maria Alche (La Niña Santa) (11) et Pablo Cedron (The Aura, Aballay) (12), très connus en Argentine, et Dominique Pinon, légende du cinéma français (Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, Delicatessen), cet exemple éclatant de cinéma mondial fait le récit d'une résilience sereine qui peut aussi servir de rappel utile à tous ceux qui s'aiment.           

    Notes

    2. The Promise, réal. Terry George (2016)
    3. Bravo, Virtuoso, réal. Levon Minassian (2016)
    4. Hot Country, Cold Winter, réal. David Safarian (2016)
    6. Anban Huri, réal. Artur Mikayelyan (2016)
    7. Crows of the Desert : A Hero's Journey through the Armenian Genocide, réal. Marta Houske (2016)
    Site et bande-annonce :  http://crowsofthedesert.com/
    8. Women of 1915, réal. Bared Maronian (2016)
    9. Lost in Armenia [Celui qu'on attendait], réal. Serge Avédikian (2016)
    10. Somewhere Beautiful, réal. Albert Kodagolian (2014)
    11. La Niña Santa [The Holy Girl], réal. Lucrecia Martel (2004)
    12. El aura, réal. Fabián Bielinsky (2006); Aballay, el hombre sin miedo, réal. Fernando Spiner (2010)
    13. Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, réal. Jean-Pierre Jeunet (2001); Delicatessen, réal. Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet (1991)

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    Traduction : © Georges Festa - 10.2016



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    Zorats Karer [Voix des pierres] / Karahunj, Siounik, Arménie, 2004
    © MariSha CC BY-SA 2.0 / https://hy.wikipedia.org


    Le mystère de Karahunj
    par Karine Mkrtcyan
    Akhtamar on line (Rome), n° 180 (15.05.2014) et 181 (01.06.2014)


    De nombreux manuscrits de divers peuples du monde antique témoignent du rôle exceptionnel du Haut-Plateau arménien. Ces témoignages importants racontent comment la civilisation fut apportée sur Terre par les habitants d'une planète lointaine, beaucoup plus évoluée que la nôtre, d'autant que les sources anciennes de la tradition arménienne nous relatent la légende de l'origine cosmique du patriarche du peuple arménien, Haïk, issu de la constellation d'Haïk (aujourd'hui Orion). Hypothèse soutenue aussi par l'astronome américain William Tyler Olcott (1873-1936), dont les recherches l'amenèrent à la conclusion que les constellations que nous connaissons aujourd'hui furent observées et décrites pour la première fois dans leur forme actuelle précisément sur le Haut-Plateau arménien. De tout ceci témoignent aussi les peintures rupestres, les objets et les statuettes retrouvées sur le territoire de l'Arménie, qui semblent appartenir à une civilisation beaucoup plus avancée, comparativement à ses homologues contemporaines, tandis que les fouilles se poursuivent encore afin d'extraire tous ces secrets de l'humanité ensevelis sous terre.

    Ce ne fut donc pas un hasard si, en 1946, dans l'Arménie soviétique d'alors, l'académicien Victor Hampartsoumian (1908-1996) fonda au prix d'efforts titanesques l'Observatoire astronomique de Byurakan, à proximité du Mont Aragats, resté à ce jour l'observatoire astronomique le plus réputé d'Europe de l'Est et du Moyen-Orient. Puis survint la continuation logique, lorsqu'un autre titan des sciences de Byurakan, l'astrophysicien Paris M. Herouni (1933-2008), suite à une vingtaine d'années de recherches, démontra scientifiquement que l'âge du site archéologique de Karahunj est supérieur à 7500 ans et que dès l'époque de sa construction ce fut un observatoire astronomique.

    Le site se compose de 223 mégalithes d'hauteur variable, allant de 0,5 à 3 mètres, certaines pesant jusqu'à 10 tonnes. Parmi ces pierres, 84 présentent en haut un trou avec un diamètre d'environ 4-5 centimètres, exécuté sous un certain angle pour observer le ciel.

    Herouni a découvert sur le site que nombre de ces pierres constituent des instruments astronomiques. Il a trouvé en particulier 17 pierres utilisées pour l'observation du soleil, 14 pierres pour l'observation de la lune, une pierre calendaire : à cet endroit chaque pierre indique son usage... Ce sont véritablement des pierres parlantes.

    En 1994, lors de ses recherches, Herouni découvrit par ailleurs un instrument astronomique composé de trois pierres qui fonctionne encore aujourd'hui. Avec cet instrument, il était possible dans les temps anciens de mesurer les dimensions du site avec une précision de 30 microns et d'établir, avec une marge d'erreur de 2 secondes seulement, l'arrivée du 21 mars, jour de l'équinoxe, début du printemps et de l'année.

    C'est grâce à ce genre d'instruments et aux mesures précises effectuées dans divers lieux qu'il y a 7500 ans déjà, les anciens Arméniens savaient que la forme de la Terre est une sphère, confirmation qu'en Arménie, plusieurs millénaires avant l'Europe médiévale, l'on savait non seulement que la Terre est sphérique, mais aussi que l'année se compose de 365,25 jours. La somme de ce quart (0,25) en plus, 4 ans plus tard, devient un jour qui s'ajoutait au mois de février, tous les quatre ans. Parallèlement, la somme de ce quart en plus, 1460 ans plus tard, devient un an et ce cycle de 1460 ans était appelé "le cycle de Haïk." Même les anciens Egyptiens le connaissaient sous ce même nom.

    Détail très intéressant découvert par Paris M. Herouni, le fait que pour construire les pyramides égyptiennes sur le méridien de 30°, les Egyptiens ont transporté de très nombreuses pierres pesant 50 tonnes chacune, à 200 kilomètres de distance.

    Il en a été de même pour la construction de Stonehenge : pour le construire à cet endroit, des pierres de 70 tonnes, distantes de 380 kilomètres, furent acheminées. Herouni se demande pourquoi ces constructions ne furent pas réalisées aux abords des carrières de pierre, à l'instar de Karahunj, construit juste à côté de la carrière de pierres utilisée pour sa réalisation. Il relève en outre que ces trois sites se trouvent aux sommets d'un triangle rectangle, lequel possède des côtés équidistants.

    Historiquement, les pyramides égyptiennes furent réalisées au moins 3000 ans après Karahunj, tandis que Stonehenge en Angleterre a été construit 3500 ans après Karahunj. Toutes ces observations et d'autres calculs précis ont constitué un argument fondamental, qui permit au scientifique d'arriver à une importante conclusion, affirmant que : "Dès lors que l'histoire ancienne de l'Arménie fut exclue de l'histoire du monde antique, de nombreux mystères sont apparus. Aujourd'hui, dans l'histoire, existent de nombreuses traces évidentes, mais les auteurs manquent [...]. Qui a construit ces œuvres ? Les peuples originaires du lieu ne possédaient pas ce niveau technique; l'on soutient qu'il s'agit d'une chose réalisée par d'autres, mais nul ne sait par qui et d'où ils sont venus. Personne ne sait pourquoi ils ont construit précisément à cet endroit [...]. Moi, au contraire, je sais pourquoi ils ont construit précisément ici, ce qui va en étonner plus d'un [...]. Maintenant, je suis en mesure d'affirmer que ce sont les Arméniens qui les ont réalisées car, à cette époque, seuls les Arméniens maîtrisaient les sciences et les capacités nécessaires pour faire tout cela. Karahunj en est la confirmation." Paris M. Herouni rédige son livre Les Arméniens et l'Arménie antiqueet décide tout d'abord de le publier en anglais (1), parce que, à ses yeux, il importait avant tout de communiquer avec l'humanité tout entière pour faire renaître leur véritable histoire, la mémoire et la sagesse de jadis.

    "Si l'on me demandait où se trouvent le plus de merveilles au monde, je répondrais : en Arménie," déclara un jour Rockwell Kent. (2)         
      
    Le site de Karahunj est situé à 200 kilomètres environ d'Erevan, non loin de la ville de Sissian, et s'étend sur un territoire d'une superficie d'environ 7 hectares.

    A 27 kilomètres de Karahunj existe un village homonyme. Deux villages au nord et au centre de l'Artsakh portent aussi ce nom; près d'un de ces villages se trouve un monument mégalithique qui présente des trous semblables à ceux présents sur les pierres de Karahunj. De plus, au 13ème siècle, l'historiographe Stepanos Orbelian, dans son ouvrage Histoire de la province de Sissakan, observe que le village de Carunj, proche de la ville de Sissakan (Sissian) dans la province de Yevailakh, est appelé Qarahunj dans le dialecte local. Tout cela a contribué à émettre l'hypothèse que ces localités puissent avoir un lien avec le monument.

    En étudiant les trous pratiqués dans les pierres, Paris M. Herouni avait estimé l'âge de Karahunj à environ 7500 ans, ne pouvant donc renvoyer à l'âge de l'ensemble du monument. Dans son ouvrage, au contraire, l'académicien émet l'hypothèse que, d'après ses études, Karahunj remonte à près de 15 000 ans, mais il mourut avant de parvenir à confirmer son hypothèse.

    A la mort de ce grand savant, son œuvre fut poursuivie par ses collègues de l'Académie, parmi lesquels Onik Khenkikian qui fut le premier à publier en 1984 un article où il définit Karahunj comme un observatoire astronomique. Plus importantes encore, les découvertes dues à Vaciagan Vahradyan. De nombreux scientifiques, auteurs de recherches sur Karahunj, témoignent unanimement qu'il s'agit du site le plus ancien sur Terre et qu'il présente en outre de grandes ressemblances avec un autre monument retrouvé et appelé Portasar en Arménie historique (actuellement en Turquie).

    Ce lieu fut découvert pour la première fois par un berger kurde dans les années 1960 et a été étudié au cours des vingt dernières années par le célèbre archéologue allemand Klaus Schmidt. En Turquie, le monument de Portasar s'appelle Göbekli Tepe. Même si le nom est changé, l'important est que la substance reste toujours la même.

    Les recherches sur Karahunj continuent à ce jour et Vaciagan Vahradyan, appliquant sa méthode de datation, est parvenu à calculer avec plus de précision l'âge réel du monument.

    Vahradyan affirme : "Dans le monde antique, les gens savaient que ce qui se trouve dans le ciel se retrouve de même sur terre." Grâce à des calculs mathématiques complexes, il a observé que le tracé de Karahunj correspond à celui de la constellation du Cygne. Et pour preuve de son hypothèse, il superpose la constellation du Cygne sur le tracé de Karahunj et obtient une ressemblance évidente : seule l'aile gauche du Cygne présente une petite déviation d'environ 30 degrés. "J'ai eu cette idée : le problème était que nous comparons la disposition de Karahunj à la forme actuelle de la constellation du Cygne; mais durant ces milliers d'années, les étoiles de cette constellation, en bougeant, se sont déplacées," précise-t-il et, appliquant les règles de la précession, il a effectué des calculs rétroactifs. Pour mieux comprendre son hypothèse, il faut savoir que la constellation du Cygne pour les Sumériens et la population de l'Ararat (l'Ourartou) s'appelait Angegh [le Vautour].

    Comparant le tracé de Karahunj avec l'image des constellations, il y a 4000 ans, il a relevé que la différence s'amenuise, que si l'on va encore plus loin en arrière jusqu'à l'âge proposé par Herouni de 7500 ans, la différence devient infime et disparaît pratiquement quand on arrive à la datation de 14 000. S'appuyant sur ces observations, Vahradyan estime l'âge de Karahunj à 14 000 ans.

    Vahradyan note en outre que sur l'une des pierres de Portasar est représenté ce même Vautour entouré d'images d'autres animaux.

    Il procède alors à la même opération : il superpose la forme de la constellation du Cygne sur l'image du Vautour de Portasar et cette dernière coïncide avec la constellation du Cygne telle qu'elle se présentait il y a 18 500 ans. De son côté, le scientifique allemand Klaus Schmidt estime l'âge de Portasar à 12 000 ans. Ce qui donne à penser que les images d'animaux présentes sur le monument de Portasar représentent une partie du ciel stellaire dans son organisation d'il y a 18 500 ans. Ce qui correspond au début de l'ère du Scorpion, dont on retrouve précisément la représentation au centre de ces images d'animaux. Et si l'on poursuit ces calculs rétroactifs jusqu'à la constellation d'Orion (Haïk), nous arrivons au début de l'ère du Verseau, qui débuta il y a 24 000 ans environ.

    Tel est l'âge réel des origines du peuple arménien, datant d'au moins 24 000 ans.                
                
    Notes

    1. Paris M. Herouni, Armenians and Old Armenia : Archaeoastronomy, Linguistics, Oldest History, Erevan : Tigran Mets, 2004
    2. Rockwell Kent (1882-1971), auteur, artiste et illustrateur américain

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    Source :
    Traduction de l'arménien en italien : © Rita Ebrahimi et Fabio Tallarini, 05 et 06.2014
    Traduction de l'italien : © Georges Festa - 10.2016



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     Arakel Davrizetsi, Histoire de l'Arménie, Amsterdam : Voskan Yerevantsi, 1669
    http://www.nlr.ru/eng/exib/Armenia/catalog_1.html
    © https://hy.wikipedia.org


    Arakel Davrizetsi [Arakel de Tabriz]
    Histoire
    Erevan : Sovetagan Grogh, 1988, 592 p.

    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 29.02.2016


    Arakel Davrizetsi [Arakel de Tabriz] (vers 1590-1670) achève le cycle des grands historiens classiques arméniens. Clôturant l'époque médiévale, son Histoire s'inscrit dans la même veine que celle de son seul prédécesseur notable, Tovma Medzopetsi [Thomas de Metsop] (1378-1446) (1). Couvrant les soixante premières années du 17ème siècle, l'effondrement social, démographique et économique de l'Arménie historique constitue de même chez Arakel de Tabriz un thème dominant. Or Tabriz est aussi notre premier historien moderne. Marquant un tournant dans un long continuum de 500 ans, fait d'un démantèlement constant des infrastructures de la société arménienne en Arménie historique occupée, il annonce une première étape dans l'émergence d'une nation arménienne moderne, combinant aujourd'hui encore au sein d'un ensemble unique, bien que profondément fracturé, l'expérience de la vie arménienne dans la mère-patrie et en diaspora.

    L'axe le plus frappant chez Tabriz demeure cependant le récit de la déportation en masse des Arméniens, au début du 17ème siècle, sous le règne du chah Abbas Ier, vers l'Iran, autre coup de massue, pourrait-on dire, porté à la formation de la nation arménienne en Arménie historique. Le transfert en Iran de la population entière de la ville de Djoulfa marqua là un point final. Un pôle économique essentiel, susceptible de faire naître une élite économique autochtone, essentielle à toute nation, fut rayé de la carte. Dans La Nouvelle-Djoulfa iranienne, et ailleurs par la suite, des élites économiques en diaspora, bien que soutenant souvent un développement national émergent, le firent tout en subissant de fortes contraintes et en étant mues par des intérêts éloignés de la mère-patrie, implantées et forgées en terre étrangère et dépendantes d'Etats étrangers.

    Constituant un second récit englobant, l'histoire du renouveau culturel, sous l'égide de l'Eglise au 16ème siècle, illustre elle aussi la venue d'une ère moderne, dans laquelle un processus de réveil national en Arménie historique, avec l'Eglise en son centre, se déroule parallèlement à une diaspora arménienne croissante et à ses redoutables élites économiques, qui lui donnent vigueur, tout en dépendant de celles-ci. Trait déterminant de la modernité arménienne, un soutien à ces réformateurs du 16ème siècle, qui luttent contre une hiérarchie ecclésiastique corrompue, est apporté par des marchands de la diaspora, trop heureux de faire de généreux dons à leur prêtre et à leur évêque, en échange de leurs bénédictions en affaires - tout en posant toujours leurs conditions d'Arméniens en diaspora.

    A l'époque qui suit Tabriz, alors même que la patrie arménienne se développe avec sa dynamique particulière, les élites de la diaspora, toujours soumises à l'autorité d'un Etat étranger, exerceront une influence décisive et déformante sur la nature et le sens d'un développement national moderne, issu à la fois de la mère-patrie et de sa diaspora.

    I. La déportation d'un peuple

    L'Histoire de Tabriz est d'une dimension régionale, dépassant de loin les frontières de l'Arménie. Mais elle est surtout captivante en tant que "récit des souffrances en Arménie""provoquées par le chah Abbas" (p. 17). Désireux de rétablir un Etat iranien en proie au désarroi, au recul et au déclin, Shâh Abbas Ier, premier occupant du trône de la nouvelle dynastie safavide, lance un défi à l'ennemi héréditaire ottoman de l'Iran, qui occupe désormais le Caucase et l'Arménie Occidentale.

    Les dévastations et les pillages, les déprédations, incendies et déportations en masse qui s'ensuivent durant la guerre visant à rétablir à nouveau la primauté de l'Iran, font de l'Arménie un désert et un cimetière sanglant. Un bouleversement social et économique terrible, aggravé par une catastrophe naturelle, provoque une famine si grave qu'elle conduit à son tour à des actes fréquents de cannibalisme (p. 78-79). Ainsi, écrit Tabriz :

    "Notre nation [est] dispersée, massacrée, enchaînée et réduite à la misère par des pillards, des trafiquants d'esclaves et des percepteurs d'impôts." (p. 17)

    L'Iran a beau, cette fois-ci, avoir tiré le premier lors d'un conflit vieux de près de cinquante ans entre les empires iranien et ottoman, le peuple arménien n'a désormais, comme auparavant, le choix qu'entre deux barbaries. Tabriz s'estime :

    "[...] dans l'impossibilité d'énumérer tous les maux qui se sont abattus sur le pays" [...], "du fait des deux puissances impériales, l'une venue de l'ouest, l'autre de l'est." [...] Il ne peut que relever ceux qui dénombrent les étoiles dans les cieux et qui ont créé tant de gens victimes de ces bêtes féroces ayant forme humaine." (p. 71-72)

    Soucieux, à l'instar de Thomas de Metsop, de ses ouailles arméniennes, Arakel de Tabriz reconnaît qu'ils ne sont pas les seuls à souffrir de ce fléau, mais que les Géorgiens, les Juifs, les Assyriens, les musulmans, en particulier ceux sunnites, ainsi que d'autres groupes, en sont aussi victimes (p. 41, 43, 84).

    Les années 1600-1610 sont toutefois déterminantes pour les Arméniens, s'agissant de leur déportation en masse vers l'Iran. Déracinement et migration forcée constituent et restent à l'avenir aussi une conséquence catastrophique de la guerre, que notre époque qualifie par euphémisme de "dommage collatéral." Mais, cette fois, ce fut plus. Ce fut une opération militaire et économique planifiée, tenant à la fois d'une politique de la terre brûlée et d'un coup d'accélérateur porté à la puissance commerciale et économique de l'Iran.

    Après s'être emparés d'une province ou d'une région, les chefs militaires iraniens promulguent des édits afin de vider villes, villages et foyers, en sorte que :  

    "Lorsque les Ottomans arrivent, ils ne découvrent qu'une terre déserte, sans nourriture ni provisions, que ce soit pour leurs hommes ou leurs animaux. En l'absence de nécessités de base, les forces ottomanes se retrouvent dans une situation difficile." (p. 41)

    Pour être sûrs que cette "situation difficile" soit la plus invalidante, pénible et coûteuse possible,

    "De toutes parts la population est chassée des villes et des villages, tous les bâtiments, toutes les maisons sont livrées aux flammes. Les réserves de blé, de céréales, d'herbages et autres sont elles aussi détruites par le feu." (p. 43)

    Utilisés lors des premières batailles comme boucliers humains, "contraints d'aller au front affronter le feu et le sabre" et "fauchés des deux côtés" (p. 33), une armée iranienne victorieuse rassemble alors les Arméniens en masse, les conduisant à "Erevan, puis de là en Perse,""non seulement depuis telle ou telle province," mais "nombre d'entre elles" (p. 41).

    Tout en mettant les Ottomans en grande difficulté, la destruction par le feu des foyers arméniens remplit un autre objectif. Il s'agit de précipiter les masses déportées dans un "tel désespoir" que "jamais ils n'envisagent de rentrer" en Arménie, la main-d'œuvre arménienne ainsi transférée devant servir en Iran les ambitions économiques du chah. Shâh Abbas Ier entend qu'en Iran :

    "Les populations déportées deviennent pour toujours de fidèles contribuables, serviteurs et paysans." (p. 41)          

    Le joyau, au plan économique, sera la population de Djoulfa [Djougha], cette "vaste et fameuse" cité arménienne "des plus opulente," située alors en Arménie sous occupation ottomane. Pôle économique et commercial, reliant alors continents et empires d'est en ouest, Djoulfa constituait avec ses marchands et négociants arméniens le cœur potentiel d'un développement économique autochtone, un développement des plus essentiel à tout processus inhérent à la formation d'une nation. Avide de la réussite économique de Djoulfa, alors au service de la vie économique de l'empire ottoman, Shâh Abbas Ier déplace toute sa population, telle quelle, vers les frontières iraniennes, davantage sûres. Il dévoile son ambition économique lorsqu'il rejette ces Iraniens qui se plaignent de ce que les Arméniens déplacés bénéficient de privilèges indus :     

    "Ce n'est qu'à grands frais, qu'au prix de grands efforts et d'une organisation sans pareille que je suis parvenu à les conduire dans ce pays. Or je ne les ai pas amenés ici dans leur intérêt, mais pour que notre terre puisse être mise en valeur, que notre nation grandisse." (p. 62)

    Pour "développer sa nation," le chah met fin à un pôle autochtone du développement national arménien ! Dès lors, le capital arménien, à la fois considérable et impressionnant, se concentre essentiellement en diaspora, à La Nouvelle-Djoulfa, puis à Tbilissi, à Bakou, à Istanbul, à Moscou, dans l'Inde lointaine et au-delà. Dans la mère-patrie, à l'inverse,

    "Quasiment à l'instant, la terre riche et féconde des Arméniens [...] se transforme en ruines, en un désert,""dépeuplée et réduite à néant." (p. 52-53)

    II. L'homme d'Eglise passionné par ses ouailles

    Arakel de Tabriz est un homme d'Eglise, non un héraut de la démocratie. Or, à en juger par l'affection inédite dont il fait montre envers les petites gens, l'on pourrait dire qu'il nourrit une passion toute démocratique à l'égard de ses ouailles. Le tableau qu'il livre de leurs souffrances amères, de leur calvaire et de leur misère est empreint d'une empathie touchante. Lorsqu'il s'emporte contre Shâh Abbas, ce qui lui arrive souvent, ce n'est pas tant en raison des coups portés par ce triste sire à l'Eglise ou aux élites, que de sa cruauté envers le peuple.

    Nous rappelant les déportations qui lancèrent le génocide arménien de 1915, nous découvrons des "soldats sans pitié, poussant des gens sans défense dans l'Arax." Les corps de "ceux qui ne pouvaient nager, les faibles et les infirmes, les jeunes garçons, les jeunes filles et les nourrissons recouvraient la surface du fleuve, amenés par vagues tel du bois sec au printemps." Beaucoup "franchissent, mais bien plus nombreux ceux qui se noient." (p. 45-46) La souffrance et le chagrin des habitants de Djoulfa sont tout aussi déchirants. Conduits en Iran, "pleurant leurs foyers, leurs églises, [...] les cimetières et les tombes de leurs ancêtres," ils subissent "des cavaliers persans [...] se saisissant de tout ce qui est agréable à leurs yeux, que ce soit une femme, une jeune fille, un garçon ou quelque bien." (p. 55-60)

    Maints historiens arméniens classiques antérieurs ont décrit avec force l'horrible fléau de l'invasion étrangère et de la conquête. Mais aucun ne soutient la comparaison avec Tabriz, quant à l'importance qu'il accorde aux malheurs des petites gens, le ton passionné avec lequel il évoque la situation des pauvres, des faibles et des plus anciens. Dans sa fureur, il emprunte la langue au vitriol utilisée par ses prédécesseurs, corrosifs quant à la réputation des cruels envahisseurs arabes en Arménie. En raison de ce qu'il fait au peuple, Tabriz dénonce Shâh Abbas, ce "monstre issu des profondeurs," nourrissant "tel un serpent" une hostilité envers les Arméniens, "tout d'amertume,""jaloux" de leur fortune et de leurs richesses dont il rêve de s'emparer "à l'aide de promesses mensongères" et d'"offres illusoires." Et ce n'est là qu'un simple extrait, entre mille !

    Pour tenir face aux machines de guerre iranienne et ottomane, pour se préserver de la déchéance et de la désintégration, le peuple arménien, ce "troupeau sans berger," est alors :

    "[...] en quête désespérée d'un autre Moïse [...] Mais il ne s'en trouve aucun." (p. 45)

    Sans Moïse à l'horizon, l'Arménie, à l'époque où Tabriz écrit, devient, selon ses propres termes, la "véritable Arménie," réduite à une simple province, le Siounik ! Expliquant pourquoi des religieux réformateurs concentrent leurs efforts dans le Siounik, il écrit :

    "Il était plus opportun d'y bâtir retraites et centres monastiques, car c'est là la véritable Arménie. C'est là où l'on trouve une population [arménienne] dense, de nombreux monastères et villages." (p. 226)

    Même s'il n'y eut pas de Moïse arménien et que l'Arménie fut réduite à la "véritable Arménie," la première moitié du 16ème siècle produisit néanmoins une génération de militants de l'Eglise arménienne qui lutteront avec succès pour organiser et inspirer une Eglise alors moribonde. Ravivant du même coup une époque de lumières qui contribua notablement à l'avenir de la nation.

    III. Une Eglise à nouveau en désarroi...

    Près de deux siècles après le rétablissement historique, par Thomas de Metsop, du siège de l'Eglise dans son lieu originel à Etchmiadzine, Tabriz donne à voir une institution en proie de nouveau à un cruel désarroi. Le pourrissement sévit de toutes parts, de la paroisse de village au siège d'Etchmiadzine. "Plongé dans les ténèbres d'une ignorance profonde," le clergé laisse les fidèles vivre "comme à l'époque païenne." Une "nation arménienne," désormais "ravagée par l'ignorance," délaisse ses anciens ouvrages de sagesse "gisant abandonnés,""tels des troncs d'arbres, [...] sombrant dans la cendre et la terre." (p. 203) Des centres réputés d'enseignement ont fermé leurs portes, tandis qu'églises et monastères tombent en ruines. Avec "ses coupoles et ses murs qui s'écroulent, ses fondations percées et entourées de monticules d'ordures" (p. 241), même Etchmiadzine est désertée par son catholicos qui lui préfère sa luxueuse résidence à Erevan ou tout autre sinécure au sein de l'aristocratie séculière.

    Tout en "continuant à se qualifier de prêtres," le clergé a "perdu toute légitimité à ce titre." Ferveur religieuse, canon, traditions ne comptent pour rien, tout en assurant de confortables revenus. Prêtrise et Eglise sont devenues une "carrière gratifiante" (p. 229), une entreprise commerciale.

    "Certains prêtres se font grands propriétaires, d'autres se prostituent et sont bigames. D'autres encore s'allient à des seigneurs étrangers, se faisant les complices du mal. Réduits à des hommes ordinaires, ils s'entichent de commerce et d'agriculture. Ils ont abandonné l'Eglise et les masses. En fait, ils ne se soucient même plus d'aller prier à l'église et les cloches des églises sonnent rarement pour appeler la population à la prière." (p. 229)

    La situation est plus sombre encore au sommet. Afin de rembourser des dettes considérables, contractées pour financer leur existence profane dégénérée, les dirigeants de l'Eglise bradent les bijoux de famille, "dilapidant richesses, calices, argenterie et toute chose héritée du passé." Corrompus "par l'ambition et l'appât du gain,"évêque et archevêque :

    "Lorsqu'ils se joignent au peuple [...] sont escortés de serviteurs du souverain et de soldats étrangers dont ils tirent une force d'oppression qu'ils considèrent comme leur étant due. Et tandis que le catholicos conforte sa place à l'aide d'argent et de pots de vin, les évêques et les prêtres ignorants qu'il ordonne font eux aussi de même. Ces hommes ignares, inutiles, adorateurs de ventres, ivres en permanence, flânent du matin au soir, entourés de musiciens tels des seigneurs profanes, sans cesse occupés à badiner et persifler." (p.229)

    Dépouillé ici de toute prétention d'ordre théologique ou spirituelle, Tabriz révèle un côté social de l'Eglise, montrant un clergé qui collabore avec les oppresseurs étrangers du petit peuple et qui subsiste grâce aux profits retirés de l'exploitation, de la vénalité et du parasitisme (p. 262-263).

    S'il fustige sans concession les chefs de l'Eglise, Tabriz ne perd jamais de vue les racines plus profondes de la crise en Arménie. Les coups portés par d'innombrables "bandits et ennemis"étrangers ont provoqué "chaos et ruine," faisant "disparaître actions vertueuses et bon ordre des terres arméniennes" (p. 199). Pour autant, et c'est là une leçon pour notre temps, Tabriz n'exonère pas la hiérarchie de ses responsabilités. Le travail de sape de la seule instance organisée, en mesure de protéger les communautés arméniennes d'une assimilation totale, est le résultat de la "prodigalité" même des dirigeants de l'Eglise. S'il y eut sûrement d'autres facteurs, comme les "exigences des percepteurs" et "d'autres motifs encore," dettes et désarroi" furent "la conséquence de leurs agissements" (p. 20).

    Le tableau de cette véritable Sodome et Gomorrhe au sein même de l'Eglise arménienne n'est cependant que le prélude au récit d'un admirable renouveau, recourant aux images d'un cancer agressif rongeant l'Eglise, permettant d'apprécier la portée et l'efficacité de ces réformateurs tant loués par Tabriz.

    IV. Une époque de lumières pour la nation arménienne

    Se concentrant sur leurs ancrages en Arménie Orientale et dans le Siounik en particulier, "l'Arménie véritable," pour reprendre les termes de Tabriz, durant près de trois décennies d'efforts sans relâche, des hommes d'Eglise comme Sarkis, Ter-Guiragos, Movses, Pilibos, Parsegh, autodidacte remarquable, et bien d'autres, rétablirent radicalement la situation de l'Eglise. En 1615, Sarkis et Guiragos recréent un centre monastique dans le Siounik, dédié à l'étude et à l'instruction. Organisé quasiment comme une communauté égalitaire, d'une discipline rigoureuse et des plus prolifique au plan intellectuel et culturel (p. 203-204), il fut "le germe" de nombreux autres. A son tour, Monseigneur Pilibos rouvre

    "[...] le monastère d'Hovanavank à Etchmiadzine qui produira de grands hommes, des prêtres, des évêques et des religieux. Des monastères abandonnés de longue date sont à nouveau emplis de moines, tandis que villes et villages sont desservis par des prêtres. Des églises à moitié en ruines sont rénovées et de nombreuses autres construites." (p. 257)

    Tout en se focalisant sur "l'Arménie véritable," Pilibos est très conscient des menaces qui pèsent sur la stabilité de l'Eglise, dues aux dissensions et aux conflits d'influence incessants qui font rage parmi les évêques et les prêtres sur ces frontières constamment fluctuantes des Etats ottoman et iranien, entre lesquels l'Eglise arménien déploie son vaste réseau. Pilibos consacre beaucoup d'énergie et de temps à Istanbul et en Arménie Occidentale à négocier, à tracer des limites et à empêcher des prêtres de se disputer le revenu de leurs paroisses et paroissiens (p. 262-264). Entre autres bonnes actions, il instaura une harmonie entre les clans les plus accapareurs d'élites parasites.

    Tabriz estime néanmoins à juste titre que l'action entreprise au 17ème siècle inaugure une ère nouvelle de "lumière pour le peuple arménien" (p. 201). Ayant rétabli en partie tradition et ordre, et grâce à l'action d'un cadre nouveau de prêtres éduqués, s'employant à reconstruire et à faire revivre leurs paroisses, à rénover et à rebâtir des églises, à l'occasion désormais, utilisant fréquemment la pierre au lieu du bois, et à ouvrir des écoles (p. 251), l'Eglise en tant qu'institution, jusqu'alors vulnérable et vacillante, se raffermit et se stabilisa. En raison de cette victoire, Pilibos se voit accorder une place de choix parmi les réformateurs.

    "Il se dressa telle une forteresse robuste autour de la nation arménienne [...] [puis] en chassa ses adversaires et ses ennemis, fussent-ils hommes d'Eglise, laïcs, natifs du pays ou étrangers, [...] quelque célèbres fussent-il." (p. 270)

    Il y a du vrai dans ce panégyrique car l'action de ces réformateurs s'avéra d'une importance historique plus grande que celle qu'ils eussent pu imaginer. Proportionnellement à la solidité de l'Eglise, les communautés arméniennes qu'ils dirigeaient s'affermirent. Mieux organisée pour protéger les paroisses arméniennes lui rapportant un revenu, l'Eglise s'assura par là même, au sein même de l'Arménie historique, le contrôle d'un espace arménien plus durable, essentiel à la formation d'une nation à venir.

    Conscient des avantages liés à des communautés arméniennes efficacement dirigées, l'Etat iranien (et ottoman) était disposé à les tolérer et même, dans une certaine mesure, les protéger contre les ravages incessants, l'assimilation et la désintégration qui les menaçaient et auxquels Tabriz se montre des plus attentif. Contrairement au régime du coadjuteur Melkiset [Melchisédech] Ier de Garni, profondément endetté et incompétent, une Eglise réformée était en mesure de collecter les impôts impériaux et de rembourser les dettes d'une manière plus professionnelle. Et ce, tout en étant plus fiable, en ayant à charge des ouailles arméniennes à la fois passives et obéissantes !

    La tolérance iranienne et ottomane à l'égard de l'Eglise arménienne et de ses communautés répondait toutefois à d'autres motifs plus essentiels. Ces communautés ne survécurent pas au sein de ces empires en raison des vertus inhérentes ou du courage tenace de l'Eglise, ni du fait que l'Eglise était nécessaire avant tout comme percepteur des impôts ou bras séculier au sein de ces Etats. Si l'Eglise bénéficia de privilèges et même d'une certaine autonomie interne, c'est en raison du rôle économique inestimable des communautés arméniennes, notamment en diaspora, pour les deux empires.

    L'Eglise constituait une fonction publique et administrative pour des communautés qui comptaient une importante classe de marchands et d'artisans, sans lesquels les élites ottomanes et iraniennes ne pouvaient agir, mais qui néanmoins ne pouvaient s'intégrer aisément au sein des structures et des relations sociales, politiques, économiques, à la fois féodales et militaristes, propres aux Etats ottoman et iranien. L'existence séparée continue de communautés arméniennes, chrétiennes ou non musulmanes, était une condition nécessaire à la prospérité et au développement de ces empires.

    Paradoxalement, mieux ces communautés s'organisaient en interne, mieux s'en portaient l'empire et le développement de la nation arménienne ! Même si elles tiraient profit d'empires étrangers, les communautés arméniennes plus solides, nées du mouvement réformiste au 16ème siècle, contribuèrent de manière décisive à l'avenir d'une nation arménienne moderne. Ce sont ces mêmes communautés qui formeront le socle de la nation moderne.

    Incontestablement, cette nation moderne est née de la symbiose entre une patrie et une diaspora ayant à son actif de multiples et brillantes réussites économiques et culturelles. Rappelons simplement le premier livre imprimé en arménien à Venise en 1512, la première Bible imprimée à Amsterdam en 1668, ou encore l'ouvrage de Tabriz, imprimé en 1669. Rappelons aussi les formidables réalisations suivantes de la Congrégation des Pères mékhitaristes à Venise et Vienne, dont le fondateur naquit en 1670, l'année où Tabriz décéda. Et les pôles culturels de premier ordre qui se formeront à Istanbul et Tbilissi !  

    Pour admirable que fut cet épanouissement culturel en diaspora, et pour admirable que fut son apport au renouveau national, ils n'eurent abouti à rien, tout comme la renaissance de l'Arménie plus généralement, s'ils n'avaient pas eu de fondements dans une "Arménie véritable," sur lesquels s'appuyer. Sans ce socle, une nation arménienne moderne était inconcevable.

    Ce socle était cependant marqué par les relations à partir desquelles il se développa et évolua. Déterminant l'histoire moderne de l'Arménie, les caractéristiques de ces relations sont évidentes dans l'Histoire de Tabriz; les relations entre les réformateurs de l'Eglise et les élites économiques de la diaspora, et les Etats occupants étrangers, dont les deux premiers dépendaient et qui travaillaient le plus souvent en tandem.

    V. Le prêtre, le marchand et le pouvoir impérial

    Lorsque les contreforts internes soutenant l'Eglise basculèrent, le groupe de prêtres en lutte, cher à Tabriz, se tourna vers la classe naissante des marchands arméniens de la diaspora avec lesquels, comme il en témoigne, ils entretenaient des liens très proches. Se substituant au prêtre et au seigneur, c'était désormais le prêtre et le marchand de la diaspora qui vinrent à l'Eglise prier pour la plus grande gloire de Dieu et des affaires. Contacts et relations allèrent jusqu'à la lointaine Istanbul et Smyrne, où Pilibos rencontra et se lia d'amitié avec Anton Bogos Çelebi (p. 267), éminent représentant de la nouvelle et riche élite arménienne au service de l'économie et de l'Etat ottoman. Plus près de chez eux à Tabriz, les marchands arméniens, qui entendaient les prêches des réformateurs, étaient, écrit Tabriz, si "apaisés au plan spirituel" (p. 211) qu'outre le fait d'"adresser leurs bénédictions à Dieu" pour de tels hommes, ils leur fournissaient d'importants moyens financiers et économiques pour la reconstruction de l'Eglise.

    Or ce soutien s'accompagna d'une dépendance sans merci. Les marchands de la diaspora bâtirent leur fortune à travers tout le territoire des empires iranien et ottoman, en collaborant souvent directement avec ces Etats et quasiment toujours en dehors de l'Arménie historique. Par conséquent, ils ne s'intéressaient guère ou aucunement, que ce soit au plan social ou économique, à la mère-patrie et ne se souciaient pas d'y développer quelque fondement économique viable à l'attention de la formation possible d'une nation indépendante. Prospérant tout en coexistant avec le pouvoir ottoman et iranien, l'élite de la diaspora imposa de strictes limites à tout soutien au développement national de la mère-patrie. Ce fut le rôle non seulement de l'Eglise, mais aussi de toutes les autres forces qui émergèrent à ses côtés pour participer au processus du développement national.

    Les élites économiques de la diaspora n'auraient rien permis qui troublât la paix des empires lesquels, tout en procurant aux marchands arméniens de la diaspora un accès à la richesse, exploitaient et décimaient sans vergogne le petit peuple dans la mère-patrie. Aux limites imposés au rôle national de l'Eglise par les élites de la diaspora, l'on peut ajouter le fait qu'avec le développement du financement de l'Eglise par la diaspora, le clergé autochtone fut moins enclin à moderniser une production économique dans ce qui constituait alors de vastes domaines lesquels, une fois développés, auraient pu contribuer à enraciner d'importantes conditions préalables à la formation d'une nation. De fait, par la suite, l'histoire de l'Eglise au 19ème siècle est constellée d'exemples d'ecclésiastiques éclairés, dont l'admirable Karékine Servandziantz, qui tentera d'inverser cette évolution.

    Biaisé par l'absence de soutiens économiques internes, le renouveau national fut entravé encore par une Eglise qui, outre sa dépendance à l'égard des richesses de la diaspora, demeurait elle aussi prisonnière d'un syndrome de dépendance à l'égard d'Etats étrangers, qui conditionnait son existence depuis l'effondrement du dernier Etat arménien. Pour renverser le régime corrompu de Melchisédech Ier, les réformateurs n'eurent d'autre choix que de se tourner vers Shâh Abbas (p. 216-218), à qui ils se présentent dans une attitude servile, persuadés apparemment que, sans son aval, ils n'ont guère de chances de réussite. Le chah saisit cette opportunité. Accorder sa bienveillance à ces réformateurs servirait à merveille l'Iran et contribuerait à apaiser et à faciliter les relations avec les communautés arméniennes exilées en Iran. Tout en contenant la propension des Arméniens à se tourner vers ses adversaires ottomans.

    Réfrénée par les élites de la diaspora, l'Eglise était elle aussi prête à se rogner les ailes, en adaptant et en réduisant ses ambitions sociales et nationales, afin de satisfaire à la relation privilégiée qu'elle aussi avait instituée avec les puissances occupantes. Pour prix de son rôle au service et de contrôle de communautés si lucratives au plan économique pour l'empire, l'Eglise avait acquis d'importants droits sociaux et économiques. Redoutant de les perdre, à l'instar des marchands de la diaspora, l'Eglise restreindra elle aussi l'ambition des réformateurs, de peur de contrarier l'auteur de ses privilèges. Aussi se fera-t-elle moins réactive aux épreuves, aux doléances et aux intérêts de ses paroissiens. Il y eut bien sûr des exceptions parmi les courants plus radicaux de l'Eglise, mais ces derniers n'eurent pas d'incidence sur l'évolution générale du mouvement national.

    Dépendants du capital de la diaspora et piégés par des Etats étrangers, les réformateurs du 16ème siècle, même s'ils enregistrèrent un admirable renouveau culturel et s'ils bâtirent de puissants soutiens organisationnels au service de la vie arménienne, ne purent et n'allèrent pas plus loin pour élaborer quelque vision ou ambition politique indépendante. A l'avenir, même si le mouvement national produisit une sorte de programme politique, il reposa sur des appels aux Etats étrangers afin de résoudre les problèmes de la nation arménienne.

    Néanmoins, pour tout cela, les réformateurs chers à Tabriz méritent les éloges dont il les comble. Car, outre le socle communautaire qu'ils aidèrent à préserver, ils contribuèrent à accroître la longévité d'une Eglise qui, au regard de la formation nationale, représentait, plus qu'un refuge spirituel, une vaste réserve de matériau culturel, artistique, intellectuel et linguistique qui sera mis en œuvre lors de l'édification de la nation arménienne aux 18ème et 19ème siècles.

    VI. Conclusions - Un signe pour notre avenir

    La postérité ne s'est guère montrée amène pour Arakel de Tabriz. Les adeptes de l'arménien classique dénigrent souvent sa langue toute simple qui, enrichie d'expressions et de termes populaires, frise parfois le discours populaire. Les modernistes sont souvent exaspérés par ses excès hagiographiques, ses récits flamboyants de miracles, ses démonstrations de superstition et les descriptions véritablement surréalistes de famine et de cannibalisme qui se lisent tel un roman d'horreur à bon marché. A leur tour, critiques littéraires et historiens se montrent à l'occasion méprisants pour les imperfections d'ordre structurel, les incohérences chronologiques et narratives, reprochant même à Tabriz d'avoir créé guère plus qu'une mauvaise anthologie, intégrant de nombreux matériaux repris à d'autres. Les nationalistes, eux aussi, risquent d'être déçus.

    En dépit des affirmations contraires, Tabriz ne laisse aucunement paraître quelque grande ambition patriotique. Son Histoiren'opère pas de lien entre son "Arménie véritable" et un passé ancien, fait d'un Etat indépendant, comptant de grands féodaux tels les Mamikonian ou les Bagratouni [Bagratides]. Sa conception du fait national arménien, par ailleurs, se limite et se définit en grande partie par son affiliation avec l'Eglise arménienne. L'Arménie comme entité sociopolitique distincte n'est que très vaguement présente. Lorsqu'il évoque ces religieux réformistes pressés d'assumer des fonctions dirigeantes au sein des communautés arméniennes, il est frappant de constater que les noms qu'ils cite se trouvent au Kurdistan, en Turquie, en Géorgie et en Iran, mais jamais en Arménie (p. 234, 243, 247).

    Pour autant, aucun des péchés supposés ou réels d'Arakel Tabriz ne le condamne à la damnation ! Un métal précieux reste précieux, fût-il visible uniquement à travers les veines d'un matériau plus ordinaire, sinon corrompu. Comme toujours, ce que nous héritons du passé requiert des efforts au niveau intellectuel et imaginaire, si l'on veut véritablement l'assimiler.

    L'Histoire de Tabriz est un récit impressionnant, au plan artistique et intellectuel, de la catastrophe que furent les déportations de Shâh Abbas Ier, d'autant qu'il est animé d'un humanisme passionné. Fruit de souvenirs personnels et de nombreux témoignages, il fait figure de polémique convaincante à l'encontre des falsificateurs de l'histoire, pro-chah Abbas et pro-Ottomans. Le tableau déchirant qu'il livre des souffrances du peuple arménien aux mains de ces deux empires constitue une riposte des plus nécessaire à ceux qui soutiennent que les Arméniens tirèrent profit de ces Etats tyranniques. Mettant en pièces les odieuses tentatives d'humanisation de Shâh Abbas à l'occasion du 400ème anniversaire de la fondation de sa dynastie, Tabriz nous rappelle les atrocités perpétrées à l'encontre du peuple et toutes ces nations soumises, qui furent à la base de la renaissance de la monarchie iranienne !

    Le texte de Tabriz livre en outre un premier aperçu au plan historique. Rétrospectivement, il complète le tableau de la désintégration de la vie arménienne de l'Antiquité à l'âge classique en Arménie historique. S'agissant de l'avenir, il pointe les traits majeurs du développement national de l'Arménie moderne - le renouveau d'une "Arménie véritable" coïncidant avec l'essor national, non territorial, de la diaspora, au plan social, économique et même démographique, qui pèsera lourdement sur l'existence arménienne. Nullement exhaustif, Tabriz est néanmoins le premier historien important à considérer l'histoire arménienne dans la mère-patrie et en diaspora en tant qu'aspects différents d'une même expérience nationale. Après lui, aucun historien ne pourra écrire une histoire intègre du peuple arménien sans aborder son expérience dans la mère-patrie et en diaspora.

    Quoi qu'il en soit, Tabriz détaille plusieurs aspects de la vie arménienne en Iran, à Istanbul et même en Pologne. Notons qu'un chapitre entier, que d'aucuns supputent d'une main étrangère, est consacré aux Arméniens de Pologne, luttant contre les tentatives pour les assimiler. Les efforts de l'Europe pour figer et éliminer une existence arménienne indépendante furent d'évidence aussi intenses que ceux du chah ! Concernant la Pologne, Tabriz tape clairement dans le mille. Ulcérées, les autorités polonaises interdirent son Histoire ! Paradoxalement, alors que l'Europe chrétienne réussit à assimiler ses communautés arméniennes, la diaspora en Orient survécut à une vive oppression, se développant et créant des foyers de vie et de culture arméniennes.                                                                                  

    N'oublions pas, en outre, cette Histoire dans sa dimension régionale, où certains voient une source primaire inestimable au regard des guerres irano-ottomanes et la Cour iranienne au 17ème siècle. L'A. livre d'importantes informations sur l'empire ottoman, ses dissidences et force notations sur le peuple géorgien, soumis lui aussi à des massacres et des déportations. Démontrant une connaissance de la guerre, de l'architecture, de l'art et des peintres au 17ème siècle, les aperçus qu'il nous donne de la vie, de la civilisation et de la culture d'alors sont rehaussés par le tableau des catastrophes naturelles qui affligent le pays, des grands incendies et des tremblements de terre, des famines et des actes de cannibalisme. Autant d'éléments qui aideront les historiens modernes à développer une vision plus complète de cette époque.

    *****

    Modeste, Arakel de Tabriz reconnaît dans son épilogue qu'il a été desservi au plan académique, qu'il a manqué, de par son grand âge, de courage et d'énergie pour écrire cette Histoire, qu'il a dû commettre sur la seule insistance de ses supérieurs. En dépit de sa modestie, ce vénérable religieux a produit un ouvrage qui, saisissant des aspects essentiels de la vie arménienne de l'Antiquité au Moyen Age et à l'ère moderne et contemporaine, représente un éloquent témoignage sur cette époque.  

    Notes

    1. Voir Eddie Arnavoudian, "Tovma Medzopetsi's Chronicle of the Final Destruction of Armenia,"Groong, 03.06.2013 - http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20130603.html; trad. française par Georges Festa, http://armeniantrends.blogspot.fr/2013/12/tovma-medzopetsi-thomas-de-metsop-et-sa.html

    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri(Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
    ___________

    Traduction : © Georges Festa - 10.2016.
    Reproduction interdite.



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    Taner Akçam confirme l'authenticité des archives Andonian lors d'une conférence explosive sur son nouveau livre
    par Alin K. Gregorian


    BELMONT, Mass. - Le professeur Taner Akçam a donné une conférence explosive, le 10 octobre dernier, sur ses conclusions sans appel quant à l'authenticité d'un des premiers ouvrages sur le génocide arménien, dû à un survivant, Aram Andonian.

    Le livre d'Andonian, Medz Vojire [Le grand crime] est la cible d'attaques incessantes par la Turquie depuis sa publication au début du siècle dernier. Un ouvrage publié en 1983 par deux soi-disant chercheurs turcs souleva une telle polémique que même la plupart des chercheurs arméniens hésitèrent à s'y reporter.

    Andonian fut arrêté le 24 avril 1915 et, durant son incarcération, fut envoyé dans un camp de concentration à Meskéné, où il rencontra une première fois Naïm Effendi (Bey), un officier. Il survécut à ce camp et rencontra à nouveau Naïm à Alep en 1918. A cette époque, Naïm se montra compatissant envers les souffrances des Arméniens et remit à Andonian plusieurs télégrammes et documents qui montraient à quel haut niveau de chaîne de commandement conduisirent les ordres d'extermination des Arméniens.

    Il publia son ouvrage dans les années 1920 en France, où il s'était installé.

    Le livre d'Akçam, Naim Efendi'nin Hatıratı ve Talat Paşa Telgrafları [Les Mémoires de Naïm Bey et les télégrammes de Talaat Pacha], paru en Turquie deux jours seulement avant sa conférence à la First Armenian Church de Belmont, prend à bras le corps les détracteurs. Il aborde chaque point soulevé dans l'ouvrage des "chercheurs" turcs, Şinasi Orel et Süreyya Yuca, qui soutiennent de la manière la plus convaincante la thèse selon laquelle le livre d'Andonian serait une imposture.

    Un des points les plus importants qu'a souligné Akçam est que toutes les recherches qu'il a entreprises ont eu lieu aux Archives nationales et militaires d'Ankara, une source que le gouvernement et le peuple turc ne sauraient éluder.

    "Les archives ottomanes constituent l'une des sources essentielles, je l'ai toujours dit," a-t-il ajouté.

    De fait, précisa Akçam, son ouvrage lui fut suggéré, à l'origine, par les autorités turques. "Dans les années 1990, le Premier ministre Mesut Yılmaz m'a dit : 'Vous êtes historien, travaillez là-dessus !' Je le dis pour ma défense en toute innocence," glissa-t-il pour la plus grande joie du public.

    Autre aide majeure pour Akçam, le recueil compilé par le Très Révérend Krikor Guerguérian, prêtre catholique et survivant du génocide arménien, qui possède l'une des plus vastes collections de matériaux sur le génocide arménien. Comme l'a rappelé Akçam, Guerguérian fut un pionnier dans l'étude du génocide arménien. En 1965, ce chercheur autodidacte publia une analyse détaillée du texte d'Andonian, en le soumettant à des vérifications.

    La thèse négationniste repose sur trois éléments : Naïm Bey n'a jamais existé; il n'existe pas de mémoires, puisqu'une personne qui n'existe pas ne peut en écrire; et les soi-disant télégrammes de Talaat Pacha, de même que ces prétendus mémoires, ont été inventés par Andonian.

    Bien que Guerguérian (alias Kriger), chercheur réputé, ait publié en 1965 une étude détaillée des matériaux d'Andonian et que Vahakn N. Dadrian ait fait paraître en 1986 une longue réponse à Orel et Yuca, la communauté scientifique internationale avait globalement cessé d'utiliser ces mémoires et ces télégrammes en tant que sources fiables. A ce jour, les allégations visant Andonian étaient restées sans réponse, composant la pierre angulaire du négationnisme.

    Naïm Effendi propose son aide

    Naïm Effendi recopia secrètement à la main de nombreux documents ottomans (peut-être pour détourner les accusations en cas de répercussions pour l'extermination de masse). Naïm vendit sa collection à Andonian, qui entreprit de les publier en arménien. Une traduction anglaise et française s'ensuivirent. Akçam note toutefois que la seule édition sérieuse est l'arménienne, la traduction française étant honnête tout au plus, alors que l'anglaise est truffée d'erreurs.

    52 copies manuscrites d'archives ottomanes et 21 documents originaux figurent dans le livre. Les documents étant chiffrés (selon un code numérique), Andonian publia aussi la clé relative à ces documents.

    Les télégrammes émanant de Talaat Pacha, qui ordonne expressément l'extermination des Arméniens, sont les plus compromettants. Un ordre, qu'Akçam montra, et vérifié dans son ouvrage, est daté du 22 septembre 1915. L'ordre concerne l'élimination de tous les droits pour les Arméniens sur le sol turc, comme le droit de vivre et de travailler, qui "est éliminé. Il ne doit en rester aucun, pas même le nourrisson dans son berceau; le gouvernement en assume toutes les responsabilités."

    Un par un, Akçam reprit les trois principaux arguments d'Orel et Yuca.

    Le point central des négationnistes est que la personne dénommée Naïm Effendi n'existe pas. Akçam affirme que ses recherches démontrent que Naïm fut réellement officier et que plusieurs documents des archives ottomanes le prouvent.

    De fait, précisa-t-il, il découvrit tout d'abord un document sur Naïm Bey dans les Archives de l'Armée Turque à Ankara, paradoxalement dans le cadre d'un recueil en huit volumes, publié en 2007 afin de réfuter les thèses arméniennes. Il se trouve dans le septième volume, qui concerne une enquête sur des officiers de l'armée. Le texte rapporte qu'au printemps et à l'été 1916, le camp de concentration de Meskéné connut un nombre plus important qu'à l'ordinaire d'évadés, qui gagnèrent tous Alep. Le ministre de l'Intérieur, Talaat Pacha, lança cette enquête pour comprendre comment les prisonniers s'étaient enfuis. Dans cette enquête il est fait mention d'un certain "Naïm Effendi, 26 ans, originaire de Silifke," ancien officier de liaison à Meskéné, chargé plus tard des entrepôts à Alep.

    Autre télégramme, l'ordre adressé par Talaat de tuer Krikor Zohrab, écrivain et parlementaire, porte la même signature. Ce télégramme se trouve actuellement à la Bibliothèque Boghos Nubar à Paris.

    Au bas du document figurent les signatures de Mustafa Abdullah, gouverneur d'Alep, et d'Abdulahad Nuri, directeur du Bureau des Déportations. Le nom de Naïm Effendi apparaît à deux reprises. Dans la première note, il est écrit "Demander avec un communiqué officiel Naïm Effendi," alors que le second précise : "A conserver Naïm Effendi."

    Akçam poursuivit en énumérant de plus en plus de documents présents dans le livre d'Andonian, dont des télégrammes émanant de Talaat qui se plaint que les consulats américains obtiennent des informations secrètes relatives aux événements en territoire ottoman.

    Certains documents compromettants, listés par Andonian, furent photographiés et préservés pour la postérité par Guerguérian. "Ils ont disparu," a relevé Akçam.

    Les "démystificateurs" turcs se servent des contradictions entre le texte d'Andonian et le matériau de Guerguérian pour prouver que les documents sont des faux. Un des motifs majeurs de ces contradictions, nota Akçam, est qu'Andonian n'a pas utilisé tous les matériaux à sa disposition, jugeant certains d'entre eux moins importants.

    Certaines pages furent, en outre, adressées par Andonian au Patriarche d'Istanbul, Zaven Ier Der Eghiayan, qui avait poursuivi en justice Abdülhamid II. Ces poursuites n'aboutirent jamais et "nous ignorons où se trouvent ces passages et ces documents," a précisé Akçam.

    Les deux principaux arguments, avancés par les négationnistes, poursuivit Akçam, ne tiennent donc plus. "Ils accusent la communauté arménienne d'un crime en falsifiant et en manipulant l'histoire," déclara-t-il. "A eux de ravaler leur orgueil et de s'excuser."

    L'historien poursuivit en s'attaquant à l'accusation selon laquelle Naïm Bey était un joueur, ayant pour habitude d'accepter des bakchichs. Il expliqua que, dans ce but précisément, il a passé au peigne fin les archives ottomanes durant près d'un an sur une dizaine de sujets différents.

    A l'aide d'un diaporama, il montra certaines lettres et dépêches, qui visaient l'élimination de familles spécifiques, comme les Hazarbétian, les Amiralian, les Çaglassian et les Dischekenian. "Il existe des documents ottomans comportant ces mêmes noms, ainsi qu'un télégramme émanant de Talaat" dans les archives turques, a-t-il noté.

    Opérant une autre vérification à partir de l'ouvrage d'Andonian, Akçam a découvert des documents émanant d'un certain Soghomon Kuyomyan ou Soghoman Effendi, qui était lié à un député nommé Nalbantian. Nalbantian fit appel auprès de Talaat et d'autres députés pour la sécurité de ses proches. "Talaat ordonna à Soghomon de rester à Alep" pour sa propre sécurité, mais, en dépit de cela, des officiers l'envoyèrent à Deir-es-Zor, où il trouva la mort avec sa famille.

    "L'information relative à Soghomon figure dans les archives turques," a précisé Akçam. "Il s'agit exactement de la même histoire."

    D'autres documents ont montré, "avec des dizaines d'entrées corroborantes dans les archives ottomanes," les ordres émanant du gouverneur d'Alep et de Talaat relativement au transfert d'enfants arméniens orphelins d'Alep à Sivas et à Istanbul, massacrant les enfants arméniens à Meskéné, Raqqa et dans les environs, chassant d'Alep les employés arméniens du chemin de fer et leurs familles, et veillant à laisser les morts gisant publiquement le long des routes de déportation, etc.  

    Akçam a de même consacré beaucoup de temps à démystifier les objections techniques avancées par les négationnistes, concernant le type de papier utilisé par les officiels ottomans, ainsi que les codes des messages chiffrés. Par exemple, a-t-il précisé, les auteurs turcs qui nient le travail d'Andonian laissent entendre que la clé particulière, qu'il cite pour déchiffrer les lettres, n'était pas utilisée durant les années qu'il cite. Or, grâce à sa rigueur et à ses recherches minutieuses, Akçam a découvert de nombreux exemples qui corroborent le travail d'Andonian.  

    En résumé, a-t-il conclu : "Rien ne nous conduit à mettre en doute l'authenticité [de ces documents]." De fait, a-t-il ajouté, les arguments à leur encontre sont "totalement absurdes. Ce sont des foutaises !"

    "Il est prouvé sans le moindre doute que les documents de Naïm Effendi sont des plus authentiques," a-t-il déclaré.

    Akçam rendit aussi hommage au professeur Vahakn Dadrian qui prit la défense d'Andonian en 1986.

    Il fit l'éloge de Naïm Bey pour "avoir témoigné une telle sympathie concernant les Arméniens."

    Akçam travaille actuellement à la traduction anglaise du livre, qu'il espère voir paraître dans un an ou deux.

    Titulaire de la chaire Robert Aram, Marianne Kaloosdian and Stephen and Mariam Mugar d'Etudes sur le génocide arménien à l'Université Clark, Akçam est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont The Young Turks' Crime Against Humanity: The Armenian Genocide and Ethnic Cleansing in the Ottoman Empire (Princeton, NJ : Princeton University Press, 2012).                         

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    Traduction : © Georges Festa - 10.2016



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     © Otoliths, 2011


    Malgre Sangre, quand le mot se retrouve
    par Arpine Konyalian Grenier


    Mon père, orphelin survivant de Konya, mena une existence faite de travail et de prières, ce que je fais, à ma manière, comme auteure de poésie. Ora et labora. il est ici une part de volonté, très semblable à ce qui guide l'"exaptation" (adaptation en expansion), un concept assez récent, mû par la qualité et la générosité. Il annonce l'évolution via l'adaptation, mais aussi via une volonté et un effort actif et conscient, sans la singularité du "je"éphémère, de la personne, de la nation, de l'électron voué au chaos. Le souffle évolue en conséquence, de même la culture et l'identité. S'il n'y avait pas l'amour, ou la morale, dit-on.

    shed skin for shed blood for shed spite
    despite the Armenian
    American or not

    meaning to dream to lost object to gaze so unlikely
    a human theme but corpse still baring
    mother seed on a still point
    - confusion

    [peau neuve contre sang versé contre rancune ouverte
    malgré l'arménien
    américain ou pas

    donner sens au rêve à l'objet perdu au regard si improbable
    thème humain mais cadavre qui découvre encore
    la semence maternelle au point mort
    - confusion]

    Je suis une Arméno-Américaine originaire de Beyrouth, au Liban, où toute une variété de religions, de langues et de nationalités coexistent/aient dans un mélange rare de simultanéité orientale et d'individualisme occidental. Je n'ai pas de langue maternelle, car ma langue maternelle m'a perdue. J'implose au sein de cette perte, en quête du chaos nourrissant le monde des langues, suite à une dérivée du passé, du temps et de l'histoire abolis, du fait de ce qui échappe ou survit à la désintégration de l'expérience. Comme auteure de poésie, je recherche la polytonalité métalinguistique de l'expérience, en construisant (et non en décrivant) un espace aux limites du sens : au bord comme si, au-dessus duquel il y a sens et articulation, au-dessous duquel il n'y a rien sauf le cri d'un pouvoir linguistique amoindri mû par la nécessité d'être uni au moi, tout en étant aligné avec "l'autre." J'entends trois mots seulement de Rûmi - hamdim, pistim, yandim - je suis créé (honoré ?), patiné (chevronné ?), consumé (achevé ?). Lui aussi était de Konya; il n'était pas orphelin.

    orphaned tenacity and patience the additional
    lurking to be registered while light slowly
    if it were ordinary language terrain
    life riding over
    one bears witness to
    with the body and place of an absent body
    disclosing addressing negotiating
    for breath

    [une ténacité et une patience orphelines outre
    la menace d'être enregistré tandis que la lumière lentement
    tel le terrain d'une langue banale
    la vie qui s'écoule
    témoigner
    avec le corps et le lieu d'un corps absent
    dévoilant s'adressant négociant
    pour respirer]

    Sinon, les règles du déni comme dépendance irrésolue, et les valeurs esthétiques de croître tandis qu'art et culture s'effacent. La peur freine notre sagesse et la culpabilité altère notre sens de l'orientation; le monolithe hégémonique qui s'ensuit exacerbe la distance entre les cultures, suscite pression, colère, tragédies, bouc émissaire.

    the last colony's eradicated
    sing do not recite

    the pull of the sun endorses heart
    liturgy alternates the hour

    inward and outward the techne
    between being and charity
    parrhesic in nature

    [éradiquée l'ultime colonie
    chante ne récite pas

    l'attraction du soleil avalise le cœur
    liturgie qui fait se succéder les heures

    au-dedans au-dehors la technè
    entre exister et charité
    parrhésique par nature]

    La poésie rend possible une langue, renouvelle une culture qu'aveugle sa portée. Avec la poésie, les mots et les phrases s'accordent sans s'opposer, en continu, entiers, libres de tropes genrés, à l'instinct. Jamais nous n'avons été créés, à jamais nous sommes lumière, en dépit de nos ténèbres.

    dab into the red and draw limbs lacerated from the
    climb
    stray roots and wrinkles

    then spare the grounds in black boxes with no labels
    for supper we'll plough soft land for muscle

    the endothelial (wo)man wakes
    s/he has orange hair

    rancid roses of crystal in it

    hello coughs out the sutures s/he's clutched for years
    stuck to the inside of everyman

    hello! s/he looks up

    light panels on the ceiling simple-soldier gray
    the bloody face in rapture

    [tamponne dans le rouge et trace des branches lacérées
    par l'escalade
    racines et plis erratiques

    puis recueille les terres dans des boites noires sans étiquettes
    pour dîner nous labourerons terre molle contre muscles

    l'ho(fe)mme endothélial(e) s'éveille
    elle/il a des cheveux oranges

    aux eaux rances de cristal

    salut toussement elle/il s'agrippe depuis des années
    pris au-dedans de tout un chacun

    salut ! elle/il lève les yeux

    panneaux lumineux au plafond simple soldat gris
    face sanglante en extase]

    Plus de plâtre pour les fissures, plus d'histoires, de silence, de bafouilles, de protagonistes, d'antagonistes ou de narrateurs, mais pour ceux qui participent et le terrain évolutionnaire re-formant des esprits centrés sur l'impermanence et l'insignifiance de tout ce qui est humain, de tout excepté le besoin de contact simplement parce que -
    do I need an interface?
    pieces of human that I am

    software software please
    touch this heart perk
    this essential

    my lens against your compassion
    so many pieces color of self

    l'histoire de retrouvailles

    [ai-je besoin d'une interface ?
    ces fragments d'humain que je suis

    logiciel logiciel s'il te plaît
    touche ce cœur accessoire
    cet essentiel

    mon objectif contre ta compassion
    tant d'éléments la couleur du moi

    l'histoire de retrouvailles]

    Nous, les humains expatriés, nomades, exaptant sans pré tention, con jecture; con templatifs, con vivencia. Une traduction se produit lors de l'énonciation, tandis que le "mot" se retrouve. Le doute est opératoire, comme la solidarité.

    you and me computationally irreducible
    the sun's epinoia I am glad to tell
    the kings the queens blanked

    [toi et moi irréductibles au plan statistique
    epinoia du soleil que je suis heureuse de révéler
    aux rois aux reines occultés]

    Celan qui écrit : "[...] Il est des roses en la demeure [...] où ils frappent à mort mon père et ma mère : qu'est-ce qui a fleuri là, qu'est-ce qui fleurit là ?"

    Les oiseaux ont le rythme, les chimpanzés ont des catégories; l'humain a les deux. L'humain est poésie.

    [Chercheure indépendante et poète, Arpine Konyalian Grenier est l'auteure de quatre recueils : St. Gregory's Daughter (University of La Verne Press, 1991); Whores from Samarkand (Florida Literary Foundation Press, 1992); Part, Part, Euphrates (NeO Pepper Press, 2007); The Concession Stand: Exaptation at the Margins (Otoliths, 2011). Œuvres récentes parues dans le Journal of Poetics Research, Big Bridge, Word/for/Word et Barzakh. Elle vit et écrit à Los Angeles.]    

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    Traduction : © Georges Festa - 11.2016



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     © Cosmos Publishing, 2016


    Parution d'un ouvrage sur le massacre des Grecs en Turquie
    Asbarez, 02.11.2016


    Genocide of the Greeks in Turkey: Survivor Testimonies from the Nicomedia (Izmit) Massacres of 1920-1921 (Cosmos Publishing 2016), une compilation de témoignages recueillis auprès de Grecs chrétiens qui survécurent aux massacres perpétrés par les forces kémalistes, durant la phase finale du génocide grec, est paru en septembre dernier.

    Dans cet ouvrage méticuleusement compilé par le journaliste Kostas Faltaits en 1921 et accessible pour la première fois en anglais, les lecteurs en apprendront plus sur les méthodes utilisées par les kémalistes pour anéantir les minorités chrétiennes de Turquie. Cette édition inclut une préface de l'éminente historienne Tessa Hofmann, qui replace les atrocités dans leur contexte historique.

    Les massacres d'Izmit de 1920-1921 furent perpétrés par les forces kémalistes sur les communautés grecques dans la région située à l'est d'Istanbul, historiquement connue sous le nom de Nicomédie. D'après un rapport, au moins 32 villages grecs furent pillés ou incendiés et plus de 12 000 Grecs furent massacrés. En 1921, alors qu'il suivait les déplacements de l'armée hellénique en Asie Mineure (Turquie actuelle), un journaliste basé à Athènes, Kostas Faltaits, rencontra les survivants de ces massacres et recueillit leurs témoignages oculaires. Leurs récits incluent l'immolation en masse de civils dans leurs églises et leurs maisons, le viol et la torture sexuelle des femmes, ainsi que le supplice d'enfants brûlés vifs. De retour à Athènes, Faltaits publia ces témoignages en grec (1921), tandis qu'une édition française parut en 1922 et 1923. L'ouvrage comporte aussi les observations du métropolite arménien de Nicomédie, Stephan Hovakimian.

    Recensions

    Les récits des survivants grecs dans Voilà les Turcs !(titre originel), concernant les massacres, les tortures, les viols, les pillages et la destruction de villages entiers, ainsi que le sadisme des bourreaux infligeant de telles souffrances à leurs semblables, témoignent des abîmes où les humains sont capables de sombrer. - Thea Halo, écrivaine, militante

    Grâce aux témoignages émouvants replacés dans leur contexte au plan scientifique et journalistique, cet ouvrage améliore considérablement notre vision du génocide des Grecs d'Anatolie perpétré par les militants kémalistes. Ce livre contribue à pallier l'oubli de l'expérience grecque dans la littérature sur le génocide arménien. - Hannibal Travis, professeur de droit  

    [Grand journaliste et écrivain grec, Kostas Faltaits (1891-1944) naquit à Smyrne (actuellement Izmir), mais, la même année, sa famille s'installa dans l'île de Skyros. Il étudia le droit et la philologie à l'université d'Athènes, puis entama en 1910 une carrière dans le journalisme.]

    Pour plus d'informations, consulter http://izmitmassacres.com/

    L'ouvrage est disponible sur Amazon : http://amzn.to/2diFrMN

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    Traduction : © Georges Festa - 11.2016



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     © Miño y Dávila Editores (Buenos Aires), 2016 - Editions Petra (Paris), 2016


    Videla, Milošević, Pinochet... Que faire de leurs cadavres ?
    Entretien avec Sévane Garibian
    par Norma Domínguez
    Swissinfo.ch, 10.11.2016


    [La muerte del verdugo. Reflexiones interdisciplinarias sobre el cadáver de los criminales de masa [La mort du bourreau. Réflexions interdisciplinaires sur le cadavre des criminels de masse], paru le 10 novembre dernier à Paris dans sa version française (Editions Petra) et en espagnol à Buenos Aires (Miño y Dávila Editores), sous la direction de Sévane Garibian, aborde la question dérangeante de l'héritage des génocides.]

    - Swissinfo.ch: Comment et quand est né la nécessité de réaliser cette œuvre collective, La mort du bourreau ?
    - Sévane Garibian : L'idée m'est venue en 2011 suite aux morts très médiatisées d'Oussama ben Laden et du colonel Kadhafi. En étudiant les défis fondamentaux posés par ces fins de vie si singulières, j'ai pensé qu'il y avait là un travail intéressant et nécessaire à faire sur ce thème. Nécessaire, en fait, à deux titres : premièrement, parce que la mort des bourreaux (au sens anglais de "perpétrateurs") pose des questions cruciales qui traversent le temps; ensuite, parce que ces questions restent aujourd'hui inexplorées ou l'ont peu été par les sciences humaines. Il y avait réellement une "lacune à combler."

    - Swissinfo.ch: En lisant le passage sur le corps du dictateur argentin Rafael Videla, plusieurs questions surgissent, dont certaines s'opposent : pouvons-nous ou avons-nous le droit de nous demander que faire du corps de cet homme qui a fait disparaître tant de corps ? Sa famille a-t-elle le droit de disposer de ses restes ?
    - Sévane Garibian : Nous pouvons, et nous devons, poser la question de savoir quoi faire de ce corps si particulier, précisément parce qu'il s'agit d'un criminel de masse, à l'origine d'une politique d'Etat de disparitions forcées.

    De fait, sa mort a suscité spontanément et immédiatement toute une série de questions très importantes au sein de la société civile argentine, et pas seulement dans l'esprit des enquêteurs ! Rappelez-vous le débat autour du sort final de ce corps... Le plus important était de savoir où enterrer ce cadavre si embarrassant, tout en sachant que le défi consistait à respecter la dignité de ses victimes et éviter de créer un lieu de sépulture pouvant se transformer en lieu de culte.

    J'ai choisi de commencer le livre par la lettre célèbre du journaliste argentin Jorge Köstinger, adressée à la famille de Jorge Rafael Videla, deux jours après le décès. Ce n'était pas anodin : cette lettre résume tout et, quant au fond, répond à votre question. En démocratie, il ne s'agit évidemment pas de priver la famille des restes d'un mort, quel qu'il soit, y compris un criminel contre l'humanité. Autrement dit, la meilleure manière de lutter contre l'arbitraire et la violence est de se refuser à les reproduire.

    - Swissinfo.ch: Ce livre est dense et ses auteurs proviennent de disciplines et de lieux divers. Comment construire une vision commune face à un thème aussi complexe que celui-ci ?
    - Sévane Garibian : Cet ouvrage réunit des spécialistes en droit, histoire, anthropologie, sociologie, psychologie et littérature. Notre vision n'est pas ce qui nous rassemble. Ce qui nous rassemble ce sont les questions posées par chacune de ces morts qui se produisent, néanmoins, dans des contextes différents. Quand et comment le bourreau est-il mort ? Que faire de ses restes ? Que faire de son "héritage," de la mémoire de ses crimes et de ses victimes ?

    Chacun de nous réfléchit librement sur le cadavre des criminels de masse et leur postérité à partir de sa propre discipline et du traitement d'un cas spécifique, en prenant en compte ces trois questions clé.

    - Swissinfo.ch: Lors d'un entretien que nous avons réalisé pour swissinfo.ch, il y a quelques années, nous m'aviez dit : "Etre survivant signifie l'échec du projet génocidaire." Que signifie "le corps" ou "le sort du corps" du bourreau ?
    - Sévane Garibian : Premièrement, la survie de la victime, comme la mort du bourreau, marquent l'échec, la limite ou la fin de la politique génocidaire ou criminelle. Deuxièmement, la majorité des études dans le domaine des "Genocide and Mass Atrocities Studies" se concentrent sur le sort des victimes.

    Plus récemment, un programme européen de recherches, dirigé par l'anthropologue Elisabeth Anstett et l'historien Jean-Marc Dreyfus, auquel j'ai eu l'honneur de participer, a ouvert un nouveau champ d'investigation dédié aux corps (morts) des victimes. L'hypothèse était la suivante : le traitement et le sort de ces corps livrent une clé d'analyse supplémentaire des violences de masse et de leur impact. Dans La mort du bourreau, j'ai voulu inverser la perspective en prenant en compte le fait que le traitement et le sort des cadavres des criminels de masse constituent aussi une clé riche et intéressante.

    - Swissinfo.ch: Est-cela même chose de parler des morts d'Hitler, de Videla, de Milošević, de Pinochet ou de Saddam Hussein, lorsqu'on essaie d'appréhender son propre héritage ? Est-il possible de penser qu'à partir de leurs morts et/ou de leurs corps l'on peut "obtenir" un "patrimoine" de la mémoire ? Ne court-on pas le risque de les mythifier ?
    - Sévane Garibian : L'impact et les effets des crimes de masse sont multiples et transgénérationnels. C'est indéniable. Les modalités de la mort du bourreau, le traitement post-mortem de son corps et la question de la patrimonialisation face aux exigences de justice et de réparation, constituent des objets essentiels d'étude. Travailler ces questions permet justement de mieux comprendre, tout en démythifiant. A l'inverse, l'absence de travaux critiques et de questionnements sur ces sujets peut alimenter un mythification aveugle.

    [Restos humanos e Identificación : violencia de masa, genocidio y el "giro forense," autre ouvrage sur le même thème à paraître en 2016 aux éditions Miño y Dávila (Buenos Aires), codirigé par Sévane Garibian, Elisabeth Anstett et Jean-Marc Dreyfus.]              

    [Chercheure en justice pénale internationale, justice transitionnelle et droits humains, Sévane Garibian est issue d'une famille rescapée du génocide arménien. Elle a étudié en Egypte, en France, en Argentine, en Espagne et en Suisse.
    Elle est professeure boursière du Fonds National Suisse (FNS) à la Faculté de Droit de Genève, tout en occupant une chaire à l'université de Neuchâtel.
    Elle dirige en outre le programme scientifique "Right to Truth, Truth(s) through Rights : Mass Crimes Impunity and Transitional Justice," financé par le FNS, visant à interroger le droit à la vérité et sa mise en œuvre dans des contextes d'impunité de crimes de masse.]
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    Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 11.2016

    Site des éditions Petra : https://www.editionspetra.fr/
    Site des éditions Miño y Dávila : http://www.minoydavila.com/



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  • 11/19/16--05:13: David Sarafian - Interview


  •  © http://www.arpafilmfestival.com


    Une histoire d'amour et de persévérance
    Entretien avec David Sarafian
    par Gregor Zupanc
    Asbarez, 24.10.2016


    LOS ANGELES (Festival international du Film de l'ARPA) - David Sarafian est un grand cinéaste arménien du 20ème siècle et du tournant de ce siècle. Une rétrospective de ses films a eu lieu lors du 60ème anniversaire de la Cinémathèque Française à Paris. En 1999, une sélection de ses œuvres fut présentée à Berlin. Son film, Lost Paradise, livre une réflexion grandiose sur l'identité arménienne. Ce film a été présenté au Festival International du Film de l'American Film Institute (AFI), il y a 24 ans. Sarafian revient cette année à Los Angeles avec son nouveau film, Hot Country, Cold Winter(titre arménien original : Bagh Yérguir, Tsourd Tsemér). Le gala d'avant première aura lieu à l'Egyptian Theatre, le 4 novembre, à 19 heures 30.

    Hot Country, Cold Winter est un chef-d'œuvre ayant pour thème l'amour et la ténacité d'un couple arménien face à l'adversité.

    - ARPA International Film Festival (AIFF) : M. Sarafian, vous avez attendu près de 25 ans pour dévoiler votre second film. Comment vous sentez-vous, maintenant que l'œuvre est achevée ?
    - David Sarafian : 25 ans ? Ils ont passé en un clin d'œil ! D'un autre côté, tant de choses sont arrivées et ont changé dans l'intervalle. J'ai travaillé sur d'autres projets, comme cette série documentaire sur l'histoire et la culture arméniennes pour la télévision allemande, ou mes expositions artistiques. Mais je n'ai pas attendu. Pendant toutes ces années, je n'ai cessé de travailler sur ce film, même quand j'étais occupé ailleurs. Il n'y a pas eu un jour, sans exception, où je n'ai pas travaillé à ce projet au moins quelques heures. N'en parlons plus... C'est comme un musicien qui joue de son instrument tous les jours. Peut-être est-ce là le secret par lequel le musicien et sa musique parlent directement à notre âme. Tous les autres arts se contentent d'espérer un jour avoir le même effet que la musique. Si mon film touche l'âme de ses spectateurs, ça prouve alors que ces heures de travail sans nombre n'auront pas été vaines.     

    Bien sûr, Hot Country, Cold Winter traite tout d'abord de la vie dans des temps durs. Aujourd'hui, pour beaucoup de gens, il est difficile de comprendre les circonstances inhumaines que notre peuple a connu. En tant que race, nous persévérons et nous trouvons les moyens de nous relever et de continuer à vivre. Le personnage principal du film, Tigran, déclare : "Quand les conditions d'existence deviennent insupportables, les gens perdent rapidement leur visage humain. Depuis des années, nous vivons dans des conditions insupportables et, Dieu merci, nous sommes restés humains."

    Ce sujet est vrai non seulement pour les Arméniens, mais pour tous les peuples à travers le monde.

    Comment je me sens, maintenant que le film est achevé ? Une fois le mixage sonore peaufiné, je me suis réveillé un matin avec l'envie d'aller au studio, en réalisant que je n'avais plus rien à faire. J'ai vécu "avec" ce film pendant des années et maintenant je me retrouve tout seul. Comme si ma femme me quittait après toutes ces années, même si je n'ai jamais vécu ça.

    -  ARPA International Film Festival (AIFF) : L'art est votre passe-temps ?
    - David Sarafian : Non, ce n'est pas le cas. Je me suis déjà posé cette question et ma réponse a été : "Les beaux-arts sont ma langue première, la cinématographie celle que j'ai étudiée." Mais j'ai beaucoup étudié et maîtrisé cette langue qui consiste à réaliser des films. Voyez-vous, l'anglais sera toujours la langue première d'un Anglais germanophone, même si son allemand est impeccable. Je suis issu d'une famille d'artistes et j'ai grandi dans l'atelier de mon père. J'ai toujours été entouré d'artistes. Mon grand-père, Sarkis Sarafian, fut directeur artistique du premier film sonore arménien et l'un des fondateurs des studios Armenfilm. Mon père, Souren Sarafian, est un grand artiste. Mon neveu, Souren Sarafian Junior, est un artiste arménien contemporain tout à fait remarquable, dont les œuvres sont exposées en Italie, en France, en Allemagne, en Australie. Son fils, Armen, dessine lui aussi. Nous préparons en ce moment une exposition intitulée "5 Générations," organisée en Chine.

    -  ARPA International Film Festival (AIFF) : Apparemment, votre œuvre fera aussi l'objet d'une exposition ici.
    - David Sarafian : Oui, mais je crois que nous nous éloignons du sujet.

    -  ARPA International Film Festival (AIFF) : Votre vie est comme ça... Revenons au thème du film. Lost Paradise, votre premier film, un exemple authentique d'une famille arménienne. L'histoire se passe dans une banlieue sur les contreforts d'une montagne face au Mont Ararat. Ce film a été salué en raison de son impact fort sur les spectateurs. Qu'est-ce qui vous inspiré depuis la réalisation de ce film ?
    - David Sarafian : Tout d'abord, ce film exprime une réflexion sur l'art classique. Et puis, bien sûr, ma collaboration avec mon directeur de la photographie, Achot Mkrtichian. Et aussi les discussions avec notre aîné, le grand Gevorg Thovmassian, qui interprète le personnage principal. Lui aussi a vécu les mêmes circonstances décrites dans le film, après avoir été témoin des massacres en Turquie. Toute l'histoire du film a pour cadre les années 1980. Aucune séquence n'aborde le génocide en tant que tel, mais Jean Rouch, créateur du cinéma-vérité et président de la Cinémathèque Française, m'a dit un jour : "Ton film Lost Paradiseconstitue la réflexion la plus forte sur le génocide arménien dans le septième art, même si je connais et j'apprécie Nahapetde Malian et Mayrig de Verneuil. Toutes mes félicitations, David !"

    Ces déclarations ont été enregistrées et sont consultables à la bibliothèque de la Cinémathèque Française. Quel plus bel éloge ? Quant à la première de Lost Paradiseà Los Angeles, ce fut inoubliable. Le film fut présenté au Monica Theatre et fit l'objet de nombreux articles dans Variety, Hollywood Reporter, LA Reader et autres revues. Votre ville tient une place essentielle dans ma carrière et mes films. Maintenant, imaginez simplement ce que signifie pour moi la première aux Etats-Unis, cette année, de Hot Country, Cold Winter, à Los Angeles au Festival du Film de l'ARPA !

    -  ARPA International Film Festival (AIFF) : Hot Country, Cold Winter est un film sur l'amour et une famille arménienne solide contre vents et marées. Qu'est-ce qui vous a poussé à réaliser ce film ?
    - David Sarafian : Mon expérience personnelle ! Et aussi les gens qui ont aidé à concrétiser ce film. Yana Drouz, Achot Adamian, Armen Khachatrian, Achot Mkrtichian, Vardan Sedrakian, Mikayel Antonian, Gayané Hakhnazarian, Souren Hakhnazarian, Oleg Gousev, Alekseï Yourovski, Anna Drozhenko, Levon Karapétian, Hmayak Rosdomian, Assatour Demirjian... Arrêtez-moi, sinon je vais énumérer tous mes collaborateurs ! Ils sont plus de 80 et jamais je n'oublierai un seul nom.

    -  ARPA International Film Festival (AIFF) : Bravo ! Bravo ! A votre avis, quels sont les symboles les plus reconnus et originaux dans la culture arménienne ? Pourriez-vous préciser quel a été l'impact de votre pays d'origine sur vous et ce qui a influencé la réalisation de vos films ?
    - David Sarafian : Je ne crois pas qu'un symbole puisse être original et bien connu à la fois. A mon avis, et je ne suis pas le seul, le Mont Ararat est le symbole arménien le plus reconnu et le plus courant. Le Mont Ararat se trouve en Turquie. Un symbole original ? Pour moi, c'est Erevan vidée de ses habitants en 1973 lors du match de foot de l'équipe Ararat, et puis ces 100 000 personnes qui sortent du stade Hrazdan et font à nouveau revivre la ville. Mais regardez. Nous n'avons pas notre Mont Ararat, aujourd'hui nous n'avons pas cette foule de 100 000 personnes quittant le stade et nous n'avons pas d'équipe championne comme l'Ararat.

    Mais tout ça vit en chacun de nous, dans notre âme. Personne ne pourra nous l'enlever. C'est notre force. Dans Lost Paradise, le vieux Mkhitar déclare : "Mon petit-fils peut oublier ce qu'il n'a pas vu." Nous connaissons cette sensation de manque de ce que nous n'avons jamais vu. Nous savons comment nous souvenir de ce que nous avons vu et perdu. C'est cela qui a eu un impact sur moi et mes films. J'aimerais dire un mot de cette lumière qui se répand au matin depuis le sommet de l'Ararat pour ensuite inonder ma ville. J'ai cette image dans Hot Country, Cold Winter. Cette lumière exerce aussi son influence sur moi et mes films. Voilà pourquoi, peut-être, ce film, malgré ses zones obscures, est aussi irradié de lumière. Je ne suis pas le seul à le penser.

    -  ARPA International Film Festival (AIFF) : Assisterez-vous à la première de Hot Country, Cold Winterà Los Angeles ? Pourriez-vous nous dire un mot de ce que vous ressentez sur ce retour, 25 ans après ? Comment voyez-vous Los Angeles ?
    - David Sarafian : Je suis enthousiaste et très heureux à l'idée de voir des amis que je n'ai pas vus depuis des années. L'image que j'ai de Los Angeles a aussi quelque chose à voir avec la lumière. C'était en juin 1992, mon premier soir à Los Angeles, on m'a montré les illuminations de la ville. Les gens pensaient que je serais impressionné. Je leur ai dit : "C'est superbe, mais un soir à Erevan c'est pareil !" Un habitant m'a dit : "C'est impossible !" A mon retour, Erevan n'était plus illuminé comme avant. C'est ça qui a déterminé le sujet de mon film. Aujourd'hui, ma ville resplendit à nouveau. On verra si, cette fois, je serai d'accord avec les habitants pour qui Los Angeles est la ville la plus illuminée au monde.

    - ARPA International Film Festival (AIFF) :Votre film est considéré comme un classique, à part, aux côtés de ceux d'Ingmar Bergman, Federico Fellini et Andreï Tarkovski. Quand et comment êtes-vous tombé amoureux du cinéma ?
    - David Sarafian : Merci pour le compliment ! Quoi qu'il en soit, je reste modeste. Ces films sont des repères, des légendes que j'admire. J'en citerai quelques autres qui ont joué un rôle essentiel dans la maturation de mes goûts et de mon style cinématographiques : Luis Buñuel, Satyajit Ray, Akira Kurosawa. La Nouvelle Vague française, Artavazd Péléchian. Et deux autres, peut-être les plus importants à mes yeux : Buster Keaton et Charles Chaplin. J'ai probablement appris d'eux l'essentiel et je continue à apprendre. Je m'autoriserai peut-être une comédie, finalement.

    Vous m'avez demandé quand je suis tombé amoureux du cinéma. J'avais 4 ans quand, pour la première fois, mon grand-père Sarkis m'a emmené dans son studio de cinéma. Je me souviens très bien de ce jour-là. On peut y voir le tout début. A 11 ans, j'ai dit à mon père que je voulais être réalisateur. A 14 ans, j'ai commencé à lire L'Art du cinéma de Lev Koulechov et l'Histoire générale du cinéma de Georges Sadoul. Vous ne pouvez pas vous imaginer ! Je pense maintenant seulement à ces relations amoureuses : 4 ans la première fois, la deuxième fois à 11 ans et la troisième à 14. C'est drôle, non ?

    - ARPA International Film Festival (AIFF) :Finissons. Merci de m'avoir accordé cet entretien et pour votre humour. Nous attendons maintenant votre comédie.
    - David Sarafian : Rappelez-vous que plus de 20 ans ont passé en un clin d'œil. Blague à part, cette fois-ci, on n'attendra pas plus de deux ans. Après tout, je n'ai pas tant de temps devant moi. Je ne vais pas vivre jusqu'à 200 ans !                

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    Traduction : © Georges Festa - 11.2016



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     © Capital Intelectual, 2012

    Génocide arménien et terrorisme international
    Entretien avec Khatchik Derghougassian
    par Nabih Yussef


    [Docteur en Relations Internationales de l'université de Miami et professeur à l'université de San Andrés (Argentine), Khatchik Derghougassian analyse le combat de la diaspora arménienne en quête de réparation historique, les défis de la réflexion sur le terrorisme contemporain, tout en livrant sa vision du débat public concernant l'intervention des forces armées dans la sécurité intérieure.

    Politologue d'origine arménienne, il a émigré en 1987 en Argentine et depuis lors participe activement à la communauté académique nationale en tant que spécialiste de la sécurité, de la prolifération des armements et des études sur la Guerre froide.]

    - Nabih Yussef : Pourquoi l'Argentine reconnaît-elle le génocide arménien ? Dans quelle mesure la diaspora arménienne a-t-elle influé sur cette reconnaissance ?
    - Khatchik Derghougassian : Je crois que la question serait plutôt de savoir pourquoi l'Argentine ne reconnaissait pas le génocide arménien. Le concept de diaspora a partie liée avec la racine du génocide, la dispersion des Arméniens et la soviétisation du pays. L'objectif de la diaspora fut la préservation de l'identité dans l'espoir d'obtenir justice et de retourner en Arménie. En général, toutes les diasporas pensent de même, avec une mère-patrie ou une patrie imaginaire. Sur la base de cet état de fait, un procès est organisé en 1919 à Istanbul (Turquie) contre les perpétrateurs de ce crime sans leur présence, puisqu'ils avaient pris la fuite. Or ce procès n'aboutit pas, du fait de l'ascension politique de Mustafa Kemal qui, suite à son projet de bâtir une identité turque laïque et moderne, finit par officialiser une politique de mise en sourdine du génocide. Autrement dit, ce crime contre l'humanité fut oublié. Y contribua la politique bolchévique de l'ex-Union Soviétique, alliée de la Turquie kémaliste en guerre avec les Occidentaux, puis les intérêts des grandes puissances qui voulaient une Turquie neutre afin de freiner l'expansion soviétique. Après la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte de la Guerre froide, lorsque la Turquie intègre l'OTAN, l'oubli s'officialise au plan international. Autrement dit, tout le monde savait qu'un génocide s'était produit, mais personne ne le disait publiquement pour ne pas porter ombrage aux Turcs. Entretemps, Raphaël Lemkin forge en 1944 le concept de génocide et en 1948 nous obtenons la Convention sur le génocide. Dans cet intervalle, un processus de renouvellement générationnel s'opère au sein des communautés arméniennes au Moyen-Orient et, à partir du milieu des années 1960, lorsque la troisième génération de survivants prend les rênes, une génération intégrée, qui fréquente les universités, qui découvre le monde, la question est : "Et le génocide des Arméniens ?" C'est le début des manifestations demandant justice pour le génocide arménien, y compris en Arménie soviétique. En 1973, l'ONU élabore un rapport sur le génocide à travers le monde, mais, du fait des pressions du représentant turc, le génocide arménien n'y figure pas. C'était le crime parfait, il n'a pas eu lieu, il n'a pas existé ! Contre cela, il y a eu un important activisme de la diaspora avec des mobilisations au plan politique pour sortir le génocide de l'oubli. C'est là où la Turquie lance une diplomatie du déni, commençant à déclarer aux pays qu'elle ne voyait d'un bon œil une résolution en faveur du génocide.

    -  Nabih Yussef : Quelle fut la réaction des pays avant le génocide ?
    -  Khatchik Derghougassian : Jusqu'en 1986, aucun président ne s'est risqué à utiliser le mot génocide en public. Or, en Uruguay, il existait une loi de 1965 qui mentionnait le génocide des Arméniens et qui allait encore plus loin, se prononçant en faveur de la restitution des territoires usurpés par les Turcs. Mais la dictature est survenue, avec l'oubli, et tout s'arrêta.

    C'est en 1986 que François Mitterrand mentionne publiquement le mot de génocide, et en 1987 Raúl Alfonsín. La réaction de la Turquie fut phénoménale. En outre, l'on savait que la chancellerie argentine était contre la référence au mot génocide de la part d'Alfonsín. C'est alors que s'ouvre un processus important. Le Parlement Européen vote une loi où il conditionne l'entrée de la Turquie à la reconnaissance du génocide arménien. Ce processus conduit à inscrire au calendrier ce crime oublié. Or, que signifie reconnaître ? Dans le cas de l'Argentine, il s'agit d'une reconnaissance du pouvoir exécutif; d'une loi du pouvoir législatif; et au niveau du pouvoir judiciaire, d'un procès qu'intente en 2011 une famille arménienne, laquelle demande à l'Etat argentin de demander à la Turquie des explications quant au génocide. Or, il existe encore des pays qui ne reconnaissent pas le génocide : les Etats-Unis parlent de tout, sauf du mot génocide, car cela leur crée des problèmes. Chaque fois qu'une loi est sur le point de sortir au Congrès, un veto présidentiel s'y oppose. A un moment donné, nous nous assoirons à la table de négociation, mais pas pour débattre du génocide, ni comment en réparer les conséquences.

    - Nabih Yussef : De nombreux peuples n'ont pas d'Etat ou en contestent l'organisation actuelle, et leur lutte est rapidement qualifiée de "terroriste" par les grandes puissances. C'est le cas de la Tchétchénie, du Kurdistan ou de la Palestine. Pourquoi ?
    -  Khatchik Derghougassian : Parce qu'il existe une vaste construction sociale qui s'est imposée via le concept de terrorisme, avec un malentendu à ce sujet. Le terrorisme est une lutte violente qui parie sur l'impact psychologique de ses frappes. Si l'on veut considérer comme organisation terroriste une organisation politique qui, à un moment donné, a recouru à la violence politique, pratiquement tout le monde est concerné. Tous les pays qui luttent aujourd'hui contre le terrorisme, y compris les Etats-Unis et la France, ont recouru à un moment donné à la violence politique. Le problème principal n'est pas le terrorisme, mais les conditions internationales qui font que le terrorisme est un moyen efficace pour la portée médiatique de leurs projets, d'où une forte politisation de leurs usages du terrorisme. Mais il faut faire attention parce que le terrorisme pour les uns constitue un combat politique pour d'autres. Ce qui ne veut pas dire que l'on justifie l'Etat Islamique ou la barbarie qui règne au Moyen-Orient.

    -  Nabih Yussef : Le gouvernement argentin, à travers le ministère de la Sécurité, s'est exprimé à plusieurs reprises, parlant de "maras" [gangs - NdT] dans le pays et même de "cellules terroristes," comme s'il cédait du terrain pour débattre de l'intervention des forces armées dans la sécurité publique. Quel est ton point de vue sur ce scénario ?
    -  Khatchik Derghougassian : Mêler les forces armées à la sécurité publique est une régression. Dans aucun pays cela n'a donné de bons résultats, et j'inclus le Mexique. Les résultats ont été très controversés. Dans le cas de l'Argentine, il y a une forte résistance de la société civile. Or, chercher des excuses et créer de la confusion pour impliquer les forces armées n'est pas la solution. Parler de terrorisme en pensant à une alliance avec les Etats-Unis n'est pas non plus nécessaire. Inutile de confondre pour recourir à de nouvelles lois avec de nouvelles formes d'intervention, mais sans impliquer les forces armées. Car, même si nous sommes dans une zone de paix, cela ne veut pas dire qu'il n'existe pas un rôle pour les forces armées dans la défense du pays; cela dit, je n'invite pas à une politique extérieure militarisée. Mais nous devons éviter de confondre et d'"être attractifs," en parlant de terrorisme. Nous devons éviter la tentation d'encourager une opinion publique qui soit en faveur de l'intervention des forces armées, en pensant que c'est là la solution des problèmes. Ce qui ne veut pas dire que nous ne devons pas chercher résolument une solution aux problèmes.    

    [Analyste international, journaliste et chercheur auprès du Consejo de Estudios Interdisciplinarios Económicos y Politícos, Nabih Yussef travaille actuellement comme sous-directeur du CEIEP et animateur de la radio FM Café Internacional (88.9). Parallèlement à ses contributions au CEIEP, il étudie l'italien et l'arabe. Un livre qui l'a marqué : El concepto de lo político, de Carl Schmitt. Contact : nabih.yussef@CEIEP.org]
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    Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 11.2016



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     © I.B. Tauris & Co Ltd, 2015 - Birzamanlar Yayıncılık, 2016


    Une promesse tacite : le "Projet Mémoire" d'Armen Marsoobian
    par Rupen Janbazian
    The Armenian Weekly, 12.02.2016


    C'est dans les années 1980 que deux oncles d'Armen T. Marsoobian se sont mis à collecter des photographies, des mémoires et des lettres de famille - tout ce qu'ils pensaient pouvoir aider à reconstituer l'histoire de leur famille. "Ils ont essayé d'assembler le tout pour raconter l'histoire de la famille - une histoire fascinante qui englobe tant de pans de l'histoire de notre peuple," explique Marsoobian. Au début du 20ème siècle, les membres de sa famille furent témoins du génocide arménien. Et à travers leurs mémoires, il est évident qu'ils luttèrent pour faire en sorte que "les gens réalisent ce qui est arrivé aux Arméniens."

    Lorsque ce matériel accumulé fut confié à Marsoobian à la mort d'un de ses oncles, il décida d'assumer la tâche de révéler au monde l'histoire de sa famille. "Même si mon oncle ne m'a jamais demandé explicitement de mener à bien ce projet, j'ai vraiment le sentiment d'achever quelque chose qu'ils ont commencé. Pour moi, c'est important de donner la parole à toute cette génération. D'une certaine manière, je m'acquitte d'une obligation morale - d'une promesse tacite. Ma motivation première, en quelque sorte," poursuit-il.

    Il y a presque trois ans, Marsoobian, professeur et directeur du département de philosophie à la Southern Connecticut State University, décida qu'il valait peut-être mieux relater l'histoire de sa famille via des expositions photographiques. Il avait aussi l'impression que cette histoire pouvait être une façon de présenter à la population de la Turquie l'histoire plus vaste de la présence arménienne dans ces terres avant et pendant le génocide arménien.

    C'est ainsi qu'en avril 2013, Marsoobian lança ses expositions au DEPO d'Istanbul, un centre réputé pour accueillir des projets collaboratifs et des échanges culturels et artistiques très divers, situé dans un ancien entrepôt de tabac de quatre étages, dans le quartier stambouliote de Tophane. Depuis, il a organisé des expositions dans d'autres régions de Turquie, y compris à Ankara et Diyarbakır. Mais c'est peut-être son exposition d'octobre 2013 dans la ville de Merzifon (Marsovan), non loin de la Mer Noire en Turquie, qui fut la plus significative.

    "C'était très gratifiant de l'amener là [à Merzifon], car c'était comme un retour au pays," explique Marsoobian. Sa famille fut contrainte de quitter la ville en 1921 - et quittera définitivement la Turquie en 1922. "Outre les souvenirs atroces de cette période, il en existe bien d'autres, merveilleux. En sorte que, d'une certaine manière, l'exposition était une façon de ramener ces photographies chez elles," explique-t-il, présentant sa décision d'y organiser une exposition comme enrichissante pour lui au plan moral et émotionnel.

    "Les expositions - du moins, celles que j'ai organisé en Turquie - comportent beaucoup de matériel textuel accompagnant les photographies," précise Marsoobian. Ces textes présentent un récit familial, tout en contextualisant ce qui se passait vraiment dans la région à cette époque. "Ils reconstituent véritablement la trajectoire de la famille des années 1870 jusqu'à son départ de Turquie et son arrivée en Grèce en 1923," explique-t-il. Les expositions de Marsoobian ne sont pas simplement des images accompagnées de légendes; il y a, de fait, beaucoup à lire. "J'ai eu la chance de travailler avec des gens en Turquie, qui ont traduit mes textes en turc. Il y a une véritable composante éducative - il ne s'agit pas simplement de regarder des images," déclare-t-il.

    Bien que ces expositions soient des plus personnelles, Marsoobian souligne aussi l'aspect politique lié au fait de montrer ces photographies en Turquie. A ses yeux, ces expositions revêtent un objectif politique évident, lié à ce qu'il appelle "ouvrir le débat et le dialogue" au sujet de la présence arménienne en Turquie - un chaînon manquant de l'histoire de la Turquie, d'après Marsoobian.  

    "Beaucoup de gens dans cette société ignorent totalement cela, vu la manière avec laquelle la politique éducative nationale efface la présence des Arméniens. Je suis très heureux quand des gens sont si étonnés en découvrant les photographies de leurs villes, de leurs localités, et de voir à quel point ils savent peu de choses sur le niveau culturel et éducatif de cette communauté [arménienne], qui n'existe plus."

    D'après Marsoobian, les expositions sont bien accueillies - du moins, dans ses échanges personnels. "Il y a eu quelques écrits et publications négatives. Très récemment, l'exposition d'Ankara [en novembre 2015] a suscité peut-être la réaction la plus négative," explique-t-il.

    La réaction négative, à laquelle il fait allusion, visait en partie la municipalité de Çankaya, car, pour la première fois, l'exposition se tenait dans un centre artistique municipal. Çankaya est considéré comme la "municipalité du centre-ville" d'Ankara; c'est là où l'essentiel du pouvoir turc - le Parlement, la résidence du Premier ministre et de nombreux bâtiments du gouvernement - est concentré.

    "Le maire de Çankaya est membre du CHP [Parti Républicain du Peuple], il a donc été très critiqué dans la presse de l'AKP [le Parti Justice et Développement au pouvoir actuellement], comme dans la presse plus nationaliste. Le maire a été aussi critiqué dans les réseaux sociaux, du fait de cette exposition," poursuit Marsoobian. Suite à cette campagne de presse et à ces attaques, le bureau du maire a publié une déclaration prenant ses distances vis-à-vis de l'exposition, précisant qu'il n'en approuvait pas nécessairement le contenu.

    La presse turque ne s'est pas toutefois montrée aussi critique dans son ensemble. "De fait, Taraf [un quotidien national] a consacré un article en première page [à ces expositions], utilisant dans le paragraphe liminaire le mot turc signifiant génocide arménien - Ermeni soykırım - sans utiliser de guillemets, ce qui, en 2013, était une grande première !" souligne-t-il.            

    Marsoobian continue de recevoir des réactions de la part de gens ayant personnellement visité ses expositions. "Rien qu'aujourd'hui, j'ai reçu un courriel d'un habitant d'Ankara, qui ne livre pas son identité, mais qui a trouvé l'exposition 'impressionnante.' Il m'écrit, entre autres : '[...] Vos remarques sont très objectives; indubitablement, vous racontez leur histoire de manière honnête et sincère. Merci d'informer les gens au sujet des minorités - sensibiliser est essentiel à une meilleure connaissance et vous le faites très bien.' Et [le courriel] s'achève en disant qu'ils aimeraient me rencontrer la prochaine fois que je viens à Ankara," confie-t-il.

    Ankara compte peu d'Arméniens, mais certains de ceux qui sont restés dans la région sont venus voir son exposition. "Ils étaient tout simplement ravis que cela puisse se faire et ouvertement; à bien des égards, ils [les Arméniens] sont obligés de vivre discrètement dans de nombreuses régions de Turquie," explique-t-il.

    Les expositions de Marsoobian ne se limitent pas à la Turquie. Il a présenté plusieurs versions de ses expositions à travers les Etats-Unis, à Londres et à Erevan. "Le thème est le même, mais le concept des expositions peut varier en fonction du lieu." Bien qu'une date n'ait pas encore été fixée, Marsoobian espère organiser une exposition à Watertown, au Massachusetts, dans les mois prochains. "Nous étions prévus à l'origine en novembre 2015 à l'ALMA [Armenian Library and Museum of America]; mais c'était devenu impossible au plan logistique avec toutes les autres expositions que j'organise. J'espère que nous pourrons rapidement fixer une date en automne 2016," précise--t-il.

    Dans son nouveau livre, Fragments of a Lost Homeland: Remembering Armenia, publié en mai 2015, Marsoobian redonne vie à cette vaste collection de matériaux de famille, qui restitue la survie de ses ancêtres, envers et contre tout, lors du génocide arménien. A l'aide de mémoires, carnets, lettres, photographies et dessins, il raconte leur histoire.

    "L'essentiel pour moi, c'est peut-être que ce travail soit rendu accessible à la population turque," déclare-t-il. La traduction en turc de l'ouvrage a été achevée l'été dernier et il espère que la version turque paraisse au printemps. "Ça fait complètement partie de ce que j'appelle mon 'projet mémoire.' Notre histoire doit atteindre la population de Turquie."

    C'est ainsi que son album bilingue turco-anglais de photographies, Dildilian Brothers: Photography and the Story of an Armenian Family in Anatolia, 1888-1923, est paru en Turquie aux éditions Birzamanlar le mois dernier.

    La publication de ses ouvrages ne met apparemment pas un point d'orgue au "projet en cours," pour reprendre ses termes, de Marsoobian. Il projette une exposition à Izmir. Quand on lui demande pourquoi avoir choisi cette ville en particulier, Marsoobian explique que la ville est plus cosmopolite que d'autres régions de Turquie, et donc plus ouverte à ce genre d'exposition. "Le lieu est propice, géré par une mairie plus progressiste. Les expositions n'ont rien à voir avec Izmir, puisque ma famille n'avait aucun lien direct avec elle. Mais Izmir - comme beaucoup des nôtres le savent - comptait une importante communauté arménienne, réduite à néant durant la Guerre d'indépendance," poursuit Marsoobian. "Je me suis fixé pour mission d'emmener cette exposition dans toutes les villes qui possédaient une importante population arménienne avant le génocide."

    Deux villes, Sivas (Sébastia) et Samsun, sont en lien avec sa famille, bien que cela puisse s'avérer problématique, en raison de ce qu'il appelle une montée du nationalisme dans ces régions. "Même si je m'y suis rendu, en ayant noué des contacts là-bas, ce sera difficile. On verra bien. C'est un projet à long terme. Comme je dis, j'appelle ça mon 'projet mémoire,' et ça va continuer !"

    "Dans un sens, j'essaye de contribuer modestement à influencer la mémoire collective des citoyens turcs. Nous devons être prudents. Connaître l'histoire là-bas compte plus que pouvoir simplement promouvoir la cause arménienne. J'ai envie de les amener à commencer à y réfléchir, au fait que cette histoire leur est refusée. J'ai envie qu'ils comblent les vides."      


    [Rupen Janbazian est l'éditeur de The Armenian Weekly. Ses écrits portent principalement sur la politique, les droits de l'homme, la communauté, la littérature et la culture arméniennes. Il a effectué des reportages en Arménie, en Artsakh (République du Haut-Karabagh), en Turquie, au Canada, aux Etats-Unis et en Arménie Occidentale. Il a exercé des fonctions dirigeantes au plan local et national au sein de l'Armenian Youth Federation  (AYF) du Canada et de l'association Hamaskaïne de Toronto, tout en siégeant comme administrateur de l'Armenian National Committee (ANC) de Toronto. Janbazian enseigne aussi l'histoire arménienne et anime des ateliers d'écriture à l'ARS Armenian Private School de Toronto, parallèlement à son activité de traducteur.]
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    Traduction : © Georges Festa - 11.2016



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     © Mazda Publishers, 2016


    "Le génocide arménien concerne l'humanité tout entière"
    Entretien avec Richard Hovhannisian
    par Pakrat Estukyan
    Agos (Istanbul), 12.11.2016


    [Figure éminente de l'historiographie arménienne, Richard Hovhannisian est venu à Istanbul assister au colloque "The Social Cultural and Economic History of Van and the Region 1850-1930" [L'histoire socioculturelle et économique de Van et de sa région 1850-1930], organisé par la Fondation Hrant Dink. Nous nous sommes entretenus avec lui de son récent ouvrage et de ses études sur le génocide.]

    - Pakrat Estukyan : Votre série de monographies régionales est comme la continuation d'une tradition arménienne. Elle apporte en outre énormément aux études arméniennes. Comment voyez-vous cette série ?
    - Richard Hovhannisian : J'ai consacré quasiment toute ma vie à étudier la République d'Arménie, qui exista entre 1918 et 1920. L'on sait que cette république a fait l'objet de critiques virulentes de la part de l'Arménie soviétique, qui lui a succédé. Mon approche de cette période est, par ailleurs, différente. La Première République fut d'une importance vitale pour le peuple arménien, en dépit de toutes ses insuffisances et imperfections. J'ai publié quatre ouvrages sur la Première République à partir des recherches que j'avais menées dans les archives de près de dix pays et des sources arméniennes que j'avais étudiées. Récemment, ces ouvrages ont été traduits en arménien occidental; actuellement, de jeunes chercheurs et ceux qui s'intéressent à l'histoire peuvent en tirer profit.

    La série de conférences (Villes et provinces d'Arménie historique) que j'ai présentées à l'UCLA en 1997 constitue aussi une de mes études d'envergure. A ma connaissance, la jeune génération, contrairement aux premières générations de survivants du génocide, ne s'intéresse pas aux villes de ses ancêtres. Quand je demande à mes étudiants d'où ils sont originaires, ils citent des villes comme Alep et Le Caire, où leurs ancêtres durent se réfugier, suite au génocide. Si j'insiste, ils me disent en gros qu'ils viennent de Turquie. Certes, mais de quelle ville ? La plupart d'entre eux n'ont pas de réponse à cette question. Certains étudiants savent d'où ils viennent, mais la majorité est devenue indifférente aux terres de leurs ancêtres. J'essaie d'organiser deux conférences par an, où je souligne l'importance de telle ou telle ville en termes d'histoire et de culture arménienne. Naturellement, Van et sa région (le Vaspourakan) ont figuré en première place, puisque c'est là où le peuple arménien a forgé son histoire. Puis, les conférences ont continué avec Muş (Taron), Bitlis (Baghesh), Harput (Kharpert), Erzurum (Karin), Sivas (Sebastia), Diyarbakır (Tigranakert), Urfa (Edesse), la Cilicie et les communautés de Trébizonde et de la Mer Noire. A l'époque ottomane, le peuple arménien était présent dans tout le pays. Le volume 2 et les suivants concernent les communautés arméniennes d'Asie Mineure.

    Il existait plus de 100 villages arméniens à environ 200 kilomètres d'Istanbul. Izmit et Bursa sont très connues. Or, des lieux comme Bandırma, Bardizag (Bahçecik), Armaş, Geyve, Adapazarı ont été des foyers culturels très importants. La communauté arménienne la plus importante est, sans conteste, cette d'Istanbul. Istanbul comptait la population arménienne la plus nombreuse et a joué un rôle essentiel dans l'histoire arménienne en termes de culture, bien qu'elle ne fasse pas partie de l'Arménie historique. C'est pourquoi tout un volume est consacré à Istanbul. Je me suis intéressé, par ailleurs, à l'incendie de Smyrne et à l'exode de sa population chassée vers la mer. Lors d'une conférence, j'ai aussi abordé Kars et Ani, qui appartiennent à la fois à l'Arménie Occidentale et Orientale.

    Le dernier volume, paru le mois dernier, couvre Musa Dagh, Dörtyol et Kessab, qui se trouve actuellement à l'intérieur des frontières de la Syrie. J'ai publié 14 volumes et je pense que celui-ci sera le dernier.

    -  Pakrat Estukyan : Un premier volume, consacré à Bitlis (Baghesh), est paru en turc. Celui sur Van (Vaspourakan) sera bientôt disponible en turc. Qu'en pensez-vous ?
    -  Richard Hovhannisian : Je suis heureux de voir mes livres traduits et publiés en turc. Les jeunes Arméniens turcophones et les esprits ouverts en Turquie seront ainsi en mesure d'aborder ce sujet plus facilement et d'avoir une vision concrète du rôle joué par les Arméniens en Turquie.

    -  Pakrat Estukyan : Concernant les ouvrages patrimoniaux, comment définiriez-vous la notion de "patrie" pour les Arméniens ? Par exemple, pour un Arméno-Américain, dont le grand-père est de Van, quelle est sa patrie ? Van, les Etats-Unis ou Erevan ?
    -  Richard Hovhannisian : Récemment, la Fondation Hrant Dink a organisé un colloque sur la question de l'identité, un thème très important. Naturellement, son importance peut varier d'une personne à l'autre. Je suis de ceux qui considèrent cette question comme importante. De nos jours, certains reconstituent leur lignée. Par le passé, j'ai mené des entretiens d'histoire orale avec près de 800 survivants du génocide. La plupart de ces entretiens remontent aux années 1970-1980. Aujourd'hui, en 2016, quelqu'un qui porte un nom étranger essaie de compléter son histoire en reconstituant la vie de sa grand-mère; tout comme l'a fait Fethiye Çetin. Actuellement, ces archives orales sont traduites en anglais pour les rendre plus accessibles. Les gens ressentent une profonde tristesse à l'écoute des souffrances de leurs grands-parents. En fait, la plupart des gens que j'ai interviewés préféraient ne pas en parler. Par exemple, une personne dont le grand-père est de Zara avait envie d'entendre ces archives. La famille travaillait dans des moulins à Zara. Le grand-père évoque d'une manière saisissante Zara, leur maison, le moulin et la rivière qui l'activait. Puis il parle des épreuves qu'il a traversé. C'était le seul survivant d'une nombreuse famille.

    -  Pakrat Estukyan : A votre avis, en quoi le déni impacte-t-il l'identité arménienne ?
    -  Richard Hovhannisian : Le déni a un impact majeur sur l'identité. De nombreux Arméniens appartenant à la troisième ou quatrième génération sont conscients de la réalité du génocide, bien qu'ils ne parlent pas arménien et qu'ils aient oublié la culture arménienne. La négation de cette vérité les scandalise. D'un autre côté, elle renforce le sentiment de leur identité. Je pense que la mentalité consistant à adopter le déni obéit à une mauvaise stratégie. L'identité se renforce face au négationnisme. Comme je l'ai dit, pour la plupart des jeunes Arméniens, être arménien se limite à la cuisine et aux danses populaires arméniennes. En fait, la majorité des Arméniens qui ont migré aux Etats-Unis étaient originaires de la campagne et, apparemment, les rythmes des danses arméniennes survivront dans leur univers pendant quelques générations encore.

    -  Pakrat Estukyan : Que pensez-vous du rôle central du génocide arménien dans les études arméniennes ?  
    -  Richard Hovhannisian : Incontestablement, le génocide occupe une place très importante dans l'identité arménienne. Avant de m'intéresser à ce sujet, mon domaine de recherche était la Première République d'Arménie. C'est le déni qui m'a amené à ce thème. Si le déni n'existait pas et si des compensations avaient été effectuées pour rendre justice, je n'aurais probablement pas entrepris ces recherches. Je sais que mon grand-père était originaire d'Harput, qu'il perdit toute sa famille, qu'il ne survécut que par hasard et que des Kurdes l'ont gardé en captivité pour l'obliger à travailler. Il est allé à Urfa et à Deir-es-Zor. Je sais tout cela et le déni me met hors de moi. Quand j'ai commencé à étudier ce sujet, seuls des Arméniens travaillaient dans ce domaine. Et puis j'ai constaté que des non-Arméniens menaient des études comparatives sur le génocide. Ils comparaient le génocide arménien avec d'autres génocides et en concluaient que c'était le prototype d'autres génocides du 20ème siècle. De nos jours, il existe une vaste littérature sur ce thème. Les études des non-Arméniens dépassent en nombre celles des Arméniens. C'est mieux, à mon avis, car l'histoire arménienne ne compterait pas autant, si elle restait limitée à des études menées par des Arméniens. Il nous faut maintenant universaliser notre histoire. Se centrer uniquement sur le génocide n'est pas une bonne chose, car l'histoire arménienne dans sa globalité est plus vaste et plus profonde que le génocide. En fait, certains en ont assez du génocide, ils se plaignent et se demandent : "Il n'y a rien d'autre ?" Or nous savons que nous avons beaucoup de choses à dire. L'histoire du peuple arménien est vieille de plus de 3000 ans. Une culture admirable a été forgée durant cette période. L'important est de mettre l'accent sur cette grande culture, en ayant le génocide en tête naturellement.

    -  Pakrat Estukyan : Vous avez une longue carrière universitaire à votre actif. A votre avis, où vont les études arméniennes ? Comment vont-elles évoluer ?
    -  Richard Hovhannisian : Au début, quand nous travaillions sur le génocide, nous essayions de convaincre les gens que cela s'était vraiment passé et nous cherchions des preuves. Mon premier ouvrage publié s'intitulait Armenian Genocide in Perspective1et son contenu abondait en descriptions des événements. Il analysait ce qui s'était passé, où cela s'était passé et comment. Or, le contenu de mes ouvrages récents est bien différent. Maintenant, chacun sait qu'un massacre a eu lieu. Et là, l'enjeu qui se pose à nous est d'analyser cette question. Nous traitons des questions comme celle de savoir pourquoi c'est arrivé, qui l'a mis en œuvre, quelles furent les erreurs des victimes, si tant est, ou ce que les survivants ont vécu ensuite, et ainsi de suite. Dans le cadre de cette analyse, une autre question importante se pose : le mouvement Jeunes-Turcs, et les Unionistes en général, sont arrivés au pouvoir en 1908 avec un discours libertaire et des slogans hérités de la Révolution française. Quel type de mutation intervint, sept ans plus tard ? S'agissait-il vraiment d'une mutation ou bien était-elle programmée au préalable et n'attendaient-ils qu'une occasion comme la Première Guerre mondiale pour réaliser ce plan ?

    Les méthodes d'analyse et de comparaison sont aussi très importantes. D'aucuns s'inquiètent du fait que le génocide perpétré contre les leurs acquière moins d'importance, du fait de la comparaison. Je ne suis pas d'accord. En comparant, nous repérons les similitudes et les différences. Par exemple, tous les génocides ont ceci en commun : un échange massif de richesses entre la victime et le perpétrateur du génocide. De ce fait, le sort des avoirs arméniens explique beaucoup de choses. Vous savez mieux que moi que les avoirs arméniens sont à l'origine de la richesse de nombreux Turcs aisés. La comparaison est importante et doit être opérée. Je dois admettre qu'il y a eu beaucoup de progrès, mais les pays ont leurs propres intérêts nationaux et la question arménienne est victime de ces intérêts. En fin de compte, nous ne sommes pas une grande nation et nous n'avons pas assez de pouvoir pour avoir une influence au plan politique. Les grandes puissances ne nous soutiennent donc pas, concernant cette question. Retenons que l'injustice du génocide est le problème de l'humanité tout entière et que cela la concerne dans son ensemble.               

    NdT

    1. Richard Hovhannisian, Armenian Genocide in Perspective, Transaction Publishers, 1987, 220 p. - ISBN-13 : 978-0887386367       
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    Traduction : © Georges Festa - 11.2016



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     Couverture de l'édition arménienne de 1959
    © https://en.wikipedia.org

    Khatchatour Abovian
    Les Plaies de l'Arménie
    (Œuvres choisies, Erevan, 1984, 720 p.) [en arménien]
    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 18.02.2013


    Nul enseignement en matière de littérature, ou de société, arménienne moderne ne saurait être exhaustif sans une étude approfondie de ce véritable tour de force. Ecrit en 1841, mais publié pour la première fois en 1858 seulement, dix ans après la mort de l'auteur, Les Plaies de l'Arménie, de Khatchatour Abovian, fut et reste un roman majeur - au plan artistique, social et politique. Une affirmation épique du sentiment d'espoir et de liberté qui peut inspirer tout un peuple dans sa chair. L'une des toutes premières et des plus importantes expressions imaginaires de la foi en la renaissance d'une nation arménienne démocratique.   

    Décidé à communiquer sa vision au peuple, Abovian est aussi révolutionnaire de par son choix linguistique. Dans ce premier roman arménien moderne, il délaisse l'arménien classique, incompréhensible pour les masses, et écrit au contraire dans leur dialecte, le faisant à merveille, posant les fondements de l'arménien oriental littéraire moderne. Son style très littéraire, le mélange de prose narrative et de poésie épique, la combinaison de réalisme moderne et des traditions du récit populaire parlent de l'émergence d'une tradition romanesque véritablement arménienne, qui ne s'est malheureusement pas pleinement développée, à mesure que de nouveaux écrivains s'approprièrent la forme d'un roman russe et européen tout autre.

    Le désir d'une nation arménienne moderne, dans toute son étendue, se fait jour dans ce roman : l'aspiration à l'indépendance vis-à-vis du régime colonial, la critique de l'obscurantisme d'une Eglise arménienne féodale et de son ignorance grossière (comparant le soi-disant système éducatif en décrépitude du clergé arménien avec l'enseignement islamique réputé supérieur de ses voisins), le rôle exploiteur de l'Eglise et de ses services au regard des conquérants étrangers, la critique de la corruption financière qui détruit la solidarité sociale, le fléau de la passivité face à l'oppression intérieure et étrangère, la solidarité internationaliste (avec les Américains autochtones dans le cas présent) et la formulation d'un patriotisme exempt de tout chauvinisme, ainsi que - et c'est là une faiblesse - cette russophilie politique arménienne récurrente, désireuse de substituer un pouvoir russe, considéré comme plus bienveillant, à la domination ottomane ou persane.

    Situé à l'époque de la guerre russo-persane de 1826-1828, Les Plaies de l'Arménie suit les aventures de son héros, Aghassi, un jeune homme hédoniste, jovial, mais aussi rebelle et insoumis. Véritable empêcheur de tourner en rond aux yeux de son village et du pouvoir ecclésiastique, il ne saurait tolérer l'autorité déshumanisante, superstitieuse, oppressive et mortifère de quelque Etat étranger ou d'élites autochtones. Au début du roman, nous voyons son existence changer du tout au tout, suite à sa rencontre musclée avec des agents d'un seigneur persan, qui tentent d'enlever une jeune beauté locale. Contraint de partir en cavale, le récit captivant relate la mutation d'Aghassi, hors-la-loi en fuite devenant le chef d'une guérilla armée et combattant de la liberté contre l'occupation persane.

    Premier combattant de la liberté dans la littérature arménienne moderne, Aghassi est dépeint dans la tradition d'un héros épique incarnant à merveille la soif de liberté et de plaisir, les charmes de la vie et de la nature, tout en étant prompt à résister à tout ce qui y fait obstacle. Il ne supporte aucun pouvoir, aucune autorité étouffante. Aghassi est universel, le patriotisme qu'il défend dans ce roman n'est jamais fonction d'une nationalité abstraite, mais toujours d'une humanité profonde. Le souci et la protection des siens, l'attention apportée à sa famille, à ses proches et à ses voisins, aux antipodes de mots d'ordre ampoulés, guident sa résistance à l'occupation étrangère. Il s'oppose au pouvoir persan non pas au nom d'une pompeuse idéologie nationaliste, mais parce qu'il désire que sa famille et ses compatriotes puissent mener une vie digne, à laquelle ont droit, à ses yeux, tous les hommes et toutes les femmes.

    Aghassi est-il un authentique héros ? Son portrait a-t-il la même force de persuasion et la même vitalité que celle du village arménien, ranimé si brillamment par Abovian dans sa reconstitution de l'Arménie orientale rurale à la fin du 18ème siècle et au début du 19ème ? Le réponse est assurément oui. La dimension épique d'Aghassi, ses traits héroïques sont loin d'être des inventions idéalisées. Ils résident dans les expressions poétiques condensées d'une personnalité authentiquement arménienne, conditionnée au plan historique, émergeant alors sur scène et qui prendra son essor à partir des années 1860, plus particulièrement sous la forme de guérillas armées luttant pour défendre l'existence et les foyers du monde paysan.

    Aghassi reflète fidèlement les caractéristiques de la guérilla arménienne de la fin du 19ème siècle. Abovian n'a rien d'un prophète. Mais il a l'art de saisir les processus sociaux à l'œuvre. Retraçant l'évolution d'Aghassi, de jeune villageois enthousiaste à hors-la-loi rebelle et bandit, puis combattant pour la liberté à part entière, il relate avec précision la trajectoire qui sera suivie par des hommes comme Andranik, Sébastatsi Mourad, Gévork Tchavouch, Aghpiour Sérop et tant d'autres, une trajectoire qui sera plus tard résumée au plan théorique par Eric Hobsbawm dans son admirable essai sur les guérillas.1                      

    Tout comme Aghassi, ces hommes et ces femmes étaient eux aussi essentiellement issus du monde rural et se battirent pour défendre leurs droits individuels et collectifs. Tout comme Aghassi, ils faisaient partie de ces hommes et femmes "nouveaux" dans la vie arménienne. Aussi significatives que les qualités personnelles d'Aghassi, ses origines populaires. Dans la littérature romantique arménienne à ses débuts, la figure qui porte le drapeau de la liberté ou de la résistance nationale dérive habituellement de la noblesse, à l'instar des anciens récits historiques arméniens. Ce n'est pas le cas chez Abovian. Même s'il fait l'éloge des héros passés pour leurs qualités de grandeur, de courage et d'audace, s'agissant d'un modèle il se tourne vers la classe qu'il considère comme le fondement de la nation arménienne - la paysannerie.

    La vision progressiste des Plaies de l'Arménie pâtit néanmoins d'une faiblesse qui, aujourd'hui encore, poursuit et affaiblit l'action politique en Arménie. Dans son orientation passionnément pro-russe, qui considère l'occupation russe de l'Arménie comme une étape vers l'émancipation nationale, Abovian suit la trace désastreuse de la politique de dépendance, formulée à l'époque moderne par Israël Ori. Mais il est peut-être une différence décisive et positive. Chez Abovian, nulle vision d'un Etat façonné à l'image des anciens royaumes arméniens. Contrairement à Ori, Abovian ne considère pas la domination russe comme un prélude à la restauration d'un quelconque ordre monarchique supposé ancien, susceptible de privilégier une élite d'aristocrates et de marchands, classe qu'il représente. Aux yeux d'Abovian, la domination russe n'est qu'une première étape vers l'émancipation, une étape facilitant l'éducation, l'éveil et le progrès de l'homme et de la femme du peuple de toutes nationalités, chose jugée impossible dans le cadre juridique de l'Etat ottoman ou persan.

    C'est à cet égard qu'apparaît l'un des traits les plus séduisants des Plaies de l'Arménie. En dépit de l'incontestable ambition patriotique et nationaliste d'Abovian, nulle trace de quelque préjugé ou dénaturation anti-Turcs, anti-Persans ou anti-musulmans. Certes, Aghassi prend les armes au nom d'un Etat purement arménien, au plan ethnique. Or Abovian n'a pas pour ambition la création d'un Etat sans aucune place pour les Turcs, les Kurdes ou les Persans qui peuplent désormais les terres arméniennes historiques. Tout comme les Arméniens, d'autres musulmans et d'autres chrétiens, des Turcs, des Kurdes et des Persans se retrouvent, dans un premier temps, soumis eux aussi à la domination russe, du fait de l'occupation du Caucase par le pouvoir tsariste, et doivent bénéficier de tous les avantages censés être accordés aux Arméniens. Pour ensuite prendre part, ensemble et en bonne harmonie, au développement de leur nation indépendante respective au sein d'une unité caucasienne plus large.        

    De par la qualité de cet universalisme humaniste, cette histoire de la libération de l'Arménie énonce des vérités sur l'existence des peuples opprimés à travers le monde. Les Plaies de l'Arménie constitue, en outre, une arme polémique bienvenue en ces temps de nationalismes sectaires et de fondamentalismes religieux endémiques. De nos jours, plus de 150 ans après sa parution, dans un dialecte presque incompréhensible aujourd'hui, Les Plaies de l'Arménie demeure instructif, éclairant et même inspirant. Osez relever le défi de son lointain dialecte ! Vous ne le regretterez pas !  

    NdT

    1. E. J. Hobsbawm, "Guerillas in Latin America,"Socialist Register, Vol. 7, 1970, p. 51-61

    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri(Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
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    Traduction : © Georges Festa - 12.2016
    Reproduction soumise à autorisation.


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     © University of Calgary Press, 2017


    A paraître (février 2017) :
    Scott W. Murray, ed.
    Understanding Atrocities: Remembering, Representing, and Teaching Genocide
    University of Calgary Press, 2017

    The Armenian Weekly, 09.01.2017


    CALGARY, Canada - La parution de l'ouvrage Understanding Atrocities: Remembering, Representing, and Teaching Genocide, édité par Scott W. Murray et publié par les Presses de l'Université de Calgary, vient d'être annoncée. Le livre comprend un chapitre dû à Raffi Sarkissian, fondateur et directeur du Sara Corning Center for Genocide Education.  

    Understanding Atrocities rassemble un grand nombre d'études comblant des entreprises scientifiques et communautaires visant à comprendre et à réagir au problème global, transhistorique du génocide. Etudes qui examinent comment les points de vue changeants, contemporains sur les atrocités de masse structurent et compliquent les possibilités d'une compréhension et d'une prévention du génocide.

    L'ouvrage est publié dans le cadre de la collection Arts in Action des Presses de l'université de Calgary, laquelle "se propose d'éclairer, de promouvoir ou de démontrer la signification fondamentale des arts, des sciences humaines et sociales au regard du bien public et de la société contemporaine."

    Murray, éditeur du livre, est professeur associé d'histoire au département de sciences humaines de l'université Mount Royal de Calgary, dans l'Alberta.

    Le chapitre de Sarkissian, intitulé "Benefits and Challenges of Genocide Education: A Case Study of the Armenian Genocide" [Avantages et défis de l'enseignement du génocide : étude de cas du génocide arménien], explore les avantages de l'enseignement du génocide et des problèmes rencontrés, lorsque l'on préconise sa mise en œuvre. Il se sert du génocide arménien comme étude de cas. Une étude du programme d'histoire du génocide aide à contextualiser la question. Le chapitre examine les efforts de la Commission scolaire du district de Toronto pour développer et appliquer le tout premier cycle du secondaire consacré à l'enseignement du génocide. L'enseignement de la Shoah aux Etats-Unis, qui fut un catalyseur pour la mise en œuvre de programmes sur d'autres génocides aux Etats-Unis, est aussi abordé. Le thème central du chapitre est essentiellement le génocide arménien et les défis liés à son enseignement, du fait de la politique négationniste poursuivie par le gouvernement de la Turquie.

    Understanding Atrocities peut d'ores et déjà être commandé via Amazon. Pour plus d'informations, cliquer ici.

    Diplômé d'histoire et en sciences de l'éducation (York et Trent University), Raffi Sarkissian est professeur certifié et qualifié aux fonctions de direction dans le premier et second degré. Il a mené plusieurs recherches dans le domaine de l'enseignement du génocide et des droits de l'homme. Il est fondateur et directeur du Sara Corning Center for Genocide Education et administrateur de l'Armenian Legal Center for Justice and Human Rights. Sarkissian est directeur-adjoint de l'A.R.S. Armenian Private School de Toronto et professeur intervenant au département General Education and Liberal Studies du Centennial College. Il a plus de 15 ans d'expérience de fonctions dirigeantes au sein d'organisations canado-arméniennes.    
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    Traduction : © Georges Festa - 01.2017




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     © Flammarion, 2015


    Turquie : les écrivains réduits au silence
    par Elif Shafak


    Né à Budapest au tournant du siècle dernier, l'écrivain anglo-hongrois Arthur Koestler se familiarisa de près, au cours de sa vie, avec les périls de l'autoritarisme. Les effets corrosifs de ce type de régime sur l'âme humaine le hantèrent autant que la concentration effrénée du pouvoir. "Si le pouvoir corrompt,"écrit-il, "l'inverse est vrai aussi : la persécution corrompt la victime, fut-ce de manière plus subtile et plus tragique."

    Si Koestler dit vrai et si les régimes autoritaires finissent par être corrupteurs, de même que leurs détracteurs, alors les écrivains turcs ont une nouvelle raison de s'inquiéter. Depuis des années, nous traversons un sombre tunnel, qui va se rétrécissant, celui de la "démocratie antilibérale." L'élite au pouvoir du parti du président Recep Tayyip Erdoğan, l'AKP, refuse de reconnaître que des élections libres ne suffisent pas à soutenir une démocratie. D'autres composantes sont nécessaires : la séparation des pouvoirs, l'Etat de droit, la liberté d'expression, les droits des femmes et les droits des minorités, ainsi que des médias pluriels, indépendants. Sans ces garde-fous, l'urne à elle seule ne fait qu'ouvrir la voie au mieux au "majoritarisme" et au pire à l'autoritarisme.

    La tentative de coup d'Etat en juillet dernier, qui a fait plus de deux cents victimes, a choqué et fut une erreur; elle a tout aggravé. Or, par un de ces paradoxes sans fin dont la Turquie a le secret, les libéraux et les démocrates, qui furent parmi les premiers à s'opposer aux funestes tentatives des putschistes de renverser le gouvernement AKP, ont été aussi les premiers à être punis et réduits au silence par ce même gouvernement. Plus de cent quarante journalistes sont en prison en Turquie aujourd'hui, faisant de ce pays le premier geôlier de journalistes au monde - dépassant même la Chine. Amis et collègues sont exilés, mis à l'index, arrêtés, emprisonnés. L'éminente linguiste Necmiye Alpay, qui a fêté son soixante-dixième anniversaire derrière les barreaux; la romancière Aslı Erdoğan; l'écrivain Mehmet Altan; l'éditorialiste libéral Şahin Alpay; le rédacteur en chef du journal laïque Cumhuriyet, Murat Sabuncu, et son éditeur littéraire, Turhan Günay - la liste des écrivains et journalistes incarcérés donne le vertige et nous savons tous, au fond, qu'elle peut encore s'allonger chaque jour.

    Le New York Times a récemment signalé que "les auteurs de renom bénéficient étrangement d'une immunité, même partielle, au regard de la répression orchestrée par le gouvernement." Or nous ignorons qu'il s'agit là des conséquences de la répression en cours contre ceux des nôtres qui sont "libres." Comme l'a observé un commentateur sur les réseaux sociaux : "Si tous ces écrivains sont 'dedans," aucun autre ne peut vraiment se dire 'dehors.'"

    Nous avons besoin de fiction - ni, plus, ni moins - en des temps troublés et agités. Mais il serait naïf de s'imaginer que notre fiction soit immunisée, indemne de ces événements. Dès le Printemps arabe, j'ai eu de nombreux échanges avec ces écrivains issus de "géographies chancelantes" - Egypte, Pakistan, Libye, Tunisie. Nous savons tous que lorsque l'on est un romancier issu de ces territoires, l'on ne saurait s'offrir le luxe d'être apolitique. Et même si toute discipline artistique est sensible au déclin et aux manipulations sous des régimes autoritaires, la fiction est particulièrement exposée dans de telles circonstances - la prose, plus que la poésie. Dans son essai "The Prevention of Literature," George Orwell s'intéresse au sort de ces deux genres littéraires dans un régime non démocratique. Un poète, selon lui, peut survivre au despotisme relativement indemne, sain et sauf, mais pas un prosateur, incapable de contrôler ou de restreindre la portée de ses réflexions sans "tuer son esprit d'invention." Orwell étudie comment la littérature s'étiola en Allemagne, en Italie et en Russie, chaque fois qu'un régime autocratique progressa. Il prévient alors les écrivains à venir : "La poésie peut survivre à une époque totalitaire, et certains arts ou demi-arts, comme l'architecture, peuvent même tirer profit de la tyrannie, tandis que l'écrivain en prose n'a le choix qu'entre se taire ou mourir."

    Le silence est une chose étrange, une substance gluante, poisseuse qui tourne à l'aigre tant qu'on la garde en bouche, tel un chewing-gum pourri sans que l'on en ait conscience. Et qui est contagieuse : étrangement, le silence adore la compagnie. Il est plus facile de rester silencieux, quand les autres, eux aussi, font de même. Le silence déteste l'individualité. Le silence déteste la solitude.

    La prose, d'autre part, exige deux choses - qu'il est difficile de réaliser dans une société aussi collectiviste et polarisée que celle de la Turquie. Le défi est plus grand encore, à mon avis, pour les femmes écrivains, encore considérées comme filles, épouses ou mères plutôt que comme des personnes capables de penser et d'écrire par elles-mêmes. En Turquie, l'âge et le sexe, parallèlement à la classe sociale et au degré de richesse, constituent des clivages essentiels, et les femmes écrivains luttent pour gagner le respect avant d'être "vieilles" aux yeux de la société, partant désexualisées et déféminisées. Jusque là, la rhétorique du sexisme et de la condescendance à laquelle l'on est soumise en tant que femme écrivain se fait plus rude.

    Chose frappante, une part notable de ce mépris émane de gens faisant partie de la nouvelle élite culturelle. Rien de plus triste que l'émergence de "journalistes" et "écrivains" opportunistes sous un régime autoritaire. Certaines figures peuvent être des écrivains plus anciens qui n'ont pas eu le succès désiré, bien décidés à profiter de la répression, dans l'espoir d'une ascension rapide. D'autres, des néophytes avides de tirer parti de l'obscurité et du chaos. En Turquie, nous en possédons maintenant toute une cohorte, appelant publiquement à l'arrestation de leurs confrères et se réjouissant de voir leurs vœux comblés.

    Mis à part ce genre de réponse opportuniste, quatre réactions de base m'apparaissent parmi les écrivains turcs face à la perte de la liberté intellectuelle et artistique. Premièrement, la dépolitisation - une autocensure volontaire. A savoir une fuite dans notre imaginaire. Dans Le Monde d'hier, ses mémoires sur l'existence à Vienne avant la montée du parti nazi, Stefan Zweig écrit : "Oublie tout, me disais-je, réfugies-toi dans ton esprit et ton travail, là où tu vis véritablement, où ton moi respire, où tu n'es citoyen d'aucun Etat, ni l'enjeu de cette partie infernale, là où seule ta raison peut encore s'efforcer d'avoir quelque effet raisonnable dans un monde devenu fou." Ceux qui s'engagent dans cette voie éliront surtout des thèmes non politiques, narrant des histoires d'amour et de chagrin, bien à l'abri. Entretemps, les choses se feront plus sinistres sous nos fenêtres, confrères et amis en proie à mille difficultés, tandis que nous nous voilerons la face derrière nos piles de livres, sincères dans notre passion de créer, mais lâches face à la meute des forces réduisant à néant la création.

    Et puis il y a la voie de la sur-intellectualisation - un changement de style plutôt que de sujet. Ceux qui s'engagent dans cette voie se mettront à écrire d'une manière plus indirecte, plus alambiquée, nommant, sans le nommer vraiment, l'innommable, gardant leurs phrases trop longues, leurs descriptions trop abstraites afin de ne pas nommer un autocrate un autocrate.

    Il y a aussi ceux qui se retrouveront catapultés dans un rôle public nouveau pour lequel ils n'ont pas été préparés, devant combattre le pouvoir, l'injustice, l'inégalité, l'oppression. Leur art peut s'y épanouir ou en souffrir - non pas nécessairement du fait de l'oppression gouvernementale, mais parce que trop de politique peut étouffer l'art du récit.

    La quatrième et dernière voie est la satire, l'humour acéré, noir. Quelle meilleure réponse à un état de choses que de se moquer du pouvoir et d'une société qui a si peur de son grand chef - et aussi se moquer de nous-mêmes, les écrivains et les artistes, qui tentons de survivre en vendant notre âme chaque jour un peu plus ? Or l'humour est une entreprise risquée en Turquie; sans surprise, parmi les personnes arrêtées, figure l'un des meilleurs caricaturistes du pays, Musa Kart.

    Tandis que ces quatre voies s'offrent à nous, nous nous retrouvons séparés dans de petites cellules aux parois de verre. Même les amitiés anciennes sont brisées. Des écrivains issus de géographies branlantes sont contraints d'écrire et de parler politique comme jamais auparavant. Chaque jour, nous faisons face au défi de savoir comment équilibrer la routine et l'essentiel, le banal et le sublime, le "dedans" et le "dehors." Chaque jour, nous faisons face au défi de savoir comment défendre les nuances dans une culture faite de généralisations grossières, comment jeter des ponts d'empathie là où des populistes démagogues s'affairent à dresser les gens les uns contre les autres. Et même si le cas turc est, à certains égards, à désespérer, il s'inscrit dans une tendance beaucoup plus vaste. Par vagues successives, nationalisme, isolationnisme et tribalisme frappent aux rives de l'Europe, atteignant les Etats-Unis. Chauvinisme et xénophobie sont en hausse. Les temps sont à l'inquiétude - et il n'y a qu'un pas de l'inquiétude à la colère et de la colère à l'agression. Si Koestler et Zweig étaient en vie aujourd'hui, ils en reconnaîtraient les symptômes de suite.

    [Elif Shafak est une romancière de Turquie. Elle vit à Londres et écrit à la fois en turc et en anglais. Cette tribune est parue à l'origine dans le New Yorker, le 10 décembre 2016.]                    

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    Traduction : © Georges Festa - 01.2017



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