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Arménies - traversées de soi, de l'autre - flux et reflux informulés - quête d'Eden - les saisons d'ordalie - accéder aux métamorphoses - scander les gouffres et les cimes - multiple, errant, total

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    Gourguen Mahari [Gourguen Grigori Adchemian] (1903-1969), par Andranik Kochar
    © http://photo.am
    Avec l’aimable autorisation de Photo.am


    Gourguen Mahari
    Vergers en feu
    Erevan, 1966, 624 p.

    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 14.07.2004


    Traduction dédiée à Denis Donikian


    Un sort sévère fut réservé à ce roman marquant de Gourguen Mahari (1903-1969) sur la Van arménienne d'avant 1915, capitale du Vaspourakan, province de l'Arménie historique, située près du lac homonyme et dans la Turquie actuelle. Lors de sa parution, Vergers en feu déclencha une très vive polémique, sa présentation du mouvement révolutionnaire arménien à Van et de sa résistance armée au génocide heurtant à la fois patriotes et nationalistes. Quasiment toute l'élite intellectuelle et artistique d'Arménie et de la diaspora se dressa vent debout, protestant avec véhémence.

    Le dernier grand livre de Mahari, qu'il considérait comme son chef-d'œuvre et sur lequel il travaillait depuis les années 1930, fut traité comme scandaleux et blasphématoire. Mahari fut accusé d'avoir caricaturé la résistance arménienne, déshonoré le mouvement révolutionnaire qui le dirigeait et dénigré ses meilleurs représentants. Au point que Vergers en feu fut brûlé en public et son auteur menacé de mort. Ce climat d'hostilité contraignit Mahari, à la fois découragé et malade, à réécrire de fond en comble le roman pour sa seconde édition. Mais ses détracteurs ne furent pas satisfaits et, bien après sa mort, continuent de nourrir un désir de vengeance à l'encontre d'un des poètes et romanciers les plus talentueux d'Arménie, un homme aux principes solides et capable de la plus grande compassion, qui survécut au génocide arménien et aux camps de travaux forcés staliniens. Aujourd'hui, l'épouse de Mahari est abandonnée, vivant seule et dans une misère noire dans un appartement sans chauffage d'Erevan.

    Le procès intenté à Mahari est autant infondé au plan artistique et politique que la campagne à son encontre est dénuée de toute justification morale, politique ou intellectuelle. Dans un ouvrage de fiction, l'intégrité artistique ne saurait côtoyer une falsification grossière ou gratuite de la vérité historique. Si les accusations portées contre le roman de Mahari avaient quelque fondement, elles se reflèteraient inévitablement dans des imperfections esthétiques sans appel. Or la première édition de Vergers en feu résiste à l'examen le plus intransigeant, tant au plan esthétique que politique. Admirablement écrit, avec un degré d'humour inhabituel, même pour Mahari qui n'en est guère avare, ce roman fait le portait émouvant et exhaustif d'une communauté tandis qu'elle vit dans l'ombre menaçante d'une catastrophe imminente et qu'elle résiste à l'assaut meurtrier de forces hostiles, en l'occurrence l'armée du gouvernement Jeune-Turc qui, dans le cadre de son génocide contre le peuple arménien, tente de massacrer la population arménienne de Van.

    L'édition 1966 de Vergers en feu reste l'un des romans arméniens les plus accomplis de l'époque soviétique. Sa reconstitution de la structure sociale arménienne historique de Van, de ses coutumes et traditions, de son univers artistique, éducatif, intellectuel et politique, reprend vie grâce aux relations variées d'une foule de personnages marquants et authentiquement universels. De tels mérites placent ce roman aux côtés de La Fille de l'amira de Yéroukhan, un tableau magistral de l'Istanbul arménienne d'avant 1915 et qui n'est pas sans rappeler l'ancienne Kars arménienne restituée sur un mode tragicomique par Tcharents dans Le Pays de Naïri. Vergers en feu n'est pas dénué d'imperfections, mais c'est une œuvre d'art qui restitue la vie réelle dans sa richesse infinie. (Ce genre de prose artistique compte un nombre important de praticiens arméniens et mérite d'être remarqué.)

    Rendre compte de ce roman ne saurait faire l'économie des questions politiques qu'il soulève. Mahari a un point de vue et le défend avec véhémence, avec un goût immodéré pour le sarcasme. Loin d'être diffamatoire, sa vision de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA) à Van et de son rapport avec la population locale se veut critique. Dans sa conception de la politique, il s'agit d'une tentative fictive pour dépasser les histoires triomphalistes et complaisantes de Van en 1915 qui en viennent à masquer une défaite historique - après tout, même s'ils ont échappé au génocide, les vergers arméniens de Van furent incendiés et sa population exilée pour toujours. Le fait que ce roman soit chassé de la sphère publique n'est le reflet ni de son art, ni de sa vision politique, mais de la mentalité nationaliste partiale et sous-développée de la plupart, sinon de l'ensemble, des critiques de Mahari.

    I. La ville, les marchands et le peuple

    Mahari redonne vie avec éclat aux Arméniens de Van à travers l'histoire des quatre frères Mouratkhanian et les relations entre les principaux marchands de Van et la direction de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA). Négociants d'envergure et modestes, artisans, fermiers, révolutionnaires arméniens, intellectuels, autorités et police coloniales turques, militants Jeunes-Turcs, épouses, mères, grands-mères, filles, fils prodigues, jeunes garçons aventureux et bien d'autres sont rassemblés au sein d'une coexistence dynamique. Grâce à l'accumulation de descriptions et d'observations parlantes, et au fil de l'intrigue, le roman se mue en une sorte de monument qui reconstitue un monde perdu et lui confère longévité et solidité en l'imprégnant de ces rêves, de ces joies, de ces peurs et de ce sens de la vie universelle en tant que telle.

    Temps et lieu, ambiance et humeur, atmosphère et tradition, adages et sagesse locale nourrissent des évocations d'une poésie rare, non seulement d'hommes et de femmes, mais aussi de lieux et de la nature, d'habitations domestiques, de boutiques, de cafés et de casinos, de cantines, d'églises, d'écoles, de bibliothèques et de monastères qui, réunis, définissent la Van arménienne des quinze premières années du 20ème siècle. Dominé par un groupe de riches marchands autour desquels gravitent petits négociants, vendeurs, artisans et employés, le provincialisme de Van est souligné, contrastant avec l'Istanbul cosmopolite où l'ambitieux Hampo Mouratkhanian contracte une maladie vénérienne. L'arrière-pays rural de la ville est présent dans l'histoire d'un autre frère, l'opulent fermier Mégo Mouratkhanian. Les coutumes sociales d'alors se devinent à travers les descriptions de la position subalterne des femmes, exprimée sans détour par Ohannès Agha Mouratkhanian, l'aîné du clan, qui fait cette remarque : "C'est quoi une fille ? Une lampe pour la maison d'un étranger, un pilier pour un logis à l'étranger."

    En dépit de la richesse de son intrigue, parfois tentaculaire, Vergers en feu tient un fil conducteur dans les tensions et les affrontements entre les principaux marchands arméniens de Van et le mouvement révolutionnaire, tandis que les Jeunes-Turcs commencent à assiéger la Van arménienne. L'image que donne Mahari de la classe marchande est à la fois inspirée, sans concession et pénétrante. Négociant à ses heures, Simon Agha :

    "d'un pas agile contourne les ronces sur son chemin, de ses doigts lestes se saisit de tout ce qui est à sa portée, de sa langue adroite triche tant qu'il peut, et grâce à son habileté sans pareille surpasse ceux qui font autorité sur le marché. [...] 'Il s'approche d'eux avec précaution, flagorneur au début. S'approchant, il sourit, adoptant souvent une mine pitoyable, sans défense. Finalement, il se tient à leurs côtés et chemine avec eux. Et quand les choses vont bien pour lui, il fait marche arrière et s'en prend à ses confrères par derrière. Beaucoup sont ruinés, incapables de résister aux attaques téméraires d'une volonté fortifiée par la pauvreté et la misère. Au fil des ans, ceux qui jouissaient autrefois d'une position et d'un nom sur le marché, disparaissent dans le brouillard et mordent la poussière, brouillard et poussière dont s'amuse Simon Agha - penché en avant, les yeux toujours rivés sur son chapelet, mais sans cesse aux aguets.'"

    Figure de proue parmi les marchands et campé magistralement, Ohannès Mouratkhanian jauge tout, que ce soit le mariage de sa fille, le mouvement révolutionnaire ou le patriotisme, à l'aune de leur contribution à l'accroissement de sa richesse personnelle. Tandis que les Jeunes-Turcs assiègent la Van arménienne, après avoir pillé et incendié le quartier des commerçants, ils s'apprêtent à massacrer la population arménienne. En réaction, Ohannès se contente de déplorer la perte de ses biens, en se demandant dans "quelle sorte de patrie" il vit. Aux objections, il rétorque : "Gardez-la pour vous, cette mère-patrie faite de miséreux et d'affamés ! Si seulement j'avais converti mes biens en or et si j'étais parti !" (p. 507-508) Après tout, "Simon Agha ou Panos Agha n'ont-ils pas dit : 'Quelle patrie ? La patrie c'est là où tu gagnes ton pain !" (p. 611-612)

    Puis, quand le siège des Jeunes-Turcs est levé, Ohannès Agha redémarre et se met à échafauder de nouveaux projets pour gagner de l'argent. Flânant à travers ses vergers, "contemplant" le poirier où il a enterré son or, "il se sent plus vaillant que jamais et même tout-puissant." (p. 574) Mais, lorsque les troupes russes se retirent de Van, incapables de résister plus longtemps à l'offensive des Jeunes-Turcs, les Arméniens s'apprêtent à évacuer la ville. Ohannès se lamente, mais pour un temps seulement. Il imagine déjà de lucratives affaires dans la lointaine Tbilissi. Il va sans dire que Mahari, tout en dépeignant Ohannès dans son rôle social, reconnaît aussi en lui une humanité complexe, "hormis le fait qu'il n'a que faire" d'être "un pauvre nageur dans cette mer profonde et insondable, limpide et trouble en même temps, qui s'appelle Ohannès Mouratkhanian." (p. 556-7)

    La dissection experte de l'attitude des principaux marchands quant à la vie, la politique, le nationalisme et la guerre s'accompagne d'un tableau vivant du quotidien tel qu'il fut vécu avant et pendant le siège de Van. Le lecteur n'est pas blessé par des images assommantes et irréalistes d'hommes et de femmes parfaits qui, au nom de "la mère-patrie" ou de quelque mot d'ordre patriotique et ronflant, applaudissent au sang versé, aux souffrances, aux destructions et à la mort semés par la guerre. Ici nul héros romantique, issu de quelque modèle surhumain et édulcoré au plan de la morale. Tous les personnages plus ou moins développés sont indiscutablement humains par leurs vices et leurs vertus. Les circonstances et les gens ne se révèlent jamais véritablement à nous ou comme des entités immuables, et la crise à venir se déroule à la façon d'un processus, via l'évolution des relations et des agissements des personnages.

    Globalement, la population est au début largement préservée et même indifférente à la menace qui approche. Les nouvelles des déportations ailleurs dans le pays ne s'infiltrent à Van que progressivement, tandis que l'étreinte des Jeunes-Turcs se resserre presque imperceptiblement. Deux grands dirigeants de la FRA sont assassinés, dont Simon, l'ami d'Ohannès Agha. Puis advient le pillage des magasins, des boutiques et des entrepôts arméniens dans le secteur commerçant de la ville et la mise en quarantaine des quartiers peuplés d'Arméniens. Le récit détaillé de Mahari montre avec brio pourquoi les perceptions populaires de quelque catastrophe que ce soit n'en saisissent pas et n'en peuvent saisir toute l'énormité au prime abord. La tragédie n'est ressentie qu'au fil du processus, seulement après l'accumulation d'événements mineurs et apparemment fortuits et passagers au départ, faits de privations, de soif, de destructions, de souffrances et de morts. Au début, la population continue de vivre d'une façon "normale," espérant que les problèmes vont passer. Ce n'est que lentement qu'elle réalise que ces problèmes vont se multiplier pour aboutir à une épouvantable tragédie.

    Des passages saisissants captent, au sein de la population, une perception nouvelle, meurtrie par la guerre, de la beauté naturelle de Van, de son fruit, de ses oiseaux, de ses vergers, de ses jardins à l'abandon et de ses échoppes réduites en cendres.

    "Dès le premier jour des combats, l'existence et le printemps basculèrent de leur cours normal dans un enfer. C'était le printemps, mais ce n'était pas le printemps. Les hommes vivaient une saison qui n'était pas le printemps, mais qui n'était pas non plus l'été, l'automne ou l'hiver. Les gens vivaient maintenant comme hors des quatre saisons." (p. 519)

    Des descriptions plus vraies que nature restituent l'état d'esprit, le dévouement et la détermination des combattants dans les barricades (p. 494-499). Les scènes où un orateur patriote est chahuté quant au sort de Haïk Nahabed, le mythique fondateur de la nation arménienne, sont d'une drôlerie sans pareille par leur vision réaliste de l'image du mouvement révolutionnaire au sein de la population. Lorsque le siège est levé, l'exubérance, le soulagement, le sentiment de victoire, la joie d'avoir échappé à l'extermination sont quasiment palpables au plan social et psychologique. Lorsque les troupes turques se retirent : "Alors se leva le sauvage Hittite, Khaltian et Ouratian aux anges tandis que Van fêtait sa victoire jusque tard dans la nuit. On ouvrait les coffres, les riches s'enivraient de vin et d'ouzo, tandis qu'anticipant l'aube, ceux qui n'avaient rien gagnaient les quartiers turcs à l'abandon." (p. 562)

    Or ces festivités ont un goût amer. Les descriptions par Mahari de scènes de massacre des populations prises au piège en dehors des quartiers arméniens de la ville sont déchirantes. Scènes que suivent des passages, parmi les plus émouvants du livre, ayant trait à l'évacuation finale de la ville, la fin de tout espoir, l'extinction de toute une communauté. Parallèlement à l'histoire de la défense de Van, de sa victoire précoce et de son évacuation finale, Mahari met un terme aux histoires individuelles de la famille Mouratkhanian. Hampo a déjà succombé à une maladie vénérienne à Istanbul, Mégo est assassiné avant le siège. Ohannès, l'unique survivant, s'apprête à partir pour d'autres lieux, nourrissant l'espoir de lucratives affaires, tandis que son cadet, Kévork, enseignant défroqué alcoolique, promu révolutionnaire de circonstance, meurt bêtement sur une barricade. L'ensemble est émouvant, puissant et évocateur, préservant l'histoire d'une époque, la mémoire d'hommes et de femmes et une part de l'expérience existentielle.

    II. La politique et sa critique

    En raison de toutes ses autres qualités, Vergers en feu est aussi un roman profondément politique sur la relation entre un peuple et une organisation politique révolutionnaire. Mahari ne pouvait éluder la politique. Bien qu'ayant échappé au génocide, les Arméniens de Van furent chassés de leur patrie historique. La ville qu'ils durent abandonner, riche d'une culture et d'une civilisation arméniennes multiséculaires, avec ses monuments et ses institutions, fut à bien des égards littéralement enterrée et anéantie. Van avait été le cœur du mouvement moderne arménien de libération et son anéantissement représenta non seulement la défaite de ce mouvement, mais aussi la destruction finale de l'Arménie historique. Pour raconter cette histoire de Van avec quelque profondeur artistique ou historique, Mahari se devait d'aller au-delà des célébrations ritualisées d'une résistance armée. C'est précisément ce que ses opposants ne peuvent encaisser, car cela remet en question les versions dominantes et étroites de l'histoire arménienne moderne.

    Au lieu d'aborder l'art et la politique dans ce roman, les critiques de Mahari les réduisent à néant, forgeant tout un réseau d'accusations malveillantes, inventées et intenables. Un point de vue récent de Stefan Topjyan, cité dans l'étude de Marc Nichanian sur Mahari, peut être considéré comme représentatif :

    "On voit ici comment l'impossible s'était produit : les faits historiques étaient rendus vulgaires, ils étaient distordus jusqu'à devenir méconnaissables. Le cours entier de l'histoire, le sens même de cette histoire, étaient souillés. Le chemin vers la liberté, avec ses martyrs, était transformé en un chemin sanglant où le sang avait été versé en vain. Les martyrs étaient tournés en ridicule. Seul un Turc pouvait juger notre histoire ainsi. Or celui qui la jugeait ainsi était un grand écrivain arménien."1                                                               

    Pour arriver à de telles conclusions, il faut une sacrée dose de préjugés et un mépris effronté pour le texte ! Même un survol du texte montre que Gourguen Mahari était à des années lumière de ses opposants en termes d'étoffe.

    A. La critique de la FRA et du mouvement arménien de libération

    Mahari ne cible pas le mouvement révolutionnaire arménien ou la FRA dans leur ensemble. Il livre plutôt une analyse critique d'une période déterminée de l'histoire de la FRA à Van, période qui s'étend de 1908 à 1915. La critique de cette période très particulière se caractérise par une opposition systématique à ce qui est présenté comme un avant-1896 plus sain du mouvement révolutionnaire qui, bien que dominé par le parti arménagan, incluait ses composantes de la FRA et du parti hentchak social-démocrate. Avant 1896, "des hommes comme Avétissian (parti arménagan), Bédo (membre de la FRA) et Mardik (dirigeant hentchak) étaient des phares" qui "jamais ne levèrent la main sur d'autres Arméniens" et ne tentèrent pas "d'armer la population par la force." Même si ces années glorieuses ne sont plus, "un nouveau 96 reviendra." Mais il ne saurait être suscité artificiellement, il doit s'agir d'un processus organique mû de l'intérieur. Il ne faut pas brûler les étapes, la "population doit s'armer elle-même" et pour cela il "faut d'abord gagner du temps." (p. 103)

    Au fil du roman, les mérites du mouvement d'avant 96 font figure de critique de la FRA de l'après-1896, accusée d'avoir échoué à développer un enracinement local et de recourir au sectarisme, à la corruption et à l'assassinat politique. Présentés comme arrogants, fréquemment ignorants et blessants au regard des traditions et des besoins locaux, les militants de la FRA sont considérés comme des nouveaux-venus. Ils "parlent arménien," mais il s'agit d'un "arménien autre." (p. 141) Ces militants sont vus comme des "intrus" qui usurpent la place des arménagans autochtones via des conflits fratricides cruels et parfois sanglants. Lors de la bataille de Van, la nomination d'Arménag Yégarian, un arménagan chevronné, comme chef militaire fait l'unanimité au sein de la population car, contrairement au dirigeant de la FRA, Aram Manoukian, Yégarian est un homme de la région, connaissant bien les habitants et leurs besoins.

    Vergers en feu reproche aussi à la FRA sa vision politique d'ensemble. Ancrée dans la diaspora, on la découvre peu au fait, sinon ignorante, de la situation de la population en Arménie historique (p. 175-176). En lieu et place d'une stratégie sérieuse, elle ne propose qu'une poésie romantique bon marché et des slogans vides de sens (p. 290, 311). A un moment donné, Aram, le dirigeant de la FRA qui, bien que faisant l'objet de moult sarcasmes, est aussi dépeint avec une certaine subtilité, envisage la possibilité que :

    "ces chants montrent que notre stratégie est vaine. Les gens qui parlent sans cesse de la nécessité de mourir pour la victoire meurent en général, mais ne gagnent pas." (p. 289)

    Renvoyant à l'alliance avec les Jeunes-Turcs en 1908, la FRA est accusée de jouer une "politique constitutionnelle." En 1908, "prêtre et mollah s'embrassaient, l'Arménien et le Turc se juraient une amitié éternelle." Or cette promesse d'amitié "n'était que mensonge, pur mensonge. Le mouton est resté mouton et le loup un loup." (p. 198) Dupée par 1908, la FRA était mal préparée en 1915. Lorsque le siège de Van débute, Hagop Agha remarque ironiquement :

    "Le gouvernement turc nous accuse d'importer des armes de Russie pour nous en servir lors d'un soulèvement généralisé. Maintenant que nous avons rassemblé toutes nos armes, il s'avère que nous avons plus de combattants que de vieilles pétoires. Pourquoi tout ce ramdam de la FRA ?" (p. 523)

    En décochant ce genre de critique, Mahari fait parfois fi des règles de bienséance. Mais l'on reste dans le cadre d'un débat légitime et persistant. Les massacres ottomans de 1896 détruisirent un pan entier de la population arménienne de l'Arménie historique et, conjointement au meurtre de quelque 600 combattants se retirant de Van, dévastèrent un mouvement révolutionnaire naissant et autochtone en plein cœur de l'Arménie. L'émergence suivante de la FRA comme force dominante dans le mouvement s'accompagna d'affrontements sectaires et fratricides. Ses négociations et son alliance ultérieure avec les Jeunes-Turcs en 1908 conduisirent au désarmement du mouvement révolutionnaire, réduisant considérablement la capacité des Arméniens à résister au génocide. Parmi les historiens attentifs à ces questions l'on compte Garo Sassouni, membre dirigeant de la FRA, Antranig Tchélébian, ainsi que d'éminents historiens soviétiques et post-soviétiques comme Hratchig Simonian, Raffik Hovanissian, A. S. Vartanian et bien d'autres.            

    Dans ce contexte sensible, la vision de la résistance armée de 1915 au génocide chez Mahari est néanmoins incontestablement positive.

    B. La résistance de 1915

    Les critiques qui fustigent Mahari pour avoir négligé ou décrié la résistance armée à Van, se trompent ou induisent délibérément en erreur. Quelles que soient ses critiques, elles ne déshonorent pas ces hommes et ces femmes de tous bords, y compris la FRA, qui bravèrent un empire en luttant pour leurs vies, leur communauté et leur ville. L'art de Mahari nous transporte au-delà des visions éculées et partiales habituelles. Inscrivant sans artifice aucun les combattants et leurs engagements militaires dans le quotidien de leur communauté, Vergers en feu présente un tableau profondément authentique de la guerre et de la résistance comme un moment unique, et cependant non exclusif, bien que traumatisant, dans le déroulement de l'existence. Bien qu'il ne s'agisse pas de résistance armée, la résistance armée occupe de fait une place importante dans le derniers tiers du roman, en particulier dans les chapitres 20, 21 et 22.  

    Dès que la bataille commence, l'on discerne de suite un apaisement des sarcasmes au vitriol et des satires vengeresses de Mahari, y compris à l'encontre de Kévork Mouratkhanian, ce vagabond alcoolique qui, arpentant la ville, ne cesse de faire honte à tous les révolutionnaires. Un élan de générosité envers ce mouvement se manifeste soudain, sans rien concéder toutefois aux critiques précédentes. Mahari ne s'attarde pas sur la direction de la FRA. Mais il est révulsé par le meurtre lâche de deux de ses dirigeants - Ishkhan et Vramian. De même, s'il s'en prend tout autant aux chefs du parti hentchak (p. 337-338), "la nouvelle de [leur] arrestation frappa tous les foyers et tous les cœurs, tel un vent glacé. Les gens étaient tétanisés par la peur." (p. 430)   

    Tandis que les combats submergent la ville, des passages passionnés et parfois lyriques (p. 491 et suiv.) relatent le courage et la bravoure au travers de ce qui est décrit par l'auteur lui-même comme une "rude" mais "héroïque bataille" (p. 494) qui marque une nouvelle

    "ère - où il n'y avait plus ni dachnaks, ni hentchaks, ni arménagans. Il n'y avait que des habitants de Van en train de lutter et de se battre et un Arménag Yégarian, foin de son identité arménagan." (p. 532)

    Ainsi fédérés au sein d'une masse solide unique, indépendamment des étiquettes ou des erreurs passées, l'armée impériale

    "n'arrive pas à briser le cercle de la défense arménienne, pas de maillon faible - les habitants de Van se battent à un contre dix, les paisibles civils d'hier engagent aujourd'hui un combat contre les forces régulières du gouvernement." (p. 532)

    III. Morale, amour, politique et relations arméno-turques

    Désireux de discréditer la politique de Mahari par d'autres moyens, certains critiques font mine de s'indigner du sort qu'il réserve à l'encadrement de la FRA, en particulier Aram qui, tout en étant présenté comme une personnalité inefficace, entretient une liaison avec l'épouse de son propriétaire. Mais il convient de porter au crédit artistique de Mahari le fait qu'il traite les révolutionnaires comme des êtres humains avec leur lot de passions humaines et leur part aussi de poses, de décadence et de bêtise. Les dirigeants révolutionnaires sont-ils vraiment innocents en dehors des liens du mariage ? Vergers en feu reste aussi dans le cadre de la vérité historique en montrant des révolutionnaires menant leur existence relativement isolés de leur communauté et animés par des besoins et des intérêts autres. Etant donné que même les dirigeants n'anticipèrent pas la catastrophe, il n'est guère étonnant qu'ils consacrèrent un temps non négligeable à des activités non politiques. Vergers en feu démontre ici une maîtrise hors pair du lien véritable entre un mouvement révolutionnaire et la population au nom de laquelle il prétend agir. Ce n'est que dans des moments de tension politique extrême, tels qu'un soulèvement, que population et mouvement organisé se rassemblent en une force unique, comme ce fut le cas à Van en 1915. En dehors de ces périodes, le lien est plus distant, complexe, empreint de difficultés. Vérité dont atteste l'expérience des mouvements du même ordre en Asie, en Afrique et en Amérique Latine.         

    Une faiblesse majeure entache néanmoins sans conteste ce roman remarquable par ailleurs. La satire de Mahari est souvent vengeresse, au vitriol et partiale. Les personnalités dominantes illustrant la FRA se composent de Kévork l'histrion, Mihran le vénal et de ses trois chefs, Aram, Ishkhan et Vramian qui, réunis, donnent à penser que la FRA d'après 1908 n'était rien d'autre qu'un ramassis de répugnants opportunistes et arrivistes. L'indulgence de Vramian, la complexité d'Aram ou le mérite de certains personnages marginaux ne parviennent pas à compenser ces boursouflures. Car, malgré tous ses désastres incontestables, la direction de la FRA était en charge de l'écrasante majorité des militants révolutionnaires qui rejoignirent le mouvement et qui étaient des gens dévoués et sincères. En outre, plusieurs éléments de cette direction, en dépit de leurs erreurs catastrophiques, jouèrent dans certaines circonstances et à certains moments un rôle essentiel et précieux, même après l'alliance fatale avec les Jeunes-Turcs. Un tableau exhaustif prendrait aussi en compte cette vérité. En dépouillant tous les révolutionnaires de l'après-1896 de toute probité ou principe, Mahari amenuise notablement l'impact de sa critique.

    D'autant qu'une grande part des critiques de Mahari se reflète à travers la vision de marchands qui ne sont pas représentatifs de la masse de la population et de sa mentalité dont il dit peu de chose. Ces erreurs sont quelque peu rachetées par le rôle honorable, ou du moins honnête ou bien intentionné, assigné même aux semblables de Kévork lors du soulèvement armé. Or ce genre de rédemption conduit à un véritable marasme artistique. De fait, en termes de représentation romanesque des cadres de la FRA avant la révolte, il est inconcevable de voir comment ils y prennent part alors en tout bien tout honneur. Ce genre de faiblesse laisse indubitablement une impression amère sur l'imagination, l'intelligence et l'émotion, même de ceux qui n'ont aucune sympathie pour la FRA. C'est une chose de critiquer sans merci la FRA et ses dirigeants. C'en est une autre d'exprimer un mépris irraisonné pour ceux qui rejoignirent ce mouvement au nom des motifs les meilleurs et les plus honorables, le payant même de leur vie.

    Comme roman historique, Vergers en feu souffre aussi de la pauvreté du traitement qu'il réserve aux relations arméno-turques. Il y a du provincialisme et de l'esprit de clocher à laisser entendre que les hostilités arméno-turques à Van n'avaient pas de réels fondements locaux et furent plutôt déterminées par des forces extérieures à la communauté - les Jeunes-Turcs d'Istanbul et la FRA de Tbilissi ou Genève. Van, ainsi que ses voisines Moush et Sassoun, formait le cœur de l'Arménie historique et fut le socle du mouvement de libération nationale au 19ème et au début du 20ème siècle. Elle devint une menace non seulement pour l'Etat ottoman à Istanbul, mais aussi ses représentants locaux en Arménie historique, qui appartenaient à l'élite nationaliste turque, envieuse des terres, des biens et des richesses des Arméniens de Van. D'autre part, les dirigeants politiques arméniens soi-disant "interlopes" faisaient en réalité partie d'une mouvance arménienne de dimension nationale, dont Van n'était qu'une composante, bien que l'une des plus importantes. Leur image interlope reflète ici en partie le provincialisme pernicieux de la vie arménienne à cette époque. Aspect qui n'est malheureusement pas évident dans Vergers en feu.

    Parallèlement, néanmoins, la nature essentiellement réactionnaire du mouvement Jeune-Turc est bien rendue, éliminant une génération ancienne de dirigeants politiques turcs et lui substituant des nationalistes plus jeunes, outranciers et xénophobes. Mahari est sensible au paradoxe du fait que ces nationalistes meurtriers, qui programmèrent le génocide, furent éduqués à l'européenne et prodigues en postures et prétentions libérales. Mais il est aussi conscient qu'ils ne représentaient pas le peuple turc dans son ensemble. Opérant une distinction entre eux, il écrit :

    "Mihran songea que les Turcs ont des chants magnifiques et déchirants. Il est de fait, et même évident, que le sultan Abdülhamid n'était pas l'auteur des chants des Turcs, ni Khédrig ou Djevdet Pacha. Ce sont des hommes humbles et anonymes qui transformèrent le timbre de leur cœur en chant. Ils soupirent à l'unisson de leur cœur et ce soupir se mue en un chant admirable." (p. 279)

    Or aucune de ces forces et faiblesses n'anime la campagne contre Mahari et son ouvrage. Vergers en feu fut brûlé, encore une fois, parce qu'il conteste une idée et une opinion couramment reçues, une histoire mythologique de Van faisant autorité et un nationalisme arménien incapable d'expliquer la destruction de la Van historique et bloquant tout examen critique des faiblesses et des échecs du mouvement révolutionnaire arménien. Expliquer pourquoi cette histoire exempte de critiques en est venue à prédominer demanderait un autre développement. Mais la lumière a été faite sur cette question par le romancier Moushegh Kalchoyan qui, dans un essai paru à l'époque soviétique, défendant la nécessité d'un débat ouvert sur le génocide de 1915 et le mouvement arménien de libération nationale, demandait de façon rhétorique :

    "Un esprit national étroit et une emphase nationaliste ne naissent-ils pas précisément lorsque les gens ignorent leur histoire, souffrent d'une perte de mémoire ?"

    L'interdiction de débattre du mouvement arménien de libération et du génocide de 1915 durant toute une période de l'existence de l'Arménie soviétique joua son rôle en entretenant l'ignorance et en façonnant une conscience nationale partiale et dénaturée. Dans la diaspora, les hostilités sectaires entre les formations politiques arméniennes ont eu le même effet. Vergers en feu de Gourguen Mahari non seulement aide à recouvrer le monde perdu de la Van arménienne et de ses habitants, mais sert aussi à secouer nos mémoires historiques.       
       
    Notes

    1. Article de Stéphane Topjyan (Asbarez, Los Angeles, 02.12.1993), cité in Marc Nichanian, Entre l'art et le témoignage : Littératures arméniennes au XXe siècle. Volume I : La révolution nationale, MētisPresses, 2006, p. 129 (NdT)
    Traduction anglaise par G.M. Goshgarian et Ishkhan Jinbashian, citée par Eddie Arnavoudian : Marc Nichanian, Writers of Disaster: Armenian Literature in the Twentieth Century. Volume One : The National Revolution, Taderon Press, 2002, p. 104

    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri(Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
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    Traduction : © Georges Festa - 08.2017.
    Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian. Reproduction interdite.



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     © University of Chicago Press, 2015


    Des échos de la violence de masse venus du passé
    Entretien avec Peter Balakian
    par Fatih Gökhan Diler
    Agos (Istanbul), 06.05.2016


    [Lauréat du Prix Pulizer catégorie Poésie pour son recueil de poèmes, Ozone Journal, Balakian s'est entretenu avec Agos sur divers sujets, de la littérature à la politique.]

    Le Prix Pulitzer 2016, catégorie Poésie, a été décerné à Peter Balakian, écrivain, universitaire et poète arméno-américain. Les lecteurs turcs connaissent surtout Balakian par ses essais, en particulier ses écrits sur le génocide arménien, et il est devenu l'une des figures les plus éminentes de la scène poétique après avoir reçu le Prix Pulitzer, considéré comme le prix littéraire le plus prestigieux des Etats-Unis. Balakian est le second Arménien lauréat du Pulitzer. William Saroyan le reçut également en 1940.

    Agé de 65 ans, Balakian enseigne actuellement dans le département de Sciences Sociales de l'université Colgate de New York. Nous nous sommes entretenus avec lui sur divers sujets, de la littérature à la politique.

    - Fatih Gökhan Diler : Les lecteurs d'Agosvous connaissent par vos essais, en particulier vos écrits sur le génocide arménien. Nous en déjà parlé. Plus récemment, nous avons publié votre point de vue sur l'affaire Perinçek-Suisse auprès de la CEDH. Pourriez-vous nous parler de votre œuvre de poète ?
    - Peter Balakian : Même si j'ai écrit des ouvrages en prose, mon activité centrale en tant qu'écrivain a toujours été celle d'un poète. J'ai commencé à écrire des poèmes durant mes études à l'université Bucknell au début des années 1970, mon premier recueil de poèmes, Father Fisheye1, est paru en 1980 et Ozone Journal constitue mon septième recueil.
    Mon activité de poète vise à donner une forme plus ouverte, plus vaste au poème lyrique, ce qui m'a conduit à mon idée d'"écriture horizontale"à laquelle j'ai consacré un essai dans mon livre intitulé Vise and Shadow.2 
    En conférant une forme plus ouverte au poème lyrique, je me suis souvent intéressé au poème long, composé de plusieurs parties et de séquences multiples. La complexité du vécu naît ici d'une sorte de trame faite de réalités apparemment déconnectées, mais qui sont liées entre elles par des forces imprévues. Il y a toujours un personnage qui tente de comprendre la nature des choses et l'aventure humaine sur cette planète. Grâce à cette forme plus ouverte, j'ai été en mesure d'aborder, dans ma langue propre, des réalités sociales et politiques : changement climatique, génocide, sida, terrorisme, mémoire traumatique, ainsi que des réalités personnelles et méditatives - amour, mort, art et culture.   

    - Fatih Gökhan Diler : Dans vos premiers poèmes, l'on décèle les traces de 1915...
    - Peter Balakian : Au milieu et à la fin des années 1970, j'ai commencé à écrire des poèmes ayant trait à l'histoire et à la mémoire traumatique, et qui concernaient le passé du génocide arménien. Dans ces poèmes j'ai tenté de rendre la marche de mort subie par ma grand-mère à Diyarbekir en 1915 et le massacre de toute sa famille; elle fut l'unique survivante avec ses deux petites filles. Ces poèmes cherchent à saisir plusieurs aspects des suites et de la mémoire de son traumatisme, et aussi son impact à long terme aujourd'hui. Il m'est apparu que le poème lyrique pouvait absorber, répondre et transformer les dimensions de l'histoire traumatique et de ses conséquences. Ces poèmes comme "The History of Armenia,""Granny Making Soup,""The Road to Aleppo,""For My Grandmother Coming Back" ont d'abord paru dans des revues littéraires aux Etats-Unis à la fin des années 1970, puis dans mon second recueil Sad Days of Light (1983).3      

    - Fatih Gökhan Diler : Que vous inspirent les commentaires du jury du Prix Pulitzer ? Concernant votre poésie, ils déclarent : "Des poèmes qui témoignent de ces pertes et tragédies anciennes qui sous-tendent une ère globale de danger et d'incertitude." Pourquoi, selon vous, le jury vous a-t-il décerné le prix ?
    - Peter Balakian : S'agissant des prix, les juges choisissent un lauréat parce qu'ils apprécient le travail littéraire à l'œuvre dans le livre qu'ils choisissent. A savoir le type de langage et de forme que vous créez. Je suis heureux de voir mon style de poésie reconnu plus largement.    

    - Fatih Gökhan Diler : Pourriez-vous nous parler d'Ozone Journal ?
    - Peter Balakian : Dans mon nouveau livre, il y a un autre long poème lui aussi intitulé "Ozone Journal," au milieu du livre, et qui fait suite au long poème qui figurait dans mon ouvrage précédent, "A Train-Ziggurat Elegy," extrait de mon recueil Ziggurat.4Ozone Journal est un poème en 55 parties qui s'ouvre avec un personnage fouillant les restes de survivants du génocide arménien dans le désert syrien, ce qui éveille en lui de longs et intenses souvenirs sur son vécu à New York dans les années 1980 - avec l'épidémie de sida et le changement climatique en arrière-plan des combats du personnage avec ses problèmes personnels. Parallèlement, sa quête de sens l'amène à s'entretenir avec un grand producteur de jazz et de blues (inspiré de George Avakian), dont les développements sur Miles Davis sont éclairants.
    D'autres poèmes du recueil abordent des zones de crise, la complexité des régions frontalières et de l'identité diasporique, ainsi que des réalités personnelles comme l'amour, la perte et l'art. Certains poèmes explorent les villages indiens du Nouveau-Mexique, les bidonvilles de Nairobi ou la zone frontalière arméno-turque dans l'espace compris entre Gumri et Ani. Mais les poèmes ont toujours affaire au langage et à la découverte personnelle des réalités à travers un style particulier de musique langagière qui est la marque et la respiration du poète.

    -  Fatih Gökhan Diler : Quand on s'intéresse aux autres lauréats du Pulitzer, on constate que tous abordent des thèmes comme la crise des réfugiés, les travailleurs forcés et la menace de l'Etat Islamique. Dans le monde actuel, le mal est omniprésent et, d'autre part, il y a le mal hérité du passé. L'on observe que, dans vos poèmes, vous liez les événements actuels à ceux de l'histoire. En ce sens, en quoi le génocide arménien et les tragédies actuelles vous touchent-ils ?
    - Peter Balakian : Le Moyen-Orient reste une zone complexe, faite de diversité et de crises culturelles et politiques. Il y a là une riche source de civilisation, ce qui alimente aussi certains de ses problèmes et de ses tensions aujourd'hui. Le Moyen-Orient a été forgé par des siècles d'oppression coloniale et l'absence de démocratie - souvenons-nous que l'empire ottoman fut une opération coloniale - et il a colonisé les chrétiens, les Arabes, les Kurdes et beaucoup d'autres cultures du Moyen-Orient des siècles durant.
    Des crimes de grande ampleur contre les droits de l'homme se sont produits dans la région au début du vingtième siècle, dont les génocides des Arméniens, des Assyriens et des Grecs dans l'empire ottoman, parallèlement au bouleversement massif des cultures arabes, kurdes et autres. Les frontières dessinées après la Première Guerre mondiale l'ont été par les Français et les Anglais, insensibles à la complexité des cultures de cette région, alimentant dès lors un part de l'instabilité de celle-ci.
    Il y a des échos de la violence de masse et de destruction culturelle entre le début du vingtième siècle et celui du vingt-et-unième. Mais il y a aussi des différences. Par exemple, le mouvement de l'EI diffère du Comité Union et Progrès (CUP) de la Turquie de 1915. Or le calvaire des cultures chrétiennes au Moyen-Orient s'achemine vers un processus de dissolution. Il a débuté avec l'agression de la Turquie ottomane contre les communautés et les cultures chrétiennes - allant des massacres des Grecs sur l'île de Chios en 1819 aux meurtres de masse et à l'oppression des chrétiens au Levant, en Anatolie et en Asie Mineure tout au long du 19ème et du début du 20ème siècle. De nos jours, nous observons les Coptes d'Egypte et les chrétiens de Syrie et d'Irak faire l'objet d'attaques et d'agressions. Il s'agit d'une tragédie majeure des droits de l'homme, qui doit être traitée par la communauté internationale.

    - Fatih Gökhan Diler : Vous êtes le second Arménien à recevoir un Pulitzer dans le domaine de la littérature après William Saroyan. Qu'avez-vous envie de dire à son propos ?
    - Peter Balakian : C'est un honneur de succéder à William Saroyan qui a remporté le prix en 1940. Saroyan est une figure unique dans la littérature américaine et la littérature transnationale arménienne. Il a donné une place à la culture arménienne dans les années 1930 et il a contribué de manière inventive à la littérature américaine et mondiale, grâce notamment à ses nouvelles confinant au lyrisme, en particulier dans les années 1930 et 1940. On devrait toujours lire ses œuvres.

    Poème extrait d'Ozone Journal

    Here and Now

    The day comes in strips of yellow glass over trees.

    When I tell you the day is a poem

    I'm only talking to you and only the sky is listening.

    The sky is listening; the sky is as hopeful

    as I am walking into the pomegranate seeds

    of the wind that whips up the seawall.

    If you want the poem to take on everything,

    walk into a hackberry tree,

    then walk out beyond the seawall.

    I'm not far from a room where Van Gogh

    was a patient - his head on a pillow hearing

    the mistral careen off the seawall,

    hearing the fauvist leaves pelt

    the sarcophagi. Here and now

    the air of the tepidarium kissed my jaw

    and pigeons ghosting in the blue loved me

    for a second, before the wind

    broke branches and guttered into the river.

    What questions can I ask you ?

    How will the sky answer the wind ?

    The dawn isn't heartbreaking.

    The world isn't full of love.

    [Ici et maintenant

    Le jour qui strie d'herbe verte les arbres.

    Quand je te dis que le jour est un poème

    Ce n'est qu'à toi que je parle et seul le ciel écoute.

    Le ciel écoute; ce ciel plein d'espoir

    tandis que je fends les graines de grenade

    dans le vent qui fouette la digue.

    Si tu veux que le poème se saisisse de tout,

    gagne un micocoulier,

    puis franchis la digue.

    Je ne suis pas loin de cette pièce où Van Gogh

    était un patient - la tête sur un oreiller à entendre

    le mistral caréner la digue,

    à entendre le feuillage fauve cribler

    les sarcophages. Ici et maintenant

    l'air du tépidarium qui baise ma mâchoire

    et les pigeons fantômes dans l'azur qui me prennent en affection

    un instant, avant que le vent

    ne rompe les branches et vacille dans le fleuve.

    Quelles questions puis-je te poser ?

    En quoi le ciel répondra-t-il au vent ?

    L'aube qui n'émeut pas.

    Ce monde avare d'amour.]

    NdT

    1. Peter Balakian, Father Fisheye, Sheep Meadow Press, 1979
    2. Peter Balakian, Vise and Shadow, University of Chicago Press, 2015
    3. Peter Balakian, Sad Days of Light, Carnegie Mellon, 1993
    4. Peter Balakian, Ziggurat, University of Chicago Press, 2011

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    Traduction : © Georges Festa - 10.2017



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    Hovhannès Grigorian
    Ne meurs jamais - tel est mon message
    Erevan, 2010, 164 p. [en arménien]

    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 31.01.2017


    Il est temps pour les poètes de jeter la pierre !

    Ne meurs jamais - tel est mon message (Erevan, 2010), d'Hovhannès Grigorian, nous comble de pierres poétiques dures comme du granite à lancer sur les palais du pouvoir, les profiteurs, voleurs, charlatans, hypocrites, va-t-en-guerre de la société et de la politique et les barbares environnementaux qui règnent aujourd'hui en maîtres, en Arménie et à travers le monde. Ces missiles poétiques sont aussi affûtés et prêts à l'usage aujourd'hui qu'ils l'étaient lorsqu'il écrivit pour la première fois les poèmes réunis dans ce recueil. Peu fréquents dans la poésie arménienne, une imagerie et un discours surréalistes, grotesques et souvent horribles, empreints d'un humour et d'une ironie moqueuse, décrivent une Arménie ravagée par des décennies de transition, de la Seconde république arménienne soviétique à la Troisième, post-soviétique, qui débutèrent dans les années 1990.

    Grigorian possède la clarté, l'intégrité et ce pouvoir d'appréciation propres aux véritables artistes dans des périodes de mutations sociales dramatiques. Témoin du quotidien à l'époque de la sortie de l'Union Soviétique, il ne prend jamais les slogans de la transition, ses idéologies et ses promesses, au pied de la lettre.

    L'on est frappé par un refus légitime de se joindre aux fraudeurs faisant passer corruption, abus, pillage et destruction du bien commun et de la nation pour une norme naturelle de transition. Ici le vers consigne plutôt cette hostilité sombre, silencieuse d'une masse impuissante, les mines défaites n'ayant que mépris pour ce qui est fait au pays et à son peuple.

    Ce sont là les poèmes d'une réalité en porte-à-faux avec la morale et les idéaux proclamés de 1989, les poèmes d'une nation mise à sac non par les conflits arméno-turcs ou turco-arméniens, mais par les forces nouvelles au pouvoir dans une Arménie censée vivre une transition vers une existence "prospère,""pacifique" et "indépendante." La voix d'Hovhannès Grigorian garde son urgence car il s'avère que les souffrances épouvantables de la "transition" sont devenues un mode de vie permanent dans la "nouvelle Arménie" ! Dont témoignent les files interminables en attente de visas pour l'étranger.

    I. Nul répit des méchants

    "Dimanche" (p. 6), un instantané du quotidien durant la "transition," est aussi une métaphore du néant de la promesse qui était censée succéder à la fin d'une interminable et métaphorique semaine de travail aliénée, propre à la vie soviétique. Le dimanche devrait être un jour de repos, une pause dans les difficultés du travail. Mais, passé en Arménie avec Hovhannès Grigorian, c'est le fléau d'une perspective positive assiégée par la misère, par des évangélistes agressifs désireux de prélever leur dîme, par le népotisme des politiques municipales, par des fonctionnaires corrompus en quête d'honneurs, par de vains politiciens "démarchant sans cesse mon vote," car après tout, "que vaut ma voix à mes yeux." A la toute fin du jour, "dans mon salon / tout endimanché / je passe ma tête à travers la corde et j'envoie balader la chaise." Lisez vous-même ces derniers vers pour vous représenter ce spectacle atroce d'une résignation amère !

    "Saisons chaudes" (p. 44) narre sur un mode étrangement humoristique la misère qui accompagna la "transition." A l'époque soviétique, avec des tarifs du gaz et de l'électricité abordables, un peu d'eau bouillante faisait taire les hurlements discordants de chiens en rut. Désormais c'est à l'eau froide de le faire ! Mais même ça devient trop cher, si bien que de nos jours les jurons doivent suffire - "les mots étant le seul produit dont la valeur a chuté !"

    Pire encore, "Pour un morceau de pain", hommes et femmes doivent "apprendre à ramper habilement parmi la saleté et l'ordure." (p. 8) Et tandis que les petites gens ne peuvent s'offrir une vie normale, il est "terrifiant de voir comment / une poignée de gens, sous nos yeux / s'enrichissent à un rythme effréné." (p. 76) Dans un tel monde il "n'est plus d'étoiles dans les cieux," ou "peut-être y en a-t-il / mais ployant sous de sombres pensées / jamais nous ne quittons des yeux le sol." (p. 13)

    La démocratie, censée être le joyau dans la couronne de la nouvelle république, n'est qu'une farce. Dans "Promesses préélectorales," la "masse de l'électorat / est lasse et abattue par l'ennui d'élire sans cesse le même candidat" (p. 33), lequel profère des platitudes sur "l'amélioration du bien-être de la population." Sans surprise, dans ce paradis postélectoral promis, quand "notre peuple qui souffre depuis si longtemps se redresse enfin / aspire à des existences acceptables pour des êtres humains," il se retrouve "peuplant des prisons vastes et petites, les hôpitaux de la capitale ou des provinces, et principalement les cimetières." (p. 17)

    La vision de Grigorian est internationale. Il prend pour cible ces va-t-en-guerre de toutes parts qui "parlent avec une ferveur inégalée de l'amitié entre les peuples""juste avant la guerre" ou "durant les pauses d'un massacre réciproque" ("Des hommes," p. 11). Les célébrations triomphales accompagnées de musique matrimoniale ne font que noyer le bruit assourdissant des usines produisant encore plus d'armes de guerre. Et quand nous ne nous faisons pas mutuellement la guerre, nous guerroyons contre l'environnement. Nous avons peut-être quitté l'Age de la pierre et ceux du fer et du bronze, mais en ces "Temps nouveaux" (p. 70), "si l'on se plonge dans l'âme humaine / l'on peut affirmer sans crainte / que nous vivons en fait les débuts de l'Age de la poubelle !"

    Tout se passe comme si Dieu, en raison d'erreurs terribles dans une autre vie, nous avait condamnés au "Pire châtiment" (p. 29) qu'il "pouvait imaginer" - une réincarnation au sein de l'Arménie nouvelle. "Tout ce qui reste" (p. 43) aujourd'hui c'est rêver, rêver à des îles ensoleillées, à la nature abondante et peuplées d'honnêtes gens. Et "mieux vaut ne pas se réveiller" de ce rêve, car si nous le faisons, nous nous retrouvons à nouveau dans "un océan de fiel et de poison."

    II. Pessimisme de l'esprit, optimisme de la volonté

    Contrairement à l'optimisme calculé d'un Parouïr Sévak ou aux appels véhéments à l'action révolutionnaire de Chouchanik Gourguinian, Hovhannès Grigorian ne semble pas ouvrir de fenêtre sur un jour ensoleillé. Mais il serait erroné de réduire sa poésie à l'illustration passive, bien que puissante, d'une coupe toute d'amertume.

    Passivité et résignation fataliste ne sauraient créer l'éclat surréaliste ou le macabre dérangeant qui sont autant de cris d'horreur face au sacrifice du respect entre hommes et femmes. Chez Grigorian, le surréalisme et le grotesque donnent à voir la décomposition et la dégradation, mesurant sous une forme inhabituelle l'ampleur du préjudice. Il fait écho à cet abîme entre la réalité et un ordre moral profondément ressenti. Il ne s'agit pas naturellement de l'ordre de l'époque soviétique, en dépit des indices rappelant que l'existence matérielle était plus supportable alors. Mais ce n'est pas non plus l'ordre de l'idéologie antisoviétique, ni celle de l'idéologie nationaliste arménienne.

    La quête d'un respect mutuel essentiel dans les relations et les situations issues de notre identité à la fois individuelle et collective anime cette poésie. "Une ligne nouvelle" (p. 155) en est l'illustration parlante. Un jeune homme évoque sa sœur jumelle morte quelques heures après leur naissance par une chaude "matinée d'après-guerre, à demi-affamés." Aujourd'hui, plus personne ne se souvient d'elle. Mais il le fait avec une précision et une émotion poignantes. Rappelé à la réalité de la guerre, de la misère et de l'insécurité, il se souvient des neuf mois d'existence au chaud, à l'abri, fusionnels et stables, dans la sécurité d'un ventre protecteur. "Les meilleurs moments de ma vie."

    Dans un entretien paru en 2008 dans la revue Gretert, Hovhannès Grigorian évoque cette "transition" qui a dévasté "le capital le plus important hérité de l'époque soviétique - le capital humain." Il espère toutefois que le redressement débute. Mais en 2013, l'année de sa mort, l'idée de "transition" faisait déjà figure de pure arnaque. Il n'y a pas eu de "transition," mais simplement le processus d'une déchéance massive qui perdure à ce jour.

    III. Hovhannès Grigorian plus que jamais nécessaire !  

    L'art et la littérature sont au service de la vie et de la société. Il ne saurait en être autrement. L'artiste en tant qu'individu peut être et est souvent passif ou indifférent à la société. Or, si son œuvre ne parle pas à la vie, ce n'est pas de l'art, elle n'est pas pertinente. Qu'il soit assimilé au plan individuel ou collectif, l'art, en l'occurrence la poésie, forge une expérience. Il épure, rehausse, modifie perception, sensibilité et conscience, individuelles ou collectives, influençant ainsi hommes et femmes dans leurs actions et leurs relations.

    La poésie de Grigorian aide puissamment à vivre. A notre époque de bouleversement global pour tout artiste, être nécessaire à nos contemporains est plus important que tout. Hovhannès Grigorian l'est assurément ! Sa parole constitue une alternative saisissante aux mensonges et à la propagande inhumaine et cruelle, à la tromperie et à la fraude financée qui font office de vie publique en Arménie et à travers le monde. Récités à haute voix devant un public ou lus dans la solitude et le calme, son surréalisme et son macabre non seulement valident l'expérience vécue par les gens mais, en affirmant un besoin humain essentiel, confortent la volonté d'agir et de résister.

    *****

    Parallèlement à ces textes au mélange surréaliste, une passion pour la vie nourrit les poèmes plus traditionnels de Grigorian. Dans un poème admirable nous découvrons un homme âgé à sa fenêtre en plein hiver. Il "observe ravi""deux petits enfants chuter dans la neige,""riant aux éclats, tout heureux.""Inconscients," instinctivement il "tend ses mains gelées" pour "les réchauffer au-dessus de ce feu de camp, fait de cris de joie et de rires d'enfants."

    Ailleurs, avec des échos de Vahan Dérian, Hamo Sahian, Thoreau et Walden, Grigorian nous offre les joyaux grisants des quatre saisons. Il nous fait à nouveau éprouver ce sentiment merveilleux d'union avec la nature, une nature conçue comme un don quasi divin de vie, quand elle est vierge de la violence et de la destruction des hommes.

    2017 reste une époque propice pour lire ce recueil; emmenez-le avec vous à l'école, au travail, dans vos salles de réunion, dans les rues et les places publiques !   

    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri(Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
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    Traduction : © Georges Festa - 10.2017
    Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian. Reproduction soumise à autorisation. 



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     © Quinn Dombrowski from Berkeley, USA - Day 286 : Indigenous Peoples Day
    CC BY-SA 2.0 / https: //commons.wikimedia.org


    Liana Aghajanian :
    croiser science et droits souverains des Américains autochtones
    par Gloria Muñoz


    LOS ANGELES (IVOH) - Tout à son projet Images and Voices of Hope (IVOH), pour lequel elle a obtenu une bourse de recherche, Liana Aghajanian s'est entretenue avec des anthropologues et s'est rendue dans un laboratoire d'analyses génétiques qui abrite des restes d'indigènes. Son projet, inspiré par la collaboration entre tribus américaines autochtones et scientifiques pour aider les communautés indigènes à recouvrer les ossements de leurs ancêtres, a conduit Aghajanian à accompagner des étho-anthropologues et une tribu américaine autochtone en Alaska. Comme on le verra, elle dut se conformer aux règles et subir un prélèvement d'ADN pour intégrer le laboratoire.
    Aghajanian appartient à cette trempe de journaliste. Elle plonge en eau profonde et s'immerge dans ses recherches et expériences. Comme son site1 le précise, cette journaliste arméno-américaine a beaucoup voyagé, s'intéressant à tout, de l'utilisation médicale de la marijuana en unités de soins palliatifs à l'unique laboratoire judiciaire traitant les crimes contre les animaux. Elle a le don et la passion de couvrir des communautés et des thèmes méconnus. Dans le cas qui nous occupe, le projet de recherche d'Aghajanian tente de faire prendre conscience du profond traumatisme générationnel des populations autochtones d'Amérique.
    Outre le fait d'être membre d'IVOH, Aghajanian est lauréate de l'International Reporting Project, catégorie Global Religion Reporting, de la Metlife Foundation Journalists in Aging Fellowship, et de la Fondation Hrant Dink pour le dialogue turco-arménien. En 2015, elle a obtenu une résidence Write A House, qui l'a amenée à s'installer à Detroit, dans le Michigan.

    - Gloria Muñoz : Qu'est-ce qui t'a amenée au projet Restorative Narrative [Récits réparateurs] de l'IVOH ?
    - Liana Aghajanian : J'ai l'impression d'avoir toujours recherché des récits qui tombaient dans le cadre du projet Restorative Narrative, que ce soit pour en rendre compte ou les lire, mais sans jamais savoir comment les définir, ni même si cette catégorie existait. Je pense que cet intérêt provient du fait qu'une grande part de mon parcours - à la fois l'histoire de l'arrivée de ma famille en Amérique comme réfugiés et le caractère historique de mon identité ethnique arménienne - est en soi un véritable récit réparateur, qui me semblait donc familier et répondant intrinsèquement à mon identité.
    J'étais attirée par l'idée de ce que reconstruire signifie, et comment les réalités de la reconstruction sont souvent plus compliquées - à la fois dans les défis et les résiliences qu'elles supposent - que nous avons tendance à les voir. Je me disais que cette bourse de recherche me donnerait vraiment une opportunité d'explorer cette complexité de façon globale.

    - Gloria Muñoz : Parle-nous de ton travail et de ta méthode de recherche.
    - Liana Aghajanian : Mon travail porte sur le rapatriement des restes d'Américains autochtones et sur la relation souvent tendue entre les communautés indigènes et les scientifiques et institutions éducatives. Il implique l'impact toujours persistant d'un traumatisme historique comme le génocide, l'éthique des sciences et de la politique comme le Native American Graves and Repatriation Act [Loi sur les tombes et le rapatriement des Américains autochtones], l'ADN, tout en étudiant comment ces deux groupes tentent de remédier à cette relation. Il explore la prise en main du passé : ces restes sont-ils des ancêtres ou des artefacts ? Qui prend la décision ? Et se peut-il qu'ils soient les deux à la fois ?
    Mon étude suit un groupe d'étho-anthropologues et une tribu autochtone d'Amérique prenant leurs marques dans un projet pionnier pour voir si une cicatrisation d'ordre culturel et une compréhension du monde via la science sont réalisables, alors que souvent ces deux objectifs sont antagonistes. J'accompagnerai les anthropologues dans un voyage en Alaska cet été pour observer en direct ce processus et passer du temps avec la tribu. J'espère restituer ce processus épineux de vérité, ainsi que tous les défis annexes, à mesure qu'ils tenteront de collaborer.

    - Gloria Muñoz : En quoi cette bourse de recherche t'aide à entreprendre et à raconter cette histoire ?
    - Liana Aghajanian : Le soutien que ce programme m'apporte est essentiel au regard de cette histoire. Bénéficier de cette opportunité d'interagir avec un groupe aussi dynamique de journalistes, de pouvoir échanger entre nous et d'apprendre de nos projets respectifs compte beaucoup pour moi en tant que journaliste indépendante qui n'interagit pas souvent à ce niveau avec mes homologues. Les conseils que l'équipe d'IVOH m'a apportés m'ont beaucoup aidée.
    L'aide précieuse de Jacqui Banasyznki m'a permis de me focaliser et de préciser non seulement les thèmes essentiels, mais aussi la structure de mon étude. Sa présence, ses retours constructifs, son enthousiasme et son expertise dans le métier du journalisme ont véritablement optimisé ma recherche.

    - Gloria Muñoz : Qu'as-tu appris jusqu'ici du projet Restorative Narratives ?
    - Liana Aghajanian : Ce que j'ai appris d'essentiel dans ce projet c'est que ces histoires sont compliquées, elles incluent à la fois la résilience et le réel, reflétant au plus près la vie à maints égards. Restituées avec justesse, je pense que ces récits ont vraiment le pouvoir d'avoir un impact sur la vie des gens. Autre chose que j'ai apprise, la force donnée à ces récits pour les gens dont tu racontes les histoires dans ce contexte. Ce type d'approche, qui t'oblige à ralentir ta méthode de recherche et à te demander tout d'abord pourquoi tu racontes cette histoire, a aussi un impact sur ceux qui t'accordent le privilège de rendre compte de leurs existences.

    - Gloria Muñoz : Grâce à ce projet, nous (l'équipe d'IVOH) en avons appris plus sur ta résidence Write A House. Pourrais-tu nous dire en quoi ton séjour à Detroit a influencé ton travail de création et tes projets d'écriture ?
    - Liana Aghajanian : Participer à une résidence Write A House, une association à but non lucratif unique qui héberge des écrivains à Detroit, est l'une des expériences les plus profondes, les plus bouleversantes de ma vie. Detroit est une ville qui ne propose pas de solutions simples, mais qui pose beaucoup de questions. J'avais envie de venir ici parce que je savais que c'était un endroit que l'on ne peut pas comprendre à distance. La complexité et les contradictions de ce lieu (sans parler de son histoire incroyablement riche) restent souvent méconnues, sinon ignorées, au plan national. Les gens ont une opinion plus sévère sur Detroit que sur d'autres endroits où je me suis trouvée, quelle que soit la distance qui les séparent de cette ville. Donc le fait d'être là, jour après jour, et d'essayer de comprendre un lieu qui donne vraiment l'impression d'englober l'histoire complexe de l'Amérique, m'a fait beaucoup réfléchir au type de travail que je mène. J'adore le journalisme slow [sans pression - NdT]. J'adore découvrir des gens et des lieux au fil du temps et le fait de me trouver à Detroit m'a vraiment aidée à avancer dans le sens de ces histoires.

    - Gloria Muñoz : Quel conseil donnerais-tu à d'autres professionnels des médias qui aimeraient raconter des récits réparateurs ?
    - Liana Aghajanian : Même si, à mon avis,chaque histoire peut ou a vocation à être un récit réparateur, prendre le temps d'étudier ce que signifie un récit réparateur est important. Je veux dire par là qu'il est très facile de s'imaginer que cela revient à raconter une belle histoire qui se termine bien, alors qu'en réalité c'est tout le contraire - il s'agit de raconter une histoire dans sa totalité, autant que possible, d'expliquer comment des gens et des lieux tentent de jongler et d'engager un processus de reprise à la fois frustrant et bénéfique. J'y crois aussi car, du fait des moments difficiles que nous rencontrons dans le journalisme et la société dans son ensemble, ces récits sont plus nécessaires que jamais. Ils doivent être diffusés le plus largement possible au plan éditorial, car ils encouragent le dialogue et reflètent des thèmes universels dans lesquels les lecteurs peuvent vraiment se reconnaître.                           

    NdT


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    Traduction : © Georges Festa - 11.2017

    site d'IVOH : http://ivoh.org/



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    Ervand Kotchar, Monument à David de Sassoun (1959), Erevan [détail]
    © https://barevarmenia.com/


    Les Enragés de Sassoun : une étude superbe et trois essais
    par Eddie Arnavoudian
    Groong, 06.07.2015


    I.

    Poétique de l'épopée 'Sasna Dzrer' d'Azat Eghiazarian (Erevan, 1999, 282 p.) est une lecture bienvenue de l'épopée nationale arménienne plus connue en anglais sous le titre The Daredevils of Sassoon [Les Enragés de Sassoun]. Critique littéraire et intellectuel de premier ordre, Eghiazarian, grâce à son intelligence mesurée, amène, mais érudite et pénétrante, qui lui est coutumière, fait ressortir d'une analyse d'ordre artistique et culturel ces thèmes qui ont à voir avec les préoccupations et les drames de notre temps. Le résultat est un appel enthousiaste à ne pas se plier passivement aux travers de notre époque, à reconsidérer notre morale et nos principes individuels et sociaux à la lumière du patrimoine que nous ont légué Les Enragés de Sassoun.

    Apparu parmi le peuple dans le sillage des luttes contre l'invasion de l'empire arabe au 7ème siècle, ce récit de hauts faits par des héros dotés de superpouvoirs a survécu plus de mille ans sous une forme exclusivement orale, avant d'être couché par écrit pour la première fois en 1873. C'est cette tradition orale, en fait, qui à travers les siècles ouvrit la voie à des améliorations et enrichissements de la part de troubadours nomades, lesquels y incorporèrent le vécu, la sagesse et les valeurs du petit peuple de leurs époques respectives.

    Ignorés des historiens classiques de l'Eglise, méconnus de la culture officielle et condamnés au mépris, Les Enragés de Sassoun ont néanmoins survécu car, en quatre cycles de drames et d'aventures, de récits de courage, de vigueur, d'héroïsme et de bravoure, ils proposaient quelque chose que l'idéologie ecclésiastique était incapable d'apporter. A savoir une vision faite d'harmonie sociale et nationale, de liberté et de solidarité collective, vécues par intermittences et dont rêvait depuis toujours le petit peuple de l'Arménie historique.

    Même si les héros de cette légende sont officiellement d'une stature noble ou royale, à aucun moment la moindre signification n'y est attachée. Aucun mérite ne ressort de leur titre officiel. Il se manifeste plutôt dans les qualités personnelles des individus, dans leur énergie et leur force, et surtout dans leur empressement à se vouer sans réserves à protéger l'intérêt général, collectif des hommes et des femmes ordinaires. Aussi princes soient-ils, ils restent toujours des membres égaux au sein d'une société de gens ordinaires, sans aucun privilège, ni droit sur autrui. Ici nulle contradiction entre personnage et société. N'étant aucunement en contradiction avec le collectif, ils éprouvent aussi une harmonie intérieure. Ils n'ont rien à cacher et existent sans s'auto-réprimer. Ils agissent tels qu'ils sont, exprimant une personnalité cohérente et accordée à l'ensemble.

    Comme dans presque toutes les grandes épopées, les acteurs principaux possèdent une puissance physique extraordinaire qui, associée au pouvoir, à la force et à la violence, joue un rôle éminent dans leurs aventures. Elles ne sont toutefois jamais utilisées en vue d'obtenir quelque privilège personnel, ne servant que l'intérêt général et animées en toutes circonstances par la solidarité collective. Les personnages ne sont pas des pacifistes et, quand ils recourent à la violence, ils peuvent être féroces, sanguinaires et sans pitié aucune. Or fureur et rage qui s'achèvent parfois en une violence écrasante, impressionnante, ne sont jamais intéressées ou gratuites, mais toujours au service de la communauté. Récit prenant d'un combat pour la liberté et la justice, inventaire de rêves d'harmonie sociale, d'absence de contradiction, d'émancipation de l'aliénation, Les Enragés de Sassoun peuvent être regardés comme une critique de l'individualisme atomisé qui prévaut dans notre monde actuel. On peut y voir de fait un défi bienvenu aux manifestations les plus détestables d'un individualisme moderne qui place l'individuel et le collectif dans une opposition hostile.

    L'entreprise d'Azat Eghiazarian est d'une vaste portée. Quasiment tout ce que l'on peut attendre d'une analyse critique sérieuse est là. A savoir un examen minutieux de la structure artistique, de la qualité esthétique et poétique, du contexte et du contenu social et historique, de la vision morale animant les personnages, des codes de l'honneur tels qu'ils se présentent dans les relations familiales, collectives et intercommunautaires, de l'évolution historique de cette épopée, comparaisons avec celles des autres pays et plus encore. Le tout mis au service d'un débat philosophique, social et artistique sur les relations entre individu et société, entre nations et entre religions, parallèlement à une réflexion sur le problème de la force, de la violence et du pouvoir dans la société.

    Erudit au meilleur sens du terme, riche en références et en citations, ce volume ne souffre aucunement de l'aridité d'une tour d'ivoire. Véritable régal au plan artistique et intellectuel, il incite le lecteur à comparer et à mettre en contraste l'époque où nous vivons avec celle qui a été préservée dans cette épopée - une vision peut-être plus morale et humaine.

    II.

    Auteur par ailleurs d'un bel essai sur l'art de la traduction1 exhortant à améliorer les efforts actuels, Lévon Mkrtchian propose un autre commentaire frappant sur Les Enragés de Sassoun.2Sa thèse est que cette épopée est porteuse d'une vision du monde populaire spécifiquement arménienne. Bien que prenant sa source dans la résistance à la domination impériale arabe, l'épopée s'est nourrie d'éléments importants de la mythologie et de l'histoire arménienne antérieurs et ultérieurs à ceux rapportés par Moïse de Khorène, fondateur au 5ème siècle de l'historiographie arménienne. Plusieurs allusions remontent loin, incluant par exemple la mer comme source et origine de toute vie, tandis que le récit laisse entendre que certains événements se déroulent à une époque matriarcale.

    Fidèle à l'orthodoxie, Lévon Mkrtchian présente l'aventure comme le seul espace dans la littérature arménienne susceptible de refléter une vision du monde populaire. Son contenu plébéien est souligné par son personnage dominant, David de Sassoun qui, malgré ses victoires répétées à la guerre, ne revêt jamais quelque couronne royale ou nobiliaire et traite chacun, hommes et femmes, en égaux. Outre le traitement réservé aux amis ou ennemis, l'appartenance nationale ou religieuse ne joue ici aucun rôle. Entre chrétiens arméniens et musulmans arabes nulle pomme de discorde suscitée par quelque facteur national, religieux ou racial. Le combat pour la "foi" de David de Sassoun est patriotique et non religieux. Ce combat ne vise que l'agresseur étranger. De fait, plusieurs indices témoignent d'une distinction subtile entre foi et religion organisée, celle-ci étant l'objet d'un mépris évident au travers des railleries et de l'humour déployé aux dépens de l'Eglise et de ses représentants.

    Mkrtchian clôt son essai par une référence à un poème d'Avétik Issahakian. Contrastant avec les chroniqueurs religieux déplorant désastres et défaites de l'Arménie, cette épopée populaire brûle d'espérance, enregistre combats et luttes, réalisations et ambitions. Et même si elle s'achève avec l'exil et l'emprisonnement de Méher le Petit dans une caverne, ce dernier vit à jamais avec l'espoir de rentrer un jour chez lui afin de détruire un monde devenu mauvais et d'en refaire une terre de liberté.

    III.

    Mkrtchian a peut-être été inspiré par l'admirable préface de Joseph Orbéli à la première édition exhaustive de cette épopée, parue en 1939 et rééditée à l'occasion du 1000ème anniversaire de sa naissance.3 Orbéli voit lui aussi dans Les Enragés de Sassoun une histoire alternative et populaire, celle du peuple d'Arménie en tant que tel.

    Autour du thème de la résistance à l'invasion arabe, les troubadours ont nourri, au fil du temps, cette tragédie d'une vision morale propre au peuple. A nouveau, l'argument central est le rejet dans cette épopée des haines nationales et religieuses, son code d'honneur méritoire qui exige, entre autres choses, de combattre ses ennemis sur un pied d'égalité, un empressement à lutter contre les caprices des féodaux, une générosité et un empressement à la Robin des Bois à venir en aide et à porter secours aux faibles.   

    La préface d'Orbéli fait fi à juste titre de ceux qui partent en quête de prototypes aristocratiques parmi les personnages. Noblesse, honneur, courage, exploits militaires, loyauté et générosité d'esprit sont sans cesse présents. Dans la littérature officielle, ce genre de qualités ne sont habituellement associées qu'aux élites féodales. Or, dans Les Enragés de Sassoun elles sont l'apanage d'hommes et de femmes ordinaires. Non seulement nos héros fuient les titres princiers, mais ils ne lèvent pas d'impôts sur le peuple et combattent pillages et rapines. Lorsqu'ils triomphent à la guerre, ils ne font que reprendre que ce qui leur a été pris. Bien que dotés de pouvoirs extraordinaires, ils restent des gens ordinaires aux côtés desquels le roi et le prêtre, quand ils apparaissent, sont dépeints comme de sordides parasites occupés à contrôler et à bloquer les sources - ces mêmes sources sur lesquels les seigneurs arméniens bâtissaient leurs châteaux.

    La conclusion opère des analogies entre différentes épopées nationales, où Orbéli met au défi ces intellectuels européocentriques qui réservent à la seule Europe toute originalité, refusant de prendre en compte d'autres épopées issues de traditions nationales indépendantes, bien que partageant des traits socio-économiques communs.       

    IV.

    Deux études de Térénig Démirdjian4 confortent la représentation orthodoxe de cette épopée vue comme une manifestation de la vision populaire du monde, sous un angle particulier. Démirdjian voit dans Les Enragés de Sassoun l'expression d'une histoire globale de résistance nationale, dépassant l'époque de l'empire arabe, intégrant au récit de la lutte contre l'invasion arabe des épisodes antérieurs allant des affrontements entre Haïk et Bél aux guerres avec la Perse et autres. A l'instar d'Orbéli, Démirdjian démonte lui aussi les tentatives de lier ce récit à la noblesse féodale, relevant en particulier le regard et le traitement humain réservés au soldat arabe ordinaire, chose toute étrangère à la noblesse féodale. Narrée par des troubadours, cette histoire d'harmonie entre les peuples et de lutte contre l'injustice nationale va à l'essentiel, le récit centré sur l'action, dépouillé de toute recherche ou fioriture, sans grandiloquence, étranger à tout propos mielleux et toute emphase courtisane.      


    NdT

    1. Lévon Mkrtchian, Cherty rodstva, Erevan : Izdatel'stvo Aiastan, 1973
    2. Lévon Mkrtchian, Comprendre le mot génie, 1985, p. 9-78 [en russe]
    3. David de Sassoun, 1961, 335 p., III-LXI (2ème éd.) [en russe]
    4. Œuvres Choisies, Vol. 8, 1963, p. 158-163, 169-178 [en arménien]


    [Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri(Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
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    Traduction : © Georges Festa - 11.2017



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     © Montel Media Group, 2017


    Architects of Denial : un exposé à la première personne sur le génocide arménien
    Massis Post, 03.05.2017


    Montel Williams et Dean Cain ont réalisé un nouveau film documentaire, Architects of Denial: A Genocide Denied Is a Genocide Continued [Les Architectes du déni : un génocide nié est la continuation d'un génocide], qui a pour thème le génocide arménien et le déni d'existence de ces atrocités par le gouvernement turc et autres organismes officiels.

    Julian Assange, fondateur de Wikileaks, John Evans, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Arménie, le docteur Gregory Stanton, fondateur de Genocide Watch, Sibel Edmonds, ancienne informatrice du FBI et journaliste, Geoffrey Ronald Robertson, célèbre procureur anglais, ainsi que des survivants du génocide interviennent dans ce film.

    "Les Arméniens ont été persécutés pendant des siècles, c'est incroyable !" déclarait récemment Cain dans l'émission "Fox & Friends," en présentant son projet. "Ils furent le premier bastion du christianisme. Le premier pays, je crois, à reconnaître le christianisme. Et ils sont le seul bastion du christianisme au Moyen-Orient."

    "La Turquie fait pression à travers le monde pour s'assurer qu'il ne soit pas fait référence au génocide arménien," souligne Julian Assange, rédacteur en chef de Wikileaks, dans la bande-annonce parue récemment d'Architects of Denial.    

    Architects of Denial non seulement étudie en profondeur la persécution des Arméniens et des chrétiens au Moyen-Orient, à la fois passée et actuelle, mais éclaire aussi ces responsables politiques qui refusent de reconnaître un événement que de nombreux historiens et scientifiques admettent comme une triste réalité.

    La bande-annonce montre des équipes de tournage face à deux représentants républicains du Congrès, Eddie Bernice Johnson du Texas et Steve Cohen du Tennessee.

    "Vous niez que le génocide arménien soit arrivé ?" demande l'un des caméraman à la représentante républicaine Johnson.

    Elle lui répond : "Je le nie."

    Architects of Denial est un document de première main sur le génocide vu par ses survivants. Figurent aussi plusieurs experts qui illustrent au plan graphique le lien véritable entre son "déni" historique avec les exterminations de masse actuelles dans des zones de conflit à travers le monde.

    Ce film rappelle que ces responsables de génocides qui ne sont pas traduits en justice et confrontés à la réalité de leurs crimes, ne font qu'ouvrir la voie à d'autres massacres à venir dans le monde.

    Dean Cain et Montel Williams sont les producteurs de ce documentaire réalisé par David Lee George.

    Le film sera présenté en octobre 2017 dans un nombre limité de cinémas.   

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    Traduction : © Georges Festa - 11.2017





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     © http://www.theyshallnotperish.com/


    They Shall Not Perish : porter au cinéma l'histoire du Near East Relief
    Entretien avec Shant Mardirossian, producteur de They Shall Not Perish
    par Rupen Janbazian
    The Armenian Weekly (Watertown, MA), 04.10.2017


    WATERTOWN, Mass. - Durant le génocide arménien, le calvaire du peuple arménien fit la une de l'actualité aux Etats-Unis. A des milliers de kilomètres des perfides déserts de l'empire ottoman, des Américains ordinaires entreprirent de collecter des fonds et rassemblèrent des sommes sans précédent grâce à plusieurs programmes d'assistance pour aider à sauver les Arméniens.

    La réaction du Near East Relief (NER) aux rapports faisant état d'une "extermination raciale" visant les Arméniens, les Assyriens, les Grecs et autres minorités chrétiennes de l'empire ottoman est considérée comme la première manifestation collective d'aide humanitaire à l'étranger des Etats-Unis. En 15 ans, le NER collectera plus de 116 millions de dollars et mobilisera des centaines de volontaires pour aider à cette entreprise.

    Plus d'un siècle après la création de cette organisation, Shant Mardirossian, président honoraire du Conseil d'administration de la Near East Foundation (NEF, héritière du NER), a décidé que l'histoire quelque peu oubliée du NER - un histoire typiquement américaine, dit-il - devait être racontée à un public plus large.

    C'est ainsi que Mardirossian a commandé et produit un documentaire, écrit et réalisé par George Billard, intitulé The Shall Not Perish [Ils ne doivent pas mourir].

    "J'ai intitulé le film The Shall Not Perishd'après une affiche [d'appel à fonds du NER] célèbre, qui montre la statue de la Liberté debout avec une épée et un jeune orphelin à ses pieds, enveloppé du drapeau américain," confiait récemment Mardirossian à Rupen Janbazian, de The Armenian Weekly, avant la première du film à Boston. "Ça montre simplement, au plan symbolique, à quel point les Américains se sont impliqués dans cette entreprise."

    Sa priorité n°1, explique-t-il, est d'amener un maximum de gens à voir ce film, découvrir le génocide arménien et cette vaste opération humanitaire. Il finalise actuellement un contrat avec Netflix, le géant des vidéos à la demande, pour que le documentaire soit accessible à tous les abonnés, dès l'année prochaine, tout en œuvrant pour que l'histoire du NER soit intégrée aux programmes lycéens sur le génocide arménien.

    Le film fera sa première publique à Boston le 13 octobre au Scottish Rite Masonic Museum de Lexington, Mass. Ci-dessous l'intégralité de notre entretien avec Shant Mardirossian.

    ***

    - Rupen Janbazian : Vous avez déclaré vouloir éclairer un chapitre important de l'histoire américaine grâce à ce film. En quoi l'histoire du Near East Relief (NER) compte-t-elle dans l'histoire des Etats-Unis ?
    - Shant Mardirossian : L'histoire du NER est une partie importante de l'histoire américaine, qui marque le début de l'humanitarisme international impulsé par les Etats-Unis. Il s'agit de la première grande entreprise menée par des citoyens américains, qui ont organisé concrètement une campagne massive de collecte de fonds et toute une logistique, lesquelles ont permis de sauver 132 000 orphelins, ainsi que plus d'un million de réfugiés - pas seulement des Arméniens, mais aussi des Assyriens, des Grecs et autres minorités impactées.

    Ce fut vraiment le début d'un mouvement national. Aujourd'hui c'est tellement banal - nous avons des organisations comme l'USAID (United States Agency for International Development) ou l'UNHCR (Haut-Commissariat des Nations Unies aux Réfugiés). Avant cette organisation - avant le NER - ce type d'organisations n'existait pas. Elles ne sont apparues qu'ensuite, dans les années 30 et 40.

    Le NER a vraiment été un modèle d'humanitarisme international. Je pense donc qu'il est important de l'enseigner dans les écoles américaines et qu'il fasse partie de l'histoire américaine. C'est essentiel.

    - Rupen Janbazian : On raconte que l'utilisation des médias par le NER a été une première pour une organisation philanthropique. C'est intéressant maintenant de voir qu'un film a été réalisé sur cette entreprise et que ce médium est utilisé pour raconter l'histoire d'une organisation pionnière dans l'usage du cinéma et autres médias.
    - Shant Mardirossian : Ce furent clairement des pionniers en ce sens qu'ils ont utilisé des médias de masse pour mobiliser le terrain. Le cinéma, par exemple, venait juste d'être présenté au grand public - le cinéma muet.

    En 1919, voulant faire prendre conscience des atrocités perpétrées contre le peuple arménien, le NER commanda le film Ravished Armenia qui, comme vous le savez, raconte l'histoire d'Aurora Mardiganian. L'organisation aida aussi Aurora à partir aux Etats-Unis après avoir été réduite en esclavage, violée et vu la plus grande partie de sa famille être massacrée. Elle s'échappa du harem où elle se trouvait et rencontra finalement des employés du NER qui l'aidèrent à partir aux Etats-Unis. Une fois arrivée aux Etats-Unis, ils l'aidèrent à écrire ses mémoires1 et commandèrent un film sur ce thème. Le film fut un succès commercial et circula à travers le pays dans le cadre d'une campagne de 30 millions de dollars, afin de sensibiliser et collecter des fonds pour cette entreprise. L'impact fut énorme.

    Puis le NER utilisa Jackie Coogan2, première vedette porte-parole - cet enfant acteur qui apparaît dans des films de Charlie Chaplin. Il jouait un orphelin. Qui mieux que lui pouvait-on engager pour sauver les orphelins ? Comme il était très connu à travers le pays, ils l'engagèrent pour faire la promotion du film, circuler, collecter des fonds et des vêtements. Il accompagna même un navire jusqu'à Athènes, où ils apportèrent une aide humanitaire de première main - en vêtements, nourriture, fournitures, etc.

    Aujourd'hui on est habitués aux célébrités porte-paroles - de George Clooney à Angelina Jolie. C'était un début. Il y a cent ans, ce gamin était le George Clooney d'alors.

    - Rupen Janbazian : La campagne du NER est aussi célèbre pour ses très belles affiches appelant à collecter des fonds pour les Arméniens et les autres minorités. Tu pourrais nous en parler ?
    - Shant Mardirossian : Le NER a engagé les meilleurs graphistes de l'époque pour créer des affiches de campagne. Les affiches étaient un moyen de toucher au plan émotionnel. C'étaient habituellement des femmes et des enfants réfugiés sous la protection d'un symbole de l'Amérique.

    J'ai intitulé le film They Shall Not Perishd'après l'une de ces affiches très connues, qui montre la statue de la Liberté debout avec une épée et un jeune orphelin à ses pieds, enveloppé d'un drapeau américain. Ça montre simplement, au plan symbolique, à quel point les Américains s'impliquaient. Les Américains se voyaient comme des protecteurs. Ils voyaient dans les Arméniens une minorité chrétienne persécutée; ils s'identifiaient avec eux car, depuis le 19ème siècle, il existait un lien direct ici grâce aux missionnaires qui se trouvaient là-bas - il y avait beaucoup d'informations et de débats au sujet des Arméniens. En outre, de nombreux Arméniens allaient et venaient aux Etats-Unis, s'impliquant dans la vie locale, la littérature, la politique.

    Il y avait donc une prise de conscience de l'existence des Arméniens et les Américains avaient l'impression d'un lien véritable avec eux. Ils voyaient en eux des frères d'Orient.

    - Rupen Janbazian : Etait-ce dû en grande partie à une religion commune ?            
    - Shant Mardirossian : Il est clair que cette affinité avec les Arméniens était liée à une même religion. C'est incontestable. Depuis plus de cent ans, les missionnaires protestants sillonnaient l'empire ottoman, rendant de grands services à la communauté arménienne et contribuant à créer une communauté arménienne protestante. Ils les firent aussi progresser dans une certaine mesure. Ils apportèrent l'enseignement à l'occidentale, des idées politiques occidentales, les idées occidentales d'égalité. Tout cela a eu un impact sur la population arménienne. Les Arméniens subirent des persécutions à la fin du 19ème siècle et s'identifièrent avec ces idées, à la fois américaines et européennes. Ils se mobilisèrent pour des droits égaux : un chrétien peut-il être l'égal d'un musulman dans l'empire ottoman ? Telle était la question qui se posait. Ils n'avaient pas de droits égaux, ils n'avaient pas une égale protection, et c'est ce qu'ils recherchaient.

    Paradoxalement, des questions similaires agitaient les Etats-Unis à cette époque. C'est à ce moment-là que le mouvement des suffragettes lança son combat. On n'était pas très loin non plus de la fin de la Guerre de Sécession, à une époque où les questions de ségrégation, droits civiques et tout ça étaient dans l'air. Paradoxalement, les missionnaires s'en souciaient auprès des Arméniens à l'étranger, sans s'imaginer nécessairement que ces mêmes problèmes existaient dans leur propre pays et n'étaient pas forcément traités.

    C'est une période intéressante à travers le monde. Les Etats-Unis ne faisaient qu'émerger en tant que superpuissance. Quand la Première Guerre mondiale éclata, les Etats-Unis essayèrent de rester à l'écart, tant qu'ils purent, jusqu'à ce qu'ils soient finalement entraînés dans le front européen. Notons qu'ils choisirent de ne pas entrer en guerre sur le front ottoman. Ils s'imaginaient pouvoir y protéger leurs avantages. Il y a là un côté égoïste, qui est mentionné dans le film. Parallèlement, si les Etats-Unis étaient entrés en guerre, ils auraient perdu leur capacité à protéger et à apporter une aide humanitaire aux Arméniens. C'est donc ce genre de position hypocrite que les Etats-Unis ont dû prendre, dans un sens, de ne pas intervenir militairement, mais au plan humanitaire. Cela aurait-il empêché le génocide ? Ou atténué ? Impossible de le savoir. Ce qui est sûr, c'est que, sans cette campagne humanitaire, des centaines de milliers d'autres Arméniens et autres minorités auraient trouvé la mort.

    N'oublions pas, il n'agit pas d'une action gouvernementale. C'étaient des citoyens ordinaires qui travaillaient au quotidien. Ils se sont organisés, ont collecté un montant énorme de financements, allant jusqu'à risquer leur vie en se rendant là-bas et en apportant aide et soins. De nombreux docteurs, infirmières et autres professionnels se portèrent volontaires pour partir à l'époque du génocide, aidant au processus de reconstruction et de remise en ordre. Les enfants orphelins ne savaient rien faire, étaient privés de parents. Ils avaient besoin d'aide pour apprendre à lire et à écrire, apprendre à s'organiser à nouveau collectivement, apprendre un métier, une compétence. Ces bénévoles firent souvent office de parents.  

    Ma grand-mère paternelle et tous ses frères et sœurs, devenus orphelins, comptèrent sur les orphelinats américains pour les aider à survivre durant quatre ans. Ils apprirent à lire et à écrire, préservèrent leur religion et leur culture, parvenant à acquérir des compétences pouvant leur permettre de gagner leur vie, une fois devenus adultes. Sans cette aide, ils seraient probablement morts.

    - Rupen Janbazian : Tu disais, il y a quelque temps, qu'en réalisant ce film tu étais inspiré par l'histoire de la survie de tes grands-parents. Parle-moi de ton lien avec le NER et la Near East Foundation, et des raisons pour lesquelles tu as choisi de raconter cette histoire en particulier.
    - Shant Mardirossian :Ça s'est fait un peu par hasard. Un associé dans l'entreprise où je travaillais, Geoffrey Thompson, est le petit-fils de Barclay Acheson - le premier directeur des opérations du NER. Quand on s'est rencontrés, Jeff m'a appris qu'il dirigeait une organisation intitulée la Near East Foundation, et qu'il y avait un lien historique avec les Arméniens; il avait remarqué que j'avais un nom arménien.

    On en a parlé, je n'avais aucune idée de cette organisation et du travail qu'elle accomplit. Il m'a invité à des réunions du bureau et m'a demandé si j'avais envie de m'impliquer. Naturellement, la NEF a un programme de développement au Moyen-Orient, et vu que ma famille - moi y compris - a émigré du Moyen-Orient, j'ai toujours eu un lien et un intérêt pour ces pays et j'ai voulu apporter mon aide.  

    Tant est si bien que, quand j'en ai appris plus, j'ai découvert cette histoire, que je connaissais très peu. Franchement, je savais que ma grand-mère avait été sauvée par des orphelinats et que des Américains étaient venus les aider, mais j'ignorais tout le contexte. J'ai découvert les archives de l'organisation qui étaient conservées dans des entrepôts à Brooklyn et Manhattan. J'ai appris qu'elles se détérioraient et que les responsables de l'organisation cherchaient des solutions. J'étais choqué. Je n'arrivais pas à croire que ces matériaux et ces milliers de photographies d'orphelins des orphelinats d'Alexandropol [Gumri], Jérusalem, du Liban, de Syrie et tous ces endroits se trouvaient là, et que personne dans notre communauté n'en avait connaissance.

    Avec un autre Arménien du bureau, nous avons entrepris de sortir ces matériaux des entrepôts et de les déposer au Rockefeller Archive Center pour qu'elles y soient conservées comme il se doit et que les gens puissent enfin les consulter.

    Nous avons organisé une exposition en 2003 pour la première fois, où nous avons présenté certaines photographies et à ce moment-là c'est devenu une obsession pour moi. J'ai commencé à faire de plus en plus de recherches, et je me suis rendu compte qu'il y avait d'autres photographies et matériaux cachés dans d'autres archives et quasiment oubliés.   

    Parallèlement, d'autres faisaient aussi cette découverte. Beaucoup de gens écrivaient des livres et des articles à ce sujet. J'ai rejoint une équipe de chercheurs indépendants et d'universitaires qui travaillaient sur ce thème. Mais nous ne pouvions parler qu'à notre communauté. Nous faisions la tournée des églises, des manifestations arméniennes, quand je me suis dit : "C'est une histoire américaine, il faut que le public américain sache." Naturellement, le public arménien compte - on devrait tous savoir - mais il s'agit d'un pan important de l'histoire américaine quasiment oublié.

    Durant la campagne pour le centenaire du génocide arménien, nous avons décidé de créer une exposition itinérante, qui a fait le tour du pays. Nous avons aussi créé un site - un musée virtuel3 - et nous avons commencé à présenter ces histoires et des catalogues de photographies.

    Je travaillais aussi sur un film pour qu'on puisse porter cette histoire à la télévision et dans les écoles à travers le pays. Ce sont dix années d'efforts qui ont permis finalement d'achever ce film. Il a été présenté officiellement en première en avril 2017 au Times Center de New York et diffusé sur les chaînes publiques de télévision - plus de 40 fois à ce jour.  

    - Rupen Janbazian : Une distribution plus large est-elle prévue ? Des services à la demande, par exemple ?
    - Shant Mardirossian : Nous finalisons actuellement un accord avec Netflix, qui le rendra accessible à ses abonnés à partir de janvier 2018. Nous avons aussi un partenariat avec Facing History and Ourselves, une association qui encourage l'enseignement de la Shoah, du génocide arménien et d'autres sombres chapitres de notre histoire qui doivent être enseignés. Ils utiliseront le film dans le cadre de leur nouveau programme sur le génocide arménien.

    - Rupen Janbazian : Et le film aura sa première à Boston le 13 octobre.    
    - Shant Mardirossian : Oui. La NEF est partenaire de longue date de la NAASR (National Association for Armenian Studies and Research), avec qui nous avons collaboré pour présenter en première ce film au public de Boston. Nous avons organisé une avant-première devant un public plus réduit à Boston en mars dernier, et l'intérêt et la demande ont été tels que nous avons promis à tout le monde que nous aurions aussi une première publique.

    - Rupen Janbazian : Comment se passe le travail avec une organisation comme la NAASR ? A-t-il eu un impact sur le film ?
    - Shant Mardirossian : C'est vraiment un honneur de travailler avec une organisation comme la NAASR qui a fait tant de choses pour la réservation et la recherche dans le domaine des études arméniennes et du travail en lien avec le génocide arménien. Avant le lancement du film, les gens de la NAASR l'ont visionné et m'ont aidé à vérifier certains faits historiques et descriptions utilisées.

    - Rupen Janbazian : En quoi l'histoire du NER est toujours pertinente aujourd'hui ?
    - Shant Mardirossian : Même si cette histoire concerne le génocide arménien et l'entreprise humanitaire qui eut lieu, c'est aussi une histoire universelle. Qui nous rappelle aussi ce que l'Amérique a été et peut être [à nouveau]. Aujourd'hui, nous nous débattons tous avec ces problèmes - notamment la crise des réfugiés syriens ou celle des réfugiés irakiens. Je suis heureux de voir qu'au moins la NEF joue son rôle et s'implique dans l'aide aux réfugiés au Liban, en Jordanie et maintenant en Syrie. Nous faisons notre part, j'aimerais juste que le gouvernement américain fasse plus. Même si une grande part du financement de la NEF émane du gouvernement américain, il peut faire davantage encore.

    Le film et sa distribution à travers le pays n'en sont, espérons-le, qu'à leurs débuts. La télévision publique, Netflix et Facing History devraient nous permettre d'atteindre un public beaucoup plus large que la seule communauté arménienne. J'espère que d'autres membres de la communauté nous aideront dans cette entreprise - que ce soit la télévision publique ou l'enseignement public - et faire connaître cette histoire importante.     

    Notes


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    Traduction : © Georges Festa - 11.2017



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     © Société bibliophile ANI, 2015


    Qu'est-il arrivé aux Arméniens d'Artchèche (Erciş) en 1915 ?
    Conférence d'Ara Sarafian (Londres)
    par Leon Aslanov

    Massis Post, 02.05.2017


    La région de Van, à l'est de la Turquie, lieu du soulèvement éponyme, de massacres et de déportations, fut le point focal des événements tumultueux qui eurent lieu en Turquie ottomane en 1915. Le soulèvement de Van est souvent utilisé par les historiens négationnistes pour justifier la déportation générale des Arméniens de cette région et d'ailleurs. Or une étude approfondie de la politique de l'Etat ottoman vis-à-vis de Van et du vécu de ses habitants arméniens fait apparaître une réalité différente; l'ampleur sans précédent de la violence qui impacta cette région, et les difficultés liées aux tentatives d'analyser et de décrire cette violence, laissent aux historiens bien des éléments à débattre. 

    Ara Sarafian, historien archiviste, spécialiste de l'histoire de la fin de l'empire ottoman et de l'Arménie moderne et directeur de l'Institut Komitas de Londres, a présenté ses recherches sur ce thème. Sa conférence était organisée par le docteur Krikor Moskofian (directeur du programme d'études arméniennes) et parrainée par l'Armenian Society de l'UCL (Université de Londres). Le tout sous la présidence de Raphael Gregorian.

    Les événements qui frappèrent les Arméniens d'Artchèche (Erciş), une ville située au nord-est du lac de Van, contredisent le discours négationniste; l'exposé de M. Sarafian s'est centré sur cette histoire, en l'utilisant pour contextualiser le soulèvement de Van. En 1914 la région - qui comptait alors plus de cinquante villages arméniens, abritant plus de 10 000 Arméniens - sera le théâtre d'un conflit armé entre les empires ottoman et russe. Les recherches de Sarafian s'inscrivent dans une perspective plus large visant à étudier les événements de la région de Van au début du 20ème siècle.

    Sarafian accorde une grande importance à la démographie de la Turquie orientale comme outil pour comprendre l'histoire de la fin de l'empire ottoman et des débuts de l'Arménie moderne. Le sujet reste un objet de débats âprement contesté, du fait des restrictions imposées à l'accès aux archives et que les rares études existantes sur la démographie et la géographie de ces provinces orientales de l'empire ottoman pâtissent d'inexactitudes. Dans le cas d'Artchèche, Sarafian s'appuie sur le rapport d'un officier de renseignements militaire russe, dénommé Maïevsky, qui était basé à Van. Maïevsky mena une étude systématique sur la population et la géographie politique de Van et Bitlis à des fins militaires. Ses recherches méticuleuses citent les noms des villages qu'il visita en personne, ainsi que ceux qu'il croisa sur d'autres cartes, tandis que les populations sont réparties en fonction de l'origine ethnique et même des organisations tribales. Ce point est important, car de nombreuses cartes démographiques ottomanes équivalentes ne distinguent pas la composition ethnique des communautés musulmanes, censées former une communauté islamique unifiée ou ümmet. D'après l'enquête de Maïevsky, les Arméniens du district d'Artchèche, formant environ 17 % de la population, étaient minoritaires au sein de la population musulmane (61 % de Kurdes, 22 % de Turcs). Selon Sarafian, la lecture de ces enquêtes démographiques nous permet d'apprécier les positions des différents groupes sociaux vis-à-vis de l'Etat et entre eux.

    Des comptes rendus plus descriptifs sur la région de Van présentent les Kurdes comme un groupe essentiellement pastoral et les Arméniens paysans pour la plupart; de fait, le terme arabe fellah(paysan) est, aujourd'hui encore, utilisé par les Kurdes de la région pour décrire les Arméniens. La classe marchande était elle aussi arménienne, tandis que la classe administrative était turque. En outre, les Kurdes étaient organisés en tribus, chaque tribu entretenant des relations différentes avec l'Etat et entre elles. Des tensions existaient entre les groupes nomades (les Kurdes en général) et la population sédentaire. D'un point de vue marxiste, on pourrait voir dans ces tensions des litiges écologiques et économiques, plutôt qu'ethniques ou religieux. Durant les périodes de sécheresse et de famine, par exemple, les Kurdes pastoraux pouvaient perdre une proportion importante de leur bétail, tandis que les Arméniens sédentaires risquaient de perdre leurs récoltes. Mais comme les Arméniens étaient en mesure de compenser leurs pertes plus rapidement que les Kurdes pastoraux, les Kurdes étaient davantage vulnérables aux dommages à long terme issus des périodes difficiles, semant ainsi les germes d'un conflit avec les Arméniens. Les relations n'étaient cependant pas toujours aussi tendues, et il y eut des périodes de coexistence positive et d'échanges entre ces groupes sociaux, ethniques et économiques.

    Un intellectuel arménien, A. Do (Hovhannès Der-Mardirossian), fut envoyé à Van pour compiler un rapport sur les événements qui s'y déroulèrent entre 1914 et 1916.1 Son ouvrage est la seule source fiable quant à l'étude de la violence durant cette période. A. Do eut accès à tout un éventail d'archives, dont des témoins oculaires, pour son analyse exhaustive du contexte du soulèvement de Van.

    Sarafian poursuivit en expliquant que, récemment, tout un ensemble précieux de nouveaux témoignages ont été mis au jour et publiés en Arménie concernant le génocide arménien. Ces récits de témoins oculaires furent collectés auprès de réfugiés survivants dans différentes régions du Caucase en 1916. Le premier volume est consacré entièrement à la province de Van, dont Artchèche. Sarafian précisa que cette étude de cas sur Artchèche en 1915 fut entreprise à l'origine pour une évaluation à part de l'ouvrage d'A. Do qui, a-t-il ajouté, résiste remarquablement à cet examen.

    Compte tenu des données disponibles, Sarafian déclara possible de présenter une approche critique des événements d'Artchèche en 1915. Les massacres débutèrent le 19 avril 1915. Selon les témoignages, il n'existe pas de preuve d'une action armée des Arméniens avant cette date; conciliants, les Arméniens d'Artchèche avaient confiance en leur kaïmakam Riza Bey et ne s'attendaient nullement à un massacre imminent. Or ils furent identifiés, pris au piège et tués méthodiquement en l'espace de deux jours. Le 19 avril, Riza Bey convoqua les Arméniens adultes de sexe masculin à la sous-préfecture sous prétexte de conscription, où ils furent emprisonnés, ligotés et assassinés. Des tueries systématiques furent conduites par des policiers, sur instruction évidente d'une autorité centrale. Le nombre de victimes dans la ville d'Artchèche se situe autour de 2 500.

    Certains aspects intrigants des massacres laissent là aussi entrevoir le caractère organisé de ce crime, contrairement aux agissements d'une horde anarchique de tueurs. Les femmes et les enfants furent, globalement, épargnés. Ils furent même mis en sécurité et nourris - signe de directives supérieures mises en œuvre. Deuxièmement, les tueurs ne furent pas, en majorité, les pillards; l'Etat fera intervenir ensuite des éléments kurdes afin de dévaliser et brûler les villages. Même s'il y eut des cas de Kurdes locaux sauvant des Arméniens, le discours standard est celui de villages arméniens succombant à la populace. D'autres récits font état de jeunes hommes dans d'autres endroits de la province de Van, ayant reçu l'ordre par les autorités de rassembler et de rendre leurs armes, en sorte que les meurtriers d'Artchèche firent très probablement partie d'un plan plus vaste visant à anéantir les Arméniens. Alors qu'une opération d'autodéfense à grande échelle fut organisée dans la ville de Van, les Arméniens d'Artchèche n'élaborèrent pas ce genre de plan et furent davantage enclins à fuir vers le Caucase lorsqu'ils le purent. Il devient évident que l'Etat ottoman avait l'intention de détruire les communautés arméniennes dans toute la région de Van.

    Sarafian plaça son étude de cas sur Artchèche dans le contexte global des études arméniennes contemporaines. Lors de sa conférence, il présenta ce domaine comme "lacunaire," avec une abondance de matériau primaire insuffisamment pris en compte, relevant que ce genre d'analyses détaillées d'épisodes précis du génocide arménien et de l'histoire de la fin de l'empire ottoman permet de mettre en avant une vision plus exhaustive de l'histoire arménienne moderne. Sarafian critiqua une tendance à "spéculer" plutôt qu'à répondre à des questions grâce à la recherche et aux données empiriques, composantes essentielles d'une histoire digne de ce nom. A ses yeux, une grande part de l'histoire arménienne moderne n'a pas encore été écrite, les gens n'attendant pas plus des "historiens établis." D'après lui, des études de cas détaillées sont le fondement d'une historiographie fiable.                   

    Lors du débat qui s'ensuivit, Sarafian regretta la situation concernant l'accès aux archives, qui ne sont pas toutes également ouvertes aux chercheurs. Les archives conservées par des institutions ayant des intérêts politiques, maintiennent classifié un volume important de matériaux ou n'autorisent l'accès qu'aux chercheurs qui utiliseront ces matériaux en leur faveur. Cette hiérarchie de l'accessibilité signifie que certains chercheurs sont dans l'incapacité de vérifier et de critiquer les arguments et le travail d'autres chercheurs soutenant des opinions différentes, et crée ainsi un obstacle majeur pour des historiens bien intentionnés dont l'objectif est une analyse et une présentation impartiale de l'histoire, plutôt qu'une instrumentalisation de celle-ci à des fins politiques que l'on peut observer dans le camp populiste arménien et son pendant négationniste.

    Sarafian approfondit ensuite le point de vue de l'historiographie négationniste turque et sa présentation des Arméniens comme rebelles en 1915. Cette qualification est souvent utilisée pour justifier le massacre et la déportation en masse des Arméniens comme mesure visant à éliminer une plus grande instabilité et parer à la menace d'une invasion russe. Or le fait est que cet argument est incohérent et dénué de toute preuve historique concrète. Les historiens nationalistes turcs - négateurs du génocide arménien - évitent de débattre du contexte qui amena les Arméniens à recourir à l'autodéfense en 1915, comme d'ailleurs du caractère de fait défensif des combats qui eurent lieu avec les Arméniens barricadés dans leurs quartiers. Sarafian renvoya sur ce point à un ouvrage intitulé The Armenian Rebellion at Van, écrit par Justin McCarthy et trois historiens turcs négationnistes2, dans lequel les Arméniens sont présentés comme la cause des troubles dans la région de Van dès 1912, sans évoquer les événements de 1915, les massacres dans les villages et le contexte d'alors. L'analyse de ces auteurs est séduisante, mais irrecevable, omettant soigneusement des événements essentiels et des éléments du contexte. Pour les négationnistes, il ne s'agit pas d'engager un dialogue avec l'historiographie, mais bien plutôt d'exclure des informations clé. Edward Erickson est cité comme nouvel arrivant dans le jeu négationniste, étudiant la question arménienne dans l'optique des militaires turcs. Alors qu'Erickson cite les archives militaires ottomanes d'Ankara, un historien comme Sarafian se voit interdire l'accès à ces archives afin d'étudier le travail d'Erickson. De même, dans les années 1990, alors qu'il s'intéressait aux recherches de Justin McCarthy, Sarafian s'est vu refuser l'accès aux sources de McCarthy dans les archives du Premier ministre à Istanbul. De son côté, Sarafian précise que, s'il a consulté certaines archives de la FRA [Fédération Révolutionnaire Arménienne] à Boston, il ne les cite pas dans son ouvrage car leur accès reste limité. D'après lui, tous les chercheurs doivent bénéficier d'un égal accès à l'ensemble des archives - y compris les intellectuels de l'Etat turc niant le génocide arménien.

    Sarafian livre un autre exemple d'historiographie négationniste, à savoir Yusuf Sarınay. Dans un ouvrage sur les événements du 24 avril 19153, Sarınay soutient que les intellectuels arrêtés à Istanbul furent gardés en lieu sûr par l'Etat jusqu'à leur libération en 1918, utilisant pour ce faire les prisonniers politiques envoyés à Ayach. L'ouvrage de Sarınay se fonde entièrement sur les archives ottomanes. Or Sarafian a analysé les affirmations de Sarınay et a découvert qu'elles étaient fabriquées de toutes pièces. Il publia un droit de réponse à Sarınay dans Agos, un journal arménien d'Istanbul, mais Sarınay choisit de ne pas lui répondre. Le travail d'un historien négationniste étant de ne pas s'engager sur des arguments fondés sur des preuves, il était logique que Sarınay ne réponde pas.

    La question de savoir si des sources non arméniennes existent pour étudier un cas tel qu'Artchèche fut soulevé par le public. Sarafian précisa que des missionnaires américains ont rendu compte des événements dans la région de Van, et il soupçonne l'existence de nombreux rapports russes dans les archives militaires, susceptibles d'être utilisés pour éclairer la situation dans la région de Van à cette époque. Sarafian exprima sa frustration face à l'absence d'archives turques ottomanes pertinentes sur ce thème, le seul document accessible étant un rapport publié par les archives militaires sur le massacre d'un village turco-kurde. Concernant un cas similaire, il cita l'exemple d'un massacre signalé près de Diyarkakır en 1915. S'étant rendu dans le village en question, les villageois lui affirmèrent catégoriquement qu'aucun musulman n'y fut massacré en 1915, et qu'il n'y eut que des Arméniens. Dans le cas d'Artchèche, après l'arrivée de l'armée russe, des rapports font état de Russes et de Cosaques, et non pas d'Arméniens, pillant les magasins musulmans dans la ville d'Artchèche. Le discours nationaliste turc tend à ne pas opérer cette distinction. Ce qui s'est passé en Turquie orientale durant l'occupation russe reste obscur et nécessite de plus amples recherches.

    Sarafian acheva sa conférence en relevant que certains des meilleurs travaux universitaires sur les Arméniens dans l'histoire de la fin de l'empire ottoman sont dus à des chercheurs originaires de Turquie. Dont Yektan Türkyilmaz, un chercheur turc d'origine kurde, qui connaît aussi l'arménien. Il n'est pas le seul. Ümit Kurt, Uğur Üngör, entre autres, produisent des travaux universitaires de premier plan sur le sujet. Ce passé en partage, vécu par l'ensemble des groupes ethniques de la région, et les collaborations dépassant les frontières communautaires sont à encourager si l'on veut écrire une histoire plus objective.                  


    NdT

    1. A. Do [Hovhannès Ter Martirossian], Van 1915 : Les grands événements de Vaspourakan, traduit de l'arménien par Alice Keghelian, Société bibliophile ANI, 2015, 382 p.
    2. Justin McCarthy et al., The Armenian Rebellion at Van, The University of Utah Press, 2006, 304 p.
    3. Yusuf Sarınay, 24 Nisan 1915’de Ne Oldu?, İstanbul : İdeal Kültür Yayıncılık, 2012

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    Traduction : © Georges Festa - 11.2017



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    Incendie de Smyrne, 1922 – Edifices en flammes et population tentant de s’enfuir
    © en.wikipedia.org
    Plage de Konak (environs d'Izmir), 16.08.2015 CC BY-SA 3.0
    © Michael ksk - https://en.wikipedia.org/


    95ème anniversaire de la destruction des Grecs et des Arméniens de Smyrne/Izmir :
    entretien avec Tehmine Martoyan
    par George Shirinian

    The Armenian Weekly, 13.09.2017


    Tehmine Martoyan est assistante à l'université d'Economie et de Droit d'Erevan (Arménie). Elle est aussi la présidente de l'Institut Lazaryan, une ONG à but scientifique et éducatif.

    Auteure d'ouvrages et d'articles sur les Arméniens dans l'Iran safavide, Martoyan a participé à plusieurs congrès internationaux et rencontres en Arménie et à l'étranger. Elle a aussi traduit en arménien l'ouvrage de Theofanis Malkidis, intitulé Le Génocide grec : Thrace, Asie Mineure, Pont.1

    Elle a réalisé deux films sur les populations grecques et arméniennes de Smyrne. Son prochain ouvrage s'intitule Causes psychologiques et politiques de l'anéantissement des Arméniens et des Grecs de Smyrne.

    Cet entretien a été mené par courriel début septembre 2017.

    ***

    - George Shirinian : Vous avez contribué au chapitre dans l'ouvrage Genocide in the Ottoman Empire: Armenians, Assyrians, and Greeks, 1913-19232, intitulé "The Destruction of Smyrna in 1922: An Armenian and Greek Shared Tragedy" [La destruction de Smyrne en 1922 : une tragédie commune arménienne et grecque]. Parmi tout le chaos et les destructions d'alors, en quoi le sort de cette ville est-il remarquable aujourd'hui ?
    - Tehmine Martoyan : Tout d'abord, j'aimerais témoigner ma reconnaissance pour avoir l'opportunité de commémorer avec les lecteurs de cette revue le 95ème anniversaire de la destruction de Smyrne, qui débuta le 13 septembre 1922. Pôle commercial international majeur, Smyrne était aussi réputée comme un lieu de tolérance et de culture, où chrétiens, Juifs et musulmans vivaient ensemble dans l'harmonie et la prospérité, avant l'apparition d'un ultranationalisme turc.

    Les puissances alliées soupçonnèrent Atatürk d'exercer des représailles contre la ville en raison de l'attitude de l'armée grecque durant la guerre gréco-turque, et le mirent en garde, mais il ignora leurs avertissements et agit à sa guise. Il s'agit d'un acte injustifié de destruction gratuite qui ne visa que les quartiers chrétiens de la ville. Les événements sont très bien documentés grâce aux récits de témoins oculaires, aux photographies et même à des films.

    L'extermination de la population arménienne et grecque de Smyrne et la destruction des quartiers chrétiens de la ville fit grande impression sur les contemporains et continue d'attirer l'attention des chercheurs aujourd'hui. Des livres entiers lui sont encore consacrés.

    - George Shirinian : Expliquez-nous brièvement ce qui s'est passé.    
    - Tehmine Martoyan : Un auteur relate ainsi l'événement : "Ce qui s'est passé durant les deux semaines qui ont suivi doit être rangé à coup sûr parmi les tragédies humaines les plus évidentes du vingtième siècle. Des civils innocents - hommes, femmes et enfants de toutes nationalités - se retrouvèrent dans une catastrophe humanitaire à une échelle que le monde n'avait encore jamais vue." Les Arméniens et les Grecs de Smyrne furent systématiquement spoliés, assassinés et enlevés.

    D'après le rapport d'Edward Bierstadt - secrétaire du Near East Relief à l'époque - le massacre fit près de 100 000 victimes, tandis que 160 000 habitants furent expulsés aux confins de la Turquie. Plus de 50 000 maisons, 24 églises et 28 écoles, des banques, consulats et hôpitaux furent incendiés. Les soldats turcs mirent le feu aux quartiers grecs et européens de Smyrne en inondant les rues de pétrole et autres matières inflammables.

    Les habitants étaient massés le long des quais avec l'incendie et une intense chaleur derrière eux; ils n'avaient d'autre choix que de se jeter dans la Méditerranée. Des navires de plusieurs pays croisaient en dehors du port, mais la plupart avaient reçu l'ordre de ne pas intervenir. Des navires grecs conduisirent des réfugiés vers l'île de Mytilène et ailleurs, tandis qu'un navire japonais se signala en coopérant dès le début, sauvant des survivants des flots.

    La marine américaine n'aida que lorsque le courageux Asa Jennings, un pieux pasteur originaire du nord de l'Etat de New York, récemment nommé comme secrétaire de l'YMCA [Association des Jeunes Chrétiens] locale, rama jusqu'à eux en leur demandant personnellement de sauver des survivants. Il fut aidé par un officier de marine tout aussi courageux et résolu, le capitaine de corvette Halsey Powell. A eux deux, ils contribuèrent au sauvetage de près d'un million de réfugiés.

    En sorte que, par delà l'histoire de la destruction de la ville et de sa population non musulmane, il y a celle de ces courageux sauveteurs qui bravèrent les ordres de ne pas intervenir.

    - George Shirinian : Pourquoi Atatürk a-t-il détruit cette ville magnifique ?
    - Tehmine Matoyan : Dans une certaine mesure, c'était pour punir les Grecs de la guerre gréco-turque, même si les Smyrniotes étaient citoyens ottomans. Mais Smyrne était aussi un symbole de la richesse des chrétiens, un grand pôle commercial européen et un exemple de coexistence pacifique entre chrétiens et musulmans - toutes choses auxquelles le nouveau mouvement nationaliste turc s'opposait violemment. Atatürk est allé jusqu'à déclarer que plus aucun collège américain ou autre institution chrétienne n'œuvrerait à Smyrne désormais. Il voulait bâtir une nouvelle "Turquie pour les Turcs" sur les cendres de l'empire ottoman.

    - George Shirinian : Y a-t-il un parallèle dans l'histoire à ce genre de destruction d'une ville entière ?
    - Tehmine Matoyan : On pense au massacre de la ville chinoise de Nankin (Nanjing) par les Japonais en, 1937-38. Il est intéressant de noter que le Tribunal Pénal International pour l'ancienne Yougoslavie a défini le massacre de quelque 8 000 Bosniaques musulmans à Srebrenica en 1995 comme "génocidaire." On peut en dire autant du massacre de 100 000 Arméniens et Grecs de Smyrne.  

    - George Shirinian : Vous rappeliez que cette histoire est très bien documentée. Des sources nouvelles sont-elles prévisibles ?
    - Tehmine Matoyan : Il est vrai que cette histoire est particulièrement bien documentée, et de nouvelles sources vont apparaître. Je mène actuellement des recherches sur la presse de l'époque aux Archives Nationales d'Arménie et à la bibliothèque de l'Académie Nationale des Sciences de la République d'Arménie. J'ajoute que j'ai eu la possibilité d'intégrer dans mon chapitre une lettre inédite d'un témoin oculaire américain, Bertha Morley, conservée aux archives de l'Institut Zoryan.

    - George Shirinian : Vous avez beaucoup travaillé sur le génocide grec. Pourquoi, en tant qu'historienne arménienne, vous intéressez-vous autant à l'expérience grecque ?
    - Tehmine Matoyan : Les liens historiques et culturels entre les Arméniens et les Grecs depuis l'Antiquité sont évidents dans leur religion, leur culture, leurs traditions, leur mode de vie, leurs légendes, etc. Ces deux nations ont toujours été très liées, au plan émotionnel et historique, du fait de leurs racines religieuses et culturelles.

    En étudiant en parallèle le vécu de ces deux peuples, j'utilise l'analyse du contenu comme méthode de recherche pour montrer comment les Arméniens et les Grecs ont souffert d'un génocide qui fut planifié et perpétré par le même Etat. Comme le précise le sous-titre de mon chapitre, les Arméniens et les Grecs partagent malheureusement une même tragédie.        

    NdT

    1. Theofanis Malkidis, Le Génocide grec : Thrace, Asie Mineure, Pont, traduit du grec en arménien par Tehmine Martoyan, Erevan (Arménie) : Musée-Institut du Génocide Arménien, 2014 [en arménien]
    2. George N. Shirinian, ed., Genocide in the Ottoman Empire: Armenians, Assyrians, and Greeks, 1913-1923, Berghahn Books, 2017, 444 p.

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    Traduction : © Georges Festa - 11.2017




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     © Routledge, 2012


    "Une question de conscience" :
    entretien avec Samuel Totten, chercheur et militant anti-génocide
    par Aram Harumi
    The Armenian Weekly, 18.08.2017


    Samuel Totten, universitaire américain, est sans doute plus connu pour ses recherches sur le génocide. La plupart des gens ignorent cependant son action sur le terrain contre le génocide.

    "Le génocide au Darfour a eu sur moi un impact à la fois proche et personnel," nous précise Totten lors d'un récent entretien. Durant l'été 2004, Totten a fait partie des 24 enquêteurs du United States Atrocities Documentation Project [Programme de Documentation des Etats-Unis sur les Atrocités], qui avait pour but d'interviewer des survivants sur leur vécu lors des attaques perpétrées par les troupes du gouvernement soudanais et les janjawids (milices mercenaires) contre les populations africaines noires du Darfour.

    Quatre ans plus tard, lors d'une brève étape à Nairobi, une rencontre fortuite l'a amené à se rendre dans les Monts Nouba pour la première fois. Il fait alors la connaissance de gens qui ont survécu au génocide dit "d'usure" des populations des Monts Nouba durant les années 1990.    

    Suite à cette première visite, Totten est revenu à plusieurs reprises dans la région afin d'interviewer des survivants. Puis, lorsque la guerre éclata entre le gouvernement du Soudan et les rebelles Nouba (Mouvement Populaire de Libération du Soudan - Nord) en juillet 2011, les missions de Totten dans les Monts Nouba prirent un tournant dramatique, passant de la conduite d'interviews à la mise en œuvre d'opérations humanitaires.

    Les missions de Totten dans les Monts Nouba sont toujours en cours. "Ni les Nations Unies, ni leurs agences, ni les organisations non gouvernementales n'apportent quelque aide ou protection que ce soit, quasiment rien," déclare-t-il. "Je ressens une obligation de maintenir le cap sur les Monts Nouba. Ne pas le faire serait abandonner le peuple Nouba à son sort."

    Aram Harumi a récemment rencontré Totten pour The Armenian Weekly afin d'en savoir plus sur son action dans les Monts Nouba. Ci-dessous leur entretien dans son intégralité.

    ***

    - Aram Harumi : Tout d'abord, pourquoi cet intérêt pour les études sur le génocide ?
    - Samuel Totten : C'est une très longue histoire, en fait, que j'ai présentée, du moins en partie, dans deux études différentes dans deux ouvrages différents : Pioneers of Genocide Studies, édité par Samuel Totten et Steven Jacobs (Transaction Publishers, 2002), et Advancing Genocide Studies (Transaction Publishers, 2015). Ces études s'intitulent "Une question de conscience" et "Une question de conscience : 2ème partie."

    En résumé, cet intérêt est né de mes recherches sur les prisonniers d'opinion avec Amnesty International (AI). L'élément déclencheur a été un article de Rose Styron, grande militante des droits de l'homme et épouse du romancier William Styron, décédé depuis (auteur d'œuvres de fiction comme Les confessions de Nat Turner1 et Le choix de Sophie2, parmi bien d'autres). Le texte de Rose Styron s'intitulait simplement "Torture in Chile" [La torture au Chili].3 Diplômé depuis peu de l'université, me considérant assez bien informé, j'étais a) abasourdi, stupéfait de voir que la torture qu'elle décrivait était une réalité dans de nombreuses parties du monde, et même omniprésente; b) horrifié par le côté atroce de la torture et le fait que certains gouvernements y soumettaient leurs propres citoyens et de soi-disant ennemis au nom de la sécurité nationale; et c) honteux d'admettre que j'ignorais à ce point ce qui se passait à travers le monde. C'est cet article, en fait, qui a décidé de mon engagement et de ma carrière dans le domaine des droits de l'homme et des études sur le génocide.

    Après avoir exercé durant deux ans (1976-1978) des missions avec AI en Australie et plusieurs années avec des bénévoles d'AI au Népal, en Israël et aux Etats-Unis, j'ai eu la chance de me lier d'amitié avec le docteur Israël W. Charny, professeur de psychologie de l'université de Tel Aviv, reconnu maintenant comme l'un des doyens des études sur le génocide. A l'époque, j'enseignais l'anglais à la Walworth Barbour American International School en Israël. Son fils y était élève et un de ses professeurs avait parlé à Charny de mon engagement dans les droits de l'homme. Charny travaillait alors sur son premier ouvrage consacré au génocide et, durant le reste de mon année en Israël, nous avons commencé à parler du génocide.

    A mon retour aux Etats-Unis, Charny m'a demandé de collaborer à un chapitre de ce qui allait devenir le premier volume dela collection Genocide: A Critical Bibliographic Review.4 Ma contribution s'avéra si détaillée et si longue que Charny, au lieu de la rejeter comme tant d'éditeurs l'auraient fait - ou, du moins, auraient insisté pour que j'en enlève les trois-quarts - me conseilla de la revoir et ainsi d'en faire trois chapitres.       

    A ce moment-là, j'avais obtenu mon doctorat à l'université Columbia et je m'apprêtais à intégrer une fac. Parallèlement, je me disais : "Des milliers et des milliers de gens à travers le monde s'attaquent au problème des violations des droits de l'homme, mais, paradoxalement, seule une poignée s'attaque à la question du génocide." En fait, c'est cette prise de conscience qui m'a conduit à écrire mon premier livre sur le génocide et, ce faisant, devenir un autodidacte concernant la théorie du génocide, l'histoire du génocide, les cas particuliers de génocide, les questions de la prévention et de l'intervention en cas de génocide, etc. C'était en 1987.

    - Aram Harumi : En quoi le génocide du Darfour t'a-t-il influencé ?
    - Samuel Totten : Le génocide du Darfour m'a touché de près et personnellement. Durant l'été 2004, j'ai fait partie des 24 enquêteurs du Projet de Documentation des Etats-Unis sur les Atrocités [United States' Atrocities Documentation Project], chargé notamment d'interviewer des survivants sur leur vécu, victimes de la stratégie de la terre brûlée pratiquée par les troupes gouvernementales du Soudan et les janjawids (milices mercenaires) contre les populations africaines noires du Darfour.

    Avec mon collègue, un avocat du Département de la Justice des Etats-Unis, j'ai interviewé 49 survivants. Chaque entretien durait de une heure et demie à deux heures, et ils entraient dans tous les détails, même les plus horribles, des attaques : les viols collectifs visant les jeunes filles (parfois âgées de 8 ans) et les femmes noires africaines; l'empalement et le meurtre de nourrissons noirs sous les yeux de leurs mères; l'immolation des Africains noirs âgés incapables de fuir leurs toukouls (cases circulaires), après avoir été enflammés; les fusillades, les coups et les tortures infligées aux Africains noirs qui tentaient de fuir l'attaque. Huit heures par jour, sept jours sur sept, nous avons mené ces entretiens. Souvent je devais me mordre les lèvres pour cacher mon émotion face à ces survivants, mes interlocuteurs. Ma colère était telle que j'avais envie de m'en prendre personnellement aux perpétrateurs.

    Je me suis saisi de cette rage et je l'ai canalisée en travaillant sans cesse (en menant des enquêtes de terrain dans les camps de réfugiés le long de la frontière entre le Tchad et le Darfour, celle du Soudan et, plus récemment (depuis 2010), dans les Monts Nouba au Soudan; en écrivant et en publiant plus de 50 contributions pour des journaux à travers le monde; en écrivant et en publiant cinq livres, deux sur le Darfour et trois sur les Monts Nouba; en donnant des conférences aux Etats-Unis et en Europe sur le calvaire des populations du Darfour et des Monts Nouba; et, plus récemment (depuis 2012), en faisant parvenir de la nourriture à ces mêmes populations qui souffrent de malnutrition sévère et de famine dans les Monts Nouba).

    - Aram Harumi : Plus précisément, qu'as-tu appris des Monts Nouba ?
    - Samuel Totten : Suite à mon action avec le Projet de Documentation sur les Atrocités, en juillet et en août 2004, j'avais très envie de partir au Darfour interviewer des survivants du génocide. Durant six ans, j'ai tout tenté pour obtenir l'autorisation d'entrer au Darfour, en vain. (A mon avis, c'était dû au fait que le gouvernement du Soudan était au courant de mes publications qui le critiquent pour ses agissements au Darfour.)

    Bref, en 2008 je travaillais en tant que boursier Fulbright à l'université nationale du Rwanda et je devais prendre un avion pour donner une conférence sur le Darfour à l'université de Chicago. Durant une escale à Nairobi, deux types ont embarqué et se sont assis à côté de moi, ils travaillaient au Soudan et rentraient aux Etats-Unis pour un congé. Je leur ai parlé de mes difficultés pour entrer au Soudan. L'un d'eux m'apprit que des survivants du génocide du Darfour se trouvaient en fait dans un camp de déplacés non loin de là où il vivait dans les Monts Nouba, en me disant qu'il pensait pouvoir s'arranger pour me faire entrer là-bas sans que le gouvernement du Soudan le sache (et donc que je n'aurais pas besoin de demander un visa), et qui plus est, gratuitement, à bord d'un avion cargo que possédait son organisation.

    Quelques mois plus tard, j'ai décollé de Nairobi pour Kauda dans les Monts Nouba pour interviewer les survivants dans ce camp de déplacés. Durant mon premier séjour, puis mon second séjour dans les Monts Nouba, j'ai commencé à rencontrer des gens qui avaient survécu au génocide dit "d'usure" des populations des Monts Nouba durant les années 1990. Réalisant que j'avais facilement accès à ces personnes, je suis revenu plusieurs fois dans la région pour les interviewer. Puis, quand la guerre a éclaté entre le gouvernement du Soudan et les rebelles Nouba (Mouvement Populaire de Libération du Soudan - Nord) en juillet 2011, j'ai commencé en 2012 à faire venir de la nourriture vers les civils Nouba dont les fermes étaient bombardées et qui cherchaient désespérément de la nourriture.

    - Aram Harumi : Durant tes voyages, t'es-tu senti en danger ?
    -  Samuel Totten : Pas durant mes deux premiers voyages dans les Monts Nouba en 2010 et 2011, mais plutôt durant les cinq derniers en 2012, 2013, 2014, 2015 et 2016, pendant que la guerre faisait rage entre les Nouba et le gouvernement soudanais.

    Sans répit - que nous soyons chez les gens, dans des souks (marchés publics) ou en train de voyager - les bombardiers Antonov en mission de bombardement nous survolaient. Naturellement, personne ne savait exactement où les Antonov largueraient leurs bombes, donc chaque fois qu'un Antonov passait, tout le monde se ruait - soit vers un de ces trous de plus de deux mètres de profondeur que les gens ont creusé autour de leurs foyers et de leurs souks, soit vers le désert en quête d'une anfractuosité où se replier, d'un gros rocher ou d'un grand arbre où se cacher pour se protéger des shrapnels. Ces éclats d'obus sont de gros éléments de métal tordu qui volent et qui sont capables, littéralement, de réduire un corps en bouillie, comme de la viande hachée. Le shrapnel est aussi capable, là aussi littéralement, de cisailler une tête, un bras ou une jambe. J'ai vu des dizaines de gens dans les Monts Nouba qui ont perdu leurs jambes et leurs bras après avoir été frappés par un éclat d'obus.

    Lors d'un voyage aux Monts Nouba en 2015, plusieurs Antonov nous ont survolés à cinq reprises durant une heure. A chaque fois, tout le monde dans le souk se précipitait pour trouver un abri, puis alors que nous étions dans notre véhicule, on a tous sauté et on a couru dans un sauve-qui-peut général. A chaque fois, un Antonov nous survolait, en tout cas c'était comme ça pour moi, personne ne savait si c'était son dernier jour à vivre.

    Mon expérience la plus effrayante dans les Monts Nouba s'est passée aussi en 2015, mais durant un autre voyage. Mon équipe et moi (à savoir, mon chauffeur, mon interprète et moi) on venait juste d'arriver dans une petite ville appelée Heiban sur notre route à travers le désert. 15 à 20 minutes après notre passage, un avion de chasse Soukhoï a déboulé et a tiré un missile sur trois adolescents qui couraient vers un des trous dont je te parlais. Le missile a littéralement coupé en deux un des garçons. Le lendemain, son père a apporté les deux moitiés de son fils vers sa tombe et les a déposées pour qu'elles soient incinérées. Je suis sûr que si, avec notre Land Cruiser blanc, on avait traversé Heiban lors de l'attaque du Soukhoï, on aurait été pris pour cible - une cible idéale, vraiment - et que s'il avait atteint notre véhicule avec un missile, on aurait été réduits en cendres. Non seulement on avait un réservoir plein de pétrole, mais on transportait aussi des jerrycans de pétrole, car il n'y a pas de stations-service dans les Monts Nouba.

    - Aram Harumi : C'est plus facile de collecter des fonds et de se contenter de filer de l'argent aux gens qui travaillent dans ces relais humanitaires. Qu'est-ce qui t'a poussé à prendre les choses en main, à te rendre dans la région et à distribuer de la nourriture ?
    - Samuel Totten : C'est sûr, tu as raison, c'est bien plus facile de collecter de l'argent et de l'envoyer à telle ou telle organisation qui agit au nom des populations des Monts Nouba (même si, malheureusement, très peu le font).                

    Dès le départ, mon intention quand je collectais des fonds, que j'achetais de la nourriture et que je l'acheminais par camion vers les Monts Nouba, était d'apporter de quoi manger aux populations les plus sinistrées des Monts Nouba - à ces gens qui, pour telle ou telle raison, n'avaient pas facilement accès à de la nourriture ou qui n'en recevaient pas des organisations humanitaires locales présentes dans les Monts Nouba. J'avais l'impression et je pensais que c'était comme ça que je pouvais contribuer à aider les Noubas. Résultat, chaque fois que je revenais dans les Monts Nouba, je tenais à parler aux gens informés (la Nuba Relief, Rehabilitation and Development Organisation (NRRDO), une organisation humanitaire locale, des dirigeants du Mouvement Populaire de Libération du Soudan - Nord, et des journalistes, entre autres), des groupes de population les plus nécessiteuses dans les Monts Nouba, à savoir là où j'allais distribuer de la nourriture.

    En fin de compte, c'était bien, comme les titres des deux chapitres que j'ai rappelés au début de cet entretien, une question de conscience.

    - Aram Harumi : As-tu été témoin de situations semblables dans d'autres régions du monde ?
    -  Samuel Totten : Oui, mais jusqu'à présent je me suis concentré sur le calvaire des populations des Monts Nouba. Les trois autres endroits où je pense vraiment aller pour apporter de l'aide sont le Burundi, la République Centrafricaine et la Birmanie (Myanmar).

    Si je suis resté focalisé sur les Nouba et si je ne suis pas allé ailleurs, c'est principalement pour trois raisons. Premièrement, comme ni les Nations Unies, ni une de leurs agences, ni aucune organisation non gouvernementale n'apporte une quelconque aide ou protection, en fait rien du tout, je me sens obligé de maintenir le cap sur les Monts Nouba. Ne pas le faire serait les abandonner à leur sort. Deuxièmement, il faut pas mal de temps pour réaliser quelle est la situation sur le terrain dans des pays différents, quel type d'assistance est nécessaire et quels sont les contacts nécessaires pour mener une mission de façon satisfaisante. Et puis, chacun des pays que je viens de mentionner pose des risques spécifiques aux étrangers, il faut en être informé et savoir comment les éviter le plus possible - ou, du moins, les gérer pour ne pas finir mutilé ou tué.

    - Aram Harumi : Pourquoi ce scandale de la non-reconnaissance par le gouvernement du Soudan de la malnutrition des populations des Monts Nouba ?
    - Samuel Totten : Bombarder des fermes, obliger les gens à en sortir, à quitter les villages et les éloigner de leurs sources de nourriture est le mode opératoire du gouvernement soudanais. J'imagine donc que ce gouvernement ne va pas perdre pas son temps à se soucier des souffrances et du sort des populations des Monts Nouba. En fait, je suis convaincu qu'en refusant aux Noubas un accès facile à la nourriture, le gouvernement soudanais espère les chasser des Monts Nouba et par delà la frontière vers un autre pays et/ou dans des camps de réfugiés. Autrement dit, il s'agit là d'un stratagème pour épurer la région des Nouba - un cas classique d'épuration ethnique.

    - Aram Harumi : Est-ce que ces voyages t'ont profondément marqué ?
    - Samuel Totten : Oui. Trois choses, en particulier. Premièrement, les moments où les bombardiers Antonov déboulaient. Deuxièmement, le jour où nous l'avons échappé belle quand le Soukhoï a attaqué Heiban. Troisièmement, je tombe un jour sur un gamin qui avait déclenché accidentellement l'élément d'un obus non explosé; je fonce à travers le désert pour tenter de l'emmener dans le seul hôpital présent dans toute la région, mais il finit par mourir. Non seulement ses jambes avaient été arrachées, les os sortant de la peau (une fracture ouverte), mais il avait une large et profonde blessure au bas de l'abdomen qui avait réduit en bouillie la plupart de ses organes. Aujourd'hui encore, j'ai beaucoup de mal à évoquer la mort de ce gamin qui, par ailleurs, avait marché plus de 16 kilomètres loin de chez ses parents pour trouver des mangues. Je suis plutôt un dur à cuire, mais chaque fois que je pense à ce pauvre gamin innocent, faut que je me force à pas pleurer. Et enfin, la dernière fois où j'étais dans les Monts Nouba, je croise un groupe de gens qui vivotaient dans un semblant de camp pour déplacés; là, je découvre de nombreux nourrissons si faibles qu'ils n'arrivaient littéralement pas à lever la tête; c'est à dire que leurs petites têtes pendaient de côté, comme des poupées de chiffon. Ça, ça te prend aux tripes.

    - Aram Harumi : Aurais-tu un message à faire passer sur ton séjour dans les Monts Nouba ?
    - Samuel Totten : Le fait que les populations civiles des Monts Nouba sont complètement isolées. Personne, je dis bien personne, mis à part des gens comme moi, n'essaie de les aider. Ni les Nations Unies. Ni le Programme Alimentaire Mondial. Ni Oxfam. Ni Médecins Sans Frontières. Aucune organisation humanitaire n'existe dans les Monts Nouba - de peur d'être attaquée et massacrée par le gouvernement soudanais.

    En fait, le président du Soudan, Omar al-Béchir, a déclaré que quiconque franchit la frontière avec le Soudan sans y avoir expressément été autorisé par son gouvernement, aurait la gorge tranchée. Je m'imagine que ce n'est pas une menace en l'air, car lorsque la guerre a éclaté en juillet 2011, les soldats soudanais allaient de porte en porte dans les villes et les villages, frappaient aux portes et, si ceux qui répondaient était apparentés d'une façon ou d'une autre aux Noubas, ils étaient égorgés d'une oreille à l'autre, perdaient leur sang et mouraient là même où ils gisaient à terre.

    - Aram Harumi : Comment les gens peuvent-ils t'aider à collecter de l'argent pour les populations des Monts Nouba ?
    -  Samuel Totten : Oui, merci pour ta question. Les gens peuvent m'envoyer un chèque destiné à l'achat de nourriture et/ou de médicaments pour les populations Noubas. Mon adresse est 18967 Melanie Road, Springdale, Arkansas 72764. Pas un seul dollar ne servira à autre chose que de la nourriture - et pas à financer des voyages, ni à louer un véhicule et un chauffeur, ni à engager un interprète, etc.

    Je tiens à préciser que chaque voyage pour amener de la nourriture dans les Monts Nouba coûte environ 8 000 dollars. Acheter de la nourriture pour les Noubas revient entre 3 000 et 4 000 dollars. Et puis je dois couvrir le coût aller-retour de mon billet d'avion pour Nairobi, au Kenya; un autre billet d'avion aller-retour pour Djouba au Soudan du Sud; et un troisième pour le camp de réfugiés de Yida, le long de la frontière entre le Soudan du Sud et le Soudan; la location d'un Land Cruiser et le salaire du chauffeur, d'un interprète, etc.             

    NdT

    1. William Styron, Les confessions de Nat Turner, traduit de l'américain par Maurice-Edgar Coindreau, Paris : Gallimard, 1969
    2. William Styron, Le choix de Sophie, traduit de l'américain par Maurice Rambaud, Paris : Gallimard, 1981
    3. Rose Styron, "Torture in Chile,"The New Republic, March 20, 1976, p. 15-17
    4. Israel W. Charny, ed., Genocide: A Critical Bibliographic Review, Vol. 1, Mansell, 1988

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    Traduction : © Georges Festa - 12.2017



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  • 12/14/17--14:36: Joachim Seinfeld - Golem


  •  © Joachim Seinfeld
    Golem ! Avatars d'une légende d'argile
    Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme, Paris, 8 mars - 16 juillet 2017



    De tes yeux de glaise. Dans la nuit épouvantée. Comme à chaque fois. Remuer les ombres et les volumes. Le daguerréotype oublié. Si familier. Toutes tes guerres. Les cicatrices terreuses. Ici et ailleurs. Nourri de dépenses. De pertes. Ce qui suivra. Tendre la nuque. En résumé ce chaos. Les pourrissants. Bientôt le décor change. Trouer le soleil. Le témoin oublié. Qui s'avance vers l'innommé. Autre portrait de Dorian. Ou remake du Fayoum. Arc-bouté sur sa paroi. Le corps immobile. Entre deux brûlures. Revenu des profondeurs. Avoir goûté le monde. Aux éléments. Avoir sacrifié. Porté tous les espoirs. Chaque étape. Se laver le sang. Comme on lave un paysage. Nos saints suaires. Boursouflés. Questionner son prochain. Demander des comptes. La réponse impossible. Ici se joue la partie. Bardé d'enfers. Radeau des rescapés. Accumuler les stigmates. Les siècles qui t'enveloppent. Faire machine arrière. Rendre des comptes. Oublier. L'autre et ses imprescriptibles. Nous sommes des anges. Emerger un instant. Les formes changeront. Quand tu épouseras la totalité. Le pèlerin et sa nuit. Celui qu'on arrache. A sa terre. Foudroyé par l'exil. Quand les éclairs te guident. Encore une fois. En redemander. Ressuscité de ta nuit. Visage étoile. Irradiant de pitié. Noli me tangere. Aimer jusqu'à en vomir. Le passeur. Et sa barque invisible. Entre deux mondes. Les lignes se détachent. Quitter la surface. En surrection. Comme en s'éloignant. Corps décapité. En flottaison. Mort et vif. Dans le chant des sirènes. L'ultime guerre. Ce qui te survit. Ce qui te détruit. D'une prison l'autre. L'évangile nu. Agrégat d'atomes. Pellicule de film. Instantané.  

    © georges festa - 12.2017
    musique : Marylin Manson, Running to the Edge of the World, 2009


    site de Joachim Seinfeld : http://joachimseinfeld.com/



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     Affiche du film The Other Side of Home - La réalisatrice Naré Mkrtchyan
    © http://www.arpafilmfestival.com/


    The Other Side of Home projeté à Londres
    MassisPost, 13.11.2017


    LONDRES - Sous l'égide de l'Armenian Community Council du Royaume-Uni et l'Association Nor Seround de Londres, le 1er novembre 2017, le vénérable Hôtel de ville de Chelsea a fait salle comble avec près de 400 membres de la communauté, ainsi que des amis turcs, des représentants du Groupe parlementaire des deux Chambres du Parlement pour la Prévention et la répression du crime de génocide, le Conseil des représentants de la communauté juive de Grande-Bretagne, l'ambassade d'Arménie, Sa Grâce l'évêque Hovakim Manoukian, primat du diocèse de l'Eglise Arménienne du Royaume-Uni et d'Irlande, et de nombreuses autres personnalités invitées, dont M. Zorik Gasparian, vice-président de l'Armenian Community Council du Royaume-Uni.    

    Etaient aussi présentes la réalisatrice du film, Naré Mkrtchyan, et la tête d'affiche de ce documentaire, Maya, venues au Royaume-Uni assister à la projection de The Other Side of Home au Screening Rights Film Festival de Birmingham, du 27 octobre au 4 novembre 2017.   

    Dans le film, nous sommes en 2015. Maya, une Turque, consciente de son héritage en tant qu'arrière-petite-fille d'une Arménienne, survivante du génocide arménien de 1915, réalise qu'elle porte un conflit en elle. D'un côté, comment une jeune Arménienne (son arrière-grand-mère) fut sauvée par un courageux soldat turc, comment il la convertit à l'islam et décida de l'épouser ensuite; les conditions dans lesquelles elle éleva ses enfants, menant une triste existence sans un sourire; et de l'autre, ces moments paisibles où elle murmure des chants arméniens tout en mettant son linge à sécher dans le jardin et en ayant constamment à l'esprit le fait que son arrière-grand-mère, à l'âge fragile de 13 ans, assista à la destruction de sa famille et de la population arménienne de l'empire ottoman.

    Cet état émotionnel complexe pousse Maya à franchir la frontière avec l'Arménie pour y participer aux commémorations du génocide arménien organisées dans ce pays, ainsi que par toutes les communautés arméniennes à travers le monde.

    C'est là où Naré, la réalisatrice de ce documentaire, entre en scène. Née en Arménie et élevée aux Etats-Unis, Naré, une jeune femme, décide de se rendre en Turquie où elle fait la rencontre de Maya, et l'idée de produire un film prend forme. Elles partent à Istanbul afin de retrouver la maison où Maya a vécu et où un Arménien, dénommé Alex, recueillit la famille de Maya, sans abri. Puis, elles voyagent en Arménie pour prendre part aux commémorations du 24 avril 2015, déposant des fleurs, ainsi que plus d'un million d'Arméniens, au Mémorial de Tsitsernakaberd, bâti en mémoire du génocide arménien. L'état émotionnel et les sentiments complexes que ressent Maya sont les éléments marquants du documentaire.

    Suite à la projection, le public eut la possibilité de poser plusieurs questions. Maya et Naré évoquèrent notamment l'état émotionnel de Maya durant le voyage, les changements intervenus dans ses sentiments après avoir visité l'Arménie, et son vécu.   

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    Traduction : © Georges Festa - 01.2018



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     © https://armenian.usc.edu/programs/innovate-armenia/


    Innovate Armenia 2017 :
    des chercheurs et des artistes repensent et ré-imaginent identité, enseignement et culture

    The Armenian Mirror-Spectator (Watertown, MA), 14.10.2017


    LOS ANGELES (LA Weekly) - Samedi 23 septembre, la diaspora arménienne dans toute sa richesse multiculturelle était à l'honneur : l'USC accueillait Innovate Armenia 2017.
    Ce festival d'une journée, âgé maintenant de trois ans, s'étalait de l'Alumni Park au Bovard Auditorium et à la Doheny Library, avec près de trois mille personnes présentes et deux mille autres via les réseaux sociaux.
    Scientifiques, musiciens, chefs d'entreprises, humanitaires et intellectuels ont pris la parole à des titres divers sur trois scènes et une dizaine de stands dédiés.
    Un siècle après le génocide, la diaspora arménienne - spiourk - est forte de 7 millions de membres, 3 autres millions vivant dans les terres ancestrales qui ont obtenu leur indépendance de l'Union Soviétique en 1991. 
    "Une époque formidable pour l'identité arménienne, il ne suffit pas de regarder en arrière si l'on veut soutenir la communauté," précise Salpi Ghazarian, organisatrice du festival et directrice de l'Institut d'Etudes Arméniennes à l'USC. "Au 21ème siècle on ré-imagine et on réinvente tant de choses - communauté, identité; société, travail, loisirs, apprentissage, enseignement. Innovate Armenia rassemble le meilleur de l'Arménie avec le meilleur de la diaspora," poursuit-elle.
    Dont Hovig Etyemezian, Libano-arménien, défenseur des droits de l'homme aux Nations Unies, en charge de la protection de près d'un million d'Irakiens déplacés, de retour à Mossoul après sa libération du joug de l'EI.  
    Et Noraïr Chahinian, photographe brésilo-arménien, qui a restitué - à travers ses images saisissantes d'espaces à l'abandon et d'humanité résistante - une Arménie turque qui refuse obstinément de disparaître.
    Et aussi David Ignatius, éditorialiste au Washington Post, en charge des affaires étrangères, qui incarne l'hybridité de la diaspora via son père arméno-américain, sa mère anglo-américaine, son épouse suédo-américaine, et son gendre cubano-américain. 
    Ignatius, Etyemezian et Chahinian faisaient partie des 58 intervenants qui ont emmené les festivaliers dans un flot ininterrompu de débats stimulants.

    Un climat d'unité

    A l'extérieur, des tacos en mode gyroscope grésillaient sur des barbecues, tandis que les invités se régalaient de roulés et de salades, de nachos aux chips de pita, garnis de fromage, et de piroshkis frites.
    "C'est génial !" déclare Inessa Vardian, étudiante en cinéma du Glendale Community College, en train de grignoter un pita garni de Nutella. "J'adore l'ambiance et tous ces gens réunis, et aussi le fait que l'Ecole soutient à fond l'événement !" Rentrée récemment d'un voyage de trois mois en Arménie, Vardian est venue avec sa sœur, Agnessa, étudiante en sciences politiques à l'USC et bénévole du festival.
    Elles rejoignent aussitôt un tas de gens qu'elles connaissent, tandis que l'Alumni Park bruit d'activité.
    Depuis la scène musicale, une rangée de huit groupes distrayait la foule dans des styles allant de la pop et du jazz à des remix audacieux qui redonnaient vie aux rythmes et aux mélodies arméniennes traditionnelles.
    Au-dessus, au stand des Vins Arméniens, les festivaliers sirotaient d'anciens cépages remontant à 4 200 ans avant notre ère - réalisés à partir de vignobles régionaux comme les emblématiques Areni, Haghtanak, Kangoun et Rkatsiteli. Dégustations gratuites et agrémentés de chocolats de la boutique Bitter & Sweet de Glendale.
    Dans l'espace Echecs, Tatev Abrahamyan, membre de l'équipe féminine des Etats-Unis, était opposée à 10 joueurs simultanément; ses mèches zébrées lavande-violet bravant les conventions communément admises quant au look d'un grand-maître d'échecs. Avec Andranik Matikozyan, grand-maître international, elle a livré près de 100 parties durant le festival.
    Les échecs restent très populaires en Arménie - ils font partie officiellement du programme scolaire - comme l'a prouvé le jeune Vartan, 6 ans, qui a donné le coup de grâce à Andrew Nazarians, un bénévole du festival, étudiant en génie électrique au Glendale Community College.
    "Je jouais avec Tatev et Andranik, et puis Vartan est arrivé et il m'a achevé !" s'amuse Nazarians.

    Réapprendre et ré-imaginer

    Non loin, au stand Teach for Armenia [Enseigner pour l'Arménie], Khachig Choukhajian, originaire de Pasadena, parlait de son expérience de professeur d'histoire, l'an dernier, dans un village de 500 habitants, au nord de l'Arménie. Ce diplômé de l'UCLA est l'un des 70 enseignants qui exercent actuellement dans le cadre d'une ONG qui propose des méthodes progressistes dans les écoles rurales arméniennes.
    "Un grand nombre d'enseignants locaux sont le produit de l'enseignement soviétique," explique Choukhajian. "Beaucoup d'apprentissage par cœur et copier ce qui est écrit au tableau."
    Tout le système éducatif arménien n'est pas aussi rétrograde. Plusieurs stands présentaient des institutions pionnières, comme la Real School, qui propose des cours du soir de codage informatique à des jeunes dans les villes et les campagnes d'Arménie; ainsi que l'United World College, un réseau international de 17 internats qui a ouvert un campus à Dilijan, il y a quatre ans, insufflant une passion pour l'Arménie à quelque 200 étudiants méritants qui étudient actuellement là-bas et assumeront peut-être un jour des fonctions dirigeantes à travers le monde.
    La technologie constituait un autre thème dominant du festival, cette année.
    Au stand "Création d'espace," une imprimante 3D se démenait, sculptant une réplique en miniature du temple de Garni, ce célèbre site préchrétien du 1er siècle dans les environs d'Erevan. Des étudiants arméno-américains de la Viterbi School of Engineering de l'USC et du Community College de Glendale montraient plusieurs robots armés qu'ils avaient conçus. Non loin, un ballon solaire noir, en forme de tente, flottait au vent, dans le cadre de l'espace d'exposition du programme d'astronautique de la Viterbi School.
    Sur la scène du Bovard Auditorium, une table ronde réunissant des étudiants du California Institute of Technology (Caltech) expliquait comment un modeste programme de robotique au Community College de Glendale a ouvert la voie au premier institut de technologie dans le pays, où tous sont actuellement doctorants.
    Un peu plus tard, Paul Berberian, PDG de Sphero, relata comment des robots jouets contrôlés par smartphone, créés par son entreprise basée à Boulder, au Colorado, transmettent à des millions d'écoliers une passion pour les maths et les sciences.

    Un réveil culturel

    D'autres échanges au Bovard Auditorium furent plus sombres, mais tout aussi stimulants. 
    Natif d'Istanbul et doctorant en études orientales à l'université d'Oxford, Ari Sekeryan parla avec émotion de son éveil culturel dans le contexte de la suppression de l'identité arménienne par la Turquie officielle.
    "A ma naissance en 1989, personne dans ma famille n'était capable de parler arménien. Je n'oublierai jamais ce tout premier jour à l'école élémentaire arménienne," précise-t-il. "Le maître s'est approché de moi et m'a demandé en arménien :"Comment t'appelles-tu ?" J'en ai pleuré !"
    Les historiennes Lerna Ekmekçioğlu et Melissa Bilal ont présenté leur projet internet documentant les contributions de 12 féministes arméniennes pionnières, dont Zabel Essayan, écrivaine et militante de premier plan. Les deux chercheuses, qui ont fait leurs études en Turquie, et actuellement enseignantes au MIT, considèrent ce travail comme essentiel afin de proposer des rôles-modèles intellectuels forts aux femmes et aux jeunes filles arméniennes.
    Innovateur dans le secteur des médias, Arman Jilavian parla avec éloquence de l'aspiration collective au sein de la diaspora à une pleine maîtrise de l'histoire, de la langue et de la culture arméniennes.
    "Nous avons perdu le sens, le statut, la conscience des possédants," déclara-t-il. "Nous sommes des locataires."
    Outre la gestion de plusieurs marques média en Russie, Jilavian est PDG de l'Initiative Humanitaire Aurora, un prix humanitaire international doté d'un million de dollars, décerné chaque année lors d'une cérémonie à Erevan.
    Ce prix humanitaire, basé en Arménie, envoie au monde un message fort, comme le précise Jilavian : "Il redonne forme et précise notre identité collective... Son message est : 'Nous avons une vision globale. Nous ne faisons pas que prendre, nous donnons.'"

    Dépasser le statut de victime

    Cent ans après le génocide, la génération actuelle des Arméniens dans le monde se tourne vers l'avenir et s'interroge sur ce qu'elle peut faire pour rendre le monde meilleur.
    "Dès lors que tu es capable d'aider les autres, tu cesses d'être une victime ou un survivant, et tu commences à devenir un gagnant, quelqu'un qui assume sa vie," poursuit Jilavian.
    David Ignatius, qui s'entretenait en vidéoconférence avec son frère cadet Adi Ignatius, rédacteur en chef de la Harvard Business Review, fait écho au message de Jilavian. "A mon avis, l'idée de commémorer et d'honorer les souffrances de nos ancêtres est essentielle," estime le journaliste, qui est aussi auteur de romans d'espionnage à succès. "Mais c'est vraiment quand tu agis pour aider les autres [...] que tu arrives pleinement à surmonter cette tragédie du passé."
    "Le noyau de l'identité arménienne, suggère-t-il, ne devrait pas être "le fait que nous souffrons, mais que nous avons appris comment aider les autres qui souffrent."
    Alors que le festival touchait à sa fin, Arthur Kokozian, de La Crescenta, s'associait avec Karine Zakarian, allergologue originaire de Glendale.
    Interrogé sur sa vision du programme 2017, Kokozian, qui préside l'association américano-arménienne Rose Float, a déclaré : "Chaque année c'est de mieux en mieux. J'adore la manière avec laquelle la communauté se rassemble pour voir ce que les Arméniens de la diaspora réalisent, et comment nous agissons ensemble pour nous renforcer."    
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    Traduction : © Georges Festa - 01.2018



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     © Routledge, 2017

    Des mémoires où émotion et faits composent un mélange puissant

    par Esayi Garbisian



    Lors de sa toute première présentation publique de Forced into Genocide: Memoirs of an Armenian Soldier in the Ottoman Turkish Army de Yervant Alexanian, l'éditrice du livre et fille de l'A., Adrienne Alexanian, aborda un paragraphe où elle réalisa qu'elle ne pourrait le lire, tout en gardant son sang-froid. Elle demanda alors à l'organisateur de cette manifestation de lire ce paragraphe qui débute ainsi : "Chaque année, lors de la Fête des Mères, ma mémoire revient au 3 juillet 1915, le jour où ma mère me baisa les yeux en me disant : 'Adieu mon fils, prends soin de toi.' Elle prenait la route menant à la déportation forcée et à la famine, tandis que je devais repartir dans ma caserne accomplir mon service militaire au profit du régime qui conduisait ma mère à une mort imposée, les yeux grands ouverts [...]"

    L'intensité de l'émotion d'Adrienne Alexanian se fait compréhensible et légitime quand on parcourt ces mémoires saisissants de Yervant Alexanian, qui fit le choix de garder le manuscrit, écrit en arménien, à l'insu de sa femme et de sa fille. On réalise aussi, une fois de plus, pourquoi tant de survivants du génocide ont conservé à part les détails des atrocités sans nom qu'ils avaient endurées, afin de préserver leurs familles et leurs enfants du traumatisme intense que ces révélations étaient susceptibles de provoquer.
    Quel être, doté de sentiments humains innés, ne saurait être touché par la description qui suit de Yervant Alexanian, développant la citation plus haut ?
    "La pire journée de mon existence fut le 3 juillet 1915, lorsque je vis cinquante et un membres de ma famille disparaître derrière une colline. Je m'en souviens comme si c'était hier - après avoir passé la nuit sur les rives du Halys, la sinistre caravane où se trouvait ma famille fut réveillée et conduite vers les Monts Kartashlar Yokush [Karde ler Yoku u - les Deux Collines]. Ils escaladaient le Golgotha arménien. Je me trouvais là et je contemplais ma mère et tous les miens gravir ces hauteurs pour ne plus jamais les revoir. Au total, j'ai perdu cinquante et un membres de ma famille ce jour-là."

    Yervant Alexanian est témoin de nombreux massacres d'Arméniens durant son service militaire dans l'armée turque ottomane. L'un d'eux se produit à Smyrne, où il est stationné, et le déconcerte. Les Arméniens fuyant la folie génocidaire des tueurs se précipitent dans le port et nagent vers les cuirassés des Forces Alliées - dont les troupes assistent aux tueries sur la côte - croyant que les chrétiens à bord les sauveraient. Au lieu de cela, nombreux sont les cuirassés qui activent impitoyablement leurs chaudières afin de tenir à distance ces malheureux Arméniens, les vouant à la noyade. Inversement, seul un cuirassé japonais lance à l'eau une échelle de corde pour sauver les rares Arméniens survivants.
    Mais, avant tout cela, dans les premiers chapitres du livre, Yervant Alexanian décrit la vie quotidienne de sa famille, ses compatriotes arméniens et leurs relations avec les Turcs au sein de sa communauté. Alexanian est bien décidé à achever ses études, mais il doit travailler pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa mère, son père étant décédé jeune. Il occupe plusieurs emplois consécutivement. C'est un étudiant très brillant et un employé efficace.
    Le tableau détaillé que livre Alexanian de sa communauté relate avec précision l'existence industrieuse et trépidante que menaient les habitants de Sivas en 1912, 1913 et 1914. L'école arménienne Aramian et celle des Jésuites français fortifiaient leurs élèves à l'aide d'initiatives éducatives et périscolaires telles que des concours de compositions, des activités sportives et de plein air, ainsi que le scoutisme, imitées ensuite par l'école turque Sultaniye qui forme ses groupes Izji [izcilik - scouts]. Les trois établissements s'affrontent lors de concours d'équitation et de lutte. En 1913, ils organisent des "Jeux Olympiques" entre les trois groupes scouts; au terme de cette manifestation, tous se tiennent au garde-à-vous et entonnent l'hymne national turc.
    Alexanian se souvient : "Les Arméniens étaient très impliqués non seulement dans les compétitions d'athlétisme et les mouvements scouts, mais aussi dans les festivités à Sivas. Avant 1914, les Arméniens faisaient partie intégrante de Sivas; nul n'aurait cru qu'ils puissent être anéantis aussi rapidement, et si brutalement. Personne n'aurait prévu ce qui allait nous arriver, même ceux qui avaient survécu aux nombreux pogroms et massacres, comme les massacres hamidiens [de 1894-1896], qui avaient précédé le génocide de 1915."
    En juin 1915, Alexanian est enrôlé au sein de l'armée ottomane, dans la tourmente des humiliations, arrestations et assassinats imposés par le gouvernement à la population arménienne de Sivas, avant même les déportations. Grâce à sa bonne étoile et à son intelligence, Alexanian reste en vie dans l'armée. Tout d'abord, le kaymakan [gouverneur] Halil ükrü Bey - réputé comme un homme consciencieux qui protège les droits des Arméniens, et qui apprécie aussi Alexanian pour ses services - veille à ce qu'il soit affecté comme tailleur pour l'armée. Alexanian dépeint de façon saisissante les conditions de travail et l'existence dans cet atelier dont tous les employés sont des soldats arméniens récemment incorporés. Dès lors, tout en servant dans l'armée turque ottomane, Alexanian relate, dans le chapitre intitulé "Déportation et génocide," son vécu personnel avec dates et noms au cours de l'un des plus grands crimes de l'histoire de l'humanité.
    Le lecteur sera toutefois étonné de découvrir qu'Alexanian respecte habilement un équilibre entre l'enfer sur terre et des échanges humains normaux, avec parfois une touche d'humour espiègle. Alexanian précise par exemple qu'il a lu et écrit des lettres pour de nombreux soldats turcs illettrés, l'un d'eux, simple d'esprit, lui demandant, explique-t-il, "non seulement de lui lire la lettre, mais aussi de me boucher les oreilles pour que je ne puisse pas entendre ce que je le lisais."
    Renvoyant à l'existence opprimée et au quasi-servage imposés par les officiers turcs aux soldats d'origine arménienne dans les casernements de l'armée ottomane à Sivas, Alexanian se souvient : "Bien sûr, on nous avait épargné les déportations, mais la mort, telle une épée de Damoclès, planait sur nous à chaque instant." Constat qui devient réalité au terme de ses deux premières années de service : vingt soldats arméniens, dont Alexanian, qui travaillent tous pour l'armée ottomane contre un morceau de pain et une poignée de boulgour par jour, reçoivent l'ordre de former deux rangs contre un mur dans la cour de la caserne. Artisans doués, ils confectionnaient des uniformes et des bottes pour les troupes turques. Alexanian cite leurs noms un par un. Le commandant ordonne de séparer du groupe Alexanian et Arménak Aslanian, et d'envoyer les autres vers une destination inconnue. Alexanian pense qu'il a été épargné car il était le seul à pouvoir jouer du clairon. Trois jours plus tard, alors qu'il se trouve au-dehors pour des courses, il découvre les vêtements ensanglantés de ses dix-huit camarades en vente au marché.
    Dans plusieurs chapitres, quelques répétitions délibérées aident le lecteur à situer les événements dans leur ordre et leur contexte, sans pour autant renvoyer aux chapitres précédents. En outre, chaque répétition élève le sujet à un niveau plus haut, comme si elle conduisait le lecteur sur une route ascendante en spirale. Au point culminant de chaque montée, Alexanian veut nous faire prendre conscience de l'énormité de cette tragédie - du summum des atrocités, épisode après épisode, être humain après être humain, nom après nom...
    Tout au long du livre, Alexanian répète qu'il est révulsé par la violence injustifiée perpétrée contre les Arméniens innocents. Evoquant ses trois rencontres avec Enver Pacha, ministre de la Guerre, Alexanian précise : "Je l'ai rencontré une première fois alors qu'il traversait Sivas en direction du front russe [...] Arrivé au front, il fut blessé. Il fut exfiltré du champ de bataille par un lieutenant arménien nommé Hovannès Aguinian. En récompense, toute la famille de ce dernier fut déportée et trouva la mort."
    Concernant la destruction des siens, Alexanian déclare : "[...] Aucune de ces victimes innocentes n'était membre d'un parti politique, ni impliquée dans une activité politique. Leurs vies quotidiennes se passait à travailler, veiller sur leurs familles et faire de leur mieux pour survivre. Leurs plaisirs se limitaient à des réunions familiales de temps à autre, des mariages, des baptêmes et autres circonstances similaires. Leur seul crime était d'être arméniens."
    Outre une lecture captivante pour tout lecteur, ce livre apporte un point de vue unique et contribue de façon importante à la recherche universitaire. Il est par ailleurs enrichi d'une superbe préface du Dr. Sergio La Porta, qui replace l'ouvrage dans un contexte historique plus large.
    Au plan personnel, l'oncle maternel de mon père fut lui aussi enrôlé dans l'armée turque ottomane. Il fut envoyé combattre à la bataille de Gallipoli, appelée aussi campagne des Dardanelles [Çanakkale Savası, 1915]. Après avoir combattu pour l'armée ottomane et survécu à cette guerre, il fut envoyé dans un camp militaire de travaux forcés, réservé aux Arméniens et autres minorités, appelé "Amele Taburu," puis la famille de mon père n'eut plus de nouvelles de lui... Depuis l'âge de vingt-cinq ans, quand ceci me fut révélé, je me demandais et j'essayais de visualiser quel genre d'existence tortueuse il dut endurer avant d'être cruellement assassiné, alors qu'il servait dans l'armée turque ottomane. Grâce à ses mémoires, Yervant Alexanian, en tant que source primaire, m'a enfin donné la réponse.
    Les spécialistes du domaine, ainsi que les lecteurs curieux, ne manqueront pas d'être profondément reconnaissants envers Adrienne Alexanian, qui a travaillé d'arrache-pied à la traduction et publié ce trésor unique. De fait, des personnalités comme le Dr. Israël W. Charny, le Dr. Taner Akçam, le Dr. Vartan Gregorian, Frank Pallone, Eric Bogosian et Andrew Goldberg ont fait l'éloge de cet ouvrage fondamental. Récemment, la Fondation sur la Shoah de l'université de Californie du Sud a elle aussi ajouté ce titre sur son remarquable site de témoignages dans deux rubriques - la page arménienne et celle dédiée aux ressources. Ce sont les premiers et les seuls mémoires arméniens à y figurer aux côtés de ceux, célèbres, d'Anne Frank.
    Les efforts sans faille d'Adrienne Alexanian pour faire connaître ce livre à un public plus large de lecteurs à travers les Etats-Unis contribueront sans nul doute à faire prendre conscience du génocide ici et à l'étranger, afin que les génocides soient reconnus et évités concrètement à travers le monde. Guidée par cet objectif, elle n'accepte aucune rétribution et fait don de tous les bénéfices aux associations qui l'accueillent. Globalement, Adrienne Alexanian mérite tous les éloges pour cette réalisation exemplaire et sa digne contribution à l'humanité.                                           

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    Traduction : © Georges Festa - 08.2018



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     © Libros del Zorzal, 2017

    L'écrivaine Ana Arzoumanian publie Infieles
    "Mettre le doigt sur la plaie, voilà ma responsabilité."

    Entretien avec l'A.
    par Silvina Friera
    Página 12 (Buenos Aires), 12.02.2018



    [Roman amphibie au phrasé baroque et à la respiration poétique, qui raconte un voyage à Istanbul en quête du fils supposé d'une grand-mère arménienne. L'itinéraire comprend des réflexions sur la chute de l'empire ottoman et trace toute une cartographie à l'aide de phrases extraites du Coran.]

    La voix narratrice - une Argentine descendante d'Arméniens - dénoue sa langue partagée entre castillan, arménien et turc. "Je raconte l'histoire des corps pour nommer une part de l'intime," déclare cette femme qui avoue très vite être venue à Istanbul chercher le fils de sa grand-mère. "Ou c'était peut-être une fille ?" se demande-t-elle comme si les éclats d'un récit dans lequel un viol s'est insinué continuaient de s'immiscer dans la mémoire d'un corps désirant qui tente d'unir ce qui a été mutilé. Ce voyage lui permet de déconstruire la chute de l'empire ottoman - et l'impact qu'elle eut sur la politique de la langue et sur les corps des minorités comme les Arméniens - et de dresser une cartographie à la fois tendue et complexe à l'aide de phrases du Coran, livre sacré. Dans son formidable et dérangeant Infieles [Infidèles] (éditions Libros del Zorzal), un roman amphibie au phrasé baroque et à la respiration poétique, Ana Arzoumanian propose de sortir de soi pour aller vers un ailleurs - qui dans son éducation sentimentale a représenté le sauvage - évoquant un Absent.    

    Dans l'entretien qu'elle nous a accordé, Arzoumanian raconte ce que fut ce voyage qu'elle entreprit d'Erevan, la capitale de l'Arménie, à Istanbul en 2014. "La frontière était - et continue d'être - fermée; mais il y avait des vols d'une ville à l'autre. Le livre commence avec une partie du récit, à savoir ce qui m'est arrivé : ils ne m'ont pas laissée passer sous prétexte que je n'avais pas de visa, qu'un visa est exigé des habitants d'Arménie, pour entrer comme pour sortir. Ils regardaient mon passeport et me disaient : "Vous ne pouvez pas." Et moi je leur disais : "Je suis Argentine." Le responsable de la douane m'a alors regardée à nouveau, puis mon passeport et m'a laissée passer avec méfiance," se souvient la romancière, poète et essayiste.

    - Silvina Friera : Qu'a signifié ce voyage ?
    - Ana Arzoumanian : Ce voyage a eu un impact très fort. J'ai rencontré un éditeur qui est arménien, qui travaille et vit en Turquie. Si on allait dans un restaurant, ils ne parlaient plus en arménien, baissaient la voix et cachaient leurs chaînettes avec les croix. Il y avait un climat de précaution, de soupçon. Les situations étaient pénibles, pas amoureuses. Quand je suis rentrée à Buenos Aires par avion, j'ai eu par hasard pour voisine une dame turque qui travaille à la Commission des Droits Humains de l'ONU, et nous avons passé tout le voyage à discuter. Quand elle est descendue à Rio de Janeiro, elle a sorti quelque chose de son portefeuille et m'a dit : "Un cadeau pour toi." Elle m'a remis un livre d'un écrivain arméno-turc, Hayko Bağdat, qui en turc s'appelle Salyangoz [L'Escargot], écrit en turc, où il évoque la vie d'un Arménien né en Turquie.1 Je me suis demandé aussi pourquoi j'avais fait ce voyage, outre le fait que mon mari est né en Turquie, qu'il est arméno-turc et qu'il est arrivé à l'âge de deux ans en Argentine. Avec le temps, je me suis dit que j'avais peut-être fait ce voyage pour chercher quelqu'un. Il y a toujours dans la chose familiale quelqu'un de perdu qu'il me faut retrouver. Une histoire un peu décousue selon laquelle il y eut un viol concernant ma grand-mère maternelle. Ce que j'ignore c'est si elle avait eu un fils ou pas. Et si elle avait eu un fils, d'un Kurde ou d'un Turc, il vivait peut-être en Turquie, islamisé. J'ai lu des textes de Hrant Dink, un journaliste arménien qui vivait en Turquie et qu'ils ont tué parce qu'il disait que dans la société turque il y a beaucoup d'Arméniens qui vivent islamisés. La fille d'Atatürk, qui est le héros de la République, était adoptée et d'origine arménienne. C'est là que les fondamentalistes se sont énervés et l'ont tué. Dans un de ses articles, Dink déclare : "Un million et demi d'Arméniens sont morts. Mais savons chaque jour qu'ils ne sont pas tous morts [...]" Dans ce "Ils ne sont pas tous morts," il voulait dire que beaucoup étaient en vie sans savoir qu'ils sont arméniens ou qu'ils le savent peut-être, mais en cachant leurs origines. Ce qui m'a beaucoup perturbée puisque dans ce million et demi il y avait peut-être des oncles et des tantes à moi qui ont disparu, sans qu'on sache ce qui était arrivé.

    - Silvina Friera :Infieles est parcourue de citations du Coran. L'une d'elles déclare : "Un esclave croyant vaut mieux qu'un affidé." En quoi inscrivez-vous cette phrase dans l'histoire de l'Arménie ?    
    - Ana Arzoumanian : Une façon de comprendre était d'aller voir ce qui se passait en échangeant avec la population turque. L'autre façon, qui me paraissait la plus royale, était d'essayer de dialoguer avec le texte sacré, essayer d'entrer pour voir quelles sont ses images, où elles prennent appui, toujours difficilement puisque je travaillais à partir d'une traduction; un dialogue qui à un certain point est impossible puisque les uns et les autres essaient de ne pas entendre cette partie. Cette phrase, conjointement au titre du livre, fait allusion aux autres en tant que ceux qui ne sont pas fidèles, qui devraient savoir où est la voie du correct. Je ne dis pas le bien car le bien est un terme très chrétien; concernant plutôt un certain salut de la vie collective, puisque la vie collective dépend aussi de la vie religieuse.

    - Silvina Friera : Dans Infieles la protagoniste soulève un problème avec la langue quand elle note : "Laver la langue. Un réseau de blanchisseries que l'on utilisait pour dissimuler la provenance illicite de l'argent obtenu par des activités criminelles. Pas le lavage de l'argent, le lavage du langage." Comment expliquez-vous cette obsession qui poursuit la protagoniste ?
    - Ana Arzoumanian : J'ai rapporté de ce voyage de nombreux textes sur la chute de l'empire ottoman. J'avais envie de me trouver dans cette zone, au moment où l'empire sombrait. Il y a là quelque chose de très sensible. Jusqu'alors j'avais la version de la destruction, la dispersion, l'anéantissement, l'extermination et le génocide arménien. Mais j'ignorais ce qui se passait de l'autre côté, tout ce qui arrivait au Turc, à l'Ottoman musulman, ce qu'il était en train de vivre. Ces textes partaient du traumatisme des hommes perdus à la guerre, la perte énorme de territoires de l'empire turc, depuis les côtes africaines et asiatiques, pour se centrer uniquement sur l'Asie Mineure. La langue qui possédait un alphabet arabe se transforme, lors de la conversion de l'empire en république, dans l'alphabet occidental. Le côté particulier c'est que de même qu'on élimine tout l'imaginaire autour des sultans et que l'on exclut les sultans du milieu de la politique, les révolution les chasse, les Jeunes-Turcs les chassent, de même on élimine les textes qui étaient écrits dans cette langue qui possédait cet alphabet arabe. Il y a là une déconnexion si énorme qu'ensuite les enfants ne pouvaient lire ce que leurs parents écrivaient. Et réciproquement. Les Turcs sont incapables de lire un texte antérieur à 1923; peu de spécialistes dans quelques universités détiennent ce savoir, car en outre une sorte de secret face à cette langue a été cultivé. Ce qui s'est traduit chez moi par une blessure très singulière, un effacement que j'avais besoin de voir non seulement avec le prisme de l'arménien, mais aussi celui du turc. Comment vivre dans un lieu aussi chargé d'histoire, avec des milliers et des milliers d'années de richesse et d'empire, sans pouvoir lire.

    - Silvina Friera : Cet effacement singulier vous aide-t-il à comprendre l'histoire des Turcs, malgré le fait d'être descendante d'Arméniens et d'avoir des proches victimes du génocide ?
    - Ana Arzoumanian : Oui. J'ai envie de voir ce qui s'est passé, compte tenu du fait qu'Istanbul a été envahie, que les Alliés l'ont prise, que la France, la Grande-Bretagne et l'Italie se sont partagé l'empire et qu'ils se sont sentis très menacés. J'imagine ce que ça doit être de perdre tous ses territoires. On pense que c'est une bonne chose qu'un empire s'effondre. Or les soubresauts de la chute d'un empire possèdent ces zones d'obscurité qu'il est bon d'explorer à partir de l'écriture. Des sociologues argentins m'ont dit une fois avoir éprouvé de la sympathie pour la construction de la république turque et pour les Jeunes-Turcs, ignorant presque tout du génocide arménien. Ils trouvaient bien que les Jeunes-Turcs mènent à bien une révolution puisque, tout comme en Russie les tsars tombaient et que naissait la révolution bolchévik, en Turquie les sultans tombaient et naissait une république, ce qui est une bonne chose au regard de nos principes. A savoir que cela implique un changement démocratique. Des Arméniens ont aussi fait confiance à ces Jeunes-Turcs qui faisaient la révolution et la république, pensant qu'ils contribueraient à leur intégration au sein de la nation. Et pourtant, ensuite ils les ont déplacés et anéantis, parce qu'ils avaient décidé que la république ne serait pas multiethnique comme l'empire, mais qu'elle serait turque. Si les Arméniens voulaient vivre comme des Turcs, ils pouvaient vivre là, mais c'étaient des infidèles qu'il fallait persécuter. J'ai été élevée dans l'idée que le Turc était la brute, le sauvage, celui qui circulait avec des couteaux pour tuer. Or la sophistication d'Istanbul m'a stupéfaite, en constatant qu'elle possédait une culture très raffinée. Ecrire avec le texte du Coran ça été aussi vouloir m'approcher et comme partager une même nourriture. Les repas sont les mêmes ou très similaires. Me trouver là et me nourrir de choses délicieuses m'amenait à me demander : on est donc aussi ce qu'on mange ? Je pouvais manger des choses délicieuses, mais en même temps il fallait que je me cache, si je parlais en arménien.

    -  Silvina Friera :"J'écris pour ne pas entendre la haine de ma mère," déclare la narratrice d'Infieles. D'où vient cette phrase ?
    - Ana Arzoumanian : Pour l'extraire de la question familiale primaire, les mères et les femmes arméniennes ont eu affaire avec la transmission de la haine. Dans l'imaginaire, les mères arméniennes occupent une place très forte en tant que celle qui décide, qui met en ordre. Au sein de cet ordre il y a une certaine virilisation de la femme, consistant à se faire plus masculine et à maintenir une certaine tension haineuse vis-à-vis de l'autre, puisque l'autre est toujours un ennemi possible; il y a comme une culture de la méfiance. On élève les enfants pour qu'ils se méfient, puisque l'autre est toujours menaçant. Vivre dans ce schéma, quand on perçoit déjà cette musique détestable et tenter d'en sortir est très difficile, si l'on veut assumer un autre type de maternité en lien avec le communautaire à travers la confiance. J'ai la responsabilité de poser le doigt sur la plaie et de dire aux femmes arméniennes qui se sacrifient pour leurs enfants : "Ça vaut la peine ?" La question du livre, en dernière instance, c'est : "Les nations valent-elles la peine ? Valent-elles la mort de l'autre et celle de ses propres enfants ?" Je crois que non.

    - Silvina Friera : Alors que la narratrice chemine à travers les rues d'Istanbul, elle cherche sur les visages des gens qu'elle croise le fils de sa grand-mère et pose la question de "désinventer une famille." De quel ordre serait cette désinvention ?
    - Ana Arzoumanian : De même qu'il existe une construction de telle ou telle famille, il faut aussi pouvoir la déconstruire en termes derridiens, l'extraire du territoire mythique; la détruire est un mot un peu plus complexe, disons plutôt la désinventer, sortir de la mythologie familiale pour aller à la rencontre d'autres familles possibles, qui ne sont pas celles de la généalogie, mais les familles de ceux qui souffrent, peut-être du Syrien, du Palestinien, de l'Argentin plus proche, sans aller aussi loin. Chez moi ça passe par la littérature, je découvre des textes qui me parlent et je sens que ma sœur, mon frère, mon cousin me parle, et que je construis une famille. Mais pour ce faire, j'ai besoin tout d'abord de considérer d'un point de vue extérieur et étranger ma propre famille. Même chose avec les nationalités. Pour pouvoir se désinventer en tant que nation, il faut aussi s'écouter en tant qu'étranger et extérieur au sein de cette même intériorité. Pour entendre aussi la subtilité de la musique, mais c'est comme l'hymne que l'on répète parfois sans se rendre compte des mots qu'il énonce.

    - Silvina Friera : Dans toute votre œuvre poétique et narrative, le corps est central. Dans Infieles la narratrice déclare : "Dans les profondeurs du corps il est encore un corps." Pourquoi tous vos récits passent-ils apparemment par le corps ?
    - Ana Arzoumanian : Je sais qu'il y a eu très tôt en moi une propension au mutilé, au fragmentaire, comme si dans mon paysage la mutilation était chose habituelle. Le chemin que j'entreprends consiste à dénaturaliser la mutilation et à construire une sorte de puzzle fait de fragments du corps, construire un corps désirant, comme dans Mar Negro.2Ça ne me vient pas naturellement, je dois construire et cette construction du corps un, qui ne soit pas la tête d'un côté et les membres de l'autre, se fait à partir de la littérature. Pour ce faire il y a une distorsion, quelque chose de forcé, un trop-plein de corps, pour que justement le corps apparaisse comme un corps désirant tout entier. Il se peut que parfois des corps plus amoureux apparaissent, mais mes corps touchent toujours au pornographique. J'ignore si un jour ma littérature se transformera en une littérature plus amoureuse... Quant à l'usage de la langue, un journaliste arménien m'a dit un jour que je suis une de ces rares auteures à écrire sur les questions arméniennes en castillan, que dans le fait de ne pas écrire en arménien il y a une perte et que j'écris comme dans une langue "dé-spiritualisée." Je me disais que peut-être mon obsession pour les corps vient du fait que ma langue, en écrivant en castillan, est une langue purement matérielle, puisque mon cœur est partagé entre une langue castillane et une langue arménienne; dans un entre-deux; le castillan se fait alors plus matériel puisque la spiritualité est comme en fuite. Comme si avec chaque texte que j'écris je devais accoucher d'un corps tout entier. Je le regarde et à ce moment-là de l'accouchement j'ai envie de voir si tout est à sa place. Ce faisant je le donne à voir pour que le lecteur me dise si le corps est bien là tout entier.                                       
     
    NdT

    1. Hayko Bağdat, Salyangoz, İnkılap Kitabevi, 2014, 168 p. ISBN : 978-9751034854
    2. Ana Arzoumanian, Mar Negro, Ceibo ediciones, 2012, 191 p. ISBN : 978-956-9071-11-9
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    Traduction : © Georges Festa - 08.2018

    Ana Arzoumanian, Infieles, Buenos Aires: Libros del Zorzal, 2017, 160 p.
    ISBN : 978-987-599-514-7
    (traduction française en cours - G. Festa)

    site d'Ana Arzoumanian : http://anaarzoumanian.com.ar/



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     © CreateSpace Independent Publishing Platform, 2018


    Le nouvel ouvrage de Michael Boyajian s'attelle aux relations de l'Arménie avec l'empire romain


    NEW YORK - Le 7 juin dernier, face à l'Armenian Virtual College (AGBU), Michael Boyajian a présenté sur Skype son nouveau livre, Roman Armenia: A Study in Survival [L'Arménie romaine : enquête sur une survie].1 Le débat était organisé par Marina Khachaturyan, coordinatrice pédagogique à l'Armenian Virtual College (AGBU), et Aram Agajanian, étudiant.

    Boyajian a détaillé les 500 ans de relations entre Rome et l'Arménie, se focalisant sur le conflit entre Tigrane II le Grand et Pompée le Grand, et l'accord qu'ils conclurent, posant les jalons d'une géopolitique arménienne qui perdurera durant toute la période romaine de l'Arménie, faisant en sorte que les Arméniens ont été l'un des rares peuples de l'Antiquité à survivre à l'époque moderne.

    Cette politique, précisa-t-il, visait à s'opposer aux envahisseurs, sans aller jusqu'à l'extinction, et durera jusqu'aux temps modernes. C'est ainsi que l'Arménie a survécu aux conflits avec les Parthes, les Perses, les Russes et les Turcs, de même qu'avec les Romains.

    Cette même politique réfute la thèse turque selon laquelle les Arméniens menaçaient le pouvoir turc, s'attirant le génocide. Jamais les Arméniens n'auraient pris le risque d'une destruction au titre d'une politique qui perdura deux millénaires.

    Un étudiant contesta ce postulat de l'A., lequel souligna le fait que les Etats-Unis ont préservé une politique étrangère identique durant 75 ans, maintenant la Russie et l'Amérique en paix et préservant le monde d'une destruction nucléaire. Il demanda alors aux étudiants si un Arménien avait pris le risque d'une extinction via un soulèvement contre l'occupant russe au siècle dernier. La réponse fut négative. Et comme à l'époque romaine, lorsque l'Arménie tenait en équilibre entre l'empire parthe à l'est et Rome à l'ouest, aujourd'hui le pays fait de même avec la Russie et les Etats-Unis, son nouveau président rencontrant tout d'abord Poutine, puis Trump prochainement.

    L'ouvrage est le premier du genre aux Etats-Unis, alors que le sujet est suffisamment abordé en Arménie.

    Avocat retraité et ancien juge des libertés, Boyajian vit avec son épouse dans la vallée de l'Hudson, où ils profitent de leur bibliothèque et de leur jardin tout cicéroniens avec leurs trois chats.

    Diplômé en histoire de l'université Stony Brook et en droit de la Brooklyn Law School, il voyage avec son épouse Jeri Wagner à travers le monde, étudiant l'histoire de l'Antiquité. Ouvrages parus : Efficacious Roman Suicide: Suicidal Tendencies in Ancient Rome (CreateSpace Independent Publishing Platform, 2018), The History of Armenian Masonry: The Return of the Lodge (Jera Studios, 2018), The Byzantine Armenians: The Indispensable People of an Empire (Jera Studios, 2018), Green Enchantments: A Catskill Outdoor Guide and Collected Essays (Ruder-Finn Press, 2004), Bee Boro (Jera Books, 2009), Into the Bright Light of the Sun: The Dharma Path and Recovery from Depression (CreateSpace Independent Publishing Platform, 2018), A Hudson Valley Writer's Guide (CreateSpace Independent Publishing Platform, 2018), New York's A Go Go: A Political Memoir (CreateSpace Independent Publishing Platform, 2018), A Hudson Valley High: A Journal of Celebration (Jera Studios, 2018). Il est co-auteur de The People's Victory: Stories from the Front Lines in the Fight for Marriage Equality (Marriage Equality USA, 2017).     
      
    NdT

    1. Michael Boyajian, Roman Armenia: A Study in Survival, CreateSpace Independent Publishing Platform, 2018, 160 p. ISBN-13 : 978-1985828858

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    Traduction : © Georges Festa - 08.2018




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